MACHINES DE SIEGE
Il y avait deux moyens d'attaquer les places : par l'escalade et par la brèche.
Ad capiendosmuros scalcB velmachinœ plurimvm valent, si ea magniludinecompactœfiterintyUtaUitiidmemexsvperentcivitatis.
{P'égcce, liv. iv.)
Pour l'escalade, la première mesure à prendre était de s'assurer de la hauteur des murs, afin d'y proportionner les échelles ou autres machines qui doivent servir de conducteur.
Pour obtenir cette mesure exacte, on lançait au plus haut du mur une flèche qui emportait avec elle un long fil, et l'élévation de la muraille était estimée sur la longueur connue du fil.
Linum tenue et expcditum uno capite nectitur in sagitta, quce quum ad mûri fastigium direcla pervenerit, ex mensura Uni murorum alliiudo depreheudatur. [Fégèce, liv. iv.)
Les échelles étaient de plusieurs espèces : les unes, d'une seule pièce ; les autres, brisées. Appien appelle ces échelles plicotiles. Elles sont composées de plusieurs morceaux qui peuvent se ployer et se déployer. Quœ pluribus partibus coiwant, etplicari, ru'rsumque explicari posxint, aul ipsi gradiix remoreri, et recondi quasi in vaginam slipile coeunte. [Jitsl. Lips., Poliorc.)
11 y avait aussi des échelles formées avec de fortes courroies de cuir
tordu, frottées de graisse aux jointures. {Plut., in Arato.] Il y en a en étoupes et en cordes : E stupeis funibus, instar retis, contcxta.
On se servait aussi pour escalader de la tortue-bouclière, de la terrasse, des tours et de la bascule.
La toilue-bouclière se forme de plusieurs étages de boucliers : Densatis super capita sentis, primi instabant armali ; alii post hos. [Amm. MarcelL, liv. xxvi.) Les étages se succédaient ainsi jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus aux parapets. Jules César employa une tortue à trois étages en Belgique : Namtestitudine parti murorum adniota, quum armati supersfantes subissent, propvgnaloribus muro fastigin allitudine œquabantur. Cœs., inBelgic.) Les tortues pouvaient sujiporter des chevaux et des chars : Quorum scuta in capul sublata tel mrrus sustinea?it, atque eliam equitibussint vehendis. [PoL, p. 31.) Adeoenim valide fir niant, iil supra eum horaines aiiquot ingredi possint, imo eliam eqni et currus agi. {Dion).
Appien, en parlant du cheval de guerre, parle de sa tranquillité à se tenir sur la plate-forme d'une tortue. Quietus quando clypeum super caput lalum transcersum sustentât.
Je suppose que ceci excuse suffisamment le combat d'Euric et d'Armand.
La terrasse est Vagger ou Vaggeslm^ des Latins ; Jgger autemex Ifvra lignisqne exloUilur contra muriim dequo telajaceret. [Véqùce, liv. IV, cluip II.) Ces terrasses avaient quelquefois trente, quarante ou cinquante pieds : Inkrdum Iricenos pedes per qitndrum, interdumquadmgnwaxél quinquagenos. {Fégèce, liv. iv.)
Les plus redoutables instruments d'escalade étaient les tours lixcs ou mobiles. .
Ces tours étaient de grands bûliments assemblés avec des poutres et des madriers, et revêtus de peaux crues et de couvertures de laine pour les mettre à l'abri du feu de l'ennemi. Leur hauteur devait déliasser les tours les plus élevées des remparts.
11 y avait de ces tours établies sur des terrasses à pied fixe, et dont la fabrii;alion se faisait sous les yeux mêmes des assièges.
.Au siège de Massade, en Judée, Sylla lit élever une terrasse de cinquante coudées sur laquelle il plaça une tour de soixante coudées. {Joseph., de Bell. Judaic.) Constantin en fit autant au siège de lîyzance.- Incumbens oppttgnationi urbis, Constantinus, aggercm aquali altUudinc cum mûris excitans, turres in eo constituit ligneas, alliorrs ipsis mûris. {Zosim., lib. n.)
11 y en avait d'autres qui étaient mobiles, et qui approchaient des murs à l'aide de roues ou de rouleaux. Elles s'a|>pelaient lurres rotalœ. Diodore (le Sicile en attribue l'invention à Denys l'ancien: Ilis phtres roiœ, ar(e meranica, subdunlur, qxiarum lapsu volubili maqniludo tamampla moieatur. {P'égèce, liv. iv.)
Ou avait même imaginé des tours portatives : lurres porlatil-es, ou plicaliles.
.Aussitôt que la tour ambulatoire était proche des remparts, on voyait s'avancer de son second étage un pont à coulisses formé de deux membrures, dont l'espace intermédiaire était rempli par des planches; les deux cotés garnis de clayonnage en forme de para|)et. Ce pont s'abaissait [circa mcdiamrcrh partem accipit pontem faclum de duobus trabibus, septtim de rimine, qitem subito efaluin inter turrim murumque constituunl.) [P'égèce., liv. iv) sur le sommet des remparts, et en livrait l'accès à des flots de soldats armés qui .s'y précipitaient, et descendaient ensuite dans la place à l'aide d'échelles toutes préparées à cet effet ; leur descente était protégée |)ar les soldats logés sur l'étage supérieur de la tour, et qui accablaient les assiégés d'une nuée de traits et tle pierres. Pendant cette agitation des deux premiers étages, une autre opération s'exécutait au rez-de-chaussée de la tour, rempli lie sapeurs ei <\v. mineurs qw. hachant et perçant, démolissent le pied des murs: et l'on peut imaginer quel travail ce devait être pour des remparts d'avoir à se défendre contre cette triple attaque.
Les assièges n'avaient d'autre moyen, pour éviter cette espèce d'abordage, que d'élever leurs murailles au-dessus de la tour, de manière à faire disparaître le niveau, indispensable pour cette opération : Constat aulem inefficax machinarum usus, si inieniatur inferius. {P'égèce, liv. iv.)
Il y a aussi une autre invention dont on se sert avec avantage, c'est cellede faire hisser sur le rempart des paniers remplis d'hommes armés, à l'aide d'une machine appelée tollenon, et qui peut se rendre en français par le mot bascule. La construction en est fort simple. On implante en terre un poteau très-fort et de la plus haute èlevatiou possible, qu! porte une entaille i"i son extrémité supérieure: Una trabes in terram prcmlla defigitvr. Dans cette entaille on place transvers:ilemçnt un long mal, qui n'est pas assis sur sou milieu, mais de manière qu'il y ait un cûté plus long qui facilite le jeu de la baftule : Cui in siimnio vcrtice, alia Iransiersa trabes: longior dimensa mcdieiair connectilur; eo libramento, lit si unius caput depresseris. atind erigatur. [P'égèce.)
A la poi'tion la i)lus courte, qui est dirigée vers l'ennemi, on ajuste un v;ii-.ii' panier ou corbeille ipii contient un certain nombre d'hommes armés [in unocapile de rralihtis sire tabulalis conie.ritur n^arhina in qua panci collocanlur armati] ; ceux-ci se trouvent rapidement élevés jusque sur les remparts aussitôt que l'auli'e extrémité du levier a été abaissée ;i force de bras et de cordes : iVunc per funcs uno at- Irfirto, depressoque alio capite, elevati imponindur in murum. On remplaçait, comme je l'ai dit dans ce livre, les paniers par des crochets. {P'égèce.)
En outre de ces machines, il y a encore la tortue, le bélier, l'Iièlèpole, la vigne, les mulots.
La tortue [machine de siège qui ne doit pas être confondue avec celle dont nous avons déjà parlé ) ainsi nommée de ce que dans son ensemble et dans son jeu elle représente assez bien les mouvements de cet animal: Tesiudo aulem a similitudine verœ tesiudinis rocabulum sumpsit : quia sicul illa modo reducit, modo profert raput ; itamnchinamrnium hoc inierdum reducit trahrm, interdum exserit, ut fortius cirdat. {P'égèce, liv. i.)
Elle est encore mieux connue sous le nom de bélier, qui est celui de la principale pièce. C'est un châssis formé de membrures ou madriers qui sont couverts de cuirs crus, de couvertures de (loil ou de pièces de laine pour être A l'abri du feu. Cette construction renferme un grand frêne ou sapin revêtu de lames de fer, et dont une extrémité est garnie d'un fer long et crochu, qui sert à arracher les pierres de la muVRille, et alors celte pièce prend le nom de faitx ou detor-
rière; mais le plus souvent cette poutre, au lieu d'un fer crochu ou pointu, est armée d'une tète de fer ou de fonte, et alors elle s'appelle bélier ou poutre ariétaire : Et appellatrir aries, tel quod hahet duri^simam frontem qua subruut muros; tel quod, more arietum, rctiocedit,ut, cum impelu, tehementius feriat.
Cette poutre tient au haut du châssis par une forte chaiae qui la suspend en forme de balance.
Voici comment on .s'en sert : on la retire en arrière autant que possible, à force de bras, et, parvenue à son plus grand éloignement, on la lâche rapidement sur la muraille, puis on la reprend pour la renvoyer encore. Quand cette machine est vigoureusement manœuvré'e, elle est d'un succès infaillible : ses coups redoublés entr'ouvrent les édifices les plus solides et les murailles les mieux conditionnées : Qua cretjritate {veltit reciproci fulminis impetu ) œdificiis scissis in rimas, concidunt structurce laxaUe murorum. ( Àmm. Marcellin. ) Et si ce que l'on débite sur les ravages de cet instrument est exact, c'est avec raison qu'on lui donne le nom d'e.Tterminateur : Exterminatorio instrurmnto [quod arielem vocant) facto. (Paul Diac.)
Il y a une autre espèce de tortue qu'on appelle héUpole, et dont on faisait aussi grand cas. L'extérieur de la cage est le même que celui de la tortue ariétaire; mais au lieu de renfermer un arbre mobile, cette machine porte un front armé de pointes en forme de trident.' Sous cette machine sont renfermés beaucoup de soldats qui la font marcher, avec des roues et des cordes, contre la partie la plus faible de la muraille, où elle ne tarde pas â faire une grande brèche : Collisis parictibus adilus patefacit ingénies. [.4mm. Marcellin.)
On se sert aussi d'une machine d'abord appelée r^f/xe, et que le soldat a surnommée ensuite la chatte. C'est une galerie de sept pieds de haut sur huit de largeur et seize de longueur, formée d'une charpente légère avec un double toit de planches et de claies. Les cotés sont défendus par un tissu d'osier impénétrable aux coups de pierres et aux traits, et le tout est revêtu ea dehors de cuirs frais et de couvertures de laine. On pose de front plusieurs de ces galeries, sous lesquelles les assiégeants s'avancent à couvert jusqu'au pied des remparts, pour les saper et en préparer la chute.
On se sert aussi de mulots, qui sont de petites machines couvertes sous lesquelles lesassiègeantscomblent les fossés et aplanissent le terrain au pied des murailles pour faciliter l'approche des lours mobiles et des tortues. Elles sont encore employées à démolir le bas des remparts.
Outre ces machines, qui attaquent le matériel de la place assiégée, il y en a d'autres qui sont dirigées contre ceux qui sont dedans, et surtout contre ceux qui la défendent : telles sont la catapulte, la baliste, l'onagre, le scorpion, le mantelet, etc.
La catapulte : chacun la décrit à sa manière, et tout ce que nous avons pu comprendre, c'est que c'était une machine à traits donl l'usage s'est insensiblement perdu, parce qu'on a trouvé le moyen de tirer le même parti de la batiste, qui a fini par remplacer la catapulte et la faire abandonner. ^
La batiste est luie machine redoutable qui projette des pierres énormes et qui fait aussi l'office de la catapulte, en lançant des traits du plus fort calibre, tels que de douze coudées à la dislance de vingtcinq stades. Elle se compose d'un châssis solide, aux, deux côtés duquel sont deux bras solidement arrêtés : Ferrum inter axiculos duos firmumcompaginalur, etrasttim in modum regulœ majoris rxtenditur. [Amm. Marcellin, liv. xxii. ) Entre ces deux bras on ajuste iransversalement une large règle de fer bien poli. Du milieu de cette règle sort et se projette en avant un style ou limon de fer carré, et portant dans toute sa longueur une rainure qui est destinée à servir de gite â un trait : Quadratus eminct stylus, e.rtensius recto canalis angusti mea^u caralus. [ Ibid. ) V.niin, à chai|ue côte de rinslriiment, il y a une noix ou poulie qui tient une corde de nerfs bien tendue et d'une extrême force. Deux hommes robustes, exercés a cet emploi, relèvent la corde à l'aide d'un moulinet, jusqu'à ce qu'elle soit arrivée à son dernier degré de tension sur une entaille fabriquée ii cet effet. Alors, aveaun ressort de détente, la corde se précipite sur la tête du trait, de soixante livres de poids et de douze coudées de long (hnslam duodecim cubitnrum. Alhen. , in /'itu Ilieronis ), et le chassant à la portée de trois stades, le met en état d'outre-percer tout ce qu'il atteint.
L'effet est si violent que le trait, en s'échappant du canal, fait feu, et qu'il donne la mort avant d'avoir été aperçu : .^.r oculis evotat inierdum ex nimio ardore scintillans, et evenit sœpius ui aniequam telum cernatur, dolor letluile vulnusagnoscot. [ P'égèce.)
\ l'égard de la bMslc picrrière, elle produit encore de plus grands ravages. On en dislingue deux espèces, la petite et la grande.
La batiste de petite espèce ne lance que des poids de cent livres. Il en est autrement de la grande balisie, qui projette, à la distant de mille pas, des meules de moulins, des quartiers de rochers, des pierres de taille du poids de douze cents livres.
Stace dit :
Librali saliunl portarum in claustra molares.
On a même trouvé le moyen de lancer à la baliste des boulets, ries cadavres d'hommes et de chevaux : Equorum hominumque cadavcra. [Poliorcet:, p. I3i.) Catapnllis ad i iginli simul plumbeos
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graves globos emisil. A pari le liriiit, que fait de plus une batlei'ie ij'artilleiie ?
Il existe une autre espèce de batiste, qui est, dans son genre, aussi redoutable que la grande batiste : c'est celle qu'on appelle sœt-pion, mais plus souvent onagre ou âne sauvage, parce qu'elle frappe par les œuvres placées en arrière, à la manière de ces animaux ; Ea re quod asini feri, mm à renanlibus agitantur, ita eminus lapides post terga calcirmndo, ut emillant. %a perforent pectora sequenthim, autperfractis ossibus capila illorum displodant. [Amm. Marcell. Éos., p. sss.j
Son efl'et est d'assaillir l'ennemi d'un nuée de cailloux, qui, lancés avec la violence delà foudre, distribuent les plus profondes blessures et balaient les remparts avec rapidité, plutôt par la force du jet que par le poids de la pierre : Concussione violenta, non pondère. [Amm. Marcell.)
Après ces grandes machines viennent celles d'un ordre inférieur, telles que le manlelet, l'arc-baliste devenu l'arbalète, la fronde, le scorpion, etc.
Mais nous ne croyons pas nécessaire de pousser plus loin cette description.
L'ECRIVAIN PUBLIC
Il faut bien le reconnaître, chaque jour notre vieux Paris s'en va, son originalité s'eflace, son caractère disparait; bientôt il ne restera plus rien de cette cité si pittoresquement construite, plus rien de ses mœurs si originalement tranchées. Voyez : ses rues s'alignent, ses boulevards s'aplanissent, ses faubourgs s'éclairent. Voyez : ses habitants, pairs et commis, notaires et confiseurs, portent le même frac et parlent la même langue. Hommes et maisons, tout se nivelle. Autrefois avec des nobles féodaux, des seigneurs suzerains, des manants et des serfs, nous avions de hauts châteaux, de grands palais, des masures et des cloaques. Aujourd'hui, les tours et les privilèges gisent à côté les uns des autres, et les rues s'élargissent au profit du peuple qui s'élève, et aux dépens des vastes hôtels qui n'ont plus d'habitants à leur taille.
L'histoire d'une nation pourrait donc s'apprendre dans celle de ses habitations? Pourquoi non ? Je sais un peintre qui prétend qu'elle est toute écrite dans la collection de nos costumes ; et, sans aller bien loin, je pourrais vous enseigner un coiffeur qui démontre parfaitement que politique, morale et philosophie, tout se trouve dans la forme de la perruque et dans le progrès de la coupe des cheveux. Etait-ce parce que l'on portait des perruques à la Louis XIV qpe les campagnes de Turenne furent si patientes, si compassées, si frisées! ou bien est-ce parce que l'on faisait la guerre avec des quartiers d'hiver, des salutations et des préséances, qu'on portait de si pompeuses perruques? Qu'importe I Ce qu'ij y a de sûr, c'est que l'une de ces choses est le reflet de l'autre; et je ne suis pas éloigné d» croire que la tactique de Turenne ne soit le reflet de sa perruque.
Croyez-vous aussi que la pensée de Racine n'ait pas été quelquefois gênée par ce lourd attirail de faux cheveux? Que, bien malgré lui, il n'ait pas fait quelquefois la même toilette à sou style et à sa tête ? Et ne serons-nous pas forcé de reconnaître un jour que la sublime audace de Bossuet ne lui vint que de ce que son état lui défendait de porter perruque? Si cette vérité ne brille pas aussi prouvée aux yeux de tout le monde qu'à ceux de mon artiste, poursuivez la corrélation, et vous verrez que la poudre de Dorât a blanchi quelquefois la griffe noire et crochue de Voltaire; qu'elle a sali un peu le collet du président Montesquieu, et que si Diderot a gardé sa couleur à lui, parmi tant de têtes poudrées, c'est qu'on sait bien que, lorsqu'il était en verve, il jetait sa [perruque par-dessus les moulins, pour laisser fumer à l'aise son crâne brûlant et bouillonner son génie.
Disons-ledonchardiment : habits et poésie, mœurs etmaisons, constitutions et perruques, tout s'harmonise dans ce monde. Le code civil a tué les substitutions et les fortunes héréditaires, les fortunes héréditaires sont perdues, les palais sont devenus inutiles ; les palais étant inutiles, l'imagination de l'architecte et les vastes conceptions du peintre se sont rapetissées au plan de nos mesquines demeures ; tout a suivi le mouvement descendant, et nous en sommes venus au plâtre pour les maisons, au portrait pour la peinture, et pour les belles-lettres au vaudeville.
Cependant, que ceci ne soit pas considéré comme une accusation contre notre marche sociale. Si nous sommes arrivés à ce point que les grands monuments du passé s'efl'acent , sans que rien encore les remplace suffisamment, c'est qu'on nous relient à grand'peine dans un tem|)s de transition où les castes privilégiées ne sont plus rien, sans qu'on permette que le peuple soit quelque chose. Et c'est une triviale vérité de tous les siècles, que rien de ce qui est grand ne peut être engendré par ce qui est petit; et c'est une vérité non moins triviale de nos jours, que le petit est le type de notre époque. Pouvoir et liberté, peuple et gouvernement ne sont ni hauts ni forts aujourd'hui. Mais laissez croître le peuple et grandir la liberté, et sous d'autres formes, sous d'autres aspects, le grand, le beau, le sublime, reprendront leur empire et enfanteront des merveilles. Vienne une puissance, les arts se mettront à son niveau.
Pour nous, trop jeunes pour ce passé démoli , trop vieux peut-être pour cet avenir à construire, saisissons promptement les restes debout de nos vieux monuments pour eu léguer l'image à nos successeurs. Quelques uns de nous, peintres par le crayon, parcourent la France gothique pour la dessiner avant qu'elle tombe tout à fait ; d'autres, à la parole colorée , rétablissent les somptuosités délabrées du grand siècle, et une recrudescence de l'école maniérée du dixhuitième siècle se fait vivement sentir dans nos arts de luxe et de domesticité, comme pour reconstruire quelques types de cette société frivole si rudement brisée par le contact immédiat de notre première révolution.
Ainsi, dans ce vaste Paris où la rue de Seine s'est glissée (hns les jardins de l'hôtel de Nesle, où 4e canal de l'Ourcq s'est logé dans les fossés de la Bastille, où les arcades de la rue Castiglione se sont établies dans les cloîtres des Feuillants, et où la rue Louis-Philippe menace Saint-Germain-l'Auxerrois, il reste encore de robustes monuments qui ont résisté, hommes et pierres, au torrent révolutionn.iire. Le Palais-de-Justice est à coup sûr le plus enraciné de ces monuments : sous son vaste toit, la toge, la robe, la morgue, l'astuce et le bonnet sont virginalement restés au barreau et à la magistrature : et sous ses flancs, attaché comme une huître à son rocher, a vécu dans sa misère originelle et dans son échoppe vitrée, l'écrivain public, notre héros.
Or, pour que je vous explique comment je découvris ce précieux débris d'un siècle effacé, il faut me permettre de retourner de quelques années en arrière du moment où j'eei'is. A cette époque, je voyais assidûment, je voyais tous les jours, et quelquefois |)lus souvent, une personne à laquelle je portais le plus vif intérêt. Soit curiosité personnelle, soit désir de répondre péremptoirement et juridiquement aux épigramnies de quelques amis, soit enfin envie de m'assurer de la véracité de ladite personne, je me résolus à me procurer son acte de naissance. Pour ce faire, je me rendis dans la cour de la Sainte Chapelle, et là, sous l'arcade qui la sépare de la cour grillée du Palais-de-Justice , je trouvai un bureau où sont rangés par ordre les registres gardiens du secret de toutes les femmes. C'est une espèce d'antre grillé, à fenêtres basses et coupées verticalement de barreaux de fer; le jour y est pauvre et honteux: on dirait un Mont-de-Piété. J'entre, j'expose ma demande, je donne les noms, prénoms et titres de la personne, et je désigne une période de quinze ans jiour faire la recherche en question. 11 n'y avait pas moins de différence entre la date supposée par mes bons amis et celle avouée pai' la personne. Le commis chargé de cette vérification me regarda comms ferait un apothicaire à qui vous demanderiez du poivre, ou bien comme fil le coiffeur dont je vous ai parlé, un jour que je le priai de me faire la barbe; le commis donc me fit répéter ma proposition, me rit au nez et me tourna le dos sans répondre. 11 y avait tant de mépris dans cette façon d'agir, que je n'osai me tacher; car il me sembla que j'avais du commettre ou dire une de ces balourdises qui font prendre un homme pour un niais ou pour un fou. Je ne savais comment recommencer ma proposition, lorsque celui qui paraissait le chef de ce bouge s'approcha de moi, s'informa de ce que je voulais, et m'écouta avec le sourire d'indulgence qu'un garçon épicier accorde à un provincial qui s'informe, au coin de la rue Saint-Antoine, où est situé le Palais-Royal.
— Si tous ceux qui viennent icî, me dit-il avec une douce gravité et en essuyant lentement ses lunettes, n'avaient i)as de meilleurs renseignements que vous, il nous faudrait une journée pour chaque extrait. Nous ne pouvons faire cette recherche, mais vous êtes libre de la faire vous-même.
Comme je répondis que je me croyais très-peu habile à parcourir des registres, il ajouta amicalement:
— Eh bien, vous pouvez vous épargner c-l ennui pour quelque argent.
L'ÉCRIVAIN PUBLIC
— Je suis tout prêt, m'éoriai-je rapidement en tirant ma bourse, et en croyant que c'était un moyen de réparer ma première maladresse.
Mais je fus encore bien plus interdit que je ne l'avais été, lorsque ce monsieur, ce chef, ce premier commis enfln, m'anèlaoi soudainement et me nioniranl h porte du doigt, me dit avec fermeté :
— Sortez, monsieur.
Je demeurai anéanti.
— Oui, reprit-il avec une bonté paternelle; sortez, prenez à droite, et, à deux pas d'ici, vous liouverez deux ou trois bureaux d'écrivains publics, et l'un de ces messieurs se chargera de voire affaire. Ils ont celle habitude, et nous leur conflons nos registres qu'ils explorent ici et sous mes regards.
Aussitôt le chef me salua d'un geste de la main en me montrant de nouveau la porte et en me disant:
— A droite, monsieur, à droite.
J'obéis à l'injondion et je sortis. A droite, en effet, je vis accrochés aux murs du Palais deux ou trois auvents fermés par un vitrage. Celui dans lequel j'entrai avait une longueur de six pieds au plus sur quatre de largeur. Une table, ou plutôt une-planche, régnait le long du vitrage cl supportait deux vastes écriioires. Un rideau d'un calicot granité d'encre voilait aux passants les mystères de cet asile. iVu fond, sur un fauteuil garni d'un cuir jadis vert et entier, était un homme, les deux pieds appuyés sur une chaulferelte, dont la cendre humectée des larmes d'un hareng cuit à propos, ro|)andait une odeur insupportable. Le maitre de la maison, en me voyant entrer, s'empressa de me pousser une chaise de paille, sœur femelle du fauteuil, et demaiula le sujet de ma visite.
On ne peut s'imaginer un homme plus poli ; il me comprit tout de suite et ne me rit point à la ligure. Il écrivit sous ma dictée les inilicationsqui devaient le guider dans ses recherches, et je profilai de ce moment pour l'observer.
Celait, il faut le dire, un écrivain public primitif; non pas l'écrivain public de nos boulevards, dont le magasin rivalise d'annonces avec la porte cochère de la maison Ladvocat, cet eciivain public du mouvement, qui s'imagine être à la hauteur de son siècle parce qu'il a imprimesur sa porte : Ici on écrit soi même; admirable atieslation de la façon dont on s'occupe aujourd'hui de son emploi ; révélation profonde qui doit faire redechir le philosophe sur la uianière dont les ministres gouvernent, dont les notaires et les agents de change remplissent leur charge et nos députes leurs mandais, dans un siècle où l'on entre chez un éirivain public pour écrire soi-même.
Ce n'était pas non plus un de ces calligraphes du Palais-Royal, peintres à la |)lume, qui dessinent un tableau lubrique avec l'histoire de Napoléon écriie en texte microsco|)ique ; qui renferment une tirade de Bossuel ou une satire delîoileau dans un cœur enflammé perce d'une flèche et qui réduiraient une protestation d'indépeiulance, si longue qu'elle fût, à entrer dans l'image d'une pièce de cent sous, pile ou face.
Celait encore moins un de ces prétentieux écrivains rédacteurs qui foni des traductions, et qui mettent hautement sur leurs vitres: Englishspokenhire, avec un i, preuve qu'ils parlent l'anglais.
C'était, oui vraiment, c'était un naif écrivain public, copiste lisible, sachant l'orthographe du français seulement, passablement instruit delà largeur de mai^e qu'exige un placet ou une pétition, très-savant snrla manière de placer \c Monseigneur tn vedette, ni lrophaul,ni iropbas, ni trop à droite, ni trop à gauche, et qui, une fois averti de votreétatet (le celui de la personne à qui vous écrivez, vous lire d'embarras sur le protocole à employer; connaissant dans toute leur délicatesse les diverses manières d'exploiter le respect, la cousidéralion, le dévoùment, la reconnaissance et. tous les senlimenls dont on fait usage à mi-ligne etauhas d'une lettre: innocents mensonges d'où vient ce dicton, qu'il 'l'y a <|ue les sots qui prennent tout ce qu'on leur dit au pied de la leitre.
.Mais ce ne fyt que longtemps après que je découvris ses précieuses qualités dans mon héros. Ce que je remarquai d'abord fut sa personne physique. .M. Fabry portail soixante ans. Son visage avait quelque chose de grave et de conii(iue : il avail le menton rentré, la bouche mince et railleuse; son nez pointu fuyait en arrière; après son nez fuyait Son front, et après son front, ses cheveux ramasses dans une queue médiocre en force et en longueur; ses yeux, relevés à leur extninilé, descendaient hardiment vers son nez; et ses oreilles, d'une petitesse et d'une grâce remarquables, saillissaient en rouge sur ses joues pâles et sa chevelure blanche.
Il avail des bas de laine noirs et des sonliei-s. Que ses boucles, avant d'arriver à ses souliers, eussent sangle un mulet ou un ignolaïuin, peu importe: le fait est qu'il avait des souliers ;i boucles. Sa culotte avait été panlalon ; mais une main amie, la sienne sans doute, avilit adroitement coupe le vélemenl moderne à la hauteur de la jarretière; elle l'avait discrètement ouvert de chaque côlé extérieur du genou, ei la une innocente supercherie avait allaclie deux rubans de lil, leiiils à coup sûr dans l'encre de l'écriioire : ces rubans, noues en rosette, ne remplaçaieul pas certainemcnl la boucle antique, la boucle de nos pères; mais à l'impossible nul n'est tenu, et entin, tant bien que mal, la culotte y était. Culte honorable, mais incomplet ; simu-
lacre saint, mais tronqué, des vieux jours, quasi-légitimité de la culotle, je te respecte!
Le gilet. Où est le gilet? Y avait-il gilet? Voilà la question importante et insoluble, une question à embarrasser Hamiet. Eh bien! je reponds, moi, que le gilet n'y était pas. Est-ce donc que j'aî vu son absence?, est-ce donc que M. Fabry- m'ait confié cet intersiice de sa parure? Non, certes; mais quelle autre raison que l'absence du gilet eût pu lui faire supporterrhabit croisé à double rang de boulons? Guenilles pour guenilles, s'il avail eu le moindre gilet, n'eût-il pas préféré quelque de|iouille noire, gothique, usée, taillée en frac du dix-septième siècle, avec le collet droit et la poche sur les hanches, ouverte et se d:indiiiant à la suite de son cor|fs comme un gouvernail à l'arrière d'une felouque, à cel habit exaclemeni boulonné jusqu'au menton, collé à la poitrine, collé aux reins, collé partout? Sur l'honneur, le gilet devait manquer.
A l'aspect de tant de misère, j'allais jeter à cel homme quelque misérable pièce de trente sous, avec un ordre et uu ton rogue et ministériel ; mais un incident m'arrêta : je vis qu'il avait les mains propres el une cravate blanche ; je devinai l'ange déchu. Je lui demandai poliment ce que me coûterait son travail; il "nie répondit que les frais à payer au bureau de l'état civil se monteraient à quarante-cinq sous. Je lui mis un louis sur sa planche. M. Fabry rougit jusqu'au blanc des yeux ; il le prit, le retourna longtemps, voulut se donner l'air de ihercher la clef d'un tiroir qui s'ouvrit pendant qu'il faisait semblant de vouloir le forcer, et finit par me dire avec un embarras qui me fit mal :
— J'ai oublie ma monnaie, et je vais...
— Non, lui dis-je, je désire savoir, si vous êtes. suffisamment p;iyé. Il faillit ù me regarder d'un air aussi stupèfîNl que le petit employé
de l'état civil, et je sortis en lui disant que je viendrais chercher ce que je lui avais demandé dans quelques heures.
En soriani, je vis mon commis bienveillant, le grand commis, le chef enfin, les lunettes relevées sur le front, la plume sur l'oreille, el causant tout haul avec une grisetle de dix-sept ans qu'il tutoyait. 11 me reconnut et me dit en passant :
— Ah I vous sortez de chez .M. Fabry; vous n'avez pas trop bien choisi ; c'est un honnête homme, mais il a la vue courte et l'haleine longue...
Il se prit à rire ; je le regardai d'un air bêle.
— Je veux dire qu'il boit quelquefois, reprit-il ; mais j'aurai l'œil à votre iilfiiire.
El de la main il me salua avec la même supériorité, quoiqu'il ne fût plus dans son bureau ; mais je remarquai qu'entre lui et son domaine, il n'y avait pas la longueur d'une canne, et je compris l'étendue de son assurance.
J'avais promis de revenir dans deux ou trois heures ; il y en avait plus de six dépassées loisque je retournai chez .\l. Fabry. J'avais rencoQtré quelques amis, l'epigranime au vent, tout prêts à me saluer d'un chifl're solennel, me persécutant de leurs calculs, ameulaiil sous mes pas les incroyables de l'empire et les farauds du dire(-loire, qui prétendaient se souvenir de quelque chose comme ça, d'une personne qui coinniençait de leur temps; puis, je l'avais revue belle. Hère, dédaigneuse, parlant d'hier tout au plus, et j'étais tombé dans une disposition narcotique, dans une envie de doute que j'avais eu bien de la peine à secouer. Cependant j'y avais réussi, et j'étais retourné chez -M. Fabry.
J'entre. Il n'avait plus sa tenue froide et résignée ; ses jambes n'étaient plus ramassées sur sa chaufferette; il occupait, lui tout seul, les deux sièges : les pieds sur sa chaise, le reste sur son fauteuil. Son œil, d'abord modestement baissé, flambait d'une expression de triomphe et de jubilation ; son oreille ne se détachait plus seule, rouge et pourpre, sur la pâleur de son visage ; son nez rivalisait d'euluminuie avec elle, et uu sourire de douce béatitude épanouissait sa lèvre légèrement pendante.
Sur la planche-table qui était près de lui, je vis un papier timbré. Je devinai que mon bonheur, mon orgueil, mon triomphe étaient ecriis sur celte feuille de vingt-cinq sous. Je voulus m'en emparer, m.iis mon héros y posa fièrement sa main restée blanche el distinguée, el me dit avec solennité :
— A quel usage destinez-vous l'acte que vous m'avez fait extraire, jeune homme?
— Que vous importe? lui répondis-je fort étonné de sa question et du ton qu'il y mettait ; n'êles-vous pas payé?
— C'est parce que je le suis, et trop bien, et plus que mon travail ne le mérite, que je m'enquiers de ce que vous voulez faire de ce papier. Un louis pour un acte de naissance!!! Ou vous héritez de la dame en question, ou vous avez de mauvais desseins : il n'y a que l'une de ces deux suppositions qui explique votre louis : et, comme vous n'êtes pas en deuil, la seconde reste la seule présumable; la mauvaise action demeure prouvée. On ne paye pas si cher pour une œuvre de justice ou un renseignement légal. "
L'allocution me parut tout au moins inconvenante, et je répliquai sèchement que je ne pensais pas avoir à rendre compte de mes actions à un écrivain public, j'ajoutai à ce mol le sourire le plus méprisaiii que je pus, el j'allongeai la main pour saisir mon arrêt; mais le dij;ne M. Fabrv m'arrêta.
L'ECRIVAIN PUBLIC
— Un l'criv.'iin public! répéla-t-il on secounnlla UHe pensivement I nn ('ciivoin piililic! vous croyez, en disant ce mot; avoir formulé une injure bien acciiblaute contre un vieillard qui voit au tremblement de voire main que cet acte est pour vous d'un intérêt que vous rougiriez d'avouer.
Je rougis en effet. Il arrêta les yeux sur moi, et me dit sérieusement :
— Je ne veux pas savoir ce que vous voulez faire de ce papier, mais si votre intention n'est pas bonne, attendez à demain: faites faire ce travail par un autre ; je vous en prie, pour le repos des quelques jours qui me restent à vivre, que ma main ne soit pas encore l'instrument aveugle de quelque vengeance.
^ Je le rassurai sur cette crainte, et poussé par une curiosité qu'on s'expliquera aisément, je lui demandai s'il avait eu à se repentir de quelque action coupable, et quelle avait été sa vie. A ce moment, mon héros prit un air Iriste et sardonique à la fois,
— Ma vie, dit-il, elle s'est toute passée dans cette coque de bois et de verre; j'y suis depuis que je sais lenirune plume et faire des jambages. Et pourtant ici, dans cet espace de six pieds, il s'est concentré plus de souvenirs des intérêts qui ont agité la France que dans la mémoire du premier acteur de votre drame politique; plus de science du cœur de l'homme que dans l'esprit de l'observateur le plus assidu aux scènes du monde. Le prêtre catholique, qui reçoit la confession des plus grandes fautes et des plus intimes pensées, n'a jamais entendu la moitié des secrets qui ont été dils dans cet étroit réduit. Des ridicules de tous les étages y ont posé bien souvent, et le crime s'y est assis quelquefois.
Mon écrivain s'était animé ; il se taisait; mais je pouvais voir sur son visaiie mobile, et qui changeait d'expression à chaque minute, que mdle souvenirs revenaient à lui et passaient successivement dans son esprit ; il souriait aux uns, et secouait lentement la tête à quelques autres.
— Pauvre jeune homme! dit-il en se parlant à lui-même ; il était là, devant ma porte, tremblant de joie et d'amour, tandis qu'une femme jeune et belle comme ilconvenail pour être ainsi désirée, entrau furtivement chez moi. Il était là à quelques pas. et la jeune fille me dn;ta ces quatre mots : « Ce soir, à minuit, allée de Berry. »
— 01) ! je me hâtai d'écrire cette ligne si douce ; je me mis de moitié dans le bunheur de la jeune lille qui avait enlin eu le courage de triompher d'elle-même, de moitié dans celui de .son amant, et je la regardai sortn- et remettie furtivement au jeune homme ce billet si éoquent. Ils s'échappèrent chacun de soncôlé.
— Eh bien! qu'arriva-t-il? dis-je à M. Fabry; car il s'était arrêté.
— Il arriva, me répondit-il en levant hautement la tête, que le lendemain, dans l'allée de Berry, le jeune homme fut retrouve assassiné et \ Ole ; il arriva que j'avais servi d'instrument à un guet-apens et à un meurtre.
— C'est affreux ! lui dis-je.
— Oui, répondit-il, bien affreux; mais cette affaire est une exception , un malheur : c'est le coté tragique de notre état ; car cette échoppe cestie drame romantique tout entier. Lem'oiesque y prend aussi sa place ; il y vient.à chaque changement de ministère, avec un solliciteur qui depuis vingt ans demande le même emploi avec la même pétition le même devoùment gt la même fidélité. N'ai-je pas copié toute la Nouvelle JJelmse plus de vingt fois, au profit des grisettes de la rue Saini-Denis, qui écrivent a des marchands de bœufs? et n'ai-je p.is fait d'une d.mseuse de Franconi une baronne allemande, avec les Liaisons danfjereuses habilement arrangées?
J'écoutais avec surprise, et M. Fabry me paraissait ravi de l'effet qu'il produisait sur moi.
— Et ne croyez pas, ajoula-t-il, que toute la tâche d'un écrivain public soit bornée à cette copie littérale et prosaïque d'une correspondance amoureuse ; la partie poétique est immense. Je ne sais si vous faites des vers : eh bien ! je vous donne en cent à deviner le mécanisme ingénieux de mon fameux couplet. Mes confrères en ont deux ou trois cents : moi, je n'en ai qu'un, et celui-là suffit à tout. Comme la canneparapluie, comme la montre-tabatière, comme le couteau-scie-fourchetlccuiller-canif-tire-boucbnn-grelïe-sécateur, etc., etc.. mon couplet a mille usages caches, inattendus : il est domestique, il est politique, il sert aux pères, mères, sœurs et belles-sœurs; il accepte le tutoiement, il est tendre, il est respectueux; il est particulier, il est collectif ; enfin c'e.st le couplet universel, et cela à l'aide d'une pièce de r£change qui s'adapte au premier vers.
Voici ce couplet. Exemple : un enfant apporte à son père une page d'écriture, et il dit :
Ah ! de notre fils en ce jour Acceptez te sincère liominage, Et ne jugez pas son amour Sur la faiblesse de l'ouvrage.
Est-ce une jeune personne avec une tapisserie au petit point ? Cli;.nigez et dites :
Ah ! de YOtre lille en ce jour.
Est-ce un gendre?
Ail ! Je votre gendre en ce jour.
Est-ce un frère?
Ahl de votre frère en ce]Our, Est-ce une famille?
Ah ! de vos enfants en ce jour.
Et les pluriels suivent parfaitement.
Est-ce un roi qui passe sous un arc-de-triomphe en feuillage ?
Ah ! de vos sujets en ce jour.
Vous vous irritez de sî«;efs depuis la révolution de 1830; je rentre dans le système du gouvernement paternel, et je dis :
Ou bien :
Une fois c'était
Ah I de vos enfants en ce jour.
Des bons citoyens en ce jour.
- Ahl des bons chrétiens en ce jour, Et j'ai mis souvent :
Des républicains en ce jour, Et puis pour la province :
Des Ork'annisen ce jour.
Des braves Nantais en ce jour, Ah! des Bordelais en ce jour, Ahl des Toulousains en ce jour, Des bons Marseillais en ce jour.
Etc., etc., etc.
La seule ville qui ait résisté à mon couplet, c'est Salnt-Jean-Piedde-Port; mais Napoléon n'a pas toujours vaincu, et mon couplet n'est pas plus vaste que son génie.
J'écoutais et je comniençais à admirer et à douter que toute la littérature ne fût pas renfermée dans le couplet de M. Fabry, il me considérait en riant, et m'accablait de son incontestable supériorité. Je craignis un moment qu'il ne s'arrêtât, mais mon louis avait fermenté, et il reprit avec plus de calme :
— Etes-vous un aspirant politique? un de ces hommes qui, sans revenus ni contributions, veulent savoir comment se meuvent les hautes puissances électives? venez ici. Je vous dirai comment se font les dénonciations sur toutes les échelles. J'ai dénoncé, pour ma part, en 1815, onze directeurs des contributions directes, vingt de l'enregistrement, soixante receveurs généraux, deux cents receveurs pariiculiers, seize procureurs généraux, trois cents procureurs du roi, deux mille
. contrôleurs de tous fiscs, treize capitaines de gendarmerie, deux cent un juges de paix, cent trente vérificateurs de l'enregistrement, onze mille percepteurs, gardes-champêtres et maîtres d'' écoles, soixante mille employés sans titre et deux mille vieux officiers. J'ai désorganisé les finances et la justice, j'ai tué le cadastre et décime l'armée.
Je ne sais, mais je devenais slupéf.iit, je frémissais d'en entendre davantage; il recommença sa période, et ajouta :
— Et tout cela signé avec des noms et des adresses au bas de chaque dénonciation.
— Des noms! m'écrial-je.
— Oui, reprit-il, des noms dont seul je me souviens peut-être, mais que je garderai dans cette crypte, pour me consoler du mépris des hommes en les méprisant davantage. Ecoulez, jeune homme, une fois j'ai copié les mémoires d'un de vos hommes politiques les plus élevés, d'un homme de l'empire. Oh ! que de grandes lâchetés, que de petites infamies mises à jour! que de trahisons, de turpitudes! que d'habits retournés! que de mensonges découverts! Je copiais avec délices. On imprima. Je cours chez le libraire, j'achète, je lis. 0 métamorphose iniiuie! le noir devenu blanc; le vice, vertu; la bassesse, héroïsme. Je ne voulus pas le croire ; je revins au titre, c'était bien le même. Mais pendant que le livre s'imprimait, chacun avait acheté au libraire, à l'imprimeur, à je ne sais qui, la page qui le nommait, et alors l'un avait prié, l'autre menacé ; celui-là avait envoyé sa sœur, un autre sa femme, il y en a qui ont livré leur fille : les amis avaient couru, l'or avait coulé, les promesses avaient été signées, et chacun était resté avec son habit de parade, tout entier, bien feimé sur sa vie, bien croisé sur sa honte! Misérable habit que j'avais déchiré du bec de ma plume pour montrer à nu les hideuses plaies de nos grands hommes. Je sais tout cela, je sais les noms, les dates, les heures, et ma main ne tremble pas encore sons le poids de ma plume. Oh 1 si je voulais!
Il avait à ce moment l'œil enflammé, son visage rayonnait d'une supei be colère. Cependant il se calma tout à coup et se prit à rire ingénument en me regardant.
— Tbut cela n'est-il pas bien poétique, me dit-il, pour un homme qui tient les comptes de cuisinières et qui a copié les tragédies de
ro
L'ECRIVAIN 1>UBL1C.
l'empire? Olil les mnlliiiirciises cuisiiiiéies ! otil les miséràljles tragi- (lucsl hémistiches el légumes, tirades et chapons, ils \olaient à qui mieux mieux. Que le publie leur pardonne et leurs maîtres aussi, <iuant à moi, je n'en ai pas le courage. Il y eu a un surtout qui aimait son œuvre d'un amour de menuisier, car il le rabotait sans cesse, el à chaque coup de rabot, si petit qu'il l'ùt, il lui fallait une nouvelle copie pleine et entière de son œuvre. Il s'est ruiné ù ce métier ; et comme il est aussi gueux que moi, je vais le voir quelquefois. Hier je lui fis visite ; je le trouvai devant sa table el lui demandai ce qu'il y luisait.
— Hélas ! je copie ce pauvre Xerxès, répondil-il.
— 'Vous l'avez donc retouché?
— Mon 1 Dieu oui, ajoula-l-il; dans le second acte, ;i la Iroisièiiie scène, au lieu de ce vers ;
j ai mia
Approchez-vous, Seigneur, et daignez ni'écouler,
Seigneur, approchearvous, car il faut m'écoiiter.
le êar est un petit sacriUce que j'ai cru devoir faire à l'écule moderne.
Et comme je riais, M. Fabry se mit à hocher la tète :
— Vous trouvez cela plaisant! me dit-il : que vous semblerail-il donc d'un homme qui nie donne à copier tous les matins la carte de .son dîner de la veille, sur beau papier vélin, el qui, lous les ans, les fait relier par Thouvenin ?
— 11 me semble qu'il ferait mieux de vous donner le dîner, lui répondis-je assez niaisement. M. Fabry me regarda d'un air grave et triste; et pliant soigneusement mon papier que j'attendais depuis longtemps, il me le tendit sans mot dire. Je compris que j'avais insulté, et je me sentis honteux d'avoir iilesséce vieillard et sa misère.
— Pardon, lui dis-je; cette sotte plaisanterie ne s'adressait qu'à la lourde gastronomie de votre client. Croyez que je respecte votre position, ([uoique, à vrai dire, je ne la comprenne guère, d'après toutes les ressources que, selon vos aveux, possède un écrivain public.
— Elles sont bien maigres en résultai, me répoiulit-il. Cependant il yen aune qui vaut à elle seule toutes celles dont je vous ai parlé; mais que Dieu me préserve d'y recourir, et puisse ma main se dessécher avant d'en faire usage ! Avec celle-là, rien ne manque à l'écrivain qui veut prêter sa plume"^à la lâcheté el au crime. Une ligne se paie avec de l'or ; chaque mot vaut plus que le travail d'une semaine.
— Qu'est-ce donc? demandai-je à M. Fabry.
— C'est la lettre anonyme, me répondit-il.
— La lettre anonyme ! m'éeriai-je : quoi I un homme ose donc conlier à un autre que lui celle lâche d'infamie !
— Oui, me répondit mon écrivain, oui : c'est le plus souvent par la main de mes confrères que sont lancés tous ces traits empoisonnés qui enveniment la société. Jeune homme, jeune homme, prenez-y garde! si vous êles marié et que votre femme vous accueille d'un air triste el glace, si votre ami vous boude, si votre père est silencieux avec vous, n'accusez ni eux ni vous ; il y a une lettre anonyme. Oh ! les larmes cl le sang qu'a fait verser cette détestable délation, sont au delà de ce que vous pouvez imaginer. Que de combats entre amis, de séparations d'époux, de mariages brises, de fiancés désunis pour un mot non signé ! Si jamais il vous arrive une lettre sans signa'.ine, ne la lisez pas, pour votre honneur, ne la lisez pas. D'abord, vous n'y voudrez pas croire : votre loyauté se supposera capable de mépriser des avis clandestins; vous vous suiiposercz fort contre de telles atteintes ; mais à votre insu le coup aura porté, il aura déposé un germe fatal dans votre âme : le germe s'y développera, et, maîtresse ou ami, vous abandonnerez bientùt celui qu'on vous aura dénoncé.
— Oh ! lui dis-je, il n'y a qu'un homme sans courage qui puisse se laisser, influencer par de si viles manœuvres.
— Ecoulez donc mon récit, reprit M. Fabry, et fuyez cet horrible piège, car on ne peut prévoir où il peut nous faire tomber, même lorsqu'il est un jeu de la part de ceux qui le tendent.
« Il y a quelques années, c'éiait en i8?o, le jeune Juan de V*'" avait épousé M"'' Lise d'Ar***. Quoique d'un caractère dilférenl, ils s'aimaient d'une tendresse vive else rendaient mutuellement heureux. Le caractère sérieux et ferme de Juan imposait à l'ardente résolution et à la promptitude de Lise; quelquefois même M. d'Ar*" reprochait à son gendre de préférer l'ennui de ses devoirs d'avocat aux plaisirs du monde. Un jour, c'était un samedi de carnaval, M. d'.Vr""* avait voulu retenir Juan, qui devait aller plaider à Senlis, et l'avait vivement pressé de conduire sa femme au bal masqué. Juan, sans dire que le bal lui déplaisait, avait objecté la nécessité de son absence et était parti, laissant M. d'Ar""" très-piqué de sa persévérance. Dans son dépit celui-ci engage sa fille à l'accompagner au bal, el trouve chez elle une résistance non moins forte, mais fondée sur la crainte de déplaire à son mari.
» Battu des deux côtés, M. d'yVr*''* trouva qu'il serait plaisant de faire venir les époux au bal malgré eux, el chacun de son cOlé. En
conséquence, à peine sorti de chez sa lille, il lui fait écrire el lui envoie une lettre anonyme lui annonçant (|ue le départ de son époux n'est qu'une ruse, et qu'il doit se rendre masqué a un rendez-vous au bal de l'Opéra, oii il doit rencontrer un domino noir portant des bracelets de ruban bleu. Trop sûr du caractère jaloux et irréfléchi de sa fille, il laisse passer [ajournée sans la revoir, pour donner à son cœur le tem|>s de s'exalter dans le faux avis qu'il a reçu; puis il expédie un homme à cheval jusqu'à Senlis, et une lettre, non signée de même, apprend à Juan que si sa femme ne s'est pas montrée plus soucieuse d'aller au bal avec lui, c'est qu'elle préférait s'y trouver avec un autre. Ces deux lettres parties, il se prépare à bien tourmenter les deux malheureux époux, certain de les réconcilier au premier mot.
» La nuit vient, et, comme l'avait prévu M. d'Ar*", Lise court à l'Opéra. Elle tremblait dans ce touibillon noir et bruyant, et rougissait sous son masque impénétrable. Elle était si confuse et si épouvantée de cette espèce de baccanale inconnue, qu'elle en avait oublié sa douleur et sa jalousie, lorsque tout à coup un homme masque passe piès d'elle : c'est la taille, c'est la tournure de Juan ; elle le vil ainsi, du moins. Elle .se jette à son bras en lui disant :
— C'est toi, Juan'?
— C'est moi, répond le masque.
» Ce mol la raiipela au motif qui l'avait amenée. Elle comprend que son mari a cru reconnaître celle qui l'atlendait aux rubans (pi'elle avait attachés à son bras. Pour mieux s'assurer de sa perfidie, pour mieux savoir jusqu'où elle peut aller, elle continue àconlrefaire sa voix.
» Le masque, habile à iirofiter du trouble de Lise, dont il devine la beauté et surtout la distinction à la délicatesse de ses pieds, à la grâce de ses mains, l'accable de ces galanteries hardies qu'autorise l'incognito. Lise, qui n'a dans le cœur d'autre indignation que celle de la jalousie, loin de réprimer les propos légers qu'on lui adresse, les excite, les anime. Le masque, Juan sans doute, fait succéder aux louanges et aux flatteries adroites les prières et les serments. Lise est hors d'ellemême, elle demeure sans force en découvrant tant de perfidie; et anéantie par sa douleur, la tète perdue, elle se laisse entraîner loin du foyer du bal , d'abord dans les hauts corridors de la salle, puis dans une loge abritée, éU'oite, profonde.
» Ohl jeune homme, lime de Lise était folle; elle avait été frappée à l'improviste; elle avait été tout à coup avertie et assurée de la présence de Juan. Une fois dans le réduit où ils étaieiit tous deux, aux paroles passionnées qu'elle entendait, elle comprit qu'il fallait mourir; oar elle n'était plus aimée; mais avant de mourir, avant de renoncer au bonlieur doiil elle avait fait le rêve de sa vie, elle veut n'avoir pas à douter de tout l'abandon de Juan : elle l'écoute, lui livre sa main, ne résiste pas à ses désirs, et, le masque attaché sur la figure, le laisse devenir le plus coupable des hommes.
«Elle s'élance alors hors de la loge , car l'heure de le confondre n'était pas venue : un rendez-vous nouveau avait été donné par elle à Juan, el à ce rendez-vous son père devait être présent. Elle sort : une figure pAle et terrible était debout près de la porte, une figure sans masque, cette fois celle de Juan. Lise le voit, veut se jeter vers lui, pousse un cri et tombe à ses pieds. Par-dessus son corps qui barrait le corridor, Juan se jette à la face de l'homme qui sort de la loge où était Lise, lui arrache son masque, pour que l'outrage pesât mieux sur sa joue.
)) Ils sortent, et sans s'expliquer davantage, sous un réverbère, pendant que la pluie froide et glacée battait sur leur visage, ils croisèrent leurs épées, et l'inconnu tomba mort au bout de quelques secondes.
» Pendant ce temps, M. d'Ar*", qui, après avoir suivi son gendre liûiir épier l'efi'et de sa supercherie, avait entendu le tumulte du corridor, accourut, y retrouva sa fille et la fit enlever et transporter chez elle. Elle n'était pas morte, comme il l'avait craint d'abord, elle était folle ; le malheur était complet.
» Car elle vit encore, elle vit pour être un objet fatal de pitié pour Juan, un remords de feu pour son père ; car Juan sait tout mainlenant, et il m'a cru sur parole lorsque je lui attestai que les deux lettres avaient été écrites par moi, sous la dictée de M. d'.\r"', qui riait en me les dictant et en songeant à ce qui en arriverait. »
— Voilà, jeune homme, le résultat d'une lettre anonyme , innocente dans son intention ; jugez de ce qu'elles doivent être lorsqu'elles sont combinées |>ar l'astuce et la méchanceté I
Aussitôt M. Fabry me remit mon papier plié, et il tomba dans un accablement dont je pensai ne pas pouvoir le tirer. L'heure était avancée, i'rofoinlément préoccupé de cet entretien, je rentrai chez moi ; je me déshabillai après avoir posé mes papiers près de mon lit, mais sans me .souvenir de les regarder. J'eus des rêves atïieux, un cauchemar épouvantable, cl je haletais sous une de ces obscures visions qui tiennent le milieu entre la veille et le sommeil, liirsque jefus éveillé tout à fait par un ami qui était entré furtivement dans ma chambre, y avait tout retourné, et qui brandissait au-dessus de ma tête un papier timbré, en riant aux éclats et en criant :
— Quarante-cinq ans 1
Fr.KDiinic SocLit.
Pari». — Tjii. lU- \ ■ l)oiicU'>-Dii]iri-, ruo Sl-louis, 46, au Marais.
A LA MBriAIRlE TnCATItAlR, 12, boulevard Sainl-HsriiD.
CONSEILLER DlTAT.
Dessins de l!rlin Cravures de Dtsiioiiy.