III. — LKS COM'inENCES
Ce iour-là lulie avait emmené son frère dans un petit boudoir attenant au salon, et lui avait demande quel élait ce duel que l'ions.eur n ab avait eu le malin ; elle ne pouvait croire qu i travaillât dans sou atelier une heure avant d'aller exposer sa vie ; et do là mille .[ueslions sur monsieur Amab.
Ah ' lui avait répondu son frère, c'est un lameux homme, va... Il a commencé par être apprenti chez un peintre en décors; il taisait des marbres et des granits dans les escaliers; puis il a passe aux filets. Il n'avait pas douze ans qu'il avait senti qu il valait mieux
*'"l ajournée finie, il allait à l'école gratuite de dessin, et, en quelnues mois, il y a appris tout ce qu'on y enseigne en trois ans ; ensuiie, il est allé à l'académie, chez Suisse, toujours le soir, parce qu il fallait iîagner sa journée pour pouvoir payer le modèle. -^11 n'a doue point de famille? , ,,..,•,
— Son père et sa mère sont morts, et l'ont laisse orplielin a buil ans ; il a été recueilli par le peintre-vitrier qui lui a appris son état
•"'îl.'^Ynlnient' s'écria Julie d'un ton Iriste el compatissant. Et tu dis qu'il'a fait de grands progrès à l'Académie ? C'est là, n'est-ce pas, nu'il a annris à peindre?
— lln'ipaséléauÊSi vite que ça; d'abord, il a essaye de la lithographie, et une fois qu'il a été assez fort, il s'est mis à travailler a son comûte II a fait des devanis de cheminée pnnr i .■> fr. Dans ce lempslà, il në'déjeunait jamais, et ne dînait pas tous les jours; enfin, il a allrapc de la main.
'f u (lis ? ,
— Je dis qu'il a attrapé de la main, c'est-à-dire qu'il est devenu adroiu'aioisiiest entré à la journée chez Léon Noël, et d gagnait cent sons iiar jour : c'était son bon temps I
— Comment, est-ce qu'à présent ?...
— C'en pendant ce temps-là qu'il a amasse une petite somme pour noiivoir étudier la peinture le jour; il ne faisait plus de lithographie
luo le soir à la lampe; ipiinze heures de travail par jour; lia manf ué en mourir... Kt bien plus, quand il s'est relevé de sa maladie, il n'avait plus un rouge Uard devant lui... 11 a fallu se remettre u aller
'^"/nfin il a pu faire deux ou trois petits tableaux... Ils ont été reçus au Musée; mais personne n'y a fait allention, il les a vendus cent francs chacun à un juif. , • ■ .
Un autre moi, par exemple, je me serais décourage ; mais vois-tn, c'est un caractère de fer; il a mangé du pain sec et bu de l'eau, mais il a fait de la peinture... A l'une des dernières expositions, il a eu nn article d'un de ses amis dont il a fait le portrait pour rien ; ça lui en a amené (iiielqnes autres.
Maintenant il est tout à fait lancé ; ça lui a valu aussi une place de maître de dessin dans un pensionnat de demoiselles , . ,, ,
— Ah! lit Julie avec curiosité, diiis un pensionnat de demoiSLles
— Oui. oui, fil Charles sans remarquer l'expression pariiculierc (pic Julie avait mise dans celle question, et c'est précisément (.a qui a ''"l^^NSSlirSrélpour une de ses élèves... pour quelqu'une
de ces demoiselles? .-i'^. ,ii.wnc
Du tout, du tout, pour la mère d'une de ses petites élevés.
— Pour une dame? . , „ -. • •.,„ :„ii„
— Et qui n'eu valait pas la peine, quoiqu elle sml bien jolie...
— Ah ! lit Julie, qu'est-ce doue que cette dame?
— C'est la femme d'un banquier qui a voulu faire faire son portrait, en l'absence de son mari, pour le lui donner à son retour. Ll e venait tous les malins à l'atelier. Le portrait était fini au boul du mois. C'était un portrait admirable : j'ai travaillé au lond.
— Eh bleu! ce portrait? . , . i ■
— Eh bien ! ce portrait, quand il s'est agi de le payer, la dame n a plus voulu consentir au prix convenu... elle a discute...
— Elle n'est peut-être pas riclie? , . ..
— Elle a cent mille livres de rente... Va, ce ne sont pas les pauvres qui marchandent, ce sont les riches; elle ne voulait en donner que cinq cenls francs, au lieu de mille.
A ça Victor lui a dit : ^ . .
« — Madame, vous paierez ce portrait mille francs, ou je vous prierai de l'acceplcr pour rien. ,
» — INi l'un ni l'autre, lui a dit la dame, vous n avez pas de nom, c'est un service que j'ai voulu vous rendre. , ■ . ■ •
» — Ce service, madame, je ne vous 1 ai point demande, et si je ne vous fais payer ce portrait que mille francs, c'est précisément parce que je n'ai pas de nom.
„ Acceptez-vous six cents francs? lui a dit celte dame.
» — Mille ou rien. , „.
»— En ce cas, vous pouvez garder votre portrait, bi vous pensez que je vous doive quelque chose, et si vous voulez en obtenir le paiement, vous pouvez me faire un procès : on estimera cette toile.
„ Personnelle l'estimera, a répondu Vicior. »
Et là-dessus, il a pris froidement son couteau à peinture, et a coupé la figure en quatre, puis il s'est tourné vers la dame, et lui
a dit : . , .
— Maintenant, madame, vous ne me devez plus rien. »
— il a fait celai cria vivement Julie, c'est bien, c'est noble.
— Jamais lu n'as vu figure plus sotte que celle de cette dame... elle en est restée tout abasourdie. Ah! c'est que A ictor entend fièrement les affaires, reprit Charles. ...
« On ne vaut que ce qu'on s'estime, m a-t-il dit souvent, je vivrai » de misère, mais je ne ferai jamais de peinture au rabais; cette année, « mes portraits valent mille francs, l'année prochaine, ils en vaudront » deux mille; dans trois ans je verrai ce que je les ferai payer... \ nis- » tu Charles, c'est comme ça qu'on arrive à la fortune. »
— Et à la gloire! dit avec enthousiasme Julie, qui n'avait rien compris à cet audacieux calcul d'un homme (|ui, sur de lui-même, met d'avance à son talent le prix qu'il doil valoir, et qui ne s'en départ pas, bien sûr qu'il lui arrivera.
— Et c'est sans doute avec le mari de celle dame que monsieur Amab s'est battu ? ajouta-l-elle. , .,-
— Mais non... et voilà le singulier : il faut te dire qu avant-hier, dans le fover de l'Opéra, on parlait de cette aventure.
Au milieu de la conversation, un jeune homme s avise de dire que ce n'était pas vrai, que le iirétendu portrait n'a jamais existe, et que les visites assidues de la dame avaient un autre but que...
— Quel but? fit naïvement Julie, remarquaul que Charles s était ai'iôlé'lûut court. . ,. ■ ■ .
— Quel but... je ne puis pas bien te dire ça; un mauvais but... oui... Celait mal, enfin; ce n'était pas agréable pour celle dame.
— Mais (Mi'élail-ce donc? , . . Une niaiserie bien bête, dit Charles, puisque j étais toujours là
pendant qu'elle posai!...
— Mais que disait-on, enfin?... , ,, Comment, lu ne comprends pas? On disait du mal de celte d ime;
on disait que c'étaient des rendez-vous... d'amour. ......
Julie baissa les yeux et rougit; Charles qui sentait quil s était embarqué dans une histoire peu convenable pour ui>e jeune fille, crut couper court à son embarr;is, en disant :
— Alors Victor s'est approché et a donne un démenti lormel a ce jeune homme.
Julie se rei)rit à écouler.
— II lui a dit en propres termes :
« Quelques torts que celle dame ail envers moi, je ne permettrai
à personne de la calomnier: elle a pu ne pas être contente de son portrait, et m'en refuser le paiement... Mais quiconque dirait autre chose en a menti. »
Delà, la querelle et le duel avec ce jeune homme, lu comprends?
— Ah! c'est bien, c'est bien! avait dit Julie.
— Va... va, reprit Charles, tu peux m'en croire, c'est un gaillard
LA LIONNE
qui enlend son affaire : on peut s'en rapporter à lui pour so poser un peu bien.
CluHles conlinna sur ce Ion, expliquant à sa façon le grand arl de (liimier, dans le monde, un relief qui l'élonneet l'éblouis^c.
-\l;iis Julie n'écoutait plus son frère; ce que Charles traduisait en liabilelé, parée qu'il était dans le secret des théories de son niaitre, Julie le traduisait en désintéressement, en fierté, en héroïsme, parce qu'elle ne consultait que ses seniimenls.
A'oilà la conOdence qu'ignorait M"" Tlioré, et qui avait servi de point de dépari à la préoccupation de sa fille pour le jeune peintre.
Cependant, à peine quelques jours s'étaient-ils écoulés, que, sans avoir eu à s'en occuper, le petit réduit où devait poser M"" Thoié était prêt, dans les magasins de son mari; c'est que i)lus d'une fois et à l'insu de sa mère, Julie avait pressé les ouvriers.
Puis, le Jour arrivé où Amab devait venir, elle ne duruiit pas, se leva de meilleure heure ; sa mère la trouva fatiguée; mais Julie avait la robe qui l'habillait le mieux.