‹ Ouvrés illustréesChapitre 150 sur 157 · FÉLIX MORLAND · texte numérisé non relu

FÉLIX MORLAND

Manuscrit de Félix Morland (Trucindor).

ïiti soir que j'élais rentré de la chasse, très mouillé, très fatigué, très n>, •«e, je me fis servir à souper près de la grande cheminée (le masaiteà manger, où l'on jeta quelques fagots, et je me misa manger et à boire avec l'avidité d'un désespoir sans motif. C'est une

Et déjà quelques coups de piods donnés à mon chien favori. — P. H

affreuse situation que de se sentir malheureux sans véritable malheur. Le cœur qui souffre du vide est bien plus à plaindre que celui que remplit une douleur certaine. Je regardais d'un œil irrité celte grande pièce déserte où j'étais seul ; une colère sourde s'amassait en moi, et déj;'i quelques coups de pied donnés à mon chien favori, une assiette ou deux jelées sans raison à travers la chambre, avaient trahi , comme de sinistres éclairs et de lointains grondements , la violence de cet orage interne. Le domestique qui me servait regardait la porte du coin de l'œil, attendant un mot équivoque qui l'autorisAtà sortir et à ne plus reparaître; je trouvai forl impertin ;nt que le drôle espér;1t échapper à ma mauvaise humeur, et , au lieu de lui permette de rester derrière mon l'auleuil, je lui ordonnai de se placer en face de moi, etje me mis à l'e-xaminer comme eût pu faire un juge

d'instruction qui veut arracher un important aveu de quehiue adroit \oleur. Plus j'examinais cet homme , plus il se troublait, etjeme dis qu'il devait avoir commis quelque mauvaise action à mon préjudice. Peu à peu , je me persuadai à ce sujet, et ne pouvant lui porter une accusation directe, je pris mon parti comme si j'étais convaincu , je .'ui dis brusquement :

— Décidément , il faut que je te chasse.

Il parait que l'iraaginalion du gars avait suivi la mienne à la l)iste, car il me répondit toutùcoup, et comme s'il était déchargé d'un immense farr'eau:

— Eh bien ! décidément, monsieur, j'aime autant ça.

La réponse m'abasourdit. Je m'attendais à ce qu'il me demanderait la raison de ma brusque déterminalion, etje comptais làdessus pour lui faire uue querelle qui m'aiderait à passer mon temps. Point du tout, les rôles étaient retournés, et c'était moi qui me trouvais fort surpris, presque indigné, elsurtoul extrêmement curieux de la décision de mon gaillard. Je lui fis signe de sortir, et je n'eus plus que la ressource de me mettre en colère tout seul.

Ce petit événement, dans ma vie solitaire , m'irritait singulièrement : malgré moi . la réponse de cet homme me revenait sans cesse à l'esprit. Ce « j'aime autant ça » me disait plus de choses qu'il n'était gros. Quel était ce ça qui le consolait d'être chassé? Je voulus le savoir. Je sonnai mon drôle, il revint ; il avait un air déterminé et triomphant,

— Tu veux donc me quitter? lui dis-jc.

— C'est monsieur qui a voulu me chasser.

— Kl ça t'a fait plaisir?

— Ma foi, monsieur, au fait et au prendre, ça me fait bien do la peine dans un sens ; mais je n'en suis pas fâché d'un aulre.

— Et pourquoi ?

11 ricana et hésita h me répondre. Je lui ordonnai de parle'-, il recommença la même pantomime... J'insistai d'une faron i>lus impérieuse, et voici le texte formel des paroles que je lui arrachai une à une :

LES QUATRE SŒURS

— Dame! monsieur, ça m'est déjà arrivé... et c'est une condition qui ne me va pas qu'une maison oil le maître n'est pas marié. Je sais bien qu'il n'y a pas tant de profits à faire, parce que les femmes ça regarde de plus près au service; mais en faisant son affaire, on est tranquille. Au lieu, voyez-vous , monsieur, quand un homme est tout seul dans une maison , un homme qui ne sait que faire de son âme et de son corps du matin au soir, qui n'a rien à s'occuper de la sainte journée, ça devient un enfer. J'ai déjà servi un maître qui s'ennuyait : si je n'avais pas été plus fort que lui, il m'aurait jeté un jour par la fenêtre; et pourquoi, je vous en prie I parce qu'il prétendait que j'avais touché à ses pendules pour les faire retarder , et qu'il voulait qu'il fût midi quand il n'était que dix heures du matin. Mais que voulez-vous! c'était un vieux garçon de quarante ans qui s'embêtait à crever. C'avait pourtant été un bon maître, comme monsieur; mais , petit à petit , et sans s'en douter , il était devenu comme un enragé : il cassait tout, il se mettait dans des fureurs atroces...

Ce portrait d'un autre , tracé à mon image , me déplut fort; mais ledit domestique semblait y mettre tant de bonne foi que je n'osai lui altribuerl'intention d'avoir voulu me donner une leçon.

Je l'interrompis par une nouvelle question, et je lui dis :

— Et qu'est devenu ce monsieur?

— AI) ! repartit mon interlocuteur d'un air de pitié profonde, à force de s'ennuyer il s'est mis à boire , et il a fini par s'abrutir.

Les gens qui vivent dans un grand espace, entourés d'intérêts puissants et auxquels leur vie est mêlée, trouveront peut-être bien étrange que ce misérable entretien ait été pour moi l'occasion d'une profonde méditation. Ce fut pourtant ce qui m'arriva. La conclusion de l'histoire m'avait épouvanté.

Je demeurai seul, et je me laissai aller à un examen très sérieux de ma position. Je m'étais d'abord occupé de l'exploitation de mes terres, mais je m'en étais déchargé peu à peu sur mes fermiers; je n'avais plus d'occupation , je ne prenais

plus intérêt à rien. Je n'étais ni assez jeune, ni assez beau pour occuper de moi les femmes qui m'auraient convenu, et je me portais trop bien pour avoir même des collatéraux attentifs. Tout à coup je m'écriai: — Encore si Géorgina m'avait écrit, je me serais chargé de la mission qu'elle avait voulu me confier.

Il est possible que les romans ne soient point faits comme la vie, mais, pour ma part, j'ai souvent remarqué que la vie est faite comme les romans. Je n'avais pas poussé cette exclamation mentale que mon donneur d'avis rentre d'un air mystérieux et me dit :

— Monsieur, on vous demande.

— Qui est-ce ?

— Une dame.

Ceci me frappa comme une de ces réponses fortuites du ciel qui ■\)nt croire qu'il y a une Providence. Je me précipite hors de la salle à manger. Je ne m'étais pas trompé : c'était Géorgina.

JHalabry, l'œil étincelant, la main dans la poche de son gilet. — P. 43.

— Seule? m'écriai-je en la voyant.

— Seule, me dit-elle en me tendant la main.

— Mais qu'est-il donc arrivé?

Elle passa devant moi et entra dans la salle où j'étais installé, prit un siège au coin du feu, et resta un moment sans me répondre, la tête baissée, quoique nous fussions seuls. Je lui répétai ma question ; elle releva la tête, me regarda assez longtemps, puis finit par me dire d'un air décidé :

— Il m'est arrivé ce qui devait nécessairement arriver, un abandon froid, sec, égoïste.

— Quoi ! l'infâme a osé...

— Ce n'est pas sa faute, me dit-elle en m'interrompant ;

c'est la mienne. Jamais il ne m'a aimée, c'a été de sa part une' suite de surprises que mon imprudence a le plus souvent provoquées et luxquelles il a cédé.

.le me suis jetée en aveugle dans sa vie sans qu'il m'y ait apjii'lée. Aujourd'hui que je sais tout, — et quand je vous ai écrit je ne le savais pas, — ce qui s'est passé a pris à mes yeux un aspect bien différent.

— Vous m'avez rappelé que j'avais promis à votre père mourant de vous proléger; dites-moi tout , et je vous jure...

Géorgina m'interrompit encore , mais avec un triste sourire et un geste calme.

— Je vous remercie, monsieur Morland ; mais on ne protège pas une fimme dans ma position. Vous forceriez M. Benoît à m'épouser, que vous ne feiipz qu'ajouter un malheur à mon déshonneur irrévocablement accompli. D'ailleurs , je ne le voudrais plus, maintenant que je pourrais me passer du consentement que ma mère m'a refusé, sans doute, grâce à M. Malabry. Ne parlons plus de moi. Avez-vous des nouvelles de mes sœurs?

— Aucune, lui disje.

Géoi-ginaparutélonnée et mécontente.

— J'attendais les renseignements que vous m'aviez promis, lui dis-je.

Elle réfléchit et me dit du même ton résolu qu'elle avait eu depuis son arrivée :

— C'est juste, alors je partirai demain pour Paris.

— Je ne vous laisserai point partir seule.

— Je suis faite à voyager seule.

— Mais ce n'est pas seulement durant ce voyage que je désire vous accompagner, ce sera dans tout ce que vous tenterez pour sauver vos sœurs, car je crois avoir compris votre résolution.

Je ne le permettrai pas, me dit-elle...

— Croyez, m'écriai-je vivement , trompé que je fus sur le ton de ce refus, que je comprends combien de ménagements sont nécessaires...

Géorgina rougit et parut violemment émue.

LES QUATI<E S(i:ufis.

— Vous m'avez mal comprise. Je n'ai point peur d'une calomnie qu'on pourrait ajouter à une vérité. Ce que je ne veu.x pas, repritelle avec plus de vivacité, c'est que vous vous arrachiez à une vie calme, heureuse, bien posée, pour vous faire le champion d'une cause qui ne vous regarde pas. Quant à moi , c'est bien différent ; j'ai clé vaincue dans la lutte que j'ai voulu soutenir pour moi contre M. Malàbry ; je la recommencerai pour mes sœurs, et cette l'ois j'y serai d'autant plus forte, qu'il m'a réduite au point de ne plus avoir rien à ménager. Mais j'ai compris qu'il y aurait un cruel égoïsme à vous entraîner dans une querelle où vous n'avez rien à gagner. J'étais seulement venue pour prendre quelques renseignements sur la position de mes sœurs: car, à l'époque où j'ai quitté Paris, leur ruine commençait déjà. Vous n'avez rieh à m'apprendre à leur sujet, excusez-moi de vous avoir dérangé. Je vais retourner à mon auberge, et demain je partirai seule.

Je ne sais pas pourquoi le moment me parut solennel, j'arrêtai Géorgina, et je lui dis avec une émotion qui dut fort l'étonner :

— Géorgina, vous ne me comprenez pas plus aujourd'hui que vous ne m'avez comprise Paris. Sincèrement et véritablement j'accepte, je désire, je demande la moitié de votre tAche. Je ne ferai point d'béroisme avec vous; je ne vous dirai pas que je méprise les dangers ou plutôt les ennuis d'une lutte, et que je leur sacrifierai vûlonlicrs ce que vous appelez mon repos, ma position, mon calme bonheur. Non , je ne vous dirai pas cela. Mais regardez colle maison ; écoulez ce silence glacé dans celte vaste demeure ; eh bien ! je demeure seul ici, sans amis , sans famille, sans amour , Géorgina, déjà dévoré de ce vague ennui qui abat trop la puissance de l'esprit jiour devenir de l'ambition active. Quand vous êtes arrivée, je vous le jure sur l'honneur , je vous appelais pour donner un but à ma vie ; lorsque vous êtes venue, il m'a semblé qu'un hasard providentiel repondait à mes vœux. Si vous me refusez, voits me ferez fwutôtre plus de mal que vous ne pensez^ tandis que je pnis vous être utile.

— En êtes-vous réduit là, me dit-elle, de n'avoir nul intérêt dans la vie '?

— C'est la vérité.

— Eh bien! s'il en est ainsi, si vous ne quitlez rien pour moi, venez, car je ne veux plus de sacriQces : les hommes les font payer trop cher. A demain ; je vous attendrai.

Elle me quitta, et le lendemain j'allai la rejoindre dans son atlberge, et nous partîmes pour Paris, où nous arrivâmes ensemble. Je la logeai chez d'honnêtes gens et je pris un appartement dans une autre maison que la sienne.

Malgré sa prétention de se dire au-dessus de tous les propos qui pouvaient l'atteindre , elle me sut bon gré de cette attention ; et le lendemain, lorsque je revins la voir, elle me remercia avec franchise. Je vis qu'elle avait pleuré toute la nuit ; je lui en demaïKlai la cause.

— Oh! me dit-elle, j'ai peur d'avoir plus entrepris que je ne peux. Tant que j'ai été éloignée de Paris, je ne voyais ma position que dans ma pensée, et je m'étais armée contre ce désespoir; mais je ne me doutais pas qu'un rien, un bruit, un mot, l'aspect d'une maison, pouvaient agir assez puissamment sur cette douleur pour me la rendre cruelle comme au premier raouient que je l'ai soufferte. En Angleterre, j'ai vécu sous le nom de madame Benoît ; hier vous avez donné à mes hôtes le seul nom que j'ai le droit de porter, celui de mademoiselle de Mandres, et vous avez bien fait. Mais quand on est entré chez moi après votre départ pour me demander si mademoiselle de Mandres avait besoin de quelque chose, je ne puis vous dire combien ce nom, oublié dans l'habitude d'un autre, a ré?»nné cruelleinenl à mon oreille ; il me disait ma position dans toute son horreur. Hélas I la résolution sous laquelle j'avais cru contenir mon désespoir était bien faible. Ce seul mot l'a rompue comme une digue de sable, et toutes mes tortures passées et d'autres que je n'avais pas prévues, se sont précipitées dans mon cœur. Mo voici donc à Paris, moi, mademoiselle de Mandres, à deux pas de la maison de ma mère, où je ne veux rentrer qu'en ennemie. Je veux protéger mes sœurs; mais contre quoi? contre la ruine, contre l'iraprobité de leurs maris. Mais si la ruine leur vient, on les plaindra comme d'honnêtes femmes indignement sacrifiées et trompées, tandis que ma misère n'excitera jamais que le mépris. Et, Icncz, monsieur Morland, je m'égare encore, je le crains. Ce que je veux ap|icler justice, c'est la révolte insensée du coupable contre le monde.... J'ai tort....

En parlant ainsi, elle se mit à pleurer comme un enfant sans force ni courage. Cette façon de voir allait amener cette nonchalance naturelle (|ut m'empêche volontiers de rien entreprendre, jusqu'à ce qu'irrité par l'obstacle, je mette dans mes entreprises une rare obstination lorsqu'une foisj'y suis engagé. Je n'osais cependant pas dire à Géorgina qu'elle avait raison, ne voulant pasproliter de la première occasion pour me départir de mes promesses, et je nageais entre deux eaux, lorsqu'elle me tira d'embarras en me disant avec vivacité :

— Vous me trouvez bien faible et bien sotte, et vous n osez pas me le dire. Non, non, non! reprit-elle en se levant avec action, cet homme ne m'aura pas impunément perdue. Ses ignobles complices ne l'auront pas aidé impunément dans cette lâche machination. Non ! j'en aurai justice, je vous le promets. Souvent encore, peutêtre, vous me verrez de ces moments d'abattement, mais je n en aurai que plus de force, plus de résolution, plus de colère.

Je me trouvai ramené à la nécessité de partager et de servir cette vengeance ; et, pour la première fois, il nous fallut discuter les movens d'y parvenir. Les femmes fet je parle des honnêtes femmes) ont'en général une réputation de bon conseil dans les affaires, qui, pour ma part, me parait singulièrement usurpée. Elles ont à vous proposer sur toutes choses une règle de conduite qui, dans sa généralité, est honorable, raisonnable, respectable. Mais ces conseils, excellents au fond, n'ont qu'un inconvénient, c'est de n'indiquer aucun moyen d'application. Une femme cft toujours prêle à dire à son mari qu'il doit faire honneur à ses affaire*. Dans une transaction épineuse, elle lui conseillera d'obtenir le plus grand avantage possible sans cependant empiéter sur les droits des autres ; mais ce n'est pas le tout que de prendre le parti de sortir d'un mauvais pas par la meilleure route possible, il faut découvrir celle roule, et c'est là que la prétendue perspicacité de la femme s'arrête. Alors elles se retranchent derrière leur ignorance de ce que je pourrais appeler la marche de la machine des affaires, en vous laissant pour tout guide une sentence de la force de celle-ci : « Qu'en tout il faut réussir » sans indiquer aucun moyen de succès.

Ce fut un peu ce qui .se passa entre moi et Géorgina. lorsqu'il s'agit de décider comment nous commencerions la campagne contre M. Malabry.

Au dire de Géorgina, il fallait l'attaquer sur-le-champ, dévoiler ses ténébreuses intrigues, la façon dont il avait compromis la fortune de SCS belles-filles en les mariant à des chevaliers d'industrie. Mais la difficulté était d'inventer un moyen non pas seulement de prouver tout c 'la. mais même d'avoir le droit de le dire. Dès le commencement de la discussion, je m'étais aperçu du vide de Géorgina, et pour lui faire comprendre combien je pouvais lui être nécessaire, je l'avais lais.-ée se débattre dans une série d'hypolhèses impossibles. Je fis très bien, car si j'avais proposé de prime abord le projet que je tenais en réserve, il eût été infailliblencnt repoussé avec un dédain qui ne m'eût pas permis d'y revenir. 11 fut même assez mal accueilli de Géoi gina, quoiqu'elle en fût réduite à désespérer de son entreprise. Ce projet était pourtant bien simple et bien naturel; il s'agissait tout simplement de demander à M. et à madame .Malabry leurs comptes de tutelle. Dune part, l'idée de mettre sa mère en cause indigna Géoririna ; d'une autre part, elle aperçut la possibilité que cette affaire allât devant les tribunaux, et dans ce cas, alors même qu'elle perdrait M. Malabry , elle lui donnerait le droit d'ouvrir contre Géorgina des récriminations déshonorantes ; malgré sa fière résolution de braver tout, Géorgina recula encore. Enfin, il lui paraissait honteux de cacher, sous une réclamation d'argent , la juste vengeance qu'elle voulait exercer. Hélas ! combien tous ces grands mots qui ne disent rien lorsqu'ils disent trop, ont ésaré les gens! que de bêtises on débite en ce monde au nom de laMiberté , de l'économie et de tant d'autres mots qui ne sont bons qu'à couvrir limpuissance de ceux qui s'en servent, et qu'ils seraient embarrassée de faire tout ce qu'ils demandent, si on leur demandait de formuler nettement un moyen de réaliser leurs exigences ! Géorgina se défendit longtemps contre ma proposition ; cependant je finis par lui prouver que , si ce n'était pas le seul point vulnérable de M. Malabry, c'éuiit le seul par lequel nous Pouvions l'attaquer. Je lui montrai comment, une fois entame sur ce chapitre, il serait facile de le détruire de fond en comble. L'histoire de la fortune de Géorgina devenait nécessairement celle de ses sœurs, et en dévoilant l'une, on metirait l'autre à jour; je prêchai si bien et si longtemps , que Géorgina consentit à suivre cette marche. Mais elle exigea avant tout que je fusse informé de la position présente de ses sœurs.

— Après tout, me dit-elle, si elles sont heureuses , je ne veux point venir troubler leur repos, et je préfère renoncer à mes droits que de les faire prévaloir au moyen d'un scandale dont elles auraient surtout à souffrir.

Je fis observer à Géorgina qu'il était bien difficile d'avoir làdessus des rensergneraenls certains. Le monde, qui a des clairvoyances cruelles pour pénétrer dans certains secrets de la vie de famille, a de même, dans d'autres occasions, une singulière insouciance qui s'arrête aux apparences , et ne pénètre pas plus avant. Géorgina eut sa revanche, et trouva un moyen auquel je ne pus me refuser ; elle me rétorqua mes raisons avec une force qui me confondit.

— Vous avez raison, me dit-elle; il faut une personne qui pénètre dans ma famille avec une certaine autorité et en mùme temps un vif désir d'apprendre ce que. d'autres n'auraient pas un égal inlérèt à savoir : celte personne, c'est vous, Morland I

Ltîg O'iïÀTRE SOEURS.

US

— Moi! m'écriai-je fort peu séduit de cette mission; moi aller siirpi'pndi-e les secrets de votre famille pour m'en servir ensuite contre elle, c'est un indigne espionnage.

— Pas plus que la demande de la restitution de ma fortune n'est de ma part un acte intéressé, me dit Géorgina.

Je l'avais forcée à subir le prosaïsme de mes moyens d'action, j'acceptai la poésie de ses motifs, et il fut convenu que, dès le jour même, je me présenterais successivement chez M. Malabry, et ses trois gendres.

Ma première visite fut pour M. Malaliry. Je me rendis à son ancien logement, où l'on m'apprit qu'il n'habitait plus en cet endroit. Le Ion avec lequel le concierge me dit celle nouvelle et me donna la nouvelle adresse du beau-i)ère de Géorgina m'avertit qu'il avait dû quitter cette maison d'une manière fâcheuse. On semblait me répondre comme à un homme de bien peu , par cela seul que je connaissais M. Malabry.

Je me Iiàtai d'aller à la rue indiquée, oir l'on m'indiqua un apparlement au cinquième. Je sonnai . une servante malpropre m'ouvi-it la poite, et me déclara que M. Malahry n'y était pas et qu'il n'y était jamais. Je demandai madame. Madame était malade et ne recevait pas. J'insistai et je donnai ma carte. Cette fille la prit sans la regarder, et me répondit d'un air grossier:

— C'est bon, je la remettrai à monsieur quand il rentrera. Il n'en manque pas dans la maison de vos cartes.

— Mais je vous dis d'aller la remettre à madame Malabry. Cette fille demeura un instant indécise entre l'envie de m'injurier

et celle de me parler plus poliment ; ce dernier parti l'emporta, elle reprit avec un accent presque ému :

— Je vous jure, monsieur, que madame est bien mal ; ce n'est pas à elle sans doute que vous avez affaire ; tâchez de voir monsieur quelque part, car il ne rentre plus guère à la maison.Mais s'il fallait qu'il y eût encore une esclandre comme le jour où on est venu pour arrêter monsieur, madame en mourrait.

— Mais je ne suis pas un huissier, mon enfant, dis-je à celte fille, je suis un ami de madame Malabry. Portez-lui ma carie.

Aussitôt cette fille s'échappa, et revint presque aussitôt pour me dire avec empressement ;

— Entrez, monsieur, entrez... Madame est bien contente.

Je traversai une misérable salle à manger, puis un salon dénieublé, et j'entrai dans une pelile chambre où l'on avait ramassé tout ce qui restait de l'ancien luxe de Malabry. Sa femme, en me voyant, se leva péniblement et vint à moi ; elle eut toute la dignité, toute la franchise, j'ose dire toute la bonne grâce de sa misère. Elle me tendit les deux mains, et, jetant un long et triste regard autour d'elle, elle me dit d'une voix ferme :

— Le saviez-vous ?

— Non, lui dis-je, et je puis vous en faire un reproche, car vous avez oublié que vous aviez un ami.

A cette parole, il se passa dans l'âme de madame Malabry quelque chose de bien étrange sans doute, car elle me regarda longtemps, comme si elle se rappelait mes sentiments d'autrefois et ses moqueries, puis elle me dittout à coup et avec un tressaillement nerveu.ï :

— J'ai bien vieilli, mon pauvre ami , j'ai des cheveux blancs, je suis ridée, j'ai tant souffert !

A ce moment, j'en suis certain, madame Malabry regrettait du fond de l'âme celle beauté que j'avais aimée, et qu'elle ne m'eût plus refusée si elle l'avait eue encore. Mais ce reste de sa factice et vainc nature disparut presque aussitôt, et elle me dit ;

— Quelle raison vous a amené chez nous ?

— Je vous l'apprendrai plus tard; mais vous, dites-moi comment vous en êtes arrivée à ce degré de malheur, et comment il se fait que vos gendres, ou plutôt vos filles, vous laissent dans cette misère?

Madame Makibry se prit à pleurer sans me répondre autrement que par ces mois qui s'échappaient entre ses sanglots :

— Pauvres enfants!... pauvres enfants!...

— Ruinées aussi! m'écriai-je.

— Ruinées... malheureuses... perdues!

— Est-ce possible ?

— Ah! me dit-elle avec un accent de douleur dont je l'eusse crue incapable, c'est ma faute, monsieur Jlorland, ma faute ; vous le sa-

vez, vous qui avez voulu m'éclaiter. Que je la paie, c'est justice; mais elles, mes pauvres filles... mes pauvres filles !

Elle se reprit h pleurer. L'âme de la mère , si longtemps égarée par un misérable dans les voies tortueuses où il lavait entraînée, s'était enfin retrouvée dans la solitude où il l'abandonnait maintenant.

Je cherchai à calmer cette douleur et je dis h madame Malabry:

— Aucun malheur n'est irréparable , et je ne suis point venu pour apprendre vos chagrins et ne pas vous aider à en sortir.

— C'est que vous ne savez pas où elles en sont réduites. Comme madame Malabry prononçait ces paroles, un violent coup

de sonnette fit retentir l'appartement.

— C'est mon mari ! s'écria-t-elle avec un effroi pareil à celui d'une femme surprise dans un rendez-vous coupable.

— Que craignez-vous donc? lui dis-je.

— Mais s'il vous trouve ici ?

— Eh bien! n'avais-je pas l'habitude d'y venir toutes les fois que je faisais un voyage à Paris? Rassurez-vous; M. Malabry et moi nous nous connaissons trop bien pour qu'il arrive rien qui puisse ajoutera vos chagrins.

Cependant M. Malabry n'entrait point; on entendait seulement un murmure de voix ; sans doute il s'informait avec détail de l'individu qui se trouvait chez sa femme. Celle-ci écoutait d'un air si alarmé, que Je supposai qu'enfin M. Malabry avait tout -i fait jeté le masque et s'était montré tel qu'il était à celle qu'il avait si indignement trompée. Lorsqu'il entra, je n'en doutai plus.

Jamais je n'aurais pu croire qu'un homme qui, sans être bien distingué, avait cependant tenu convenablement sa place dans un salon, qu'un homme qui, à défaut d'élégance, avait une souplesse de manières et une habitude du monde qui le rangeait parmi ce qu'on appelle les hommes comme il faut, eût pu en si peu de temps subir une dégradation physique si complète. On eût dit que tous les vices de son âme lui avaient poussé à la peau. Son œil, si perçant, s'était éraillé et était devenu terne; sa lèvre et ses joues avachies, ses cheveux en désordre, une cravate noire roulée en corde, un habit aussi sale qu'usé, tout cela me le fit apparaître comme une copie de cet ignoble héros du vice, devenu si célèbre au théâtre et dans les caricatures.

Le regard que madame Malabry jeta sur moi sembla vouloir me demander grâce pour cet homme. Je ne savais comment il m'ahorderait; il le fit avec une légèreté dont il recouvrait autrefois ses mauvais desseins ; mais quelque effort qu'il fît, il ne put soulever le lourd manteau de misère et de crasse qui l'écrasait. Après avoir débité les premières phrases d'usage sur ma santé, mon arrivée, le plaisir qu'il avait à me revoir, il retomba dans une sorte d'abattement distrail. Sa femme, tremblante et pâle, nous regardait alternativement, épouvantée, sans doute, de ce qui allait se dire enire nous. Je ne'mc sentais pas le courage de lui parler le premier ; j'aurais répugné à lui montrer le moindre intéièt, et je n'étais pas plus disposé à lui parler de choses indifférentes.

Ce fut lui qui rompit le premier ce silence embarrassant.

— Tu le vois, me dit-il, je n'ai pas été heureux. Je lui fis un signe d'assentiment.

— Ahl reprit-il. j'ai été si indignement trompé! Ce trio de fripons à qui j'ai confié ma fortune m'a dépouillé d'une manière si infâme!

Je savais par cœur les ruses du héros dont Malabry se faisait le Sosie, et je fus indigné de cette lameniation.

— S'ils se sont mal conduits envers toi, lui dis-je, il faut...

— Comment ! s'écria-t-il avec une violence affectée , ils m'ont tout volé, les misérables !

— Il y a des tribunaux contre les voleurs.

Malabry me regarda; tout cet emportement s'abattit ; il reprit un air patelin, comme lemendiantqui va tendre la main, et il me répondit:

— Des tribunaux! il n'y en a pas pour les pauvres; d'ailleurs, tu siis comme je suis : un enfant pour les affaires. J'y allais avec une confiance, une loyauté!...

Tant d'effronterie me parut impossible; j'observai mieux Malabry. L'esprit d'astuce et de fourberie qu'il avait possédé à un si Inut point s'était même dégradé en lui; il en était revenu aux vulgaires et triviales comédies des coquins de bas étage. Certes, un an avant ce jour, il n'eût pas espéré me tromper avec de pareilles niaiseries.

— Eh bien! lui dis-je pour m'assurer encore mieux de cet abiutissement, il faut t'arracher par tes pToprés forces à cette fâcheuse position, il faut travailler.

Il me regarda d'un air qui avait quelque chose d'égaré et de féroce à la fois.

— Qu'appelles-tu travailler ? me dit-il.

— Avec les amis qui te restent , tu pourrais trouver une place convenable, qui du moins te mettrait à l'abri du besoin.

— Du besoin I répondit-il en se levant et en essayant de reprendre ses aiis d'aulretbis. .Me ci ois-tu donc dans le besoin? Merci de la bonne opinion. Non, mon clier, non, je nesuispas dans le besoin. Maintenant que nous sommes seuls, j'ai réduit ma maison ; mais je suis plus riclie que tu ne crois. J'ai une idée, et tu verras. Je reprendrai le liaut du pavé, et l'on n'aura plus le droit de venir m'insuller cliez moi... Kst-ce que je l'ai demandé quelque cbose? Jla femme est là pour dire qu'elle ne manque de rien... N'est-ce pas que tu es heureuse?... Ah! des millions, j'en aurai....

Je devinai toute la vérité ; l'air égaré, la voix saccadée de Malabry. répouvante de sa femme, qui le suivait des yeux avec anxiété pendant qu'il s'exprimait ainsi, je crus reconnaître les symptômes di' cette folie sinistre qui nait de l'abrutissement de toutes les facultés. J'eus pitié de la malheureuse qui était près de moi, et j'essayai de calmer Malabry en parlant dans son sens.

— J'étais bien sûr, lui dis-je, qu'un homme comme loi ne se laisserait pas abattre par le malheur, et que tu retrouverais un moyen de refaire ta fortune.

Mais déjà tout ce feu s'était évanoui , Malabry baissa la tête et répondit comme un homme accablé :

— Certainement! certainement!...

— Je reviendrai te voir, lui dis-je en regardant madame Malabry.

— Tu me feras plaisir, me répondit-il.

Je fis mes adieux à madame Malabry et je lui demandai tout bas si elle serait seule dans la soirée.

— Que sais-je? me répondit-elle avec effort.

Malabry nous observait, je la quittai ; il me reconduisit, et, comme je traversais la salle à manger, il m'arrêta et me dit, en voulant paraître attacher peu d'importance à ses paroles :

— Pardon... dis-moi... mon cher... j'étais sorti pour toucher de l'argent... je n'ai pas trouvé mon banquier, tu n'aurais pas sur toi vingt ou trente francs ?

Ce dernier trait, et surtout le rapprochement du mot banquier avec cet emprunt de mendiant, me firent voir la misère de cet homme dans toute son abjection. Je lui glissai deux louis dans la main. Il les regarda avec une joie sauvage et me laissa sortir sans me répondre. Je descendis lentement, et j'étais à peine au bas de l'escalier, quej'entendis une porte s'ouvrir et se fermer violemment au haut de la maison. Je me doutai de ce qui arrivait; je me jetai dans une petite cour qui était au fond de l'allée de celle maison, et je vis bientôt passer M. Malabry, l'œil étincelant, sa main dans la poche de son gilet, serrant sans doute les deux pièces d'or avec frénésie.

Je compris que la vie de cet homme était descendue aussi bas que possible, et que le misérable nécessaire pouvait manquer à madame Malabry. Je remontai immédiatement chez elle; je voulus savoir la vériié, je n'en étais plus à garder des ménagemeills ni pour lui ni pour moi, et lorsque la servante me rouvrit, je lui dis tout à coup :

— Votre maître vous a-t-il donné de l'argent pour la dépense d'aujourd'hui?

— Pour m'en donner il faudrait qu'il en eut; il m'a dit qu'il allait en chercher.

— En voici, lui dis je. Pas un mot à madame.

— Merci pour elle, monsieur, me dit cette fille ; elle dinera aujourd'hui.

Pour la première fois de ma vie je compris qu'il ne faut pas toujours rire de ces mots de mélodrame qui nous amusaient tant autrefois, et qui trouvent souvent dans la vie de si cruelles applications.

Je rentrai chez madame Malabry : elle était à genoux sur le parquel, la tôle appuyée sur son lit.

En entendant ouvrir la porte, elle se retourna et se leva ; tout sou désespoir éclatait sur son visage.

— Du courage!... lui dis-je.

— J'en demandais à Dieu quand vous êtes enlré, me dit-elle. Je lui demandais le courage d'en finir.

— Eh bien ! que signifient de telles pensées quand vous avez retrouvé un ami qui veut, qui peut vous sauver.

— C'est impossible, me dit-elle avec désespoir.

LES QUATRE SŒURS

— Il faudrait d'abord vous séparer de votre mari.

— Et où voulez-vous que j'aille ?

— Mais vous serez encore mieux chez l'une de vos filles que chez votre mari.

— Chez l'une de mes filles! reprit madame Malabry; mais elles sont tout aussi malheureuses que moi!

— Mais non pas si pauvres.

Madame Malabry hésita h me répondre, et finit par me dire d'une voix basse et brisée :

— Je ne sais pas.

— Vous auraient-elles abandonnée ?

Madame .Malabry se lut encore.

— Voyons, repris-je, dites-moi toute la vérité... Je ne suis pas venu ici sans intention. J'y suis venu parce qu'une personne qui vous aime et qui vous est chère m'a envoyé près de vous, et celle-là ne vous abandonnera pas.

Madame Malabry ouvrit de grands yeux ; son regard plein d'anxiété, d'espoir, d'amour, sembla vouloir pénéirer jusqu'à mon cœur, et tout à coup elle me dit à travers les sanglots qui la suffoquaient :

— Géorgina... Géorgina, n'est-ce pas?

— Oui, elle est ici, attendant de vous son pardon.

— Son pardon I s'écria madame Malabry, son pardon! Ah ! je ne pensais plus qu'elle avait été coupable. Ah ! si elle veut m'airaer un ■ peu, c'est tout ce que je lui demande. ■

Quelques larmes, mais paisibles, coulèrent de ses yeux, puis elle | se ressouvint tout à coup et me dit :

— Mais elle n'est pas seule ?

— Elle est seule... ■

— Abandonnée et trahie! I Malgré ma crainte que cette nouvelle ne portât un coup trop sen- 1

sible à madame Malabry, je m'étais décidé à la lui apprendre ainsi brusquement, persuadé que je la ferais moins souffrir qu'en l'entourant de ménagements inutiles. Mais, au lieu de l'explosion de douleur à laquelle je m'attendais, je n'entendis qu'une faible et sourde exclamation ; mais madame Malabry reprit en levant les yeux au ciel :

— C'est une volonté inexorable de Dieu qui a frappé notre famille. Vous m'eussiez bien étonnée de m'apprendre qu'elle était heureuse.

En parlant ainsi, madame Malabry avait la parole lente et calme; elle reprit du même ton :

— La faute des mères retombe sur les enfants, monsieur; mes filles ont payé la mienne bien cher.

— Ne voulez-vous pas voir Géorgina? lui dis-je.

Madame Malabry rougit, et, après un moment d'hésitation, elle me dit rapidement :

— Je n'ose pas.

Je ne pus coin|irendre ce sentiment d'une mère qui craint de paraître devant sa fille coupable ; je supposai que madame Malabry avait appris l'indigne machination qui avait perdu Géorgina. et qu'elle éprouvait un tardif remords de n'avoir pas mieux protégé sa fille. Je n'osai lui parler de ces pénibles circonstances; mais je vis que je m'étais trompé, car elle reprit aussitôt :

— Sans doute elle s'est perdue volontairement ; mais ce n'était pas une raison pour moi de permettre à M. Malabry de disposer de sa fortune.

— Quoi ! lui dis-je, tout l'héritage de Géorgina?

— Dévoré, perdu.

Par une de ces préoccupations ou de ces distractions inconcevables de l'esprit, en voyant la misère de M. Malabry, j'avais complètement oul)lié la réclamation que Géorgina avait à lui faire; et cependant, en parlant d'elle à madame Malabry, il me semblait toujours que je lui ramenais une fille à laquelle son héritage demeuré intact permettait de venir en aide à sa mère.

Ce que je venais d'apprendre ce que j'eusse dû deviner dès le premier moment me remit en face des choses. .Malabry ruiné et qu'une poursuite du reste inutile ne pouvait rendre ni plus misérable ni plus déshonoré ; Géorgina sans ressources, et. d'après ce que j'entrevoyais , ses sœurs dans une position non moins désespérée : cela me fit réfléchir à la lâche que j'avais si légèrement acceptée. Je restai quelques instants sans prononcer une parole, incertain du parti que j'avais à prendre. Madame Malabry reprit ses larmes, et me dit avec un accent déchirant :

— Amenez-la ici, qu'elle voie ma misère ; je lui dirai que j'ai appris ce qu'était la faim, et elle me pardonnera.

— Alil m'écriai-je, brisé par cette pen.sée, c'est affreux! cela ne

LES QUATRE SŒURS

sera pas , cela ne peut pas être. Vous allez venir chez votre fille , vous la verrez, vous la protégerez de votre présence et elle vous consolera.

— Merci, mon ami, me dit madame Malabry avec effusion, menezmoi près d'elle : elle me recevra bien, n'est-ce pas?

Tous les sentiments avaient cliangé de place dans le cœur de cette pauvre mère. A force de malheur, elle se croyait la seule coupable.

J'envoyai chercher un fiacre, et, pendant que la servante était sortie , il se passa une de ces petites scènes de misère, si joyeuse quand je les voyais autrefois dans la mansarde de notre quartier Latin ; si tristes chez cette femme jadis si belle , si riciie , si honorée. Pour trouver un châle, un chapeau, un mouchoir, il lui fallut ouvrir des tiroirs vides, des armoires saccagées. Mais elle était si heureuse de la pensée de revoir sa fille, qu'elle le fit sans honte et sans trouble.

Nous partîmes enfin et nous arrivâmes bientôt chez Géorgina. Madame Malabry voulait que j'avertisse sa fille; j'insistai pour qu'elle montât sur-le-champ. J'ouvris la porte de l'appartement de de Géorgina. qui, fatiguée encore du voyage, s'était couchée sur un divan, et je lui dis tout haut :

— Voici votre mère, Géorgina.

Elle se redressa comme frappée d'un coup électrique, et resta un moment tremblante et éperdue. Madame Malabry, à son tour, frappée de l'immchilité de sa fille, s'arrêta sur le seuil de la porte. Elle crut que Géorgina la considérait avec colère, tandis que la pauvre enfant sentait ses genou.x fléchir sous elle. La force manqua à madame Malabry qui tomba sur un siège en murmurant doucement :

— Géorgina I....

Celle-ci, comme si celte voix eut délié la terreur qui l'altachaità sa place, se précipila vers sa mère. Quand je les vis dans les bras l'une de l'aulre, je sortis. Je savais tout ce qu'elles pouvaient avoir à se dire ; mais les paroles d'une mère à sa fille doivent être pudiquement enfermées enli-e elles.

Je rentrai une heure après. Toutes deux vinrent à moi, reconnaissantes et heureuses. J'avais passé tout le temps que Je les avais laissées seules à inventer un moyen délicat de leur rendre service, et après les premières paroles, je leur dis :

— Du reste, je dois vous apprendre une chose qui n'étonnera pas madame Malabry, qui doit se rappeler les liens qui unissaient mon père à M. de Mandres. Il y a deux ou trois mois, en parcourant les papiers de mon père, j'ai trouvé un titre de créance de M. de Mandres, qui avait sans doute été oublié par celui-ci, et qui me constitue Vôtre débiteur d'une somme...

Géorgina m'interrompit avec un sourire d'ange.

— Ce n'est pas bien ce que vous faites là, monsieur Morland, me dit-elle , et si vous aviez entendu notre conversation , vous vous seriez épargné ce gros mensonge.

La manière dont elle prononça ce dernier mot avait un accents! gracieux, si doux, si agaçant, qu'il me ravit.

— Comment? lui dis-je, un mensonge!

— Monsieur votre père ne devait pas d'argent au mien ; et si cela eût été vrai, M. son fils, que nous connaissons pour un homme d'ordre et pour un homme d'houneur, aurait depuis longtemps acquitté cette dette.

— Mais je vous jure..»

— Voulez-vous nous forcer , me dit Géorgina toujours avec son doux sourire, à n'oser vous faire un emprunt ?

— Il n'y a pas d'emprunt entre nous, repris-je avec insistance. Géorgina se recula vivement, comme blessée de mon insistance, et

de ce ton hautain dont elle m'avait parlé autrefois, elle me répondit :

— Et il ne peut y avoir d'aumône, de quelque façon que vous la déguisiez.

— Géorgina! lui fit doucement sa mère pour la calmer.

Je devinai dans ce mot un retour de ce caractère qui avait égaré Géorgina, parce qu'on ne l'avait pas compris, et qui pouvait peutêtre l'égarer encore si on le voulait violenter.

— J'ai tort, lui dis-je , je ferai comme vous l'entendrez. Géorgina me regarda de son beau regard si expressif. Je devinai

qu'elle me remerciait en elle-même, puis un nuage de tristesse vint à la fin voiler cette franche et heureuse expression ; mais elle se remit et me dit :

— Voici nos projets ; nous allons les soumettre à votre suprême justice, car nous ne voulons rien faire qui ne soit approuvé par vous.

Nous nous assîmes pour tenir un conseil de famille.

— D'abord, reprit Géorgina, ma mère demeure avec moi. Cette combinaison était entrée dans mes projets, et je fis un signe d'assentiment.

— Je peins passablement ; je travaillerai, et sur le produit de ce travail nous vous rendrons les petites sommes dont nous avons besoin pour nous établir quelque part. Jusque-là ma mère partagera ma chambre ici, car elle ne désire pas retourner près de M. Malabry.

— Elle m'a tout dit, monsieur, reprit madame Malabry, et, je vous l'avoue, jamais je ne pourrai revoir celui qui m'a fait tant de mal. Je lui aurais pardonné ma misère, mais son infamie envers cette enfant, c'est impossible. Je préférerais mourir que de retourner dans celle maison.

— Je ne vois dans tout cela rien que de fort raisonnable, dis-je à ■ madame Malabry, et vous pouvez demeurer ici. Mais que comptezvous faire vis-à-vis de M. Malabry ? vous cacher ou lui dire hautement votre résolution ?

— La lui dire, monsieur I reprit Géorgina avec vivacité ; ce n'est point à nous, ce me semble, à trembler devant lui. Ma mère va lui écrire.

Je m'aperçus que madame Malabry hésilait à faire cet acte de vigueur. Le cœur des femmes est inexplicable. Révoltée comme mère, comme épouse de la conduite de son mari, persuadée de la légitimité de sa résolution, elle ne se sentait pas le courage de cette rupture ; car ce n'était pas seulement la crainte de cet homme qui l'avait si longtemps dominée qui la retenait , c'était une sorte de pitié pour la misère où elle allait le laisser; c'était comme un remords du calme dont elle allait jouir pendant qu'il allait se débattre dans son ignoble pauvreté. Elle n'osait nous dire tout ce qu'elle souffrait, mais je le voyais, et lorsque Géorgina la pressa d'écrire, elle se leva comme un enfant obéissant ; mais elle n'avait pas tracé les premiers mots de sa leltre, que la plume lui échappa des mains et qu'elle s'arrêta en fondant en larmes.

L'âme de Géorgina ignorait le secret de cette faiblesse; en effet, elle n'avait pas été aimée, elle n'avait pas aimé non plus, et elle n'eût pu dire ce mot désolé qui échappa à madame Malabry :

— Hélas ! mon Dieu, j'ai longtemps été heureuse avec lui ; et maintenant qu'il est pauvre, je l'abandonne !

Elle avait raison, et je fis signe à Géorgina de cacher son étonnement. Un jour fatal était venu sans doute qui avait montré que tout ce bien-être passé, ces plaisirs, ce luxe, ces complaisances, avaient été achetés au prix de sa fortune et de sa probité ; mais elle en avait pris sa pari, elle avait élé heureuse, comme elle le disait, et je ne fus pas surpris lorsqu'elle dit à Géorgina :

— Non, écris-lui, toi.

L'accent avec lequel Géorgina prononça ces mots :

« Moi, que je lui écrive ! »

Elle me montra que rien ne pourrait la décider, et c'est ce qui me porta à proposer d'écrire moi-même.

Elles acceptèrent toutes deux, et après bien des ralures, grâce à Géorgina qui d'un côté me disait tout haut qu'il fallait reprocher à M. Malabry l'indignité de sa conduite, grâce à madame Malabry qui me suppliait tout bas de ne pas être trop dur, j'écrivis la lettre suivante :

« Monsieur,

» Hier, madame Malabry, qui sait tout ce qu'il y a d'indigne dans 1) votre conduite, a quitté sa maison pour n'y plus rentrer. Toutes » démarches pour la rappeler près de vous seraient inutiles, car » elle est sous ma protection.

» J'ai l'honneur de vous saluer,

» Félix Morland. »

Nous envoyâmes cette lettre par la poste. Et maintenant voici ce que madame. Malabry nous raconta alors de la position de ses autres filles. Ce récit était bien loin de toute la vérité; mais comme j'ai eu l'occasion de la découvrir plus lard, je réunis ici ce qu'elle nous dit et ce que ses filles elles-mêmes m'ont confié.

Immédiatement après leur mariage, les filles de madame Malabry avaient été demeurer chez leurs époux, et dès les premiers jours il fut facile de voir que le désir de ces messieurs était décarter le plus possible de chez eux M. et M°" Malabry. De la part de Burac, qui ne s'en cachait pas, le profond mépris qu'il avait pour son beau-père était la raison pour laquelle il voulait l'exclure de chez lui ; de la part de Varnier, c'était une servile imitation de tout ce que faisait et de tout ce que disait son maître Burac. Quant à Brugron, tout en paraissant suivre avec répugnance l'e.xemple de ses beaux-frères, i]

LES QUATRE SOEURS

avait, à part lui, des raisons parliciilifci'es dont l'insigne fouberie avait échappé à Malabry et à Burac lui-même. Grâce à la dexlérile de celui ci, la fameuse opération des mines du Calvados avait été très friicUieuse pour ses associi-s, et chacun d'eux était rentre dans sa mise de fonds avec un bénéfice de '60 pour 100 ; c'est-a-dire qu au bout d'un mois de mariage, la dot de 80,000 fr. qu'ils avaient reçue s'était transformée en u'i capital de 120,000. Varnier, qui crojait, avec la bonne foi d'une bête, que ces hasards-là se recommençaient tous les malins, tint seul à M. Malabry la promesse secrète qu'il lui avait faite, et remit une somme de 40,000 fr. sur la dot reçue.

Burac était trop habile pour nier l'engagement (ju'il avait pris comme les autres; mais le jour où M. Malabry en reclama l'exécuculion, il lui envoya un compte de sommes prêtées, dinlérêls comprises, d'escomptes de billets, de renouvellements, de frais de poursuite, compte si bien établi , si exactement fait, que la balance en faveur de M. Malabry se réduisit h une somme de deux ou trois mille francs, que ledit Burac tenait à sa di.sposilion.

Malabry voulut chicaner el s'imagina qu'il ferait peur à Burac d'une façon ou d'une autre; il se rendit donc chez son gendre un matin.

Burac était occupé avec quelques capitalistes dont il exaltait en ce niomcnl la |)hilanlhro]iie en faveur d'une opération pour le bienêlre des classes ouvrières, opération qui devait rapporter trois cents pour cent aux^entrepreneurs de ce bienfait national.

Burac, îi qui l'on annonça M. Malabry, cl qui se douta du motif de sa visite, le fit prier d'àltendie un moment. Malabry trouva que sa dignité de beau-père ne pouvait lui permettre de faire antichambre ; il força la porte et se présenta chez son gendre d'un air à esclandre.

Burac eut peur un moment ; mais un imperceptible mouvement de M. Malabry, à l'aspect des personnes présentes, le rassura tout d'aljord et le détermina presque aussitôt à en finir avec les prétentions de son beau-père.

Burac avait surtout cet esprit de ressources qui grandit et se développe au milieu du danger: il ressemblait à ces généraux peu habiles à faire un plan de bataille fermement tracé d'avance, et qui laissent volontiers l'action s'engager comme l'entendent leurs ennemis, mais qui, une fois le combat commencé, puisent des idées dans les bonnes comme dans les mauvaises combinaisons du général ennemi, parentaux unes, profitent des autres, et doivent la victoire à une inspiration soudaine que la réflexion et le calcul n'eussent jamais produite. Ainsi il avait suffi à Burac de l'imperceptible mouvement de M. Malabry pour comprendre toute la sunériorité de sa position. Il agit en conséquence : il accueillit M. Malabry d'un air de timidité et d'embarras, et celui-ci, qui mettait l'audace des attaques au nombre des meilleures chances de succès, donna en aveugle dans ce piège.

— Pardon , dit-il aux autres personnes présentes ; quoique les atîaires de famille doivent en général passer les dernières , j'ai forcé la porte de M . Burac, parce qu'une circonstance fortuite m'oblige Ji lui demander sur l'heure la remise dé quelques fonds qu'il me doit.

Malabry se tourna vers Burac et ajouta d'un air (ont à fait sûr de lui:

— Je suis désolé de cette circonstance . mais je finis ce soir mémo le marché dont je vous ai parlé, et j'ai besoin, pour demain malin, des quaiante mille francs que vous me devez.

M. Malabry s'était imaginé que sou gendre n'oserait discuter une pareille dette en présence de gens dont il avait besoin de ménager la confiance, et il avait été jusqu'à croire que Burac, ainsi attaqué, mcilraitsa défaite à profit en ottranl de payer immédiatement, pour montrer à ses c.ipitalistes combien une pareille somme était de peu d'importance pour lui.

Mais Burac savait qu'il y avait divers moyens de faire des dupes, et il ne se souciait nullement d'être du nombre. H fit ce qu'avait prévu M. Malabry, mais d'une façon fout opposée : il lira parti de la circonstancepour se poser vis-à-vis de ceux qui l'écoulaienl comme un homme d'ordre.

— (jClte afïaire, leur dil-il. ne demande que deux minutes d'explications, el je vous demande la permission d'en finir.

Il alla droit à un carton, en tira un énorme dossier tout chargé de papiers timbrés, el, le posant devant lui, il dit h M. Malabry :

— Vous savez que les quarante mille francs que vous aviez déposés chez moi devaient servir de garantie aux opérations d'une personne.

— Qu'est-ce que c'est? dit Malabry,

— Je ne la nommerai pas , reprit doucereusement Burac ; car je crois savoir qu'elle doit de l'argent à l'un de ces messieurs, et je ne veux |ias la comiirûmetlre plus qu'elle ne l'est. Or, voici l'emploi des quarante mille francs, emploi fait en faveur de ce tiers par bil-

lets endossés par vous et que j'ai escomptés sur vos fonds, comme il était convenu. Aucun de ces billets n'ayant été payé, j'en ai poursuivi le recouvrement pour votre compte; le total, comme vous pouvez le voir, s'en monte à trente-six mille cinquante francs, \oici trois mille neuf cent cinquante francs el tous les dossiers de cette affaire ; veuillez me donner (luiltance de vos quarante mille francs, et toul ceci ^ous appartient.

En parlant ainsi. Burac quitta sa place el l'offrit à son beau-père, eu lui montrant une feuille de papier et une plume pour qu'il rédigeât immédiatement sa quittance, et en ouvrant la caisse pour en tirer les trois mille neuf cent cinquante francs, reliquat du compte. Malabry fut comme tous les intrigants de second ordre, qui perdent beaucoup plus aisément contenance vis-à-vis d'un plus habile que ne le feraient des hommes moins adroits. .\ la première botte, un mailre d'escrime exercé comprend beaucoup mieux qu'un novice qu'il est tombé sous la main d'un maître très supérieur; il devine sa défaite, et il s'y résigne quand il ne veut pas donner trop d'avantages à son adversaire. De même, M. Malabry se tint pour battu ce jour-là, mais sans renoncer à engager le combat sur un nouveau terrain. Il jeta un coup d'œil rapide sur le compte, et répondit ;

— Un compte aussi long a besoin d'être soigneusement vérifié. Burac ramassa tous les papiers, et dit fort sèchement :

— Quand il vous plaira, il sera toujours à votre disposition.

M. Malabry eut une velléité de mettre la main sur tous ces litres, et de dire qu'il désirait les emporter pour les vérifiera l'aise chez lui; mais il comprit que Burac était homme à les lui refuser, el il dit qu'il reviendrait le lendemain dans la matinée. Le lendemain, il fallut bien en passer par la volonté de Burac, contre lequel M. Malabry n'avait aucun titre. Ce jour-là cependant, Burac se laissa aller de quelques billets de mille francs , el le beau-père quitta son gendre avec les apparences d'une parfaite réconciliation et le dessein bien arrêté de lui faire tout le mal possible.

Mais ce ne devait pas être là le plus cruel désappointement de M. Malabry. Burac au fond tenait sa promesse, quoiqu'il eût centfuis fait entendre à son futur beau-père, que ces premières avances n'entreraient point en compte sur la remise à faire d'une partie de la dot, et qu'elles se perdraient par parcelles dans les nombreuses affaires qu'ils devaient entreprendre ensemble. Mais Brugnon n'ymit point tant de façons : à la première réclamation de son beau-père, il nia avoir jamais rien compris de semblable à un pareil arrangement; el lorsque celui-ci insista el lui rappela, malgré le vague fort obscur qui existait dans le langage de Brugnon, les explications très catégoriques qui avaient eu lieu à ce sujet, le gendre prouva à son beau-père qu'il avait, quand il le voulait, une grande lucidité d'esprit et une grande netteté de paroles. Ainsi, il lui déclara que le beau-père qui fait de telles conditions à son gendre est un fripon. Puis tout aussitôt il retomba dans son pathos ordinaire , pour lui prouver que ce gendre a fait un acte d'honnête homme en feignant de lesacceiiler, afin d'arracher la fortune dune jeune fille à la complaisance d'un mari moins délicat.

Je te raconte tout ceci en gros pour le faire savoir où en étaient les choses un mois tout au plus après les mariages accomplis. Bon accord avec Varnier, qui s'était exécuté galamment, refroidissement vis-à-vis de Burac , qui avait rançonné sur ses prêts antérieurs, et rupture complète, mais cachée avec Brugnon, qui n'avait pas rendu un rouge liard de la dot. Toutefois, madame Malabry était à mille lieues de soupçonner encore tous ces mystères , el elle continuait de voir ses filles qu'elle croyait fort heureuses.

Burac tenait grande maison, et le luxe, les plaisirs dont il entourait sa femme, protégeaient encore suffisamment l'illusion de Cornélie. La bêtise de Sophie l'avait laissée en contemplation permanente vis-à-vis de Brugnon, quoiqu'elle s'étounàl quelquefois qu'un si grand esprit pût descendre à une foule de détails infinis el qui sont d'ordinaire le partage des femmes dans les petits ménages.

M. Brugnon avait les clefs de la cave; il distribuait le \\n el le sucre tous les matins pour les besoins de la journée , ordonnait le dîner avec une parcimonie qui ne suffisait pas toujours aux appétits gourmands de Sophie; il tenait lui-môme le livre de cuisine , contrùlait avec une minutie barbare les dépenses de toilette. Il avait des receltes pour faire les cosmétiques les plus nécessaires , pour nettoyer les ganls, el possédait l'arl de faire du feu avec des bûches en terre cuite. Après tant de portraits de l'avare, je ne prétonds pas en vouloir tracer un nouveau; mais lu sais comme moi que Brugnon n'est pas le seul de cette espèce, et que nous connaissons tous deu.x un homme, qui n'a pas été sans quelque imporlance politique, el qui n'en faisait pas d'autres tous les malins avant de se rendre au ministère, dont il était un des employés les plus imporlanls.

Toutefois, Sophie acceptait tout cela sans trop de chagrin.

Brugnon avait attiré chez lui une sorte de petit monde dont il était le cousin à divers degrés ; on jouait aux jeux innocents, au loto, au nain jaune; et Sophie, qui se trouvait à son aise dans ces réunions,

LES QUATRE SŒCRS.

les trouvait charmantes. Enfin, tout compense, elle ne se senlail pas malheureuse.

Le premier de ces trois ménages où pénétra le désenchantement, ce fut celui de Varnier. Lia avait sans doute sa bonne part d'exapération, et je crois qu'elle n'éprouvait pas la plus petite muilié des émotions qui la rendaient si languissante, si vaporeuse, etqui l'avaient accoutumée à uue mimique perpétuelle de tète penchée, de regards jetés au ciel et de sourires mélancoliques; mais au fond de tout cela c'était une femme d'habitudes délicates, de mœurs élégantes, et dont les sentiments, faussés par l'exagération , partaient cependant d'une nature aimable et aimante. Je crois aussi que Varnier avait pour elle tout ce qu'il pouvait avoir d'amour pour autre chose que ses beaux favoris noirs et sa voix de ténor léger.

Le désenchantement ne commença donc pas pjr le cgsur, mais par l'esprit. Ce fut là le véritable malheur de Lia et de Varnier. Une femme sensible qui découvre un vice chez son mari peut l'aimer encore, parce qu'elle espère que son influence le corrigera; c'est, d'ailleurs , pour les esprits à grands mois, un dévouement à montrer, une mission àrem|ilir, quelque chose de religieux inventé par les femmes de lettres d'aujourd'hui, et qu'on devrait appeler l'apostolat domestique; mais une découverte comme celle que fit Lia n'a point de pareilles ressources. Cette découverte fut celle de l'ànerie de son mari, et cette découverte malheureusement toucha juste à l'endroit par où elle l'avait aimé. J'ai été le confident de ses premières peines comme des chagrins sérieux qui les suivirent, et lorsque les femmes vous les racontent, elles les font passer par une filière de sentiments minutieux , de réflexions d'une métaphysique si subtile, qu'elles donnent à une contrariété la puissance d'un chagrin et à une scène ridicule la dignité d'un malheur ; mais plus tard, quand on veut se ra|)peler tous ces commentaires précieux, ils vous échappent, et l'on ne voit que le point où elles sont arrivées. Il me seiait donc difficile de t'expliquer la déssillalion de Lia avec toutes les finesses qu'elle mit à l'expliquer. Je préfère le dire une scène qui ei.t lieu devant Sophie, et que celle-ci m'a racontée comme elle l'a vue et jugée. La manière de Sophie m'est restée beaucoup plus présente que celle de Lia, et je t'avoue que je la trouve beaucoup plus intelligible. Je la laisse parler:

« J'étais allée voir ma sœur Lia un matin , et je comptais passer la journée avec elle. Je la trouvai fort occupée: elle mettait au net une romance dont elle aval) composé la musique pour son mari, sur des parolesde madame Valmore, etqui lui élaildédiée par .... Comme elle voulait que le mystère de sa composition ne fijt pas même soupçormé, elle me chargea d'écrire les paroles sous la musique, et elle se fi; une fête du triomphe qui l'attendait. Varnier rentra. Depuis quelque temps, il avait pris l'habitude de ne plus parler qu'en récitatif, accompagné de monosyllabes qui figuraient l'orchestre; aussi m'aborda-t-il en me chantant je ne sais plus quelle eiitrée de Rubini en l'arrangeant sur des paroles de sa façon.

— Bonjour, ma sœur boumb Comment vous portez-vous?

bom boin l)om.

— Très bien.

— Et moi aussi... lilirila.

— J'en suis fort enchanté.., froum froum froum.

Lia, pendant qu'il faisait ses grâces, l'embrassait comme si elle ne l'avait pas vu depuis six mois, et il lui répondit aussitôt en assorli^sant un air de Masini à ses improvisations.

Ainsi, au lieu de ces deux vers qui commencent la romance en question :

Je veux t'aimer, mais sans amour; Je veuï t'aimer plus que moi-même,

mon beau-frère lui chantait :

Je t'aime bien, mon cher poulet; J'ai bien faim, es-tu comme moie?

Déjeunons vite, etc.

Et il continuait ainsi, laissant à peine échapper par-ci par-là quelques mots parlés. Il me prit envie de trouver une rime à son moie, et de continuer en lui chantant :

Vous êtes bête comme une oie.

mais cela aurait fâché Lia, et je le laissai vocaliser à son aise.

Nous déjeunâmes, et, pendant qu'il mangeait, M. Varnier daigna nous apprendre, en langage non musical , qu'il était invité à une soirée d'artistes , et où il devait chanter une nouvelle composition de Vogel. Il nous raconta qu'il venait de l'acheter, qu'il n'avait pas encore jeté les yeux sur ce morceau, et pria Lia de le lui accompagner pour qu'ilen prît une idée. Elle y consentit avec d'autant plus de plaisir qu'elle vit un moyen d'amener ainsi sa petite composition. On se mit au piano, et M. Varnier chanta cet air à la première vue d'une façon très remarquable. Lia me regarda d'un air de triomphe , car j'avais eu autrefois une idée particulière que .M. Varnier ne savait pas une note de musique ; mais l'épreuve me sembla décisive. Cependant je vins en aide à ma pauvre sœur, qui tournait autour de son petit rouleau manuscrit, etqui n'osait aborder le petit conte que nous avions arrangé ensemble pour soumettre cette composition au grand artiste.

— A propos, mon frère, lui dis-je, il est venu ce matin un petit jeune hon>me très gentil, très distingué, qui vous a entendu souvent chanter dans le monde et qui est un admirateur forcené de votre lalent.

— Ho ! ho! fit mon beau-frère en jetant ces deux ho! à un octave d'intervalle, et en ajoutant de sa voix naturelle : Et puis '?

— Il a été désolé de ne pas vous rencontrer, parce qu'il désirait vous offrir une romance qu'il a composée et qu'il vous a dédiée.

Au mot dédiée, toute la figure de mon beau-frère s'épanouit ; jamais il ne m'avait tant fait l'effet de ressembler à une grosse pivoine.

— Al)! il iji'a dédié une romance? dit-il.

— Oui, mon ami, reprit Lia, et il l'a laissée pour que lu l'essaies et que tu juges si elle est digne d'être chantée par toi... dans le concert de ce soir, par exemple.

La proposition déplut souverainement à M. Varnier, qui répliqua tout aussitôt :

— PDur cela non, non, pas du tout. J'aurais fort affaire, ma foi, si je voulais chanter tout ce que m'offrent ces tas de petits compositeurs en herbe. Ils s'imaginent que je suis à leurs orlres pour leur donner comme ça la vogue. Non , non, mes très chères ; votre joli petit jeune homme en sera pour sa romance.

Lia reprit alors du ton le plus humble et le plus caressant :

— Tu as tort; c'est aux hommes de talent comme toi à faire valoir ceux qui commencent.

— Merci .. non... fit Varnier; j'ai pris à ce sujet une résolution inébranlable ; j'ai mes auteurs et je n'en sortirai pas.

— Eh bien! reprit encore Lia du ton le plus suppliant, si tu ne veux pas la chanter dans le monde, essaie-la pour nous; tu seras bien aimable.

On eût dit que M. Varnier était désagréablement piqué par quelque chose; car il se trémoussa à cette proposition, et répondit d'un air bourru :

— Ah! par exemple ! et pourquoi faire l'essayer pour vous?... D'ailleurs, je suis sûr que c'est mauvais.

Sans un regard de la patiente Lia, j'aurais envoyé son mari se promener, tant il me semblait peu complaisant; mais elle revint encore une fois à la charge avec une persévérance d'anse , et lui dit :

— Eh bien ! je dois t' avouer que je m'intéresse beaucoup à la personne qui a fait cette romance.

— Au petit jeune homme? dit mon beau-frère.

— Ce n'est pas un petit jeune homme, reprit Lia, c'est une de mes amies , que je te nommerai plus tard ; car tu la connais, et je ne veux pas que ton amitié pour elle influe sur ton opinion,

M. Varnier semblait de plus en plus embarrassé. A cette insinualion de sa femme, il jeta sur moi un regard soupçonneux.

— Non, non, m'écriai-je tout aussitôt, ce n'est pas moi (jui fais des romances.

M Varnier, dont la mauvaise jiupieur était manifeste, et qui ressemblait à un ours couché dans une fosse dont il sent ne pouvoir sortir, se décida et fit semblant de céder; il prit le rouleau et le défit en disant :

— Une niaiserie, probablement ; à l'avenir. Lia, je vous en prie, ne vous chargez plus de pareilles commissions.

Il ouvrit la feuille , et la parcourant des yeux, il marmotta entre ses dents :

— Patata, ralapa papa... j'en étais sûr.... turlelutu... ca n'a pas le sens commun... luru... c'est stupide... pututu... c'est une écolière qui a fait ça... turutu, turu... c'est au-dessous de tout!

Et il jeta la musique sur la table en criant à tue tête :

'( 0 beW aima inamorala... «

La pauyre Lia étaif sj confuse, si troublée, si humiliée de l'opinion

de son mari , qu'elle ne s'était pas doutée de la comédie effrontée «u'il jouait. Qantà moi, je lavais devinée, et je vis ma pauvre sœur si malheureuse, que |e ne voulus pas laisser u ce grossier ignorant l'impunité de sa brutalité et de sa présomption.

— Je vois ce que c'est, dis-je à ma sœur, cette musique est trop difficile pour ton mari.

— Qu'est-ce que c'est? dit-il, trop difficile !

— Sans doute, car je vous ai très bien suivi dans votre turulnlu, et vous n'en avez pas dit une note...

— Voilà qui est plaisant 1

— Il n'y a de plaisant, mon cher frère, que votre turutu...

Sophie, me dit Lia d'un air suppliant, lu es folle, je n'ai pas réussi, je me suis trompée...c'est un tout petit chagrin...

— Quoi! s'écria Varnier.

— • Oui, lui dis-je, celle romance est de votrefemmc.etmaintenant j'espère que vous allez nous la chanter avec un peu plus de soin ; je désire l'entendre, vous ne me refuserez pas.

M. Varnier se trémoussa en tous sens.

— Ehbien!luidis-je enriantetenluiprésentant la musique, elle va vous accompagner.

Lia, qui avait les yeux gros de larmes, se mit au piano... M.

Varnier, qui avait perdu la tête, tenait le papier comme s'il eût espéréqu'unprodipevînt lui en expliquerle mystère. Lia avait joué la ritournelle... il fallait commencer. M. Varnier, demeuré immobile jusque-là, céda h un moment de rage furieuse, et, déchirant la romance , il la jeta par terre avec fureur, et s'écria :

— Au diable la musique et les faiseuses de romances ! et se dirigea vers la porte de l'appartement.

Je triomphai , et lui criai en riant aux éclats :

— Turututul... turututu!...

Il était pAle de colère ; ma sœur se leva et me pria doucement de finir... Mais je voulais faire payer à M. Varnier ses airs de supé

LES QUATRE SOEURS

entre Lia et son mari un scène oîi celui-ci traita Sophie de sotte bête de buse, etc., et s'anima en termes si grossiers, que la plaintive et douce Lia demeura épouvantée de la brutalité que recouvrait la voix amoureuse de son mari.

Lia m'a raconté cette même scène de romance à sa façon ; seulement le ridicule s'en était effacé pour faire place à un profond malheur. Lia me le prouva alors ; mais je ne me rappelle plus comment.

Cependant ce petit incident ne pouvait pas avoir de suites immédiates. Mais ([uoique Varnier ne fît pas grand étalage de luxe et que Lia fût assez simple, la gêne se glissa peu à peu dans la maison. Varnier était fort maladroit en affaires ; et comme il souffrait impatiemment la supériorité de Burac, qui, du reste , avait le tort delà lui faire trop sentir, il s'associa à Brugnon pour tenter les jeux de Bourse, et deux mois n'étaient pas écoulés que Brugnon lui avait remis un compte de pertes qui avaient presque complètement absorbé la dot de Lia, qui était toute la fortune de Varnier.

A tout prendre, Varnier n'était qu'un sot qui se laissait aller à une friponnerie quand on la lui aplanissait et qu'on l'y poussait , mais il eût élé incapable de l'entreprendre de son gré et surtout de la mener à bonne fin. Il avoua franchement à Lia le malheur qui la frappait . et lui donna à entendre qu'il allait se mettre à même de le réparer. Lia trouva dans la résolulioa de son mari un prétexte à se rattacher à lui. Le malheur le rendait noble et respectable à ses yeux ; elle reprit un moment tout son enthousiasme pour lui. Mais une femme qui semble avoir été le mauvais génie de celte famille, madameDel.., vint détruire de fond en comble ce prestige mal replâtré dont Lia avait entouré son mari îi ses propres yeux.

Elle mettait au net une romance. — P. M

mer ses airs uc sui^c-

riorité, et je me mis à le contrefaire en chantant comme lui:

— Je me tais... boum boum.

M. Varnier élait tout à fait exaspéré ; Lia souffrait horriblement; je m'en aperçus trop tard, et je leur dis :

Rh bien! allons-nous nous fâcher pour une plaisanterie !

Ils ne me répondirent ni l'un ni l'autre.

— J'ai eu tort, leur dis-je... Voyons, monsieur Varnier, quel grand mal y aurait-il à ce que vous ne sachiez pas la musique?

Sophie, me dit Lia d'un air tout sérieux, mon mari sait parfaitement la musique, et je dois le savoir mieux que personne.... ; ainsi ne parlons plus de cela. J'ai eu tort d'insister pour cette romance, voilà tout.

M. Varnier ne prononça pas une parole, et je me retirai. » Sophie n'en apprit pas davantage ce jour-là; mais il s'ensuivit

C'en était fait de la dot de Lia; et comme Varnier n'était bon h rien, pas mèinc à se créer des ressources d'industrie malhonnête, la gène arriva h grands pas. Dans les premiers temps de pénurie, il regretta d avoir abandonné Burac qui, à la vérité, le traitait fort cava lèrement. pou s'associer avec Brugnon , qui l'avait ruiné en le félicitant sur son

'"cependant la misère approchait, et il fallait boire sa lionle , déclarer qu'on avait élé un sot, et retourner vers le mailre i.our lui demander secours, protection et conseil. .

Burac eût été un homme tout à fait supérieur sans un vice radical de son caractère. Dune habileté extrême à s acquérir d abord les gens dont il avait besoin , et à se les conserver tant que ce besoiiî durait, il les abandonnait brutalement dès qu ils ne lui claiei t plus bons h rien. Ce n'est pas qu'il fut ce qu'on appelle un ingrat, non : les hommes étaient pour lui des instruments appliques à ses

r»vis. luifriKieric 6ctd« rue Bi""ipJrU- »s.

LES QUATRE SOEURS

proict«, et il délaissait ceilx qui ne pouvaient plus servir à leur exécution, comme on relègue au grenier une machine qui est demeurée au-dessous du progrès de la science. Il ne se passionnait pour personne qu'en raison de leur utilité; voilà pourquoi, s'il n'était pas reconnaissant pour ceux qui l'avaient aidé , il était tout à fait sans rancune contre ceux qui lui avaient nui. Bien plus, il était exempt d'un vice dont l'absence est, à mon sens, une qualité de premier ordre : il n'en voulait pas aux gens à qui il avait fait du mal. Lorsque Yarnier vint lui couler ses doléances, Burac l'écouta sans lui adresser un reproclie à son sujet ou à celui de iBrugnon, et lui demanda au bout du récit où tendaient ses conclusions.

— Mais à vous demander une participation dans quelqu'une de vos affaires.

— Ecoutez, lui dit Burac , si j'ai un conseil à vous donner, ne faites pas d'affaires tout seul, vous les feriez mauvaises ; ne vous associez avec personne, ce serait donner le peu qui vous reste, ou votre temps à un autre.

— Que voulez-vous donc que je devienne?

— C'est votre affaire»

mais si vous le voulez; vous serez à flot dès ce soir, et dans un an vous aurez une fortune indépendante.

Yarnier crut que Burac se moquait île lui ; il lui demanda ce qu'il fallait faire pour cela.

— Je suis forcé de sorlir à l'instant; mais venez me prendre ce soir à neuf heures, et apportez toute votre cargaison de musique; je veux vous présenter dans une maison où vous trouverez peutêtre moyen d'utiliser votre talent.

La vanité de Yarnier se révolta delà proposition , et il répliqua :

— Je suis un homme du monde. Je chante pour mon plaisir, et je ne me ferai pas chanteur h la soirée, comme vous avez l'air de le croire.

Burac haussa les épaules et lui répondit:

— Yenez toujours.

L'entretien en demeura là , et, malgré ses prétentions , A^arnier fut exact au rendez - vous. Il y avait cette année-là, à Paris, un certain capitaliste

américain, du nom de Turner, qui se piquait de donner les fêles les plus magnifiques de la capitale, et conimo première condition de cette magnificence, il invitait, moyennant quinze cents francs par soirée, les artistes les plus célèbres de nos Ihéàires lyriques. Burac était de ses amis et lui donnait des conseils pour le placement de sa fortune en France. Il lui présenta Yarnier sans lui dire rien de ses talents, ni du désir qu'il avait de le produire le soir même. Puis, ayant colloque son beau-frère dans un coin d'où il ne devait pas bouger, il se glissa auprès de madame Del... qui était la reine de ces illustres concerts, et lui demanda un moment d'entretien particulier.

Madame Del... connaissait Burac pour un de ces hommes qu'il n'est pas nécessaire d'avoir pour amis, mais qu'il ne faut jamais avoir pour ennemis; elle accorda l'entretien demandé.

— Yous connaissez Yarnier? lui dit-il.

C'est là qu'était nonchalamment couchée Cornélie. — P. 52.

— Sans doute ; je l'ai entendu chanter.

— Il a du talent.

— Y tenez-vous?

— Non; mais il a une belle voix.

— C'est vrai.

— Alors c'est assez pour ce soir, du moins.

— Qu'entendez-vous par là ?

— Yous êtes belle comme un ange, et vous savez qu'il n'a pas tenu à moi de vous aimer comme un fou.

— Je ne m'y suis jamais opposée, et je vous le permets encore.

— Je suis un homme de chiffres, et je veux que mes avances me

rapportent ; j'ai depuis longtemps renoncé à celte spéculation. Pourtant j'ai une grâce à vous demander.

— Et s'il me plaît de calculer comme vous , ne puis-je vous demandercequ'elleme rapportera ?

— Une bonne action.

Madame Del... se

mit à rire de tout son cœur d'un pareil mot dans la bouche de Burac, et lui répondit :

— C'est fort séduisant!

— Et puis, reprit Burac avec un air moqueur, ça vous changera...

— Comment dois-je prendre ce que vous me dites?

— Je sais toute votre histoire avec Géorgina; M. Malahry m'a tout dit : ce sera donc, à \otre gré, ou une plaisanterie ou une menace.

— Et si je trouve la plaisanterie impertinente et la menace fort peu dangereuse?

— Je ferai ce que je désire sans vous; vous manquerez une occasion de vous venger de'"*, qui vous a empêché d'entrer à l'Opéra, et je vous en voudrai.

Madame Del... réfléchit, et au bout d'un moment elle lui dit :

En définitive, que me demandez-vous?

— Une petite comédie. Au moment où M. Turnerviendra vous prier de chanter, vous lui direz de votre plus douce voix ; Est-ce que vous n'avez pas ce soir ici M. Yarnier, le beau-frère de M. Burac? S'il se rappelle que je le lui ai présenté , vous continuerez ainsi , bien entendu que, s'il ne se le rappelait pas, vous lui affirmeriez que vous l'avez vu , et vous en reviendriez à cette phrase obligée : — Doitil chanter? — Est-ce qu'il chante? — A ravir. — Yrai ? — Certainement. — Mais c'est une bonne fortune : il faut l'en prier. — 11 ne se fait guère entendre qu'en petit comité d'artistes, et, si vous pouvez vaincre sa répugnance , vous entendrez une des belles voix du monde.

— Si ce n'est que celle série de mensonges que vous me demandez, je m'en sens tout à fait capable pour vous. Mais on ne chante pas sans musique, du moins pour l'accompagnateur.

— lia la sienne.

— Alors on verra qu'il est venu pour chanter.

LES QDATRE SŒURS.

— Je l'ai fait raetlre avec la vôtre par le valet de chambre aura l'air d'y chercher quelque chose.

— Vos précautions étaient bien prises, et vous aviez disposé de moi.

— Pour une bonne action, dit Burac en riant.

— Mais je ne la vois pas encore, dit madame Del...

Voici M. Turner qui organise ses morceaux, comme il dit. Je

vQus dirai le reste après le concert.

Il ."ie leva sans attendre la réponse de madame Del... et alla se mettre à un groupe d'hommes parmi lesquels se trouvait le comte de M..., un de ces hommes qui avant de l'esprit et de l'argent à de- I)enser se font une occupation de découvrir des artistes, de les patronner, de les lancer, et qui avait acquis, à ce titre, au ministère et dans les IhéAtres royaux, une autorité qu'il avait fait sanctionner par son admission dans toutes les commissions consultatives ou administratives qui s'occupaient des lettres et des arts.

Burac s'est fait présenter à lui, et M. le comte de M... le reconnut h la beauté de Cornèlie qui l'avait vivement frappe et dont il se souvenait fort bien. Burac laissa commencer les chants, et, voyant M Turner qui se montait sur la pointe des pieds pour le découvrir, i il se mit en évidence, et l'Américain vint jusqu'à lui. Ici continua | la petite comédie qui avait été commencée par madame Del... sur ; les indications de Burac. M. Turner s'informa du grand artiste in- | connu qui se cachait. Burac fit l'homme qui ne comprend rien à î ces fausses ou vraies modesties qui se font prier pour obtenu un ! succès, et annonça qu'il allait tâcher de découvrir ledit Varnier et qu'il apporterait sa réponse à M. Turner, qu'il priait de 1 attendre |

l.'i où il le laissait. C'était h cùté de M. de M qui déjà ouvrait ,

l'oreille comme un amateur de curiosités qui entend parler d un clou authentique de la cuirasse de Godefroy de Bouillon. La conversation s'établit au sujet de Varnier pendant l'absence calculée de Burac de façon que lorsqu'il revint pour annoncer que le grand amateur avait'cédé aux désirs de l'illustre assemblée, et quil venait de se glisser jusqu'au piano pour choisir un morceau dans la musique que les autres artistes avaient apportée, on s'informa avec curiosité de ce qu'il était, d'où il venait, etc., etc. Burac répondit vaguement, voulant attendre l'efTet que produirait Varnier. Varnier avait choisi un air qui lui avait été seriné noie à note par l'auteur. Sa voix était véritablement d'une grande beauté, et le morceau n'était pas flni que M. de M... avait laissé échapper sa phrase favorite que M. Burac attendait au passage comme un voleur qui a étudié les habitudes de celui qu'il veut dépouiller. M. de M. s'écria donc ;

— Ah! si nous avions une voix comme celle-là à l'Opéra !

— Je ne sais, dit Burac ; Varnier ne chante véritablement bien qu'en petit comité, car ce soir vous ne pouvez douter de ce qu'il est... ; le monde le gêne, et je crois que le public l'épouvanterait au point'de lui ôtertous ses moyens. Si ce n'était cet obstacle...

— Comment! votre beau-frère, car il me semble que c'est votre beau-frère, dit M . de M... en baissant la voix, se déciderait à suivre la carrière du théâtre?

— Ce n'est pas précisément mon beau-frère dans le sens de la loi, dit Burac d'un air de confidence ; il a épousé une sœur de ma femme. 11 avait quelque fortune; mais de fausses spéculations..., les arr tistes n'entendent rien aux afîaires... Enfin, je crois qu'il faudra bien qu'il se décide à vaincre sa timidité ; je connais un peu le dirpeleiic de l'Opéra-Comique...

— Ne faites pas cela, reprilM. de M... vivement, c'est un sujet véritablement précieux.

M. delM... réfléchit un moment comme un homme qui arrange un projet dans sa tête, et dit tout à coup :

— Pouvez-vous venir dîner avec lui, chez moi, après-demain?

— Après-demain ?

— Oui , j'aurai le directeur de l'Opéra ; nous causerons de tout cela.

— Me permettez-vous de ne vous donner ma réponse que demain? Je puis disposer de moi, mais je ne puis répondre de lui.

Un nouveau chanteur se présenta, et Burac s'esquiva et s'enquit de son beau-frère, qui, tout fier de son succès dans un monde au- (lucl il n'était pas accoutumé, commençait à faire la roi»e au milieu d'un petit cercle d'admirateurs. Il l'e'mmeua avec empressement et lui annonça l'invitation qui l'attendait ' - ' - ' '-

surlendemain.

Burac, qui avait craint d'avoir à vaincre la résistance de Varnier, dflntla sottise s'imlignail de l'idée de bc faire une ressource de son

talent, fut fort surpris de se trouver forcé de modérer l'ardeur nouvelle de son beau-Irère. Madame Del..., qui avait deviné de l'œil le projet de Burac, avait trouvé à propos de lui donner un de ces coups d'épaules qui aident si vigoureusement les etTorU que 1 on fait, qu'en vous sortant d'un mauvais pas, ils vous rejettent dans un plus mauvais; elle avait profilé d'un petit moment d'entretien pour glisser à Varnier que, si ce qu'elle croyait soupçonner était vrai, il devait se tenir sur ses gardes contre MM. les directeurs; qu'elle savait par expérience combien ils sont habiles à s'emparer des jeunes talents, à les enchaîner, et à user leurs plus belles années, lîlle avait posé des chifîres au bout de toutes ces insinuations, de façon que lorsque Burac, qui voyait cl voulait les choaes dans des données possibl.'s, dit à Varnier que s'il faisait chez M. M... aussi bien que chez M. Turner, il se faisait fort de lui trouver un engagement favorable, Turner lui répondit d'un air superbe. :

— Je n'ai pas l'expérience de la scène, mais j'ai toute la fraîcheur de mes moyens; je ne suis pas encore comédien, mais enfin je ressçm bleà un homme; je manque des avantages qui s'ac(juièrent, c'est vrai; mais je possède ce qui ne s'acquiert pas: la voix et le physique-, tout compensé, je dois valoir pour l'administration autant que ceux qui. s'ils ont certaines qualités , manquent de celles que je possède. Si donc on me veut donner 30,000 francs d'appoinleraents. les 300 francs de feux et les deux mois de congé que tout ténor gagne quand il veut, je ne refuse pas absolument de prendre un engagement qui répugne à ma dignité , mais auquel la nécessité me force à recourir.

Burac se sentit pris d'une envie furieuse de donner des coups de pied et des coups de poing à cet impudent personnage . et ^ comme il sentit que la réponse qu'il lui ferait serait d'une nature analogue à celte démonstration phvsique , il tourna le dos à Varnier et le quitta sans lui dire un mot. Varnier le poursuivit en voulant le forcer à s'expliquer , mais Burac s'obstinait dans son silence; enfin il finit par lui dire:

— Mon cher beau-frère, j'ai voulu me mêler de vos affaires, j'ai eu tort, je vous en demande bien pardon; vous les entendez mieux que moi. Bonsoir; demain j'irai louer une loge pour votre début.

—Ne vous pressez pas, lui dit Varnier d'un ton suffisant, ce n'est pas une affaire faite, et il n'est pas certain que je consente.

Burac le considéra un moment avec une rage rentrée; mais tout à coup, et comme si une idée lumineuse était venue l'illuminer, il se dit en levant les yeux au ciel :

— Enfin c'est un ténor!

Admirable exclamation de Burac. Il avait réfléchi que la vanité furieuse est la maladie inséparable du ténor; que le ténor est une créature exceptionnelle faite pour être portée en triomphe sur des coussins cousus de billets de banque, et que Dieu ne les a pas faits à l'abri des ivresses extravagantes du triomphe. Burac se calma à cette idée, et finit par obtenir de Varnier que, si l'épreuve du surlendemain réussissait, il le laisserait, lui Burac, le maître de régler I les conditions de l'engagement.

i 11 arriva ce que Burac avait prévu. Les juges compétents ne se trompèrent point sur l'ignorance musicale de cette belle voix , et la négociation, bien que conduite avec une véritable adresse par Burac n'arriva qu'à une indemnité de 600 francs par mois, et au paye ment d'un maître de chant pendant un an, avec obligation d appar- I ienir au théâtre de l'Opéra, au bout decette année, aux appointements ' de 12 000 francs. D'aulres ont obtenu beaucoup mieux; mais Burac avait eu à combattre un désavantage énorme pour Varnier^: c'est 1 qu'il était Français.

I Tout cela s'était fait en deux jours, sans que Lia eût été prévenue, I et avec la convention expresse exigée par Burac qu'il ne lui serait jamais dit qu'il s'était mêlé de cette afTaire.

Mais ce ne sont pas là des secrets qui peuvent rester cachés. Après les gros bruits de la politique, ce que le Parisien aime le plus ' au monde, ce sont lescaquetages de théâtre. Un mois ne s'était point passé, q e l'histoire de Varnier avait été ajoutée à deux ou trois histoires pareilles; seulement le nom du héros était tantôt Lasnier, tantôt Pannier ou Prunier, ou Mesnier ; la terminaison seule était connue Lia ne se douUiit de rien ; mais elle observait avec inquiétude les nouvelles allures de son mari : il sortait tous les jours, et rentrait seulement pour dîner. 11 ne quittait point l'Opéra, el SiivaiJ des noms inconnus à l'affiche et appartenant à un calendrier fantastique. Sa conversation, autrefois lourde et plate, prenait une désinvolture grossière et qui révélait d'étranges familiarités. Il reçut la visite de quelques jeunes gens d'une élégance équivoque, qui le tutoyaient, et qui lorgnaient Lia en véritables connaisseurs.

D'autre part . Varnier recevait des invitations personnelles pour des soirées et des concerts, comme s'il p'eût point été marjé. La luiison n'était pas beaucoup plus riche, mais Varnier ne se plaignait

plus de manqnor d'argent.

Lia phnirail ; mais, dans son système de

sensibilité . elle dcvai

LES QUATRE SŒURS

SI

dévorer son chagrin en silence, et elle se taisait aussi bien vis-àvis de sa mèie que de ses sœurs.

Cependant il n'est douleur si résignée qui ne cherche parfois à s oublier un moment ; et Lia, malgré le peu d'attrait que pouvait lui présenter la maison de sa sœur Sophie , se décida à y aller passer quelques soirées.

Parmi les assidus de la maison de Brugnon , il y avait un M. de Gorgerin, baron ou vicomte d'un régiment inconnu, qui faisait une feuille de théâtre qu'il soutenait à force de billets signés à son ordre par les comédiens qui lui payaient ainsi son silence ou ses éloges et qu'il escomptait chez Brugnon h quarante pour cent de perle.

Un certain soir que Lia était chez sa sœur où elle avait à peine paru. M. Gorgerin arrive fort triomphant, et à la question cruelle qui laccueilllt :

« Quoi de neufto il se pose en Vénus pudique, et répond modesment:

— Rien... absolument rien.. . rien que je puisse dire, du moins d'ici à quelques jours.

— Ah! oui, lit un monsieur (gros cousin de Brugnon) qui n'avait pas voulu faire annoncer son commerce de toiles à toiture dans le journal de M. Gorgerin, et qui depuis s'était trouvé son ennemi mortel...ah! oui, vous voulez parler de votre menace de ce matin"?

— Ce n'est point une menace , fit M. Gorgerin. J'ai dit et je répèle encore que la mission de la presse esl de surveiller l'action de l'administration du pays. L'Opéra vient de faire encore un de ces engagements ruineux qui ne le mèneront qu'à dépenser de l'argent au profit d'une entreprise rivale. Nous ne pouvons pas laisser gaspiller ainsi l'énorme subvention donnée par les chambres. L'adminislralion tient cet engagement secret parce qu'elle sent que la presse jetterait une clameur universelle d'indignation si elle le savait. Elle fait plus, elle nie que l'engagement existe ; mais moi j'ai fa certitude qu'il a été conclu il y a plus d'un mois.

— Est-ce là ce que vous ne pouvez pas dire? reprit l'antagoniste de M. Gorgerin ; vous l'avez imprimé ce matin.

— Ce que je ne puis pas dire , mais ce que je dirai cerlainement d'ici à quelques jours, ce sont les conditions de cet engagement et le nom de l'individu engagé, et je les livrerai à la publicité, à moins que l'administration , que j'ai interpellée à ce sujel , ne s'explique franchement avec moi...

— C'est-à-dire, grommela le marchand, à moins qu'elle ne lui envoie un billet de 1,000 francs pour qu'il se taise.

Lia avait écoulé cette conversation parce qu'elle se passait en face d'elle, mais sans y faire attention. Cependant Sophie, dont l'admiration pour monsieur son époux s'était sensiblement altérée par son contactavec la nouvelle admiration que lui inspirait M. de Gorgerin. Sophie, disons-nous, prit les airs les plus gracieux, et dit au charmant vicomte :

— Oui, mais ce qui doit rester un secret pour tout le monde n'en sera pas un longtemps pour nous.

M. de Gorgerin fit un mouvement de cravate plein de prétention , et répondit avec un accent de finesse extrême :

— Tout, excepté cela, madame. Tout, excepté ce que je regarde comme un devoir de conscience.

— Est-ce que vous autres journalistes vou8 avez de la conscience? reprit en minaudant Sophie, qui avait de la prétention au Irait depuis son admiration pour M. Gorgerin et sa lecture assidue du petit journal de ce monsieur.

— On en ferait bon marché à vos pieds, fille Gorgerin avec un nouveau mouvement de cravate ; mais ce secret ne m'appartient pas..

— 11 ne le sait pas, grommela le cousin.

— Vous dites ?... fit ;\I. de Gorgerin.

— Je dis, reprit le marchand fort sentencieusement, que je donnerais vingt francspour parler d'autre chose; car je le connaisaussi, ce monsieur, et on saura toujours assez tôt la bêtise qu'il a faite.

— Vous le connaissez, vous? fit le journaliste d'un air de dédain.

— Beaucoup mieux que vous, car je n'en dis rien.

Et avec ces paroles il fît une prodigieuse grimace et désigna Lia du regard à M. Gorgerin.

Celui-ci ouvrit de grands yeux; regarda Lia d'un air stupéfait, el reprit immédiatement :

— En effet , il est inutile d'en dire davantage.

Ce petit manège n'avait point échappé à Lia, elle se tourna vers sa sœur Sophie comme pour lui demander ce que cela voulait dire Sophie la regardait de son côté d'un air d'étoniienient bien réel , et elle lui dit d'une voix basse :

— Bah I est-ce que c'est ton mari?...

— Mon mari? reprit Lia dans un premier mouvement d'indignation. Mais elle u'avait pas achevé de prononcer ce mot que l'évi-

dence du fait sembla Un apparaître soudainement : elle porta autour d'elle un regard inquiet, et vit que tous les yeux l'observ.iient curieusement. Le gros cousin la sauva, et, se plaçant brutalement devant elle , il cria d'une voix formidable :

— Voyons , qui est-ce qui fait une partie de loto?

L'accent était si impératif qu'il rompit le charme, et qu'on laissa Sophie et Lia seules un moment.

— Quoi I ce serait Varnier I reprit Sophie.

— C'est impossible, lui dit vivement Lia, qui, en même temp.s qu'elle parlait ainsi , voyait surgir devant elle toutes les raisons qui devaient l'assurer de la vérité de ce malheur.

— C'est vrai ! lu devrais le savoir, loi I dit Sophie ; et, sans pousser plus loin la reconnaissance, elle se leva pour organiser son lolo.

Lia s'excusa de n'y pas prendre part, et se hâta de regagner la solitude de sa maison pour y avoir une entrevue solennelle a\cc elle-même , el se tracer la marche qu'elle devait suivre dans celte nouvelle douleur.

Le premier mouvement, le mouvement parti de la nature el qui n'avait pas encore subi la discussion de la meilleure manière de procéder, selon la résignation et le dévouement qui sont le partage de la femme en ce monde , ce premier mouvement fut d'avi.ir une explication franche et formelle avec son mari. Mais Lia m; s'était pas arrangée une âme mélancolique et rêveuse pour agir avec cette simplicité. Elle se prouva que les larmes solitaires ou mal dissimulées étaient le seul asile où elle pût se réfugier contre une si funeste circonstance, el, en attendant que le temps amenât ni; éclat qu'elle ne voulait pas provoquer, elle résolut de se laisser aller à son désespoir, sans le confier à personne. Mais Lia s'était trompée dans sou calcul de douleur; une semaine entière se pas^sa, et, quoique sa voix tremblât , quoique ses yeux laissassent éohap' per des larmes furtives lorsqu'elle parlait à Varnier, il ne vil rien , ne comprit rien, sortit de meilleure heure, rentra plus lard, mit son chapeau un peu plus sur l'oreille et laissa percer des réminiscences de langage de coulisse.

Du reste , Sophie avait apporté à Lia la confirmation de son malheur; mais dans le but de la consoler, elle avait ajoulé une foule de bonnes raisons qui lui avaient été suggérées par la fureur envieuse de Brugnon , lorsqu'il avait appris cette nouvelle.

— Comment ! s'était-il écrié, un imbécile, un niais comme ce Varnier gagne le traitement d'un conseiller d'Etat et arrivera peut-être aux appointements d'un maréchal de France ou d'un minisire, lorsque les hommes d'intelligence comme moi sont forcés d'e-uployer tous les ressorts d'un esprit élevé pour s'assurer une vie misérable et mesquine!

Sophie n'avait point rapporté celte façon d'envisager la chose dons les termes dont s'était ser^i Brugnon , mais se Irouvaiu elle-même dans une situation où l'avarice de son mari lui imposait toutes les privations de la misère , elle considérait que l'aisance apportée chez 'Lia par l'engagement de son mari devait être une grande consolation. Lia était d'une sensibilité trop exquise pour que de pareilles considéralions pussent la toucher, et ne trouvant point Sophie capable de la comprendre, elle se décida à aller confier son inforiiine a Cornélie qui avait, à défaut de tendres sympathies, une haiiUun' de sentiments qui devait lui faire ressentir l'injure reçue non-.çeuloment par Lia, mais encore par la famille tout entière. Ce fui une démarche presque solennelle pour Lia, parce qu'il lui fallait arracher le voile sacré dont elle avait enveloppé ses secrèies douleui's, ensuite parce que ces relations avec sa sœur aînée s'étaient singulièrement refroidies: Cornélie, toujours en représenlalion, toujours au milieu des plaisirs et Lia pauvrement et tristement retirée chez elle.

Cependant si Lia, qui regardait tout haut avec pilié et (oui bas avec envie la brillante existence de sa sœur , avait voulu y faire plus d'attention , elle eût trouvé qu'il manquait à celle riche apparence ce qui avait été le rêve de l'ambition de Cornélie. En effet, elle avait une loge à l'Opéra, elle en avait une aux Italiens ; elle s'y montrait dans des parures foudroyantes ; les jours de course, elle y paraissait avec de magnifiques attelages, et partout une cour des plus beaux jeunes gens de la mode lui faisaient une suite d'admirateurs. Que l'on donnât un bal pour des incendiés , Cornélie était inscrite au nombre des dames palronnesses.

Parlûul où on la voyait, partout on l'admirait. Mais ce qu'elle n'avait pu franchir, c'était la porte des salons de toutes les femmes dont ello paraissait être l'égale en public. Et pourtant, malgré sa beauté; malgré tous les hommages dont on la poursuivait, aucune pupposilion n'avait encore été faite contre son honneur. Mais . beauté, opulence, réputation personnellement irréprochable , tout était inutile, et elle vivait dans une sorte d'exil magnifique que les indifférents ne voyaient pas, mais qu'elle sentait cruellement. A quoi cela tenait-il? L'entretien que Lia eut avec elle te l'apprendra.

Lorsque Lia arriva le malin chez sa sœur Cornclie, celle-ci était enfermée dans un boudoir dont le luxe avait été calculé avec amour pour faire ressortir sa beauté. Il était tendu d'un brocart violet rehaussé de riches dorures; le liisan qui en rehaussait le fond était d'une étoffe semblable, et c'est là qu'était nonchalamment couchée Cornéiie , vêtue d'un peignoir blanc. Lorsque sa sœur arriva jusqu^à elle , le premier sentiment de Lia en entrant fut de regretter sa démarche et de renoncer à sa confidence. Il n'y a que du bonheur ici, se dit-elle , de ce bonheur frivole sans doute qui glisse sur le cœur sans le pénétrer, mais qui suffit à celle qui l'éprouve.

La plainte est mal venue près des heureux. Cornélie m'écoulerait eu pensant à sa toilette du jour et à son bal du soir , et je lui en voudrais. Je serai assez son amie pour ne pas lui donner envers moi un tort qui me blesserait et m'offenserait : je ne lui dirai rien de mes chagrins.

Toutefois, à son grand étonnement, l'accueil de sa sœur parut à Lia plus affectueux que de coutume.

Lesquestions qu'ellelui fit sur sa santé, sur ses occupations, avaient un accent d'intérèl que Cornélie ne lui avait pas encore montré.

Lia crut y voir une sorte de pitié pour une position que Cornélie connaissait, mais dont elle craignait de parler la première ; mais elle s'était pi-omis de ne rien dire , et, grâce à cette prétention de souffrance cachée qu'elle trouvait si poétique, elle crut devoir nier d'autant plus qu'elle se croyait devinée. Seulement elle fit ses réponses de celle même voix émue et contrainte dont elle avait parlé a Yarnier, et que celui-ci n'avait pas comprise ou n'avait pas voulu comprendre.

— Je suis heureuse, disait-elle... je ne me plains pas... Je suis parfaitement heureuse.

Et comme Cornélie, en entendant ces paroles, levait les yeux au ciel en poussant de profonds soupirs, Lia pensait qu'elle se disait eu elle-même :

« Noble cœur qui cache sa souffrance avec tant de courage I »

Et elle ajouta avec un sourire déchiré :

— Je suis heureuse, te dis-je, plus heureuse que tu ne penses.

— Plus heureuse que je ne le suis du moins , lui répondit Cornélie d'un ton grave.

Lia demeura interdite; sa sœur n'avait jias du tout pensé à la deviner, et c'était pour son propre compte qu'elle avait soupiré, et adjuré le ciel de ses beaux regards douloureux.

— Toi uialiieureuse? lui dit Lia avec un air de dédain irrité. C'est, du reste, une chose assez commune que de trouver des gens

qui jirennent acte de ce que vous dites que vous soulTrez , pour essayer de vous prouver qu'ils souffrent encore plus que vous, et je conçois parfaitement que ceux auxquels on offre ce genre de consolation en soient fort mécontents. Mais Cornélie ne fit pasplusattenlion à la mauvaise humeur de Lia qu'elle n'en avait eu pour sa douleur concentrée, et répéta avec un accent si persuadé qu'il de\int persuasif:

— Oui , malheureuse plus que tu ne le peux croire, plus que je ii'ose me l'avouer à moi-même.

— Cependant, reprit Lia qui ne se rendait pas encore , ces plaisirs, ces fêtes dont tu ne sors pas...

— Tout cela me devient plus insupportable chaque jour, et, crois-moi, j'ai plus d'une fois envié ton existence modeste, mais respectée.

Ce mot éveilla toute la susceptibilité de Lia , el en même temps lui fil conce\oir de quelle douleur sa sœur pouvait souffrir. Elle n'était pas arrivée au point où Yarnier l'avait réduite, elle n'avait pas vu la vie grotesquement mesquine de Sophie sans se demander si elle et ses sa'urs n'étaient pas devenues la proie de trois intrigants. Aussi, des ipie Cornélie lui eut dit ce dernier mol, toute comédie sentimentale cessa, elle se rapprocha de Cornélie, el lui dit :

— En es-tu là aussi ?

— Aussi ! répéta Cornélie. Que me disais-tu donc tout à l'heure ?

— Je te trompais, car je te croyais heureuse. Mais voilà ce qui m'arrive.

Elle lui raconta sa ruine et le parti qu'avait pris son mari. Cornélie 1 écouta avec une attention remarquable ; mais pas un de ces mots de pitié partis d'un cœur qui participe à votre chagrin n'interrompit le récit de Lia, el lorsqu'elle eut fini, le premier mot de Cornélie fui celui-ci :

— C'est un malheur sans doute; mais là où la dignité de l'honneur n'a pas à soulTrir, on se console aisément.

LES QUATRE SŒURS

— Ouoi ! lui dit amèrement Lia, tu trouves que rien ne blesse ma dignité, d'êlre la femme d'un chanteur de théâtre?

— Un artiste, dilCornélie, qui ne doit sa fortune qu'à son talent est plus honorable que qui que ce soit; et quand il n'est point né pour cette carrière, et qu'il se décide à la tenter pour réparer les chances delà mauvaise fortune, au lieu de dégrader son caractère, il le rend respectable à lout le monde.

— Si c'est ainsi que lu l'entends, reprit Lia d'un ton sec, j'avais raison lorsque je te disais que j'étais heureuse, parfaitement heureuse.

— Si tu veux être raisonnable, lui dit Cornélie, tu le seras ; el si tu étais à ma place, tu comprendrais combien j'avais raison.

— Mais de quel tort a>-lu donc à souffrir, toi , qu'il te laisse tant d'indulgence pour ceux dont je me plains?

— Je n'ai point de torts à souffrir, dit Cornélie : mon mari est bon pour moi : il me comble de tout ce qui peul flatter ma vanité: je ne sais pas ce que c'est qu'un refus de sa part, ni qu'un procédé fâcheux ; mais c'est un baume inutile sur une blessure incurable.

— En vérité, tu parles d'un air si mystérieux et en termes si extraordinaires que je ne te comprends pas.

— Lia, lui dit sa sœur avec une douleur véritablement sentie, je ne te dirai pas ce que je pense ; je ne me sens pas le courage de porter un jugement qui ne viendrait que de moi, mais écoule ce qui m'est arrivé il y a deux jours, et tu me comprendras: J'étais sous le pérystile de l'Opéra, attendant ma voiture ; j'étais seule, car mon mari m'avait quittée vers la fin du spectacle pour aller je ne sais où. La sortie était fort tumultueuse ; j'étais retirée derrière le bureau du contrôle, où d'autres personnes attendaient comme moi. J'entendis derrière moi une espèce de chuchotlement et mon nom prononcé, mais comment et de quel ton !

Ici Cornélie baissa la voix, comme si elle eût été épouvantée de se redire ce qu'elle avait entendu.

— Eh! oui, c'est la Burac ! dit une voix. Je me retournai et je vis deux hommes d'une trentaine d'années,

fort bien vêtus l'un el l'autre ; ils m'examinaient du haut en bas, el l'un d'eux me fit un petit salut insolent. Je m'éloignai de quelques pas et me rapprochai d'un groupe où était la vieille marquise de Yilliers avec son fils. Je ne les connaissais que de vue ; mais je supposai que leur présence me prolégerait contre ces deux misérables. Ils me poursuivirent, et l'un d'eux reprit :

— Le burnous est de cachemire, ma foi !

— Hé, hé, fit l'autre, trois actions des mines du Calvados.

— Nous portons des diamants I reprit le premier.

— Ils ressemblent beaucoup, fil l'autre, à mes dix mille francs de coupons sur la banque des locataires.

— Robe pure mousseline des Indes! continua le premier.

— C'est un dividende sur l'achat des terrains vagues du .Morbihan.

Je me reculais à chaque mot ; mais ils continuèrent à me détailler ainsi, en passant en revue toutes les opérations de mon mari. Déjà le groupe près duquel j'étais semblait avoir entendu les grossières injures de cet hùinme; le vieille marquise me regardait en ricanant ; son fils fil un geste d'indignation. Mon domestique parut el cria : — La voiture de madame Burac.

11 sembla que cette annonce exaspérât ces deux hommes ; car, au moment où j'allais leur échapper, l'un d'eux m'arrôla en médisant:

— Madame devrait bien nous y donner une place, cela nous ferait trente sous de rattrapés sur l'argent que nous a escroqué son mari.

Je chancelai el je me sentis prête à défaillir, lorsque M. de Yilliers se jela rapidement entre ces hommes et moi, et leur reprocha leur lâcheté.

— Est-ce que monsieur est associé de M. Burac î lui dirent-ils brutalement.

— Je ne connais pas M. Burac, je ne connais pas madame; mais je répète que des hommes qui insultent une femme sont des lâches!

Il disait vrai. Ces deux hommes s'éloignèrent sans répondre, et il m'offrit son brasjusqu'à ma voilure.

Yoilà trois jours que cela s'est passé. Le lendemain j'avais une fièvre ardente. Mon mari vinl s'établir à côté de mon lit, s'enquérant avec tendresse de la cause de mes douleurs. Toi, Lia, tu n'as pas osé reprocher à ton mari une action qui blesse de vulgaires préjugés; crois-tu que j'ai eu le courage de lui dire, moi, que je souffrais du mépris que :nérilait son nom ? car cet éclat a jeté un jour affreux sur mille choses que je n'avais pas comprises ju.squ'à présent. Que de fois j'ai remarqué le regard dédaigneux dont on nous observait lorsque j'élais à son bras! Des hommes que j'ai vu venir ici évitaient de le saluer, lorsqu'ils nous renconlraieiil en public ; et si quelques-uns veulent bien paraître de notre connais.sance, ce sont ceux qui se font gloire d'êlre dans l'intimité de toutes les femmes équivoques, et encore ne sont-ils polis ipienvers moi, el Irai-

LES QUATRE SŒURS

lent-ils mon mari avec une familiarité qu'il veut faire passer pour de la camaraderie, et qui u'est qu'une insuite.

Lia fut plus complaisante pour sa sœur que celle-ci ne l'avait été pour elle. Soufifrit-tlle véritatilementde sa douleur, ou trouva-t-elle une consolation réelle dans un malheur plus cruel que le sien, je ne puis le dire ; mais le résultat de cette conversation fut que les deux sœurs se promirent de se voir plus souvent et de s'appuyer l'une sur l'autre.

Quelques jours se passèrent ainsi. Des confidences générales on passa aux petites; Lia raconta alors tous les petits torts accessoires de .son mari, et Cornélie lui avoua que Burac qui, dans les premiers moments, l'avait pressée vivement de reprendre ses sorties, la laissait dans la retraite, comme s'il en avait appris ou deviné le motif. Cependant le thème de ces conversations commençait à s'épuiser lorsqu'il arriva chez chacune des deux sœurs un événement qui leur fournit de quoi se raconter.

Un matin que A^arnier avait fièrement déjeuné sans s'apercevoir que sa femme n'avait touché à rien du tout, si ce n'est à son mouchoir avec lequel elle s'essuyait les jeux de la manière la plus visiblement furtive, on vint annoncer à Varnier qu'une dame le demandait.

— Qui est-ce ? dit Lia à la domestique qui connaissait le très petit nombre de femmes qui venaient quelquefois chez sa maîtresse.

— Je ne sais pas ; c'est une petite dame très jolie, et c'est monsieur qu'elle a demandé.

L'intention de la fidèle servante n'eiàt pas été très signifleative que le trouble de Varnier eût éclairé Lia ; mais, en personne qui sait se contenir, elle dit froidement à son mari :

— Eh bien ! mon ami, allez recevoir cette dame, h moins que vous ne préfériez la faire entrer chez moi.

Varnier se leva impétueusement à cette dernière proposition de sa femme, et renversa à la fois un verre et sa chaise; il en eût fait autant de la servante, si elle ne se fût point rangée à temps, et il sortit en fermant la porte avec un empressement si suspect, que la servante regarda sa maîtresse d'un air qui voulait dire :

« Ceci est bien extraordinaire. »

Celte fille n'avait pas quitté la salle à manger que Lia entendit une voix piaillarde, aigre, canaille, et parlant d'un ton si élevé qu'il ne lui fallut pas s'approcher beaucoup de la porte pour entendre l'entrée suivante :

— Tiens ! liens ! il a un chez soi, ce Varnier ; quel air ! quel ton ! un salon ! Rien que ça de meubles I Pourquoi donc que tu faisais la bégueule de ne pas vouloir donner ton adresse aux amies?

Celte délicieuse entrée était accompagnée par un pianissimo de chut... chut... que Varnier exécutait en dessous, mais qui fut dominé par la reprise de ce genre ;

— Eh bien! qu'est-ce que lu as donc avec tes chut... as-tu peur qu'on te compromette ?

— C'est un de mes amis qui est là, murmura Varnier.

— Eh bien ! les amis ne sont pas des Turcs. Je viens le faire une scène de la part de Manda.

Le chut de Varnier redoubla comme une sorte de sifflement prolongé, et il paraît qu'en désespoir de cause il crut devoir opposer une digue de première force aux débordements de confidences dont il était menacé, et il ajouta :

— Ce n'est pas un ami ; c'est ma femme.

Pour comprendre la réponse de la personne qui parlait à Varnier , il faut savoir que ces demoiselles de f Opéra et d'autres lieux ont trouvé bon de salir ce nom, comme elles ont sali celui de fille, en appliquant la signification d'épouses à celles qui sont tout le contiaire.

— Ta femme... Ah I c'est comme ça que tu trompes Manda ! Ahl bien, tu es bien heureux qu'elle soit dans son lit, malade comme un pauvre chien, tandis que... Bon, je vas lui conter ça.

— Mais je vous dis, murmura Varnier en fureur, que c'est ma femme, ma véritable femme; je suis marié.

A cette déclaration, il y eut un mot d'une nature incompréhensible pour tous ceux qui n'ont pas vu de près cette singulière corruption.

— Tu es marié! dit cette voix d'un Ion également piaillard, alors

tu n'es qu'une canaille de le conduire comme tu le fais, de venir manger ton argent à droite et à gauche... Varnier voulut la calmer ; mais la voix reprit :

— Il ne le manque plus que d'avoir des enfants et de les laisser mourir de faim. Adieu.... bonjour.... Au plaisir de ne plus vous revoir.

Sur ce, la porte du salon s'ouvrit et se referma, puis celle de l'appartement , et Lia s'échappa pour se cacher dans sa chambre, où elle allait s'enfermer avec un nouveau trésor de douleur, lorsque Varnier parut. 11 avait l'air sombre et soucieux d'un homme qui a des torts et qui veut les faire tomber sur ceux auxquels il fait du mal. 11 regarda sa femme pour s'assurer si elle avait entendu la petite scène qui venait d'avoir lieu. Lia avait été trop vivement frappée et elle avait eu trop peu de temps pour se remettre ; ses larmes coulèrent celte fois avec abondance, et elle se détourna, moins pour les cacher que pour ne pas voir l'homme odieux qui les faisait couler. Celui-ci fit un tour ou deux dans la chambre en serrant les poings ; puis il s'arrêta tout à coup et commença l'explication d'une façon fort extraordinaire :

— Lia, dit-il brusquement, c'est inutile de vous cacher plus longtemps la vérité... mais... mais...

Il hésita une minute en répétant ce mais , et conclut en reprenant soudainement :

— Votre beau-père et vos beaux-frères sont des fripons.

— Monsieur ! s'écria Lia en se reculant, qu'ont à faire ici M. Malabry et mes beaux-frères?

— Oui, répéta Varnier, qui avait enfin trouvé la voix pour faire une querelle et n'en pas subir, il faut que vous sachiez comment ça est arrivé.

Alors, et sans ménagements, et avec la brutalité d'un homme pris en flagrant délit, il raconta à Lia les arrangements exigés par M. Malahry pour consentir aux mariages, la confiance qu'il avait eue pour Brugnon, et les pertes qui s'en étaient suivies.

— Et puis, ajoula-l-il d'un air maussade, quand on m'a eu réduit à la misère, il a bien fallu vous faire vivre, j'ai demandé de l'emploi à Burac, il m'en a refusé ; je me suis fait chanteur : c'était ma dernière ressource, on m'y a poussé. Que ça vous contrarie, je le conçois ; mais j'aime mieux ça que de faire le métier d'escroc de JI. Burac et de M. Malabry.

Si cette manière d'envisager la chose avait été soumise Ji Lia avant la visite de cette voix glapissante qui avait fait retentir le salon de ses confidences, peut-être que madame Varnier l'eût acceptée en gémissant; mais ce n'était plus contre le parti pris par son inari qu'elle était irritée, c'était contre ce qui venait de lui être révélé ; aussi répondit-elle avec dignité :

— Je savais ce que vous avez fait, monsieur, je le savais depuis longtemps; et vous devez me rendre celle justice, que je ne vous ai rien dit qui put vous le faire soupçonner, rien qui ressemblât ii un blâme quelconque. Je m'étonnais seulement d« peu de confiance que vous aviez en moi ; mais maintenant je me l'explique : ce n'était pas votre prétendu dévouement que vous vouliez me cacher, c'étaient de houleuses habitudes.

— C'était, lui dit Varnier, qui reprit assez heureusement son air langoureux d'autrefois, c'était la malheureuse nécessité où je suis de vivre avec des personnes de l'espèce de celle que vous venez d'entendre. C'est pourtant une cantatrice de premier ordre qui sort d'ici, et qui venait me rappeler qu'hier j'ai manqué un concert où j'avais promis de chanter pour un camarade malheureux.

Lia n'avait aucune idée des gens dont lui parlait son mari ; elle était fort imbue de ces préjugés courants qui condamnent sans retour , surtout près des femmes , tout ce qui appartient au théâtre ; mais l'échanlillon qu'elle venait d'entendre était trop grossier pour qu'elle s'y trompât.

— Celte poissarde qui sort d'ici , une cantatrice ! dil-elleà Varnier.

— Ah! ma chère , fit Varnier sans s'apercevoir qu'il se jugeait en voulant soutenir son mensonge, est-ce que la nature s'inquièle de la condition où vous êtes pour vous donner une belle voix ou un grand talent? Ah! dame, c'est un drôle de monde que celui des artistes. Lia, et c'est parce que j'ai compris combien il blesserait vos délicatesses que je n'ai pas voulu vous y mêler.

— Je vous remercie, monsieur; mais comme il paraît vous convenir beaucoup , je vous rappelle que l'on vous attend; mademoiselle Manda , ce me semble, ajouta Lia avec un accent de dégoût , quelque grande cantatrice aussi de l'espèce de celle qui sort d'ici.

Varnier demeura un moment indécis. Que de fois la vie tout entière d'une homme se décide complètement dans de pareilles circonstances. Varnier se sentit prit d'une velléité de retour à de bonnes façons vis-à-vis de Lia. Il pensa renoncer aux mœurs dont il avait été chercher l'exemple chez les personnages les plus infimes de la classe la plus subalterne du théâtre ; du moment que Lia ne lui re-

LES OUATKE SCÉtIUS.

proeliait pas là résoliitioii qu'il avait prise , sa tâche devenait plus aisée, ses éludes plus faciles, son but avoué honorable;... mais que diraient les demoiselles de l'endroit, s'il disparaissait! on l'accablerait de moqueries, et de quelles moqueries I lui le héros, le Nalioléon, le maréclial de Saxe de ces capricieuses beautés. Ce fut sous celle dernière impression que Varnier répondit d'abord à sa femme.

— Vous avez raison, on m'attend, et j'y vais.

— Vous y allez ? dit Lia avec une vivacité dans laquelle Varnier crut voir une menace.

— Oui, et j'irai tant que cela me plaira. Oui, j'irai... et je veux y aller...

Varnier se répétait ces mots comme un homme qui s'encourage à montrer de la volonté et qui n'est pas bien sijr de sa force. Si Lia l'eût compris ainsi, ou si. sans le comprendre, elle avait vu son de- \oii- de femme dans une énergique protestation , peut-être Varnier n'cùt-il pas osé pousser les choses plus loin ; mais Lia se remit dans son rôle de résignation gémissante, et lui répondit d'une voix brisée :

— Allez, monsieuri allez!... Jesaurai souffrir en silence. Varnier eut encore à ce moment une bonne hésilalion ; mais Lia

se relira et le laissa seul. Elle abandonna sa cause et elle ne put s'en prendre qu'à elle si elle la perdit plus lard; car, en ce moment, Varnier n'était qi:'un gros sot, entraîné dans une suite de grossières aventures; mais il n'était pas encore l'homme complètement subjugué qui devient cruel jusqu'à la barbarie.

Quand cette scène fut finie , Lia n'eut rien de plus pressé que do courir chez sa sœur pour la lui raconter, sans se douter que, lie son côté, Cornélie avait, ce jour-là même, reçu une visite qui, pour elle, avait été un événement. Cornélie, sous l'empire du premier sentiment de honte que lui avait inspiré son aventure de l'Opéra, s'était enl'erniée avec la résolution de ne plus se montrer au monde qui avait le droit de l'insulter. La compagnie de sa sœur Lia l'avait aidée dans cette résolution, et durant tout ce lemps elle avait refusé sa porte en faisant dire qu'elle était malade. Jlnis les journées sont longues et les misères de l'ennui pénètrent bien vile dans une existence aussi inoccupée que l'était celle de Cornélie, du moment qu'elle voulait en rayer la grande occupation de produu'e partout sa beauté.

Or , la veille de ce jour-là , il y avait eu une première représentation à l'Opéra , à l'Opéra où tous les regards la cherchaient lorsqu'elle paraissait; mais c'était à l'Opéra que l'insulte était venue r.itleindre ; elle y avait renoncé. Cependant Cornélie n'éprouva pas la salisfaction que l'on dit accompagner ordinairement un sacrifice accompli avec courage. Bien au contraire, elle n'avait pas dormi (!,' la nuit; le lendemain elle s'était levé de mauvaise humeur, et l'^iivac, lout en s'informantavec un intérêt passionné de sa santé, ne lui avait pas parlé de sa retraite absolue , et n'avait rien dit pour rcnijagerà la faire cesser. Il était comme d'habitude retourné à ses alTaJres , et Cornélie était demeurée seule , commençant à se demander si elle devait se condamner toute sa vie à une telle abnégation d'ellc-niôine, lorsqu'on lui remit une carte de la part d'un monsieur ipii sodicllail l'honneur de la voir. Cette carte troubla vivement Cornélie; le nom qui s'y trouvait inscrit lui rappelait la fatale scène iJr ropcra. 11 y avait eiîfin sur celle carte: << M. le marquis Jules de \ illiers, de la part de madame la marquise de Villiers sa mère. »

— Qui vous a remis cela? dit-elle au domestique.

— M. le marquis de Villiers lui-même, madame. 11 attend au salon. Ce fut ià une des circonstances où il faudrait à une femme de

hingues heures de réflexion pour cavoir le parti qu'elle doit prendre. Ivlait-ce une ruse de M. de Villiers, on bien la vieille mari|ciise, sachant la vérilé , avait-elle voulu donner à celle jeune Irnime, qui ne mérilait pas l'insulte qu'elle avait reçue, un témoij;nage de bienveillance? Ah! tout cela demandait à être longuement médité; mais il fallait une réponse qu'attendait un domestique, là, présent, et à deux pas un homme du monde à qui on ne pouvait |)as dire qu'on lui apprendrait ce qu'on avait déeidé. L'espoir d'avoir rencontré un intérêt i)rolecteur l'emporta sur la crainte que lui inspirait la jeunesse de l'ambassadeur, et Cornélie répondit:

— Faites entrer M. de Villiers.

Durant le peu de temps qui s'écoula entre la sortie du domestique et l'entrée de M. de Villiers, Cornélie se repentit de l'ordre qu'elle venait de donner ; un vague pressentiment lui dit ([u'elle ve nait de faire une des actions les jdus importantes de sa vie , et lorsque M. de Villiers parut, elle était si émue, le cœur lui battait avec

tant de violence, qu'elle eut à peine la force de répondre au salut respectueux et presque solennel avec lequel il l'aborda^ Sur un signe qu'elle lui fil, il s'assit en face d'elle, et lui dit avec un embarras qui pouvait naître de son émotion personnelle aussi bien que de l'émotion que sa visite avait causée :

— Madame, voire absence a été remarquée hier à l'Opéra.

— Remarquée 1 dit Cornélie en prenant une attitude réservée.

— Voici comment, madame, répondit M. de Villiers d'une voix tremblante. Ma mère, en parcourant la salle des yeux, me dit :

« Mais voilà plusieurs jours, ce me semble, que la loge de cette jeune dame qui a été si lâchement insultée devant vous, est restée vide : Savez-vous ce qu'elle est devenue ? — Je l'ignore tout k fait. — Mais une pareille scène peut tuer une femme, monsieur, dit ma mère sévèrement, et vous eussiez dû vous informer au moins si elle est rentrée chez elle sans accident, et si elle n'est pas malade. -— J'ai craint, ma mère, qu'une pareille démarche de ma part ne parût à madame Burac une prétention déplacée à me croire le droit de m'occupfr d'elle parce que le hasard m'a rendu témoin d'une scène qui n'est honteuse que pour les misérables qui l'ont faite. — Madame Burac, m'a dit ma mère, vous savez qui elle est ? — Je m'en suis informé, et j'ai appris que c'était une des filles de M. de Mandres. »

M. de Mandres, madame, était fort estimé de mon père qui, sous la restauration, a été premier président d'une di's cours du royaume, et qui avait été le collègue de M. volrc père. Ma mère, qui a aussi gardé de lui un excellent souvenir , m'a d'autant plus vivement reproché ma négligence et m'a ordonné de venir en son nom m'informer de votre santé.

Tout ce que venait de dire le jeune marquis de Villiers élait exactement vrai ; mais il avait négligé de dire que madame de Villiers avait terminé cette conversation par des réflexions et des restrictions diiïérentes.

Mais, avait-elle dit après une sorte d'appel à sa mémoire, il me semble que la veuve de M. de Mandres a épousé une espèce d'aventurier, et puis je crois qu'il y a eu un éclat à propos d'une de ses filles. Avant d'aller la voir, tâchez de savoir ce que c'est que ce M. Burac ; dans tous les cas, une visite de votre part ne peut être compromettante ; c'est même une sorte de devoir après ce qui s'est passé. Allez-y, mais, tout bien considéré, ne me mêlez en rien dans cette visite.

Jules de Villiers n'avait pris de la conversation de sa mère que l'idée de se présenter en son nom, et d'en prendre le droit de faire une visite que sans cela il n'eût jamais osé faire de son chef.

Cornélie fut flattée dans sa vanité de cette allention d'une femme d'un si grand nom ; mais il s'y mêla un douloureux retour sur la position où elle était tombée. Ce qui l'avait protégée près de madame de Villiers, c'était le nom de son père, ce nom honorable et modeslo qui n'avait pas jeté un grand éclat, mais qui avait laissé de si fermes souvenirs.

— Vous remercierez madame votre mère pour moi, dit-elle à M. de Villiers; j'ai été fort souffrante... je l'étais déjà depuis longtemps... c'est la seule raison qui m'a retenue chez moi.

Jules resta fort embarrassé. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans à peine, que sa mère avait enlevé, dès l'âge de dix-huit ans, aux entraînemenls dangereux de la vie de Paris, et qu'elle avait fait voyager presque toujours depuis ce temps. Grâce aux relations qu'il avait eues hors de France avec des personnages politique.s ([ui avaient confié à sa discrétion des paroles qu'il eût été imprudent d'écrire, Jules était un homme fort instruit de beaucoup de choses sérieuses, auxquelles les jeunes gens de son âge ne donnent pas une attention soutenue, mais il était fort ignorant de tout ce que ses amis savaient à merveille. L'habitude du monde où il vivait lui avait appris les façons extérieures des relalions élégantes; mais du moment que ces' relations sortaient de l'indillérence courante des salons, il élait embarrassé comme un écolier. Pour la première fois de sa vie, Jules se trouvait seul avec une femme, dans la vie intime de laquelle il avait pris place presque à son insu, mais dont l'ad;:;!rable beauté l'avait depuis ce temps vivement préoccupé. Il senlait que pour un autre que lui, cette position était un grand avantage; mais avec son inexpérience des liassions et la timidité chevaleresque de son cœur, cette position l'embarrassait, et, après la phrase de Cornélie, il fui sur le point de se lever et de s'en aller.

— Je redirai vos remerciements à ma mère, dit-il, et el'e sera charmée d'apprendre que votre indisposition n'aura pas àe ouiies.

Jules ne savait trop ce qu'il disait, et Cornélie l'écoutant à peine ; car il venait de lui passer une idée qu'elle embrassa avec une soudaine ardeur, ardeur qu'autorisait d ailleurs le récit de M. de Villiers.

— Mais, lui dit-elle, je serais bien heureuse si madame la rcavqu'.se de Villiers voulait me permettre d'à. 1er moi-uiê.je lui présenter mes remerciements.

LES OllATRE SŒURS.

L"àltaqiie étdit dil-ecte et demandait une réponse Sérieuse. Jules n'olail pas assez liabile pour s'eu tirer par une phrase qui ne répondit à rien, ou par une promesse d'obtenir cette faveur, promesse dont il eût retardé l'clTet de jour en jour, jusqu'au moment où on n'aurait peut-être plus pensé à lui en demander la réalisation. Jules rougit et balbutia d'une voix mal assurée :

— Ce serait, madame, prendre une peine inutile.... Ma mère.... reçoit fort peu... sa maison... est triste...

Cornélie comprit la vérité ; mais son orgueil se refusa à paraître l'avoir comprise, et elle dit à M. de Yilliers :

— Je ne veux pas, monsieur, que ma reconnaissance soit importune à madame la marquise de VilBers ; veuillez donc lui en porter l'expression bien sincère.

— Je le ferai, madame, dit Jules.

L'entretien semblait devoir s'arrêter Ih ; mais M. de Villiers ne sortait pas: Cornélie ne pouvait le congédier, el devenait aussi embarrassée que lui. Enfin Jules parut prendre loat son eourageàdeux mains, et dit en tremblant :

— Me sera-t-il permis, madame, de venir rij'ihfefffiêr encore de l'état de votre santé?

— Je suis tout à fait guérie , monsieur, Itii fépoiidit froidenu-ni Cornélie.

Puis elle ajouta d'un ton plus ironique :

— El même en bonne santé, je reçois tnH peu... ma maisort eSt triste...

Jules la salua profondément et repartit d'un ton grave :

— Adieu donc, madame, je me retire en eraporlsnt d'ici le respect le plus profond pour votre personne.

Jules sortit ; Burao entra presque aussitôt :

— Quel est donc, dit-il à sa femme, ce monsieur que j'ai rencontré en'traversant l'antichambre?

— C'est M. de Villiers, lui dit Cornélie avec un accent ferme.

— M. de Villiers ! répéta vivement Bùrac.

11 sembla qu'il allait continuer ; mais, il s'arrêta tout h coup ; et après un moment de silence contraint, il dit d'une *oix calme :

On dit beaucoup de bien de ce jeune homnié.

Puis il prit un ton plus affectueux et expliqua h sa femme qu'une affaire d'une grande importance l'éloigneraif pendant quelques jours de Paris.

— Et à ce sujet, continuà-t-il, j'aurais un service Û'ami à vous demander. Je suis dans une position où la calomnie' me poursuit sans repos ni sans trêve; mon absence p'eut être très diversement interprétée; mais je suis sûr qu'elle le serait d'une manière très fâcheuse pour mon crédit, si vous vous condamniez à la i-êlraitë absolue où vous restez depuis huit jours.

Cornélie fit un mouvement. Burac prévint sa réponse.

— Ne me refusez pas, ajoula-t-il d'une voix presque soumise, je ne le mérite pas ; mais ce n'est point parce que vos désir?; oiif Ciujours été pour moi une occasion de faire tout ce qui peut vous être agréable, c'est comme preuve d'amitié et de confiance que je votis le demande; le ferez-vous?

— Je le ferai, dit vivement Cornélie.

Merci, lui dit Burac en lui tendant la main comme il eût fail

à un homme.

Et il sortit aussitôt , plus ému, plus troublé qu'il n'avait jamais paru devant Cornélie.

Lorsque Lia et Cornélie se revirent après les scènes que nous venons de raconter, elles changèrent tout à fait de rôle. Lia ari'iva avec une indignation vraie , bien sentie, qu'elle exprima avec une vivacité sincère et sans ménagement. Cornélie, au contraire, mit une ostentation réservée dans ce qu'elle appelait un nouvel outrage. A l'entendre, M. de Villiers s'était cru autorisé, par l'éclat dont il avait été le témoin, à se présenter chez elle et à réclamer le prix d'une protection qu'elle eûttrou\ée chez le premier venu.

Celte présomption de M. de Villiers ne pouvait, disait Cornélie. lui avoir été inspirée que par la déconsidération dont Burac élail frappé, et qui rejaillissait sur elle. Mais Cornélie ne disait floint qu'elle avait deviné que M. de Villiers n'avait point les sentiments qu'elle lui attribuait; qu'il avait profilé bien crâinlivement, non pas

d'un avantage, mais d'un prétexte, que, pour la première fois de sa vie, un autre sentiment que la vanité s'était ému en elle à cdt hommage si timide. Depuis huit jours Cornélie était triste, et toute femme qui pleure est bien près d'aimer.

Cornélie ne confia pas non plus à Lia la singulière réflexion de Burac à propos de M. de Villiers; inais elle lui ciit ce que scirt mari lui avait demandé et, au grand élounement de sa sœur, elle lui apprit qu'elle était résolue à faire ce sacrifice à Burac.

Lia recommençait à prêcher pour les douleurs résignées et solitaires, pour les dêvoueinents ignorés. Cornélie la prit k ces derniers mots, et lui demanda comme dévouement pour elle de ne pas la laisser seule accomplir le cruel devoir qui lui était imposé. Lia y cotisentit avec un empressement qui peut-être eijt amené un repentir de s'être imprudemment engagée ; mais Cornélie toucha une corde qui faillit lui attirer un relus apparent, mais qui lui assura véritablement le concours de sa sœur. Elle eut l'imprudence de dire ^ Lia qu'elle ne devait pas se laisser outrager silencieusement par son mari, comme elle le faisait, et qu'il serait d'autant plus honteux ou plus puni de ses basses relations, que sa femme se montrerait avec plus d'éclat.

A cette explication de son dévouement, Lia voulut se retirer immédiatement; c'était la juger comme le vulgaire des femmes; elle ne voulait plus accompagner Cornélie du moment que celle-ci pouvait croire qu'il enlrlt le moindre calcul personnel dans cette dé marche.

Mais enfin Cornélie lui ayant demandé pardon de l'avoir méconfliie à ce point, Lia déclara qu'elle tiendrait sa parole, et le rendezvfjiis fut prit pour le lendemain , car Burac quittait Paris le jour même.

La province a une multitude de préjugés contre la capitale. Entre autres niaiseries déclamatoires du dix-huitième siècle , la fameuse apostrophe de Rousseau, ^ propos de Paris ( ville de boue et de fumée ), est toujours de mode dans les graves entretiens des pères et des maris dont les femmes ou les enfants ont quelque désir de venir dans la grande ville.

Les dévotes qui font de la politique en religion, l'appellent encore la moderne Babylone, elles incorruptibles ambitions déçues de quelques vieux libéraux la stigmatisent du nom d'infâme Luièce. Ces dénominations renferment tout un monde de crimes, de vices, d'abominations, que les éloquents développent avec une rare abondance , mais à côté de ces préjugés furieux, il se trouve quelques préventions favorables qui ne sont pas beaucoup plus justes.

Ainsi, l'un des plus grands ffiériles de Paris , au dire de la province, c'et de mettre la vie de chacun à Yahri des investigations Iracassières, des propos malveillahls ; selon cette croyance, il peut arriver à un homme ou à une femme les aventures les plus inouïes sans que personne s'en occupe.

La province , si malheureuse de la lUédisance active des petites sociétés de ses petites villes, estime beaucoup Paris pour sa non curiosité et sa discrétion. Hélas I la province se trompe encore.

je ne sais s'il en était autrefois ainsi, si, chacun vivant pour soi, se taisait sur les autres ; cequ'ily a de bien certain, c'est qu'il en est tout autrement aujourd'hui. On dirait que les moyens de circulation s'augmentent à la fois dans la rue et dans le monde et que la médisance a ses omnibus.

Mais indépendamment des stations du salon d'où les nouvelles de tout genre partent pour arriver aux exti-émités de la capitale, il y a dans Paris un centre immense où tout se sait et qui en dit plus à lui tout seul que toutes les gazelles réunies. Cet endroit, c'est I Opéra. On s'imagine même à Paris que l'ijpéra est un théâtre comme les autres, un peu plus grand, un peu plus cher, voilà tout. Ce n'est point cela. L'opéra est un monde tout entier, l'Opéra est une alTaire importante qui préoccupe le gouvernement, la iiaute finance et la diplomatie. Ce n'est pas une chose de rien que l'engagement ou le renvoi d'une danseuse ou d'une cantatrice h l'Opéra. La distribution des rôles d'un ouvrage nouveau n'y est pas une simple opération théâtrale. Malgré sa perspicacité, le directeur ne sait jamais tout ce ([u'il peut soulever de passions et d'animosités en croyant n'être que juste. A tous ces pieds qui tricotent des pas sur les planches de l'Opéra , pendent des fils qui font agir de très graves marionnettes, les unes à cheveux blancs, d'autres à barbe de lion, quelques-unes h plumes d'opposition.

Ce qui peut naître de tous ces conflits d'intérêts est plus grave qu'on ne pense; mais indépendamment de ce qui tient à l'administration théâtrale, il y a à l'Opéra les intérêts qui s'agitent dans la salle.

Quelque peu de rapport qu'il y ait en dehors de cette salle entre les divers locataires de ses nombreuses loges, il y a par le seul fait de leur réunion commune dans le même lieu, une connaissance assez particulière les uns des autres.

On ne peut pas dire qu'on voisine .^ l'Opéra comme on le fait dam?

LES QUATRE SOEURS

LOGt:>'

ces vastes maisons du faubourg occupées par une centaine de petits menaces • mais on y sait volonlleis ce que cliacun (ait cliez soi. Un s'en inl'oî-me aux secondes, et on se le laisse raconter aux premières.

Il y a pour cet objet un certain nombre de fadeurs faisant gratis le service de cette petite poste.

Ce sont des hommes qui touchent de près ou de loin à tout ce inonde des geiUilsiiommes quasi artistes ou des artistes qui jouent au cenlilhomme. Ceux-là sont rares et très rechorches ; mais le moytn de correspondance le plus usuel se fait par la voie de translation.

La plupart des hommes se connaissent à l'Opéra , les uns par leurs chevaux, les autres par leur opinion, d'autres par leurs intimités.

Les événements que cache le rideau sont apportés dans le foyer par les prêtres du temple ; ils y circulent de groupe en groupe, puis ils vont se distribuer dans les loges, oii chaque condition sociale a ses représentants et ses récipients; et, une fois arrivé au caquetage féminin, ils se disséminent dans tout Paris par plus de canaux que n'en comptent l'administration des eaux et l'entreprise du gaz. De même, lesévénementsdu monde aboutissent h ce centre commun, et la médisance, qui d'abord allait de bas en haut, court alors de haut en bas, sans compter tous les embrancberacnls de droite et de gauche ouverts à toutes les hauteurs.

Les plus petits scandales et les plus grands intérêts de l'époque subissent ce rapide va et vient, à quelque distance qu'ils se tiennent de ce lieu.

Mais ce qui n'est qu'un fait pour la plupart des événements , devient pour ainsi dire un droit lorsque ré\énement a eu lieu dans la circonscription de l'Opéra. C'est une juridiction qu'il faut subir ; et une femme qui a une loge à l'Opéra appartient incontestablement à la discussion, comme un député. Sa présence ou son

absence, sa parure plus ou moins recherchée, ses regards plus ou moins occupés ou distraits, sa loge ouverte ou fermée, tout cela doit être expliqué et commenté.

Qu'est-ce donc, quand cette femme est l'héroine d'une aventure, si petite qu'elle soit, arrivée sur le territoire môme de la république? Tout ce qu'elle a été, tout ce qu'elle est, tout ce qu elle sera , est immédiatement découvert ou pronostiqué.

Or, l'aventure de Cornélie tenait h ce monde par ses extrémités les plus opposées : pour le menu du théâtre, Cornélie était connue comme la belle-sœur de Varnicr, ténor en serre, à qui le directeur était obligé de faire des exhortations de père de famille sur les dangers que courait sa voix.

Pour le monde aristocratique , mad;ime Burac avait été protégée par le beau et timide marquis de ViUiers ; pour la finance et les af-

faires elle était la femme de Burac, ce qui n'était pas une recommandation.

Elle arriva mal. Elle vint assez tard pour que déjà on eût remar» que que son absence continuait ; et quoiqu'elle entrât sans bruit, elle eut le tort de paraître pendant un récitatif qui expliquait la pièce, ce qui faisait que personne n'écoutait et que l'on s'examinait de loge à loge. Un chuchotement rapide et un bruit léger comme celui des feux follels qui s'allument sur les marais, parcourut l'orchestre et les loges ; car il n'y a que du parterre que se lèvent ces gros murmures qui tiennent du grondement des vagues, et le parterre n'est pas de l'Opéra, car il ne s'émeut guère que pour les acteurs et les pièces.

A ce frôlement de voix qui glissa dans toute la salle succéda un

bombardement de lorgnettes qui se baissèrent presque aussitôt Four dire par-dessus épaule au courrier habituel de la loge : Elle n'est pas seule ; quelle est ci:tte femme qui l'accompagne? — Au « Je n'en sais rien, »

qui fut la réponse presque universelle de tous ces messieurs, il y eut la même repartie :

■j C'est quelque pauvre fille qu'elle compromet ; 11 ou (I C'est quelque femme i\u\ n'a plus rien à perdre. « Il y eut même une loge, c'était une loge de femme qui passait pour redoulablement spirituelle, où il fut dit :

« Où a-t-elle loué ce chaperon pour l'accompagner? » Ceci ne dura pas une seconde ; après quoi le jeu des lorgnettes recommença, mais avec une direction moins unique et moins constante ; les regards allaient de la loge de Cornélie à la lo?e de la marquise de Mlliers où elle était avec son fils.

La vieille marquise s'aperçut du niouvement et se tourna vers son fils. Mais Juless'élait enfoncé dans le coin le plus obscur de la loge. Le premier il avait vu l'entrée de Cornélie et il s'était caché à ses yeux bieu plus qu'à ceux du public.

Cornélie avait prévu cette manœuvre et elle la supportait bravement, les yeux fixés dans l'espace.

Cependant la scène, bien plus attentive à la salle que la salle ne l'est souvent à la scène, avait vu le mouvement, et à côté de la bellesœur de son camarade elle avait distingué une autre femme. Fut-ce un instinct de cette impudique ironie qui règne dans les propos de ce pays, ou bien quelqu'un savait-il la vérité, mais le mot fut dit : — C'est la femme de Varnier.

Et il courut de chœur en chœur avec la même rapidité électrique qui avait ébranlé la salle à propos de madame Burac.

L'acte s'acheva dans une attente pleine d'anxiété, et le foyer ne s'occupait guère que de Cornélie et de M. de Villiers, qui s'était, disait-on, assez maladroitement tenu dans le fond de sa loge pour afficher madame Burac, lorsqu'un des suzerains de la coulisse arriva avec rex|iliratioii demandée sur la complaisante compagne de la femme de M. Burac.

Cette complaisante compagne était la sœur de Cornélie, ce qui fit

Eh oiiil c'est la Burac. — P. 32.

LES QUATRE SCEURS.

taii'e les coniinentaiies grossiers ; mais celte sœur était la femme de Varnier, ce qui; donnait naissance aux commentaires plaisants. Lia éclipsa Cornélie, et les plus adonnés à la pratique des nymphes de l'tjpéra déclarèrent que Varnier était un malotru de sacri- IJer une si jolie femme à des mœurs indignes d'un homme marié.

Cependant, selon son habitude, le ténor léger se trouvait au théâtre,,et il s'y pavanait dans un autre foyer, lorsqu'une grêle de quolibets, partis d'une nuée de sslpludes eu maillot, le vint avertir de l'apparition de sa femme à l'Opéra.

Pourquoi Varnier se Iroubla-t-il à cette nouvelle? pourquoi voulutil en douter? pourquoi courulil immédiatement au trou de la toile vérifier le fait ■? pourquoi fut-il furieux de le reconnaître vrai? C'est ce qui resterait inexplicable, si on voulait le cliercLer seulement dans les sentiments personnels de Varnier; car il n'y a rien d'étrange ni d'inconvenant dans ce qui se passait.

Mais si quelqu'un a entendu dans sa vie l'accent et la voix, et vu la grimace et le ■geste avec lesquels on vint dire au ténor :

« Eh ! Varnier , ta femme est là-haut, »

il comprendra la honte et la colère du malheureux.

C'est quelque chose d'acre, d'insolent, de Las et de féroce qui l'amusait quand il en était l'objet, mais qui le fit frémir quand cela effleura sa femme ; car Varnier était une nature brutale et qui se plaisait pour lui-même à ces formes grossières ; mais ce n'était ni un esprit dépravé ni un cœur corrompu.

Son premier mouvement fut d'envouloir aux charmantes amies qui l'aliaquaient ainsi , mais, comme il n'avait aucune chance de les faire taire, ni par menaces, ni par prières, ni par riposte, il en voulut à Lia de s'être ainsi exposée, et il al lait mon 1er près d'elle pour lui faire des remontrances à ce sujet, lorsqu'd fut abordé par 51. de M..., son protecteur, auquel vinrent se joindre trois ou quatre jeunes gens qui avaient quelques prétentions au beau savoir-vivre d'autrefois.

Varnier, enveloppé dans ce petit groupe , fut bientôt calmé par les démonstrations d'un intérêt qui ressemblait à de l'amitié.

Varnier fut tiré comme par enchantement de la classe inférieure où il papillonnait obscurément parmi les tartans et les chapeaux de paille cousue, il fut presque élevé au rang des premiers sujets par les attentions flatteuses qu'on eut pour lui ; il en fut ébloui, étourdi, et lorsque M. de M... lui demanda la faveur d'être présenté à sa femme, il ne se sentit pas la force de refuser, bien qu'il comprit vaguement qu'il faisait une sottise.

Cependant des groupes de jambes roses postés aux angles des coulisses murmuraient sourdement :

« Varnier pose ; hein ! comme le comte de M... se manière au sujet de l'épouse légitime 1 » et mille autres propos d'un jargon inintelligible aux gens qui ne vivent pas dans ces contrées. Varnier devinait, mais il était entouré, enlevé, et comme il allait sortir du

Eh bien! qu'est-ce que tu as donc avec tes chat... — P. o3.

théâtre pour aller dans la salle, il demeura confondu de son succès lorsque madame Del..., qui avait enfin brisé les portes de l'Académie royale de Musique pour y entrer triomphalement, l'arrêta familièrement; et, prenant son bras après une légère excuse à ces messieurs, lui dit tout bas :

— J'ai à vous parler sérieusement, Varnier; obligez-moi de venir me voir demain .

Varnier accepta avec joie ; et tout i fait détourné de ses craintes par l'espérance qu'il conçut, il conduisitM. le comte de M... dans la loge de madame Burac et le présenta successivement à Cornélie et à Lia

Cornélie trouva que son beau-frère agissait avec la familiarité :

d'un homme de mauvaise compagnie; mais M- de M... était un homme d'un grand nom et d'un âge auxquels les jeunes femmes ne supposent plus de prétentions.

La visite fui remarquée, et Jules de Villiers sortit de son coin pour se mettre en évidence.

Les plus experts trouvèrent cela une maladresse.

Comment ne comprenait-il pas , à la présence du mari, que que cela ne pouvait regarder que madame Varnier.

On voyait bien que c'était un enfant qui commençait.

Or, l'enfant qui commençait avait été plus habile que tout le monde.

Cornélieavaitremarqué que Jules s'était tenu caché tant qu'elle avait été seule, comme pour rompre cette ligne invisible qui allait d'une loge à l'autre , et que parcouraient mille regards curieux, et elle lui en avait su bon gré.

Pourquoi se déparait-il tout à coup de cette retenue délicate ?

Il était donc fâché de la présence d'un autre homme : il était donc jaloux?

Il l'était en efl'et, et Cornélie avait deviné juste.

Quinze jours avant cette soirée, si une pareille chose fût arrivée el que Cornélie l'eût comprise, elle n'eut pas manqué d'écouter avec une coquetterie cruelle l'homme qui en eût ainsi tourmenté un autre ; mais Cornélie pleurait depuis huit jours, et les gens malheureux sont aisément reconnaissants pour ceux qui paraissent les aimer de quelque façon que ce soit.

Elle ne voulut pas faire souffrir davantage celui qui souffrait

pour elle, et peu à peu elle se détourna de la conversation qui s'était

établie entre Lia et le comte, tandis que Varnier, tourmenté de l'idée

de son rendez-vous avec madame Del..., avait abandonné la loge.

Cornélie n'était pas avec eux , avec qui était-elle donc?

Avec Jules, sans doute, quoiqu'elle ne l'eût pas regardé. Mais

elle sentait que lui la regardait, et cette sensation fut si vive et si

prolongée, qu'elle en rougit et baissa les yeux comme si elle eût

subi ce regard sur le sien.

Quant à Lia , dont le dévouement pour sa sœur avait été prêt à

faillir lorsqu'elle avait vu rémoliou causée par leur entrée, elle était touthraitciiarmée. M. de M... s'était mis à l'aise avec elle et lavait mise également à l'aise en lui faisant toutes sortes d'éloges de son mari.

Cette espèce de conversation déplaît souvent aux femmes , mais elle no les embarrasse pas, ce qui est un avantage supérieur.

Puis quand le mari fut épuisé, M. de M.... s'occupa de Lia, et, sur un mot, qu'elle avait étudié la musique.

Qu'elle pianotât les contredanses de Musard ou qu'elle comprît Meverbecr, M. de M... savait que les prétentions devaient être les mêmes, et il assura effrontément à Lia que tout le monde était convaincu que les immenses progrès de Varnier étaient dus aux conseUs pleins de goûts de sa femme.

Nier lalionncllement en disant la vérité, c'était apprendre à un

étranger, bienveillant sans doute, mais à un étranger, le secret de

son ménage, c'était direqu'elle avait ignoré la résolution de son mari.

Lia ne pouvait, ne devait pas faire un tel aveu ; elle se défendit

donc assez mollement contre les assertions de M. de M...

M. de M... était d'ailleurs un homme dont la sensible Lia n'avait pas encore d'idée. C'était une sorte de galanterie paternelle et de respect protecteur qui allaient à merveille aux cheveux gris et à la figure aristocratique et fine de M. de M...

Elle le trouva charmant : et, lorsqu'il se retira, elle promit de revenir à l'Opéra pour son compte , non qu'une idée pareille à celle qui préoccupait Cornélie se fût glissée dans son cœur, mais elle se vojail arrachée à cette atmosphère étroite ou grossière où elle vivait depuis son mariage, et ce soir-là elle sentait qu'elle avait vécu selon son àme et ses goûts.

Mais pendant que cela se passait entre Lia cl M. de M..., le spectacle avait continué, et Cornélie désirait profiler du moment où l'attention générale serait distraite pour sortir. D'ailleurs, elle voulait éviter de rencontrer personne dans les couloirs.

Cependant au moment de quitter sa loge, elle s'aperçut que M. de Villiers avait abandonné la sienne.

Cela pouvait avoir l'air d'une rencontre arrangée aux yeux de tous; et si M. de Villiers avait eu l'intention de se placer sur son passage, Cornélie ne voulait pas se prêter à ce manège.

Cornélie se trompait grandement : ce n'était point sur son passage que Jules s'était placé, c'était sur celui de M. de M... qu'il fit semblant d'aborder le plus indifféremment du monde.

M. de M... était un vieil ami de la marquise de Villiers, et savait son jeune homme sur le bout du doigt.

Ils n'avaient pas fait quatre tours dans le foyer que , sans que .Iules lui eût dit un mol, le comte se doutait que son jeune ami était amoureux comme un niais.

Que voulait Jules cependant.

Il ne le savait i)as lui-même, car il n'osait parler de Cornélie ; mais il lui semblait qu'il s'était rapproché d'elle par cela seul qu'il causait avec une personne qui lui avait parlé.

M. de M..., que la passion qu'il venait de découvrir avait rendu plus sérieux, tira droit à Jules pour le forcer à riposter, et lui dit:

— J'ai ci'U vous trouver dans la loge de madame Biirac.

— Moi ! je n'ai pas l'honneur de la connaître.

— Cette histoire de l'autre jour est pourtant vraie, puisque votre mère m'en a parlé.

— Ce n'est pas une raison pour que je me croie autorisé à me présenter dans sa loge.

— C'est possible, mais j'avais pensé que vous auriez été chez elle. Jules voulut faire de l'indifférence et dit :

— J'y suis allé en effet ; mais ça été une simple visite de convenance et qui n'aura pas de suite.

M. de M... toussa, et reprit d'un air sententieux :

— C'est une des plus belles personnes que je connaisse; on la dit fort distinguée, et je ne comprends pas comment elle a pu tomber entre les mains de ce Bnrac.

Jules soupira et ne répondit pas.

— Après tout, c'est une bonne chance pour vous autres, messieurs les jeunes gens....

Jules rougit d'indignation.

— Ah ! c'est qu'rlle est d'une beauté admirable... Jules soupira encore.

— Mais vous ne faites pas attention à cela, mon cher Jules, et je vous en félicite, car... car...

L'air inquiet de Jules ût pitié à M. de M... et il se contenta de dire:

— Car elle est bien belle.

— Ce qui veut dire... fit Jules en souriant a^cc effort.

LES QUATUE S0EUU8.

— Ce qui veut dire qu'on peut en deveni. amoureux à en perdre la raison.

Jules soupira encore plus profondément, et quitta M. de M... pour rentrer dans la loge de sa mère.

Dès qu'il y parut, Cornélie et Lia sortirent, et M. de M..., qui était resté sur la porte entrouverte de la loge de la marquise, vil Jules pâlir et dit à sa vieille amie ;

— Serez-vous visible pour moi demain , j'ai h vous parler d affaires ?

— Vous? dit la marquise en riant.

— D'alTaires très graves, dit le comte en désignant Jules de l'œil.

— Je vous attendrai, répondit la marquise qui se mil à observer son fils qu'elle n'avait jamais vu si préoccupé et si triste.

Les suites de cette soirée méritent d'ô*re rapportées , comme 0:1 va le voir.

Deux rendex-vous avaient été pris pour le lendemain de cette soirée importante: celui de Varnier et de madame Del , et celui de

M. de M... avec la marquise de Villiers. Je commencerai par celuici. A dix heures du matin, la marquise était déjà dans son salon , habillée, épinglée, coiffée ; elle avait déjà lu sa gazette, écrit deux ou trois lettres, et expédié les affaires de la maison. A aucune époque de sa vie elle ne s'était départie de celte régularilé matinale, et prétendait lui devoir la bonne santé dont elle jouissait. Ce qui n'avait d'abord été qu'une habitude personnelle était devenu une manie, et, après les libéraux et les voltairiens, ce que la marquise méprisait le plus au monde, c'étaient les gens qui se levaient tard. Elle doutait d'une femme qui re-tait couchée jusqu'à midi, e! niait toute capacité à un homme qui dormait plus de cinq heures. Les amis de la marquise s'étaient plies à ses manières, et ils se faisaient un devoir devenir la visiter de bonne heure. M. de M... arriva donc vers dix heures, et on l'introduisit dans le vieux salon boisé où la marquise se tenait depuis dix ans à la même place.

A côté d'une croisée, et derrière un métier de tapisserie, lavieiUe dame était assise sur une chaise, et il fallait que M. de M... fût bien avant dans les prédilections de la marquise pour qu'elle ne prit pas un air sec et pincé lorsqu'il se jeta négligemiiienl dans une bergi-re. Du reste ce meuble n'existait chez la marquise que parce qu'il était de mode à l'époque où fut établi l'ameublement en point des Gobelins qui garnissait son salon, et que celui qu'elle brodait était destiné à remplacer lors du mariage de son fils. Quant à tout ce confortable inventé depuis quinze ans, elle l'avait véritablement en horreur. Jamais divans à coussins de plumes ou causeuses rembourrées et élastiques n'étaient entrés chez elle; et, un jour qu'elle était malade, son intendant s'étant avisé de faire apporter un fauteuil à la Voltaire chez elle, madame de Villiers eut besoin de se rappeler la durée, la fidélité de ses services pour ne pas le chasser.

A part ce ridicule, la marquise était une femme à la portée de toutes les idées, et qui. si elle ne les admettait pas toutes, les comprenait, et permettait qu'on les discutât et qu'on ne fût pas de son avis.

Lorsque M. de M... se fut le plus commodément établi dans sa bergère, qui lui semblait très incommode, tandis que madame de Villiers le plaignait de ce misérable sybaritisme, l'entretien suivant s'établit.

Mais pour l'intelligence très complète des intentions de ce dialogue, il est bon de dire qu'il y avait entre M. de M... et la marquise un vieil amour et une vieille rancune qui s'étaient fondus dans une amitié sérieuse pour tout ce qui était des affaires et des services, mais qui se réveillaient quelquefois lorsqu'il s'agissait de parler des i choses du cœur.

I Lorsque autrefois elle avait dû épouser M. de M elle l'aimait

' véritablement, et il en était de même très épris. Mais c'était un homme de plaisir, et la fiancée apprit avec autant d'indignation que <ie désespoir, que non-seulement elle n'était pas son premier amour, mais qu'elle n'était pas le seul, et qu'il ne s'était pas tout à fait délarlié d'une intrigue éclalanle avec l'une des plus célèbres comédiennes de ce teinps-là. A cette nouvelle, elle rompit avec M. de M..., et épousa le marquis de Villiers, qu'elle détesta toute sa vie, et à. qui elle fui invariablement fidèle. Ceci expliquera sans doute la conduite de madame de Villiers enveK son fils et sa façon d'être Visà-vis de M. de M...

— Eh bien ' dit la marquise, de quelles iœportaïUes affiure-s avez^ vous à me parler?

LES QUATUE SŒURS.

— J'ai à vous parler de voire fils.

— Que lui arrive-t-il donc?

— 11 est amoureux !

— C'est un malheur qui est permis aux hommes , dit la marquise sècliement.

M. de M... sourit à cette phrase qui lui rappelait ses anciens loris, mais il se contenta de répondre :

— Mais il est dangereusement amoureux.

La marquise releva la tête et regarda M. de M... presque d'un air menaçant.

— Votre exemple porte-t-il déjà ses fruits?

— Non , c'est votre règle de conduite vis-à-vis de Jules.

— C'est une impertinence que vous me dites et que vous allez essayer de me prouver, s'il vous plaît.

Le ton froid, mais familier, dont la marquise prononça ces paroles atténua toute la force du mot dont elle s'était servie, et M. de M... sembla l'accepter comme une expression qui avait cours entre lui et la marquise à un autre litre que celui qu'elle a d'ordinaire.

— C'est toujours la même chose , dit le comte, et je n'espère pas vous prouver que j'ai raison aujourd'hui plus qu'il y a sept ou huit ans; seulement, ce que j'ai désapprouvé alors, je viens vous le demander maintenant: il faut que Jules quitte Paris.

La froideur systématique de madame de Villiers fut désarçonnée par celte proposition , elle repoussa son métier, et se tournant tout à fait vers M. de M..., elle reprit :

— Mais enfui qu'y a-t-il? qu'est-il arrivé?

— 11 n'est rien arrivé; mais il arrivera quelque chose de très grave, si vous n'y mettez un obstacle très rapide.

— Prenez-vous plaisir à me tourmenter? Faites-moi la grâce de vous expliquer I

— C'est que j'ai peur que vous ne me compreniez pas.

— Alors il était inutile de venir. Parlez-vous sérieusement?

— Très sérieusement. Mais il faut me laisser dire.

— Parlez... parlez..., reprit la marquise avec impatience.

— Vous savez ce que je vous ai toujours dit : il faut que jeunesse se passe ; voilà que vous haussez les épaules et que vous battez le parquet du pied.

— C'est que vous pourriez bien m' épargner vos modernes axiomes de mauvaises mœurs.

— Celui-ci est de l'ancien régime, repartit le comte en riant.

— Il n'en est pas meilleur. Est-ce que nous avons une jeunesse nous autres femmes, jeunesse à passer, comme vous l'entendez? point du tout, et nous n'en mourons pas. Je n'admets pas le principe. ^

-- .Mais votre fils l'admettra. Il l'admettra, vous dis-je; toute votrelogiquenel emportera pas surune opinion passée en forced'us ge Un homme peut avoir des aventures qui ne portent point atteinte à sa considération.

— Vous le savez mieux qu'un autre, fil la marquise ; mais de ce qu 11 peut être impunément un mauvais sujet, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'il doive l'être.

— C'est toujours votre erreur ; vous raisonnez dans le vide.

— Plaît-il? fit la marquise d'un air courroucé.

— Je maintiens l'expression ; lancez un corps dans le vide, absiracliOD laile de toutes les résistances et de toutes les attractions, et il ira éternellement et d'un mouvement égal. Quand je dis que vous raisonnezdans le vide, je veux dire que vous ne tenez aucun compte, m des passions, ni des idées reçues.

— Je tiens tellement compte des passions, que je ne me suis point elonnee de ce que mon fils soit amoureux.

— Sans doute ; mais vous tenez si peu compte des idées reçues que vous ne croyez pas qu'il s'adonnera sans remords à la passion qui peut le perdre. *^

— Mais enfin dit vivement la marquise à qui son alarme maternelle faisait oublier son esprit de discussion, qu'elle est cette passion ?

— F.h bien ! ma chère amie, Jules esl amoureux fou de madame uurac.

La marquise parut terrifiée. Elle regarda M. de M..., qui la considerail d un air railleur et triomphant, qui changea sa stupéfaction en colère, sans lui fournir quelque épigramme en réponse à la mine impertinente de son ancien amant. Alors elle eut envie de nier pour prendre sa belle, pendant que le comte lui donnerait des preuves de la vente de son assertion ; mais, par une manœuvre que lui inspirale sourire provoquant du comte, elle fît volte-face complète, tourna le uos a ses propres opinions, et répondit, après un assez long silence :

— Eh bien ! que voulez-vous que j'y fasse! Après tout, cette ma-

dame Burac est une fort belle personne, d'une bonne éducation, d'un esprit distingué (la marquise en disait plus qu'elle ne croyait) ; et puisque, selon vos principes, il faut que jeunesse se passe, Jules pouvait plus mal choisir.

Le ton mordant et sec de la voix n'aurait pas averti le comte de toute la violence que se faisait madame de Villiers pour parler ainsi, que le feu de son œil, le pincement serré de ses lèvres le lui eussent appris.

— Vous comprenez donc que Jules, dit-il en ricanant, puisse avoir une liaison avant le fabuleux mariage que vous avez mis en nourrice il y a douze ans, qui est maintenant à faire son éducation au Sacré-Cœur, et qui ne sera pas adulte avant quatre ans?

— Madame Burac, reprit madame de Villiers, est une femme assez bien placée pour que je puisse fermer les yeux sans avoir I air d'y mettre trop de bonne volonté.

— Admirable I fit le comte, pour sauver l'honneur de votre drapeau , mais vous voilà réduite à revenir à mes principes.

— Jamais ! s'écria la marquise avec véhémence dans un premier mouvement d'indignation. Puis elle reprit avec un léger dédain de femme et non pas de marquise : Puisqu'il faut que ce malheur arrive, ce sera du moins un malheur de bonne compagnie.

— C'est pour cela, dit le comte, que ce sera un malheur, et un très grave maliieur ; prenez-y garde.

— Cherchez-vous à m'épouvanter à plaisir ? Que signifient ces airs obscurs et lamentables que vous prenez pour'me parler ?

— Ecoutez, reprit le comte, je ne veux point vous développer ma théorie sur les distractions des hommes, théorie qui vous ferait pousser des cris de réprobation ; mais, très sérieusement parlant, voici ce qui est et ce qui sera :

Vous aimez votre fils, marquise, et je sais quelles raisons vous avez de tenir a ce que le mariage projeté s'accomplisse; eh bien ! si la passion deJules pour madame Burac n'est pas traversée et renversée par une autre, toutes vos espérances sont détruites.

Votre délicatesse de femme, votre orgueil de mère, quelques ressentiments fort justes, ajouta le comte en baissant lesyeux, vous font regarder avec dégoût ces fantaisies qui s'adressent à des femmes que I on quitte comme on les prend. Je ne veux pas combattre vos senlimenls à ce sujet, et, comme vous, j'aimerais assez voir Jules adresser ses premiers hommages aune femme d'un monde plus élégant. Mais cela ne vaudrait mieux qu'autant que cette femme aurait un peu de ce qui vous déplaît tant chez les autres, c'est-à-dire qu'elle serait assez compromise par les prédécesseurs de Jules pour admettre facilement l'idée de lui donner un successeur. Il y en a quelques-unes ; mais vous avez appris à Jules à les regarder avec un mépris qui exclut l'idée de l'amour. C'est ce qui a fait que ce pauvre enfant, car c'est un enfant, s'est senti tout bouleversé d amour au premier contact qu'il a eu avec une femme dont il ne se défiait pas. Madame Burac est admirablement belle, vous le savez • mais ce que vous ne savez pas, quoique vous l'ayez dit, c'est qu'elle est d une éducation qui peut satisfaire aux plus délicates exigences de 1 esprit de Jules ; indépendamment de cela, madame Burac a une grande opinion d'elle-même, disposition excessivement redoutable • elle est très malheureuse, circonstance non moins alarmante... '

— Je vous écoute, mon cher comte, mais en vérité je ne vous comprends pas, dit sérieusement madame de Villiers.

— Vous allez me comprendre, reprit le comte , madame Burac sait que votre fils l'aime ; il le lui a dit dans la visite qu'il lui a faite, ou elle l'a deviné. Madame Burac est flattée de cet amour J ai dit que madame Burac était malheureuse : le malheur remi faible, elle succombera. Je vous ai dit qu'elle avait une grande opinion d elle-même , donc, lorsqu'après des combats sincères, elle fera à Jules un monstre de sa victoire, et ce ne sera pas sans apparence de raison, Jules se croira à tout jamais responsable d'un avenir oui s est confié à lui. ^

Tout ceci ne serait rien, et toutes les femmes qui commencent en prétendent autant; mais ce que vous ne savez pas, c'est que la position de madame Burac peut fournir une application très prochaine a cette immense responsabilité. Madame Burac appartient à un mari qui peut trouver favorable, ou que la nécessité peut forcer de faire un scandale pour abandonner sa femme . et dès lors vous voyez à quels engagements se croira lié le cœur chevaleresque de Jules Me comprenez-vous ?... Ne froncez pas le sourcil, ne vous reposez pas sur 1 emploi d une autorité qu'il a respectée jusqu'à ce jour • par cela même qu'il y obéira aujourd'hui, demain encore, il la méconnaîtra complètement le jour où il aura su s'en afl'ranchir. Il faut que Jules parte.

La marquise était atterrée ; son visage trahissait à la ois une vive colère et une vraie douleur. Enfin elle finit par dire au comte d une voix ou une heure avant on n'eût pu soupçonner tant d'émotion : 11.

— J'ai vécu sept ans séparé de mon fils pour le l'aire échapper

LES QUATRE SŒURS

aux basses séductions qui avaient déjà perdu tant de jeunes gens comme lui, et il faut que je m'en sépare encore 1

Elle s'arrêta, car elle était prête à pleurer; et comme elle n'eût voulu pour rien au monde montrer une telle faiblesse devant le comte, elle s'en tira par une pointe de colère et continua :

— 11 faut que je m'en sépare, parce qu'une femme que je ne connais pas, une iniperiinente beauté de je ne sais quel monde, se prendra de '■aprice pour mon fils!

Les larmes percèrent, malgré la colère , tandis que le comte disait doucement avec un petit geste de la mam :

— Chut!... clint!... chut! cette impertinente beauté ne veut rien, elle n'a rien entrepris ;... je prévois des dangers qu'elle ignoreaussi bien que Jules...

— Eh bien ! dit la marquise, je les lui montrerai et il les évitera. Le comte se mit à rire de bon cœur, et repartit d'un ton que sa

gaieté seule empêchait d'être impertinent :

— C'est comme si vous disiez à un enfant qui n'a pas déjeuné : «Tiens, mon bon ami, voilà un pot de confitures qui te ferait du mal ; lu n'en mangeras pas. »

— Ah! fil la marquise en haussant les épaules avec impatience.

— C'est comme ça, dit le comte ; il faut que Jules parle

La marquise redevint triste.

— Ou qu'il aime une autre femme, ajouta M. de M.... en regardant la nuiiquise du même air triomphant qu'il avait déjà montré.

— Vous vous jouez de moi, reprit madame de Villiers, sérieusement blessée.

Non,... non,... non,... lui dit le comte en balançant la lête

comme pour mieux affirmer ses dénégations.

— Mais puisque vous dites qu'il est amoureux de madame Burac, dit la marquise avec impatience.

— Jules est plus amoureux généralement parlant, qu'il ne l'est de madame Burac en particulier, dit le comte.

— C'est une rude tâche que de vous comprendre.

Eh bien ! puisque vous voulez que je vous le dise, si vous

voulez que l'enfant qui n'a pas déjeuné ne mange pas de confitures, mettez à leur place des macarons, ou...

Ou?... fit la marquise avec un mouvement de tête superbe et

en regardant le comte du bas en haut.

Ou des brioches, fit le comte en répondant par un malicieux

sourire à ce fier regard, ou du pain bis...

Il suffit, reprit la marquise, je vous comprends enfin. C'est

entre nous une lutte qui date de longtemps : vous m'avez trop souvent annoncé ma défaite pour que je ne croie pas gue vous vouliez assurer votre triomphe parla perle même de mon fils.

A celle rude apostrophe, le comte perdit l'impassibilité dont il avait fait preuve : il se leva vivement, et, se posant comme un homme prêt à saluer pour sortir, il répondit gravement, mais d'un ton ému :

— Marquise , je passe pour un homme d'honneur parmi mes amis, et pour un ami dévoué parmi les gens d'honneur. Votre supposition est une accusation qui touche à cet honneur et à ce dévouement. J'ai voulu vous le prouver; vous y voyez une trahison; je n'y puis rien faire ; mais je vais me retirer, et, sans doute, vous obliger.

— J'ai eu tort... j'ai eu tort, reprit la marquise en lui tendant la main, mais sans le regarder, i)réoceupée qu'elle était de la pensée et comme bien sûre qu'il en fallait moins à M. de M. pour être ramené

11 prit cette main et la garda dans les siennes; une larme coula des yeux de madame de Villiers, et le comte reprit avec un accent affectueux :

— Vous ne voulez pas qu'il parte?

— Je l'ai trop longtemps éloigné de moi.

— Eh bien, laissez-le moi.

— Oui... mais... fit la marquise à moitié vaincue. Le comte baisa la main de la marquise, et lui dit :

— Je vous réponds de lui...

Puis il quitta le salon au moment où madame de Villiers allait rétracter cette espèce d'engagement, et se fit immédiatement annoncer chez Jules de Villiers. .Mais avant de dire ce qui arriva de cette visite, nous devons raconter ce qui s'était passé entre madame Del... et l'auguste ténor.

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