PREMIÈRE PARTIE
Qui sine peccalo est Teslnlni, primus in illam lapijpm millat. Eravgelimn senindum Joaimem.
Alicia la regarda presque maleincl'emeut et avec une crainte attendrie. — Page a.
haussa les épaules avec impatience; puis elle s'approcha de M™" de Lubois qui , la tète appuyée sur une de ses mains, regardait avec attention un portrait suspendu au-dessus d'une étagère.
— Eh bien , Camille, dit cette dame, tu veux donc aller au liai de Derby ?
M™^ de Lubois se leva sans avoir paru entendre la question de son amie, et, la prenant par la main, elle la mena en face du tableau , et lui dit d'un ton amer et triste •
— Aliria, combien y a-t-il de temps que tu as fait ce portrait?
— Nous sommes en 1830 : il y a juste deux ans que je te l'ai donné.
— Deux ans ! dit
ille avec un profnnd soupir. Alors, repiit-elle, tu le considérais melon clief-d'œiivrc : ('e^t que vraiment alors il était vrai;
Cami
comme ..Ji. i..w « ii....v . , - ,
c'est que le calme liioiiv^'illanl de ce visage disait exaclcmiMit la simple dl-nilé de l'âme d'Alplinnse. Aujourd'hui ce porirait est faux : cœur et visaL'e, tout est cliaiiye. U Alicia! Alicia I... je suis perdue.
— Camille répondit celle-ci en se débarrassant de sa pelisse et en se montrant en costume suisse, Camille, tu es toile, et, bien plus, Ki vas faire une folie. A ce que je vois, tu es décidée à aller au bal de Derbv '?
— .Mon mari me l'a permis.
— Et t'y mène-til? , ,, ,,
— Non il nous y retrouvera ; il avait ce soir un rendez-vous a atfaires; un notaire en a toujours quand il veut... Enfin nous irons seules. . ... ,
— Et que vas-tu faire à ce bal? reprit Alicia qui avait retenu la main de Camille dans les siennes. .,. .
— Mais, mon Dieu, reparlil Camille en jouant 1 indifférence, j irai pour m'amuser, pour danser, pour aller au bal, pour me distraire; j'irai pour voir ces réunions d'artistes qu'on dit si brillantes, si gaies, si pétillantes d'esprit. Il y a longtemps que j'ai envie d'y assister ; Deiby est un des clients de mou mari, c'est une occasion que je ne veux pas manquer. .
— Pourquoi mentir avec moi? reprit Alicia avec effusion, asseyonsnous et causons raisonnablement.
— Mon Dieu! dit Camille avec impatience, je t'ai priée de m accomiiagner chez Derby, voilà tout... Si cela te contrarie, je vais écrire un mot à madame de Drancy : Adèle viendra me prendre, et j irai avec elle. . .
— Ce serait encore pis, répondit Alicia. Je l accompagnerai si tu le veux absolument ; mais laisse-moi le donner, sinon des conseils, du moins des avis.
Alicia s'arrêta ; les deux jeunes femmes s'assirent : gracieuses et charmaiiles, toutes deux avec des beautés el des grâces différentes, elles faisaient un doux tableau ; Camille, les yeux baissés et les cils illumines de larmes qui chalovaient à la lueur du feu ; Alicia la regardant presque maternellement et avec une crainie attendrie. Elles demeurèrent un moment en silence ; enfin Alicia lui dit vivemeiii :
— Camille!
Et comme celle-ci ne tourna pas la tête :
— Camille, reprit Alicia eu appuyant sur ce nom nuime qui est presque un appel d'amitié, Camille, ne va pas à ce bal !
— Mais pourquoi, Alicia? dit Camille en donnant un air plus amical à l'indifférence qu'elle semblait mettre a son action. l'oui(iiioi n'irais-je pas à ce bal? Une réunion d'artistes, où je verrai à peu prés toutes les jeunes célébrités de la peinture, du théâtre, de la musique ; mais c'est une occasion que je ne pourrai guère retrouver. Derby, je te le répète, est le client de mon mari, et ce que je puis laire chez lui serait peul-clre déplace chez un autre.
— J'aurais mauvaise grâce, répondit Alicia, moi peintre, moi dont ce monde est la société habituelle, moi qui vais chez Derby, de te dire que ce que tu fais est inconvenant. Mais lu le penses; mais le monde, dont tu dépends, le dira, et tu n'es pas en pusilion à le faire blâmer; une femme que son mari commence a abandonner commence à être accusée.
— Je le sais, répliqua Camille avec un sourire conlraiul, el peu m'importe.
— lu as donc un intérêt bien grand à aller chez Derby ?
— Mais, mon Dieu! reprit Camille, on, n'a jamais diseuté une fantaisie de femme avec ces airs solennels. Ecoute, Alicia, je te demande pardon de l'avoir dérangée, n'en parlons plus. S'il est trop tard pour prévenir madame Drancy, j'irai seule.
— C'est donc une résolution inébranlable? dit Alicia.
— Eh bien, oui I répondit Camille avec explosion ; je veux y aller, je le veux, je veux la voir.
— Toi, toi, Camille! s'écria Alicia -avec prière, toi te mettre en tace de celte femme, loi sortir de tes habitudes, de ton cercle de monde pour lutter avec ('.esarine ! .Mais ta démarche est un triomphe qu'elle n'oserait pas espérer. Césariuc, une tille signalée par son dévergond;ige au milieu du dévergondage même des mœurs du théâtre, Cesariue aura force une femme honnête, une femme plus belle qu'elle, une femme jusqu'à présent si haut placée dans l'eslinie de tous, elle l'aura fiircee à venir lui disputer son mari dans le salon d'un honiine ou lu trouveras pour maitresse de maison une femme qui a eto presque tille publique.
— .Mais tu y vas bien, toi? reprit Camille.
— Mais moi, je suis peintre ; mais Derby a été mon maître, mais sa maîtresse est un ancien modèle duiit j'ai eu dix fois besoin, mais il y a nu motif d'aï t et de (OnlVaierniie qui m'excuse, ainsi que beaucoup d'autres, d'aller chez Deiby, maigre les quelques femmes perdues qu'il reçoit et qu'il est presque obligé de recevoir, parce qu'elles ont uu talent supérieur. iMais loi!
Eh bien ! moi, j'aurai ma passion, j'aurai mon droit de femme
indignement insultée, j'aurai ma folie, si lu veux... mais j'irai. J'irai, te dis-je; je verrai si Alphonse osera publiquement, et devant ce monde quel qu'il soit, me laisser seule comme il le fait ici; je verrai si
d'entourer celte femme de soins et
LE CONSEILLER D'I.T.VT
devant moi il aura l'audace d'hommages.
— El s'il le fait? dit Alicia avec accent.
— Eh bien ! s'il le fait, répliqua Camille, je saurai à quoi m'en tenir et le monde aussi I Car enlin, si les femmes qui vont chez Derby ne vifiinent pas dans nos salons, les hommes vont partout, et il s'en rencontrera peut-être un qui publiera l'infamie de mon mari, qui
prendra ma défense, qui me vengera.
— Va... sais-tu, Camille, sais-tu, s'il s'en trouve un qui le fasse, dans quel intérêt il le fera?
— Dans celui de la vérité, sans doute.
— Non, dit Alicia, il le fera parce que la démarche lui donnera peulêlre une espérance qu'à l'heure ou je te parle il trouverait impossible, mais que, dans un moment, il croira pouvoir réaliser, parce que tu auras fait un pas hors de la roule que tu as suivie jusqu'à ce jour. , . ,, , ,
Camille demeura un instant interdite à celle observation ; clic balançait sa tête avec agitation, comme quelqu'un qui est pris à l'iuiproviste dans une bonne raison, et qui ne sait comment en sortir. EnDn elle rompit son incertitude en s'écriant vivement :
— Eh bien! il en sera ce qu'il en sera ; l'univers entier peut espérer à son aise : il me semble que cela ne m'engage à rien.
— Camille, il y a six mois, lu eusses regardé cette espérance comme une insulte; aujourd'hui tu l'acceptes indillerenimenl ; il est donc vrai que tu jettes quelque chose de ta considération à la vengeance? 0 Camille, Camille, ne l'engage pas dans cette voiel
— Allons, dit Camille, c'est loi qui es folle, Alicia ; tu vois des malheurs partout; il te parait que je suis une femme perdue, parce que je vais dans un salon de mauvaise compagnie : tu serais lemme a crier que je vais mourir, si je me piquais avec une épingle.
— Feul-étie, dit Alicia, si elle était empoisonnée.
Camille sonna sa femme de chambre, el la conversation des deux jeunes amies fut interrompue.
Pendant que la chambiière à tablier de percale el Alicia couvrent Camille d'un magnifique costume de sultane, d'un rococo sublime, au dire d'Alicia, mais qui faisait Camille belle, non-seulement do ses beautés de tous les jours, mais encore des beautés qui ne sont que du dirmainedu bal; pendant ce temps, disons-nous, parlons ù nos lecteurs de ces deux femmes que nous venons de mettre en scène et des événements qui avaient amené la résolution de Camille.
Leur histoire, jusqu'au moment où nous l'avons prise, sans être celle de tout le monde, était cependant fort ordinaire.
Alicia, grâce à un legs de douze cents francs de rente, qu'une vieille tante lui avait fait énamourant , avait été élevée dans un excellent pensionnat du faubourg Saint-llonoré. Elle était fille d'un Italien qui suivait, en qualité de'faiseur d'affaires, les armées de Naiioleon, et qui avait ete tué dans la campagne de IS14, loi squ' Alicia avait tout au plus sept ou huit ans; la femme de cet Italien, demeurée ainsi dans la misère, mourut quelques mois après lui. La tante qui reciieillil Alicia était une dévote qui la fit élever dans une pratique minutieuse des devoirs de la religion ; elle comptait en faire une nonne ; mais la mort l'ayant surprise'pUis tôt qu'elle ne s'y attendait, elle prit sur sa fortune, qu'elle légua au curé de sa paroisse, une somme de douze cents livres de ren"ie, dont elle confia l'administration à M. Camizard, conseiller d'État, pour pourvoir à l'éducation d'Alicia, selon les intentions quelle lui avait secrètement confiées. Cette phrase du testament avait semblé aux personnes qui en avaient eu connaissance une manière d'éviter des détails plu.s longs, et l'on pensait que ces intcniiôus .secrètes étaient de mettre Alicia en religion. Mais on fui fort étonné, quelques jours après la mort de la tante, de voir M. Camizard placer Alicia dans un pensionnat des plus renommes, au lieu du couvent auquel on la croyait destinée, et suspendre le régime des messes et des oraisons, pour de fréquentes leçons de danse, de musique et de dessin. Les rapides progrès d'Alicia dans ses nouvelles éludes, et bieniot son ineonlestable disposition à devenir un iieinlre de grand talent, firent présumer que Camizard avait deviné la vocation de cette jeune fille, et on l'applaudil d'avoir préféré de donner au monde un ariiste distingné, plutôt qu'une mauvaise religieuse au couvent. Camizard venait voir souvent sa pupille dans sa pension, et se montrait lrè.s-heureux de ses progrès. A l'âge de dix-huit ans, il retira Alicia de son pensionnat, et lui chercha longtemps une tante ou une vieille cousine, avec laquelle il put l'établir convenablement dans un petit appartemenl du faubourg Saint-Germain. Il parvint à en découvrir une qui avait une parenté sorlable, quoiqu'un peu éloignée, et il la mil auprès d'Alicia. Mais an bout de queUpies mois et sjiis qu'on pût savoir par quel motif, la cousine disparut, el Alicia demeura seule chez elle. Malgré ses quarante-cinq ans. Camizard était un homme d'un extérieur trop recherché pour qu'on n'eiit pas lenu des proiios malveillants sur son compte, s'il avait fait habiter sa l)upille avec lui ; il la voyait même fort rarement, et dans les termes d'une alfection toute paternelle. Alieia, ainsi livrée à elle-même, à un âge où toutes les femmes ont une piotctioii d ■ famille, .\licia se consacra exclusivemenl il l'élude de son art, el bientôt elle y aciiuil un renom qui appela l'envie, et une indepeiuUinee de fortune (pii lui permit de la bra\cr. Cependant cette envie s'adressa à l'artisle et
LE CONSEILLER DliTAT.
respecta la femme. On ternit tant qu'on put ses succès, mais on n'attaqua jamais sa réjuitaiion. C'est à ce point, qu'un brutal ayant un jour plaisanté sur l'affection de Camizard pour Alicia, sur l'a déférence singulière qu'il avait pour elle, un cri d'indignation avait répondu à celte insinuation malveillante; les ennemis mêmes d'Alicia avaient pris sa défense, en faisant toutefois la part de leur haine. Tout en accordant la bonne conduite d'Alicia, ils avaient conteste sa vertu, et n'avaient fait honneur de sa bonne conduite qu'a sa froideur de cœur et de sens.
Depuis ce temps, Alicia Vanini fut décidément une femme qui, n'ayant de passion que dans la tète, était incapable de sentir autre chose que la beauté ou le méiited'un tableau.
A la même époque où elle était entrée dans son pensionnat, Camille y avait été placée par une dame de Bréniont, sa marraine, femme d'une noble famille de robe, veuve d'un président du parlement, et jouissant d'une fortune de soixante mille livres de rente, dont elle faisait autant d'auniùnes que de dépense. Camille était orpheline comme Alicia; elle était tille de petits commerçants de la rue Saint-Denis, qui avaient pa- Ironé leur maison de madame de Bréniont, et qui avaient obtenu de sa bonté qu'elle donnât un nom à leur tille. Ces bonnes gens avaient eu raison. Leur petit commerce, qui eilt pu s'agrandir avec le temps, se trouva ruiné par la mort de M. Brunel (c'était le père de Camille) ; sa veuve ne lui survécut pas longtemps, et Camille se trouva orpheline à dix ans, avec un entourage de parents quigagnaient à peine de quoi élever leurs propres eiilanis. Cependant un des frères de madame Brunel, le maître de l'estaminet du Petil-Univers, consentait à se charger de sa nièce. 11 avait reconnu que Camille était une si jolie enfant, que, dans quatre ou cinq ans, elle ferait une des plus belles filles de Paris, et il avait calculé que les pratiques qu'elle attirerait dans son estaminet, en l'y établissant reine de com|itoir, seraient une dot sultisante pour qu'il piU la mariera son fils, M. Charles Launay. Ce Charles Launay était un gamin de douze ans, qui versait dcja la demi-tasse de hauteur et de manière ;i ce que la soucoupe fût pleine avant la tasse; il escamotait également bien le bain de pied du petit verre aux consommateurs trop attentifs à lii'e le Constitutionnel. Du reste, M. Charles Launay lirait la savatte en maître, jouait au billard avec tous les procédés possibles, et aurait lestement passé la jambe à tout tapageur qui eût troublé l'ordre de la poule, eùt-il eu affaire à un gaillard trois fois plus grand et plus robuste que lui ; car il avait appris de son père la façon souveraine dont il faut tenir une maison respectable.
M""' de Brémont n'eut aucune peine à apprendre les dispositions de l'honorable M. Launay, car c'est à elle-même qu'il les expliqua avec une naïveté qui prouva à la digne présidente que le maître de l'estaminet du PeUt-Univers était persuadé qu'il faisait ce qui était le plus convenable à l'avenir de la jeune orpheline. La bonne dévote fut révoltée de l'idée de voir trôner sa filleule sur le velours d'Utrecht d'un siège de comptoir, parmi les pipes et les verres de bière. Elle se chargea généreusement de Camille, et s'attira les benédiclions de toute la famille, même celles de M. Launay, quoiqu'elle dérangeât ses calculs. Celui-ci pensa, pour se consoler, qu'il retrouverait en espèces sonnantes, dans une nouvelle bru, les avantages qu'il avait espérés de la beauté de sa nièce; et, en attendant, il refléchit qu'il ne s'imposait pas une charge d'un rapport incertain; car, après tout, renfanl pouvait mourir avant de devenir une jeune lllle. D'abord .M°"^ de Brémont pensa à faire élever la jeune orpheline chez elle ; mais, soit pour suivre les conseils ou l'exemple de M. Camizard, qui était de ses vieux amis, elle se décida à la mettre dans un pensionnat, et préféra naturellement celui où notre conseiller d'Etat avait placé sa pupille. Les deux jeunes lilles s'y étaient liées d'une étroite amitié. Camille cependant n'avait pas obtenu les succès d'Alicia : celle-ci remportait tous les prix qui échappaient a Camille; elle lui était préférée par les maîtres, prétèree par les dames de la maison, et cependant elle en était traitée avec moins de considération. Si l'on avait plus souvent à récompenser Alicia, on n'avait jamais à punir Camille ; elle avait une dignité de conduite qui semblait craindre la moindre réprimande. Elle eût été si malheureuse de s'entendre dire qu'elle repondait mal aux soins bienfaisants qu'on avait d'elle, qu'elle prévenait tout reproche à cet égard. Peut-être y avait-il un fond d'orgueil dans cette perfection de bonne conduite ; mais il avait valu à Camille une sorte de respect qui gagnait jusqu'à M"" de Brémont ellemême. Aussi, dans son amitié avec .Alicia, c'était Camille qui était pour ainsi dire la prolectrice. Dans leurs querelles d'entant, c'était toujours Alicia qui demandait grâce, toujours Camille qui pardonnait.
Quelque temps avant qu'Alicia quittât sa pension, Camille allait tous les dimanches chez M'^" de Brémont, et tous les dimanches elle y rencontrait M. Alphonse de Lubois, maître-clerc chez le notaire de W"'" de Brémont. Ce notaire était un vjeillard qui avait poussé sa carrière jusqu'à ce qu'il eût perdu la vue et le sens à libeller des actes, et de Lubois était depuis quelques années le véritable maître de l'étude. Une assiduité infatigable, un esprit lucide, une parole facile et claire, l'avaient fait prendre en amitié aux riches clients du vieux notaire, et la pluparl lui conseillaient de faire acquisilion de l'étude de son patron. M™' de Brémont surtout, dont Alphonse cultivait l'amiiié avec soin, le poussait à traiter. Mais de Lubois n'avait
rien, et le temps n'était pas encore arrivé où l'on achetait des charges sur l'espérance clianccuBe de les payer avec la dot de sa femme. Cependant des demi-confidences avaient fait soupçonner à de Lubois que, parmi ses proiecleurs, M"" de Brémont no se montrait pas la plus ardente à lui conseiller le notariat, pour ne l'aider que de quelques avis. Sur cette réflexion, il s'enquit en lui-même du motif de sa cliente, et crut découvrir qu'elle n'eût pas été fâchée de donner un notaire pour mari à sa filleule. Sur cette découverte, .Alphonse bâtit toute une histoire, et .s'imagina que la digne .M""^ de Brémont voulait doter Cmiille de quelque cent mille francs. Voici ce qu'il tenta pour s'en assurer.
Un jour que M""" de Bréniont le pressait plus que jamais de conclure avec son patron qui, de robêsilé morale que donne nécessairement un exercice modéré du notarial, était arrivé à l'imbécillité, résultat inévitable d'un excès dans ce genre; ce jour-là, Alphonse, après avoir longtemps fait passer ses refus par de mauvaises raisons de prudence, parut s'armer tout à coup d'une grande résolution, et parla ainsi à M"' de Brémont, d'une voix émue et les yeux baissés:
— Pardonnez-moi, madame, lui dit-il, de vous faire un aveu qui mettra un lerme à des entreliens douloureux pour moi. Si j'avais une fortune suffisante pour faire ce que vous me conseillez, je ne balancerais pas un instant, je prendrais ainsi dans le monde une des positions les plus honorables qu'on puisse y occuper ; et, fort de cette position, j'oserais peut-être aspirer à un bonheur qui maintenant est trop au-dessus de moi, pour que je ne cherche pas à en détourner ma pensée.
A celte dernière phrase, la voix d'Alphonse de Lubois était devenue si faible, que M™" de Brémont s'était penchée vers lui pour le mieux entendre. Quand Alphonse releva les yeux et qu'il aperçut, presque sur son visage, le regard perçant de la bonne dame qui paraissait vouloir lire en lui le véritable sens de ses paroles, il se troubla et devint rouge. M""" de Brémont sourit, et lui dit, avec cette singulière effusion qui rend souvent les vieilles femmes si confiantes avec les jeunes gens :
— Eh bien, monsieur de Lubois, me croyez-vous si vieille ou si malheureuse, que je ne puisse comprendre, du moins par le souvenir, les espérances et les rêves amoureux d'un jeune homme. Mais il me semble, moi, que ce boidieur dont vous parlez devrait au contraire vous exciter à tout risquer pour l'obtenir.
La manière dont M"^ de Brémont avait compris le trouble d'Alphonse le rassura d'abord, et la fin de sa phrase lui donna lieu de répondre avec une sorte de triste enthousiasme:
— Elle est si belle, que d'autres, plus heureux, me l'enlèveraient avant que je ne fusse arrivé à pouvoir lui offrir une fortune assurée, et elle n'est pas assez riche pour que j'ose tenter de l'obtenir de la bienfaitrice dont elle dépend, lorsque je ne puis la lier qu'à un avenir incertain et dont tout mon courage n'oserait répondre.
A cette déclaration des sentiments de de Lubois, M""' de Brémont eut un instant d'attendrissement; elle saisit les mains d'iVIphonse, et répondit d'un ton ému:
— Bien, mon ami, voilà qui est digne de vous: ou je vous ai mal compris, ou vous serez heureux, je vous le promets.
La joie qu'éprouva Alphonse à celte parole ne se montra pas sans une expression d'inciédulité, et il refusa de croire à ce qu'il entendait, peut-être pour se le faii'e mieux assurer. Madame de Brémont, comme piquée de ce qu'il osait douter d'une chose à laquelle elle s'engageait, fut près de finir la conversation par ces paroles solennelles, 'que sa dévotion plus que régulière et bien connue d'Alphonse rendirent moins singulières pourcelui-ci, qu'elles ne paraîtront peut-être à nos lecteurs.
— Celui qui a péché, et qui voue sa vie à faire le bien en expiation de ses fautes, reçoit pour première épreuve de voir douter de sa sincérité.
— Il reçoit pour première récompense, s'écria Alplonse avec un cri d'admiration repentante, de faire douter de tant de vertu; car il rencontre peu de cœurs à la hauteur du sien.
Cette entrevue toute mystique fut suivie de plusieurs autres moins vaporeuses, dans lesquelles les noms furent donnés aux choses et aux personnes. Du moment qu'il fallut ti'aduire, d'une part, la passion d'Alphonse, de l'autre, la charité de madame de Brémont, en cliiQVcs et en engagements sur timbre, les entreliens furent plus longs et moins extatiques. Les rêves de dot du jeune clerc se réduisirent à un emprunt a intérêt légal, et les saintes promesses de madame de Brémont en un placement solide avec une étude de notaire en garantie. Eu définitive, madame de Brémont prêta quatre cent mille francs à de Lubois, pour acheter sa charge et le maria à Camille. Cette action fut considérée à lacourel parmi lesguimpesdufaubourg Saint-Germain, comme la plus sublime des œuvres pies du dix-neuvième siècle, et les gens d'affaires de la Chaussée-d'Antin la regardèrent comme un bonheur inouï pour de Lubois. Cependant, à travers ces débris d'amour désintéressé et de charité chrétienne, sur lesquels on avait bâti un solide contrat de prêt avec garantie, un faible reste des rêves d'Alphonse trouva un coin pour vivoter. Madame de Brémont, après avoir mis solidement ses inlèi'êts en sûreté, laissa tomberdans l'oreille d'Alphonse que son repos personnel exigeait les précautions qu'elle avait prises pour cette avance des quatre cent mille francs ; que le don d'une pa-
LE C0\?F1LLF.R D'ÉTAT.
rftille somme eût armé contre elle, madame de Brémont, toutes les sollicitations de sa famille, tandis qu'elle serait arrivée à mieux assurer le bonheur de sa tillcule, sans cependant avoir eu à subir la mauvaise humeur de ses héritiers, si après sa mort on découvrait dans ses papiers la preuve qu'elle avait été remboursée, et si de Lubois pouvait pivsciiter sa quittance des quatre cent mille francs prêtés et rendus. Al|iliiiiise vivait dans cette espérance depuis huit années, et il nourrissait les bonnes intentions de la marraine d'une somme de vingtquatre mille francs par an exactement payée de six mois en six mois. Disons en passant que madame de Breiiionl, satisfaite de ce iilacement, à six pour cent, d'une somme considérable, ne parla jamais à de Lubois de remboursement. Celui-ci s'habitua à considérer celle somme comme lui appartenant, sous charge d'une rente viagère qui s'éteindrait ù la mort de madame de Brémont, et peut-être dut-il à cette opinion de ne pas porter dans ses dépenses l'économie qui l'eût mis à même de rembourser, s'il y avait eu lieu.
Du reste, et indépondammi'ut de tous ses calculs, le mariage de Camille avec Alphonse avait été une heureuse alliance. Camille, habituée par sa dépendance fi raisonner sa vie, ses sentiments et ses actions, avait trouve dans Alphonse toutes les bonnes raisons d'aimer un homme: son extérieur elait distingué, son esprit gracieux, son caractère charmant, sa conduite excellente ; aussi avait-elle été pour lui une épouse honorable, dont la vertu avait toujours flatté la vanité de son mari presque autant que la supériorité de son esprit et de sa beauté. Véritablement Camille et Alphonse s'aimaient beaucoup d'estimeetde convenance mutuelle; et tous deux, jeunes, beaux, et jetés dans l'intimité des sens par le mariage, croyaient s'aimer d'amour. Peut-être ne pensons-nous pas que leur sentiment fût précisément celui qui mérite le nom d'amour. Peut-être eurent-ils plus tard à reconnaître que la passion a d'autres exigences et d'autres saciilices; toujours est-il que ce sentiment suflit longtemps à leur bonheur. 11 ne faut pas non plus oublier qu'à l'époque où Alphonse obtint Camille de la générosité de madame de Brcmont, les attentions de Camizard pour la jeune orpheline avaient laissé supposer qu'il pensait à renoncer au célibat eu sa laveur. Alphonse croyait en conséquence avoir eu à lutter, pour Camille, contre un homme d'un rang considérable et d'une bonne grâce qui faisait aisément oublier son âge; il y avait doue eu jalousie d'Alphon.se, crainles, et presque désespoir, tout ce qui complète enfin le bagage d'un amour en règle, et c'est, nous le répétons encore, c'est de très-bonne foi que de l.ubois crut avoir subi toutes les phases d'une grande passion. D'un autre côté, Camille avait mis dans sa conduite une telle assiduité à plaire à Alphonse, une si complète soumission a ses moindres désirs, un si vif partage de ses joies et de ses chagrins, qu'elle passait pour un exemi)le rare de passion durable dans le mariage. On la plaisantait quelquefois à ce sujet, et elle se sentait assez de supériorité pour accepter la plaisanterie. Cette persuasion d'amour constant et profond la gagna elle-même, et elle fit de son union avec son mari une sorte d'arche sainte où il semblait que les mauvaises passions ne pussent plus pénétrer. Ce sentiment était-il de l'amour? Oui, pour tout le monde; non, pour ceux qui ont étudie les tyrannies et les faiblesses de cette passion.
Nous ne quitterons pas celle exposition, si longue qu'elle soit, sans y ajouter encore quelques notions préliminaires qui sont absolument nécessaires à la complète intelligence de celle histoire. Le mariage de de Lubois avait eu lieu en 1822. Depuis celle époque la manie des spéculations financières ou industrielles avait gagné toutes les classes de la sociélé.Des faillites, jusqu'alors inconnues, avaient eu lieu en 18?7 et 1828, à la suite des opérations folles qu'avait fait naiite la manie de bàlir dans Paris. Le notarial, cette espèce de coffre-fort des familles, jusque-la immaculé, avait subi des échecs, des disparitions de titulaires, enlin des contrats d'union. Les jeunes notaires avaient particulièrement souffert de la défaveur jetée sur leur compagnie, et de Lubois avait été très-vivement soupçonné d'avoir perdu des sommes considérables en acquisitions de terrains. Cependant aucun incident manifeste n'avait altéré son crédit ; il avait même eu à supporter à celte épo(iue une perte assez considérable, sans qu'il en eût paru gêné le luoins du monde : et cette circonstance l'avait grandement rétabli dans la bonne opinion qu'on avait de ses ressources. Celle perte tenait à un événement qui cul des conséquences trop graves pour de Lubois, et qui occupe trop de place dans ce récit, pour que nous ne le racontions pas en détail à nos lecteurs.
M. de Lubois avait pour maître-clerc un jeune homme d'assez bonnes façons, et ipii passait pour le plus spirituel des clercs du notariat. Ce jeune homme faisait au rcclo de sa vie des actes et des contrais, et au verso des vaudevilles et des opéras-comiques. Dans les mêmes données, il avait à la première vue, ou, si vous l'aimez mieux, à la surface, une conduite fort régulière; au revers de la page, à la seconde vue, ou au fond, c'était un fort mauvais sujet. Tout le crédit que le monde des fournisseurs accorde à un maitre-clerc de notaire avait siilli d'abord aux di priises ih'^m données du vaudevilliste; mais bientôt les refus de ces iin>sieuis de faire de nouvelles fournilures, augmentés du cri incessant de leurs rédamalions pour les fournitures passées, forcèrent le jeune clerc à chercher une autre ressource que les dettes. Il marcha droit à l'escroquerie , et ce fut la caisse de son patron qu'il rein outra la première dans la nouvelle voie qu'il tentait.
En moins de six mois, une .somme de lienle mille francs disparut, et. après les trente mille francs, le maitre-clerc, qui ne se remontra qu'à l'horizon de Bruxelles, pendant que de Lubois essayait encore de donner une cause à son absence. La confiance du notaire était si grande en ce jeune homme, qu'il l'avait fait chercher à la Morgue, aux lilels de Saint-Cloud, chez deux danseuses très-celèbres, parlent où on retrouve un joii garçon qui a disparu pendant trois jours. La nécessité d'ouvrir sa caisse, qu'on fut obligé de briser, parce que le maitre-clerc en avait la clef, lui ouvrit en même temps les yeux. La viduité du coffre-fort apprit à de Lubois les motifs du départ de son maitre-clerc, et lui indiqua suffisamment l'itinéraire qu'il avait dû suivre, pour qu'il ne fût pas oblige de frapper à la porte de tous les bureaux de messageries, alin d'apprendre si un jeune homme, du nom deflanlois, n'était pas parti la semaine précédente. Au premier mol qu'il en toucha au commis du bureau des Pays-Bas, de Lubois eut tous les renseignements possibles. Le commis qui les lui donna avait probablement une grande habitude de ces sortes d'enquêtes ; car, sanv. s'informer des raisons de l'impétrant, il lui dit en branlant la tète d'un air d'importance et en fermant son registre :
— Vous vous y êtes pris un peu lard ; votre débiteur est à couvert.
— Dites donc mon voleur! s'écria Alphon.se.
-— Diable ! lit le commis en le regardant à travers la grille : c'est plus grave.
Et il se remit à écrire paisiblenienl quelque nouveau départ pour BruxËllcs.
Le commis avait eu raison : il était trop lard pour rattraper le voleur; mais de Lubois espéra raltraper quelque chose de son argent. Alors il fit après coup ce qu'il aurait dû faire avant; il s'informa de la vie et des mœurs de son maître-clerc : il apiiril qu'entre autres habitudes il avait celle de donner tout ce qu'elle voulait a une jolie fille appelée Catherine Tochon, qui était élève du Conservatoire. Alphonse espéra retrouver quelque chose de ses trente mille francs chez la jolie chanteuse; il lui écrivit pour lui demander un rendez-vous; elle lui répondit, sur papier parfumé, en style assez net et en écriture fort propre, qu'il voulût bien lui dire avant tout le monlanl de ses propositions.
En pré.sence de l'impudence jouée ou natuielle de Catherine Tochon, la colère de Lubois n'avait plus eu de bornes; il avait dénoncé Gantois au procureur du roi, et avait en même temps désigné la jeune Catherine comme sa complice. Vainement la famille du jeune homme implora de Lubois de ne point la déshonorer; il fui infiexible. Mais l'étonnement de chacun fut grand, le jour où l'alïaire fui appelée en police correctionnelle, de voir abandonner l'accusation contre Catherine par le procureur du roi cl par l'avocat même de de Lubois ; Gantois seul fut mis en cause et condamné. C'est que pendant ce temps Alphonse avait répondu une lettre pleine d'injures à la demoiselle Tochon, et que celle-ci lui avait reiiliqué par des propositions d'arrangemenls. De lettres en lettres, un rendez-vous lut pris, mais rien ne s'y conclut; Catherine Tochon était sur le point de débuter et n'avait jamais le temps de parler d'affaires. De Lubois n'arrivait chez elle que pour l'entendre essayer sa voix au piano; elle chantait merveilleusement, il ne s'ennuyait pas à l'entendre. Peu à peu il s'y habitua, en oubliant qu'il .avait payé sa iilace d'auditeur trente mille francs, et que celaient ses billets de banque qui, sous forme de cachemire, envelopiiaient si gracieusement la taille de la jeune Tochon. Parmi tous ces pourparlers, elle dcbulaavecun succès prodigieux, sous le nom de Césarine : tout Paris en parla avec fureur; et, huit jours après, quand l'affaire de Gaulois fut jugée, Alphonse, pour la première fois depuis son mariage, ne rentra qu'il six heures du malin, et dit qu'il avait été forcé de passer la nuit à travailler chez un de ses vieux collègues, qui demeuraii place lioyale, lequel ne venait jamais chez de Lubois que le matin, pour causer contrats, et dans son cabinet.
De hl, au moment où nous commençons notre histoire, huit mois s'étaient écoulés; ces huit mois avaient suffi à faire du caprice d'Alphonse pour Césarine une passion qui l'avaii fait passer par-dessus toutes les barrières qu'il avait dites infranchissables pour un homme d'honneur. Il avait acheté ou obtenu ses entrées dans les coulisses du théâtre où Césarine était engagée, et y passait toutes ses soirées. Pour elle, il avait déserte peu à peu le monde dont il avait l'habitude. Dînant le jour même il abandonnait son étude pour la voir plus fréquemment.
(Quelques mois jetés devant Camille sur le peu de gravité des jeunes notaires et sur leurs dépen.ses, lui avaient fait craindre que les alVaires d'AIplmuse ne fussent embarrassées. Sa conduite toute nouvelle la coiilirma dans ses soupçons, et .ses soupçons lui servirent en même temps a expliquer sa conduite. In de ces mille accidents, qu'on trouve suipreiianis quand ils arrivent, et qu'on s'eloniie après de n'avoir pas vus arriver plus" tôt, porta une affreuse clarté dans les incertitudes de Camille.
Un soir qu'elle était seule, et triste déjà de sa solitude, une dame de ses amies la prit au sortir de son diner auquel de Lubois n'avait pas assisté, et lui proposa de l'emmener à une représentation à bénéfice où devaient paraître les premiers artistes de tous les théâtres. Camille n'était pas encore venue à ce point de malheur où la tristesse
LE CONSEILLER D'ÉTAÏ.
est iiiie habitude de la vie, une nourriture de l'ànie qui cherche l'isolement pour se repaître de son désespoir, Camille accepta. Dans le monde ou vivait madame de Lubois, Catherine Tochon était restée pour elle la complice de Gantois, et Césarine était une comédienne dont elle lisait l'éloge dans les journaux; elle n'avait aucune idée que ces deux femmes fussent la même personne, encore rnoin* l'idée que cette personne fût la niailresse de son mari.
La loge où se plaça Camille était une loge de galerie au-dessus du balcon. La première partie du spectacle se passa sans qu'il advint rien d extraordinaire ; seulement Camille se laissa aller à écouter quelquefois la conversation de deux jeunes gens qui paraissaient connaître loiite la salle, et qui en faisaient des récils assez plaisants. Ce qui peut-être porta Camille à les trouver moins médisants qu'ils ne l'étaient en effet, c'est qu'un nom qu'elle aimait tomba dans leur conversation : Ils parlèrent d'Alicia; et l'un d'eux, jeune homme à la ligure hautaine et passionnée, en parla avec un si vif enthousiasme pour ses talents et une si haute estime pour son caractère que Camille 1 en eiU remercie si elle eût osé, d'autant plus que, depuis quelque temps, son mari la recevait avec une répugnance visible
Mais la toile se leva, et la pièce où jouait Césarine commença- les deux jeunes gens applaudirent beaucoup, et celui qui avait tant vanté Alicia et que son ami appelait Maurice, répondit à une observation qui lui avait été faite dans l'oreille :
— C'est possible, elle n'en a pas moins un admirable talent.
La pièce finit; les deux amis causèrent encore assez bas pour ne pas être entendus s'ils n'avaient pas été écoulés; mais Camille devinait quils parlaient de Césarine; et, soit curiosité indifférente soit ce que nous autres romanciers nommons la fatalité du cœur elle désirait entendre parler de Césarine par cet homme qui avait' si bien loue Alicia. A ce moment son ami lui disait :
— Est-ce que tu es encore amoureux?
— Moi, dit Maurice, jamais... jamais.
— Ah ! cependant... lit l'autre d'un air fin.
— Oui, répliqua Maurice en se servant d'un mot bien connu ■ oui une lois comme tout le monde , du moment qu'elle était Catherine
— Et maintenant, qui est-ce qui règne?
— D'OU viens-tu donc? c'est de Lubois, le notaire.
Il se leva pour sortir; mais, en se retournant, il rencontra le regard de t^amille fixe sur lui avec une expression si funeste, qu'il demeura lui-même immobile à la regarder. Il était si étonné, que peut-être il eut demande a cette femme si elle désirait quelque chose de lui, lorsque la dame assise près de Camille parla à celle-ci en l'appelant par son
— Madame de Lubois ? dit-elle.
— Madame de Lubois! répéta Maurice avec un etonnement déses-
Mais Camille détourna la tète; et Maurice sortit sans avoir eu le lenips de se reconnaître. Un moment, il vonhit rentrer dans cette lo-'e et dire tout haut le contraire de ce qu'il avait dit tout bas; un instant après il était décidé à aller droit à M"'-' de Lubois, et à lui dire serieu-
— Sur mon honneur, madame, j'ai menti. 1 Mais il pensa que le mal était fait, que M">= de Lubois en avait assez '
d un soupçon pour acquérir bientôt une certitude, tant il se trouverait de VOIX pour l'instruire tout à fait, du moment qu'elle chercherait â tout savoir. Et il pensait que, quoi qu'il fit, il ne pourrait pas détruire ce soupçon Dans cette perplexité, il tourna le théâtre pour se mettre en face de M"' de Lubois; elle n'était plus dans sa loge. Maurice quitta le spectacle avec un remords qui l'obséda au point de l'étonner Jamais 11 n avait mesuré à une si horrible portée l'effet d'une parole indiscrète, jamais le visage d'une femme et l'expression de son bonheur ruine par un mot n'avaient apparu à Maurice dans une si fatale intensité. Il devint triste de ce qu'il avait fait, sa pensée en était obsédée a toute heure, et bientôt celte préoccupation fut telle , qu'il eût beaucoup donne pour réparer le mal que sans doute il avait causé Le souvenir de celte soirée le poursuivait comme un remords.
Comme l'avait présumé Maurice, il suffisait que Camille eût le re gard averii de ce qui se passait devant elle, sans qu'elle y prît garde pour quelle vît bientôt dans toute son étendue le malheur dont elle était Irappee. On pourrait comparer cet aveuglement, qui d'abord empêche de rien voir, et cette vision complète qui lui succède, ù l'attention distraite de ces gens qui contemplent uii de ces sots tableaux où parmi des urnes, des arbres et des nuages, on a trouvé le moyen avec les lignes de ces nuages, de ces arbres, de ces urnes, de dessiner une' figure humaine. On peut regarder un pareil tableau deux heures durant sans y voir autre chose que ces nuages et ces arbres. Mais que 1 on vous demande si, à un endroit qu'on vous désigne, vous ne remarquez pas quelque chose qui ressemble à une main, et à l'instant et sur cet indic^ votre œil découvre la figure tout entière et dans tous ses détails. De même pour Camille, la conduite singulière de Lubois, son absence assidue de la maison, son air froid et contraint, sa répugnance pour Alicia, ses nuits passées à des travaux extraordinaires, tout s'éclaircit se coordonna, se dessina à ses yeux, et elle vit dans tout son ensemble 1 infidélité et l'inconduile de son mari.
Les premiers moments de cette découverte furent si confus d'étonnement et de douleur qu'elle ne sut le parti qu'il lui fallait prendre Daoord elle voulut feindre de tout ignorer, ayant entendu dire sou-^ vent que les hommes se détachaient aisément d'une liaison qui ne leur était pas imputée à crime. Dans cette hypothèse, elle pensa à faire entendre à Alphonse quelques sages remontrances, et chercha à qui elle pourrait s adresser. Camille n'avait pas de famille, car ce n'est pas en a^ûlr une, dans notre état social, que n'êlre apparenté que de gens qui sont trop au-dessous de nous pour nous protéger. La seule personne en qui elle dût raisonnablement avoir espérance était M">« de Brémont Mais Camille savait les obligations que lui avait son mari ; elle sentait qu elle allait alarmer M""= de Brémont et la rendre peut-être exigeante pour ses intérêts: une confidence ù sa bienfaitrice, un recours'à son intervention, semblèrent donc à Camille devenir presque une dénonciation qui pouvait entraîner la ruine de son mari. Elle regarda encore autour d elle et ne trouva personne doni les droits fussent assez sacrés sur Alphonse pour se permettre des représentations; et, pour la nremiere lois, elle comprit son isolement, elle se vit à la merci de l'homme qui 1 avait épousée, et qui la Irahissait.
Cette découverte, ou plutôt celte nouvelle manière d'envisager son sort , conduisit Camille à une sorte de desespoir découragé Elle se disait: — bi j'avais un père ou un frère, mon mari n'oserait me traiter comme il le fait. En cela elle subissait ce sentiment commun qui persuade au malheureux que le bonheur est dans les choses qu'il n'a pas : aux pauvres, qu'il est dans la richesse, aux faibles, qu'il est dans la puissance, aux orphelins, qu'il est dans la famille. Peut-être Camille avait-elle raison, iieut-être s'abusait-elle étrangement. En effet ce qui arriva peut faire croire qu'une opposition de plus ù la violence de la passion d Alphonse n'eût mené qu'à le précipiter plus rapidement Camille, arrivée à ce point de se considérer comme seule dans le monde et n ayant de ressource qu'elle-même, trouva dans cette position une raison de conduite trop conséquente à cet orgueil de femme iiui faisait le tond de son caractère pour ne pas l'adopter complètemeni.
— Oui, se disait-elle, si j'avais une famille que je pusse invoquer contre 1 abandon de mon mari, si je lui avais apporté une fortune dont je pusse lui taire reproche, je dédaignerais de le menacer de tels inoyens, je souffrirais et me résignerais: le monde jugerait alors que juse de générosité ù son égard. Mais, dans la position où je suis subir 1 outrage el 1 abandon sans relever la tète, ce serait avouer que je ne reçois que ce que je mérite; qu'à une femme orpheline et pauvre il n estdu que le nom et le pain jurés devant la loi. Il n'en sera pas ainsi • et, puisque je n'ai personne en qui retirer ma dignité et mes droits dé lerame, personne pour les défendre et les remontrera mon mari ce sera moi qui le ferai, moi qui me défendrai hautement et à la face de to'us Une lois décidée a en venir là, à s'expliquer avec son mari elle rellechit que ce n était pas sur un mot entendu au hasard qu'elle devait élever une accusation et en demander réparation. Elle voulut sinon des preuves, du moins des lumières plus certaines. L'espionna'^é des valets lui parut une chose indigne d'elle; la surprise de quelques ettres, un abus de confiance qui ne pouvait être autorisé que par la trahison de son mari. Enfin, elle pensa à Alicia ; elle lui écrivit En même temps elle se rappela unede sesamies de pension, madame Adèle Drancy, femme d'un peintre célèbre, qu'elle rencontrait encore dins que ques salons, et qu'elle-même recevait encore aux jours de bal uu de concert, quand on invite tout le monde. Madame Drancv voyait toutes sortes de salons; elle était liée avec les artistes les plus célèbres dans tous les genres, et avait souvent parlé devant Camille de ces reunions ou elle avait vu et entendu dans l'intimité les talents dont e public ne connaît que l'apparat. Dans la préoccupation de sa douleur, Camille oublia qu'elle avait toujours reçu madame Drancy avec une reserve qui avait empêche celle-ci de pénétrer dans l'intiinilé de son ménage, malgré le tutoiement amical que toutes deux avaient hérité de la pension: elle oublia que la réputation de madame Drancy elait exposée chaque saison à une foule de nouvelles anecdotes : elle oublia que rien ne pouvait surpasser l'effronterie des liaisons d Adèle, si ce n'est l'aveuglement de son mari, ou comme disaient les méchants, sa complaisance, ou, comme disaient encore les plus méchants, le profit qu'il tirait des arrangements de sa femme Camille ecrivil donc à madame Drancv, et appela ainsi une femme qu'elle considérait comme déshonorée à pénétrer dans le sanctuaire de ses douleurs intimes. Déjà sa raison, qui eût dû servir de sauve'^.irde a son mari et le protéger à son insu , abandonnait Camille. Deux raisons aveugles allaienl se trouver en présence. On en pouvait conclure quelles ne feraient que s'égarer l'une l'autre
Alicia accourut sur la lettre de Camille. Surprise par les brusques interrogations de son amie, elle nia mal; et enfin, dominée par l'ascendant du caractère impétueux de madame de Lubois, elle ne sut que lui conseiller de ne pas sembler s'apercevoir d'une liaison qui n'était qu une taiitaisie passagère, el à laquelle ses plaintes donneraient peutelre plus de gravité qu'elle n'en avait.
— Non, dit Camille, subir celle-ci, ce serait accepter toutes celles quel avenir pourrait faire naître : dans ma position, caserait une lâcheté.
Alors elle lui expliqua cette lâcheté par les raisons que nous avons dues plus haut.
LE CONSEILLER D'ÉTAT
Alich en sa «ualilé d'artiste, se laissait facilement surpremlrc aux • , ■ .!.ô,t. m 1 vi,. irimo manière inaccoutumée ; les raisons de
r ''M^n n r^ .exc 1 e s^ l^ approuva tout ù tait ses plans . .nulle lu pa u.en cxc I s^ ^^ Lubois lui demanda des
''' lm;ni^oûsUiS"a^ d'Alphonse et deCesarine. Mais
hS^ " rAHda se ^fusa à faire pénétrer Can.i Ile da.is les nul e V, ^er tesaùes et licencieux qu'on en faisait partout, e le se con- "n . .1^ ui aonrendre qu'il était avéré pour tout le monde que de \^ }^lT,udtas'M\ne. Cette réserve fut un tort ou plutôt un
''"''' m/. fSueclose qu'Alicia eût pu dire à Camille, elle y eût ;;;!s"!in sorteS. uernt%u moins dans l'expression, qui e.U em- , h rXme de Lubois de s'irriter de l'indignité de son malheur. ^ e la uUant sur le lait lui-même, elle la força d'avoir recours à I idame Dranoy pour en apprendre les circonstances.
Cel e ci a va chez Camille lorsqu'Alicia n'y était déjà i>lus. Adèle n r „ nvl Vi nis ce au'op peut appeler une méchante lemme : c était ^is^^ineleile démoralisée de bonne foi. C'était une femme 'nnû,lfi'i V sincèrement l'aveuglement de celles qui s'imposaient des qui l?^"'-"; ,,^ "^„ .Tvoir A son sens, il n'y avait de respectable que î^fànpar ces ont^^k m^ eût'fait Jerdre.ses droits deniree
ifnsïJ^s sa ons Peut-être, si madame Draney avait eu un mari capa- ?; . i-.h,nlnnpr àsa oremière faute, elle se serait abstenue d en Smn e tre ot u nfoins elle y eût apporté plus de mysté.^.. Mas, Sfun homme qui. malgré ses nombreuses légèretés, ne lui rel saU ?am is la prolec ion de sa présence, même à côte de ses ama . l, PhceiTavait grandement prolité. Quant au monde, étonne de 1 a^ou. Semc t (e D™ cy, mais n'osant l'expliquer par une bassesse qui u Se rop odieuse, il accueillit la femme que le mari ne sembla nas trouver coupable. Madame Draney menait donc d après sa laçon devoir a plus heureuse vie qui fût possible et admirait que toutes les femmes n'en fissent pas autant quand elles en avaient l occasion, ou b-feu lorsque comme Camille, elles en avaient le droit par incoi d itè de leu" mari. Le premier mot qu'elle répondit à madame de Lui ois qui l'inlerrogea sans détour, fut une façon de p.t.e fraternelle oui ne frappa Camille que longtemps après. Je tVi priée de venir, lui dit celle-ci, pour te parler d une lille
''"" toSn!-Adéle avait pris les mains de Camille l'avait reârdée d'un air triste, et lui avait repondu d'une voix sensible : Piuvre chère Camille, lu sais donc tout? Tout en effet, dit Camille, puisque je sais que mon mari aune maîtresse qu'il entretient publiquement ; mais jene saispas commentcela Pst ardvé ie ne sais où ils en sont ni ce qu'ils font main enant.
Ft vola l'horreur, s'était écriée Adèle. C'est honteux 1 un
homne de bonne compagnie ! il ne la quitte pas, il est toujours près
V 1 fiins les coulisses tous les soirs soupant avec une demi-douzaine
le mam is 'u S qu 'le déconsidèrent,' passant les nuits avec eux
chez dès resïaurateurs, dans des bals par souscriptions, e.ihn n ayant
""ces dètX'etonnèrent Camille, presque autant qu'ils lui furent douloureiix. , . . j ,1 .vinhnnse en est venu à ce point?
Z ?ë ne seràiU-ien reprit madame Draney, mais il a l'indignité de te sacrifier.
H Oui ,^''nià' chère Camille; oui, il te sacrifie pour excuser sa
'''!!!"Moil reprit Camille; moi, mon Dieu! et en quoi puis-je être mêlée à joui cela? Comment mon nom y est-il prononce? Par qui? Ce ne peiu eue par Agoj'se. ^^^ ^^^^^^^^ ^.^^^^^ ^^.^. ^^ ^^. ,^.g^
Un des amis de mon mari, un jeune humme très-bien, forl distingue, qui "fait aussi quelques bonnes folies, et qui, je crois, entre nous, a été aussi l'amant de Césarine, mais qui hait les choses mal faites... bl! iVien' dit Camille avec impatience, ce jeune homme?
— Eh bien i ce jeune homme soupait hier avec ton mari. A un certainmoment il lu dit avec sa brusque franchise: -« . lenevouscom- Wt" dsiK s de Lubois, de vivre avec une lille comme Césanne, lorsque
ou avz la plus belle femme de Paris. - lielle autre lois, reprend Ion m'nl mais qui est ma femme depuis huit ans. - loutau moins...
dit Maurice. »
— M, lUiice! s'écria Camille. .
Oui, Maurice, Maurice Lambert. Est-ce que tu le connais.
— Non', non, icnril Camille; continue. .x • , „ « Tout au moins, vous devriez mettre plus de mystère a votie
liaison. On doit plus de ménagements à une femme dont la vertu... -lion s'est écrié .\lphonse, la vertu, en faites-vous usage (le la vertu ? vous radotez, mon cher. D'ailleurs, je ne l'empêche pas d avoir de la vp,.iu — El vous voulez lui donner occasion de l exercer! a repris Ai.,,,,.i,.e Oh ' mon Dieu, a dit ton mari, qu'elle en lasse ce qu elle vn,,,|,.., \|,i lui a répliqué Maurice, vous êtes bien heureux que ce soit une femme d'un caractère incap.ible d'une mauvaise action. ihim ' hum ! .lui ,-aif? a fait ton mari; après tout, ça m est égal pourvu qu'elle me laisse en repos. -Jene pense pas a repris .Maurice, qu'elle vous ait jamais lait de scène. - D abord, a réplique sèche-
ment ton mari, elle n'oserait pas, je ne sais trop où elle en prendra adroit Je l'ai épousée sans fortune, et elle se ra,q.elle trop bel qu'e le me doit tout pour qu'elle se hasarde à faire des rodomontades. Du reste elle ne sait rien ou fait semblant de ne rien savoir. Je ne lui en demande' pas davantage. -Pauvre femme I s'est ecne Maurice. Âvez-vous envie de la consoler? a répondu Alphonse en ricanant C'est une conquête difDcile, je vous en préviens. - L^hois , ui a dit Maurice avec mépris, vous êtes indigne... - Ah ça I "'"" ^'f ^,f,^'•'^ ue vous êtes venu souper pour faire un cours de morale? a rej nue ton mari- entre nous, cela ne vous va guère. Ma femme est une e.xcellcute femme qui est chez elle fort tranquille : il faut >' '^"sser- »
Adèle eût encore pu continuer longtemps sur ce ton , s-"'sq"e Camille songeât à l'interrompre. Ce qu'elle entendait était a la fo s s nouveau et si douloureux pour elle, qu'elle ne savait si elle éprouvait îlu de honte que de desespoir. L'abandon de ^f" .r"/"-, f , |""f circonstances qui lui faisaient cortège, son nom, a Ç «.mêle parmi es orgies de ces libertins, la défense même de ce ^l'"--^*- '°" .*'''. fj/^tt vouait, confondait Camille : la conhdence d Adèle me lui a sai honte. Elle s'indigna qu'une femme comme madame 1 'an^y put ui dire en face de pareilles choses; elle se sentit dejadesceiidue de sa dignité par la seule conversation qu'elle venait d avoir, et ajou a ce nouveau tort aux torts de son mari qui l'avait réduite à «-f •« f [.^""^^-^ Ceoendant ce sentiment sauva Camille d une confiance plus complète : elle écouta Adèle, mais elle ne répondit m a ses consolations
ni à ses questions. . r • „„ i«..i ^^c i<. i»
-Je leveriai, dit-elle, je ne sais ce que je ferai; en tout cas je te
'"-Tlfas raison, avait dit Adèle en sortant ; il faut réfléchir avanl de prendre un parti. Je reviendrai te voir un de ces jours.
Camille ne lui répondit pas, car elle avait deja perdu le ilroi lelm dire que c'était inutile. Adèle pensa que sa tristesse 1 empêchait de l'y inviter, et elle s'en alla en se disant : .
— Bon I elle fera comme tant d'autres : elle pleurera quinze jours, et prendra son parti. Au fait, mon frère, qui l'a vue deux fois aux Italiens, la trouve charmante : cela le poserait, ce pauvre A'Uoiv - une femme comme madame de Lubois... Il trouverait tacilement a se marier
'"Sndant ÏÏe'Same Draney se livrait ù ces honnêtes reflexions sur son amie «U/me ( madame de Lubois venait de mener en s^^^^^ cœur le nom d'intime), pendant ce temps, Camille sanglotait marc al avec violence, s'arrêtait soudainement, gesticulait a^ec co cr, p iis tombait immobile sur un siège où elle deuieurait les y.nix Uvs et les bras croisés. Ce désordre physique était, on peut le due, " «^f ^'.^^^ du désordre de son âme, c'était sa pensée courant avec ra 'dite d un bout à l'autre de sa vie, se la rappelant tout entière, es arrelan tout à coup il un souvenir d'autrefois, à la scène de la v.ul e, et les <- eusanldMs toute leur profondeur. Ce qui faisait souffrir Lam, e dans sa nouvelle position était si cruel et à la fois si méprisable, qu elle cherchàrencore à y accoutumer son esprit, 'o-'-l^'el'efj'J, -"'.-- P^™ mari avant d'avoir décide un plan de conduite. Alphonse, m voyam Cami'lirtout en larmes, le visage bouleversé, ne put s'empechet de s'approcher d'elle, et lui dit avec inquiétude :
— Ouavcz-vous, Camille? que vous est-Il arrive? .
Elle le regarda fixement, et son .lesespoir se trouvant ainsi inlerpelle à 1 imiMOviste, elle repondit sans calculer l'eftel d'une explication
^■rje' que jA'ÏSr^ j'ai que vous avez une maîtresse, que vous l'aftez publiquement... Ce qui m'est arrive"? c'est que vous déshonorez mon nom en le traînant dans la lange de vos org.es,
*"■-■ Camille. Camille... s'cUùt écrié Alphonse, confondu de l'accusation et surtout de sa violence, prenez garde à ce que vous dites.
Oscrez-vous le nier, .piai.d tout Paris le sait, quand hier soir ^cncore vous avez laisse à un étranger le soin de défendre votre femme
''ZS'tF'i^^lS^l^i été amené à soupçonner que Camille était 1 strui'te de son intrigue, peut-être eût-il prépare quelque mensonge b en audacieux et bien arrange qui eût rompu la colère de sa emme en la faisant retomber dans le doute ; mais ^^^^^^J^ ^^'^^^ déconcerté, ne pouvant mesurer l'étendue de tout ce que sa Imime ava persuade même ,,ar le reproche du souper de a veille qu eHe connassait les moindre^ circonstances de sa liaison .1 ne pensa pas a nitT et, trop vaniteux pour avouer humblement il prit sa faute en main e( s'en coiffa hardiment comme Tartuffe prend son chapeau et se couvre quand il a épuise la creiluliie d Drpii. ...
TImI, madame! r.i.ondii Alphonse, je ne nie rien et je ne crois nas qu'il soit bes.iin de nier quelque chose. .
' '.e fut le tour de Camille d'être contondue et a terrée ; elle se redressa cependant sous le coup de cette audace d'Alphonse, et lui dit, à tout hasard: -r- •«
— i:t vous pensez que je le souffrirai? ,„„„„„ \lplionse elail hors de garde ; il était accuse, coupable, et par conséquent irrite, et à son tour, il répondit, plutôt pour repondre et ne p;is paraître céder, que pour dire sa volonté :
— Vous le souffrirez, si 'C veux.
LE CONSEILLER D'ÉTAT
— Si votis voulrzf... vous comptez donc revoir celle femme, celle iiKillieiireuse, celte ..
— Ali ! s'était écrié Alphonse, assez; ne l'insnltez pas! —Vous avez raison, c'est impossible, avait reprisCamille avec mépris. Alphonse se sentit devenir furieux; cependant il eut encore assez
de raison pour ne pas vouloir poursuivre une explication commencée sur ce ton. Il prit son chapeau pour sortir.
— Ou allez-vous? lui dit Camille en se plaçant devant lui ; vous allez chez celle femme?
Ce n'éiaji peut-être pas l'intention d'Alphonse; il se tut.
— Vous ne répondez pas? C'est chez elle que vous voulez aller; eh bien ! vous n'irez pas, reprit Camille en se pKiçant fièrement les bras cioisés devant la porte.
•A.lplionse la considéra un inslanten silence. L'airimpérieux de Camille l'exaspéra.
— Ah ! dit-il avec une sorte de grondement sourd, ah ! c'est ainsi que vous le prenez ! eh bien, j'irai chez cette femme, j'irai sur l'heure, j'irai tons les jours , j'y passerai ma vie, entendez-vuus ! Ali ! c'est par la violence que vous comptez me ramener.je vous connais d'aujourd'hui. Allons, madame, faites-moi place, je veux sortir.
La coltre de Camille avait cédé devant l'emportement contraint de son mari ; elle avait compris qu'elle l'avait poussé à un point où il était capable de tout. Les derniers mots d'Alphonse lui avaient soudainement lait apercevoir la fausse roule dans laquelle elle s'était engagée, et elle était sur le point de changer ses menaces en prières, ses cris en larmes ; mais son orgueil ne put s'y résoudie ; elle lui obéit, et le laissa passer en lui disant d'un ton glacé et méprisant :
— Allez, monsieur, je vous souhaite beaucoup de plaisir. Alphonse sorlil, emportant avec lui sa mauvaise action, avouée et
soutenue sans repentir; Camille resta sans avoir montré un instant de pardon. Mais Alphonse n'alla pas d'abord chez Césarine, et Camille ne l'eut pas plutôt entendu fermer la porte de l'appartement, qu'elle tomba dans un fauteuil, en fondant en larmes. Qu'Alphonse fût rentré, que Camille eut pu le rappeler, et peut-être tout eùt-il pu s'arranger encore; mais le malheureux hasard qui avait donné à leur explication cette tournure violente et inattendue les sépara quelques heures.
Alphonse, en descendant de chez lui, rencontra Camizard qui était de ses confidents, et pe crut pas devoir lui taire ce qui venait d'avoir lieu. Le conseiller d'Etat lui dit d'un air peiné :
— C'est grave, mais c'est un orage qu'il faut laisser calmer; vous êtes trop agités tous deux pour avoir une explication qui puisse avoir de bons résultats.
— Si vous la voyiez, lui dit Alphonse.
— Non, dit Camizard, ce sont des choses où les intermédiaires sont toujours fâcheux et maladroits ; rentrez chez vous ce soir, faites comme si rien ne s'était passé. Un mot suffira pour faire comprendre à M"" de Lubois que la colère vous a emporté; l'explication s'ensuivra, et vous vous raccommoderez.
— Mais il me faudra renoncer à Césarine, répondit Alphonse.
— Ce serait le plus sage pour votre femme et pour vous. Cela désolera Césarine, car elle vous aime : elle qui, entre nous, faisait jadis compter ses amants un par chaque semaine de l'année, vous l'aviez réduite à être sage; mais le desespoir de Césarine importe peu auprès du repos de votre ménage.
En parlant ainsi, le vieux conseiller d'Etat savait-il que la vanité amoureuse d'un homme s'acharne autant à fixer les désirs insatiables d'une Messaline qu'à vaincre la vertueuse résistance d'une femme honnête? Que ce lïit perfidie ou imprudence, ces paroles n'en furent pas moins fatales à la bonne résolution qui eût pu naitre dans le cœur d'Alphonse, et de Lubois répondit :
— Vous avez raison, je la reverrai une fois; je ne puis la quitter avec celle brutalité; je lui ferai comprendre ma position. Au fond du cœur, Césarine a une probité d'homme qui vaut mieux que la fastueuse chasteté de certaines bigotes. J'en suis sûr, elle sera la première à m'engager à rompre.
Cependant Camille attendit son mari avec le calme douloureux d'une âme qui a fait déborder sa colère, et qui est rentrée dans son lit; il y avait épuisement. La première douleur fatigue vite, et plus lard, quand on sonfl're de longues années sans éprouver rien de cet anéantissement qui accable aux premières atteintes, ce n'est pas qu'on sonfl're moins, c'est que la vitalité morale se porte là où surabonde toute sensation, joie ou douleur, pour répondre à cet excès de vie; comme la vitalité physique se dirige vers la partie du corps qu'excité une irritation quelconque.
La disposiiion où se trouvait Camille, lorsque son mari reparut, eût pu renouer entre eux une explication calme ; mais de Lubois, embarrassé de son temps jusqu'à l'heure où il avait coutume de rentrer, heure qu'il ne voulait ni devancer ni reculer, de Lubois alla chez Césarine. Ce que le conseiller d'Etat avait dit si nonchalamment à Alphonse sur l'amour de cette fille, n'avait pas servi médiocrement à le ramener chez elle. Comment désespérer tant d'amour, ou plutôt, et si l'on voulait regarder au fond de cette pitié, comment le désespérer sans se donner un peu le spectacle de cette charmante douleur qu'on cause et qu'on peut consoler? Césarine savait déjà, sinon ce qui s'é-
tait passe entre de Lubois et sa femme, du moins que celle-ci était instruite de leur liaison. M'"" Drancv, en rentrant chez elle, s'était empressée de raconter la confidence de Camille. Adèle était si gonfiée de cette nouvelle, qu'elle n'en avait pas fait une conversation de lèiea-tele. .V trouvant pas M. Drancy dans son appartement, elle était montee dans son atelier, et là, eu présence de ses élèves, elle avait eu avec lui, mais à voix basse, un entretien que tout le monde avait à peu près entendu. Cependant ce ne fut |)as un des élèves qui alla prévenir Césanne, ce fut Drancy lui-même. L'indiscrétion d'Adèle vis-àvis de ces jeunes gens eut un autre résultat plus fâcheux peut-êtrece lut de faire tomber dans des conversations d'atelier des histoires de moiisteur le notaire cl son épouse, conmie les eut bientôt baptises celle moquerie funesie qui est devenue une puissance du dixneuvieme siècle. Ce résultat immédiat en eut uu second : ce fut de déconsidérer le malheur de Camille. Il en est du ridicule comme de la calomnie, il en reste toujours quelque chose. Mais n'anticipons point et revenons aux laits précis. Drancv était, sous le règne de de Lubois' 1 amant de Césanne. Un nom, peut-êlre malhonnête à dire exphquera celui d'amant, donné à Drancv, dans les mœurs où nous sommes lorce de faire entrer nos lecteurs. Lentreteneur étant considéré comme le mari, celui qui ne paye pas s'appelle l'amant. .\ous crovons quon nous excusera de ne pas iiousser plus loin la lechnolo"iè en ce genre. Drancy courut donc an théâtre, où Césarine répétait 'et en véritable amt, il la prévint du danger qu'elle courait de perdre 'son notaire. Un notaire, en amour de coulisse, se traduit en rentes; c'était un service d argent que Drancy rendait à Césarine. C'esi un négociant qui avertit un ami quun de leurs confrères va faire faillite.
Césanne, de retour chez elle, attendit de Lubois à l'heure où il avaii I habitude de venir ; car, en femme experte, Césarine avait renié son notaire, et ne lui avait pas laissé prendre l'habitude de l'improvisle. Ue Lubois se fit attendre. En toute autre occasion, Césarine lui eut lait une scène de colère : mais, dans la circonstance dont elle était menacée, elle préfera la tristesse, et de Lubois eul à subir des larmes et des plaintes resignées, qui lui parurent charmantes comparées a 1 emportement de sa femme. Cependant, maigre cet homma"-e rendu à l'angelique douceur de Césarine et à sou amour profond de Lubois fit efl'ort sur lui-même, et, à travers ses protestations et ses regrets, il lui annonça qu'ils seraient obligés de se voir moins souvent. Cette déclaration sembla éveiller Césarine de sa triste préoccupation, et elle dit à de Lubois, avec un air de colère et de sarcasme-
— On vous le défendra.
— Qui cela ? dit de Lubois en devenant rouge de vanité blessée.
— Mais votre femme, repondit Césarine avec dédain ; ceux qui vous connaissent m'avaient bien avertie que votre faiblesse connue ne me donnerait que des chagrins. On me l'avait dit, et je n'ai pas voulu le croire, qu'une réprimande de votre femme me ferait sacrifier C est ma faute, n'en parlons pas.
— Césarine, repartit de Lubois, en affectant une tranquillité sous laquelle murmurait un dépit furieux, je ne vous ai pas donné lieu de croire à de pareilles sottises. Ma femme saurait ce qui se passe et elle ne lésait pas, que ma position m'ordonnerait de faire ce que ie vous dis. ^ •'
•— Votre position? répondit Césarine avec une incrédulité toujours dédaigneuse; vous y pensez bien tard.
— Trop tard peut-être, répliqua Alphonse vraiment piqué ; mais des amis m ont ouvert les yeux.
— Et qui donc vous' envoie encore à l'école? dit Césarine avec un ton tout à fait méprisant.
— Césarine ! s'écria Alphonse avec colère.
— Tenez, reprit-elle en se levant très-agitée, épargnons-nous les épigrammes et les explications. Je préfère une douleur à une humiliation; j'aime mieux croire que vous ne m'aimez plus.
— Oh ! tu ne le penses pas, fit Alphonse en souriant avec abandon.
— Oh ! SI, je le pense, dit Césarine avec une tristesse amère car si tu m'aimais, tu ne me quitterais pasi Elle haussa les épaules et reprit avec son premier air d'incrédulité: — Toi I si indépendant par ta fortune, par ta position ; toi qui sais mieux que personne ce que valent ces grands niots de considération et de respect humain, tu veux me taire croire que les remontrances de quelques vieilles femmes te feront peur. Allons donc ! sois franc, tu ne m'aimes plus. Elle essuva une lanne et ajouta avec effort: Mon Dieu, je m'en consolerai.
— Je le crois aisément, répliqua Alphonse, les lèvres pincées
— Et |)Onrquoi ne le ferais-je pas I repartit Césarine d'un ton résolu, en regardant de Lubois en face. M'en estimeriez-vous beaucoup plus, SI je nu mourais de douleur? Eh ! non. J'ai été votre maîtresse parce que cela en valait la peine; vous m'avez prise..', vous me laissez là : vous m'avez généreusement pavée, vous êtes quitte : voilà tout.
— Césanne, vous êtes folle, dit Lubois en voulant la calmer.
— Mais, mon Dieu! ne jouez pas les grands sentiments, s'écria Césanne avec colère, c'est de l'hvpocrisie en pure perle. Je vous connais, vous et vos pareils : quand vous voulez quitter une femme qui s est niaisement laissé prendre à vos phrases de dévoùment, vous avez pour l'abandonner mille raisons excellentes qui vous paraissaient méprisables quand il fallait la séduire. Eh bien ! c'est indigne, voyezvous. Un liliertin, un mauvais irujei, o^\ l'aime ou on ne l'aime pas!
au moins, avec ceux-là, quand on se risque, on sait à quoi s'en tenir.
Elle s'arrêta, et reprit en se mordant les lèvres avec rage : — tn liien ! on l'aime au jour le jour. .. , , , . • , ,
Elle essuya encore ses yeux, comme indignée de ses larmes, et ajou a avec l'effort d'une femme qui voile sa douleur de paroles malséantes :
— Et, après tout, c'est plus amusant.
— Amusant! dit Lubois à moitié vaincu, voilà un langage...
— Eh, mon Dieu! je suis franche, moi, je ne fais pas de bégueulerie • c'est vrai, j'ai eu des amants que je n'aimais pas.
De' Lubois fit un geste d'impatience, et Césarine ajouta avec deri-
^' — Oh ! cela vous semble bien infâme... Eh bien! j'étais heureuse alors... Mais je vous ai aimé, vous...
Elle se reprit à pleurer, et continua avec desespoir :
— Et je suis bien heureuse, n'est-ce pas ! Enfin elle éclata en sanglots, et s'écria :
— Oh ! tenez... laissez-moi, je ne sais plus où j ai la lele.
Et, sur ces paroles, elle était tombée sur une chaise en se tordant les mains. , , . ,. n .
— MIons, Césarine, avait dit Alphonse en s approchant d elle avec n- ion humble et protecteur d'un homme qui se voit profondément aimé ■ allons, tu sais bien que je t'aime, folle. Mais, que veux-tu? j ai des ménagements à garder; tu sais ma position à l'égard de madame de Brémont : c'est la marraine de ma femme, elle se fera sa proloclrice. ,. . „ ■ „
— Est-ce cela? dit Césarine en relevant la tête d'un air d espérance craintive; est-ce cela? reprit-elle en caressant Alphonse d un rc-ard d'amour devenu plus brùlanl à ira\ ers ses larmes, comme un
LE CONSEILLER DÉTAT.
de ses baisers repentants, puis il ilil qu'il voulait faire comme par le passé • mais Césarine s'\ opposa héroïquement.
— Je veux, dit-elle, que tu saches comme je t'aime; j ai elé si calomniée !... .Mais tu me connaîtras un jour, toi, Alphonse, et peulêlre alors tu me rendras justice.
Comment résister à tant d'amour, à tant de sincérité ! Alphonse sortit de chez Césarine, ivie de vanité, et ne consentant en lui-même à mettre un peu moins li'eclal dans ses liaisons que pour Césarine