‹ Ouvrés illustréesChapitre 147 sur 157 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Il paraît que l'espoir de vendre à madame Del... la maison de ma mère avait rassuré la prévoyante susccplihiliié de M. Malabry à notre égard ; car lorsqu'elle vint quelques jours après, il l'accueillit avec un empressement, une boime grâce, qui semblaient ne s'adresser qu'à la célèbre cantatrice, mais qui visaient au fond à lui faire payer le plus cher possible celte maison.

Mou beau-père sa\ail qu'elle s'en était engouée, et sans en connaître le molif ; il voulait e.xploiler cet engouement. 11 ne l'allribuait qu'au caractère bizarre et impérieux de ces sortes de femmes qui, lorsqu'elles veulent une chose, la veulent absolument ei à tout prix : j'avais deviné, moi, qu'elle avait attaché une sorte de vanité de cœur à la possession de cette maison, et probablement elle comptait en faire entre elle el Victor un souvenir et un lien.

Je voulus me retirer lorsqu'on l'annonça ; mais je n'en eus pas ie temps, et lorsqu'elle fut dans le salon elle s'empara si bien de moi, que je n'aurais pu m'éloigner sans impolitesse ou sans lui faire supposer que sa présence me troublait. Et pourtant je ne puis dire combien j'en souffrais, ftlais ce que je n'avais pas prévu , et ce qui fut sur le point de me faire éclater, c'est l'iuiperlinence avec laquelle celle femme disposa de moi. Aujourd'hui que je suis déjà loin de ces émotions, je sais qu'il n'y avait aucune malveillance pour moi dans ce qu'elle imposa, pour ainsi dire, à ma mère : mais j'éprouve je ne sais quelle honte el quel regret à l'idée que je fus assez craintive pour y céder.

Après quelques mots sur le prix de la maison, on parla d'aller la visiter, el ma mère, sur un signe de son mari, offrit à madame Del... de l'y accompagner. Cell'-ci accepta avec empressement, puis, avec cette grâce caressante et vaniteuse qui me choquait, elle ajouta en souriant :

— Vous êles si bonne, madame, de vous charger de ce soin, que je voudrais vous en épargner la partie la plus fatiganlo. Une maison cfirame la vôtre vaut sans doute beaucoup par elle-même ; mais elle doit aussi beaucoup devoir à ses enviions.

— Us sont charmants, répondit ma mère.

— • Je n'en doute pas; mais je voudrais en avoir une idée, et si je suis bien informée, je ne pourrai pas avoir de meilleur cicer(jnue pour les visiter que votre charmante fille, mademoiselle Géorgina.

— Pardon , madame , lui dis-je rapidement, je les connais fort mal, el...

— Je ne veux pourtant pas d'aulre guide que vous , reprit-elle en m'envoyant un regard d intelligence. Je n'ai pas été bien difficile sur les condilions, ajouta- i- elle en se tournant gracieusement vers ma mère; n'obtiendrai-je rien dans noire marché?

— Mais c'est une faveur pour Géorgina, s'empressa de répondre M. Malabry, et elle vous accompagnera.

— Je viendrai donc vous prendre demain dans ma voiture, dit madame Del... tandis que je me taisais rouge de colère. A demain, ma belle demoiselle ; ne serez -vous donc pas bien heureuse de dire adieu à ces lieux où vous laisserez tant de souvenirs ?

Tout ce que je pus faire ce fut de garder encore le silence ; car je sentais que, si je parlais, ce serait pour refuser avec mépris; mais à peine madame Del... eut -elle quitté le salon , que je m'écriai en pleurant :

— Non, certainement je n'irai pas, je n'accompagnerai pas celte femme.

— Qu'est-ce que c'est? dit M. Malabry en me regardant d'un air si ébalii, queje compris combien je devais paraître déraisonnable; aussi cherchai je un molif à mon refus, et je répondis :

— Parce que madame Del... est riche, elle s'imagine que tout le monde doit être à ses ordres. Il y a des gens à la maison pour la lui montrer.

— Vous oubliez que c'est un soin que votre mère veut bien prendre, me dit sévèrement M. Jlalabry.

Il avait raison, et je devais lui paraître encore plus ridiculement capricieuse que madame Del...; mais je ne m'obstinai pas moins dans mon refus, au point que ma mère elle-même , d'ordinaire si bonne, si indulgente, fut si blessée et si irritée de ma résistance, qu'elle me renvoya dans ma chambre où je me laissai aller à mes larmes, me trouvant la plus malheureuse et la plus lyrannisée des filles. ' '

Bien souvent depuis j'ai dii à mon caractère hautain et réservé des douleurs que j'attribuais aux autres et dont j'étais la première cause.

On fait tout pour cacher ce dont on souffre, et s'il arrive que quelqu'un vienne heurter un sentiment qu'on ne voudrait pas lui avouer, on l'accuse, comme s'il l'avait connu et l'avait volontairement blessé. Cependant mes larmes calmèrent sinon mon chagrin, du moins mon irrilation.

Je compris que j'avais dû blesser ma mère et que je lui devais une réparation. Je la retrouvai plus alarmée que fâchée, et dès le premier mol où je lui dis que je l'accompagnerais, elle me pardonna et m'offrit presque de me dispenser de cette obligation si elle m'était si pénible. Mais je me l'étais imposée comme une espècede cluiliment de ma révolte, et si ma mère s'y fût opposée, peut-être eussé-je mis autant d'obstination à le faire que j'en avais mis à le refuser.

Comme je l'ai dit, il n'y a pas toujours autant de caprice ni autant de déraison dans les élranges apparences de ces caractères; leur seul vice, c'est l'orgueil qui fait qu'ils veulent se mesurer euxmêmes leurs devoirs comme leurs exigences, el que personne n'élant dans leur secret, les uns paraissent aussi souvent injustes que les autres.

Une pensée était aussi venue à mon aide, c'était de me montrer si indifférente aux enthousiasmes que je prévoyais de la pari de madame Del..., que je la ferais repenlir de sou désir.

Nous [lartînies donc le lendemain malin, et je pris à tâche de paraître si gaie, si enfant, si folle, que ma mère en fut surprise et que madame Del... elle-même en sentit diminuer la joie romanesque qu'elle s'était promise dans celle visite. Pourlanl, comme je m'en aperçus bientôt, elle s'imagina que je n'essayais ainsi ma gaieté que pour cacher noire inlelligence , el elle espéra que la présence des lieux où s'était passée ma renconlre avec M. Viclor me remellrait dans les sentiments que j'avais dû éprouver.

Elle fil donc, avec une impalience mal déguisée, la visite de la maison, trouvant tout charmant, convenable el d'un goût parfait, et sitôt qu'elle le put, elle s'échappa de ma mère pour être seule avec moi. Mon parti était pris. Je me prêtai avec la plus grande docilité à ses signes, et nous partîmes ensemble.

— Enfin, s'écria-t-elle, nous voilà seules. Ah! vous allez tout me dire , tout me conter.

J'aurais pu, si j'avais voulu, m'élonner de ces paroles, demander avec la feinte naïveté qu'eût excusée ma jeunesse, quel iiilcrêt si vif elle pouvait prendre à ce qui était arrivé à Victor Benoit. Mais je craignais autant un mensonge habile auquel j'aurais été forcée d'avoir l'air de croire, qu'un aveu effronté qui m'eût fait rougir. Je la laissai donc dans l'incertitude de ce que je pouvais penser d'elle, et je la conduisis à l'endroit de la forêt où j'avais rencontré Victor.

Ohl que je devais déjà l'aimer, si j'en crois la haine que j'éprou-

y.'iis pour celle femme , el cimibieii celte haine était cruelle , puisiiuo je me sacriliai au besoin de la salislaire. Oui , c était un doux Sduveiiir demeuré daus mou cœui-, que celui de ma reucoiilre avec Viclor ; c'était le grand événement de ma vie, et je ne 1 abordais jamais sans une sorle de recueillement et de respect. Lli bien ce souvenir que j'aimais, dont j'avais vécu si longtemps, je 1 insultai, je le dégradai, je le rendis ridicule.

Caliste s'attendait à une confidence mystérieuse, poétique, passionnée, je lui fis un récit grotesque, dédaigneux, moqueur.

Arrivé à l'instant où je l'avais trouvé, je ne donnai pas à M. Vic- Uir l'aspect d'un brave proscrit, pas mémo celui d'un malfaiteur redunlaijle ; ce fut celui d'un pauvre garçon boutiquier, surpris en délit de chasse et battu par quelque garde ciiampêtre.

Lorsque je lui avais apporté à manger, ce n'était pas une faim douloureuse qui le torturait; ce bon jeune hcirame était presse d un excellent appétit. Rien n'était plus grotesque que son visage avec le chapeau que je lui avais apporté et qui ne lui allait pas. Enfin il s'était remis h fuir après avoir été dûment restauré, et je pensais ipic la peur qu.'il avait éprouvée le corrigerait pour longtemps de SCS espérances de révolulioniiaire.

Je blessai Caliste, et plus je la sentais souiTrir de l'impertinence de mon récit, plus je l'exagérais; mais bientôt elle parut y échapjier, et je perdis tout l'efl'ort que j'avais fait lorsqu'elle finit par me dire d'un air de pitié prolectrice :

— Vous êtes une fort aimable enfant, mademoiselle; mais un jour vous apprendrez pcut-ôlre que la vie est plus sérieuse que vous ne pensez.

Puis elle ajouta, comme si elle se parlait à elle-même :

— Pauvre Victor: il sera bien étonné quand je lui dirai cela.

La première partie de cette phrase m'avait avertie iiue je n'avais pas aileint mon but; la seconde m'apprit que j'en toucherais un auquel je n'avais pas songe. Cependant je ne voulus jias paraître ni accepter la leçon, ni m'inquiéter de ce que penserait M. Victor, et je répondis à madame Del...

— Je vous ai conté la chose comme je l'ai vue, madame.

— Soit, me dit-elle; voulez-vous rentrer?

J'étoulîais de colère et do douleur, el madame Del..., de son côlé, ne paraissait pas plus empressée de demeurer près de moi ; je dis doue :

— Pardon, madame ; mais, comme il est probable que c'est la dernière fois que je reviendrai dans ce paya, permettez-moi d'en pi(jfiler pour aller dire adieu à ma nourrice, qui demeure tout près d'ici.

— Faites, mademoiselle; je dirai à madame votre mère de ne pas s'alarmer de votre absence, et j'espère que vous nous amuserez du récit de votre visite.

En disant ces paroles, elle s'éloigna et rentra dans le parc.

LES QUATRE SŒURS

sais, sans comprendre la portée de cette parole imprudente, je m'écriai en reprenant :

— Et moi, monsieur, croyez-vous donc que je n'ai pas souffert?

Il me regarda avec une surprise pleine d'anxiété, et me dit doucement :

Oui , vous pleuriez tout à l'heure; mais de quoi pleuriez-vous

Je di-meurai un moment immobile, le cœur plein de haine, de fureur, ilhiiiniliation ; mais presque aussitôt le sentiment de ma ilieilciir l'emporta sur celui de ma faiblesse, et je tombai assise sur le |j(H-(l de ce même fossé où j'avais trouvé Victor, et mes larmes éelalèrent avec une violence que je ne cherchai point à contenir.

Au milieu de ces larmes, il me revenait encore des mouvements de liuiiie, cl je tressaillais en laissant échapper des mots entrecoupés, it je la maudissais, et le nom de Victor se luèlait aussi à ces malédictions.

Cependant j'essuyai mes larmes, je relevai ma tête et je me levai l)our me rendre chez ma nourrice, lorsqu'à deu.x pas de moi, à ce môme endroit où je l'avais vu si misérable, j'aperçus Victor debout devant moi, me considérant d'un air peut-être plus désesfiéré ([ue le jour où il succombait aux tortures de la faim. Je poussai un cri de terreur, et il me dit aussitôt avec un accent amer et triste ;

— Comment se fait il que le iiauvre boutiquier vous fasse toujours peur, qu'il ait été battu par un garde champêtre ou qu'il soit endimanché, comme vous diriez sans doute.

J'étais anéantie de surprise et de honte.

— Monsieur, lui dis-jecn balbutiant, que me voulez-vous?

Oh! rien, me dit-il en me saluant ; rien, pas un mol, pas une

réponse; vous m'avez déjà fait assez de mal I

Toute mon ilnie éclata malgré moi ; et sans savoir ce que je di-

donc ?

Je scnlis que je ne résisterais pas à une question faite de cette voix digne et triste qu'il avait, et je le saluai en lui disant :

— C'est mon secret, monsieur.

— Ecoutez-moi, me dit-il en ra'arrêtant; quand je vous ai rencontrée la première fois, j'ai jugé que vous étiez malheureuse, et depuis quelques jours que je sais qui vous êtes, j'en ai acijuis la certitude. Je suis revenu dans ce pays, j'ai découvert voire nourrice Catherine: elle m'a tout dit, et, malgré vos mépris pour celui que vous avez sauvé, je n'en tiendrai pas moins le serment que je lui ai fait, que je me suis fait, de vous protéger si vous le voulez.

— Et en quoi M. Victor Benoit peut-il me protéger ? lui dis-je avec dédain.

Il souffrit sans se révolter le ton de mépris que j'avais affecté, et il reprit froidement :

— Quelque peu que je sois, je connais des gens assez haut placés pour avertir M. Malabry que la tyrannie qu'il exerce sur vous mérite l'attention du monde, et il n'en faudrait peut-être pas davantage pour qu'il n'osât pas y persévérer.

— Surtout, lui répondis je du môme air dédaigneux, et poussée par un cruel besoin de rendre à cet homme un peu du mal qu'il m'avait fait, surtout si vous employez pour cette mission l'autorité et la parole du comte C...

Une fois dans ma vie, et par hasard, j'avais vu dans un spectacle un homme souffleté [lar un autre ; j'avais vu la pAleur livide qui s'était répandue sur son visage, le regard rouge de sang dont il avait mesuré son ennemi, et j'avais entendu cette voix aride et convulsive dont illui avait dit :

« A demain ! »

Et j'avais été si épouvantée de l'aspect de cet homme et du son de sa voix, que j'en étais demeurée tremblante pendant de longues heures.

Eh bien, ce que je venais de dire à Victor fut pour lui ce que cet outrage avait été pour cet homme : il pAlit de cette même pâleur, il me regarda de ce même regard ; mais la menace par où la fureur d'un autre avait pu éclater en face d'un homme s'arrêta sur les lèvres de Victor en face d'une femme, et, retombant sur son cœur, elle l'accabla tellement, qu'il chancela comme s'il allait tomber.

Jamais remords si cruel ne succéda si rapidement à un mauvais sentiment.

Je m'élançais jusqu'à lui en m'écriant :

— Oh! pardonnez-moi... pardonnez-moi... je ne savais pas ce que je disais... pardonnez-moi.

Il ne pouvait parler , et sa main, appuyée sur sa poitrine , semblait vouloir l'empêcher de se briser.

Je pris cette main, el je lui répétai, les larmes aux yeux :

— Pardonnez-moi, monsieur, pardonnez-moi.

Il me regarda alors longtemps et attentivement, el , surniùiitant enfin le désespoir et la honte qui l'oppressaient , il me dit :

— Mais, que vous ai-je donc fait?

— Oh I lui disje, troublée de repentir et de douleur aussi, je ne sais pas; tout cela m'a rendu folle.

Il me regarda avec un nouvel étonnement, et, une étrange pensée s'emparant de lui, il baissa la voix et me dit :

— Vous aurait-on fait un crime de votre pitié, et serait-ce votre bonheur perdu que vous pleuriez tout à l'heure, après l'avoir si cruellement vengé?

Je ne le compris pas tout d'abord, el je lui répondis :

— Du bonheur je n'en ai jamais eu, et ce qui s'est passé entre nous n'a été pour moi qu'un bon souvenir. Oh ! pourquoi l'avez-vou'î raconté à quelqu'un?

Je vis au regard de Victor qu'il cherchait le sens mystérieux de mes paroles, encore resté dans mon âme. Il y avait dans ce regard une espérance craintive, incertaine, comme un rayon du matin quand il essaie de pénétrer dans l'obscurité de la nuit; je me senti i fière de tenir si puissamment cuire mes mains le cœur de cet homme, d'avoir pu l'abattre jusqu'au désespoir el de l'avoir relevé si vile jusqu'à l'espérance.

— Po'urquùi je l'ai dit; me répondit-il en m'inlerrogeant presque à genouXj parce que j'avais emporté de notre renconire le souvenir d'une visiou céleste, pure, sainte, bonne, et que je voulais glorifier

LES QUATRE SŒURS

au moins devant quelqu'un celle qui m'avait sauvé ; parce que ma reconnaissance et mon respect ne pouvaient se taire.

— Alors, reprit-il en baissant les jeux : on dit cela à sa mère ou à sa sœur, et non pas...

Il baissa la tête devant moi et me dit d'une voix doucement émue :

— Pardonnez-moi , Géorgina ; vous avez raison, et je vous remercie maintenant du sanglant reproche que vous m'avez fait.

Je me sentis linnlense de l'avoir fait, et cependant je ne voulus pas le réir.icter, et Victor ajouta en se relevant :

— Oh ! ce n'est pas l'injure qui m'a éclairé, c'est le chagrin que vous avez éprouvé : c'est ce jugement d'un cœur innocent et pur qui m'averlii qu'il est temps de me délivrer de ces indignes liens.

.le m'étais laissé aller à la violence du sentiment qui me dominait, ce mol me rendit h ma position de jeune fille, et je me retirai en lui disant tristement :

— Je ne sais ce que vous voulez dire, monsieur, et je vous prie de viiuloir bien oublier les paroles qui ont pu m'échapper dans un moment de désordre.

Il était comme tout le monde; il ne savait pas tout ce qui se passait en moi, et devait juger aussi que j'étais une enfant bizarre et fantasque.

La manière dont il me considéra semblait me le dire. Je n'aurais pas \oulu lui laisser celte opinion de moi, et je ne savais comment la détruire ; car il se taisait, ayant repris son incertitude Je le saluai pour me retirer, il m'arrèla de nouveau.

— Vous êtes plus malheureuse que vous ne le dites, reprit-il; et rroyez-nioi, je mérite d'être votre ami ; dites-moi ce chagrin, je puis éclairer celui qui le cause, ajoula-t-il comme en revenant à sa pi-eniicre idée; car, je dois le croire, quelqu'un vous a fait un crime de votre pitié...

— Quelqu'un? lui dis-je.

— Oui, celui qui était avec vous ce soir-là.

Ce doute m'eût peut-être offensée en une autre occasion; à ce moment il me fit sourire.

— Mais je vous ai dit alors que j'étais seule : bien enfant, n'est-ce pas? bien ridicule de jouer ainsi et de causer avec un être imaginaire... Mais depuis six mois j'ai vieilli assjz vile pour savoir que j étais heureuse alors.

— Vous ne l'êtes donc plus?

— Peut être dans six mois trouverai-je que ma douleur d'aujourd hui est aussi frivole que mes amusements d'autrefois!

— Vous vous cachez de moi, me dit-il ; je le sens, vous vous défiez de mon cœur...

— Je n'ai aucun droit à m'occuper de ce qu'il peut être, lui dis-je en souriant.

Il réHécliit longtemps et finit par me dire :

— Je ne vous comprends pas ; vous êtes une âme singulière.

Je souris encore, je redevenais femme, je redevenais cruelle; je croyais sentir que Victor m'aimait, et comme je n'avais plus peur, je n'avais plus de pitié.

— Oli! oui! lui dis-je! bien singulière, qui se fait des bonheurs el des malheurs à elle toute seule. C'est aujourd'hui comme au jour oii je vous rencontrai, je vis avec moi.

— Et avec cet être imaginaire, à qui vous disiez de si douces

choses?

Cet être avait pris un nom, et c'était celui qui le portait qui m'adressait cette question, je le regardai en riant, je tenais son bonheur, sa joie dans ma main, je voulus continuer à jouer avec cet amour qui élait en lui comme en moi, et je lui dis :

— Peut-être : je suis fidèle.

— Heureux, bien heureux, reprit-il doucement, celui qui fera nailie à la réalité ces beaux lêves de votre âme!

— Peut-êlre, lui dis-je encore; car je suis exigeante et railleuse. Il iressaillit et me regarda pendant que je souriais avec une joie

indicible.

— Oh ! reprit-il tout à coup, vous me rendriez fou, si je vous écou- 'ais plus longtemps.

— Moi? dis-je en faisant l'étonnée.

— Oh! je le suis peut-êlre déjà, reprit-il, en croyant voir dans vos paroles un sens que vous ne comprenez peut-être pas.

— Peut-êlre, lui dis-je toujours.

Il devint sérieux, et demanda tout à coup :

— Quel âge avez-vous, mademoiselle ?

— Diy-sept ans, lui dis-je en riant.

— Enfant... belle et douce enfant, me dit-il gravement, qu'^ Dieu vous garde cette frivole et innocente légèreté.

— Vous me croyez bien légère?

— Je vous crois ce qu'on est h voire âge, ignorante de ce que d'autres peuvent soulfrir, et leur parlant un langage qui les trompe, sans que vous ayez intention de les tromper.

— Que vous ai-je donc dit?

Il ferma les yeux comme pour se recueillir, et sembla sur le point de me parler; mais il se tut et réfléchit encore longtemps, comme pour repasser devant lui toute la scène qui avait eu lieu entre nous; cela le mena au même douet qui le tourmentait, et il s'écria vivement.

— Oui ; cela est inconcevable I

— Quoi donc? lui dis-je.

— Voire cruauté contre moi, quand vous racontez notre rencontre, votre désespoir ensuite, voire mépris quand j'ai paru, votre pitié quand vous m'avez fait tant de mal, et maintenant votre raillerie. Jlai qui êtes-vous donc, et qu'avez-vous dans le cœur?

Les femmes ont toujours le tort de vouloir faire de l'esprit avec leur cœur, quelque cho.se en passe toujours malgré leur volonté : je voulus répondre un joli mot, et je dis à Victor :

— C'est que j'ai dans le cœur maintenant deux bons souvenirs au lieu d'un.

Il fut encore plus désorienté.

— Et quel est le second souvenir? me dit-il sans doute au hasard.

— Si je vous le disais, vous en parleriez peut-êlre à quelqu'un, lui répondis-je en souriant.

— Oh! s'écria-t-il alors, pourquoi me rappeler une faute dont vous vous êtes si cruellement vengée.

— Vous ne la commettriez donc plus?

— Non , mademoiselle , je vous le jure.

— C'est inutile de le jurer ; j'en suis certaine.

En ce moment j'entendis agiter la cloche de la maison qui m'appelait d'ordinaire , lorsque je restais dans la forêt.

— Oh! mon Dieu, m'écriai-je, rappelée tout à coup au souvenir de ma position ; et moi qui ai dit à madame Del... que j'allais chez ma nourrice, que vais-je faire?

— Vous lui direz que vous en arrivez.

— Mais vous, monsieur?

— Moi , me dit-il, qui sait si je la reverrai jamais ?

— Oh! ménagez-la , m'écriai-je avec terreur, ménagez ciliC femme; elle soupçonnerait la vériié, et peut-être devinerait-elle que vous m'aimez , elle se vengerait comme je me suis vengée.

J'étais bien loin de Victor, qu'il cherchait le sens de mes paroles.

Arrivée à la porte du parc , je vis ma mère et madame Del... qui venaient lentement.

Je me retournai comme après la course joyeuse où j'avais élé surprise par lui ; mais cette fois il y avait véritablement quelqu'un au bout de l'allée. Je lui envoyai aussi un adieu ; seulement cet adieu ne lui portait pas un baiser ï mais il lui portait mon amour, il le comprit.

On prétend que le bonheur rend cruel ; ce n'est pas vrai ; mais il absorbe toutes les autres facultés de sentir, il se renferme en soi et évite tout ce qui peut lui porter atteinte. C'esl en ce sens peulôUe qu'il doit sembler impitoyable, lorsque la douleur le sollicite et qu'il l'écarté de lui.

Mais je nie qu'il ait celte cruauté qui appartient si souvent au malheur, c'est de sortir volontairement de soi pour faire du mal à quelqu'un. Ce fut du moins ce que j'éprouvai vis-à-vis de madame Del... Pendant mon absence , elle avait à peu près terminé ses arrangements avec ma mère.

Soit que l'expérience qu'elle avait cru faire de ma sensibilité lui eiit prouvé que je ne valais pas la peine qu'on s'occupât de moi . soit que ma mère lui eût confié qu'elle me considérait comme un enfant bizarre, capricieux, et qui n'avait pas deux idées de suile, madame Del... m'abandonna à ma rêverie, et je n'eus aucune envie de la troubler dans la sienne, pendant laquelle elle recommençait, sans doute avec Victor, cette promenade qui avait si mal réussi avec moi. Quand nous nous séparâmes, elle étdil à mille lieues de me croire capable d'avoir une pensée sur ce qui pouvait se passer dans le cœur d'une femme . et probablement elle trouvait que le sorl avait été bien injuste d'accorder à une petite sotte comme moi loccasion de

LES QUATRE SOEURS

faire une action qui eût rendu fière toute autre plus digne d'en comprendre la portée.

Je demande pardon à M. Morland de m'arrêter si longtemps sur tous cps détails; mais ils sont nécessaires ponr qu il puisse aiiprecier sous son véritable jour la conduite que je dus tenir envers lui.

L'affaire de la maison de campagne se continua sans que j'eusse d'autres rapiiortsavec madame Del... que de la rencontrer trois ou quatre lois dans le salon de ma mère. Je faisais de mon mieux pour conlinuer mon rôle de niaise indifférente. Mais déjà Victor avait éveillé en elle certaines appréhensions.

Comme au jour de notre rencontre au bat, Calisle sentait s'échapper d'elle le cœur de son amant, et, comme alors, elle cherchait la rivale inconnue qui le lui arraihait.

L'air soucieux de madame Del... m'avait appris le secret de son inquiétude ; mais je me croyais ;i l'ahri de ses soupçons , sans tne douter qu'elle en savait peut-être plus que moi sur ce qui m'était arrivé à Champrosay. Elle avait visô-vis de moi une sorte de bonne grâce amicale, mais sans empressement, et, par conséquent si bien jouée que je lui fis plus d'ac cucil que je n'aur;ii dû. Elle ne me disait plus rien qui fît la moindre allusion à Victor , cl cependant je n'avais d'espoir d'apprendre quelque chose de lui que par elle. Je me croyais bien habile parce queje ne la lais sais rien voir à ce sujet ; Misérable habile té vis-^ vis d'une fera me qui me tenait dans sa main et qui rêvait contre moi la plus a-

boniinable vengeance

llélasi rien ne pouvait

mêla faire prévoir, et je devais nécessairement tomber dans le

piégcqu'on metendait

L'entlioiisiasmede ma

dame Del... pour Chara

prosay semblait singu

îièrernentdiminué; elle

traitait cette acquisition comme une affaiie,

et parvint à l'obtenir à

un prix raisonnable

Le jour de la signature du contrat, elle vint

prendre M. Malabry et

ma mère pour aller

chez le notaire, et comme je n'étais pas dans

le salon , elle pria ma

mère de me faire appeler. Je me rendis à cette invitation.

Madame Del... était pâle et visildemcnt changée ; elle s'approdia

gracieusement de moi et me dit avec un accent qui me loucha pri's([uc:

— Vous nesavez pcut-êlre pas, mademoiselle, qu'il est ordinaire, dans beaucouii de marchés, qu'on stipule ce qu'on appelle des éf ingles pour une personne qui n'y a point d'intérêt.

Caliste se tourna vers ma mère avec ce sourire caressant qui la rendait si séduisante.

— Vous avez oublié cet article, madame, mais moi je m'en suis souvenue. Mademoiselle Géorgina n'a pas été tout à fait étrangère à celte vente ; elle a bien voulu s'en occuper , et je vous demande la permission de lui offrir ce souvenir de la bonne grâce qu'elle y a mise.

En parlant ainsi, elle me lendit un petit nécessaire en écaille d'une assez mince valeur,.

Puis l'ayant examiné, elles crurent rae.sqiiinerie. -

— Je vous remercie, madame... lui dis-je avec embarras: je ne puis...

Vous voyez, madame, reinit madame Del... en ouvrant la

boite, et en la'monlranl à ma mère comme pour lui faire voir le peu d'importance de ce présent , vous voyez que je n'ai pas voulu être refusée... C'est si peu de chose que cela :i'a d'autre valeur qu un bon souvenir.

Ce présent me déplaisait , et ce dernier mot m'avait presque fait peur Mais sur un signe d'assentiment de ma mère, madame Del... s approcha de moi , et me mettant pour ainsi dire la boite entre les mains, elle dit tout haut:

— Je vous en prie.

Et tout bas :

— 11 vous en prie.

J'étais sous le regard de M. Malabry , je ne pouvais refuser sans impolilesse ou ridicule; je remerciai madame Del..., et je posai la boite sur une table, sans daigner la regarder.

Il fallait que je fusse bien enfant pour ne pas sentir que ces petites circonstances devaient être autant d'avertissements pour madame Del...

En effet , quel autre jeune fille à ma place eijt agi comme je le faisais , et moi-même eussé-je agi de même vis-à-vis de toute autre personne?

Dès queje fus seule, il me prit envie de briser ce nécessaire ; mais presque aussitôt mes sœurs arrivèrent , et ayant appris d'oij il me venait, elles commencèrent à m'en jiarler, d'abord avec une aigreur curieuse ; puis l'ayant examiné , elles crurent se venger en faisantressorlirsa mesquinerie. Je le leur abaiulonnai , jusqu'au moment où ma sœur Sophie, qui était encore plus curieuse que malveillante, et qui avait défait le nécessaire pièce à pièce, s'écria :

— Tiens, on dirait que ça remue dans le fond.'

A ce seul mot . je crus comprendre la destination mystérieuse de ce présent , et le reprenant vivement des mains de Sophie, je dis avec humeur:

— Il me semble que vous l'avez assez regardé, et que vous vous en êtes as sz moquées toutes trois ; mais il me plaittel qu il est et je vous prie de ne pas vous en occu|>er.

En parlant ainsi, je remettais tout en ordre dans le nécessaire. Mes sœurs qui avaient tout fait pour provoquer ce mouvement d'humeur, ne s'en étonnèrent pas, et ma sœur Cornélie dit eu riant :

— Cette pauvre Sophie est si maladroite qu'elle est capable d'avoir brisé ce charmant nécessaire.

Sophie eut la bonhomie de se défendre de l'accusation, et pendant que (;ornélic s'amusait ,à la quereller à ce sujet, j'emportai ce trésor dans ma chambre.

Je ne l'ouvris pas tout de suite; avant d'arriver jusqu'à ce double fond queje soupçonnais, j'avais pour ainsi dire besoin de me ra-

se venger en faisant ressortir sa -P. 24.

LES QUATRE SCEURS.

coniprà moi-même comment re secrelnire m elait adresse. Ce devait êlre Viclor qui lavail acheté ou plutôt .lui lavait fait fane;

c'était lui qui me l'envoyait, mais par quelles mams et par quel

moven?... Je n'en étais pas à trouver cela plaisant ; j'avais trop de sincérité

et de liauteur dans le cœur pour ne pas en souffrir ; mais j avais en

même temps trop d'amour pour ne pas eNCiiser \ ictor d avoir pris le

seul moven qu'il eût d'arriver jusqu'à moi. J'éprouvais un trouble exlrènie, et, ce qu'il y a de remarquable,

c'est que je n'avais pas le moindre doute que je trouverais un message de Victor au fond de celte boîte.

J'étais en face de ce misérable petit meuble comme si je m'étais

trouvéeau momenld'u-

ne entrevue solennelle

et arrêtée.

Enfin je me décidai

à l'ouvrir , j'arrivai au

double fond ; le secret

en était assez facile

pour qu'on eût pensé

à me le faire découvrir ; je le poussai , il

renfermait le papier

que j'attendais , et je

fus si heureuse de le

trouver que ce ne fut

qu'après lavoir lu que

je découvris une petite

plaque d'acier sur laquelle étaient gravées les dates de ma première et de ma dernière rencontre avec lui.

Ces dates devaient suffisamment me dire que ce présent me venait de Victor, car lui seul devait les connaître. Cette circonstance ne me frappa point alors, mais elle était une admirable précaution, inutile sans doute avec le billet que je trouvai, mais qui devait me déterminer à le lire si j'avais hésité , et qui témoignait de l'habileté de celle qui l'avait prise.

Quant au billet de Victor, ou plutôt au billet que je trouvai, je le transcris ici tout entier pour qu'on juge si je fus bien folle et bien légère de m'y laisser prendre.

Le voici :

« Mademoiselle , si » vous trouvez ce pa- » pier , c'est que vous » aurez compris que je » devais vouloir à tout » prix vous dire ce que » vous n'avez pu com- » prendre lorsque je

.. ous ai trouvée pour la seconde fois à ce même endroit ou vous » m'aviez sauvé : si vous trouvez ce papier , c'est que vous l'aurez » cherché; c'est que vous l'attendiez, Géorgina! Ne vous offensez » pas de celte conviction, elle ne vient pas de ma vanité, c'est un H sentiment plus grave ei plus sérieux qui me l'inspire.

» Géorgina, si l'homme doit compte de sa vie à ceux qui la lui » ont donnée, il en doit également compte à ceux qui la lui ont » conservée, et peut-être ceux là comme les autres éprouvent-ils le » désir de le connaître; on s'intéresse quelquefois à son bienfait » comme à son œuvre, et on ne voudrait voir déchoir ni l'un ni » l'autre. Ce sentiment, vous l'avez ressenti, je le sens à la honte » que j'éprouve d'un indigne lien.

» Eh bien! Géorgina, rassurez-vous; celui qui a pu épargner sa vie » lorsqu'il n'en devait compte qu'à lui-même, ne veut pas la laisser » dans une mauvaise voie, lorsque vous l'avez sanctifiée à ses yeux » en le sauvant.

» Quand vous lirez cette lettre, Géorgina, je ne serai déjà plus » l'esclave de cetie femme qui s'est perdue pour m'arracher à la » mort, par une infcàmie dont je deviendrais complice en l'accep'ant » plusloiiglemps. Ce sacrifice, vous le comprendrez, Géorgina, c'est » pour vous que j'aurai la force de l'accomplir.

» Mais me laisserez-vous à mon premier pas sans guide, sans ap- » pui, sans encouragement ; un mot de vous ne viendra-t-il pas me » crier: Courage! Ce mol écrit par vous serait plus fort que toutes » mes résolulions, plus puissant que ma volonté; si je le recvais, » ce mol, je ne douterais plus de l'avenir. Géorgina, au trouble qui » s'est emparé de moi la première fois que je vous ai vue, vous avez » diî deviner que je vous aimais, comme j'ai senti que vous aviez » gardé mon souvenir. Ne craignez rien de cet amour, il se tiendra

') aussi éloigné de vous » que vous le voudrez.

» Je ne vous demande » qu'un mot qui me » dise : Il y a quel- » qu'un qui vous sait » gré de votre noble » conduite, quelqu'un » qui se dit : J'ai sauvé » cet homme qui se fait » si hautement remar- » quer par ses Conci- » toyens. Vous ne pou- » vez me le refuser, ce » serait retirer le bien- » fait presque aussitôt » que vous l'avez ac- » cordé : car si vous » me refusez, ilm'im- » portera peu de per- » dre encore cette exis- » tence qui vous ap- )) parlient. Qu'en ferai- » je , en efifet, si elle » vous paraît si mépri- » sable que vous ne vou- » liez pas me dire que » vous vous y intéres- » sez. Ce que j'en fe- » rais de mieux alors, » ce serait de l'effacer )> de ce monde où je » suis orphelin , et où » je le serais encore » plus si celle qui est » devenue mon espé- » rance , ma famille , 1) mon honneur, se dé- » tournait de moi et » me repoussait. A bien- » tôt un mot de vous, » sinon adieu pour ja- 1) mais à vous et à tout.

» Victor Benoit. »

« P. S. La première » fois que vous sorti- » rez , laissez tomber » un billet de votre » main, il y aura quel- » qu'un près de vous » pour le ramasser. »

Oui, maintenant que

je la relis, je trouve

que j'ai été folle de

. me laisser prendre à cette lettre, d'y croire, de supposer que Victor

' eût pu et eut osé me l'écrire ; mais j'avais le cœur plein de lui , je

I lisais dans celte lettre tout ce que j'avais rêvé, tout ce qui sy irou-

vait peut être, mais avec des expressions d'une sechert-sse, dune

raideur qui eussent dû m'avertir. Et peut-être est-ce la ce qui

m'abusa le mieux ; peut être celle qui avait écrit cette lettre m avait

assez bien jusée pour savoir qu'elle me persuaderait mieux qu une

déclaration vulgairement passionnée. Je cherche encore aujourdhui

comment je me laissai tromper; mais ce qu'il y a de certain, c est

que je le fus, et que le lendemain je répondis ces lignes :

« Oui, monsieur, il y a un cœur qui s'intéresse à vous, il y a une » femme qui vous suivra dans votre carrière, non parce quelle » vous sauva dans ces fatales journées de... mais parce que quel- « que chose lui dit que v.-us serez un jour un homme distingue. » Courage donc! et n'oubliez aucune de vos promesses, pas même » celle de vous tenir éloigné de moi. »

Je laissai échapper ce papier, cet honame s'en empara et disparut. — P. 26.

LES QUATRE SOEURS

Ce billet, je l'écrivis sur-le-cliamp , il ne nie quilla pas jusqu'à l'heure où je sorlis. Je remarquai à nuire [lorle un homme qui nous suivait avec lanl dassiiluité, que je fus assurée que c était celui qui devait recevoir ma réponse.

Au ilélour d'une rue , pendant que ma mère et Lia marchaient devant moi, je laissai échapper ce papier, cet homme s'en empara et disparut.

Assurément c'était là une grave imprudence, une action coulialile ; mais, je |)uis le jurer aujourd'hui, quand je fis celte imprudente réponse, je croyais ne m'avancer jamais que jusqu'à rendroit où j'allais ce jour-lii.

.Mais pouripioi chercher à ce que je fis une explication qui ne peut me justifier, et ne saurait même satisfaire mon orgueil, en me moiilraiit ma faute romme Lien différente des fautes vulgaires de lanl d'auli-es filles? Non, ce jour-là, je le sens, je fus emportée par ci-lle vanilé qui veut compter pour quelque chose dans l'existence d'un aulre.

Sans doule j'aimais Victor; mais, je puis le dire, ce ne fut pas à ce scnliinent que je cédai, car mon amour n'a pas de pitié.

Si Victor m'avait en il :

» Je me tuerai si vous ne me répondez pas ! » je ne l'eusse peutôlre pas fait ; mais il me disait :

« Je serai digne de vous si vous le voulez. »

Jejui ré|>ondis. Je ne sais si l'on me comprendra; mais je dis fimèienicntcr que je suif, dût celte sincérité m'être imputée comme une faute de plus.

Oiiciqiius jours se passèrent sans que j'enlendisse parler de rien. Je savais si mal la vie, que j'attendais de Victor quelque chose d'éelal;ini dont je pusse m'attribuer la gloire, alors même qu'il ne me I offrirait pas.

Qu'était celle action ? je n'oserais l'avouer aujourd'hui , quoiqu à ce moment ma facile imagination m'en présentât beaucoup.

Il me semblait que l'exi.stence du monde, la gloire, la renommée, étaient à sa disposition, du moment qu'il avait mon amour pour récompense.

0 folie de l'orgueil ! que vous êtes plus décevantes que toutes les passions ensemble ! Cependant c'est ainsi que je pensais alors.

Qu'on juge donc quel dut être mon désappointement lorsqu'un soir on annonça M. Victor Benoît.

Ma mère parut surprise, mais Malabrj donna l'ordre qu'on le fit entrer dans son cabinet, et nous dit en s"'y rendant:

— 11 m'a fait demander un rendez-vous pour quelques arrangements relatifs aux paiement de Champrosay.

— 11 est donc toujours le conseil de madame Del...? dit ma mère, en prononçant ce mot conseil dp manière à lui donner un sens qm n'était que pour M. Malabry , mais que je compris très bien.

— Plus que jamais , répliqua mon beau-père en riant. Du reste madame Del... met beaucoup de probité dans ses relations avec eé monsieur; car s'il est vrai qu'elle ait achevé de le ruiner, comme on me l'a dit, il paraît qu'elle est décidée à le renricltir en l'épousant. '

Ai-je besoin de raconter toute la douleur, toute l'indignation dont cette nouvelle me remplit le cœur? Quelle colère, quelle humiliation, quels legrels j'éprouvai !

Personne au monde ne sait ce que c'est qu'une existence engagée secrètement dans une \ oie, pour ainsi dire publique, et dans laquelle chacun a le droit d'entrer.

.Si j'avais été la rivale de quelque jeune fille obscure et ignorée coninii' moi . il se fût trouvé bien peu d'occasions où son nom nroiionce fut venu me blesser ; mais tout ce que faisait la célèbre madame )el..., et non-seulement tout ce qu'elle faisait, mais tout ce qu'on Un supposait le désir de faire, appartenait de droit à la conversation générale et déjà j'en avais eu assez à souffrir; mais cette fois 1 atleinte fut encore plus violente , et je quittai le salon pour donner un libre cours non pas à mes larmes, mais à mon désespoir.

Je me sers de ce mol, parce qu'il renferme l'expression de toutes les douleurs dans leur plus grande intensité.

Ouf, je souffrais, mais à ce point où on ne pleure plus ; et ce dont le .souffrais surtout, c'était de l'impuissance qui nie lais.sait à la merci de cet homme sans que je pusse lui rendre ivut k mal qu'il

me faisait. Tout à coup il me vint une singulière pensée : je supposai que Victor, que j'avais si cruellement blessé, avait voulu se venger de moi. En effet, ne pouvait-il pas me dire maintenant :

« Allons, ma belle demoiselle, vous , si sévère et si cruelle, vous qui m'avez montré si ridicule, vous qui m'avez ravalé si bas , vous qui vous êtes fait le juge si impitoyable dune autre femme, modérez un peu cette grande fierté. .\ lapremière lettred'un jeunehomme, vous lui répondez, vous vous failes sa confidente, vous acceptez les sacrifices et les promesses qu'il vous fait. C'est aller plus vite peutêtre que celle dont vous dites tant de mal. »

Oui, il y eut un moment où je crus que ce n'était pas de la part de Victor une vulgaire trahison , mais une dure vengeance; et je dois l'avouer, cette pensée me consola. Je lui avais donc porté un coup terrible, puisqu'il voulait me le rendre ; sans doute à ce mcmenl j'étais battue ; mais je me sentais la force de me relever et je le voulus à l'instant même.

Au moment où Victor quitta le cabinet de mon beau-père, j'entendis que celui-ci lui disait qu'il désirait le présenter à madame Malabry, et je retournai intrépidement dans le salon. Il y était Jéjà lorsque je parus, il me salua à peine et ne parut faire nulle attention à moi ; ceci me confirma dans la pensée que j'avais eue.

Cependant, il faisait l'aimable et causait avec ma mère, avec M. Slalabry, de si bonne grâce, et avec tant de raison, de gaieté, que tout le monde paraissait ravi de lui, et que, lorsqu il se letira en demandant la permission de revenir, elle lui fut accordée avec un véritable empressement.

J'avais trop compté sur moi : durant une demi-heure qu'avait duré cette épreuve, je ne trouvai pas un mol pour l'atteindre, pour le blesser, j'étais furieuse contre moi-même.

Je n'écris pas un roman, je dis une histoire, qui est la mienne, et si elle est semée d'inconséquences et de choses peu convenables, c'est que je ne cherche pas h séduire, mais à me montrer telle que je suis; et si tout ce que j'ai déjà dit a suffi pour me faire connaître, on s'étonnera sans doute moins de la résolution soudaine que je pris. Tandis que Victor prenait congé de ma mère et de mes sœurs, je sortis et j'allai jusqu'à l'antichanibre où j'étais sûre que M. Malabry n'accompagnerait pas M. Victor, car il était occupé à une partie de wisth ; et, au moment où il passait, je l'arrêtai et je lui dis d'une voix tremblante d'émotion et de colère :

— Je suppose, monsieur, que maintenant que vous allez épouser madame Del... vous n'avez plus besoin de ma lettre pour me faire sentir mon impertinence ; j'espère donc que vous trouverez un moyen de me faire parvenir ce billet.

En parlant ainsi je lui tendais sa lettre. 11 la prit machinalement, tant il semblait stupéfait de ce que je lui disais ; il y porta les yeux, et son étonnement parut se changer en épouvante.

— Quoi! s'écria-l-il, cette lettre vous a été adressée et vous y avez répondu?...

— Vous le savez bien.

Il la froissa dans ses mains avec rage et s'écria :

— Ohl l'indigne! linfàme!

— Que voulez-vous dire?

— Cette lettre n'est pas de moi. Pensez-vous que j'eusse osé vous écrire'»'

— Mais de qui est-elle donc ?

— De qui?... me dit-il avec confusion.

Au moment j'entendis du bruit dans le salon ; je m'échappai rapidement et l'entendis quitter l'appartement.

Je n'avais pas eu besoin qu'il prononçât le nom de l'auteur de ce piège misérable; je l'avais lu dans la rougeur de Victor. Depuis quelque temps ma vie se passait dans des émotions si .soudaines, si vives et si imprévues, qu'à mesure que je l'écris, les termes me manquent pour eu exprimer toutes les émotions. J'ai parlé de cet effioi qui me prit la première fois que je rencontrai Victor, de l'éblouissement qui m'aveugla quand je le reconnus au bal, de mon emportement quand on me proposa d'accompagner madame Del... à Champrosay, de mon désappointement quand j'appris le nom de celui (|ui occupait depuis si longtemps ma pensée, et je cherche vainement des mots assez forts pour dire la terreur . la hou e , la colère qui s'emparèrent de moi à celle nouvelle terrible.

Comme je l'aviis supposé quelque moments avant, j'éiais à la merci de madame Del... ; mais j'y étais par ma faute; car de tout ce que je venais d'entendre, ce qui me peignait surtout le cœur, c'est ce mot de Victor :

« Je n'aurais pas osé vous écrire. »

Il me respectait donc plus que je ne m'étais respeclée moimême.

Puis, quand j'eus épuisé cette pensée douloureuse el humilianle. il me fallut revenir au.x véritables inquiétudes de ma position, à ce

LES QUÂTHE SŒURS.

tourment, le plus cruel de tous, qui prévoit ui> danger sans pouvoir le parer, sans savoir ni coninienl, pur où, ni h nuelle heure il viendra. Mais pourquoi chercher à peindre ces cruelles angoisses? N'en ai-je pas soulTerl de plus cruelles depuis ce temps, et ce récit n'at-il pas encore assez de nouvelles douleurs à raconter!

Une seule pensée me soutenait encore , c'était celle de Victor; mais combien le sentiment avec lequel je me rattachais à lui était différent de celui qui nie dominait quelques heures avant cette révélation : combien ce sentiment, si honteux, si impérieux, était devenu soumis et timide I Je n'étais plus son guide et son espoir, c'était lui qui était mon espérance et mon salut.

J'atleudais le lendemain dans une anxiété cruelle.

Le lendemain, Victor revint et me rendit tristement ma lettre.

Je n'appris pas alors comment il la reprit ; je l'ai appris plus tard, à l'heure oii on aime déjà assez un homme de toutes les fautes qu'il vous a l'ail commettre pour qu'on lui pardonne toutes celles dont il est coupable,

Plus de six mois étaient écoulés depuis le jour où Victor m'avait rendu ma lettre, et je croyais celte imprudence réparée et cet événement perdu dans un mystère impénétrable.

Victor était devenu, sinon un ami de la maison, du moins un de ses habitués les plus assidus ; nos entretiens étaient rares et rapides dans un monde où tant de regards nous surveillaient ; mais une correspondance secrète nous disait mieux l'un à l'autre tout ce que nous avions senti et tout ce que notre cœur avait pensé.

Peut-être niourrai-je bientôt dans cette terre d'exil où je souffre; mais dusse je vivre encore de longues années, je sens que, pendant ces six mois, j'ai reçu tout le bonheur que le surt a départi à ma vie. J'étais innocente encore et j'aimais déjà. Je vivais dans le cœur d'un autre qui remplissait le mien, sans que j'eusse à rougir devant ma mère, qui m'eût pardonnée si elle eût su la vérité; car toutes ses lellres, elles ne disaient que de bonnes et seciètes espérances de part et d'autre , et si elles renfermaient des rêves politiques impossibles de la part de Victor, ce n'est pas à mes yeux qu'ils pouvaient paraître coupables.

Tous les jours je me levais avec l'espoir de le voir, espoir assez souvent trompé pour perdre de son uniformité; tous les soirs je m'endormais heureuse de l'avoir vu , et quelquefois assez alarmée de ce qu'il avait été charmant à d'autres yeux que les miens , pour être plus heureuse encore le lendemain lorsqu'il me rassurait par un regard.

Les lettres que nous échangions ainsi, nous les remettions, lui et moi, à une domestique qui me donnait chaque matin celles de Victor, et à qui j'avais donné les miennes dans la journée.

Nous étions si imprudents l'un et l'autre, ou plutôt la haine prévoyante qui veillait sur non s était si habile , que nous n'avions pas un moment douté de la fidélité de cette fille; et cependant pas une des lettres de Victor ne m'était arrivée, pas une de mes réponses ne lui avait été remise sans avoir été lue avant par M. Malabry.

Dans ses lettres, où l'amour se mêlait à tout ce dont nous parlions, Victor me disait ce qu'il avait juré à d'autres de ne dire à personne au monde, et moi , fière de ses grands secrets, je l'aimais pour les dangers qu'il se préparait et parce qu'il me jugeait digne de me les confier comme à un homme. Je vais d'abord dire ce qui arriva , et j'expliquerai ensuite comment cela était arrivé.

Un soir, Victor, dont je n'avais pas reçu de lettre, s'approcha de moi et me dit à \oix basse :

— Eh bien ! qu'avez-vous résolu , et pourquoi ne pas m'avoir répondu?

— Mais je n'ai pas reçu de lettre, lui dis-je.

— Comment cela se fait-il? dit Victor d'un air fort alarmé.

— Prenez-gaide, on nous observe. Je vais le savoir.

Je quittai le salon pour interroger Joséphine, c'était la femme de chambre. Je rencontrai presque aussitôt M. Malabry, qui me dit froidement :

— Voici la lettre que vous cherchez.

Ce fut encore un de ces moments où je restai anéantie.

— Suivez-moi, me dit mon beau-père.

J'obéis.

— Ecrivez, me dit-il rapidement.

Mon obéissance avait été le résultat de ma surprise , plutôt que

ence qui m'épou- [ présence de votre

de la conscience de ma dépendance. Je me révoltai à celte sévère injonction de M. Malabry.

— Et que faut-il donc que j'écrive ?

— Ecrivez ceci :

« Joséphine vient de me remettre votre lettre. Consultez de » nouveau sur l'affaire dont vous me parlez avant que je prenne un » parti; il (lourra dépendre de celui que vous prendrez vous-même I) dans la grave circonstance où vous êtes. »

— Je n'écrirai pas cela, dis-je à M. Malabry.

— Ecrivez, me dit mon beau-père avec une violer vanta, écrivez, ou je rentre dans le salon, et là, en pr mère, de vos sœurs, des personnes qui s'y trouvent, je chasse M. Vie- j tor, je révèle votre conduite. |

J'écrivis sans savoir ce que je faisais, et mon beau-père remit ma lettre à Joséphine.

Je revins dans le salon, M. malabry me surveilla de si près, que je ne pus rien dire à Victor; et d'ailleurs il était si inquiet, qu'il quitta le salon presque aussitôt que j'y fus entrée , pour savoir ce que j'avais à lui apprendre de sa lettre.

Joséphine, h ce qu'il parait, lui remit la réponse qu'on venait de me dicter en s'excusant sur quelques obstacles qui l'avaient empêchée de me trouver seule et de me faire parvenir sa lettre, et il se retira.

Je me sentais à la merci de M. Malabry , et , par un instinct secret, je devinais que la lettre qu'il avait supprimée devait renfermer ce qu'il avait attendu avec tant de patience pour être maître de Victor et de moi.

Je rappelai tout mon courage, et je résolus d'avoir avec M. Malabry une explication décisive. Au moment de nous retirer, je m'approchai de lui et je la lui demandai ; il me regarda pardessus l'épaule avec un sourire de colère méprisante.

Pour la première fois alors j'éprouvais un regret qui souvent m'est bien revenu : c'est celui de n'être qu'une femme! c'est-à-diio d'être obligée de subir l'injure sans pouvoir se venger , ou si la colère vous emporte assez pour la renvoyer à celui qui vous l'adresse, l'entendre dire avec un ricanement dédaigneux .

« Vous êtes bien heureuse de n'être qu'une femme, sans cela je vous donnerais la leçon que vous méritez, b

D'un homme, quel qu'il soit, une pareille réponse est bien cruelle, mais quand on sent qu'elle part d'un cœur sans courage, quand on est sûr que cet homme baisserait les yeux et tremblerait s'il parlait à un autre homme , et qu'il faut accepter la forfanterie de son dédain et sa pitié pour noire impuissance, alors on maudit son sexe, sa soumission, et celle nob]e faiblesse qui, au dire des galanteries romanesques, fait noire force, lorsquelle n'est souvent qu'une occasion de rodomontades à certaines lâchetés.

Cependant ce soir-là je fus forcée de rentrer dans ma chambre sans rien savoir.

Le lendemain j'étais dénoncée à ma mère , j'étais une fille à moitié perdue vis-à-vis de laquelle il fallait employer la plus stricte se vérité pour prévenir de mauvais penchants, et je reçus l'ordre de rester chez moi et de ne pas paraître au salon.

Cet ordre me fut transmis par la fille qui m'avait trahie. Je ne vis ni M. Malabry ni ma mère ; et , le soir venu , je prévis que Victor allait revenir et qu'il remettrait à Joséphine une lettre qui sans doute le compromettrait davantage.

Au risque d'une esclandre publique ; je résolus de braver la défense de ma mère. Jem'élaisdéterminée sur celte idée que ce n'élait pas moi et Victor seulement qui nous trouvions compromis par la supercherie de M. Malabry, mais encore les intérêts de tout un parii.

Je pensais surtout que ce parti voudrait tirer vengeance de l'indiscrétion d'un de ses plus ardents adeptes, et qu'il fallait à tout prix avertir Victor de ce danger.

Je m'habillai, je quittai ma chambre, je me présentai le cœur irrité et tremblante. M. Malabry adressa à ma mère un regard qui semblait lui dire ;

« Vous voyez jusqu'où elle ose pousser la révolte. »

IMais on ne me dit rien, on ne me fit aucune observation. Je m'étais préparée à une scène, et j'étais accablée de celte indifférence apparente. La soirée se passa pour moi dans une attente continuelle. Victor ne parut point.

M. Malabry l'avait-il exclu de sa maison, et ne devais-je plus le revoir? mais"alors pourquoi me faire écrire la veille une lettre qui demandait une réponse? Je ne savais que faire. Je fus sur le point de prendre une do mes sœurs pour confidente , mais je sentais que je ne ferais que donner des armes à leur antipathie pour moi.

M. Malabry quitta le salon plusieurs fois. Malgré son grand aride dissimuler, je le vis d'abord rentrer désappointé et furieux. Aux regards irrites qu'il me jetait, je vis qu'il s'étonnait peut-être autant

LES QUATRE SCEURS.

que moi de l'absence de Victor , et qu'il supposait que j'avais trouvé liii tnoyei) de U; prévenir. Mais enfin , la dernière fois il reparut souriant moqiieusenicnt. tenant à ses mains une leltre qu'il balancail du Ijout des doigts et qu'il me montra d' loin ainsi qu'à ma mèie.

A ce moment, je devinai ce qui me fut appris plus tard, c'est (|uc José|diinc, que j'avais vainement cherchée dans l'appartement, avait dit à Victor ou que nous étions sorties; ou que nous ne recevions pas mais que j'attendais sa lettre avec impatience.

Je l'avoue, je fus saisie à cette pensée d'un tel mouvement de co 1ère, que je nie levai [iresque pour arracher violenimenl celte leltre des mains de M. Malahry : il rentra immédiatement chez lui , et exaspérée par mes craintes et la rage de mon impuissance , je le suivis, et, comme il allait fermer la porte de son cabinet, je le rejoignis et je lui dis vivement:

— Monsieur , je viens vous demander cette lettre.

Il me regarda avec cette même surprise dédaigneuse qu'il m'avait montrée la veille, et me dit du ton le plus arrogant:

— Qu'est-ce que c'est? A qui parlez-vous, mademoiselle?

— A vous, monsieur, lui dis-je avec hauteur; et je vous demande cette lettre.

M. Slalabry ferma la porte de son cabinet, en me disant:

— Vous êtes folle.

Si j'avais pu y réussir, j'aurais essayé de briser celle porte avec ma tète pour pénétrer jus(iu'à cet liomnie et lui arracher celte fatale leltre.

Je demeurai un moment immobile et furieuse, et enfin, dans ma colère, je me décidai à m'adri'sser h ma mère. J'allai au salon; je la priai de vouloir bien m'enlendre: mais il y avait quelques personnes étrangères, et elle me fit observer qu'il n'était pas convenable qu'elle s'absentât.

Tout me manquait, non comme appui, car à vrai dire je ne complais pas beaucoup sur la protection de ma mère; mais ce que je cherchais en ce moment, c'était quelqu'un à qui parler, à qui dire tout ce qui s'agitait en moi. Je l'eusse dit à M. Malabry avec les inveclives les plus insultantes ; je l'eusse dit à ma mère avec les plaintes les plus désespérées; mais j'avais besoin de répandre cette colère , cette douleur , et je ne trouvais personne. Je rentrai dans ma chambre, et à tout hasard je me mis à écrire à Victor. Sous l'empire de désespoir, j'écrivis la leltre la plus insensée qu'on puisse s'imaginer. J'accusais SI. Malabriy , j'accusais ma mère, je disais à Victor de m'arracher à leur tyrannie, je lui proposais de m'enfuir avec lui; que sais-je encore? Celte lettre était le résultat d'une heure d'exaspération, d'une heure de fièvre, et très souvent di'puis on me l'a reprochée comme l'expression réfléchie d'un mauvais naturel. Sur mon ànie , je le jure , il n'en était rien: un mol bienveillant, un pardon loyale! franc m'eût ramenée à l'obéissance, au devoir. M. Malabry procéda par la menace, la violence et l'insulte, et je préférai me perdre que de céder.

Mais il e=t temps que je revienne à l'instant où j'ai inlerrompu la pallie de ce récit qui regarde M. Morland.

Voici donc ce qui se passa :

Je fus surprise par M. Malabry pendant que j'écrivais cette lettre ; il s'en empara et s'en arma si bien vis-h-vis de ma mère, que je fus considérée jiar elle comme une fille dénaturée , et qu'elle permit à M. Malabry de disposer de moi comme il l'entendrait.

Cet homme me connaissait à merveille ; car il prit le parti le plus cruel vis-à vis de moi, ce futcelui d'un dédain et d'un silence absolu.

A tontes les questions que je lui fis sur ce qu'il avait résolu à mon égard , il me répondit froidement :

— Vous le verrez.

Huit jours, quinze jours , un mois se passèrent sans que mes larmes obtinssent d'autre réponse.

Quant a Vicior, il ne venait plus, et je ne savais comment on l'avait exclu de la maison. Rien ne me disait s'il faisait quelques ef forts pour arriver jusqu'à moi , ou s'il avait renoncé à notre amour. Je ne savais pas davantage quel motif on lui avait donné, et si un n'avait pas inventé un prétextequi put me rendre coupable à ses yeux.

J'étais enfin dans une si cruelle ignorance de mon sort, qne j'allai jusqu'à su|)plier M. tialabry, les larmes aux yeux, de me faire connaître sa volonté, de me dire si je devais renoncera Victor et ne

plus le revoir. Je lui dis que j'étais résignée h tous les sacr'fices pourvu ipi'il me voulût bien dire ceux qu'il m'imposait ; mais il me réponilit par une raillerie désespérante:

— De quoi vous plaignez-vous? En quoi êtes-vous une victime infortunée de la tyrannie de votre famille? Vous entretenez des correspondances secrètes avec un jeune homme; vos parents jugent à propos de l'interrompre; on ne vous en fait pas même un reproche, un vous épargne la honte d'avoir à en rougir devant vos sœurs; on continue à vous traiter absolument comme elles , on ne vous ileniande rien que de faire comme elles font, que de vouloir bien être modeste, retenue comme elles, et vous vous plaignez! Vous avez perdu la tête, Géorgina!

Tout cela était exactement vrai , tout cela raconté à un autre eût fait passer mon beau-père pour un homme d'une indulgence parfaite, et moi pour une fille aussi extravagante que coupable; mais il y avait en tout cela quelque chose de bas et de cruel que moi seule pouvais comprendre.

L'apparence pouvait tromper le monde, mais je sentais le malhonnête homme dans celte apologie du père de famille.

Depuis ce temps, la conduite de ,M. Malabry a justifié mes accusations ; mais alors peut-être n'avais-je pas le droit de les porter sur ce seul témoignage de mon cœur qui m'avertissait de sa déloyauté.

Quoi qu'il en soit, voilà comment se passa ma vie jusqu'à l'arrivée M. Burac et de ses amis.

J'avais placé mon espoir dans un événement inattendu et éloigné, de façon que j avais repris en apparence une tranquillité et une résignation sur laquelle ma mère s'était rassurée, et qui , sans abuser complètement M. Malabry, lui avait donné lieu de croire que je me tenais pour battue. Mais il se trompait, et loin de voir dans l'arrivée de ses nouveaux amis des auxiliaires aux mauvais projets dont je les soupçonnais, je n'y vis qu'une chance de les surprendre et de les déconcerter.

Comme je l'ai dit, on essaya de se débarrasser de moi en me destinant à l'alliance de l'un de ces trois prétendants; mais, soil qu'ils comprissent que leur recherche ne pouvait avoir de succès, soil que M. Malabry craignît mes indiscrétions, leur persécution fut de courte durée, et comme je l'ai dit aussi, ils se tournèrent du côléde mes sœurs.

Ce fut pendant ce temps que M. Darrieu me confia ce qu'il savait de mon beau-père, et comment il avait dévoré en luxe et en spéculations le produit de la maison de campagne de ma mère.

Si M. Darrieu m'avait dit alors toute la vérité, j'aurais expliqué bien vile le secret de la conduite de .M. .Malabry à mon égard ; mais soit qu'il eût regardé cette circonstance comme indifférente, soit qu'il n'eût pas jugé convenable de mêler le nom d'un tiers à cette confidence, il ne me dit point que c'était Victor qui l'avait prévenu de la mauvaise administration de M. Malabry.

J'aurais compris alors que ces lettres, si habilement supprimées, devaient m'apprendre ce que Victor avait révélé à M. Darrieu, et quoi qu'elles pussent contenir de compromettant pour Victor, elles devaient être une accusation si formelle contre M. Malabry, qu'il n'eût pas osé les produire pour perdre Victor comme il m'en avait menacée.

A mon sens, M. Malabry pouvait le perdre en le dénonçant à l'autorité, et je l'en croyais d'autant plus capable, que sa nouvelle association avec Burac me prouvait qu'il était descendu aux derniers expédients de l'intrigue.

Depuis longtemps je les épiais dans leurs moindres mots et dans la plus indifférente de leurs actions, et j'étais arrivée à la conviction de leur coupable intelligence contre la fortune de mes sœurs, lorsqu'arriva la scène que j'ai racontée , et où il me fut pour ainsi dire ordonné de plaire à .M. .Morland.

Cependant ce ne fut que ce jour-là qu'il formula nettement la menace de perdre Victor. Je me résolus donc à obéir ou plutôt à faire semblant d'obéir.

M. Morland me parut envoyé pour sauver mes sœurs aussi bien que moi-même. Il doit se rappeler la façon dont je m'y pris vis-àvis de lui pour appeler imm'Hliatement sa confiance; comment je lui rappelai le souvenir de notre père mouranl; comment j'osai pénétrer dans sa [iropre opinion sur le compte de M. .Malabry. et comment j'osai lui dire qu'on en voulait à sa fortune.

Probablement, à celle époque, M. Morland me trouva une fille bien osée, sinon bien mérhante, et il servit à merveille les combinaisons de M. Burac et de .M. Malabry. en prenant part à la prétendue opération des mines qu'ils avaient organisée.

Quand M. Morlaml revint chez ma mère, il ne me trouva point dans le salon ; quand il assista au mariage de mes sœurs, j'étais encore absente. Mon sort était déjà accompli à cette époipie, et je dois lui ,ippi endre ce qui m'a précipitée dans la cruelle position oùje me trouve aujourd'hui.

LES QUATRE SŒURS

Je n'accuse pas son indifférence îi mon égard, de la défiance qu'ont pu lui inspirer des avis si singulièrement donnés. Peut-être eussé-je mieux réussi en lui faisant un récit détaillé de ma position et de celle de mes sœurs; mais je n'en avais ni le temps ni l'occasion, j'ai fait de mon mieux ; et pourtant, si je n'ai pas réussi, je n'en accuse que moi.

Jusqu'à présent, je crois avoir parlé avec autant de sincérité de moi que des autres ; je mets ma dignité à coiiliiiuer de même, au momoiit (lù c'est mol qui fus peut-être la seule coupable, et sûrement la seule im| rudente.

.M. iMoiland n'oubliera pas que je lui ai demandé son appui pour me.» sœurs; que , pour obtenir cet appui, j'ai cru devoir lui raconter leur histoire, et qu'il ne pourra croire à ce que j'ai à lui révéler sur les malheurs qu'elles ont eu à subir que le jour où il verra que je ne crains pas de révéler ce qu'on peut me reprocher à moi-même.

yii.

Après avoir écrit les dernières pages que M. Morland vient de lire, je me suis arrêiée pour recueillir mes idées.

Ce qui me reste à lui raconter est si extraordinaire et lui paraîtra peut-être si impossible, que j'hésite à le lui dire.

Dans notre époque, où la vie de chacun est sous l'inspection de tout le monde, où tout se sait, s'écrit et se publie, on s'étonne encoi-e àja révélation de bien des mystères qu'un hasard, un crime, une délation, font tout à coup comparaître au grand jour. Quand ces mjsières se dévoilent devant les tribunaux, il faut bien qu'on y croie, garantis qu'ils sont par de nombreux témoins, par des preuves palpables, par des résultats funestes, et alors on déblatère conscienlieusement contre l'immoralité et la corruption de la société actuelle. Mais le lendemain de cette révélation authentique, si la victime de quelque odieuse insulte ose se plaindre, on crie à l'exagération, à la calomnie, au roman.

Quoi qu'il en puisse être de ce que j'ai à vous révéler ; quoiqu'on puisse croire que j'accuse pour m'absoudre, et que je présente comme une effroyable nécessité une faute vulgaire et qui attend toutes les imprudentes qui ont dévié de la ligne de leurs devoirs, je dirai la vérité, si affreuse et si incroyable qu'elle puisse être.

M. i\Ialabry, aidé de Burac, avait trompé M. Morland; l'affaire des mines était arrangée et le mariage de mes sœurs décidé; tout le monde rayonnait dans la maisoji; la fortune allait y revenir, et on calculait par avance les bénéfices énormes qu'on allait réaliser. Je n'éiais pas seulement indignée de tout ce qui se passait , j'en étais alarmée. Je ne sais par quel sentiment particulier je comprenais que toute friponnerie est une mau\aise affaire, et je [irévoyais autant la ruine de mes sœurs que la honte qui pouvait atteindre leurs maris. Ce n'est pas h elles que je pouvais faire partager ces craintes ; je m'armai de résolution et je me décidai à avoir à ce sujet une explication avec ma mère. Je ne la rap[,orterai pas dans tous ses cruels détails. La seule chose que je puisse dire à M. .Morland, c'est que je n'appris rien à madame Malabry quand je lui racontai ce que j'avais entendu des projets de son mari et de l'usage auquel il destinait la dot de mes sœurs. Ce fut pour moi un bien cruel élonnemenl de voir que tout cela avait été convenu et concerté avec elle, et qu'elle n'y voyait rien que de 1res naturel. C'était, à son sens, une façon d'agii- très usuelle, toute spéculation était un combat où la vicioire appartenait légitimement au plus adroit. Ma pauvre mère, monsieur, et que Dieu me pardonne de parler d'elle comme je le fais, ma pauvre mère en était à ce point d'aveuglement , où elle ne voyait plus le mal. 11 fallait que .AI. Malabry eût altéré par bien des mensonges et des sophismes coupables la noble probité de ma mère, pour l'avoir amenée où elle en était; quant ;i lui, il ne s'abusait pas, il savait tout ce qu'il y avait de répréhensible dans sa conduite, mais il ne reculait devant aucune mauvaise action , et comme il avait besoin de l'assentiment de sa ffiiinif pour disposer de sa fortune, il était parvenu à lui présenter toutes ses entreprises comme des choses acceptées et tout à fait admises parmi les honnêtes gens.

On doit penser comment fut accueillie ma dénonciation. J'étais poussée , me dit-elle, par une haine aveugle contre M. Malabry; et par une basse jalousie contre mes sœurs. Quant à ce qui était au iond de ces affaires, je n'étais plus qu'une misérable sotte qui voulais me mêler de choses auxquelles je n'entendais rien, et lout ce qui résulia de cette explication, fut que, par grâce extrême, elle consentait à ne pas parler de celte petite trahison à .M. .Malabry ; niais au mnment où ma mère me faisait celte promesse mon beaupère arriva, âmes larmes, à l'air animé de ma mère, il devina qu'il venait d'y avoir une scène entre nous, il voulut eu savoir le

motif Je refusai de répondre par respect pour ma mère; car accuser IM. Malabry de friponnerie dans cette circonslance , c'était accuser safeiiiine de complicité; mais ma mère laissa échapper quelques mots sur mes sottes idées, et il n'en fallut pas davantage à mon beau-père pour tout de\iner. Ma mère, pressée de questions, et ne se sentant ni l'adresse d'y échapper, ni la force d'y résister, se retira en disant :

« C'est une lubie de Géorgina à laquelle elle ne pensera plus demain )) et me laissa avec mon beau-père.

Lorsque nous fûmes seuls en présence l'un de l'autre, M. Malabry me considéra d'abord d'un air irrité, mais au lieu d'éclater contre moi , il se mit à marcher vivement dans la chambre. Il en résulta un assez long silence pendant lequel il ne me quitta pas des yeux un moment.

Peu à peu son regard perdit de sa colère , et il me sembla qu'il m'étudiait plus particulièrement, et qu'il cherchait à se rendre compte de ce que je pouvais être véritablement.

Cet examen dura assez longtemps , et sembla inspirer à M. Malabry une résolution toute nouvelle à mon égard.

11 alla jusqu'à la porte s'assurer que personne ne pouvait nous entendre, la ferma avec soin et revint avec un air décidé que je no lui connaissais pas encore. 11 s'assit en face de moi pour bien observer l'effet de ses paroles, et me dit d'un Ion de franchise:

— Eciiutez-moi , Géorgina; vous n'êtes pas une enfant comme vos sœurs, ni une femme sans force et sans velouté comme votre mère. On peut donc causer raison avec vous sans crainte que vous ne compreniez pas ce qu'on veut vous dire.

Je lis un signe d'assentiment, bien résolue de mon côté à profiter de l'exidication que m'annonçait mon beau-père.

— Maintenant, Géorgina, répondez-moi franchement : pourquoi vous êles-vous faite mon ennemie?

— Pourquoi vous êtes-vous fait le mien? lui dis-je avec assurance.

— Moi! me dit-il eu reprenant malgré lui son rôle et son autorité de beau-père.

— Vous! lui dis-je. En effet, monsieur, ai-je été pour vous comme étaient mes sœurs? M'avez-vous jamais pardonné mes caprices d'enfant, mes humeurs? Avez-vous prévu mes désirs?

M. Malabry hocha la tête et reprit en souriant: — Ne discutons pas le passé, Géorgina; car je pourrais vous répondre comme vous venez de le faire , et vous demander si vous avez jamais été pour moi ce qu'elles ont été, soumise, obéissante, respectueuse. Non, vous le savez bien. Ne nous engageons pas d'ailleurs dans ce labyrinthe de petits torts réciproques où chacun prétend avoir été poussé par un mauvais procédé à en avoir eu un plus mauvais. Laissons donc cette discussion ; la première et la plus grande sagesse de ce inonde, Géorgina, c'est de savoir accepter le passé, car le passé c'est la nécessité absolue et irrémédiable ; on l'excuse, on l'explique, on le commente, on fait tout ce qu'on peut pour l'atténuer, on le défigure; mais on ne peut pas l'empêcher d'avoir été. Le seul moyen de le vaincre , c'est de le mettre en oubli. N'y pensons donc plus , et maintenant soyez franche avec niùi. Quels sont vos projets, et que comptez-vous devenir en agissant comme vous le faites?

— Je n'ai point de projets, monsieur ; el ce n'est pas de moi que je me suis occupée jusqu'à présent.

— Soit! dit M. Malabry en souriant encore; je vous crois assez désorientée sur vos propres intérêts; je comprends alors que, ne pouvant agir pour vous, vous ayez voulu agir contre moi.

— Monsieur I

— Je ne vous le reproche pas, Géorgina; seulement je veux vous demander à quoi vous comptez arriver en agissant ainsi?

— A proléger mes sœurs contre un arrangement qui menace à la fois leur fortune et leur bonheur.

M. Malabry devait s'atitendre à cette réponse, et je ne la fis que pour le persuader de la franchise que je voulais mettre vis à-vis de lui ; cependant il fronça le sourcil, pinça les lèvres; mais il se contint, et reprit avec le calme d'un homme qui discute une affaire:

— Quant à la fortune de vos sœurs, elle va entre les mains de gens trop habiles pour que votre crainte ne vienne pas d'une ignorance complète des affaires. D'ailleurs, vous avez trop de logique dans l'esprit pour ne pas comprendre que, du moment qu'elle devient la fortune de leurs maris, s'ils la niellent ilans une spéculation quelconque, c'est qu'ils ont la certitude de l'augmenter.

La chose pouvait être vraie pour Burac; mais M. Varnier et 51. Brugnon me semblaient (dulôt des dupes que des complices, quoiqu'ils se crussent être de rauilié dans les vastes projets de leur maître; mais j'avaisrésolu dedonnerà .M. Malabry lasaii-faction de me battre; j'abandonnai donc ce chapitre, et je répondis d'un ton sec:

Il est possible qu'en cela je me trompe , monsieur; je sais que

ces messieurs s'enlendenl fort bien en affaires; mais ces affaires sont-elles honorables 1

M Malabrv r(''néehil Innplcmps avant dénie répondre; probablement il discuta on hii-nu^iites'il ilevait essayer de me persuader que ce qu'il faisait iHaii selon les lois de la justice et de la probité , ou s'il devait m'avoucr franchement ce qu'il en pensait lui-même.

Je ne puis dire au juste à quoi il s'ariôla; mais voici ce qu'il me répondit:

— 11 y a beaucoup d'hommes honorables qui doivent leur fortune h. de pareilles spéculations.

Je ne veux pas faire vis-à-vis de vous une vulgaire théorie de mauvais principes; mais, je puis vous le dire, sans doute toutes ces affaires ne se font pas avec cet esprit d'étroite rigidité qui va si bien à certaines anecdotes et ;i certaines figures, mais ces affaiics se font comme toutes celles de notre temps. Pas plus que les femmes d'aujaurd'hiii ne sont de ces matrones romaines dont on disait : l.annni fecit, donntm mansit. elle demeura h la maison et fila sa quoiHuiille, aucun de nos hanquiers, de nos négociants, de nos capitalistes, n'est homme a refuser une bonne affaire parce qu'un auirev perdra ce qu'il doit y gagner. Burac n'est ni plus ni moins honnête que tout h; monde, seulement il est plus habile, plus audacieux (|ue beaucoup d'autres.

— C'est possible, monsieur, lui dis-je, mais peut-être si mes sœurs savaient comme moi quelle est la morale commode de leurs maris, ne les accepteraient-elles pas .ivec tant d'empressement.

— Kssayez de les éclairer à ce sujet, médit M. Malabry, vous verrez à quoi vous réussirez.

— Je le sais , monsieur : à leur paraître méchante, envieuse ou folle.

— En bien? me dit M. Malabry.

— Eh bien ! monsieur, répondis-je , j'avoue mon impuissance et je m'y résigne.

— Une femme de votre caractère ne se résigne jamais, me dit M. Malabry avec gravité. Vous avez trop d'orgueil pour ne pas tenter encore quelque etTort désespéré pour empêcher ces mariages ; mais une femme comme vous change déroule quand elle a reconnu que c'est son intérêt d'en changer.

— Que voulez-vous dire?

— Ecoutez: M. Victor Benoît vous plaît, et votre intention est sans doute d'attendre votre majorité pour lui donner à la fois votre fortune et votre main ?

J'avoue que je n'avais jamais pensé à cela, que mon amour pour Victor était resté dans ce vague des émotions du coeur qui ne va pas jusqu'aux exigences de la vie réelle.

J'aimais Victor, j'en étais aimée, j'étais heureuse de celle occupation de mon âme, mais je n'avais jamais dit: Il sera mon mari, et pour y parvenir voilà ce que je ferai. Sans doute M. Malabry me devina, car il laissa échapper un sourire moqueur. Mais je ne viinlns pas passer à ses yeux pour une personne sans réflexion, et je lui dis:

— Et quand cela serait vrai, monsieur, je ne pensais pas faire une faute que de nourrir celte espérance dans mon cœur.

— Ce serait fort juste, me dit M. Malabry d'un ton patelin; mais vous avez longtemps à attendre.

— Je le sais.

— Cette attente, je pourrais la réduire considérablement, en don naiil mou consentement à ce mariage.

— Victor, m'écriai-je avec vivacilé, ne mettra point ma dot dans les spéculations de M. Burac.

Mon beau-père parut d'ahord prêt à se fâcher, mais il linit par me rire an nez en me disant :

— Vous avez une idée fixe , Géorgina ! Si je vous marie avec M. Beiioil, je lui remettrai votre dot [lour en faire tel usage qu'il voudra.

— Mais alors qudle condilion meltrozvous à ce consentement? lui dis-je.

— Aucune, me répondit-il froidement.

— Aucune? répélai-je après lui en le considérant avec éloiinement.

— Je vous comprends, reprit-il , vous vous êtes imaginé que je ne pourrais que vous le vendre.

Je ne lui répondis pas. et il se mit rapidité, me lançant quc|i|nef()is des rcgard.s interrogateurs, |)rêl à parler en se rclouinanl tout à coup; enlin il s'éeiia :

— Eh bien! ce conseiilement, je vous le donne pour rien , ou plutôt je vous le donne pour ne plus avoir à surveiller voire conduite.

J'étais à mille lieues de ce que j'avais supposé d'ahonl; car je

LES QU.VTRE SOEURS

croyais avoir deviné que M. Malabry n'avait entamé celle explication avec moi que pour me proposer une transaction , et voilà qu'il me donnait tout sans se réîerver rien. Je me dis que ce devait être un piège, etjc demeurai fort incertaine de ma réponse. .Mon beau-père me regardait en ricanant. Je ne savais que dire.

— "Eh bien! medil-il, que pensez-vous de ma proposition? Une pensée soudaine, une de ces résolutions qu'on n'accomplit

que parce qu'on n'a pas le temps d'y réfléchir, me traversa tout à coup l'esprit, et je lui répondis en me levant vivement:

— Vous m'avez comprise, monsieur, et je vous comprends parfaitement. Qu'attendez-vous de moi? En quoi puis-je vous servir?

L'air stupéfait de mon beau-père m'arrêta. Assurément , ce n'est pas là ce qu'il attendait, et il se mit à me regarder encore plus attentivement. Je devins rouge de honte en pensant à ce que je venais de faire. M. Malabry ne me quittait pas des yeux ; puis il me dit tonî à coup :

— Eles-vous ambitieuse, Géorgina?

— Oui, lui répondis-je avec franchise, c'est la vérité.

— Eh bien ! me dit-il, voulez-vous faire un magnifique mari:it'e?

— Victor, lui dis-je, n'est pas un parti qu'on puisse appeler...

— Il ne s'agit pas de Victor, me dit-il en parlant brusqnefnent comme s'il avait hâle de me faire la confidence devant laquelle il avait reculé jusqu'à ce moment. Il s'agit d'un homme dairs une po sition élevée, d'un homme d'une fortune immense . d'un honjme qui vous donnera un titre, d'un homme qui sera votre esclave.... Enfin, c'est une chose que vous ne pouviez espérer, et qui , comme à l'ordinaire , n'arrive qu'à ceux qui ne le méritent pas et qui ne savent pas l'apprécier.

M. Malabry avait enfin découvert la pensée qui l'avait guidé. Je compris alors la singulière tournure qu'avait prise cetteexpllcalion. Mon étonnemenl, quand il m'avait parlé de mon mariage possible avec Victor, lui avait sans doute fait penser que mon amour pour lui était un entêtement de ma part; et alors, au lieu de chercher à me réduire par la menace, il avait voulu me prouver à nioi-mème que, si on me laissait libre, je ne serais pas si empressée que je voulais bien le paraître. Je le saisis dans cette pensée, et je lui dis, avec une fausse honte assez bien jouée :

— Mais quelle est la personne dont vous me parlez ?

M. Malabry recommença sans me regarder une longue énum 'ration de la fortune, du raiig, de la position de ce fulur ; mais celle énumération achevée, il s'arrêta encore, il hésita à prommcei le nom, il me répéta encore que j'étais incapable de comprendre mou bonheur. Je crus qu'il fallait que ce nom-là fut bien gravement compromis pour que M. Malabry craignit de le prononcer, et. pour le forcer à me montrer à quel de'grç il voulait me faire descendre, je lui dis:

— Mais enfin, monsieur, pour que vous soyez assuré que je suis incapable de comprendre la faveur dont vous me menacez, veuillez me dire le nom de cet homme.

— C'est inutile, tenez, me dit M. Malabry, vous autres femmes, et vous surtout, vous avez là-dessus des idées si extravagantes!...

— Vous ne pouvez juger des miennes sur un sujet que nous ii'asons pas traité : quel est ce magnifique mari?

— Le comte G... m'a fait demander à vous être présenté, me dit M. Malabry en me dévorant du regard.

A ce moment je fus dupe, non de M. Malabry, mais de moi-même; je crus que celle hésitation de M. Malabry partait d'une certaine délicatesse de coeur.

Puisqu'il savait si bien tout ce qui s'était passé entre moi, Victor et madame Del..., il devait comprendre que la proposition qu'il me faisait devait me blesser. Je lui sus gré d'avoir prévu cette susceptibilité de mon cœur; et comme le nom de .M. de C... à part la circonstance qui pouvait me déplaire, élait un nom honorable, je ne trouvais rien que de très naturel dans la conduite de .M. Malabry, et je pensai que je serais injuste de lui répondre, comme j'avais l'habitude de le faire, par un refus dédaigneux ou une explication malveillante de son intention.

Je lui dis donc d'un air plus soumis qu'à l'ordinaire :

— Je vous remercie, monsieur; cette proposiiion n'a rien qui ne put rendre heureuse toute autre que moi ; mais vous avez senti vousmême qu'après ce ([ui s'est passé, je ne saurais...

M. Malabry m'exauiiiiait comme un chasseur quand il voit un parcourir la chaniiue avec i oiseau tourner autour du piège qu'il lui a tendu.

— Je comprends vos craintes, me dit-il d'une façon que je ne pus définir, vous craignez que madame de Del... n'apprenne au comte de C... vos relations avec Victor, pour se venger de ce que vous lui aurez enlevé son amanl.

Mon orgueil se révolta à cette traduction positive de ma situation, et je répondis avec hauteur ;

LES QUATRE SCEURS.

— Je ne dispute rien h cette femme...

— Vous lui avez cependant voulu enlever M. Victor, dit M. Malaliry en reprenant son air acrimonieux, mais vous avez été vaincue; elle l'a ressaisi, c'est une revanclie à prendre.

Je jetai un regard de méprisa M. îlalabry et lui dis froidement :

— Ceci est un ^ ieux moyen de comédie , monsieur. Je ne suis pas de ces Agnès qu'on pousse à faire un mariage en excitant leur jalousie contre leur amant.

M. Malabry Ot encore comme il avait déjà fait ; il parut sur le point de s'emporter; puis il se contint et reprit un air de bonhomie, ot me dit :

— Pouvez-vous vous décider à être franche avec moi? me dit-il.

— Je le serai à votre exemple, lui répondis-je.

— Eh bien! je vais aller droit au but; et vous qui accusez les autres de comédie, veuillez bien n'en pas faire vis-à-vis de moi, njoula-t-il d'un air de menace. M. Victor n'a pas cessé de voir madame Del , et si vous vouliez venir demain à |a course qui doit

avou- lieu à Maisons, vous les y verriez probablement ensemble.

— C'est impossible!... m'écriai-je.

— Voyons, voyons, reprit M. Malabry ; ne faisons pas de senlimenlalerie inutile. Ceci est vrai, tout simplement vrai, tout naïvement vrai. Le récit de votre rencontre à Cliamprosay avec M. Benoit e,-t arrivé jusqu'au comte de C..., il a trouvé cela charmant ; il s'est nicinté la tête à votre sujet; il a cherché à vous voir, il vous a vue, et brûle du désir de vous connaître.

1! m'a fait demander à être présenté dans ma maison : il est amoureux de vous, et lorsque je vois où a pu le mener madame Del..., je cruis que si vous le vouliez bien, vous en feriez votre mari dans Irois mois.

— Ce n'est donc pas une demande formelle qu'il a faite de ma main"? lui dis je.

M. Malabry rougit, se tut, et finit par hau.?ser les épaules.

— On n'épouse pas une femme sans la connaître ; mais, je le répèle. c'est une affaire sûre, si vous voulez bien vous en donner la peine. Que je le désire pour votre bonheur, \ous pouvez en douter ; mais que je le désire pour moi et notre famille, vous devez en êirè sûre. Ainsi donc, réfléchissez à ma position.

— Monsieur, lui répondis-je, je me...

11 m arièla tout à coup, et me dit rapidement :

— Ne me répondez pas, je vous en prie; ne vous engasez pas dans un refus que vous soutiendrez ensuite par enlêlement en vous 1 epenlant peut-être de vos paroles. Mais voici ma décision i'oimelle à vctre égard : vous agréerez la recherche du comte de C ou v(]us épouserez dans quinze jours M. Victor Benoit. Réfléchissez choisissez...

— Mais vous me dites que Victor...

— Victor fait ce que font tous les hommes. Ce n'est pas à mes yeux son plus grand tort.

— Mais je suis sûre que ce tort il ne l'a pas.

— Je vous le ferai voir, me dit mon beau-père; venez demain aux courses et vous en jugerez.

— J'irai, lui dis-je.

— Eh bien ! je vous donne jusque-là poui' prendre un parti me dit M. Malabry ; a demain, et pensez à une chose : c'est que la vie n'est point faite du tout comme vous le croyez.

Mon hean-père se retira, et je demeurai seule. J'ai promis de dire la véiilé et je la dirai.

Non , ce ne fut pas la trahison de Victor , ce ne fut pas ma haine contre madame Del..., ce ne fut pas ma douleur qui occupèrent ma pensée; ce fut la recherche du comte C..., son nom «on tilie, son rang, les grandes habitudes de ce monde opulent et arislociatique où je sentais que je serais à l'aise; tout cela me revenait sans . esse malgré moi. Oui, le vertige me prit et m'emporta malgré imii, et il y eut un moment où je souhaitai que l'abandon de Victor fût réel pour m'excuser à moi-même le désir dont j'étais saisie et pour me montrer son accomplissement comme une vengeance. '

Je cherchais un excuse à ma propre trahison.

Cependant quand le premier mouvement fut passé, je réfléchis à mon entrelien avec M. Malabry.

Tout ce qu'il m avait dit était parfaitement raisonnable, et son intérêt à me faire épouser un homme comme le comte c! était trop

pour que je ne pusie

Il n'eût donc voulu me tromper que sur Victor, et la preuve qu'il m'offrait semblait m'assurer de la vérité.

Cependant je ne puis dire quel invincible sentiment de défiance m'avertissait qu'il y avait dans tout cela une infernale combinaison contre moi. Je la cherchais vainement, car, toutes les fois que je

évident, et il me l'avait assez nettement avoué V voir une ruse

voulais raisonner avec les faits, ils étaient contre moi ; ils donnaieni raison à M. Malabry; sa proposition était juste, convenable; il fallait un prévention bien obstinée pour y voir autre chose: je me le répétai à satiété, je forçai mon esprit à adopter cette combinaison , mais je ne pus vaincre l'effroi instinctif qui me dominait; et lorsque le lendemain il me rappela ma promesse, j'eusse peut-être refusé, si je n'avais voulu vaincre cette crainte que j'appelais puérile, et cette constante suspicion qui me paraissait véritablement inju->te.

Que de chagrins je me fusse épargnés, si j'avais eu le courage ou la faiblesse d'y céder!

Nous partîmes pour Maisons dans deux voilures de remi-e; ma mère, Cornélie et M. Burac dans l'une, M. Malabry , Sophie, Lia r.t moi dans l'autre : c'était deux calèches découvertes.

J'étais tellement préoccupée de ce que j'allais voir que, dnrani une bonne partie de la route, je ne fis pas atlendon à l'allure de nos équipages et k tout ce qui se passait autour de nous.

Mais à mesure que nous approchions de Maisons, je fus arracliée forcément à ma préoccupation par le nombre des voilures et de cavaliers qui nous dépassaient rapidement, el surtout par les exclamations de Sophie qui s'émerveillait à chaque rencontre.

Je sais fort bien me passer de beaucoup de choses ; mais surtout je préfère m'en passer que de les avoir à moitié , insuffisaiiti-s et mesquines. Je n'avais pas jeté les yeux sur dix voitures traînées par de beaux chevaux fringants et làpides , que j'avais reporté un regard de dépit sur notre calèche en drap bleu usé, et tirée par de maigres chevaux.

^ Les cavaliers qui passaient nous honoraient volontiers de leur aUeiilion, car nous étions toutes assez jolies pour le mériter.

Cependant, cette attention, il faut le dire, avait une assurance que ces messieurs ne se fussent peut être pas permise, si nous avions et'.' dans quelque splendide équipage.

Tuutefois;. cet hommage, quoiqu'un peu sans façon, était un homniage : mais rien ne peut rendre l'impertinence déd'aigneuse du coup dœil que les femmes nous jetaient par-dessus l'épaule en fuyant devanl nous dans leurs rapides bri-kas.

Je commençai par éprouver un sentiment de gêne à cette remarque. Cet embarras s'accrut à mesure que nous avancions, lorsque je pus voir clairement que nous étions le sujet de moqueries assez dédaigneuses, grâce à ma sœur Sophie qui s'était jetée nonchalamment au fond de noire maigre voiture, comme elle vovait taire aux belles dames qui se couchaient mollement au coin de leurs coussins de soie ; mais ce que je n'aurais pas prévu, et ce qui m'exaspéra, c'est qu'à un quart de lieue de Maisons nous fûmes rejoints par M.M. Brugnon et Varnier , montés sur deux horribles chevaux de louage, et qui jugèrent à propos de se placer chacun d'un coté de noire calèche.

Qu'on trouve ces observations triviales, mesquines, si l'on veul, je ne prétends pas les qualifier ; mais ce que je puis assurer, c'esi que je n'éprouvai jamais un dépit plus profond, uu embarras plus grand.

J'enviai le sort de quelques bonnes familles qui éiaient spirituellement venues en voitures publiques jusqu'au village , et qui gagnaient lestement à pied le lieu des courses.

Mon humeur éiait si visible que Lia m'en demanda la cause.

— Je trouve que nous sommes fort ridicules , lui répondis-je sèchement.

Elle regarda M. Malabry d'un air qui voulait dire ;

<i Ma pauvre sœur devient folle. »

Mon beau-père laissa échapper un sourire qui me montra qu'il m'avait comprise, et qu'il était ravi de mon dépit.

A coup sûr ou trouvera mon sentiment bien puéril, el surtout il paraîtra bien étrange, au milieu des craintes qui devaient m'agiter moi-même; je me suis demandé depuis comment il avait trouvé place dans mon cœur ; mais je ne puis ni.r qu'il me domina cruellement , et peut-être pourrait-on l'expliquer précisément par mon caractère exalté.

Au moment où je venais m'assurer de l'abandon de celui que j'aimai.5, et où j'allais sans doute subir une vive douleur, ce n'eût été rien pour moi que de m'êlre traînée à pied jusqu'à cet endri.it , que d'y être arrivée couverte de poussière et tout en désordre ; c'eût été une harmonie enire l'état de mon âme et celui de ma personne; mais Souffrir «ous une apparence de préieniion ridicule, cela me blessait, m'humiliait, et lorsque j'arrivai à Maisons, j'étais tout à fait d'une humeur insupportable.

Nous us ar-

Cepenilant je n'avais pas encore subi la grande épreuve, n'avions reiicoiilré ni madame Del... ni Victor, et lorsque noi ri\àmfs sur la pelouse ou dt-vaieiit avoir lieu les courses, -o crus èlre sûre (luils n'y étaienl ni l'un ni laulre; car je connaissais (orl bien la livrée de madame Del... Je proposai a M Malabiy de quil er notre malheureuse calèche ; mais il ne le voulut pas, tant cet homme avait de fine méchanceté dans l'esprit.

Cependant je regardais avec inquiétude tout équipage qui se montrait au loin, préparant mon air le plus froid et le plus dédaigneux, pour supporter le premier choc de celte rencontre, lorsque je me relournai du côté dune allée qui venait d'une maison d une assez belle apparence, et je vis madame Del..., à pied, mais non pas au bras de Victor; elle était au bras du mailre de la maison.

Plusieurs autres personnes les suisaient, et après toutes venait Victor, donnant aussi le bras à une femme fort élégante, et qui était la fille du propriétaire de ce château.

M. Malabry raconta cela à ma sœur Sophie avec un empressement qui n'a\ait que moi pour objet. Je n'avais pas encore pénétrédans le secret de ces complaisances impertinentes et de convention que lesgensdumondeélevé ont ])our les artistes d'un très grand talent.

Je ne savais pas que ce riche propriétaire , qui avait offert l'iiospilaliié de sa maison à madame Del... , ainsi

qu'aux personnes qui

voudraient bien l'accompagner , se parait

de cette bonne forliine

et les promenait vaniteusement , certain

que personne ne se

tromperait aux relations qui pouvaient

exister entre eux.

Je ne vis dans tout

cela qu'une femme pei-

due qu'un homme honorable admellail au

litre d'égal dans sa ni u-

son, et je me pris d u-

ne indignation cruelle

contre le monde qui

faisait un si charmanl

accueil au vice, quand

nous autres pauvicî

lilles bien honnêtes et

bien innocentes , on

nous laissait de côté;

nous restions isolées

dans notre malheureuse calèche , en proie

aux attentions à cheval

de nos deux grotesques

courtisans.

LES QUATRE SŒURS

A ce moment, je l'avoue, j'aurais donné beaucoup pour être la comtesse de ('..... mon mari dùl-il être laid, morose, impotent.

Madame Del... nous vit et euH'etTronlerie de nous saluer; M. Ma- /abry fut assez lûclie pour lui rendre son salut. Je me tins droite et immobile.

Victor qui suivait vit le mouvement qui se faisait devant lui et m'aperçut. J'étais si furieuse que je le regardai en face comme pour le défier d'oser montrer qu'il nous connaissait. Il se troubla à mon aspect, mais il salua; et je vis presque aussitôt mes sœurs me regardant avec une attention malicieuse, comme pour observer l'effet que proiluirait sur moi celte rencontre.

M. .Malabry avait-il trahi mon secret, ou bien l'avaient-elles deviné ? c'est ce que je ne pus savoir, mais je suffoquais de colère et de honte.

Cependant quelques personnes nous avaient reconnues, on nous

propo.sa d'aller nous placer dans une espèce de tente préparée eu face de la tribune où devaient s'établir les juges des courses.

Mon beau-père me fit l'honneur de me donner le bras, et j'allai m'asseoir, le cœur agité de mille sentiments divers, derrière nies sœurs, qui ne demandaient pas niieux que de se montrer au premier rang dans tout l'éclat de leur bonheur et de leur beauté.

Je ne sais quel débat au sujet des jockeys ou des chevaux s'établit en face de notre tente ; mais bientôt il se forma devant nous un groupe assez animé et qui attira bientôt l'attention de la plupart des personnes qui se trouvaient, comme nous, à même de l'observer.

La difficulté paraissait grave, on élevait la voix, et je pus entendre l'un de ceux qui discutaient dire :

— Le pari doit tenir , ce n'est pas ma faute, cherchez quelqu'un pour monter à Votre place , mais je n'admets pas de jockey.

On nous eut bientôt appris le secret de cette discussion, il devait y avoir une course entre deux chevaux montés par leurs propriétaires: l'un de ces messieurs , h. ce qu'il parait, venait de se fouler le poignet de façon à ne pouvoir tenir les guides de son cheval et offrait un jockey pour le remplacer.

Le tenant admellail par grâce un remplaçant mais amateur, et il fallait en. chercher un, et personne ne se présentait, lechevalqui devait courir passant pour très vicieux et sujet à se dérober, je crois.

Tout à coup deux ou trois jeunes gens se délachèrent du groupe et coururent vers l'endroit ou se trouvait madame Del... environ née de sa nombreuse cour.

Jemedemandais si l'on n'allait pas chercher les ordres de celle illustre personne, et lui demander son bon plaisir pour commencer.

Mais après un moment d'altcnle.je vis revenir ces jeunes gens avec Victor. C'était lui qui avait été choisi pour remplacer le cavalier blessé. En passant devant nous, il salua encore ma mère et mes sœurs, et je vis qu'il semblait p;\le et agité. Madame Del... revint presque aussitôt, et, comme je l'avais prévu, des places privilégiées lui avaient élé réservées en face de nous.

Victor était demeuré parmi les jeunes gens qui élaient acteurs inléressé* dans les courses, et je m'aperçus qii il regardait avec une atteniioii soutenue du côté de notre lenie, mais point de noire cule. Celle attention persévérante, et qui avait quelque chose de menaçant, me fil chercher la personne qui pouvait en èlre I objet, et je vis h quelipie dislance et dans un angle tout à fait retire de la lente, un homme de cinquante ans à peu près, d'une laille élevée et d'une lournnre si haute, qu'il paraissait beau malgré son âge. Cet homme, arme d'une énorme lorgnette, m'ixaminaii à ce moment, et, sans l'avoir jamais vu, je devinai que ce devait être, et en effet c'était le comte

Je dirais ditûcilemenl combien celle grossière inspection du comte

Ecrivez, me dit mon beau-père, avec une violence' qui in'epouv.iiUa. -P "28.

LES QUATRE SCEURS.

[ iiiiiiiii i||ii III,

me déplut, et je sus bon gré à Victor de la façon dont il le regardait, comme pour l'insulter. Mais au même ins'lanl je me demandai si cet air de menace ne lui élait pas inspire par la présence de M. de C... en face de madame Del... plulùt que par la manière dont cet homme me considérait. Cela était plus que probable, je n'étais pour rien dans les sentiments qui agitaient Victor, et peut-être le comte de C... ne m'accordait-il une attention si soutenue que pour braver madame Del..., qui l'examinait d'un air railleur. Il parait que le comte de C... avait suffisamment reconnu la position ; car il quitta bientôt sa place d'observation, et entra dans l'espace qui se trouvait entre la tente et la tribune, où il fut accueilli avec un empressement familier, tel qu'il ne me paraissait pas devoir exister entre un homme de son âge et les jeunes gens qu'il abordait.

Je devais apprendre, ou plutôt je devais voir ce jour -là bien des choses étranges pour moi; M. de G... s'approcha de la tribune , salua madame Del...

et les personnes avec qui elle était, comme on salue de simples connaissances ; il échangea quelques paroles du ton le plus gai et le plus indifférent, puis il continua sa promenade , et revenant sur ses pas, il longea noire tente en regardant fortimpertinemment toutes les femmes qui s'y trouvaient, et finit par arriver jusqu'à nous. En arrivant devant mon beau -père, il fît un geste de surprise, s'arrêta et salua ma mère avec une politesse particulière. Quant à mes sœurs et à moi, il nous fit une légère inclination et se mit à causer avec 51. Malabry et ma mère du ton le plus naturel et le plus indifférent; je lui sus bon gré de celte discrétion, et je me mis à mon tour à l'examiner et surtout à l'écouter.

M. de C... était un de ces hommes qui savent tout ce qui est du monde, qui coiuiaissent tout le monde, et qui en parlent en termes qui ont une acception toute pai-ticulière par la manière dont ils sont prononcés.

.le ne puis exprimer cela, mais je le compris parfaitement du premier coup. Une de

mes sœurs, c'était Sophie fil n'y avait que Sophie qui pût faire de pareilles questions) lui ayant demandé s'il connaissait Victor Benoît, il lui répondit fort poliment qu'il le connaissait, et comme elle déclarait qu'il lui paraissait fort peu aimable, il ajouta:

— C'est pourtant un bon garçon.

— N'était-il pas tout à l'heure avec madame B..., la fille de ce monsieur qui est en face de nous?

— Oui,réponditencoreM deC c'estune femmequi est très bien.

11 y a dans ces deux phrases du comte de C , si peu significatives en apparence, une pilié dédaigneuse bien prononcée pour Victor, et une estime bien sentie pour cette dame.

Cette observation m'avertit qu'il fallait chercher le sens des phrases de M. de C... plutôt dans l'intonation de sa voix que dans les mots mêmes, et sans paraître m'occuper de lui, je me misa l'écouter avec attention. Pour au'il ne remarquât pas cette attention, je

La femme de chambre qui m'éveille en me remettant une lettre. — P. 37.

fis semblant de regarder au loin, et j'aperçus Victor qui ne me quittait pas des yeux , et qui , lorsque je rencontrai son regard , secoua rapidement la tête en signe de négation. Que voulait-il me dire? Je ne pus le comprendre. Un second signe eût pu me l'expliquer, mais je ne voulais pas avoir l'air d'avoir même aperçu le premier, et je me détournai froidement.

Cependant, le moment de la course était arrivé , on faisait retirer tout le monde de la lice.

Le comte parut assez embarrassé de trouver une place, et il nous demanda la permission de prendre une chaise qui se trouvait libre derrière nous.

Plusieurs fois celte chaise avait été demandée , et chaque fois mon

beau-père l'avait défendue comme réservée à quelqu'un qu'il attendait.

Je signale cette petite circonstance pour montrer jusqu'à quel point tout cela était bien arrangé. De cette façon, le comte de C...

devait se trouver près de moi.

Pendant le petit mouvement que causa cet arrangement, mon beau-père me glissa rapidement ces mots :

— M. de C... ignore que vous sachiez le motif qui l'amène.

Cet avertissement de mon beau - père eut probablementtout l'effet qu'il en attendait.

11 en arriva que je ne m'étonnai pas de la galanterie légère et gracieuse d'un entretien qui m'eût paru devoir être beaucoup plus grave, si la position où nous étions vis-à-vis l'un de l'autre eût été avouée entre nous.

Je ne vis jusqu'à un certain point qu'un homme qui cherchait à paraître aimable et à faire oublier une grande différence d'âge eu affectant des opinions et des goûts qui de.

valent être naturellement ceux d'une jeune fille comme moi.

Les courses étaient commencées ; mais comme à la place où nous étions on ne voyait point le lieu du départ, elles ne prenaient véritablement d'intérêt, même pour les personnes les plus curieuses de ce spectacle, qu'au moment où les chevaux arrivaient à une distance qui n'était pas éloignée du but.

Je remarquai que durant le temps, du reste assez court, pendant lequel tous les regards étaient fixés sur les coureurs, il y avait dans l'accent de M. de C... quelque chose de plus animé, et rn'élant hasardée à le regarder, je crus m'apercevoir qu'il attachait sur moi un œil plus ardent. Mais presque aussitôt il reprenait sa façon de parler naturelle et aisée, et je me défendais de le trouver mo'ins respectueux qu'il n'eût dû l'être, quoique, malgré moi , j'éprouvasse près de lui un singulier embarras et une sorte d'effroi. Jusquà ce moment les courses avaient été trop animées pour que je crusse qu'on fit attention à nous; mais en examinant en face de moi , je vis Victor toujours immobile et menaçant, tandis que madame Del..., furieuse de celle attention , semblait prêle à éclater.

Une fois encore j'écrasais cette femme qui m'avait fait tant de

mal , i;t cette fuis encore je ne pus résilier ii l'enivrcineiil de mou Irioinplie ; je cluM-rliai son regard à mon tour , el lorsque je le rencontrai , je lui envoyai un de ces traits acérés qui désolent une femme et qui lui disent qu'où a pitié d'elle. Je ne sais jusqu'à quel Ijoint elle eut été maîtresse d'elle-même , si ce combal de regards eut continué en présence de Victor.

il s'éloigna pour monter le clieval qui lui était confié, et pour la première fois de ce jour je m'intéressai à une course.

Du moment où nous vîmes donner de la tribune le signal du départ, jusiprà celui où nous aperçûmes les cavaliers, je me demandai à\-\ fois si je voulais voir Victor vainqueur ou battu, sans pou- \oir nie répondre à cette question; mais lorsque nous aperçûmes les coureurs et que Victor parut très eu arrière de son concurrent, l'eu éprouvai un chagrin plus fort que moi, et comme je m'étais levée ainsi que tout le monde pour voir la lice de plus loin, je me rassis avec dépit.

Bientôt quelques rumeurs se firent entendre, j'entendis dire que Victor regaj^nait du terrain ; c'était d'a|)ord un effort inutile.

Peu à peu on sembla croire à la possibilité de son succès; on dit qu'il s'était ménagé. Sans m'en apercevoir, je me levai à demi; Je murnuue d'approbation augmentait, je regardai Victor passer devant nous comme la foudre, et les applaudissements éclatèrent avec enthousiasme.

Je ne puis dire pourquoi, mais je me relevai fièrement. Je regardai madame Del... d'un air superbe, j'avais la conviction que c'était pour moi que Victor avait voulu liiumpher.

Les courses étaient finies, chacun quitta sa place, on se mêla assi'z rapidement. Victor était entoure, félicité, madame Del... se tenait à l'écart d'un air courroucé ; elle ne regardait que moi.

Victor passa devant nous. M. de C... lui cria en souriant :

— Bravo! très bien I

Victor se retourna en fi'onçant le sourcil, et je lui envoyai mon plus gracieux sourire en lui disant aussi :

— Très bien ! très bien ! Il changea de visage, s'inclina et passa. Je ne m'occupai point de ce qu'il pensa, je ne \is que la colère

de madame Del..., et j'acceptai avec empressement le bras de M. le comte C... Je me sentais légère et forte, et je n'aperçus pas le comte qui m'observait avec un sourire ironique.

Après quelques pas, ma mère parla de retourner à Paris; mais le c(uiite fit i'élonné de ce que nous ne dînions pas dans quelque château des environs; et h travers mille e.xcuses sur l'imprévu d'une (ilTre pareille et sur l'hospitalité improvisée qui nous accueillerait chez lui, il nous proposa de nous emmener tous à dîner. M. Malabry avait accpié sans doute depuis longtemps, et je visa l'embarras de ma mère qu'elle n'était pour rien dans les faux-semblants de cérémonie de M. Malabry.

I.e comte voulut sans doute avoir l'air de jouer la comédie jusqu'au bout; car il nous demanda la permission d'envoyer en avant donner quelques ordres, et il nous quitta pour aller vers son équipage que je n'aurais pas deviné à sa magnifique simplicité.

Pendant que tout cela se passait, madame Del... avait doucement entraîné sa cour de noire coté, et lorsque je la vis s'approcher de nous, je fus fort étonnée de la voif calme, souriante, mais d'uji air doucement mélancolique. Elle venait droit à nous , et semblait me regarder avec une atîecliou bienveillante.

Je prévis quelque perfidie cruelle, et j'eus peur; mais je n'étais pas maîtresse de féviter. Seulement je remarquai que tous ceux qui l'accompagnaient se détachèrent d'elle à quelques pas de nous, et que madame R..., dont le ])ère donnait le bras à madame Del..., passa devant nous sans s'arrêter.

Evidemment, et il y a des choses qui vous apparaissent soudainement dans toute leur cruelle véritét : évidemment on voulait bien accepter la présence de madame Del..., mais on n'entendait pas se mêler à la compagnie d'assez mince apparence ou d'assez mauvais renom qu'il lui plaisait d'aborder. Je remarquai même que, lorsqu'elle l'ut passée, madame R... se retourna et me regarda particulièrement avec une expression d'étonnement triste. Il se passait nécessairement quelque chose que je ne comprenais pas, et qui m'effraya.

Cependant madame Del... avait abordé ma mère, s'excusant de ne pas être venue nous voir, s'cnquérant de notre santé et gagnant peu il peu du terrain jusqu'à moi, qui, me trouvant seule . me reculais le plus possible. Mais enfin elle m'atteignit, me fit mille compliments de l'air le plus humblement impertinent, et entre deux phrases sur ma beauté, mon succès, et jetées à haute voix avec de grandes exclamations, elle me dit tout bas cl entre ses dents : — Lequel voulez-vous me laisser ?

Si j'avais été sous la protection d'uu père honorable ou d'une mère qui m'eût comprise, sans doute j'en aurais appelé à eux d'e Viusulle que je \enais de recevoir, mais je me sentais seule jiour me

LES QLATRE SŒURS.

[Motéger, et voulant me défendre contre cette attaque, je n'eus pas 1.1 présence d'esprit de m'en garantir, comme je l'aurais dû, par le silence et le mépris.

J'avais engagé la lutte avec cette femme, elle venait de me porter un coup ; j'acceptai les armes dont elle se servait ; el emportée par un de CCS sentiments (jue les femmes n'éprouvent que les unes contre les autres, je lui repondis du même Ion :

— Ni l'un ni l'autre.

Sa surprise me montra que mon audace l'avait dépassée ; mais elle m'avertit en même temps de la faute énorme que je venais de commettre.

Le comte de G... nous avait rejoinU ; nous partîmes tous avec lui ; et en montant en voilure j'ap'Mvus Victor qui était près de madame Del.... qui lui montrait le com'te C... qui avait cédé sa voiture à ma mère, el qui était monté dans notre calèche.

Page 1