‹ Ouvrés illustréesChapitre 130 sur 157 · EU.V · texte numérisé non relu

EU.V

Ce Cliaflcs Launay «ait un gamin de douze ans qui versait déjà la demi-tas: do liauteur et de manière à ce que la soucoupe fût pleine avant la lasse. - Page 3.

un rayon de soleil à travers une lentille de cristal; est-ce vrai, Alphonse? Ce n'est pas que tu ne m'aimes plus, dis?

— Oh ! s'écria Alphonse, lu es folle, tu ne l'as pas pense 1

— Non dit Césarine, non... mais j'ai eu peur; et maintenant, vois-tu fais ce que lu voudras... viens quand lu pourras ; je saurai ce qui t'euiiicche de venir idus souvent... Je t'attendrai tous les jours, et léserai heureuse quelquefois.

Alphonse ravi la pressa dans ses bras, effara ses larmes précieuses

^ft. ''POtl^

M. Antoni Lerous.

seule, pour ménager sa délicatesse. Quant à Camille, il se crut dégage de tout retour eiivers elle, par le ton qu'elle avait pris à son égard. Lorsqu'il revint chez lui, il fut sec et réservé, Camille supporta patiemment les premières reparties, à ton de maître, de son mari; mais il ne lui en fallut pas beaucoup i>our quitter ce rôle de soumission qu'elle s'était impose, et, à la quatrième phrase, elle lui répondit avec une raideur encore plus sèche ([ue la sienne, car elle avait quelque chose de méprisant. Cela dura trois ou quatre jours, pendant lesquels Alphonse rentra et sortit à des heures honnêtes; mais il avait grand soin de dire bien haut les causes de sa présence chez lui, pour que sa femme ne les attribuât pas à ce qu'elle avait dit; Camille, à son tour, ne se faisait pas faute de lui montrer qu'elle ne lui en savait aucun "ré On s'aigrissait des deux côtes avec une sorte d'acharnement. ° Au bout d'une semaine, Alphonse se fatigua de cette gène qui ne lui valait pas le repos ; il reprit sa première vie avec Césarine. et celle-ci le laissa faire sans paraître s'en apercevoir. Alphonse comptaii comme "■i"nes pour son bonheur tous les moments qu'il ne passait pas près de sa femme. Celle-ci ne répondit à ce nouvel outrage m par des colères ni par des sarcasmes ; ce fut par un silence absolu. Les repas se pissaient sans qu'il v eût une parole de prononcée de part et d'autre; tout irritait Alphonse, et ce silence lui devint si insupportable, qu un jour il se leva de table en s'éeriant :

— Il n'y a pas inoveu de vivre ainsi !

— Ue quoi vous plaignez-vous? lui répondit Camille d'un air étonne, mais qui montrait sa joie d'avoir trouve un moyen de blesser Alphonse ; vous ai-je dit quelque chose de ilesayrealile?

— Eh! madame, reprit violiMnincni Alphonse, y a-l-il non de plus désagréable que ce silence tlieàlnil que vous affectez, (jac cette pose de victime que vous gardez deiuils quinze jours?

— Pardon, monsieur, lit Camille avec un sourire d une humilité

LE CONSEILLER D'ETAT

presque insolente, je ne savais pas que je devais être gaie... je serai ^'aie désormais.

Alplionse sortit sans répondre; mais il était si furieux, qu'il disait tout liant et tout seul, en marchant avec rapidité :

— 11 faut que cela finisse, et cela Unira.

Camille, de son côté, s'entêtait à ne pas faire un pas. Alphonse lui avait reproché son silence, elle se décida à l'insulter de sa soumission. Ainsi, le soir quand il rentra, elle courut au-devant de lui, et lui dit d'un ton d'empressement chargé :

— Ahl vous voilà, mon ami, vous rentrez de bien bonne heure; vous étes-vous beaucoup amusé ce soir?

Alphonse regarda sa femme sérieusement ; elle continua à lui sourire au visage.

— Ah! c'est comme ça, pensa-t-il; eh bien!

soii.

Il se mit de la partic, et il lui répondit de même et d'un air dégagé : — Beaucoup, ma chère amie , beaucoup, et vous?

— Moi, répondit Camille du même air charmant, oh! mon Dieu, je suis restce toute seule ici, mais je me suis beaucoup amusée aussi. J'ai pense à vous, mon ami; n'estce pas que c'est bien ?

— Comment donc I très-bien , et je vous remercie.

— Mon Dieu! vous avez l'air fatigué : avezvous besoin de quelque chose?

— Non, de rien; je sors de souper ; nous avons veillé fort lard, nous avons ri comme des fous.

— Oh ! tant mieux.

Et la conversalion

continuait sur ce ton, et se reprenait sur ce ton tous les jours; puis, quand ils s'étaient quittés, Alphonse était honteux , et Camille désespérée. On ne tue pas mieux l'avenir de son bonheur et de son repos, qu'ils ne le faisaient tous deux.

Un jour , Camille voulut le pousser ù bout; il sortait, elle l'arrêta.

— Bon Dieu I lui ditelle, votre cravate est horriblement mise; attendez que je vous l'arrange; vraiment vous auriez perdu ce soir votre titre précieux de beau notaire.

Camille avait appris de madame Drancy que Césarine,dans ses gaielés, appelait Alphonse mon beau notaire.

— Je vous remercie, répondit Alphonse en se laissant faire; mais cette épithète, j'en suis sûr, vous parait une flatterie.

— Comment donci reprit Camille, on m'a dit qu'elle vous a été donnée par une femme qui s'y connaît.

Alphonse se mordit les lèvres.

— Et à qui, continua Camille, vous avez inspiré une passion... Ohl mais une passion...

Alphonse reprit son avantage; et, caressant du bout du doigt le visage de Camille, il lui répondit avec une grâce impudente :

Pendant ce temps , Césarino faisait le tour à sa suite.

— Une passion bien froide, chère Camille, en comparaison de nos jeunes amours.

A ce rapprochement hideux, toute la force de Camille avait fléchi ; sa vie pure, mise en parallèle avec cette vie de débauche; elle et Césarine unies dans la même pensée et dans la même phrase : cela l'avait révoltée, et elle s'était reculée en s'écriant avec indignation :

— Oh ! vous êtes un infâme I

Alphonse l'avait considérée un moment avec un ricanement de

triomphe, et, de son regard de dédain , lui montant pour ainsi dire sur le corps, comme a un ennemi vaincu , il avait répondu en haussant les épaules :

— .\hl pauvre femme!

Il avait raison : elle n'était pas de force à lutter avec lui. Elle avait pourellerorgueil; mais il avait l'immoralité; elle jouait un rôle qui la torturait, en traduisant sa douleur en raillerie; il mettait en œuvre ses principes, sinon sa nature, en lui repondant sur le même ton.

Voilà où ils en étaient quand arriva la soirée du bal chez Derby. (!aniille avait décidé qu'une telle vie était insupportable, et elle voulut en finir : il lui fallait un éclat ; et, ne pouvant l'amener chez elle, elle allait le chercliorijartoutoiiellepouv:iit y donner occasion.

Nous allons donc suivre Camille au bal ; mais encore une fois, et c'est la dernière, un mot d'explication sur Alphonse, et puis nous liourrons dire que le terrain où nous voulons liîUir sera net et déblayé de tous obstacles.

Alphonse n'était pas un de ces hommes nés achevés, c'est-à-dire invinciblement destinés au bien ou au mal ; c'était un homme à faire, et que les circonstances eussent pu faire honnête et bon, comme elles le firent indélicat et méchant. De bonne heure l'habitude des affaires dans une étude (le notaire, ce confessionnal civil de la société, lui avait appris que nulle affection , même les plus sacrées, ne tient contre l'intérêt.

Il avait eu trop souvent à assurer la bonne foi des frères entre les frères, des fils avec les pères, des maris avec leurs femmes, traitant par contrat comme des fripons contre des fripons, pour ne pas croire qu'il n'y avait de puissance morale que le Code civil sagement appliqué à la bonne intelligence des familles et des ménages. Par conséquent, dès sa première jeunesse, ce qu'on nomme honneur fut pour lui un de ces liens qu'il faut laisser à la vanité des sots, comme les esprits forts de la bourgeoisie constitutionnelle veulent bien accepter la religion pour le peuple. Toutefois, cette démoralisation de de Lubois n'influa point manifestement sur ses actions. Longtemps Alphonse vécut en honnête homme, et, de quelque manière qu'il eût paré aux pertes qu'on supposait qu'il avait faites sur les terrains, personne

du bal , traînant trois ou quatre adorateurs - Page 10.

LE CONSEILLER D'KTAT.

n'avait aucun reproelie à lui adresser sur sa probité. Cette probité, Alplionse s'en moiitiait irès-fier, car c'élait pour lui un moyen. Quant à sa conduite, elle était toute de vanité. Ainsi, tant qu'il vceul dans un monde où ses bonnes mœurs lui valaient un accueil bonor.ible, il ne s'en départit point; mais celle vanité, qui avait été sa sauvegarde, tant qu'elle avait été bien convoyée, le perdit des qu'elle marcha de compai^nie avec des gens pour qui la moquerie de tout ce qui est respeciabie est une balJitude perpétuelle du discours. Dans ce lançage, quand on avait dit d'un homme : 60» père, bnn époux, excelknl citoyen, on avait ridiculisé le malheureux à jamais. Il ne fallut [las beaucoup d'apostrophes de ce genre pour meure Alphonse à l'unisson de ses nouvelles connaissances. Seulement il ne s'aperçut pas qu'il joutait avec des jeunes gens qui, le plus souvent, ne compromellaient qu'eux-mêmes, libces qu'ils étaient de tous liens de famille; il ne voyait pas que quelques-uns même n'y compromeliaient que leur esi)ril; car il y en avait qui se moquaient du respect des lils pour les pères, et qui honoraient les leurs, d'autres qui faisaient bon marché de la vertu de toute fenune, et qui eussent souflleté quiconque eût douté de celle de leur mère ou de leur sœur; enfin, il ne vit pas que sa qualité de notaire, ce qui eilt dû signifier homme grave et prudent, excitait la verve de quelques étourdis à lui faire tenir les propos les plus fous et les plus dévergondes. Alphonse avait assez d'esprit parlé pour être des premiers dans ics luttes où on démolissait toute morale au prolit de quelqurs e|iii;iainnies; mais il n'en avait pas assez pour séparer sa condiiile de ses principes. Ainsi les mauvais plaisants aidant les mauvais plaisants qui riaient à gorge déployée des léiicretés dvi notaire, il mit ses théories en pratique ([uand l'occasion s'en présenta; et parce qu'il avait très-sottement parodié un vers de Boileau, en s'écriant :

L'Épouse est une esclave et ne doit qu'obéir,

il trouva mauvais que Camille n'acceptât pas avec reconnaissance son abandon et son malheur. Celte démoralisation que nous avons racontée en (luelques phrases fut un an à s'opérer; car il y avait un au ipie duraient, sinon linirigue consommée d'Alphonse avec Cesarine , du moins leurs relations, quand arriva la soirée du bal.

Tout ce que nous avons dit suffira sans doute pour faire comprendre les sentiments qui devaient agiter Camille en se rendant au bal de Derby. Elle y alla dans la citadine d'Alicia. L'équipage de de Lubois, qui disait s'être fait conduire à un rendez-vous d'affaires, avait éle réservé pour Cesarine. Camille n'en doutait pas. Alicia le savait cerlainement ; mais il y avait entre elles une pudeur réciproque qui se refusait à la honte de certains détails; aussi n'en parlèrent-elles lias. L'ensemble d'un malheur a toujours quel(|ue chose d'élevé, qui se ravale à être regardé de près et dans toutes ses parties. Lorsque Camille et Alicia furent annoncées dans le salon de Derby, madame Derby ( si la nommerons-nous, comme c'était l'habitude chez elle ) courut au-devant d'elles avec un empressement qui lui fit traverser une contredanse à son moment le plus animé et qui la brouilla entièrement. Ce maladroit accueil, qui eût troublé Camille dans un monde dont elle aurait eu l'habitude, la déconcerta d'abord,' le silence (pii suivit son entrée, le chuchotement général qui suivit ce silence, la rendirent confuse au point delà faire rougir visiblement. Les femmes n'iuiagiiiérent point, mais elles dirent que c'était pruderie, et la b.ipfiserenl du nom de béçiueule. Beaucoup des hommes qui dépendaient des bonnes gr;"ices de ces daines se rangèrent de leur avis, et Camille, eu Iravei'sant le salon de madame Derby, eut à subir force regards pardessus ré|iaule, sans compter ceux qui se chargèrent d'une suKisaule dose d'insolence en passant à travers le verre du lorgnon carré des l'ashionablesdu pays. Dans un salon de pruderie notariée, on n'eût pas liliis impertinemmenl reçu une femme perdue, que dans ce cercle mal famé celle femme si pure : c'élait une revanche que Camille payait pour toutes les honnêtes femmes. A travers sa confusion, Camille vit cependant nu mouvement dont elle ne se rendit pas compte, et dont elle ne crut pas d'abord être l'objet. Pour arriver îI la place vers laquelle madame Derby la conduisait, elle passa devant un groupe qui liaraissait entourer et écouler quelques personnes assises. A ce moment, le groupe s'ouvrit à une voix partie du fond, et qui avait dit : — Uangpz-vous donc, que je voie celle merveille.

Sans supposer que ce fût d'elle qu'il s'agit, Camille regarda l'endroil (l'on iiartail celte voix; mais elle ne put voir la femme qui avait parle, car un homme, et c'était le seul, n'avait pas obéi i") celte iiiipiidente injonction; il était demeuré dt'bout eoninie un reiiipait entre Camille et celle femme. Toutefois, ;'» deux pas iti' l:i, Camille savait (|ui avait parlé. A son mari qu'elle vit au fond du groupe, elle reconnut

Cesarine : c'était elle qui devait être près de lui. A deux pas encore, elle pensa que, puisque celte femme était Cesarine, ce devait cire pour elle, Camille, qu'avaient été dites ces insolcnles paroles, el elle arriva au fauteuil que lui présenta madame Derby, le coeur plein dindignalioii et (le lioule. Pour rassurer sa contenance, elle voulut cependant engager la conversation avec Alieia (jui était assise à coté d'elli^; mais (Ile vit son amie qui, l'œil fixe sur le groupe d'où était partie la voix de Cesarine, semblait en suivre les mouvements ; en effet , on s'y pressait, et quelques éclats de voix .s'en échappaient à travers le murmure sourd d'un vaste salon de bal. La voix de Cé.sarine, aigrie de colère, perça un moment; une autre voix grave et forte lui repondil sans qu'on pût entendre les paroles de l'une et de l'autre; et Alicia dit tout bas, et sans s'adresser plutijt à Camille qu'à elle-même :

— C'(!St Maurice.

— Maurice! dit Camille à ipii ce nom revenait ainsi pour la IroibièiJie fois, toujours mêle aux injures ((u'elle avait à souffrir.

— Oui, dit Alicia tout bas, Maurice; je te dirai ce qu'il est, ou plut(")t je te le montrerai ; seulement je suis plus tranquille; puisqu'il est là, Cesarine sera prudente.

— Que veux-tu dire'?

Alicia n'eut pas le temps de répondre; la contredanse sonnait la ritournelle d'appel; dix jeunes gens demandèrent à .Vlicia sa main qui appartenait au premier inscrit, et Camille fut laissée seule, l.n même temps Cesarine se leva, et, fendant le groupe qui l'entourait, elle passa devant Maurice en lui lançant un regard de haine et de rage, (^elui-ci se contenta de lever le doigt en signe d'avertissement, et vint s'appuyer à une console â deux pas de Camille, sans toutefois paraître l'avoir vue. De Lubois Un-même quitta le groupe; et, poursuivi par les plaisanteries de quchpies jeunes gens, il se décida à s'asseoir ;■> cùlé de sa femme. Ni l'un ni l'uitie n'avaient envie de se donner en spectacle à la curiosité de ce salon; ils s'abordèrent donc avec convenance, parurent causer du temps, de la chaleur, de la musique. Cependant ils étaient assez embarrassés, lorsque madame Drancy, étant arrivée, vini se placer à coté de Camille et C3nipli(iua sa position de ses démonslrations excessives d'amitié, de ses questions à voix basse, faites d'un air de mystère et de ses assurances de dévoûmcnt envers et contre tous, il'serailditticile de dire parquet .sentiment Camille porta les yeux du coté de Maurice, quand madame Drancy fut assise près d'elle; mais on comprend son embarras lorsqu'elle rencontra les regards de ce jeune bomme fixés sur les siens, et qui semblaient expiimer nue sorte de méconlentement. Un imperceptible et rapide mouvement de cœur s'éleva en Camille, signifiant : — Que voulez-vous que j'y tiisse? Une réflexion aussi prompte et plus certaine l'etoufla, disant : — De quoi vais-je m'occuper?

La contredanse était finie, et Alicia ne vint point reprendre sa place occupée par de Lubois : elle était retenue par (les gens qui la questionnaient et à qui elle ne pouvait échapper; de Lubois, qui avait compté sur le retour d'Alicia pour quitter la place, fui forcé de rester près de sa femme.

Pendant ce temps, Cesarine s'était emparée du bras de son danseur, et, tiainant trois ou quatre adorateurs à .sa suite, elle faisait le tour du bal; elle riait et parlait liant, répondant aux bons mots qu'on lui adressait, tantôt par-dessus l'épaule, lanl(jt en admirant ses pieds qui étaient merveilleusement jolis. Elle arriva ainsi courant et folâtrant jusqiies auprès de Camille. Sa voix montait de t(in et apiu'êtait quelque chose de souverainement impudent sans doute; et Camille, par une sorte d'effroi d'enfant, se serra près de madame Drancy, et jeta un regaid ciainlif vers Maurice. A ce regard, .Maurice quitia la console où il était appuyé, vint saluer madame Drancy et resta debout près d'elle, de manière qu'au moment où Cesarine se trouva près de Camille, le premier visage qu'elle rencontra fut celui de cet honinie qui parut lénifier le sien et glacer snbilement sa gaieté. Cesarine passa saiisdser regarder ni Camille ni de Lubois.

Le danger passé, Camille réfléchit ;"! ce qui venait d'avoir lieit el à ce (pic lui avait dit Alicia sur ce Maurice, et sur l'intérêt que inetirail tout homme à prendre sa défense; elle rétlcchil qu'elle avait presque imploré la protection de celui-ci, et elle s'en repentit comme d'une imprudence.

Pendant qu'elle faisait ces réfiexions, Alicia était revenue, et Cesarine, lenouvelanl sa promenade, allait repasser devant Caiuillc. De Lubois, profitant de l'arrivée d'.Micia, allait s'éloigner, Maurice était demeuré près de madame Drancy; Camille pensa à réparer son imprudence el en même temps à s'assurer une protection plus puissante contre les allures impertinentes de Cesarine, et elle dit tout haut à son mari :

— \'oulez-vous bien demeurer un moment? j'ai besoin de vous. Elle appuya sur le mot vous et se détourna visiblement de Maurice.

Celui-ci s'éloigna, et, loi-sque Camille leva les yeux aux éclats de rire que faisait (avsarine en appioeliaut, elle ne le vit plus ii ( olé de madame Diaiiey. De Liihois eiail resté près de sa femme, Cesarine arriva auprès d'elle; el, debair.issee de celte picsenee de .Maurice si etraiigeinenl puissante sur elle, elle reiloubladc gaiele, et, au moment où elle louchait de sa robe la r(d)e de tlamille.elle eut l'effionterie de dire ;'i Alphonse d'un ton doux el amoureux :

— Vous n'avez pas oublie, ami, que vous dansez la première avec moi ?

LE CONSEILLER D'ETAT

Camille fit un mouvement d'indiirnnlion et de surprise; Césanne le remarqua, et, d'une légère incliiuuion de léle, s'excusant comme si elle avait heurté Camille, elle s'éloigna en disant :

— Pardon, madame, je vous ai peut-être fait mal.

Camille demeura confondue ; l'audace de ces injures avait dépassé toutes ses prévisions; elle saisit la main de son mari, et lui dit d'une voix entrecoupée :

— Monsieur, sortons, emmenez-moi; c'est une horreur! Alphonse dégagea sa main de celle de Camille, et lui dit froidement :

— Vous l'avez voulu.

Il s'éloigna, et Camille le vit bientôt danser avec Césarine dont les regards éblouissants de joie lui arrivaient parfois à travers les groupes et' les mouvements des danseurs, comme les éclairs d'une lame d'acier qui étincelle çà et là dans l'ombre. Tant d'indignité de la part de de Lubois révolta Camille, l'exaspéra, et lui lil, pour ainsi dire, accepter la lutte. Elle voulut se lever, en sa pensée, pour se mêler à cette contredanse. Alors, et pour la première fois, elle s'aperçut qu'elle était seule entre les places vides d'.Vlicia et de madame Drancy que leurs danseurs avaient entraînées, et que deux contredanses s'étaient déjà formées sans que personne eût pensé à l'inviter. Elle se sentit de nouveau accablée ; tout ce qu'elle imagina à propos de cet abandon n'était pas vrai, mais ne fut pas moins douloureux : elle crut y voir une conspiration contre elle, une leçon sévère qui lui était "infligée sans pitié, et infligée par les hommes : elle ne comprit pas la veri'té. C'est que la plupart, sachant le secret de sa venue au bal, n'avaient pas songé à l'inviter à danser, vaguement dominés de l cette idée qu'elle n'était pas venue là pour danser; les plus délicats même eussent cru lui faire injure que delà mêler à celte joie qui l'entourait. Le bal continuait, et Camille n'en avait recueilli qu'une affreuse humiliation. Lorsque la contredanse fui finie, Camille était à bout de courage, et elle allait prier Alicia de sortir avec elle : à ce moment, madame Drancy s'approcha d'elle en tirant par la main un tout jeune homme de vingt ans, d'un beau visage de femme, de longs cheveux noirs à la moijen âge, l'air souffrant, parfaitement busqué et élégamment habille, tout noir de salin, cravate, gilet el pantalon. Adèle dit à Camille d'un ton dont la gaieté contrastait avec l'air mélancolique de ce jeune homme :

— Permets-moi, ma chère amie, de te présenter mon frère, un danseur intrépide.

Camille salua; le jeune homme s'inclina de la tête et des épaules, et dit avec un triste sourire :

— C'est une bien faible recommandation que celle-là, n'est-ce pas, madame?

— C'est la première au bal, dit Camille.

— J'en voudrais avoir d'autres envers vous, reprit le jeune homme en relevant ses beaux yeux sur Camille.

— D'abord, reprit madame de Lubois qui n'était pas faite à l'allure des sentiments moyen âge et qui répondit par une politesse gracieuse à ce qu'elle supposait être poli ; d'abord, vous avez celle d'être le frère d'Adèle, de mon amie de pension.

— Vous me feriez croire, dit le jeune homme en souriant amèrement, au bien social d'avoir une famille.

Ce singulier dialogue étonna Camille; elle regarda Alicia qui retenait un i-ire près d'éclater : cela la rassura : car ce mot de famille l'avait alarmée ; elle repartit à tout hasard :

— Doutez-vous, monsieur, que ce soit un bonheur?

— Helas ! madame, reprit le jeune homme d'une voix sombre et en fatalimnt son regard, je m'appelle Antoni.

Alicia donna l'essor à son rire, et madame Drancy dit à Antoni avec impatience :

— Ne danses-tu pas ?

— Pardon, répondit Antoni, comme ramené du ciel ou de l'enfer au juste milieu grossier de ce monde ; pardon, je voulais prier madame de Lubois de nié faire l'honneur de m'accorder une contredanse.

— .\vec plaisir, dit Camille.

— Ce sera donc pour la troisième, fit Antoni en saluant.

— Pour la troisième, monsieur, répondit Camille assez sèchement; et à peine Antoni, dont sa soeur avait pris le bras et à qui elle paraissait faire querelle, se fut-il éloigné, que madame de Lubois se tourna vers Alicia et lui dit :

— Qu'est-ce que ce petit jeune homme?

— ]l te l'a dit, répondit .\licia : il s'appelle Antoni.

— Eh bien ? ht Camille étoifnêe.

— Eh bien , est-ce que tu ne connais pas Antoni , la pièce à' Antoni?

— Si fait, reprit Camille qui ne comprenait pas.

— Eh bien, .M. Anloni Leroux est frappé i'Jnloninisme. 11 est jeune, il est beau, il est triste, il a un poignard dans sa poche, il a un regard fatal, un amour qui lue, et par-dessus tout, il s'appelle .\ntoni. La seule chose qui le gêne dans la falalitc de son existence, c'est d'être si cruellement apparenté; c'est d'avoir père, mère, frères, sœurs, tantes, oncles, cousins, cousines, de ne pas marcher seul enfin dans le désert du inonde, avec son âme isolée et son nom à qui ne répond aucune voix amie.

Alicia avait débité celte phrase sur la nouvelle et chantante mélopée

du drame moderne. Camille ne put s'empêcher de sourire à l'explication que venait de lui donner Alicia.

— Je comprends maintenant les phrases sur le bonheur... le malheur de la famille... quelque chose d'obscur.

— De ridicule, dit .\licia ; il n'est pas sans esprit, mais il s'est fait le jouet des plus sots.

Dans la position de Camille, ce fut pour elle une cruelle contrariété que l'invitation de ce monsieur. Manifestement abandonnée qu'elle était par l'indiUérence d'hommes qui ne la connaissaient pas, et cependant décidée à lutter, elle éprouvait une sorte d'humiliation à aborder une contredanse, où elle pourrait être en présence de Césanne, avec un persoiHiage tenu pour ridicule par tout le monde. Elle s'aperçut aussi qu'il lui fallait attendre encore deux contredanses avantd'arriver à celle d'Anloni, et que, pendant ce temps, son isolement serait tout à fait remarqué. Alors sa contrariété devint une douleur poignante, sa mauvaise situation, un supplice. Véritablement, celte femme jeune, belle, parée, au milieu de ce monde qui riait bruyamment parmi la musique, l'éclat des bougies et le parfum des bouquets de bal, cette femme defendant sa vie et son honneur, sa parure de diamants au front et sous un costume de folie el de carnaval, eût fait pitié à tout homme qui l'eut comprise. Qu'on nous pardonne de raconter pas à pas el dans toutes leurs phases les peines de Camille durant ce bal; plus tard viendront les désespoirs entiers, les actions violentes; mais ce n'est pas de plein saut qu'y arrivent les cœurs formés comme celui de madame de Lubois, les âmes nobles comme la sienne. Camille se sentit désespérée, si désespérée, que le motif de sa douleur s'adressa à tout ce qui l'enlourait, à Adèle, à Alicia, qui l'abandonnaient. Alicia croyait .servir Camille en l'empêchant de danser, en disant autour d'elle ([ue Camille ne dansait pas, voulant sauver à son amie le danger de se trouver face à face avec Césarine, de toucher ses mains ou ses vêtements; elle ne savait pas, Alicia, que d'une démarche imprudente elle faisait une humiliation ; elle oubliait trop la femme belle et jeune, pour ne penser qu'à l'épouse noble et pure. .Maurice avait reparu; il avait appris l'impertinence de Césarine, el était revenu prendre sa place à la console qui était près de Camille. Quand la nouvelle contredanse commença, madame de Lubois, abandonnée à la fois par madame Drancy et Alicia, et demeurée seule sur cette ligne de sièges vides, porta d'abord tout autour d'elle un regard triste et honteux, puis elle le baissa si vivement, qu'on put croire qu'il y était arrivé une larme. Le mouvement de quelqu'un qui s'approchait d'elle lui fit relever les yeux, et elle vil Maurice. La manière dont elle le regarda eut un mélange indéfinissable de crainte et de remerciement. Elle le sentit et delûurna la vue, car cet homme qui s'occupait d'elle pouvait mal traduire sa pensée; mais jamais, dans aucun monde, Camille n'avait vu un homme aborder une femme avec un si digne respect; il ne lui dit que le mol banal usité en pareil cas.

— Oserai-je demander à madame de Lubois si elle veut me faire l'honneur de danser avec moi?

Mais cette phrase fut prononcée avec un tel accent de profonde vénération, il y avait si bien mêlées ensemble dans cet accent l'inlelligence de la position de Camille et la retenue qui dispensait Camille de croire à cette inielligence; il y avait en même temps une si haute promesse de proleclion'et une si humble excuse de l'offiir, que Camille se sentit prise d'un sentiment de reconnaissance craintive pour cet homme qu'elle ne connaissait que par de mauvais propos; el, lorsqu'elle posa sa main tremblante dans celle de .Maurice, elle se trouva forte comme si elle eût touché la terre; elle se sentit rassurée comme si la vie où elle avait marché jusque-là avait tremblé sous ses pas.

Quand ils se présentèrent à la contredanse, le quadrille était formé; ils entrèrent par un coté qui faisait face à celui de Césarine. Camille n'en fut pas émue : sans avoir dit une parole, il lui sembla qu'elle eût remis sa cause dans la main qui tenait la sienne, et elle ne fut point troublée du petit événement que fit son apparition, car on se rangea en silence pour la laisser passer. Maurice parcourut le quadrille de l'œil, el dit à un jeune homme qui était à côté de lui :

— Mon ami, faites-nous vis-à-vis.

(]elui-ci quitta avec empressement la place qu'il avait choisie et qui était en face de Césarine.

Césarine s'en aperçut, et n'osa rien dire; on voyait que la dignité résolue de Maurice lui imposait le respect comme aux autres.

Nous ne voulons pas faire de notre héros un de ces hommes à puissance fatale qui dominent le monde par un don secret de leur nature. Outre qu'on connaissait la froide el implacable résolution de .Maurice pour faire ce qui lui convenait, l'aide qu'au besoin il pouvait tirer d'un esprit toujours présent el impitoyable et d'un courage qui avait eu de tristes succès, Maurice eut pour premier auxiliaire, en celte circonstance, de faire presque une noble action en se posant pour ainsi dire le chevalier de Camille, el chacun en subit l'empire. Le quadrille se reforma et la musique donna le signal. Camille, qui, sous l'assistance de .Maurice, se trouvait à l'aise vis-à-vis de tout le monde, restait cependant embarrassée avec lui. Matu-ice eut toutes les géuérosiiés : il lui parla de la chaleur, de la musique, de la manie des "travestissements. La contredanse se passa sans que rien arrivait; Césarine fil bien semblant de traîner ses jias, comme abattue par la fatigue du plaisir, mais cela ne fit |)oint d'elfet, el la beauté de Ca-

LE CONSEILLEH D'IilAT.

mille fut admirée sans pailage. A la contredanse qui suivit, Maurice vint inviter Alida, et se mit avec elle en lace de Camille qui, celte l'ois dansa avec le jeune liomme qui lui avait fait vis-a-vis. Puis, lorsque Maurice eut reconduit Alicia à sa place, il s'assit près d'elle. Le fut ù ce moment que Camille remarqua l'extrême émotion de son amie en écoulant Maurice. Ils n'avaient cependant qu'un entretien sur les arts. Maurice en pariait en homme habitue a les cultiver ou à les iu-'er. Alicia s'enthousiasmait contre les opinions sévcres de Maurice, et°aii bout de quelques in-stants, il y avait cercle autour des discutants, et par conséquent autour de Camille. Césarine ricanait à force dans Vautre bout du salon, sans distraire l'attention de personne, pas même celle de madame de Lubois : et quand le triste Antoni vint reclamer le privilège de danser avec Camille, elle quitta presque à regret cette place qu'elle avait tout à l'heure trouvée si cruellement solitaire; elle oublia même un moment pourquoi elle était venue. Elle fut obligée de se le rappeler. Césarine, pressée par son danseur, relusail de se mêler a la contredanse.

— Je n'en puis plus, disait-elle avec bruit... laissez-moi... je ne veux pas... ne me tourmentez pas comme ça... j'ai un affreux mal aux nerfs... je suis horriblement crispée.

L'orchestre commença, et Césarine, abandonnée par son danseur, demeura seule avec de Lubois, à qui visiblement elle faisait une scène entre les dents, et qui paraissait ne savoir que lui repondre. Enfin il la calma; elle se leva, prit son bras, et vint regarder danser Camille, en se plaçant presque derrière elle. Camille l'y devina sans la voir; elle sentait qu'il v avait des regards malfaisants qui pesaient sur ses épaules. Un chuchotement ricané, mais auquel on ne repondait pas, lui était affreux à entendre, comme le rrûleineiit grêle du serpent à sonnettes qui approche avec sa morsure mortelle et qu'on ne |)eut éviter. En outre, il paraissait certain qu'il y avait un parti pris de la braver, et qu'elle allait voir commencer l'attaque. ^Maurice était bien dans la contredanse, mais il était loin de Césarine qui se soustrayait à son regard ; d'ailleurs, Camille se mil à penser que c'en était trop déjà de celle intelligence silencieuse qui s'était établie entre elle et ce jeune homme; elle craignit de lui avoir des obligations dont elle ne voulait et ne pouvait le remercier hautement, et elle se résolut à ne demander appui qu'à elle-même en cas d'insulte. Le mouvement de la contredanse avait emmené Camille en face de son mari et de Césarine. Celle-ci s'appuyait amoureusement sur le bras d'Alphonse, et semblait s'y oublier; quant à de Lubois, il regardait droit devant lui, non pour'voir, mais pour ne pas tenir les yeux baisses; c'était le reuard d'un homme qui fait par faiblesse et par obéissance un coup d'audace et de vigueur. De son coté, Camille se résolut à ne pas céder, et se retrouva à sa place, bien décidée à un éclat, s'il le fallait. Le mal des résolutions prises d'avance c'est de fortilier pour ainsi dire un point de la position, et de se laisser surprendre et battre sur ceux auxquels on n'a pas pensé. Camille s'attendait à quelque moquerie sur son compte, à quelque raillerie sur sa personne ou sa démarche, et elle avait le cœur gonlle de réponses toutes prêtes ; mais lorsqu'elle fut à portée de sa rivale, au lieu de la voix aigre et irritante de Césanne, elle n'entendit qu'un accent d'afféterie molle et traînante.

— Non vraiment, je ne puis rester plus longtemps. Je suis tout à fait mal. Je veux rentrer. Allons, Alphonse, rentrons; faites demander votre voiture... Vrai, la, je n'en puis plus... Soyez aimable, rentrons.

Camille resta stupéfaite. .4près être venue au bal sans son mari, elle avait compté qu'il l;i leinmènerait. Ce premier trouble passé, elle se sentit au cœur une colère capable de tout braver, et voulut forcer son mari à rester près d'elle; elle se retourna pour le lui ordonner; mais déjà Alphonse était sorti pour obéir à Césarine, et Camille ne rencontra que les yeux de l'impudente qui se fixèrent effrontément sur les siens. Ce n'était pas avec elle que Camille avait à lutter, c'était avec son mari; elle se détourna avec dégoût, et attendit avec impatience que la contredanse s'achevât. .V peine fut-elle finie, que, prenant le bras d'Alicia, elle alla vers la porte du salon par où son mari devait rentrer, et y trouva un secours inattendu et qui lui parut une justice du ciel : Camizard entrait au bal. Devant Camizard, devaut cet homme grave et l'ami de madame de Brémont, Camille était silre (lu'AlpIionse n'oserait publiquement l'abandonner. La colère donna à Camille tous les charmants délauls que sa chaste élégance avait dédaignes jusque-là. Elle alla au-devant de Camizard; elle le salua des noms les plus aimables et les [dus flatteurs, elle l'arrêta à la porte par où devait repasser Alphonse, et attendit son mari, le cœur poigne de colère et d'indignation, les paroles emmiellées de sourires et de doux regards. Camizard, en homme habile, la laissa d'abord faire sans cumpreiulrc ; mais loi S(|ue Alphonse rentra. Il dcvi iia à peu près qu'il était ulik', cl il s'f\pliiiua toule rainaliililc de Caniillc. D'après ce que nous verrons plus lard de ce conseiller d'Elal. ou ni', s'étonnera pas que celle découverte ne riiumiliàl pas, et ne lui fit pas prendre en mauvaise part les flatteries de madame de Lubois. M. Camizard considérait l'utilité comme la première recommandation d'un liomnie. C'était, à .son dire, la seule sur laquelle on put baser des calculs probables. La beauté, l'esprit, la grâce sont choses que tout le monde ne voit pas de même œil, et que les mêmes ne voient pas

toujours du uiênie œil ; l'utilité est une chose que chacun pèse scrupuleusement, et dont on est sûr de recevoir le prix quand on .sait l'y mettre. Ainsi Camizard se prêta à la plaisanterie, lorsque Camille dit à Alphonse qui rentrait dans le salon :

— C'est vraiment trop lot partir, mon ami ; j'ai dit à M. Camizard que vous étiez allé demander votre voiture, et il me gronde de quitter le bal de si bonne heure.

Alphonse fut tout étourdi de l'apostrophe, de l'assurance de s.i femme qui s'emparait si hautement de ce qui n'avait pas été arrange pour elle, et surtout de la présiMice de Camizard qui, sans autre reflexion, se mit du côté de Camille, en disant à de Lubois :

— Oui, mon cher ami, c'est une fuite honteuse. Comment 1 quitter le bal avant deux heures du matin, ça n'est pas permis, même au notaire le plus rangé de la capitale. Un dirait que vous vous croyez garçon, dans le temps où il fallait se coucher de bonne heure pour être à l'élude à six heures du malin. Vous oubliez que vous avez la plus jolie femme de Paris, et qu'il faut qu'elle s'amuse un peu. Allons donc, c'est tout à fait vieillard ce que vous faites là.

Alphonse se rongeait les lèvres de colère; il voyait que Camille', était résolue à le braver, et pensait que Camizard était de coœplicilj avec elle. Mais il ne se tint pas pour battu, et répondit :

— Vraiment, il m'est impossible de demeurer plus longtemps. J'ai quelque chose de Irès-importanl a faire. Si Camille s'amuse beaucoui» à ce bal, qu'elle y reste; vous aurez la boute de la reconduire.

Le ion moitié amer, moitié triomphant, dont de Lubois avait fait celle proposilion, annonçait qu'il croyait avoir remporté la victoire; mais Camille le prit dans son propre "piège, et lui répliqua tout hunibleinent :

— Mon Dieu, si c'est ainsi, nous partirons quand vous voudrez. Elle voulut prendre le bras de son mari. Alphonse était pâle de

colère; il recula; mais, cerné par la présence de Camille, d'Alicia, de Camizard et de deux ou trois personnes qui écoutaient sans curiosité cette conversation si indifférente en apparence, il n'osa ni éclater, ni refuser ; il essaya un subterfuge, et dit, en entrant dans le salon :

— Eh bien I attendez-moi un instant.

— Volontiers, répondit Camille, et elle demeura implacablement appuyée dans l'embrasure de la porte par où il fallait passer. Elle y retint Camizard qui ne demandait pas mieux que d'y rester; et, tout en causant avec lui, elle jeta un regard dans le salon pour \ suivre son mari; elle aperçut Maurice qui détourna les yeux dès qu il se vit remarque; il s'éloigna comme pour se retirer d'une confidence oU il n'était plus nécessaire. Enfin Camille découvrit son mari eaiisani vivement avec Césarine. Il paraissait s'excuser, et elle semblait ne pas accepter ses excuses. On eût pu traduire son geste par ces paroles qu'elle disait véritablement :

— Eli bien ! monsieur, vous m'accompagnerez, ou tout est rom|)u. Alphonse répondait:

— Mais c'est impossible. Voyez ; Camizard est là, ce serait l'oubli le plus complet de toutes les convenances.

— Ce sera ce qu'il vous plaira, disait Césarine, mais ce sera comme ça. Pensez-y.

Et, sans autre explication, elle quitta Alphonse, traversa le bal d'un air délibéré, le front haut et l'air menaçant, passa devant Camille qui se rangea un peu, et entra dans la salle à manger. Alphonse la suivit des yeux et vit avec fureur que Camille avait repris sa place au Iravers de la porte, et qu'il n'y avait nul moyen de s'échapper. Camizard tenait bon. Alphonse rôdait autour d'eiix comme un prisonnier qui guette le moment oU la sentinelle de la prison aura le dos tourné. Une milice circonstance que nous ne rapporterions pas, si tout ne comptait dans les haines féminines, une circonstance bien petite porta au comble la fureur de Césarine. Elle était dans la salle à manger, et le domestique de de Lubois, accoutumé probablement à ce service extralégal, tenait la pelisse de Césarine, et allait la lui mettre sur les épaules. Camille s'en aperçut :

— André, lui dit-elle tout haut, ce n'est pas mon manteau que vous avez là, le mien est au vestiaire, allez le chercher.

Le domestique, étourdi de voir et d'entendre sa maîtresse tiu'il ne savait pas au bal, laissa tomber par terre la pelisse à laquelle Césarine tendait les épaules, et, tout troublé qu'il était, il courut au vestiaire.

Il ne faut pas oublier que Césarine s'était appelée Catherine Toclion, et que, sous le vocabulaire précieux qu'elle avait appris dans les operascomiques du jour, il lui restait quelques souvenirs d'une langue moins pure. Emportée par la colère, cette indiscrèle des temps passes, elle s'écria, en voyant sa pelisse par terre :

Nous n'écrirons pas le mot, attendu que nous ne faisons que de la |)iosc cl que nous n'avons pas besoin d'une rime à Tochon.

i.aiiiizard ne put s'empêcher de rire, et Césarine foula sa pelisse aux pieds avant de la ramasser. Tout son visage vibrait décolère. De son côte, .\lplioiise rugissait iiitciieurcmenl; il s'clail puu à peu approché de la polie cl avait vu loiil cela. Il cul la pcnscc de courir vers Césarine; mais Camille, armée de Cainizard, du vriicrable conseiller d'Utat, de l'ami de madame de liremont, crcancicre de quatre cent mille francs, Camille tenait la porte, et le passage était mure. Césarine aussi avait aperçu Alphonse; et e.\asperee de la uouvclle insulte

LE CONSEILLER D'ÉTAT

(li^ Camille, elle faisnit scmbhntdenial altacher sa pelisse pour gagner du temps. Alphonse le voyait et s'exaspérait de son côté. Camille était dans ce moment entre deux personnes qui, au douzième siècle, l'eussent poignardée sur le coup ; qui, au dix-neuvième, se jurèrent de la perdre : lorme plus habile pour tuer une femme, et à laquelle nous avons emprunté le droit d'appeler barbares les temps où on en finissait vite et Iranchement avec ses ennemis. Enfin Césarine furieuse ayant remarque Antoni qui s'approchait de la porte, l'appela tout haut' et lui dit:

— Antoni, voulez-vous me reconduire?

— Avec bonheur, répondit le suave jeune homme.

Césarine répliqua dans toute l'effronterie de sa nature et de sa colère .-

— .\vec tout le bonheur que vous voudrez.

Ceux qui entendirent le mot en rougirent, jusqu'au sot adolesceni Uii-méme; mais ce fut une horrible torlure pour Alphonse, horrible Iiarce qu'il crut et avait droit de croire que la colère de Césarine était' aussi bien que toute autre chose, un droit à ses faveurs. En effet ses laveurs étaient la monnaie dont elle pavait ce dont elle avait envi'e ou besoin : rôles nouveaux dans les pièces, feuilletons dans les journaux délais de ses créanciers, vengeance d'une rivale, tout enfin. Mais eiî outre de sa jalousie, il y avait pour le vaniteux .Alphonse un épouvantable supplice dans le mot de Césarine : c'est que sa femme l'avait entendu, qu'elle l'avait entendu avec Camizard, Alicia et trois ou quatre des plus mauvais plaisants du bal. Un instant de plus, et Alphonse bravait tout pour passer du côté de Césarine ; mais la patience de celle-ci était à bout, et elle sortit avec Antoni. Camizard seul comprit la portée du mot qu'elle prononça en partant et en toisant Camille à la dérobée

— .'Vh ! nous verrons.

Césarine partie, Alphonse reprit un espoir, ce fut de sortir à l'improviste et de la suivre; mais Camille poursuivit impitovableraent sa victoire; et abordant soudainement son mari sans se séparer de Camizard, elle prit son bras et le força à se promener avec elle dans le bal. On eût dit qu'elle le monirait à tous les regards moqueurs de ce monde qui avait fini par deviner la scène de la porte du salon- et comme on est toujours du parti de celui qui a le plus d'esprit t't lé plus d'adresse, on accablait Alphonse de sa défaite, ne pouvant féliciter Camille de sa victoire.

— Que vous êtes aimable de rester si tard, de ne pas nous enlever madame de Lubois, de ne i)as vous être échappél Voilà ce qui s'anpelle un aimable mari ; à la bonne heure !

Tous ces petits mots agaçaient la fureur d'Alphonse enchaîné par les alternions dont on le comblait.

C'est avec de petits coups ainsi souvent répétés qu'on rend enragés les faiblesanimaux qu'on attacheei qui nepeuvenini mordre ni s'enfuir.

Camille, radieuse, se laissait aller à son triomphe ; elle dominait son mari, elle le tenait en laisse : elle était folle d'une autre folie que lui. Si quelqu'un lui eût dit à ce moment toutes les douleurs dont elle paierait celle joie, elle ne l'eût pas cru ; et, si elle l'eut cru, peut-être aurait-elle accepté le marché. Elle était si emportée par son triomphe quelle vit avec déplaisir sur son passage Maurice qui l'observait d'uiî regard triste et allligé. Elle se croyait si forte, qu'elle fut ingrate envers lui : l'idée qu'il jouait une comédie d'amour lui passa par la lete, et elle s'éloigna sans paraître l'avoir vu. Après une heure de ce manège, lorsque Camille eut calculé que Césarine devait être rentrée chez elle et avoir épuisé toute espérance de revoir Alphonse elle se résolut de partir en le forçant ù la suivre. Le dénoùment de cette situation cruelle commença les craintes de Camille. Si elle eût été d'un autre rang que celui où la politesse des formes exclut de pareilles craintes, elle eût eu peur d'être battue. Alphonse ne disait plus rien • mais son bras, qui frémissait d'un tremblement convulsif, attestait sa colère. Camille se |irépara à en subir l'explosion. De Lubois semblait avoir pris son parti de demeurer au bal ; mais ce ne pouvait être que parce qii il avait trouvé une nouvelle issue à sa fureur. Ce fut donc dans l'attente d'une scène violente qu'elle monta en voiture avec lui

in. — SUtTE d'un bal.

Le trajet de la maison de Derby à celle de de Lubois se fit dans \m profond silence ; il semblait qu'Alphonse suspendît son courroux pour le faire éclater plus terrible. Ce silence était pareil à ce calme sourd de la mer où les flots s'aplanissent un moment, pesants et polis comme une surface de glace, semblant se recueillir et ramasser toutes leurs forces pour les faire éclater avec plus de furie.

Camille n'avait pas une grande expérience des tempêtes de la viemais elle s'arma en elle-même de tout son courage plutôt que de tout son droit : un secret instinct l'avertissait qu'entre elle et son mari il ne s'agissait déjà plus des obligations mutuelles d'un mari et d'une femme. La passion humiliée d'Alphonse, l'orgueil indomptable de Camille, étaient déjà bien loin de ces frêles barrières qui arrêtent les calmes esprits et les cœurs pusillanimes dans leurs vices comme dans

leurs vertus : deux lulteurs ne s'apprêtent pas plus sciemment à un combat ou 1 un deux peut être brisé. Ils arrivèrent enfin et montèrent rapidement dans les appartements. De Lubois précéda sa femme dans sa chambre à coucher, au seuil de laquelle il n'avait pas touché depuis longtemps à pareille heure; la femme de chambre attendait.

— Sortez, Lise, dit Alphonse.

La cameriste regarda sa maîtresse.

— Allez vous coucher, lui dit Camille, je n'ai pas besoin de vous tlle prononça cet ordre d'un ton résolu, comme un combattant

ijien décide qui aide son adversaire à déblaver le terrain où ils doivent se mesurer. La femme de chambre sortit, quitta même l'appartement, comme cela se trouve organisé dans nos maisons de moderne construction, où, la nuit, on a l'avantage d'avoir ses domesiques a cinq étages au-dessus 'de soi, et Camille et de Lubois se trouvèrent seuls en présence. Camille ne savait comment son mari 1 attaquerait; Alphonse ne savait comment se défendrait sa femme ■ mais tous deux étaient bien décidés à ne pas s'épargner

De Lubois ferma la porte de la chambre; et, se uosant en face de Camille qui ne baissa pas les yeux devant son air menaçant, il lui dit :

— Eh bien ! madame, vous êtes-vous assez donnée en spectacle au salon dont nous sortons? avez-vous assez traîné votre nom dans la honte et le ridicule?

— Il y avait donc honte à être où vous étiez, monsieur; ridicule à faire ce que vous laites?

— Madame, reprit Al|)honse, trêve de plaisanterie ; ce n'est nas une plaisanterie qui va se passer entre nous.

— Bon Dieu ! dit Camille d'un ton dédaigneux, allez-vous m'assassiner:

Alphonse la mesura du regard avec une expression de rage qui en tout autre moment, eût épouvanté Camille; il se détourna et se mit a marcher dans la chambre avec rapidité. Dans celte agitation on eut pu deviner qu'il se traçait un plan de conduite; et, comme ii tut quelque temps sans parler, il prit ses idées .au point où elles en étaient venues, au moment où il s'adressa à Camille, et, sans lui dire celles qui les avaient précédées, il s'écria :

— D'abord je ne veux pas que vous alliez quelque part que ce soit sans mon expresse permission.

Le plaisir de déronter la logique des ordres de son mari fit que Umille accepta cette proposition sans se récrier, et elle lui répondit Iroidement et en le regardant par-dessus l'épaule, pendant qu'elle déposait dans une coupe de porcelaine ses bracelets et ses boucles d oreilles :

— Vous avez eu l'obligeance, ce me semble, demepermettred'aller chez M. Derby.

L'indifférence méprisante du ton de Camille exaspéra de Lubois - Il arracha des mains de sa femme la coupe qu'elle tenait et la brisant avec fureur sur le marbre du foyer, il s'écria hors de lui - '

— Ecoutez-moi, et taisez-vous I

Camille fut véritablement épouvantée et demeura immobile et "lacée devant son mari. '

L'instant de silence qui suivit cet acte de brutalité laissa arriver à a pensée d Alphonse l'indignité de l'action qu'il venait de commettre • la terreur de Camille lui fut un plus affreux reproche que ne l'eussent ete ses plus amères récriminations ; il se contracta en lui-même nour s imposer une mesure, et dit à Camille :

— Tachons d'être calmes, madame, et de nous expliquer sans emportement.

— Oui, monsieur, répondit Camille dont les larmes, qui ['étouffaient éclatèrent à ce moment.

Malheureuse I toute sa vie venait de lui apparaître brisée comme ce vase de porcelaine dont les éclats couvraient le tapis.

— Je regrette la violence où vous m'avez poussé... .j'en suis peiné... Je vous en demande pardon.

— Oui., oui, monsieur, répondit Camille, tandis que ses larmes coulaient abondamment sur son visage, et que ses veux s'attachaient au hasard sur sa coupe et ses bijoux renversés.

Alphonse continua en marchant avec rapidité :

— Il ne faut pas que de pareilles scènes se renouvellent

— Oh ! non, dit Camille... non... il ne le faut pas... Et en parlant ainsi, elle mit un genou à terre.

— Que faites-vous? reprit Alphonse étonné.

— C'est ma pauvre coupe, dit Camille en ramassant un morceau Voyez...

Et, avec un geste lent et triste, elle le montra à Alphonse. C'était le débris ou leurs deux noms se trouvaient gravés ensemble

— Alphonse et Camille , dit-elle d'une "voix douloureuse C'est brise... cest finil

El les sanglois la suffoquèrent.

Alphonse se sentit à la fois ému et impatient de l'être. r„~-i^°"' '■'^l",'''-'',d'i'" ton de voix plus doux, et en se penchant vers Camille pour la relever; non, tout n'est pas fini si vous vouiez être raisonnable.

La douleur de Camille ne s'apaisait pas, et elle échappa au geste de son mail en se penchant pour ramasser un autre débris de la couue Alphonse la regardait. ''

LE CONSEILLER D'ÉTAT

Camille, lui dit-il encore, promeltez-nioi d être plus raisonnable.

-Oui monsieur, ren.aulil Camille toujours pleurant, essuyant ses yeux et se trainaut dans la elianibre pour ramasser un a un tous ees débris que dune main elle rassen^blait sur son sem, tandis qu elle les

'''^'f Vout comprenez, continua Alphonse, qu'une esclandre pareille a celle d'auiourd'hui nous perdrait tous deux. ,-„;ii,

Oui oui... certainement, monsieur, rei.ondil encore Camille nui avait'rècueilli le dernier morceau de sa pauvre coupe; oui, monru?.1'epela"t-elie avec cet accent dune âme qui a tout à fait accepte

^"'i-' je'fûu^ le demande pour moi, dit Alphonse, dont le ton reprenait Dlus de sévérité à mesure qu'il voyait le succès de ses admonestations ; pour vous, continua-l-il; eiiGn... pour une femme que je veux

''"a \^e?mms! Camille se releva toute droite; et, comme elle laissa retomber â terre tous ces fragments ramasses avec tant de soin, i sen.bla que l'eiïroi et le désespoir qui l'avaient dominée un moment y retombassent avec eux. Elle se releva donc grande, forte, lesolut.

— Respecter cette femme I s'eeria-t-elle avec éclat.

— Oui madame, répondit Alphonse, ébranlé par ce subit changement et làclie de la parole iiii|.rmU'nle qui lui était échappée, mais que cependant il ne voulait pas abamloiiiier.

Camille lui répondit par un rire haut et méprisant.

— Ah ! madame, ne reprenez pas ce ton, ou bien...

— Ou bien, vous briserez encore quelque chose ? Faites, monsieui, faites • quand il vous en manquera, j'irai vous en chercher.

— Non madame, dit Alphonse amèrement; non, je serai calme maliire vous ; et c'est avec calme que je vous dirai que je veux être maiîre de mes actions, que j'entends faire ce qu'il me plaira, sans que vous V trouviez rien à redire, sans que vous me poursuiviez de votre presefice, sans que vous m'exposiez à devenir la risee de tout le

"Taiii'iiie avait laissé dire son mari jusqu'à ce qu'il lui échappât une parole qui donnât lieu à quelque réponse mordante. A c^s derniers mois, ou il preiendait ne vouloir plus être la risée du monde, elle 1 interrompit en lui (lisant :

— Vous n'avez pas besoin de moi pour cela. Alphonse s'était résolu à supporter les épigrammes de Camille, ii

avait réfléchi que peu lui importait la forme de la discussion, pourvu qu'il emportât le fond. .

— C'est possible, madame, répondit-il ; mais je ne sache pas que personne ait osé m'en faire apercevoir.

— C'est que, quand on est aveugle, on ne voit rien. .

— J'y vois du moins assez clair pour distinguer ce qui me plail et ce qui me deplait. „,

— Il est certain, dit Camille d'un ton gravement moqueur, qu il faut avoir une vue bien perdante pour distinguer ce qui vous plaît.

— El pourquoi cela ? demanda Alphonse d'un ton Iroidement dedai-

-C'est que, dit Camille en prenant un ton, un geste, une voix iwintue et aiere, en imitation de la personne dont elle voulait probablement parler, c'est que c'est si petit, si maigre, si chclifl

Elle s'arrêta; mais Alphonse se contenta de sourire.

— 11 est de l'ait, reprit-il avec une linmililé railleuse, que ce soir vous avez obtenu des succès et fait des conquêtes qui doivtut vous rendre peu indulgente pour les autres. Vous avez ete honorée, ce me semble, des hommages de M. Lambert.

— M. Lambert? dit Camille qui n'avait jamais entendu appeler Maurice de ce nom. . r .. , i • i

— Mais, reprit de Lubois, ce grand monsieur qui fait le héros ne tragédie, et qui vous suivait comme votre ombre.

— M. Maurice? dit Camille

— Ah ! lit Alphonse en jouant l'étonné, il vous a dit son nom !... vous a-t-il donné son adresse?

— Ah ! monsieur, lit Camille avec dégoût.

— Pardon, pardon 1 reprit Alphonse railleusement, c'est que, lorsnue, comme lui. on vit avec des lilles, on peut faire de ces maladresses.

-Ije conipiemls; il élait dans un monde ou probablement cela se pratique ainsi : il a été, m'a-t-on dit, à l'école de mademoiselle Catherine Tochon.

— Ce n'est pas vrai, répondit de Lubois avec emportement; ce n'est pas vrai, c'est un fat, et il en a menti.

— Ne vous emportez pas, monsieur, il ne m'a rien dit de pared ; et, ipieUpie soit ce M. Maurice, je le crois trop homme d'esprit pour se vanter de si peu de chose.

Assez sur ce sujet, madame, répondit sèchement Al|ihonse :

assez. ,

Mais Camille avait trouvé une trop bonne veine pour ne pas la suivre. „ , , . .

Assez ; vous avez raison, d autant que, dans ce moment, je crois

que ei la regarde un aulre.

— Quel antre ? dit de Lubois, à qui sa jalousie inspira d écouler même les sarcasmes de sa femme pour y chercher des renseignements.

— Mais une de mes conquêtes aussi, comme vous les appelez en

style si choisi, une de mes conquêtes qui m'a été ravie sans pitié, le beau et (iftle Anloni.

De Lubois haussa les épaules, et répondit :

— Oh! pour celui-là... , ni.,,

— Pour celui-h». je conçois qu'il soit peu dangereux. Cependant à votre place... moi... je ne serais pas tranquille... la vengeance d une femme offensée, et justement offensée...

— Eh bien ? dit Alphonse.

— Eh bien ! .. reprit Camille, la vengeance peut égarer le cœur le plus lidèle, l'âme la plus pure, l'amour le plus exclusif

— Pardieu! lit Alphonse, en regardant sa lemme d un air de deh, vous me feriez grand plaisir de me montrer jusqu'où elle peut aller.

— Moi! répondit Camille qui ne comprit pas.

— Vous, répliqua Alphonse.

— Et comment cela?

— Eh mais... en vous vengeant.

— Voila une plaisanterie de bien mauvais goût, dit Camille sans y attacher d'autre importance qu'à un échange de vaines paroles

— C'est qu'en vérité je ne plaisante pas, madame, ajouta Alphonse d'un 1011 dégagé; c'est qu'une femme... qui est occupée, et qui vous laisse votre liberté comme elle prend la sienne; c'est qu une lemme qui sait vivre enlin me parait mille fois préférable à ce.s grenaUieres de vertu qui souvent n'en ont une si lourde provision (|ue parce qu'elles ne trouvent pas à s'en débarrasser.

— Vous ne voulez pas sans doute, dit Camille du même air calme et froid, que je croie que vous parlez sérieusement?

— Très-seiieusemeiit. .

— Vraiment? répondit Camille, toujours sur le ton de la railferie, et vous pousseriez peut-être la complaisance jusqu'à me choisir ce que vous appelez... M«eocrî(/)a?('OH. , , . ,

— J V mettrais tous mes soins, répliqua de Lubois du même Ion.

— Je lô crois et je vous remercie, dit Camille en conliiiuanl toujours la plaisanterie; mais c'est inutile pour le moment.

— Ne me faites pas trop attendre, dit de Lubois.

— Ah! reprit à son tour Camille avec colère et degoùt ; ah! assez, monsieur, ne ravalons pas notre mésintelligence à des propos de mauvais lieu; ne faites pas de ma maison l'echo des repaires où vous passez votre vie. ■ n , i i

De tous les points par où Camille avait attaque Alphonse, fe pfus sensible avait toujours été la vanité; et le mépris dont elle accablait ses nouvelles liabitudes l'irritait immanquablement.

— Servez-vous d'autres expressions, repoudit-il d'un air sombre ; jr ne supporterai pas longtemps la manière dont vous parlez.

— Eaut-il, ditCamiffe, que je respecte aussi tout ce monde ou vous vivez, comme la personne sacrée de mademoiselle Catherine loclion, dite Césarine, comme sans doute elle est inscrite au livre de la police qui l'aulorise à faire son honorable métier?

La colère avait empêché Alphonse d'arrêter cette phrase pins tOt, et sa stupeur avait permis à Camille de l'achever jusqu'au bout.

— • \h' malheureuse! s'écria-t-il hors de lui, vous osez 1 insulter.

Le moment était venu : l'orage, d'abord menaçant, et qui avait laissé échapper quelques éclats, l'orage, détourne par des incidents de discussion, s'était reforme compacte, et éclatait enhn. huit le ressentiment d'Alphonse contre Camille pour ce qu li avait soiiljerl au bal tout l'orgueil de Camille s'étaient reveilles, d'une part a 1 insulte l'aile à Césarine, de l'autre à la défense qu'en prenait Alphonse.

— Prenez garde, continua Alphonse, je puis tout vous permettre sur moi; mais tenez, croyez-moi, ne prononcez pas son nom.

Camille se prit à considérer son mari d'un aird'amére pitie.

— Oh' mon Dieu! repiit-elle d'un air de profonde indignation, c est donc là que vous en êtes venu ! Je l'avoue, quoique je sache peu ce que sont les erreurs d'un cœur égaré, j'en ai assez entendu parler pour les excuser. Il faut bien le croire, puisque tant de témoignages 1 attesteul : l'aniiuir pour un être méprisable est possible et jieut être sincère; je euiiiprends encore qu'un homme, en s'avouant intérieurement la honte de l'ubjet auquel il s'est voué, ne permette pas a d autres de dire tout hani ce qu'il pense tout bas : c'est une erreur de courage, d orgueil : je la comprends. Mais que ce respect ou ce silence qu'il a droit d imposer à tous il le demande à la femme qui, 'heureusement pour elle, na pas une heure de sa vie à desavouer; qu'il lui dise : — lu respecteras et honoreras celle qui anéantit ton bonheur, qui déshonore le nom que tu portes, qui le traine dans l'infamie où elle vit; mais c est nue folie qui passe toute idée'... Mais c'est donc cela, que tout a l'heure vous me donniez en souriant d'Iiorrible.s conseils que je commence à croire sincères. Il faut que mon infamie serve d excuse à la votre • il faut que j'aie un amant pour que vous puissiez avoir une maîtresse, cl plus je le choisirais bas, sans doute, plus vous me remercieriez de me mettre ainsi à votre niveau... Ah!... ah!... je ne savais pas encore tout ce qu'il y a d'indigne dans le cœur d un homme.

La solennité sévère et exaltée de Camille diminua les dispositions violentes de de Lubois, sans changer ses resolutions ; et, n':iyanl rien à répondre à ces puissantes accusations, il chercha secours dans un mépris dune autre nature.

— Que vous preniez un amant ou non, dit-il, peu m importe. ; mais j'en suis venu à ce point de trouver iusup|ioi table cette jalousie d'une

LE CONSEILLER D'ETAT

icmme que je n'aime plus, que je n'ai jamais aimée. Ces plaintes, ecs fris, ces réclamations, boursoutles d'un amoiii- qui me répugne, me pèsent à ce point que j'accepterai comme un bienfait tout moyen qui m'en débarrassera. Si votre austère vertu vous fait rougir de mes conseils, que votre résignation ni'empéelie de les renouveler à l'avenir. Taisez-vous, je ne veux pas supporter de vous ce que je ne souffrirais de personne.

— Oh! reprit Camille avec un mouvement de dédain, de personne! de personne, dites-vous? mais vous me croyez donc aveugle... mais cet homme dont je puis croire quelque bien, car vous en avez dit du mal, cet homme l'a insultée devant vous.

— Lui! s'écria Alphonse.

— Lui, devant vous; il lui a imposé silence d'un regard, il l'a fait obéir; et, si j'avais voulu accepter la silencieuse protection qu'il m'oftVait, ni elle ni vous n'eussiez osé m'insulter. Vous l'avez vu, cela, monsieur! et vous l'avez soutTert, et maintenant vous venez me demander, ù moi, le silence et le respect que vous n'obtenez pas même de la politesse commune ; vous venez ra'imposer, la pai'ole haute et le poing levé, ce que vous n'avez pas osé réclamer d'un homme qui vous cuirageait en face; vous voulez me l'imposer, à moi, parce que je suis une temme faible, une femme, et vous le savez bien, qui n'a ni père ni frère pour la défendre! Ah! c'est plus qu'infâme.... Oui... oui... vous êtes plus qu'un infâme, vous êtes un lâche.

La mortelle pâleur qui couvrit les traiis d'Alphonse à cette insulte, la contraction funeste de ses traits, semblèrent montrer qu'il était arrive à ce degré où l'on commet facilement un crime. Il faut le répéter : quelques siècles avant, un poignard eût pu être la réponse d'Alphonse à ce mot de Camille : dans un rang plus bas, des violences physiques l'eussent punie; les mœurs, les habitudes d'un monde élégant qui pardonne plulùl le crime que la brutalité, tout cela prévint les eflels immédiats de la rage d'Alphonse; mais il avait elé trop vivement outragé pour ne pas se venger; il prit la main de C;imille, et avec ce calme livide de la fureur à son plus haut point, il lui dit d'une voix basse et mal articulée :

— Vous venez de prononcer un mot qui nous sépare à jamais 1

Il sortit aussitôt de la chambre de Camille et alla s'enfermer dans la sienne.

Quand un auteur crée des personnages, il est moins ditlicite peutêtre qu'on ne le croit d'ordinaire de les rendre conséquents aux passions qu'il leur a préiHHs;mais lorsqu'au lieu de teiuer une œuvre d'imagination, il rassemble des souvenirs, rappelle des observations, raconte des faits qu'il a vus, redit des paroles qu'il a pu entendre', alors il faut qu'il cherche, pour sa propre satisfaction et pour celle de son lecteur, les principes de ces actes et de ces paroles, ^ous aurions trop d'objections à combattre si nous voulions réfuter toutes celles que chacun pourrait nous faire selon sa vie et son caractère. Combien de femmes douces et indulgentes, en qui la résignation est souvent une nature, se récrieront contre la hauteur, l'amertume, finexorabitiié de Camille! combien d'autres, frivoles, et qui préfèrent leurs plaisirs à leur amour, les trouveront sottement solennelles! condiicn d'autres encore, faibles et paresseuses, s'étonneront qu'on se donne tant de mal pour si peu de chose! combien de passionnément amoureuses ne comprendront pas qu'au milieu de toutes ces discussions violentes, il n'y ait pas un cri d'amour, un cri de prière, un de ces cris où une femme dit : Brisemoi, tue-moi, mais aime-moi I La réponse à toutes ces objectioi:s, c'est que Camille n'était aucune de ces femmes; c'est que Camille n'était ni frivole, ni faible, ni amoureuse ; c'est que, grave d'esprit et de cœur, elle avait pris la vie au sérieux : c'est qu'orpheline, elle s'était accoutumée à porter seule le poids de sa vie et à la défendre par une conduite irréprochable : c'est que, mariée vierge de cœur et presque enfant de beauté, elle avait cru ([ue tout ce qu'elle avait senti d'affeciion pour un homme jeune, aimable, estimé, était de l'amour, et qu'à l'heure où il eût fallu que ce fût de l'amour, pour devenir soumis, implorant et s'attacliaiit de toutes ses forces à l'objet qui lui échappait, il se trouva que ce n'était pas de l'amour.

Quant à Alphonse, qu'il ei'it aimé Camille, ou qu'il ne l'eût pas aimée, sa conduite s'explique par un mot : il en aimait une autre; bien plus, il aimait une femme indigne de cette préférence, il ne pouvait se le cacher, et Camille lui avait admirablement expliqué ses seuliments; elle avait touche juste la partie douloureuse et honteuse de cet amour. Que la conclusion de Camille fût vraie, qu'Alphonse fût un lâche parce qu'il n'osait torcer les autres au silence qu'il exigeait de sa femme, elle-même n'eût osé l'affirmer. C'était peutêtre moins une aflaire avec quelques railleurs que craignait Alphonse, qu'un ridicule, et par-dessus tout un ridicule inutile^ car eùt-il tué dix hommes en l'honneur de Cesarine, il savait mieux que personne qu'il ne lui établirait jamais une grande réputation de vertu, et (lu'il resterait toujours assez de gens pour témoigner personnellement de ses innombrables faiblesses.

Mais le mol de Camille, ce mot de lâche, lui avait révélé le nouveau jour sous lequel on pouvait considérer sa conduite, et il en était aussi épouvanté que furieux ; aussi toute celle nuit se passa-t-elle de son côté dans des mouvements désordonnés de colère et de désespoir. Sa haine, sa fureur contre Camille demeuraient seules inébranlables parmi toutes ses incertitudes. Oh ! elle l'avait cruellement blessé ; il

ne se sentait aucun pardon pour elle, aucun remords du malheur qu'il lui donnait : elle le lui avait trop bien rendu. Mais comment la punir?comment atteindre au sentiment qui faisait sa force pour le briser et le louler aux pieds? comment humilier son orgueil? car Alphonse comprenait que les douleurs de l'amour n'étaient pas de cette lutte; il y rêvait, il rongeait son cerveau pour y découvrir un moyen de jel(^r aussi à la face de Camille son mépris et un mépris mente; et alors il pensa sérieusement ou plutôt il accepta par colère la supposition qu'il avait faite par bravade et par raillerie.

— Oh! se disait-il, si elle devenait coupable! si elle manquait aussi à ses devoirs!

Ce n'était plus à ce moment l'homme qui combat pour se sauver cetait le vaincu qui, le corps suspendu sur l'abîme où il va tomber' s attache ù son vainqueur pour l'y entraîner avec lui. Ce fut de cette manière que se passa la nuit d'Alphonse. Camille eut d'autres douleurs a autres pensées ; elles ne pouvaient avoir un aussi vaste ehami) à parcourir que celles d'Alphonse. Rien n'elait changé dans son de-^espoirde la veille que la forme. La certitude de l'abandon d'Alphonse ne lavait pas étonnée; elle en avait la conviction ; elle avait même gagne a son expression nette et franche de n'avoir plus à jouer cette comédie fatigante de tous les jours, qui lui pesait odieusement.

— Nous vivions comme étrangers, se disait-elle, soit; le monde saura que j'ai tout appris, et que je dédaigne de m'en venaer.

Celte condition à sa résignation renfermait tout le c"aractère de Camille : pourvu que le monde lui rendit justice, cela lui suffisaitson cœur acceptait l'abandon, mais non son orgueil; c'était là l'écueiî ou devait se briser toute sage résolution.

— Vivons comme étrangers, avait-elle dit. Cette phrase, cette proposition eût satisfait Alphonse; et, à ce prix, peut-être il se fût condamne à ces formes extérieures de politesse qui suffisent à tant de lemmes.

jT.*'"'^, *l"6 tout le monde sache que j'ai tout appris, et que ie dédaigne de me venger, avait-elle ajouté.

Et voilà la condition qui était insupportable à .\lphon.se, condition qu 11 n accepterait jamais, à laquelle sa vanité eilt peut-être préféré le deshonneur de sa lemnie.

Dans le premier chapiu-e de ce livre, nous avons mené et raconté l'histoire de nos héros année par année, une phrase pour chacune, quelques pages pour toute une vie; maintenant nous la suivons minuteà minute de longues réflexions sur une pensée d'un moment. C'est que la vie est laite ainsi; c'e^t qu'elle a ses longs calmes où, renfermée entre les devoirs et les habitudes d'une existence posée, elle fuit comme le cours paisible d'un fleuve régulièrement dirigé dans 1^ parallèle de deux quais infranchissables ; c'est qu'il arrive des instants où elle a plus de tumulte en quelques heures qu'elle n'en a eu durant de nombreuses années, comme le fleuve bouillonne plus à un écueil de quelques pieds que dans les mille stades qu'il a déjà parcourus loursuiyons donc le récit de cette nuit; et, quelque étrange, quelque dissemblable que soit la scène qui suivit celle ipie nous" venons de rapporter, nous tenterons de la reproduire, pour montrer à nos lecteurs tout ce qu'il y a de singuliers sentiments dans le cœur de l homme.

Lorsque Camille se trouva seule, lorsqu'elle eut épuisé le cercle de réflexions pénibles qui absorbaient sa pensée, elle fut forcée de s'occuper des soins de sa personne. Toute l'explication qui venait de se passer avait eu lieu sans que Camille dépouillât un seul de ces vêtements étrangers auxquels elle n'était point accoutumée. La nuit était près de linir, et le bruit renaissant de la rue avait averti Camille que dans deux ou trois heures les domestiques seraient rentrés dans l'apiiarleiiient. Elle songea à se déshabiller, |)Our ne pas être retrouvée par sa temme de chambre dans ce costume de bal qu'elle avait gardé. Elle ne voulut pas s'exposer, non à des questions indiscrètes qu'on n'aurait osé lui adresser, mais à ces lamentations plus indiscrètes encore sur la fatigue que inadame devait éprouver de ne pas s'être couchée; surle regret de ne pas être restée pour déshabiller marfa(/ic; sur tous ces apitoiements respectueux où l'on fait intervenir son dévouement |iour madame ; démonstrations qu'on ne peut guère arrêter que par des réponses assez sèches pour qu'il s'ensuive, dans l'antichambre et à l'oflice, des conversations sans tin sur la mauvaise humeur de madame, qui ne s'est pas couchée, qui a eu une scène ■à\ecmonsieur, etc., etc., etc., sans oublier la circonstance de la pelisse de Cesarine, produite au grand conseil de la table de cuisine par le valet de pied.

C'est une vraie misère, c'est presque une douleur, que d'avoir à défendre sa vie contre cet espionnage intérieur qui initie les valets à des secrets qu'on ne confierait pas a son ami le plus intime. 11 existe deux espèces de personnes auxquelles, peut-être, ce qui va suivre paraîtra invraisemblable : c'est, d'un côté, celle où la domesticité se ■ mêle aisément à la famille, |iortion presque peuple de notre bourgeoisie où la servante est la seconde mère des enfanis et la confidente de la fortune du ménage; c'est, d'un autre côté, cette classe hautaine de la société aristocratique où les serviteurs, soit valets de chambre, soit valets de pied, soit cochers, gens de l'office ou des écuries, sont dans l'hôtel à litre d'animaux servants, et devant lesquels on dédaigne de se taire comme devant son chien ou son chat. A ces deux sortes de

iC,

liersonnes les craintes ou les scrupules de Camille parailronl inconcevables : celles d'en bas les appelleront hauteur, celles d en haut les

"TamXfp'af sfoosition et par sa nature, était dans cejuste milieu de mépriser un domestique pour conlident, et de le craindre coninie témoin. L'ordre donné la veille à la femme de chambre pouvait sienilier autre chose qu'une querelle, à condilion toulelois que le lendemain ne donnât pas un sens précis à cet ordre, ^ous disons longuement ces réflexions, i)arce qu'elles étaient celles de Camille, pendant, iiu'elle se tordait les bras pour dégrafer la ceinlure et le dos de sa robe, tandis qu'elle se déchirait les doigts pour arracher les épingles qui l'habillaienl.

Les femmes qui ont riiabitude de porter un corset savent combien il est impossible de se débarrasser seule d'une robe habillée. Camille, qui , outre cet obstacle ordinaire, avait rembarras d'un costume oriental, tout chargé de voiles, tout rajuste d'épingles par les soin.s d'Alicia, Camille faisait de vains etîorts pour se défaire de sa tuni que. Tout le monde a éprouvé, mais les femmes bien plus que nous, que, lorsqu'on est préoccupé de quelque vive espérance ou de quelque vive douleur, il ne se trouve rien au monde de plus irritant que ces misérables obstaclBs de toilette, qu'un gant qui se déchire, qu'une draperie qui se découd.

Cette irritation, Camille l'éprouvait , et beaucoup d'autres à sa place y auraient peut-être iuis fin avec une paire de ciseaux, et en coupant tout, robe, jupon, corset : mais autant valait snniier la femme dechaniliit' pour qu'elle vît que inonxii'in' s'était retiré dans son appartement sans daigner détacher une agrafe , lui surtout qui avait le mauvais antécédent , lorsqu'il était lier de la beauté de Camille , de s'occuper de sa toilette brin h brin, épingle à épingle, comme dit l'adolcs<',ente imagination de Chérubin : autant valait sonner la femme de chambre que de lui

LE CONSEILLER D'ÉTAT

faire relever, le lendemain, les lambeaux de ce coslume hache parles ciseaux, c'est-à-dire par la colère et l'abandon. Nous prenons beaucoup de temps à tous ces menus détuils, et nous en prenons moins que Camille qui s'épuisait en elïorts (hmloureux, et qui déjà, les doigts déchirés, tachait de sang sa blniulie tunique; enfin, désespérée, elle tomba sur une chaise en se demandant : — Que taire ?

L'idée d'avoir recours à son mari lui était plusieurs fois venue; mais, à chaque fois, elle l'avait rejeiée. Cette répulsion fut sans reflexion, tant qu'une espérance resUi à Camille de se déshabiller seule ; mais quand elle eut reconnu cette iiiip.issihiliie. elle pensi ;i laue ce qu'elle avait d'abord repoussé si vivement ; eiiliii elle liiul par li.iuver quelques excellentes raisons pour se décider à ce ipii d abord Un

■ivait iiaru si odieux. Qu'on nous pardonne de ne pas présenter louiours d'une manière apologétique les résolutions de notre Camille. Ce n'est pas notre faute si la nature est ainsi faite, que de bonne loi eiie iuee convenable ce qu'un instant avant elle jugeait impossible: toutefois, les raisons que se donnait Camille étaient bien spécieuses. — Notre division est un malheur, se disait-elle, un malheur dont je souffre seule peut-être, mais qu'il est inutile d'exposer a a risee de nos domestiques ; Alphonse m'aidera à l''^^"^";'^;^^^^^^,';;^"^!'^'!.»^!»:

griu, car il aurait à en souffrir : ne le voulùt-il pas pour moi , (|u'il le voudra pour lui.

Camille se leva après cette oraison mentale, et cependant elle s'arrêta presque aussitôt.

Etait-ce crainte d'abordei son mari, orgueil de lui aller demander un service, si petit qu'il lut ' Mais que craindre après ce qui s'était passe? mais ce service eu était aussi bien un poui lui que pour elle.

1 tait le Lulin presseutimeni de quelque nouvtlh Gculeur, d'un mal dont die n'avait pas d idée ' Nous ne savons, et Camille n'eilt pu dire elle-même ce que c était. Elle resta euioie une fois indécise a SI place. Ijilin, l lieuie qui sonna, le JOUI qui rougit de ses piemitisravonslapâle (larte dis bougies usées jusqu à leurs corolles dt ciistal, averlirent ( imille qu'il fallait se biur Llle quitta sa (Inmbre, et ouvrit celle d \lphonse sans frappei il ttait en robe de I hambit , assis à une t ilile ou il écrivait. H demeura immobile eu vovint entrer Camille ; l'I se hàla de parler I lur luévenir toute question irritée qui eût pu 1 irriter elle-même.

— Mcuisicur, lui ditelle luuidement, il ma ete impossible de me deshibiller;sansdoutc, vous ne voulez pas, plub que moi, que nos domestiques me retiouNtnt dans ce costume"' Vous supposez aiii ment la manière dont ils commente- 1 lient cette circonstance . cest pour prévenir des propos fâcheux que je n'ai pas craint de vous déranger.

De Lubois considéra sa femme avec attention : outre qu'elle lui parut avoir raison, il crut un moment que ce pouvait être un biais pour avoir occasion de l'apaiser, peut-être aussi un pas vers un rapprochement, ou du moins une espérance de ne pas laisser la discussion qu'ils ;ivaienl eue sur des termes aussi explicites de desaccord et presque de haine.

— Vous avez raison, lui répoiidit-il, je suis à vous, je vais vous suivre. . , ,.

— Oh ! mon Dieu, c'est inutile, dit Camille, quelques agrafes ù défaire, quelques épingles que je ne puis arracher... Je ne veux pas vous déranger.

— Non, dit Alphonse, je suis complètement i^ vous; mais permet-

{■•iiis.- Tyi>. ilL- V lioii.Uy-Liu(>rp,riieSl-Louis,46, an Jljivù.

lie Biémont cl Camizard. — Page -21.

LE CONSEILLER D'ÉTAT

tez-nioi d'achever quelques lignes qu'il faut que j'envoie ce malin. El, d'un geste qui n'avaU rien que de tiès-oidinaire, il lui fit signe qu'il allait la suivre. Camille se relira. Craint-il de me voir chez fui? .^e disait-elle: pense-t-il que j'eusse besoin de voir le format et le satiné du papier sur lequel il écrivait, pour deviner ù ((ui était adressée sa lettre? Mais qu'importe? chez moi ou chez lui, ce n'est plus chez nous. A peine Camille était- elle renlrée dans sa chambre, qu'Alphonse y arriva.

— Voyous, lui dit-il, que faut-il que je fasse?

Veuillez me donner quelques instructions pour un art que j'ai un peu oublié.

Camille se sentit venir le sarcasme à l.i bouche pour lui répondre que peut-être il ne l'avait pas oublié pour tout le monde ; mais sa résolution l'emporta sur sa nature mordante, et elle répondit doucement :

— D'abord ces deux agrafes qui tiennent la ceinture de ma robe, et celles qui la ferment dans le dos.

11 les défit.

— Je vous remercie, dit-elle.

Et, pendant qu'elle laissait tomber sa robe à ses pieds, Alphonse, qui était resté sur son idée, sur le souvenir de ce soin qu'autrefois il avait pris si souvent, Alphonse reprit :

— Il y a un an, Camille, il y a un an que je ne me suis trouvé dans votre chambre à pareille heure.

— Oui, monsieur, dit Camille en baissant les yeux, et frappée de cette circonstance, oui, un an.

Alphonse devint rêveur; il lui venait de singulières pensées du passé comparé au présent. Camille ne l'interrompit pas tout d'abord; mais comme elle sentait son embarras s'accroître, elle voulut abréger celle situation, et dit à Alphonse , doucement , Irès-doucement , assez doucement pour qu'il ne répondit rien de mal ou de brutal :

—Pardon, monsieur, tout n'est pas fini.

— Oli ! pardon pour moi-même , dit vivement Alphonse ; qu'y a-l-il encore?

— Ce jupon, c'est comme pour la robe.

Alphonse se mit en devoir de le détacher. Quand il avait défait la robe, il avait rencontré un fichu, un obstacle entre ses regards, ses niains, et les épaules blanches et pures de Camille. En dégrafant le jupon, il les vit et les effleura de ses niains; elles avaient cette fraîcheur de peau, privilège de la beauté chaste, et inconnue à la débauche dont le sang brûle jusqu'à l'épiderme.

— Vous avez froid, dit Alphonse que ce léger contact surprit d'abord.

— Non, dit simplement Camille; je vous remercie... je finirai moimême.

Et, pendant qu'il laissait tomber le jupon, comme était tombée la

Eulin la force lui manqua, et elle tomba évanouie. — Page 18.

robe, le regard d'Alphonse, qui au premier vêlement, avait paivouru la chambre pour se rappeler qu'il n'y avait pas pénéli'é depuis un an, le regard d Alphonse se posa et s'arrêta sur cette beauté dévoilée de Camille, pour se souvenir encore que c'était une des femmes les plus merveilleusement belles qui existassent, et que celle femme était la sienne. Peut-être en lui-même fit-il quelque comparaison ; peut-être s'élonna-t-il presque de voir demeurer à leur place ces formes admirablement profilées, et qui ne se dégrafaient pas avec la robe et le jupon, comme il lui arrivait peut-être de le voir ailleurs. A ce moment, Alphonse pensait, il pensait beaucoup ; Camille, embarrassée, ne savait que dire ; elle n'osait le renvoyer, 'elle ne voulait pas lui en demander davantage ; elle essaya de faire comme si elle ne s'apei'cevait de rien. A force de se tordre les bras en arriére,elleélait parvenue à saisir le bout du lacet, et le dénouait tant bien que mal.

— Laissez, laissez, lui dit Alphonse en s'en emparant, j'aurai plus lût fini.

Ce mot semblait dire qu'Alphonse allait raliidement délacer le corset, comme il avait détaché les agrafes, et cependant ce fut avec une lenteur si manifeste qu'il défaisait chacun des œillels , que Camille comprit qu'il se passait en lui quelque chose d'extraordinaire; elle eût voulu le savoir, et le deviner sur sa physionomie ; mais il était difficile do se retourner, peu convenable de montrer de l'impatience, ou de refuser des soins réclames dans une sitigulière position , parce qu'ils n'étaient pas assez adroitement donnés. Elle demeurait immobile, confuse, tandis qu'Alphonse continuait; enfin elle se hasarda de regarder dans la glace qui était devant elle. Mais, au moment où, malgré le rempart qu'elle-même faisait à Alphonse, elle allait apercevoir son visage en se penchant un peu de côté, elli> sentit un baiser s'appuyer sur ses épaules.

Pourquoi ne vit-elle pas le visage d'Alphonse avant l'instant qui précéda ce baiser? pourquoi ne vit-elle pas l'étrange expression de ses traits avant le moment où elle se retourna vivement, et où elle se trouva les yeux sur les yeux de son mari, dont le regard la fit rougir? Par un mouvement d'enfant, elle croisa ses bras sur son sein.

— Je te suis donc bien étranger? lui dit Alphonse en lui prenant la main.

Camille se recula plus honteuse qu'elle ne l'avait été de sa vie, rouge, les yeux baissés, triste, presque humiliée.

— 0 monsieur! dit-elle seulement d'une voix où l'amertume pénétrait à peine à travers sa prière, d'un ton où la douleur se montra par

LF. CUNSI;!1.LE11 UT.ÏAT.

(|uelqucs larmes qui s'airiHorcnt comme des perles de rosée sur la noire corolle de ses loiit;s cils baissés.

— Pardonnez-moi, lui dit Alphonse en la dévorant toujours du regard, c'est que vous êtes belle de la beauté des anges ; c'est qu'il faut croire à Dieu, quand on te voit, tant il y a de puissance et de grâces mei veilleuses en toi.

— Ne vous moquez point, dit Camille devenue timide et troublée, et à qui le ton sincère et pénétrant d'Alphonse ne permettait pas une défense forme et sévère; je sais trop, ajouta-t-elle avec un soupir, que je ne suis point belle, moi.

— Toi, dit Alphonse en se rapprochant vivement de sa femme ; toi... Ecoute, Camille, jamais nulle femme n'a possédé à une si rare perfection cette beauté suave et pure qui te pare ; jamais aucune, si tu eusses usé un moment de celte coquetterie qui double la beauté, n'eût aussi invinciblement enchaîné un homme à l'adorer toujours... — Il s'arrêta comme craiijnant de se laisser emporter trop loin. — Mais vous, ^outa-t-il avec un sourire empreint de regrets, vous n'êtes pas une femme comme les autres; oui, Camille, c'est votre défaut; et, sans doute, plus qu'une autre, vous avez le droit de l'avoir; mais enfin c'est votre défaut ; il semble que vous méprisiez ce qui rendrait tant d'autres femmes si fières et si fortes; vous seriez humiliée de devoir une part de l'admiration que vous inspirez à autre chose qu'à votre vertu.

— Monsieur, épargnez-moi, dit Camille, dont ce discours embarrassait les idées et le cœur, et qui ne trouvait point de réponse.

— Ahl sans doute, dit Alphonse en s'asseyaut comme un homme qui ne pense pas k sortir, ou qui oublie qu'il doit sortir, sans doute vous avez raison, c'est ainsi que cela devrait être, ce serait plus beau, plus noble, plus pur; mais l'homme est autrement fait, on se trompe toujours sur sa nature : il y en a qui la croient plus parfaite qu'elle n'est ; d'autres, plus méchante qu'elle n'a jamais éle. Que voulez- vous? reprit-il en se levant, et comme agité d'un sentiment dont il eût voulu être maître, et qui s'échappait malgré lui, on se trompe sur soimême; on croit qu'on aimera toujours, et l'on n'a jamais aimé; on croit qu'on n'aime plus, et on aime encore.

— Ce serait étrange, difCamille en s'enveloppant d'un lichu, et en s'asseyanl pour se déchausser, car elle en était réduite à faire quelque chose que ce fût, pour se donner une contenance.

— Cela n'en serait pas moins vrai, dit Alphonse vivement... et peut-être vrai pour vous et pour moi... pour vous qui avez cru m'aimer, pour moi qui ai cru...

Il n'acheva pas; Camille avait relevé la tête et regardait Alphonse fixement. Oh ! quel tissu de pensées presque insaisissables enveloppait en ce moment l'âme de Camille 1 Sa vertu humiliée du triomphe de sa beauté; son orgueil de beauté, ravi de l'empire qu'elle reprenait, de cet hommage si tendre, si soumis, près des violences de tout à l'heure ; sa crainte de se tromper, et de mal comprendre Alphonse, de donner trop de sens à ses paroles, ou de ne pas leur en donner assez; son bonheur qui semblait lui réapparaître comme une étoile propice après l'orage calmé; son doute même sur la conduite qu'elle avait suivie, sur l'indulgence qu'elle eût pu montrer : tous ces sentiments, toutes ces cordes vibraient à la fois dans son âme, et y produisaient un bruit confus où elle croyait entendre à la fois le mot : — Pardonne; et le mot : — Tremble! Dans ce délire, dans celte incertitude, le sens vrai, le sens de celle cruelle confusion de senliments, vint soudaine nient à ses lèvres.

— Al|ihonsel dit-elle d'une voix tremblante et faible, Alphonse, \ousme faites peur...

-Peur! roprit-il en tombant à genoux devant elle... peur! Oh 1 non... non ; tu peux me haïr, je t'en ai donné le droit; mais avoir pcurl... 0 Camille! tun'oublies donc rien, toi? lu es donc inexorable pour la folie d'un instant?... car c'était de la folie, cet emportement horrible qui m'a saisi... la folie ne te semble pas même excusable.

— Ahl lit Camille, je n'y pense plus, ce n'est pas cela.

— Qu'est-ce donc? dit Alphonse en s'emparant des mains de Camille et en appuyant sur ses genoux sa poitrine qui battait violemment. Mon crime? mon crime dont je suis moins coupable que tu ne penses? Un caprice que la vanité a fait durer plus d'une lieure, que la colère peut-être a rendu une vengeance? Oh 1 si c'est cela, tu as raison, je n'ai point d'excuse, je n'en puis avoir... Mais, reprit-il avec un accent profond, si c'est doute de la sincérité de mes paroles, si c'est défiance de ce que j'éprouve, oh ! alors, tu as lorl; si c'est méconnaissance de mon amour, tu as tort, Camille.

— Oh! iiour<iuoi m'en avez-vous faildunlcr? répondit Camille avec

un accent où parlait le regret de ce qui s'était passé et où le^ larmes arrivèrent malgré elle.

— Camille, reprit-il en enveloppant sa taille de ses bras, en parlant d'une voix haletante et entrecoupée, ja n'ose pas te dire que je t'aime, tu ne me croirais pas; mais laisse-moi te dire ce qui est vrai, et il importe peu que ce soit moi qui te le dise, car tu le sais... oui, Camille, tu es noble, tu es grande, tu es pure, tu es belle... Je puis bien te le dire, je puis bien le voir... Oh! laisse, laisse-moi te regarder, l'admirer...

Il s'ariéta un moment, et comme épouvanté de ce qu'il osait dire :

— Laisse-moi l'aimer.

— Vous!... m'aimer !'

— Oui, Camille, laisse-moi l'aimer, laisse-moi retrouver auprès de toi ces premiers temps où je cherchais tes yeux, où je n'osais toucher ta main, où je frissonnais à la voix... et puis un jour... dans bien luiiL;l('mps peut-être, tu nie rediras ce que tu m'as dit une fuis : Alplionse, je vous aime.

Et, tout en parlant ainsi, tout en offrant à Camille une sorte d'avenir pour l'éprouver et lui rendre son amour, s'il le méritait , Alphonse élreignait dans ses bras celte femme demi-nue, à qui il montrait l'honneur, le repos, le bonheur en séduction ; et elle se déballait faiblement, car Alphonse avait raison; elle n'avait aucune de ces ruses de coquetterie qui l'eussent sauvée, et par lesquelles les femmes sont si habiles à ne rien accepter sans rien refuser. Elle ne savait pas dire : Eh bien, nous verrons, un jour peut-être nous verrons. PourCamilh' il n'y avait que deux mots : Je vous crois et je vous pardonne; je m vous crois pas et je vous déteste. Cependant il l'avait presque aiiirée sur son sein... La force physique manquait à Camille pour résister ; elle se leva debout ; il était resté à genoux. Camille, le dominant ainsi et enveloppée de ses bras, lui passa la main sur le front et lui dit en le reculant d'elle pour mieux le voir :

— Alphonse... dis-tu vrai? m'aimes-lu encore?

— Ah! s'écria-t-il en se relevant et en la tenant embrassée, si je l'aime encore! Eh 1 qui ne t'aimerait? Mais tu es donc folle comme j'ai été fou... mais lu t'es donc oubliée aussi... mais tu n'as donc pas pensé quelquefois que tu ferais l'amour et le désir des anges, s'ils cxistaieut... mais lu ne l'es donc jamais vue?

Et, par une sorte de délire inconcevable, moitié force, moiiié ctonnemenl de Camille, il l'entraîna devant une glace qui descendait jusqu'au parquet.

— Regaide-toi, regarde-toi... lui dit-il; vois!

Il fil un geste comme pour toucher au dernier vêlement qu'elle portait; elle poussa un cri et se cacha dans ses bras; elle y frémissait.

— Ainsi tu me pardonnes? disait Alphonse.

— Oui.

— Ainsi tu m'aimes aussi?

— Oui...

— Ainsi tu es à moi encore?

Elle répondit en se caclianl plus avant dans ses bras :

— Oui.

Ce mot n'était pas arrivé à l'oreille d'Alphonse, qu'il se dégagea, la repoussa de lui, la tint à la distance de son bras c! la regarda avec des yeux dont l'expression n'a pas de nom. Camille devint pâle et froide sans savoir pourquoi. Alors il se prit à lui rire au visage d'un rire atrocement moqueur; puis, parmi ce rire sous lequel Camille demeurait terriliée :

— Oh ! oh ! la femme vertueuse, qui se laisse prendre aux flatteries dont rougirait une fille! Tu es à moi, n'est-ce pas?... Eh bien! moi, je neveux pas!

Et il sortit de la pièce en riant, de ce rire qui tintait aux oreilles de Camille... Elle était demeurée immobile à la place où il l'avait laissée, frappée au cœur d'un coup dont elle ne sentait pas toute la portée, mais qui la tuait. Enfin la force lui manqua, et elle tomba évanouie. Quant il Alphonse, il venait de venger le mot de lâche dont elle l'avait soulfieté.

Telle fut l'issue de ce conibat engagé au bal, et dont Camille avait tant espéré.

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