‹ Ouvrés illustréesChapitre 148 sur 157 · IX · texte numérisé non relu

IX

Durant le trajet de Mai.soMS au château de C..., je luttai vainement contre le sentiment pénible qui s'était emparé de moi. Certes, si j'avais pu croire à la sincérité de la position oij j'étais censée me trouver, j'aurais facilement écarté l'inquiétude qui me tourmentait.

Tant que je raisonnais dans celte hypothèse d'un mariage possible avec le comte de C..., je me trouvais plus que vengée de la perfidie de Viclof et de 1 impertinence de madame Dtl... Je dois dire même que ce mariage m'eût séduite, alors même qu'il n'eùl pas été pour moi un tiiomplie contre eux.

Personnellement, M. de C... ne me déplaisait point, et tous les avantages que lui donnail sa fortune, son nom, sa position, avantages dont une femme prend bien plus sa part que des agréments de l'esprit, de la beauté ou de la jeunesse de son mari ; tous ces avantages, dis-je, me parlaient bien haut en sa faveur.

Lorsque nons arrivâmes à son château, son aspect seigneurial, ses grands appartements boisés el d'une autre époque, ses vastes jardins, graves et séculaires, me cliarinèrent on ne peut plus, et je trouvai qu'ils seraient un magnifique cadre à une vie jeune el élégante.

C'est un contraste qui m'a loujotir? séduit que celui d'un enfant blanc et rose dans un vieux fauteuil gothique , ou d'une jeune fille frêle et gracieuse dans une large el lourde voilure armoriée. La tournure de tout ce qui m'entourait venait en aide à cette fantaisie de mon goût, et M. de C... lui-même, avec sa taille élevée et carrée, la gravité que sa figure empruntait à son âge, me semblait réaliser l'idéal que je me faisais du maître d'un pareil lieu.

Je mettais plus que de la bonne volonté à me représenter ces images; mais malgré la faculté que j'ai souvent trouvée eu moi de vivre dans une pensée , celle-là ne pouvait m'arriver complètement ; une défiance invincible semblait me tirer en arrière dès que je cherchais à m'aventurer dans la séduction de cet avenir, et il me semblait qu'une voix secrète me criait sans cesse :

M Prends garde; tout cela est un piège où lu trouveras le malheur. »

Je souffrais horriblement de cette lutte avec moi-même , tandis que mes sœurs semblaient vouloir me rendre ces lieux plus séduisants par la critique qu'elles en faisaient à leur manière..

Pour Cornélie, cela manquait de ce luxe voyant, que je déteste dans les constructions modernes; Lia ne leur trouvait point le charme d'intimité qui doit exister dans une maisonnette ombragée de saules pleureurs; et Sophie ne cessait de dire qu'il fallait brûler un boia terrible pour réchauffer ces grandes halles.

Cependant l'heure du dîner arriva, et, quels que soient les prodiges que peut produire l'argent, je compris parfaitement, à la macniliccnoe du service el à la splendeur délicate du dîner, que celte prétendue hospitalité improvisée avait été longuement préparée.

Celle circonstance, qui montrait combien notre rencontre avait été arrangée avec 11. de C..., pouvait s'expliquer facilement par les projet très légitimes attribués au comte par mon beau-père, el cependant celte circonstance me faisait encore peur.

Ce qui me frappait surtout, c'était l'emharras et el la surprise de ma mère. Elle n'avait donc pas été prévenue. J'avais été si mal accueillie par elle tontes les fois que je lui avais témoigné un soupçon contre .«on mari, que je n'eusse i)as osé lui dire franchement ce que j'éprouvais; mais je pensai arriver à mon but par un moyen détourné; el m'étanl approchée d'elle, je lui dis d'un air mvstérieux :

LES iQU4Tft|î ^qiJIJUS.

— Je ne suis point de l'avis de mes sœurs, et il me semble que je voudrais habiter toute ma vie un château comme celui-ci.

Ma mère me comprit plus que je ne m'y attendais, car elle me répondit à voix basse :

— Oui, mais quand on ne doit y passer qu'une heure ou deux on ferait mieux de n'y pas venir. Cette invitation me contrarie beaucoup. M. de G... nous croit beaucoup plus riches que nous ne le sommes, et quand viendra l'heure de lui dire la vérité, il se retirera, et tout cela n'aboutira qu'h t'avoir compromise ridiculement; car il faut bien que je le le dise , ce n'est pas loi qui lui feras oublier ses intérêts de fortune.

Je ne vis dans cette objection de ma mère qu'une preuve qu'elle connaissait et qu'elle approuvait les recherches de M. de C... Quant à l'obstacle qu'elle prévoyait, il ne me paraissait pas digne d'être raenlionné et je savais assez bon gré à mon beau-père d'avoir pensé que si je voulais m'en donner la peine, je les surmonterais aisément.

Je fus à peu près rassurée par ce peu de paroles et surtout par la crainte na'ive de ma mère.

C'était donc une affaire sérieuse; je le crus, et peul-êire y trouvé-je aussitôt un assez vif intérêt par la difficulté même qui s'offrait à moi. Il était dans ma naluie de résister à une chose qui se fût faite pour ainsi dire sans mon concours, et de vouloir participer à un succès qu'on semblait me croire incapable d'obtenir'.

Le dîner commença [iour moi sous cette nouvelle impression ; je me sentis plus légère, plus forte, et un sentim.ent de coquetterie s'empara de moi.

M. deC... avait offert à ma mère la place de la maîtresse de la maison, et Cornélie et moi nous étions chacune d'un côté de M. G...

Le comniencemenl du dîner fut assez froid; mais bientôt la conversation, quoique enfermée entre gens qui, se voyant tous les jours, n'avaient pas grand'chose à se dire, devint très animée.

Je remarquai dans cette occasion la supériorité réelle de Burac. Il voulut n)onlrer à M. de G... qu'il ne se croyait pas en dehors de sa sphère en se trouvant dans sa maison, et il réussit avec un tact et un goiit parfaits, tandis que M. Brugnon, M. Varnier et mon beaupère lui-même paraissaient m.al à l'aise dans ce luxe de service qui les entourait.

Cette nouvelle remarque ajouta un nouvel intérêt à ce qui se passait pour moi dans cette maison.

Je me souvins que Burac avait commencé par moi ses entreprises dans notre famille, que je l'avais repoussé comme un petit être suffisant, et je m'apercevais en ce moment que je l'avais jugé avec trop de prévention, que ma sœur Cornélie avait peut-être été plus avisée que moi en l'accueillant, et qu'il était bien capable de tenir un jour toutes les promesses qu'il lui avait faites. C'était pour ma sœur un triomphe qui m'humiliait. ( 11 faut que je dise tout.)

Mais ce triomphe, il demeurait toujours dans les chances d'un avenir éloigné et incertain , tandis que pour moi tout pouvait se réaliser en quelques jours. Toutes ces pensées, et je ne puis dire quelle sorte d'entraînement indépendant de ma volonté, m'emportèrent malgré moi. Je pris à la conversation plus de part que ce n'était ma coulunie.

M. Malabry m'applaudissait tout bas; Burac m'adressait de ces sourires complimenteurs qui ressemblaient à une félicitation, et M. de

G prenait des airs de bonheur qui lui allaient à merveille; on

s'animait sans faire attention, et je ne sais si c'est le résultat' des émotions que j'avais éprouvées et qui m'avaient singulièrement exaltée, ou l'enivrement du parfum des fleurs dont la salle était ornée, on la vivacité rapide de cet entretien, ou peut-être... mais je ne peux croire à une telle infamie; je ne sais enfin ce qui agissait ainsi sur moi, mais à plusieurs fois je me sentis prise d'une sorte de vertige.

Le sentiment de résistance en moi était endormi, j'étais dans une disposition bienveillante qui me faisait céder sans peine au mouvement de tout ce qui m'entourait.

J'aimais l'esprit de Burat, j'étais flattée des éloges de M. Malabry ■ les airs langoureux de Varnier m'amusaient au point que je les faisais remarquer à M. de G..., et j'étourdissais Brugnon par la facilité avec laquelle je pénétrais dans les ténèbres de sa métaphysique politique.

Le dîner venait de se terminer au milieu d'un entrain et d'un abandon, qui aujourd'hui me paraît inconcevable, M. Malabry m'avait dit tout bas en passant dans le salon :

«Madame la comtesse veut-elle prendre mon bras?» et j'avais trouvé cela très aimable, lorsque tout àcoupun domestique entre d'un air effaré, et immédiatement après lui Victor, qui arrive droit jusqu'à M. de G..., qui pâlit en le voyant, et sans doute l'eût écrasé s'il eût pu le faire.

M' Malabry parut anéanti, moi-même je trouvais gue jM. Victor

était d'une rare impertinence, et je fus peut-être plus mécontente qu'effrayée de son arrivée'. Il s'avança froidement vers M. de G..., et je remarquai à sa tenue la résolution d'un homme qui s'est dit : Tout le risque de ma démarche ne peut aboutir, en fin de compte, qu'à un duel avec l'un de ces hommes, et ce duel, je le désire. Lorsqu'il fut près du comte, il le salua cérémonieusement et lui dit :

— Je vous demande pardon, monsieur le comte, d'avoir insisté pour pénétrer jusqu'à vous, mais j'étais chargé de vous apporter une nouvelle qui ne souffrait aucun retard.

— Cela m'étonne, reprit le comte sèchement, je n'ai point d'alïaire pressée.

— Peut-être avcz-vous oublié celle-là, monsieur le comte, dit ironiquement Victor ; mais la personne qui avait été chez vous à Paris ayant appris que vous étiez à Maisons y est accourue. Je l'ai rencontrée après votre départ, et, comme cette nouvelle m'intéresse aussi, elle me l'a confiée et je me suis chargé de vous l'apporter, attendu qu'elle était forcée de retourner à Paris.

— De quoi s'agit-il enfin? dit le comte de G... qui avait peine à contenir sa colère.

Victor jeta un regard rapide autour de lui comme pour appeler l'attention de tout le monde, et il répondit en articulant ces mois avec intention :

— Il s'agit de ma graud'mère, monsieur, de votre femme, de madame la comtesse de G...

L'effet que devaient produire ces paroles avait été calculé par celui qui les prononçait; car il regarda encore autour de lui, et cette fois il semblait dire à tout le monde : « Auriez vous pu le croire?»

Mes sœurs ne me parurent rien comprendre à cela, pas plus que Brugnon et Varnier ; mais je n'essaierai pas de peindre la stupéfaction de ma mère et celle de Burac, l'expression do ressentiment implacable qui se monlj'a sur le visage de M. Malabry; mai.s, taudis qu'une affreuse clarté semblait tout à coup me montrer la vérité de ma position et le piège ignoble où j'avais été poussée, j'admirai encore le froid dédain avec lequel M. de G... entendit ces paroles; il était le seul maître de lui, et ne semblait pas s'apercevoir de nos divers sentiments; mais pendant que nous étions tous comme atterrés de ce que nous venions d'entendre, Sophie (il y a des insliucls uniques en ce monde,) Sophie s'écria soudainement :

— Quoi! monsieur Victor, madame la comtesse de C... est votre grand' mère?

Le comte avait résisté au côté grave et presque tragique de cette scène; mais le côté plaisant et burlesque surmonta sa fermeté, et il rougit de dépit à la naïve exclamation de Sophie; moi-même je ne pus m'empècher d'eu rire. Le comte reprit rapidement son assurance, et dit à Victor :

— Et qu'est-il arrivé à madame de G... qui vous a fait accourir en si grande hâte dans une maison où vous n'avez pas l'iiabiuide d'être reçu?

Victor sourit dédaigneusement et répliqua :

— Monsieur le comte oublie que j'y ai passé la fameuse journée de... Cette audacieuse allusion au mensonge par lequel M. de G., avait

sauvé Victor me parut aussi déshonorantepour l'un qne pour l'autre, et par un mouvement naturel, je me retirai pour ainsi dire derrière ma mère.

Le comte ne répondit que par un regard de mépris, et Victor continua.

— Ce que j'avais à vous dire de madame la comtesse ne s'adresse qu'à vous.

— Veuillez donc me suivre, monsieur, reprit le comte.

Victor passa dans une autre pièce. M. de G... s'excusa avec assez d'aisance de cette fâcheuse interruption, et il alla rejoindre Victor.

Ma mère regardait M. Malabry avec épouvante, et semblait craindre de l'interroger. En cette occasion, Burac fut le seul qui, malgré lous les vices d'improbilé dont on peut l'accuser, conserva un sentiment véritable de dignité; car il dit sévèrement à M. Malabry :

— Vous ignoriez donc que M. de C... fût marié?

~ Je ne le savais pas plus que vous, dit mon beau-père avec humeur.

Il fut évident pour moi qu'il mentait; et l'effroi, l'iiorreur que j'éprouvai furent tels, que je me sentis suffoquée, et je me serais évanouie, si des larmes que je ne pus contenir n'étaient venues me soulager.

Ma mère cherchait à me consoler en me disant tout bas :

— Je t'avais bien prévenue que c'était une chose impossible; il vaut encore mieux avoir été éclairée à temps.

Burac, que je n'avais jamais trouvé si bien pour moi , me prit la main et la serrant avec affection, il me dit :

LES QUATRE SŒURS

— Du courage, Géorgina; quand vous le voudrez vous trouverez un parli cent fois préférable.

Je ne répondis rien et je demandai à ma mère de partir sur-lechamp.

Elle dit à Brugnon de donner des ordres pour qu'on attelât, et M de C... reparut; il ne sembla point étonné de notre résolution, et nous annonça que les nouvelles qu'il venait de recevoir le forçaient à repartir à' l'instant même pour Paris. Le temps nécessaire aux appréls de notre départ fut assez pénible pour tout le monde. J'avais toutes les peines du monde à me remettre. Je me calmais un moment, ie retenais mes larmes, mais un regard jeté sur ma mère ou sur mes sœurs me rendait toute ma faiblesse, et je me remettais à pleurer silencieusement.

Murac me prit le bras, et m'enlraînanl doucement hors du salon, il me dit :

— Venez un moment, Géorgina, l'air vous fera du bien; nous monterons en voiture à la grille.

C'était véritablement le seul homme qui eût du bon sens. M. Malabry, confondu, atterré, se tenait dans un coin, les mains crispées et l'air presque hagard. Je trouvai Burac très bon de m'arracher à celle cruelle position, et je suivis avec lui l'avenue du château.

A peine fûmes-nous seuls, qu'il me dit :

— Je vous croyais plus forte, Géorgma... Qu'est-ce après tout? une espérance d'une heure que vous perdez.

— Oh! vous comprenez bien que ce n'est pas de cela que je pleure 1

— Mais de quoi donc?

— M. Malabry ne vous a-t-il pas instruit que M. le comte de C... recherchait ma main?

— Oui, dit Burac, il m'en a parlé, et j'avoue que j'ai partagé son espérance.

— Tenez , monsieur Burac , le ton dont vous avez demandé à M. Malabry s'il ignorait que M. de C... fût marié m'a donné de vous une meilleure opinion que je n'en ai jamais eu ; mais le ton de celte question m'a appris en même temps que vous étiez persuadé qu'il le savait.

— Je vous jure.... dit Burac en biaisant.

— Ne jurez pas; vous êtes sûr maintenant qu'il le savait, et alors diles-nioi pourquoi il m'a amenée ici? repris-je avec violence.

Burac leva les yeu.v au ciel, ne répondit pas , et, cherchant sans doute une réponse qui ne dit rien , il laissa échapper celle phrase bien plus cruelle que mes accusations ;

— Que voulez-vous, Géorgina? la misère rend les hommes fous.

— Oseriez-vous chercher h l'excuser?

— Non, sur mon honneur, non, me répondit Burac sincèremenl ; il a perdu la tête...

— Et vous ne pensez pas que je vais rester seule entre les mains de cet homme ?

— Je ne vous y laisserai pas, Géorgina, me dil vivement Burac ; vous viendrez chez moi. Vous ne m'aimez pas , je le sais , nous n'avons ni opinions ni sentiments analogues, mais vous êtes la sœur de Cornélie que j'aime, et qui dans quinze jours sera ma femme, je ne vous abandonnerai pas. Malabry m'a trompé comme vous ; car il n'aurait pas osé me confier une telle infamie, quoi que vous puissiez croire de moi...

11 s'arrêta un moment, puis il s'écria :

— Ah! si vous aviez voulu me comprendre!... Je me reculai de lui.

— Mais il est trop tard ; d'ailleurs Cornélie est bonne, et je la rendrai heureuse.

— Je le crois maintenant, lui dis-je.

— Je vous remercie, médit Burac; mais soyez calme, et surtout ne dite.? rien ni à votre mère qui ne vous croirait pas, ni à vos sœurs qui doivent ignorer de si honteux mystères.

Ces dernières paroles me rendirent triste sans pourtant me blesser.

Je n'étais donc plus une jeune fille pour Burac ; il croyait pouvoir parler avec moi de choses dont l'idée eût sans doute altéré la pure Ignorance de messœurs. Hélas I bien souvent j'avais trouvé une supériorité dans la hardiesse même de mes pensées; mais à ce moment je regrettai de n'être pas, comme elles, une fille obéissante et peutêtre aveugle, et je me demandai si ce n'avait pas été un malheur et peut-être un danger pour moi d'avoir vu mieux qu'elles l'indignité de celui qui nous servait de père.

. Je nie dis, et je le crois encore , que M. Malabry n'eût pas osé tenter contre une de mes sœurs ce qu'il eut l'infamie d'entreprendre contre moi.

Nous arrivâmes ainsi à la grille, où nous fûmes bientôt rejoints par ma mère et mes sœurs qui étaient montées en voiture dans la cour du château.

M. Malabry n'était pas avec elles; Burac s'en informa. Ma mère lui répondit d'un air fortalarmé qu'il devait revenir avec M. de C, et qu'elle redoutait une explication qui pouvait devenir dangereuse. Burac ne put s'empêcher de laisser échapper un sourire d'incrédulité dédaigneuse, rassura ma mère et me fit monter avec elle dans une calèche où il prit place , laissant Cornélie et mes deux autres sœurs escortées par M. Brugnon et M. Varnier.

Sansdoule, il voulut éviter une explication entre moi et ma mère, et, ce jour là, j'admirai dans Burac ce qui souvent m'avait déplu en lui lorsqu'il voulait détourner mon attention de quelque pensée sérieuse : c'était la facilité avec laquelle il parlait de choses indifl'érenles alors même qu'on ne lui répondait pas, et y mettait tant de persistance qu'il vous entraînait presque toujours en dehors de vos préoccupations.

C'est ce qui arriva pour ma mère , sinon pour moi ; et lorsque nous arrivâmes à Paris, elle semblait ne plus penser à ce qui s'était passé chez le comte de C...

Quant à moi, en remettant un peu d'ordre dans mes pensées, j'en étais nécessairement revenue à la démarche de Victor.

Comment l'avait-il faite, et pourquoi lavait-il faite? Etait-ce le hasard qui lui avait fourni cet étrange prétexte, ou bien lavait-il inventé? et puis revenait celte bizarre rencontre d'intérêts privés, qui faisait que la grand'mère de Victor était la femme du comte de C... Il y avait au fond de tout cela un mystère que je ne pouvais percer, mais il s'y trouvait aussi une crainte qui me revenait sans cesse à l'esprit.

Lorsque ma mère avait paru s'alarmer de ce que M. Malabry était resté seul avec le comte de G..., Burac avait montré qu'il n'avait aucune crainte d'une explication dangereuse entre eux ; mais j'étais bien assurée qu'il n'eût pas pensé de même si je lui avais témoigné la même crainte du résultat de l'entretien particulier qui avait lieu entre le comte et Victor.

Cela m'amenait naturellement à penser que Victor avait tout bravé pour me secourir, il savait donc à quel danger j'étais exnosée ! Cela me rappela le regard singulier çiue m'avait jeté madame deR..; j'avais donc été publiquement affichée.

A celle pensée, je frémissais de honte et de colère, et je rendais grâce à Victor, dont l'amour n'avait pas hésité ; mais Victor luimême n'élait-il pas avec madame Del..., et pouvais-je croire à cet amour?

Je me perdais dans ce dédale de pensées, de combinaisons, d'événements, et j'avoue qu'en ce moment Burac me parut la seule personne à qui je pusse me confier.

Aussi lui dis-je, lorsque nous arrivâmes à la maison :

— Quand vous reverrai-je?

— Demain, me répondit-il; soyez calme jusque-là , et observezvous dans tout ce que vous direz.

En me quittant il me prit la main et me la serra comme à un ami.

Il y a des jours fâcheux dans la vie où les petits désagréments les plus imprévus viennent se mêler aux plus grandes douleurs.

Lorsque nous fûmes dans notre appartement, par un sentiment de reconnaissance pour Burac je m'approchai de Cornélie. Elle me repoussa avec aigreur.

Les souvenirs de Burac pendant le diner, notre sortie en têle-àtête, le fait d'être monté avec moi dans la calèche de ma mère, tout cela lui avait paru étrange, et elle s'était prise d'une jalousie subite et courroucée contre moi.

Je ne compris rien à l'aigreur de son accueil. Je me retournai fort étonnée vers mes sœurs pendant qu'elle regagnait sa chambre, et je fus liés surprise d'entendre Lia me dire d'un air sentencieux:

— Agir ainsi envers une sœur, c'est manquer de délicatesse et de canir.

Je regardai Sophie, qui s'écria d'un air moins aigre, mais aussi indigné :

— Le fait est que la veille d'un mariage, si M. Brugnon s'était laissé prendre comme Burac à tes coquetteries , je le refuserais, dussé-je en mourir !

Sophie avait volé ce dernier mot à Lia; mais je n'entendis que cette accusation de coquetterie qui m'arrivait après tout ce que je venais de soufl'rir. et je me relirai solitairement dans ma chambre, anéantie et incapable de raisonner, de prendre un parli, de me rendre compte même de tout ce que j'éprouvais.

LES QUATRE SOEURS

Quand la fatigue de l'esprit et l'accablement du corps sont assez forts pourvous jeter dans un souimeil lourd, écrasant, où tout s'oublie et se perd, c'est un bienfait du ciel; mais j'étais dans cet état où je ne pouvais suivre une idée, tant j'étais brisée, et où cependant le sommeil ne m'envahissait pas assez complètement pour que tout ce qui s'était passé dans cette cruelle journée ne me revînt pas avec obsession.

J'avais la fièvre de l'esprit et du corps; et je passai une affreuse nuit, poursuivie d'étranges frayeurs, de rêves fantastiques: tantôt c'était Cornélie qui voulait me tuer, puis c'était Burac que j'aimais.

J'étais encore dans cet état de délire , lorsque je fus arrachée à cette souffrance insupportable par la femme de chambre qui m'éveilla eu me remettant une lettre que je pris machinalement et avant d'avoir eu le temps de réfléchir que cette fille était celle qui avait remis ma correspondance à M. Malabry.

Cette lettre, je la copie textuellement ; car je la possède encore.

Voici cette lettre:

« Un homme qui vous aime vous a confié le secret de ses frères. » En commettant celte trahison, il a prononcé son arrêt et le vôtre.

» La mort ne sera pour lui qu'un châtiment mérité , mais nous » détestons sa lâcheté qui nous a forcé à condamner une femme in- » nocente. C'est pour cela que nous avons résolu de vous offrir une » chance de vous sauver et de le sauver avec vous.

» Il faut un cœur héroïque pour la tenter: si vous vous sentez le » courage d'un grand sacrifice pour celui dont l'aveugle passion » vous a sacrifié le plus saint des devoirs, rendez-vous aujourd'hui » même à l'église Saint-Roch, vers huit heures du soir ; votre mère » voi sœurs et votre beau-père seront sortis.

« Tout ce qui se dit et se fait chez vous nous est connu, et une » indiscrétion, à qui que ce soit qu'elle s'adressât, serait le signal de » l'e.xécution de notre arrêt contre le coupable d'abord et contre » vous ensuite.

« Une voiture vous attendra au bout du passage d'Argenteuil.

» Montez-y en disant ce seul mot au cocher : Où vous savez, il

» vous conduira dans un endroit où l'on vous apprendra ce qu'il » faut faire pour votre salut. Demain, il ne serait plus temps. «

Cette lettre était sans signature, mais on y avait dessiné à la place un bonnet phrygien surmontant des poignards en croix.

Beaucoup d'hommes ont reçu des lettres remplies de pareilles menaces, et les plus braves ont pris le parti de les dénoncer à la police, mais tous ont hésité longtemps avant de braver cette vengeance occulte, qui semble pouvoir les atteindre jusque dans leur maison.

On peut aisément s'imaginer quelle dut être mon épouvante en recevant une pareille lettre.

Et cependant je puis le dire sans trop d'orgueil , cette épouvante n'était pas pour moi. Je m'étais endormie et réveillée dans cette cruelle disposition d'esprit où on laisse volontiers sa vie à qui veut la prendre, parce qu'on ne sait plus qu'en faire ni comment la défendre.

L'homme attaqué à l'improvisle, lorsqu'il peut s'acculer à un mur, a une sorte de resolution terrible et alerte pour son salut tant qu'il n'a ses ennemis que sur les flancs et en face de lui ; mais qu'un agresseur plus hardi parvienne à l'attaquer par derrière, et tout aussitôt la moitié de son courage et de sa force s'en vont et on peut alors l'achever presque impunément.

Je n'étais qu'une pauvre fille, et j'étais attaquée de toutes parts avec un acharnement qui m'avait tout à fait découragée.

Je ne puis expliquer cette pensée qu'en la disant comme ie l'éprouvai, car ce fut plutôt une sensation qu'une réflexion ; il me sembla que le danger de Victor fût un secours pour moi et me rendît une sorte d'énergie.

Ne vous semble-l-il pas que si, pendant une nuit obscure, vous étiez arrêté par des malfaiteurs, vous éprouveriez moins de terreur si vous entendiez une autre personne arrêtée à quelques pas de vous ?

Peut-être je me trompe, mais il me semble à moi que l'isolement dans le malheur doit vite mener au désespoir.

Je ne prétends pas raconter tout ce qui me passa dans l'esprit après la lecture de cette lettre. Je fus longtemps avant de ramener

à un enchaînement raisonnable toutes les circonstances de ce (jui m'arrivait ; mais enfin je parvins à me proposer cette cruelle probabilité :

Une seule personne au monde sait que Victor m'a confié les projets insensés et les affiliations de son parti; cette personne, c'est M. Malabry.

Si un autre que lui avait su ce secret, il ne l'aurait pas gardé jusqu'à ce jour, et lui-même ne s'en est sans doute servi qu'au moment où je venais de découvrir de sa part une indignité qui me donnait contre lui désarmes trop funestes.

Le fait de cette dénonciation, arrivée îi point le lendemain de la scène du château de C..., coïncidait trop bien avec cette dénonciation pour qu'il me fût permis d'avoir un doute à ce sujet.

Maintenant je me demandais comment M. Malabry avait pu arriver à cette dénonciation sans se compromettre lui-même.

Après avoir admis qu'il pouvait avoir des intelligences avec les meneurs en chef des sociétés secrètes, une autre hypothèse plus vraisemblable, et qui le mettait tout à fait en dehors de la question, m'apparut enfin.

M. Malabry avait supprimé des lettres que Victor m'avait adressées ; ces lettres, il les avait gardées; il lui avait donc suffi de les mettre sous pli, de les envoyer à l'un des chefs qu'elles nommaient peut-être, et elles devenaient une preuve irrécusable de la trahison de Victor, sans que même ceux qui avaient dû les recevoir pussent soupçonner par qui elles leur avaient été remises.

Qu'on se mette à ma place ; qu'on regarde dans ma position, de celte même place, et qu'on ose dire qu'un autre eût pu voir au delà de ces suppositions si simples et si faciles à expliquer.

Cependant ces suppositions qui me disaient comment le danger était venu ne m'indiquaient point comment je pouvais l'éviter.

Si, dans de pareils moments, ou avait un ami à consulter, je crois qu'il lui serait plus facile de vous offrir sa protection ou son dévouement qu'un avis sage et raisonnable.

Oui, je le dis à ma louange, je me défendis courageusement de toute prévention et de toute crainte puérile. Je me demandai si je ne devais pas avoir une explication avec .M. Malabry, sans cependant lui dire mes soupçons sur son compte; mais si ces soupçons étaient vrais, à quoi me servirait une pareille explication.

La vengeance qu'il avait sans doute voulu tirer de Victor ne devait peut-être pas m'alteindre dans ses prévisions ; mais pouvait-il l'arrêter après l'avoir si imprudemment excitée, et, voyant le terrible résultat de sa démarche, ne prétendrait-il pas avec d'autant plus de force y être parfaitement étranger ?

On peut voir que dans ce raisonnement je mettais de côté le mépris et 1 horreur que j'éprouvais contre M. Malabry et qui me disaient que tout ce que je ferais pour me rapprocher de lui deviendrait entre ses mains des armes contre moi.

Indépendamment de ces sentiments , je n'avais donc rien à espérer de ce côté. Pouvais-je m'adresser à ma mère? Mais n'était-elle pas encore plus impuissante que moi? D'un autre côté, ces hommes, qui poursuivaient jusqu'à moi leur secret trahi , n'iraient-ils pas jusqu à ma mère, s'ils savaient que je le lui eusse confié ?

Quelles alarmes ne serait-ce pas exciter en elle, et ne reviendraitelle pas encore à M. Malabry pour lui demander appui et protection ? Il ne me restait donc que Burac.

Mais, ici, presque toutes les mômes difficultés se présentaient.

Sans doute Burac voudrait et saurait mieux me protéger que Victor; mais de quelle façon? Ce ne pouvait être que par une intervention de la police, e't cette intervention , qui mettrait sans doute quelques hommes sous la main de la justice , n'y pourrait-elle pas aussi entraîner Victor , qui était aussi coupable envers le pou\oif qu'envers les siens.

El tout cela le sauverait-il et me sauverait-il ? Ne valait-il pas mieux ne demander et ne devoir qu'à moi ce salut qu'on m'offrait.

Je ne puis dire tout ce que j'imaginai durant deux heures que je déballis cette question avec moi-même ; mais à quel point et à quelque côté que je la prisse, j'arrivais toujours à celte cruelle et fatale conclusion, que le parti le plus sage était d'obéir.

Et maintenant que j'ai essayé de me justifier en montrant par quelles considérations mon esprit se détermina , je puis dire que mon orgueil, mon caractère, me portaient à prendre ce parti.

Il s'agissait, me disait-on, d'un grand sacrifice, d'un dévouement héroïque , et ces mots retentissaient en moi comme un appel à la réalisation de mes rêves.

L'homme qui a écrit celte lettre a été inspiré par un hasard bien funesle, ou bien il me connaissait parfaitement, et savait par quel appât on pouvait m'entraîner dans un piège.

11 était assez tard lorsque je me présentai chez ma mère, et je reçus immédiatement une sorte de confirmation de cette lettre.

LES QUATRE SŒUnS.

On m'annooM nue M. Vaniier avait déjà envoyé deux loges conli"iië«i pour ropéi-a ; c'éiail pour ma mère et mes sœurs une chari,ranlo alleiition de fiancf-, ce lut une nouvelle terreur pour moi. On me demanda si j'irais ; h tout iiasard je me fis malade, et je pus m'apcrcevoir que mon refus avait élé espère.

iMalLM'é tous mes soins, j-élais triste, soucieuse et si préoccupée, nue de temps h autre, il m'arrivait de laisser échapper tout haut lies exclamations .l'effroi et même des paroles plus signihcalives.

Ain-^i ic me demandais souvent quel pouvait être ce sacrifice que l'on attendait de moi. cl après m'êtrc vainement torture 1 miagmalion pour répondre h cette question , je m'ecriai dans un mouvement d'impatience:

— N'importe, j'irai... j'irai... — Où donc? me dit ma mère.

.le demeurai stupéfaite: ma sœur Sophie me sauva en disant tout de suite:

— Probablement à l'Opéra.

— C'est ce que je voulais dire, repris-je aussitôt.

— Vous aurez la bonté de nous dire vos intentions définitives , me dit ma mère d'un ton sec; car cis petites fantaisies brusques sont d'assez mauvais poùt.

Je me souviens que je regardai ma mère d'un air qui devait être bien désespéré , car elle vint aussitôt à moi et me dit avec sa touchante bonté: . . .

— Allons, Géorgina, j'ai oublié que lu étais malade ; je n ai pas voulu le faire du chagrin... Kh bien! si tu ciams de t ennuyer toute seule ce soir, je resterai avec toi. .

Par un mouvement plus rapide que la pensée , je tombai à genoux devant elle, je cachai ma tête dans les plis ne sa robe et je me mis à pleurer sans pouvoir prononcer une parole.

Ces larmes, si j'avais pu les expliquer, auraient dit à ma mère (lue je l'appelais à mon aide; mais elle n'y vit qu'une .'^orte de crise nerveuse, résultat de mon indisposition et de la scène de la veille.

Elle chercha à me consoler dans celte idée, et repoussa a mille lieues la confidence que je lui aurais peut-êlre faite si elle 1 eui sollicitée avec inquiétude.

Il n'y a rien qui blesse et offense le cœur de ceux qui soutirent comme de leur supposer une douleur qui est au-dessous de celles qu'ils subissent; ils se disent alors qu'on est incapable d apprécier leur chagrin , ils se taisent , abandonnés à eux-mêmes par leur propre faule et s'égarent ;i tout jamais.

Il est peut-être plus rcsullc de malheurs et de fautes de ces nnalentendus qui isolent deux cœurs prêts à se protéger et a s éclairer que des passions auxquelles le monde les allribue.

Je laissai parler ma mère sans l'écouler, et je rentrai en moimême dans celte pénible discussion de ce que j'avais a fane.

Burac, qui était pour ainsi dire de la maison, arriva bienlul après.

Je remarquai que Cornélie ne lui montra point 1 humeur qu elle

avait la veille baissé voir contre moi. , ,

Je m'imaginai que Burac l'avait rassurée en lui disant la vente

do ma situation et j'en fus encore plus malheureuse.

Je ne savais pas encore que mon beau-père s'était chargé du soin d'expliquer et d'excuser tout ce qui pouvait être bizarre en moi par un mot qui e.stplus en usage qu'on ne croit dans le monde : « 11 y a un grain de folie dans son fait. »

Je suis encore bien jeune ; je n'ai pénétré ni souvent ni bien av.ant dans les redoutables secrets des existences en apparence les plus communes ; mais je sais que cette accusation de vague folie est une o\cuscàbien des 'lâchetés et à bien des tyrannies. Burac cependant s'approcha bientôt de moi et me dil :

— Eh bien! que s'est-il passé? — Rien. — Quelle ligure fait BI. Malabry? — Je ne l'ai pas encore vu.

Burac baissa la voix et me dit:

— Je sais enfin le secret de la scène de M. Benoît.

J'écoutai Burac, supposant qu'il allait me raconter ce qui avait déterminé la démarche audacieuse de Victor. 11 me raconta qu'il avait seulement appris que M. de C..., alors à peine âge de \ingi-cmq ans, avait épousé, en 1812, madame Benoît, veuve d'un homme qui avait fait une immense fortune, grâce à des brevets de licence qui lui avaient été donnés par l'empereur.

Cette madame Benoît avait un fils qui s'élait brouillé avec sa mère pour s'être opposé à ce mariage; ce fils élait le père de Victor, demeuré orphelin de très bonne heure, car ce M. Benoit mourut à l'époque où les tristes prédictions qu'il avait faites h sa mère commençaient à se réaliser.

lîii effet, M. deC faisait servir à son amour des plaisirs l'immense fortu!ic de sa femme.

Ce fut d'abord dans le cœur de cdle-ri une jalousie oui la fit tourner en ridicule jiour un malheur qui semblait mérilé par son imprudence ; de la ilnnlour celtej ilousie passa aux scènes seandalnises et violentes qui parurent nou-seulemenl plus ridicuh's , mais plus odieuses.

Cette malheureuse femme, indignée de I appui que la conduite en apparence calme et convenable de son mari trouvait près Je ses amis, se laissa aller à des emportements contre eux que, par pitié, ils voulurent bien qualifier de folie.

Ce mot une fois lancé, il n'en fallut pas plus pour qu'une interdiction provoquée par 1\I. de C, fût prononcée, grAce aux nombreux témoignages qui l'appuyèrent.

En ce imips-lîi les journaux ne rendaient point compte de tous les procès qui s'agitaient devant les tribunaux.

Madame de C , confinée ci;ais une maison de santé sous son nom de Benoil disparut du monde. On crut faire une chose de bon goût pour la famille que de ne point parler de ce malheur domestique.

l,e bruit de la mort dp. madame de C... fut répandu, et depuis tant d'années cela s'était si bien oublié, que des gens qui connaissaient M. de C... depuis quinze ans le croyaient veuf.

Quant à l'événement auquel Victor avait fait allusion pour expliquer son arrivéechez le comte de C..., Burac n'en était pas instruit.

J'entendis assez mal tout ce que Burac me raconta à ce sujet ; car ce n'est pas ce que j'attendais de lui. Enfin , pressée par mon impatience d'apprendre quelque chose de Victor, je lui demaiiJai franchement ; il me répondit de même.

— Non ! je suis allé chez lui ce malin , et, d'après ce qu'on m'y a dit, il est parti de fort bonne heure pour ne revenir , m a-t-on dil, que dans quelques jours.

Ce départ déterminé si brusquement me parut se rattacher ;i la lellre menaçante que j'avais reçue moi-même , et je ne pus m'em^ pêcher de tressaillir. Burac me demanda ce que j'avais, et. maigre la détermination que je croyais avoir irrévocablement prise, il y avait en moi tant de doute, que j'étais prête à lui faire la confidence de ce qui m'arrivait, malgré toutes les raisons que je m étais données pour me taire, surtout vis-à-vis de lui ; mais un mot de Burac donna tout à coup un nouveau cours h mes idées.

— Du reste, me dit-il , si Victor veut être raisonnable, tout cela finira à merveille.

— Que voulez-vous dire? m'écriai-je.

— Après tout, me dit Burac, M. Benoît, malgré ses folies, a encore un assez beau reste de fortune; qu'il demande votre main à M. Malabry, je mecharged'obtenirleconsentcmenlde votre beau-pere.

Cette solution que Burac donnait à la mauvaise position où j'étais vis-à-vis de M. Malabry me parut surtout la meilleure à donner a la position équivoque dans laquelle je me trouvais près des amis politiques de 'Victor.

S'ils pouvaient craindre qu'une jeune fille, fort peu intéressée

à leur secret, le Irahil méchamment ou légèrement, ils pouvaient

être assurés ([u'ane femme garderait fidèlement celui de son mari.

Je sentais une joie si vive de cette espérance qui m'arrachait a

mes incertitudes, que j'en remerciai vivement M. Burac.

11 se trompa sur le sens de cette joie; il crut que je souriais de tout mon amour au bonheur d'être la femme de Victor; je n'avais |)as été si loin : je m'étais arrêtée au secours que cette idée apiwtait à ma situation présente.

Dès ce moment, je n'eus plus ni hésitation ni ihuile sur ce que je dev.ais faire, quoiqu'un dernier mot de Burac m'eût encore laissé une certaine appréhension dans l'esprit. Aux remerciements bien vifs que je lui adressai, il répondit après un moment de réQexion :

— Eh bien I si cela arrive, souvenez-vous que c'est moi qui vous aurai sauvée, et ne vous laissez aller à aucune résolution sansm'avoir consulté.

Il me quitta après ces paroles; je voulus les commenter, mais je ne pouvais détacher mou esprit de l'heureuse idée qui avait a|ilani selon moi tous les obstacles, et j'attendis avec impatience 1 heure désignée dans la lettre.

Dès que tout le monde fut parti , je m'habillai rapidement et je m'échappai de la maison, enveloppée dans un grand ch:\lc et h' visage couvert d'un voile, 'l'ont se passa comme la lettre me le disaitje trouvai la voiture à l'endroit désigné, je dis les paroles qui m'avaient été écrites, je montai dans la voiture et elle partit dans la direction des quais; elle allait avec une excessive lenteur, et d'abord je lunuaginais que c'était pour m« rassurer et ne point me faire craindre (lu'on voulût m'cntrainer malgré moi ; mais lorsque j'arrivai près tlii Jardin-des-Plantes et que je m'aperçus que la nuit était à peu près close, je sentis une vive frayeur, et si la voiture ne s'ctail arrêtée presque aussitôt au coin du boulevard de l'Hôpital , j aurais peutêtre renoncé à mon projet.

Toutes ces frayeurs d'enfant se mêlant k des rénexions exaltées, disaient peut-êlre mifux ce que je suis que toutes mes réfiexions.

On a l'ail de moi une femme en dehors de son sexe, on m'a depuis ce li'inps Irailée comme une faiiiiic fnrie. triste nom qui n'a élé qu'un iiréleMe à nn' faire subir, sous pi-éi'xte de ma supériorité, des douleurs iiu'nn l'ùl épargnées à une autre.

LES QUAîftÈ SCEl RS.

Au moment où la voilure s'anêfa , un homme se présenla à la portière, l'ouvril et me tendit la main pour descendre. Malgré l'obscurité, je pus voir cet homme qui ne cachait pas du tout son visage. J'avais trop d'intérêt à l'observer pour ne pas y mettre une attenlion toute particulière ; il portait de longs cheveux flottants, une barbe noire et loulTue, et avait des lunettes.

— Regardez-moi bien, dit-il, pour me reconnaître un jour si vous en aviez besoin. Quand nous tentons de telles entreprises, le sacrifice de notre liberté et de notre vie est fait d'avance. '\'ous avez dû juger, à la lenteur avec laquelle on vous a conduite ici, qu'on ne tenait pas à dépister des espions, si par hasard vous vous étiez fait suivre par des gens de la police.

Je lui jurai en tremblant qu'il n'en était rien.

— Vous avez bien fait, me dit-il d'une voix calme, car mon arrestation eût été le signal de la mort de Victor Benoît, qui maintenant est dans nos mains.

— C'est donc vous, lui dis-je, qui lui avez écrit la lettre qui la fait partir précipitamment ce matin?

— C'est nous, répondit cet homme avec calme, et Burac ne vous a pas trompé en vous disant qu'il n'avait pu le voir.

On comprend combien le souvenir de celle circonstance qui ne s'était passée qu'entre moi et Burac, dut m'étonner. Cela me donna nue idée effrayante des relations de ces hommes, et je supposai que Burac était peut être un de leurs affiliés secrets. A tout risque, je voulus essayer d'en savoir davantage.

— En ce cas, lui dis-je, vous ne devez pas ignorer la proposition qu'il m'a faite, relativement à M. Benoît?

Cet homme parut troublé et garda le silence ; nous marchions îéhtenient et l'un après l'autre. Il regarda autour de lui d'un aii- inquiet, et parut embarrassé de ce qu'il avait à me dire. Enfin il se remit et me dit :

— Je ne suis pas ici pour discuter les moyens qui doivent vous sauver ainsi que le traître Victor ; ces moyens doivent vous être révélés ailleurs.

— Où donc ? m'écriai-je.

— A Versailles, où il est maintenant, et où est assemblé le tribunal qui doit prononcer sur votre sort.

— A Versailles! mais je croyais...

Cet homme m'interrompît brusquement, en me disant :

— Si vous n'y êtes pas avant minuit, il aura cessé de vivre à cette heure. Vous le trouverez. Avenue de Paris, u"..., et cette voiture vous conduira.

— Mais c'est impossible, repris-je avec épouvante... Je ne puis... je n'oserai jamais.

— Alors, me dit cet homme d'une voix troublée, mais qu'il semblait vouloir rendre menaçante, la mort pour tous deux.

11 disparut aussitôt et je me trouvai seule sur ce boulevard désert.

Ceci est-il vrai,' y a t-il de pareils événements à noire époque, cela n'esl-il pas emprunté à quelque sombre roman anglais du siècle dernier?

Ces questions on se les fera sans doute , et peut-être les eussé-je failes moi-même si j'avais entendu ce récit quelques mois avant ce jour fatal. Mais à quoi me servirait de vouloir expliquer ce qui est resté inexplicable pour moi? Je n'invoque la réalité de ces événements que pour montrer comment je fut poussée à faire tout ce que je fis. Je ne puis dire ce qu'eût fait Un autre à ma place, et je suis assurée que toute femme que l'on consulterait à ce sujet répondrait pour sa défense qu'avant tout elle n'eût pas commis la première faute qui m'avait placée dans cette terrible situation.

Oh ! c'est là qu'est la sagesse, je l'ai appris cruellement ; c'est au point de départ : si j'avais été ce que je devais être, rien de cela ne fût arrivé.

Le mensonge est un labyrinthe où l'on est presque toujours perdu sans retour, du moment qu'on y fait un pas.

Quoi qu'il en soit, j'étais dans cette terrible perplexité, ou de laisser mourir Victor, ou d'entreprendre au milieu de la nuit ce funeste voyage. Je me sentais perdue, Ct je toe jetai en aveugle dans l'abirae • je remontai dans celte voiture et je criai : '

« A Versailles ! »

Les e'evaux partirent rapidement cl nous sortîmes de Paris par la barrière d'Enfer. On avait sans doute craint, en me faisant traverser Paris, qu'un remords ne me prît ou que je n'nisse pas le courage d'aller jusqu'au bout. Cette précaution était inutile ; j'étais

couchée dans la voilure dans un complet anéantissement. Je ne songeais ni à ce que j'allais faire, ni k ce qui m'attendait. Je me laissai emporter à une destinée invisible et h laquelle je m'abandonnais sans lutter. Je ne sais ni quelle roule nous suivîmes , ni quel temps nous mîmes à la parcourir ; ce ne fut que lorsque l'octroi arrèla notre voiture à Versailles , et m'avertit ainsi que nous étions arrivés, que j« repris mes sens, mes idées, mes terreurs. L'approche du danger qui me menaçait me rendit quelque courage : je ne voulais pas paraître comme une morte devant ce terrible tribunal qui m'attendait. Je me rerai.s, et lorsque la voiture s'arrêta de nouveau, je descendis avec fermeté. Je traversai la contre-allée, la porte s'ouvrit et j'entrai hardiment.

Une main saisit la mienne dans l'obscurité, et la voix de Victor me dit :

— Enfin, c'est vous ; ah ! je tremblais qu'il ne yous fût arrivé quel que accident.

Malgré toute ma résolution, j'étais trop troublée pour m'étonner de cet accueil. Victor me conduisit dans un petit salon éclairé.

— Je suis prête, lui dis-je avec fierté, m'imaginant que mes paroles devaient retentir à d'autres oreilles que les siennes.

Victor me regarda d'un air surpris qui me glaça, et je repris d'une voix assez haute :

— Eh bien I me voici ; où sont mes juges ?

— Que voulez-vous dire? répondit Victor alarmé et me considérant avec une inquiétude étonnée ; calmez-vous, Géorgina, calmezvous !

Un affreux pressentiment, un frison mortel, une de ces lueurs funestes qui vous épouvantent, tout cela sembla me frapper à la fois, je me rappelle que je tournai un moment sur moi-même, comme une folle, regardant de tous côtés , comme pour appeler ces terribles figures qui devaient prononcer ma mort; et alors, ne voyant rien que la stupéfaction de Victor, je m'écriai :

— Mais pourquoi donc suis-jc ici ?

— Mais, me dit Victor avec cette réserve effarouchée avec laquelle on parle à quelqu'un dont la raison s'en va, parce que vous l'avez voulu.

— Moi? lui dis-je en le regardant à mon tour avec effroi.

— Mais n'est-ce pas là ce que vous m'avez écrit ce matin ?

— Je vous ai écrit; lui dis-je.

Il chercha une lettre parmi d'autres papiers jetés sur une table; et moi , doutant de moi-même et de ce qui s'était passé, m'agitant comme dans un rêve pénible, je m'écriais à chaque instant ;

— Je vous ai écrit ? moi ! je vous ai écrit ?

— Voici celte lettre me dit-il.

— Je la regardai sans la voir, et il me la lut.

« Victor, disait-elle, attendez-moi cette nuit dans votre maison de » Versailles. Je me confie à votre honneur; vous Sicul pouvez me » sauver de l'abirae où on veut me conduire. «

— J'ai écrit cela! m'écriai-je en lui arrachant la lettre, et sans être bien sûre que ce ne fut pas la vérité... Mais vous voyez que ce n'est pas mon écriture !

— Il me regarda encore comme si j'étais folle, et me dit avec l'impalieuee d'un homme qui croit à une comédie :

— Mais alors pourquoi êles-vous venue?

C'en était trop, ma force y succomba ; je m'évanouis. Quand je revins. à moi, il faisait grand jour, et j'étais encore à Versailles. Un médecin était prêt de moi ; Victor l'aidait dans les soins qu'il me donnait. Je fus bien longtemps sans reprendre la pensée des événements de la veille ; peu à peu ils se représentèrent l\ mon esprit. Lorsque j'en eus la conscience, je fis un effort pour me soulever. Mais Victor me dit en me montrant un papier.

— Je sais ce qui vous a amenée, Géorgina.

C'était la fatale lettre qui m'avait été écrite que j'avais emportée, et qu'il avait trouvée sur moi.

— Qu'on me reconduise chez ma mère! m'écriai-je.

Victor voulut me dissuader, j'insistai ; le médecin m'ordonna de me calmer, je n'écoulai rien.

• — Eh bien ! me dit Victor, lisez ; c'est la réponse à une lettre que j'ai écrite ce malin à madame Malabry.

« Monsieur, ma maison et mon cœur sont à jamais fermés à la » fille indigne qui oublie ses devoirs. Prolégez-là maintenant, puis- » que c'est votre protection qu'elle a préférée à la mienne. »

Cette lettre était de M. Malabry. Le crime était accompli. J'étais perdue.

Innocente et perdue! Dieu, mon Dieu! vous le savez!

LES QUATRE SŒURS

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