‹ Ouvrés illustréesChapitre 1 sur 157 · L. Dfghouy, leulp · texte numérisé non relu

L. Dfghouy, leulp

ceaux de porcelaines ■ qui couvraient les tablettes de ces immenses magasins.

On pénétrait dans celui de la gauclie par une porte \itrée.

Dans cette énorme cage de verre , il y avait, l'une en face de l'autre, deux cages en fil de fer ; celle qu'on lenconlrait d'abord en entrant, contenait un double bureau en cbène cl Irès-élevé, lequel permettait aux commis qui tenaient les écritures de travailler, soit debout , soit perchés sur de hautes chaises à siège tournant. Sur ce bureau à deux pentes , les employés se • trouvaient par conséquent face à face.

Au fond de cette enceinte étaient de grands casiers et une caisse en fer qu'aucun monsciijneur n'eût pu for-

LA LIONNE

cer, cl tlonl AL Fir.Iiet n'.t rtéf.é M. Huro de decouviir \p s"-'»': L;i se icnaicnl, au motnenl oii coiniiu'.nce co reçu, Oeiix nnmmis !o pronnei-, Asc de cinquanlc ans einiioi), étail monsii-nr ll"f ■ '« mailredela maison, dont Taspnct respirait la .unelude et le contci tenient de soi, ainsi que de sa bonne position commerciale ; 1 autre était monsieur Louis Villon, son commis.

M. TImré était le meilleur et le plus faible des bommes; mais il avait des principes de conduite en vertu desquels il laisail tous ses efforts pour mentir à la fois à sa nature et à sa personne : '.1 disait que ce n'était que par une sévérité implacable qu on menait bien it s ■Ahhes ; aussi avail-il pris l'habitude de parler d un ion bourru

" Ce lour-là M. Thoré, les sourcils froncés, la bouche boudeuse , le coude apnuvé sur le bureau, la tète appuyée sur son coude, examinai! des registres que lui passait l'un après l'autre son jeune commis

'' 'tt Thhré tournait les feuillets d'un geste de mauvaise liumeur, tandis que Louis Villon, le commis, le suivait des yeux avec un sourire

"''cèi'iii'd était un jeune homme de vingt-cinq ans, de haute taille, de bonne tournure, mais d'un visage commun, (|ur.iqur assez ''e;!"- ' ';" qu'à le voir, on eût deviné que c'était là une de ces âmes honnêtes, franches, et qui ne font bon marché d'aucun des devons de la vie.

Le natron. avant parcouruiusqu'au bout l'un des registres qu ii vérifiait, le poussa sur une table avec brusquerie. Au moment ou il en prenait un autre des mains du commis, il jeta les yeux sur la seconde petite enceinte en fil d'ardial, dans laquelle se trouvaient deux iemmes qui le regardaient en souriant. i , ■„a,,u

L'expn>ssion de ce sourire eût pu se traduire pour la plus agee de ces dames par ces mois :

« Allons, voilà mon mari qui fait sa petite comédie. » Et pour la plus Jeune, par ceux-ci :

« l'apa aura lieau faire. Il ne trouvera pas occasion de grondei monsieur Villon. » „., „ . . ■ • r„„

Monsieur llinré surprit sa femme et sa (llle I examinant ainsi d un air presque railleur, et s'écria d'une voix terrible :

— Fh liicn ! qu'est-ce que vous faites là ?.... Est-ce que vous croyez que c'est en bayant aux corneilles que nous finirons cette balance !

La mère et la fille baissèrent vivement la lèlesnrles livres de commerce qu'elles compulsaient, tandis que M. Thoré continua, en regardant Louis Villon en face... .... ,

— Quant à vous, monsieur, vous prétendez être a jour .' , Louis ne baissa pas les yeux devant le regard menaçant do M. Ihore,

et répondit d'nn Ion froid : ,

— Monsieur peut s'en aSftirer.

— C'est bon... c'est bon, repnrlit le patron, et reprenant son inspeciion : Mais tenez... lluml... (et il tourna un feuillel), voila... (et il lourna un autre feuillet) . voilà un report qui... non. '» report est juste (il louina encore un feuillet); et il continua en grommelant, les sourcils froncés, cherchant quelque chose à reprendre sans le trouver, et dépité de ne pouvoir faire une petite scène d'auiorité.

Pendant ce temps, les deux femmes avaient repris leur travail, cablissant sur des feuilles volantes, par doit et avoir, les comptes des clients de la maison. . .

La cage où elles se tenaient était juxtaposée au vitrage qui don- , Dait sur' la cour; elle était meublée avec une sorte de luxe; les bureaux étaient en palissandre; uneépaisse moquette couvrait le planclier, les sièges étaient couverts d'étoffes élégantes, et une petite cliemniee à la prussienne ajoutait sa chaleur à celle de l'immense |;oele qui chauffait tout le magasin. Indépendamment des bureaux et des casiers qui meublaient cette enceinte, on y voyait un métier à broder et une table à ouvrage qui annonçaient que les occupations de ces dames ne se bornaient pas au travail des écritures.

Madame Thoré était une femme de quarante ans, à qui la tranquillité d'une vie honnête et laborieuse avait laissé presque toute sa beauté. L'âge avait amené l'embonpoint; la ligure etail empalée et d'un rose plus que vif, mais aucune ride n'avait sillonné ce visage d'un dessin correct, calme, lieureux. La taille n'était plus souple, mais l'ampleur des formes la faisait encore paraître mince; les pieds et les mains élaient restés charmants.

Mille femmes dans le monde passent pour belles et en lont état, qui n'eussent pu approcher de mad:ime Thoré ; mais il était lacile de voir qu'elle n'avait plus aucune pieteiilion au sujet de sa beauté, et elle (levait f on élégance au soin parfait qu'elle prenait de sa personne, et point du tout "à une envie de plaire ou d'être remarquée.

Il était fort heureux pour madame Tliore qu'il en tût ainsi ; car si elle avait été de ces corpiettes qui usent de leurs avantages jusipi au dernier lambeau, elle eiH trouvé dans sa fille une rivale qu'il eût lallu

■ éloigner, sous peine de la voir intercepter tous les regards et s'emparer de tous les hommages. , ,. , „

En effet Julie élait un rêve debeaule : grande, svelle, souple, elle avait à la fois la majesté d'une reine et la grâi* d'une nymphe, bon visa>'e avait cette rectitude de des.sin qui trop souvent n'est qu'un beau

■ masque qui cache la nullité de l'esprit et la froideur de l'.lme. Chez Julie, au contraire, la pensée habitait le front, la passion ammaitles

yens, l'esprit éclairait le sourire : c'était nn ange, bien plus qu un

iinge ; c'ét;dt une femme belle et charmante.

Julie avait dix-sept ans, et portait cet âge avec la liberté modes e d'un bon esprit et d'un cœur simple et pur ; sérieuse et calme, elle avait cependant des vertiges d'enfance qui la faisaient encore courir, comme une petite fille joueuse, à travers les immenses magagins de son père, sans respect pour sa bcaulé achevée et sa grande tournure

de demoiselle. , . o, ■ '•. i ,,„

Cela lui arrivait surtout quand son frère Charles revenait de son atelier, rapportant quelque tleur ou quelque dessin qu elle lui vo.aii, sans pitié pour la destination qu'il lui avait marquée. Alors, celaient des courses, des rires, des cris, un tapage à faire frémir toutes les p -r-

^"^Limonsieur et madame Thoré, le nez en l'air, et M. Louis Villon, aussi la bouche béante, regardaient, avec un sentimeu de joie inouïe, ces deux beaux grands enfants jouant ensemble ; tous deux charmants eais insouciants, finissant toujours leur lutte par un franc baiser traternèl, après lequel Chailes ne manquait jamais de dire :

— Puisque tu m'as pris ça aujourd'hui, je te le laisse; mais si cela t'arrive encore, je me fâcherai.

Il cela reeommenrait, et Charles ne se fâchait point. D'autres fois Julie semblait pensive, et elle l'était alors avec la même naïveté qu'elle était gaie. A quoi pensait-elle dans ces momentslà? A rien, eût-elle répondu, si ou l'eût interrogée; et elle eût dit la vérité.

Seulement ce rien a un nom qu'elle ne savait pas encore; ce rien c'cstl'iuconnu qui appelle toutes les jeunes âmes sans qu'elles sachent d'où part cette voix, et oii elle veut les conduire.

Julie ne s'était encore troublée à la vue de personne, elle ne s'était encore bercée d'aucune espérance, ni préoccupée d'aucun souvenir. Llle aimait beaucoup monsieur Louis Yillorr, parce que c était un honnête garçon, qui faisait admirablement les aftaires de M. lliore; mais jamais elle ne riait avec lui. , „ , ,

Lorsque les détails du commerce les obligeaient de collallonner des factures ou de vérifier des comptes ensemnie, Julie appelait ou repondait d'une voix Claire et ferme, comme eût fait un commis avec son collègue, tandis que le jeune homme ne disait pas un mot s.ans trembler 'ou s'embrouiller, surtout lorsqu'ils étaient seuls. Julie s en était-elle aperçue? Cela est probable; mais le trouble du jeune commis ne l'embarrassait nullement; elle n'en éprouvait m pitie m ennui : c'était le comble de l'indifférence.

Ouelquefois monsieur Thoré faisait remarquer à sa femme les gros soupirs de monsieur Villon, et son regard satisfait semblait dire qu il vovail avec joie un amour qui lui promettait un gendre lioiinete et capable, un associé excellent, un successeur qui continuerait la prospérité de la maison Thoré, un héritier dont la fortune personnelle serait un jour considérable.

Mais ordinairement madame Thoré répondait à ces regards conlidentiels en secouant doucement la tète. Sans que rien de positif le lui eut appris, elle sentait que le bonheur de sa fille ne pouvait pas

être là.

Lorsque Jl. Thoré voulait savoir les raisons de celle opinion, madame Thoré élait fort empécliée de les lui donner.

Comme nous l'avons dit, Julie aimait et estimait monsieur Louis Villon ; souvent même elle le défendait courageusement contre les fausses wauvaises humeurs de son père; mais c'était tout : et mauanie Thoré f.ivail qu'on a dans le cœur autre chose qu'une exacte justice pour celui qu'on se destine en secret. Celui-là, on l'accuse sans raison, comme on le défend sans raison : on lui fait un tort aujourd'hui de ce qu'on lui eût demande la veille ; celui-là on le taille, on le plaint, on le vante, on le dédaigne : ceUii-là, enfin, on l'aime.

Quelquefois, nionsienr Thoré disait qu'il était impossible que Julie n'aimàl pas monsieur Villon, à moins, ajoulail-il en attachant sur sa femme un regard qu'il crovait rendre prolondémeni inquisiteur, à moins qu'elle n'aime quelqu'un. Mais Julie n'aimait personne, sa mère l'affirnaait, et elle en était sûre.

Cependant, Julie rêvait quelquefois, et lorsque sa mère I interpellait dans son silence, Julie devenait rouge et disait toujours qu'elle ne rêvait à rien. Sa mère faisait semblant delà croire; elle se gardait bien de la presser de questions. Elle etail trop prudente pour risquer de donner un nom et un sens à ces vagues élans d'un jeune esprit et d'un jeune cœur qui seuleut que l'heure est venue où une nouvelle vie va s'ouvrir devant eux.

La joie, le calme et la séfurité habitaient donc au milieu de cette ftimillè, et ce bonheur s'accroissait iwur M. Tlioie, du magnifique résullat de sesatïaiies de l'année. CependanI, il avait fini l'examen de ses comptes, et il restait plonge dans une profonde méditation ; ses traits av.tient garde l'expression menaçante d'un vif méconienlement. En etfet, le brave M. Thoré n'ayant rien trouvé à blâmer, il lui avait ete impossible do srondcr son commis, et de lui donner une leçon tirée de l'exemple de sa propre manière de gérer les affaires : il etail donc mécouteul. Louis Villon considérait son patron avec at- ■ teniion depuis que it-lui-ci avait jeté le dernier registre avec humeur ; Julie, aiusi que sa mère, attendaient l'explosion sans trop d'inquielude, mais avec curiosité.

LA LIONNE

Tout à coup le visage de M. Tlioré s'assombilt, son front se rider ses sourcils se rapprochent, il relève soiulainemenl la tète, fixe un regard leirible sur Louis el lui dit d'une voix rude ;

— Combien gagnez-vous dans ma maison, monsieur?

Comme Louis, deux petits commis aux courses el deux garçons de magasin, composaient toute la maison commerciale de M. Tlioré, le disîie négociant savait à merveille la quotité des appointements de AL Villon" cependant celui-ci, fort surpris delà question, lui répondit sur-le-cbanip :

— Mais, monsieur, je gagne dix-liuit cents francs.

— C'est bien, fil M. Tboré, en sortant du bureau, les mains derrière le dos, à la façon de iNapoléon : c'est bien, je porte vos appointements à mille écus.

— Ah ! monsieur, c'est Irop de bonté, s'écria le jeune homme... et ma reconnaissance...

— 11 suffit, dit solennellement le patron... je suis juste. Nous avons quelques peisonnes à dîner... Si vous voulez être des nôtres... Vous avez le temps d'aller passer un liahit.

— C'est trop d'honneur, dit le jeune homme, en rangeant de la façon la plus désordonnée ses plumes el ses registres, et en s'échappant aussitôt du magasin.

Pendant ce temps. M. Thoré élait entré dans le bureau de sa femme qui lui serrait la main, tandis que Julie lui sautait au cou en lui disant :

— ■ C'est bien, ce que tu as fait là, papa.

— J'ai été juste, rien que juste..., repartit M. Tlioré d'un ton senlencicux. Vous me connaissez: impitoyable, cruel même pour les paresseux et les méchants, grand et généreux pour les bons et les travailleurs... juste... toujours juste... ,

— Je dis que tu es bon, fit Julie en l'embrassant encoic.f Je veux que tu dises que lu es bon.

— Allons, allons, dit M. Thoré. vous ne savez ce que vous dites, mademoiselle... Mais je ne veux pas de discussions chez moi... Voilà cinq heures, el il est temps que vous montiez faire voire loilelte.

— J'y vais, dit la jeune fille, en s'apprétant à fermer les registres à l'exemple du commis. , .

— Va, mon enfant, lui dit madame Thoré, je rangerai tout cela, j ai à parler à ton père.

Julie s'échappa du magasin en bondissant comme une biche, et monta vivement l'escalier qui men;iil à l'app irtement du premier.

Sur le palier, et près de la fenèire d'où l'on voyait, à travers le vitrage, dans le magasin qu'elle venait de quitter, elle trouva Louis Villon, la tèle basse.'et absorbé dans une pensée triste.

— Eh bien I monsieur Villon, lui dit-elle gaiemenl, est-ce que vous n'êtes pas content?

— Moi... dit celui-ci en tressaillant... Ah! votre père a fait pour moi plus que je ne mérite... el je serais bien ingrat si...

— Peut-être cela vous conlrarie-t-il de diner avec nous... et si vous aviez d'autres projets...

— Moi, dit le jeune homme, je n'ai pas de projets, et reries, je me trouve très-honoré et très-heureux de l'invitation de monsieur voire père.

— En ce cas, dépêchez-vous, car vous savez que ni moi ni maman ne sommes longues à notre loilelie.

El Julie entra en chantant dans l'appartement pendant que Louis montait tristement à la chambre haute qu'il occupait : et tout eu i:, entant il se demandait pourquoi la pensée lui était venue qu'il serait sage à lui de quitter la maison de Al. Tlioré.

Comprenait-il donc que le cœur de celle charmanle fille, si bonne et si franche, ne devait jamais lui rendre la moindre parcelle de l'amour tout-puissanlqu'il éprouvait pour elle?

Cependant M. Thoré élait demeuré avec sa femme, et semblait lui demander comment elle s'était permis de disposer de sa personne en le retenant pour lui parler sans l'en avoir averti.

— Eh bien ! ma chère, qu'as-tu donc à me dire de si important ? fitil en s'essayant comme un roi qui donne audience à un sujet.

— Mais rien de plus important que de savoir qui nous avons à diner.

— Mais il me semble que lu le sais, puisque tu as fait les inviialions.

— Sans doute : j'ai invité M. et madame Boucherai avec leur fille, NL et madame Lampin... Mais est-ce que Charles ne nous amène pas quelqu'un?

— Qui ça, quelqu'un? dit M. Tboré,

— Lb bien! sou patron, le peintre dans l'atelier duquel il Iravaille.

— Quel peintre ?

— Hé ! bon Dieu, fit madame Tlioré, M. Victor Amab.

— Pourquoi le demander, inisqiie vous le savez, répliqua M. Thore d'un ton d'Agamemnon.

— Je le demande, dit madame Tboré en haussant doucement les épaules, parce que si je sais quel est le nom et l'étal de ce monsieur, je ne le connais pas du tout de sa personne. C'est un artiste; et depuis que Charles a quille la peinture sur porcelaine [-.our devenir un peintre -d'histoire, je l'entends dire de si diùles de mots, marmotter de si singulières chansons, raconter quelquefois à M. Villon des aven-

tures d'aleliur si extravagantes, que j'ai pour de Ions ceux qui parlent ce nom d'artiste.

— Madame Thoré, je sais qui je dois el qui je puis inviter chez moi, fil M. Thoré en s'approuvant lui-même d'un signe de tèle... Je connais personnellement monsieur Victor Amab; il ne sera point déplacé dans notre sociélé, puisque 'je l'y invite.

— C'esl-à-dire que lu as permis à Charles de l'amener.

— C'est la même chose, ma chère.

— Tu as raison; mais à quel propos ce jeune homme, qui n'est jamais venu chez nous depuis un an que Charles travaille chez lui, à quel propos, dis-je, a-l-il demandé à Charles de nous être présente?

— C'est un avantage qu'il ei'it dû solliciter plus tôt; mais enfin, à tout il y a un commencement.

— Oui, oui... dit madame Thoré, à voix basse, à tout il y a un commencement... enfin !...

— Qu'est-ce *iue cela veut dire! fit M. Thoré... Que signifie cet enfin?.»

— Je ne sais... je pensais à autre chose... Je vais m'habiller, et je le conseille d'en faire autant.

Madame Thoré rentra chez elle, Irisleetmécontenle. Cependantrien d'extraordinaire ne s'était passé. Seulement, huit jours avanl celuilà, se trouvant en famille dans une seconde loge de l'Opéra, madame Thoré avait vu son fils saluer un jeune homme' de l'orchestre. Elle lui demanda quel était ce monsieur. — C'est .M. Viclor Amab', lui répondit-il.

.Madame Thoré regarda mieux de ce côlé, et crut s'apercevoir que M. Amab contemplait Julie avec une sorte d'élonnement. Ouant à Julie, elle était restée complélemenl étrangère à cei incident, tout occupée qu'elle était de la scène.

L'acte achevé, madame Thoré voulut savoir si .M. Amab les examinerait de nouveau. Mais il disparut aussitôt.

Madame Thoré le croyait parti, lorsqu'en parcourant la salle de l'œil, elle remarqua au fond du couloir du balcon qui lui faisait face, un jeune homme parfaitement élégant et qui ne quittait pas la loge de sa lorgnette. Ce jeune homme était monsieur Amab.

fl vit qu'on le voyait et se détourna; mais, durant tout le reste de la soirée, Victor demeura à cette même place, el, quoiqu'il affectât de ne pas quitter la scène des yeux, madame Thoré surprit plus de vingt fois ses regards attachés sur la loge où elle était.

— As-tu vu le professeur de Ion frère ? dit-elle à sa fille, lorsqu'elles furent rentrées.

— Où donc? fit Julie.

— A l'Opéra.

— Charles le l'a montré? reprit la jeune fille.

— Oui. Il élait en face de nous.

— J'avais bien autre chose à voir, dit joyeusement Julie; c'est si beau la Juive! Ah! cette pauvre Racliel... trompée!... aussi elle meurt... c'est bien... Oli ! oui, elle fait bien de'mouriri

Madame Thoré détourna la pensée de sa fille el de la position de Rachel et de la rencontre de M. Amab, et elle-même n'y pensait plus, lorsque le jour même où commence ce récit, Charles, en partant lé malin, a|iprit à sa mère qu'il avait obtenu de son père la permission d'amener M. Amab à dîner.

Cette présentation, après cette rencontre, alarma madame Thoré, et ce fut pour cela qu'elle essaya de s'informer près de son mari de ce qu'était ce M. Victor Amab; mais à la façon dont i\I. Thoré lui répondit, elle jugea à propos de ne pas lui faire confidence de ses craintes. M. Thore en eut fait tout de suite une grosse affaire. Il eût défendu peut-être à sa fille de regarder .M. Amab, et n'eût pas manqué, comme font tous les sols pères ( pères ou maris) de créer le danger qui n'existait i)as.

Quand madame Thoré entra dans sa chambre, elle trouva sa fille qui s'ajustait devant la grande glace de son armoire.

Julie se retourna en entendant venir sa mère, et lui dit gaiement :

— Tu vois que je n'ai pas été longue. Sui.s-je bien ?

Il y avait tant de grâce, tant d'ingénuité dans celte charmante enfant, et elle élait si admirable de beauté et de jeunesse, que madame Thoré s'arréia un moment à la contempler.

Un mouvement de fierté et de bonheur lui passa dans le cœur; mais presque aussitôt une pensée tristecomprimacetélan d'orgueil maternel.

— Allons, viens donc, dit la jeune fille à son tour, que je t'habille, que je te fasse belle.

— Tu me dois bien cela, lui dit sa mère en souriant... car...

— Quoi donc?

— Kien, dit madame Thoré, dépêchons-nous; on va arriver.

Elle ne voulut pas que sa fille pût achever la phrase que lui avaient inspirée ces mots : « Viens, que je le fasse belle, » et auxquels elle avait répondu : « Tu me dois bien ceh\. » En effet, Julio ne devait-elle pas quelque chose à la mère qui l'avait faite elle-même si belle... belle à étonner sa mère d'admiration, et comme le disait le vieux docteur de la famille, monsieur Janson : belle à faire peur.

L'expression était juste; car bien souvent madame Thoré s'était alarmée de cette perfection ; souvent elle s'était dit ; que tant de beauté allirerait trop d'hommages autour de Julie, pour que le bïnheur de sa vie passât pur et Intact au milieu de tant d'adorations.

LA LION Mi.

i.a toilellc de CCS dam.s ('tait à pcir.e achevée que ma.l-.mc Tlioré enleiidil frapper à la porte.

— C'esUiVii, 'maman, répùiidil une voix joyeuse et sonore.

— Tu peux entrer.

■ 1.E rnv.Tr.MT.

Tout anssitùl parut un beau jeune homnie aux clieveux noirs, tierenient can e ïu'il Hardiment ouvert, respirant la bonne humeur a or ce "courage. 11 embrassa sa mère et passa vers sa sœur.. Mais avant' de l'embrasser, il tourna autour d'elle, et ht un signe d appro-

balion. , . , . , ,

— Bien chiiiuée!... tres-bienchiquee!-.. ^

— Que veut dire ce mousieur? lit Ju le en riant.

— Allons dit M"' Thore, Charles, laisse la tes mots d atelier.

— Ca veut dire qu'elle est jolie aujourd'hui comme... toujours Et il embrassa si sœur . lissa du bout du doigt les longs bandeaux

de ses blonds cheveux, et lui lit une moue comique en répétant :

Z Ah S''fil'^^- 'i^S', quelle heure est-il donc? Est-ce que ton

•"^^ J^s,'li[Q.a;}^S passant à sa mère, et en ajustant les bouclés de ses cheveux avec un bon sourire heureux... non. il viendra à six lîeures he''re militaire... Dis donc, mademoiselle ma sœur... sais-

'"^' Vo~tuLtffisrmes'cheveux tranquilles, et réponds-

moi. . ,. ,. . ,

— r.ien chiquée aussi... très bien cluquee.... , s „„., . Il embrassa sa mère, et se frappant le Iront, il s ecria oui à coup .

- AI. ! bon ! j'ai oublié que A'ictor m'a dit qu'il m attendrait passage de l'Opéra. ,,..,• o

— Mais tu ne viens donc pas de 1 ateher ?

- Oui , moi , mais pas lui ; c'est que, ce malin , j ai .u bien peur qu'il ne vint pas du tout.

= S^^rS;ça...linduelcemann...oni,ablesJso^ adversaire... Alors au lieu de venir tout droit il a passe chez le malade iiour avoir de ses nouvelles. . . ,,.,,. , ,

-Comment! ce monsieur qui vient dîner ici, secria Julie, s est

*''Ëîle''pl?ônonça ces paroles comme s'il lui paraissait impossible qu'un homme qui , quelques heures avant , avait risque sa vie , put venir tranquillement s'asseoir à la table de son père.

\vec ça qu'il s'en occupe , dit Charles en s'eloignanl : on s est battu 'à midi et Victor travaillait encore à onze heures à son tableau. Je vais le chercher; il est si timide qu'il n'oserait pas venir tout seul. Qu'est-ce qu'il dit donc ? fit Julie tout étonnée d entendre appeler limide un homme qui avait osé se battre en duel. — Ton frère est un fou qui parle à tort et a travers. M»" Thoré savait combien il y a de ces hommes que n épouvante aucun danger et qui se troublent devant un regard. Elle savait aussi que ceux-là plaisent par ce charme tout-puissant qui accompagne la force obéis.sant ii la faiblesse. C'est la vieille et charmante lusione du lion qu'un enfant mène avec un fil de soie.

U"" Thoré espéra que sa lille n'avait pas arrête sa pensée sur les dernières paroles de son frère; mais déjà ce contraste du courage uni ;-. la limidite était un problème que la jeune hlle cherchait a résoudre. Déii elle était curieuse de voir M. Amab. La mère avait eu raison de dire avec effroi : « U y a un commencement à tout ! »

Et le commencement le plus dangereux de l'amour, e'estla curiosue.

Trois semaines s'étaient écoulées depuis le jour que Victor avait été présente dans la famille de M. Thore.

On était au 31 décembre. ...

I es magasins du négociant étaient encombres de caisses, de paniers d'emballage; on expedi lit , on faisait des factures... Tout à coup M. Tlioré s'écria : . , • x ■^■ ,■

— \iyons, a-l-on fini cette facture pour le service Louis .W.lacon

' ''It A l'instant, dit Louis Villon, qui portait la note des objets sur un registre tandis que Julie la mettait sur une leuille volante, I un et l'autre écrivant sous la dictée de M°" Thoré, qui appelait chaque pièce à son tour. . „,..,,■• r

— A quelle adresse expédiez-vous ce service? dit Julie a Louis

' --'a l'adresse de M. le comte de Monrion, faubourg Sainl-Honore,

numéro... „ . , r . .,„.•■,

— Pas du tout, lit monsieur Thore en prenant la facture et en vé-

rifiant l'aâdilion, on enverra les factures par le garçon de caisse à monsieur le comte; (luani au service, voici I adresse.

lî l^ira un carnet de sa poche, y chercha une carte au dos de lanuelle on avait ecriLquelques mots au crayon et dit :

-F-iiies porter le service chez madame Leona de Cambure. rue

^Te'Jelifincident passa sans aucune observation de la pari de personne et l'on continua l'expédition des marchandises.

îa be ogne de ce jour important était à peu près achevée orsquc Charles parut à la porle du magasin, et fit à son père un peu signe. Monsieur Thoré lui répondit en lui montrant du do-gt l'apparlemenl,

'' - rilons"donc.' monsieur Villon, que faites-vous là à regarder madame Thore'' nous n'en finirons pas. Julie, votre livre de lactures n'est nas sous la porte cochère. ■,■,■,

Monsieur Thore eut beau faire ; il ne put empêcher Julie de voi nasser un commissionnaire portant un grand cadre enveloppe d une toile verie et que Charles fil monter dans l'apparlemenl.

Oh ' maman, dit-elle tout bai à madame iliore, c est le i.remier tableau de Charles, j'en suis sûre : ce sont tes tl''e"i'es

Lamère était ravonnanie, il y avait des larmes dans ses yeux; elle serra la main de Julie et lui dit seulement :

Dénèchons-nous.

Ce nui restait ù faire fui rapidement expédie, quoique monsieur Villon ne parût point partager l'empressement de madame 1 bore et de sa fille 11 fallut même l'interpeller plusieurs lois sur sa lenteur.

Enfin tout s'acheva. Madame Thore et Julie montèrent vivement a leur appartement, tandis que monsieur Thoré les suivait derrière en disant à monsieur Villon :

— Venez jouir de leur surprise, elles vont être renversées. C'est donc bien beau ? dit Louis Villon avec un profond soupir.

— C'est parfaitement ressemblant, repartit l'auguste négociant. En disant cela, toute la famille arriva, à peu près en même temps.

dans le salon où Charles venait de poser a son meilleur jour un portrait richement encadré. .^, . . . vi., Julie poussa un cri de surprise, madame Thore resta immobile, elle fut obligée d'essuyer ses larmes pour mieux voir, tendit la main à son mari, puis se tourna vers son fils en lui disant :

— Eh bien I tu ne viens pas m'embrasser? Charles regarda sa mère d'un air de surprise. Pendant ce temps, Julie s'ecriail: , , . ,. . ,,

— Ahl que c'est ressemblant... Que c'est bien la papa... que cesl

beau... r>, , 1 • 1- .

Et à son tour elle se tourna vers Charles en lui disant :

— Ah 1 que c'est bien, Charles, que je le remercie ! Je le disais bien, maman, qu'il aurait un grand talent. . . ^ . ,,•,-.

I 1 liMire de Charles avait pris une expression de chagrin... Il elait à la fois honteux pour lui, de ne pas être ce qu'on croyait, el irisle pour sa inere. de donner un démenti à cette douce el Uere croyance qu'elle avait en son fils.

II lui fallut pourtant parler, et il dil en baissant la lele ;

— Uelas! maman, je n'en suis pas encore là.

— Mais ça viendra, ça viendra, fit monsieur Ihoreen se caressant le- menton et en s'admirant dans son image.

— El de qui donc est ce portraii? diUuadame Ihore.

— Mais il est de monsieur Victor Amab, dil Louis Villon avec hu-

'" Madame Thoré devint sérieuse et Julie attacha un regard ardent sur le portrait. Ce regard fut remarqué à la lois par sa mère et [lar Louis ; puis Julie murmura tout bas :

— Oui oui, c'est bien, oh! c'esl bien!

— Et après celui-là, dit moiiMenr Thoré joyeusement, nous aurons le tien el celui de Julie.

I — Non non. dit doucement madame Ihore, une femme ne doit se faire peindre que quand elle est jeune et belle. Maintenant je suis

trou vieille. ., ,, . .

El comme monsieur Thoie lYonçail le sourcil, elle ajouta en souriant ; . , . , , '

— Que veux-tu? c'est une coquellerie bien excusable.

— C'est une vilaine coquetterie, maman, dit Julie; lu feras faire ton portrait... je t'en prie... je le veux; papa, dis donc que lu le

— Certainement, dil monsieur Thoré, el je veux le lien aussi.

— Oh! pour ça. repartit vivement madame Thoré, je ne le permettrai pas... une jeune fille. -.„.., r

— N'as-tu pas dit, reprit M. Thore, qu'il fallait qu une femme se fit peindre quand elle était jeune et belle?

— Oui, mais... reprit M""' 1 horé avec une légère humeur.

— Madame voulait dire sans doute, fit Louis vivemenl, qu une jeune femme peut se. faire peindre après son mariage.

M. Thoré regarda .M. \ illoii comme si celui-ci eût avance une pioposilion révollanle , on fait une action d'une inconvenance inouïe. Quaiii à Julie, elle était devenue toute rouge.

— Est-ce que toutes les expéditions sont faites? dit soleiinellemenl M. Thoré.

LA LIONNE

— Toutes, l'i'poiulit sècliement M. Villon, mais j'ai des courses à faiii'.

Et tout aussitôt il se relira.

Kn passant dans l'aniidianibre, il rencontra Victor qui avait trouvé la porte de l'appartement ouverte, et qui lui dit :

— l'eut-on entrer, monsieur?

— Demandez aux domestiques, répondit brusquement Louis, ça les regarde.

11 partit en fermant la porte avec violence; mais au lieu de faire les courses annoncées, il alla s'enfermer dans sa clianibre : là, il frappa il grands coups de poing sur sa table, sur son lit, sur les murs, jusqu'à ce que, fatigué de cet exercice, il tombât assis sur une cbaiseen disant :

— Ah ! ce damné rapin, je lui casserai la tête un de ces jours. Pendant que le commis s'éloignait désespéré, M. Thoré s'approebait

de sa femme , qui lui avait reproché d'un regard triste sa dureté envers M. Villon, et lui disait d'un ton superbe' :

— Sa passion l'aveugle , je ne la désapprouve pas , mais je veux qu'elle se contienne dans des bornes respectueuses.

— Assurément, dit .M""" Thoré , il a eu tort de se mêler de ce qui ne le regardait pas , el cependant il a peut-être raison, je ne trouve pas convenable qu'une jein:e lille...

D'un autre côté , Julie disait tout bas à Charles :

— N'est-ce pas que c'est bien...

— Oh! lui répondit son frère.... Victor sera un de nos plus grands peintres, il se fera un nom célèbre...

On en était là lorsque M. Victor Amab, qui n'avait trouvé personne à qui s'adresser, arriva dans le salon et frappa doucement à la porte pour s'annoncer lui-même.

— Venez donc triompher, dit M. Thoré, en lui tdldant la main , ces dames sont dans une admiration profonde de votre chef-d'œuvre.

— Ces dames sont contentes? dit Victor en saluant avec un modeste embarras; je puis donc espérer qu'elles voudront liien consentir à ce que j'essaye de faire aussi leur portrait?

— C'est unealTaire arrangée, dit M. Thoré.

— Il me semble... dit M"" Tboré avec embarras.

— Et nous commencerons le plus lot possible, n'est-ce pas? dit joyeusement Charles.

— Par vous d'abord, madame, reprit .Vmab , croyant prévenir un refus ^)ar cette attention...

— L'est trop juste, ajouta M. Thoré, et Julie passera en dernier.

— Celtes, je ne refuse pas, dit M""" Thoré, mais nous sommes en plein hiver... les jours sont bien sombres, bien couiis, les heures dont je pourrais disposer, ainsi que ma fdle, ne conviendraient peutêtre pas à monsieur.

— Toutes mes heures sont à vous, madame, si vous voulez me donner quelques-unes des vôtres, dit Amab avec une aimable insistance.

— Eh bien ! soit , quand les beaux jours seront venus...

— Oh! madame, dit Victor d'un ton suppliant, l'exposition a lieu dans deux mois, ce n'est pas trop de temps pour i;iire deux portraits, si bien inspiré que je puisse être par le modèle.

— Quoi ! reprit M""' Thoré, vous comptez mettre nos portraits , celui de Julie , à l'exposition ?

— Pardieu, fit M. Thoré, pourquoi fait-on donc faire son portrait?

— Non , dit M""^ Thoré , non : je suis peut-être fort ridicule ; mais je trouve que c'est une coutume peu convenable d'exposer le visage d'une jeune fille à côté de toutes sortes de peintures. « Qui est-ce ça?"» se dcmande-t-on... et on se le demandera ; le talent de monsieur fera remarquer toutes ses œuvres. Les gens qui ne nous connaissent pas feront peut-être de sots propos, d'autres diront tout haut : « C'est mademoiselle Thoré! » cela se répétera; il y aura sur le nom de ma fille une sorte de célébrité.

— Eh bien I fit M. Thoré en se rengorgeant, où est le mal?

— Il n'est jamais heureux, reprit M°'=" Thoré d'une voix décidée , qu'on parle d'une jeune fille, de quelque façon qu'on en parle.

— Eh bien! madame, dit M. Amab, ce portrait restera chez vous.

— En ce cas, dit M""» Thoré, il est inutile qu'il soit lait pour l'exposition.

— Vous avez raison, nous ne nous occuperons que du vôtre, et, pour ne pas vous forcer à sortir , Charles m'a promis de faire arranger un coin de voire magasin. En l'entourant de toile et coupant le jour à une ccitjine hauteur, nous serons à mei'veiUe.

Plus de résistance eût été impolie, el M"" Thoré consentit à ce que l'on commençiit dans le courant de la semaine suivante. Elle avait eu à la vérité des craintes qui s'étaient dissipées d'abord el qui la reprenaient à ce moment. .Mais il fallut céder.

Depuis le jour où il était venu diner chez M. Thoré, Victor n'avait l\as remis les pieds dans la maison; il s'était contenté de déposer-une carte à la porte, cl M""" Thoré avait vu cette indifférence avec plaisir; 1 attention avec laquelle le jeune peintre avait regardé Julie durant ce dîner, avait d'abord alarmé la mère prudente.

Mais la franchise avec laquelle Victor s'en était lui-même expliqué dans la soirée l'avait tout à fait rassurée.

Au moment de sortir, il s'était approché de M"'= Thoré et lui avait dit ;

— Veuillez recevoir mes remercinicnts, madame, pour le bon accueil que vous avez bien voulu me faire; veuillez aussi recevoir mes excuses pour une inconvenance bien involonlaire , et dont cette demoiselle fort laide, qui est près du piano, m'a averti.

— Vous a-l-elle dit quelque chose de désobligeant? C'est une petite personne fort maussade.

— Elle ne m'a point parlé, mais je l'ai entendue qui disait tout bas à sa mère : « Vois donc comme ce monsieur regarde Julie. » Pardon, c'est ainsi qu'elle a parlé.

— C'est une sotte, dit M""" Thoré fort piquée...

— N'on, madame; elle avait raison... je l'ai senti, et je viens vous demander pardon de mon inconvenance.

— Si vous trouvez l'expression juste, pourquoi la mériter? dit M"" Thoré.

— Pourquoi ? dit Victor avec enthousiasme et en regardant encore Julie. Mon Dieu ! madame, je suis peinire, voilà pourquoi je suis coupable, el c'est là aussi mon excuse. Charles m'a dit toute votre honte... Eh bien! madame, comprenez-moi : supposez que j'aie à peindre une image de la Vierge, supposez que fort embarrassé de rendre la divine chasteté de cette figure , je l'aie vue tout à coup se révéler à moi , plus belle que nos plus grands maîtres ne l'ont rêvée. Comprenez alors ma joie , mon enthousiasme.

Pardon, madame, ce sont là des idées d'artistes qui vous paraîtront bien bizarres : mais j'en connais cent qui paieraient un pareil modèle je ne sais quel prix, s'il était de ceux que l'on peut payer. Eh bien ! moi, je l'ai étudié pour rien, ajouta-l-il en riant. J'y ai mis de l'indiscrétion... Non, ajouta-t-il en regardant encore Julie, ce n'est pas à moi qu'il appartient de jamais rendre celle pureté de dessin, ce transparent de la peau, celle limpidité de l'œil, ce parfait ensemble ; el les mains ! ah I cela fait cruellement regreller de ne pas avoir un grand talent.

M"" Thoré examinait Victor pendant qu'il parlait ainsi, et quoique ses idées fussent choquées de l'étrange liberté avec laquelle l'artiste détaillait les beautés de sa fille, elle comprit qu'elle s'eiait tout à fait trompée sur le sentiment qui avait poussé M. Amab à se l'aire inviter chez elle. Il n'y avait pas le moindre Irouble, la moindre émotion dans la voix du peintre, il eùt|)arlé ilc même devant une belle statue.

Les craintes de iM"" Thoré, au sujet de ce jeune homme , se calmèrent aussitôt ; mais le soir même elles se réveillèrent au sujet de sa fille.

Quand tout le monde fut retiré, Julie demeura avec sa mère plus tard qu'à l'ordinaire, plus prévenante, plus caressante encore qu'à l'ordinaire.

Evidemment Julie avait quelque chose à dire , et elle craignait de le dire. M"" Thoré s'en aperçut, et évita de prononcer la moindre parole qui Tessemblût à une question.

Mais la curiosité de la jeune fille fut plus persévérante que la prudence de la mère, qui avait fini par lui dire :

— Pourquoi ne renlres-lu pas dans ta chambre ?

— J'y vais; mais dis-moi donc, maman, qu'est-ce que le maiire de Charles le disait de moi?

— De toi ?

— Oui, un moment avant de s'en aller, pendant (lu'il te parlait tout bas, près de la cheminée.

— Mais, dit M"" Thoré du ton le plus naturel, il ne m'a point du tout parlé de loi.

— Ah I fit Julie d'un ton dépité... Bonsoir, maman, bonsoir. Elle se relira rouge de honte el peut-être de chagrin.

Le lendemain Julie n'avait pas fredonné une seule de ses romanees, n'avait pas eu un seul mouvement de folle gaieté, et depuis trois semaines elle ne riait plus, elle était distraite, quelquefois triste.

Alors était venu ce portrait/cl .M""'Thore avait remarqué le regard ardent et enthousiaste dont Julie l'avait contemplé, du moment qu'elle avait connu l'auteur de ce chef-d'œuvre.

Cette nuit-là , .M"' Thoré ne dormit point; elle chercha longtemps comment elle pourrait se délier de rengagement qu'elle avait pris de faire faire son portrait, et par consequent'd'autoriscr AI. Amab à levenir chez elle. Ce n'est pas que M"" Thoré repoussât l'idée d'une alliance enlre Julie et le jeune peintre. Il n'avait point de fortune, mais la fortune vient vile aux hommes de talent.

D'ailleurs un pareil obslacle n'eût pas ari'êlé M'°= Thoré une minute, si le bonheur de sa fille eût pu être dans cette union ; mais par ii:i singulier pressentiment, cette mère avail compris que cet homme lui amenait un chagrin. Elle l'avait bien étudié, bien considéré, et elle avail gardé de cet examen une opinion défavorable.

Cependant c'était un loyal jeune homme, plein de ]irobité et de courage. Il avail cette qualité si charmante dans la jeunesse de douter de son préseot et d'avoir foi dans son avenir ; peu coulent de ce qu'il faisait, il s'était juré dé bien faire, avec cette volonté qui est une grande puissance.

Lorsque M""^ Thoré avait envoyé Charles dans l'atelier d'Amab, elle s'était informée de ses mœurs, et .avait appris qu'il était studieux, rangé, et infatigable travailleur; n'y avait-il pas là de quoi rassurer une mère, dans la supposition même que sa flile vint à s'éprendre d'un pareil homme?

beaucoup (l'autres aiic M"'" Tlioin irKiss(>,U pas donuimle plus ic iiaïaiilics à mi i^eiiilre fulur, fl n^pciidiiiU, cl!,' asait pLMiril.Mi'I i.'Imii . , elle ne raimal'l pas. Peu accnuiuiiiéeà furmulei-eus iiiiuUiijnMk'iicaUs nai' lesquelles les femmes jui^enl si sainemeiU sans le i"'''"'";^,,''',, ;' raison, elle eût été forl embarrassée de dire les causes pour lesiiaelles M. Victor Amab lui déplaisait tant.

Si l'on eût demandé ce qu'elle pensait de lui , et qu elle eût youlii impres.sions , elle eût dit que M. Victor Amab

répondre selon ses imiires.sions e le eût dit que M ^ ^^ ' -^ '•'' elail un ambilieux et un égoïste. Mais s'il eût fallu qu ell^ piouvat la bonle de son iuwmciit, elle n'eût rien trouve pour appuyer.

Il rdlaitceppiidanl sortir de l'embarras où elle se trouvait, a propos de ^011 hortiait, et , après de longs raisonnements, elle se demanda s'il ne serait pas plus sage de laisser aller les clioses à leur cours

"'''',"iFà"lille est venue, se disait-elle, à l'âge où le cœur se fait des fantn it, avec lesquels il vil; ce n'est pas M. Amab qu'elle aime, ce t n ,.ire imaginaire au,|mM elle prête des perfections qui la séduisent et éire fanlastKp.e, elle l'aime.a tant qu'elle e verra comme elle 1 a créé Ne serait-il pas prudent de lui montrer la realile de son levc ■■ On m' Aniab esl tcl'que je le suppose et Julie le | evineia et seT honteuse de sa folle imagiualion, ou je me rompe sur le tom e de ce jeune bomme, et ce sera peut-être dans cet amour que je liouveiai le

bonheur de ma fille. » . i„ vime Thnrp- unis ce

Cette résolution mit lin aux incertitudes de .^1"= Thore mais ce qu'elle ne pouvait comprendre , celait la rapidité avec laquelle Julie s'était prise de rêverie pour ce jeune bomme. .,.,.,, „,„ ,,.,

Sans doute, il avait de bonnes façons; sans doute, il était beau (t sa personne, beau surtout de celte tière intelligence du regard et de la dnsionomie qui donne à l'Iionime tant d'auioriic; il parlait avec esprit et bonhomie ; mais ce n'était pas assez pour que Julie, ce cœui iii';enieux, celte àme délicate, eu fît, au premier abord, l idéal de ses

"'c'est que M-"'' Thoré ne savait pas tout, c'est qu'elle n'avait pas entendu une confidence que Charles avait f.dte à sa sœur, dans la soirée du jour où M. Amab avait diué chez M. Ibore.

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