‹ Ouvrés illustréesChapitre 151 sur 157 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

Il était près de trois heures lorsque Varnier se présenta chez Madame Del... ; elle se levait et prenait une tasse de chocolat.

On fit traverser à Varnier un salon bourré de lapis, de coussins, de divans : rideaux de soie céri?e aux carreaux ; sur ces petits rideaux , stores magnifiquement peints; sur les stores, rideaux de velours ; portières avec franges, câbles de soie, agrafes ciselées, et puis de tous cotés tables, statuettes, bronzes, cristaux, coupes, filigranes, raretés de toute sorte ; après le salon, la chambre à coucher tendue de soie jonquille avec un lit gothique à colonne à satin noir; et, ici, toilette à la Louis XV, glaces de Venise, siège à ras de terre, sullane mystique, cassolettes montées d'or ; bijoux épandus de tous Cotés" causeuses, dos-à-dos, véritable appartement truffé de meubles. Enfin le boudoir, un divan, voilà tout. Et sur ce divan, madame Del... enveloppée d'une robe de chambre, à manches larges comme celles d'un homme, ouverte de même et qui permettait de voir ses pieds, qu'elle n'avait eu le temps de chausser que d'une paire de pantoufles turques sans talons.

Varnier se crut transporté dans un de ces réduits que l'imagination des Occidentaux prèle si gratuitement aux harems de l'Orient. 11 attacha ses gros yeux sur la houri qui était devant lui ; et comme madame Del... lui dit de ce ton familier qui eût dû le faire descendre de ce paradis sublime :

— Eh bien! Varnier que faites-vous à l'Opéra? Il répondit avec extase :

— Je voudrais débuter par le rôle de Mahomet.

Madame Del... ne comprit pas du tout l'allusion, et lui dit .

— Comment, vous, ténor, par un rôle de basse-taille?

— Ce n'est pas comme ça que je l'entends, répondit Varnier; et sans autre préambule, il lui expliqua comment il l'entendait.

Madame Del..., l'écouta sans lui répondre, non qu'elle fût embarrassée ou fâchée de la déclaration, mais probablement pour recueillir ses idées ; lorsque Varnier eut épuisé toute sa rhétorique, elle sonna, et pendant qu'une femme de chambre enlevait la petite table où avait été servi le chocolat, elle dit à Varnier :

— Eh bien ! mon cher ami, non... non, quant à présent du moins.

— Quoi! je puis espérer qu'un jour?... dit sentimentalement Varnier.

— Voyons, voyons, dit madame Del... nous avons h parler de choses bien autrement imporiantes. Je puis vous être très utile ; voulez-vous me servir?

— Trop heureux ! reprit Varnier en (rilladant de nouveau.

— Vous faites la bête, mon ciier, dit madame Del...; encore une fois, voyons, voulez-vous être bon camarade pour moi, je le serai pour vous?

\'arnier hésita encore: il éprouvait beaucoup de peine à quitler son rôb' langoureux. Enfin, il s'y décida et redevint presque butor en voulant changer de ton.

— Eh bien ! dit-il, que me voulez-vous?

— Au train dont vont les choses, vous ne ferez rien à l'Opéra. Tous les ou\ rages à jouer d'ici à deux ans sont distribués, quoiqu'ils ne soient pas faits.

On vous fera débuter dans des rôles secondaires.

— C'est possible, dit Varnier de l'air d'un homme pour qui ce n'est pas un grand souci.

— Etes-voiis capable, d'ici à deux mois, de chanter les fliiguenots, la Juive, Roberl-le-Uiable?

— J'étudie , reprit Varnier , et ça ne me semble pas si difficile.

— Vous ne faites rien, lui dit madame Del... en haussant les épaules , que perdre votre temps fort bêtement ! Je sais que vous ne travaillez [loint. Eh bien! \oulez-vous travailler sérieusement?

— J'ai le temps, fit Varnier.

— Voulez-vous, reprit madame Del... avec impalieuce, apprendre les rôles dont je viens de vous parler?

Si vous le voulez , ajouta-t-elle en le regardant comme elle savait regarder, je me charge de vous les enseigner.

— Vous ! s'écria Varnier.

— Moi, reprit madame Del... qui voulut éviter une nouvelle explosion de seutimeut ; mais il faut une résoluiiou ferme.

LES QUATRE SOEURS

— Et où cela me mènera-t-il? fit amoui'eusement Varnier.

— D'abord où je veux, dit madame Del..., et peut-être où vous voulez ; ajoula-t-elle en riant.

— Si je pouvais croire , reprit Varnier d'une voix émue.

— Vous pouvez croire, fit madame Del... en s'inclinant. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui ; voulez-vous faire ce que je vous dis !

— Oui , dit Varnier , je le veux.

— Eli bien! mon cher ami, dans six mois, s'écria madame Del... avec un accent particulièiemeiit dur et d'assez mauvais ton , dans six mois votre chef d'emploi sera enfoncé I

Varnier, tout paresseux qu'il était, ne voj'ait pas sans envie l'importance et surtout les appointements de celui qu'il devait suppléer ; il dressa l'oreille à celte exclamation :

— Et comment cela serait-il si, comme vous le dites, tous les ouvrages nouveaux sont distribués?

— Dans trois mois, dit madame Del... tout bas, j'ai un congé de deux mois que je vais exploiter à Londres et à Bruxelles ; il n'y a pas dans ces deux villes de ténor qui me convienne ; à cette époque je vous obtiendrai un congé de l'administration , et nous partirons ensemble.

Varnier ouvrit de grands yeux ardents.

— Je vous promets un succès foudroyant, reprit madame Del

Vous ne savez pas une note de musique , mais je sais que vous répétez bien ce qu'on vous apprend bien. Ce sera un peu pénible, mais vingt grands chanteurs ne chantent pas autrement; le public de Londres et de Bruxelles n'y verra rien. Votre voix est toute neuve, on vous portera aux nues, vous aurez été méconnu par la direction de Paris , les journaux ne manqueront pas de le mettre , vu que je le leur dirai, et vous reviendrez ici en triomphateur. Nos amis exigeront vos débuts, et comme vous aurez passé vos premières terreurs sur des théâtres étrangers , vous aurez ici autant de succès que là-bas. Faites dix receltes, et les compositeurs feront les tours les plus infâmes pour lâcher votre chef d'emploi et vous prendre à sa place. Ce sera alors votre affaire; mais pour cela il faut vouloir.

— Et je veux de toute ma force, dit Varnier qui voyait deux buts également séduisants au bout de cette proposition.

— Eh bien! lui dit madame Del..., tous les jours qui ne sont pas d'opéra , venez ici à huit heures du matin.

— Vous vous levez à trois heures, lui dit Varnier.

— Je ne me lève à trois heures que quand...

— Madame Del... s'arrêta tout court et reprit avec un incroyable regard :

— J'ai passé la nuit au bal.

Puis, comme si tout se mêlait dans cette tête ardente , elle reprit sévèrement :

— Mais il fautde la discrétion , car on serait capable de vous refuser votre congé au moment nécessaire , si on savait ce que nous méditons. 11 faudrait aussi avoir un répétiteur.

— J'ai le professeur du Conservatoire.

— Non, non, il faut vis-à-vis de lui avoir l'air de paresser, à l'ordinaire. Mais dites-moi donc, votre femme , ce me semble , est musicienne?

— Très bonne musicienne.

— Eh bien ! mon cher ami , il faut qu'elle vous fasse répéter pour la note seulement.

Varnier fit la grimace.

— Oui, mais nous ne sommes pas très bien.

— Elle profitera de vos succès; il est juste qu'elle y contribue. Et il raconta à madame Del... la scène qui s'était passée.

— Votre femme avait raison. Mais vous serez un maladroit si vous ne profitez pas de ceci pour vous rapatrier avec elle. Les femmes, les femmes épouses, veux-je dire, aiment assez qu'on ait besoin d'elles.

— Et quand elle saura qu'elle prend toute cette peine pour me faire partir avec vous pour l'Angleterre, et parce que j'espère qu'après avoir fait tout ce que vous voulez...

Madame Del..., qui avait jadis étudié la tragédie, avait quelquefois la manie de f^fire des citations , et elle répondit d'un ton déclamatoire :

. Je ne sais pas prévoir le malheur de si loin.

Puis elle ajouta de sa voix naturelle:

— Mais il est inutile d'en parler à votre femme , tout Paris le saurait dans huit jours.

— Et pourquoi ? fit Varnier.

Une voix comme celle que les dramaturges mettent dans la coulisse sembla répondre providentiellement à la question de Varnier , la femme de chambre annonça M. le comte de M...

— Le comte de M...? fit madame Del... étonnée; est-il seul?

— Non, madame, il est avec le plus beau jeune homme que j'aie vu de ma vie, répondit la femme de chambre.

— Quelque ténor en herbe , dit madame Del..., en regardant Varnier d'un air provoquant.

— Oh ! non , madame , ce n'est pas un ténor, fit la servante en toisant Varnier d'un air de dédain.

Varnier prit un air jaloux.

— A demain pour notre première leçon, lui dit madame Del... sans y prendre gardé.

Sortez par là, lui dit-elle en lui montrant une porte cachée dans les plis de la tenture et en le conduisant par un couloir aboutissant à un escalier dérobé.

— A demain, fit Varnier avec un air de menace qui fit dire à madame Del..., lorsqu'elle eut fermé la porte:

— L'imbécile!

Puis elle revint rapidement et dit à sa femme de chambre:

— Quel est ce jeune homme ?

— Le marquis de Villiers, madame, répondit la femme de chambre triomphalement. Je l'ai reconnu, mais je n'ai pas voulu le dire devant M. Varnier, à cause de son histoire avec la sœur de madame Varnier...

— Et la sœur de Géorginal dit madame Del... avec une rage cruelle; puis elle serra les poings en murmurant:

— Oh! toutes ces femmes! et elle reprit: — Prie ces messieurs d'attendre cinq minutes, et viens m'babiller.

— Hai! madame , fit la chambrière en haussant les épaules.

— Ils ont attendu trop longtemps pour que je puisse avoir l'air d'être prise à l'improvisle.

— J'ai dit que vous étiez couchée.

— Et si j'avais fait sortir Varnier devant eux?

— Est-ce que je n'étais pas là ?

— Amène-les donc.

La femme de chambre sortit, et, au moment où M. de M... entra dans la chambre , elle accourut du fond de sa chambre comme si elle quittait son lit, et en s'enveloppant d'un air aû'airé et en disant :

— Bonjour, mon ami; que vous êtes aimable...

Elle recula tout à coup en se serrant plus étroitement dans les plis de sa robe, et dit d'une voix étonnée en montrant Jules :

— Mais monsieur?...

Le marquis de Villiers, répondit M. de M.... , que l'air fâché de madame Del... ne troubla pas du tout.

— Monsieur, fit-elle avec une révérence cérémonieuse en s'adressant à Jules.

— Ne vous fâchez pas de mon indiscrétion, dit le comte d'un air galant, j'ai à vous entretenir d'une affaire qui ne vous ennuiera pas longtemps.

— Veuillez passer, messieurs, reprit madame Del... très cérémonieusement en leur montrant la porte de son boudoir.

Et tout aussitôt elle tira une sonnette qui n'appelait personne, mais qui voulait dire : Je n'y suis pas.

Après l'explication qui avait eu lieu entre le comte et la marquise, on devine aisément le but de M. de M...., en amenant Jules chez madame Del... ; mais il faut dire avant sous quel prétexte il avait attiré Jules dans cette visite.

M. de M... savait trop bien la façon de voir du jeune marquis pour lui offrir une présentation à madame Oel... comme une chose qui pût lui plaire, et que tout autre homme désirerait à sa place ; il n'avait aucune raison à lui donner pour l'attirer volontairement chez elle; il lui fit un devoir d'y aller.

Il entra donc chez Jules avec un plan formé de la veille; il le trouva se promenant à grands pas dans son appartement, l'air sombre, l'œil en feu, la figure pâle.

Rien n'est gracieux comme les premiers §tonnements d'un cœur

LES QUATRE SOEURS

de dix-liuit ans, lorsqu'il sent pour la première fois s'agiter en lui un vague instinct d'une nouvelle existence. Connme l'oiseau dont le bec, faible encore, frappe à sa coque et finit par la briser, il s'agite et se beurte obscurément dans l'enveloppe de son enfance et la brise comme lui. Mais l'oiseau , ébloui de la lumière qui l'inonde tout h coup, se replie avec crainte, serre son aile buinide, et voudrait retourner sous sa cuirasse; mais bientôt cotte lumière qui appoite avec elle la cbaleur et la vie le pénètre doucement, il lui ouvre timidement les yeux, lui présente son aile, la salue de son premier cri, s'arracbe tout à fait à sa coquille, s'essaie au bord du nid, bégaie sa joie, et peu à peu, tréljuchant et voletant, il s'aventure, s'élance avec eiïroi, et, tout étourdi de cet air qui le soutient, il vole, et attardé mais peureux , il rentre enfin au nid maternel pour s'y réchauffer.

De même le jeune cœur qui est clos à son heure, à tous ces doux effrois, tous ces éblouissements heureux, tous ces efforts tremblants , toutes ces audaces craintives, tous ces égarements innocents et repentants. Mais l'homme à qui la passion vient quand la force virile du corps et de la pensée ont complété leur développement, est semblable à l'oiseau qui s'est échappé de sa cage où il a grandi ; il tente son premier -TA d'une aile mal habile mais puissante, se lieurlant en aveugle aux obstacles qu'il rencontre, se blessant aux épines des buissons où il pose , mais ivre d'une vie trop attendue , et ne revenant jamais à la prison d'où il s'est échappé.

Tel était Jules; et M. de M... trouva qu'il était temps de donner à cet essor une direction avant qu'il ne fût hors d'atteinte de toute influence. Mais, comme je l'ai dil, il se garda bien de laisser soupçonner ce dessein à un homme qui discutait déjà en lui-même s'il ri'avait pas été ridiculement esclave de tout ce qui l'entourait.

— Mon cher Jules, lui dit-il, je viens vous demander un service.

— De quoi s'agit-il? répondit Jules.

— D'une ennuyeuse visite à faire , pour laquelle j'ai besoin d'un second.

— D'un second I fit Jules vivement, en se méprenant sur le sens de ce mot.

— Obi fit le comte en riant, il n'y aura pas duel. Je ne suis plus assez jeune pour un pareil adversaire, quoique je .. Mais avec mes cheveux gris, je fais le jeune homme , vis-à-vis de vous, qui êtes un homme grave, avec vos vingt-cinq ans; et d'ailleurs il s'agit d'une chose sérieuse au fond.

Vous êtes comme moi commissaire du banquet qui doit être donné au profit des inondés ; nous avons besoin de madame Del...

— Je croyais que c'était une affaire arrangée.

— Je le croyais aussi; mais le comte de C... a été de fort mauvais goiit depuis sa rupture avec madame Del... Il a manœuvré, je ne sais pourquoi , de manière à ce qu'elle ne fût plus des concerts de toutes les maisons où il a accès.

Il a fait de cela une vengeance de cœur, et c'est tout simplement unevilainie; car enfin madame Del... n'est pas une femme qu'il put attaquer dans sa considération ; c'était donc dans sa fortune qu'il la punissait en l'empêchant de profiter des occasions où elle pouvait tirer profit de son talent.

Aujourd'hui madame Del... s'en venge en refusant de chanter à notre concert; mais il suffira d'une visite pour la déterminer; on m'en a chargé, et je vous ai choisi pour ra'accompagner.

— Je ne comprends pas bien comment cette visite peut la déterminer si elle a déjà refusé, dit Jules.

— Je puis vous l'assurer.

— Mais comment?

— Ceci est le secret d'un monde auquel vous n'entendez rien, et qu'il faudrait des commentaires de vingt-quatre heures pour vous faire comprendre. Seulement, tout ce que je peux vous dire, c'est que je ne vous aurais pas choisi si vous n'étiez pas le marquis de Villiers, c'est-à-dire le nom le plus éminent de notre commission.

— Il s'agit donc, dit Jules en riant, d'une ambassade de la noblesse à madame Del...

— Absolument, comme vous le dites ; nous allons remettre les clefs de nos salons à madame Del... qui nous octroiera son pardon.

Jules sourit d'un air distrait, et répondit ; « C'est singulier. « Le comte le pria ensuite de l'accompagner immédiatement à une

vente de tableaux pour l'édifier sur l'authenticité d'un Murillo qu'il

voulait acheter. Jules s'y prêta avec plaisir. Le but de M. de M... n'était autre que d'éloigner Jules de choz sa

mère, à qui il eût pu parler très indilréremmen't de la visite qu'il de-

vait faire, et qui peul-êlre s'en fût alarmée, et l'eût détourné de la faire.

Enfin le hasard ou plutôt les secrètes dispositions de Jules firent de cette circonstance un auxiliaire puissant aux projets de M. de M...

En parcourant la galerie où étaient exposés les tableaux qu'on allait vendre, le comte remarqua pour la première fois que Jules ne les considérait pas de ce regard froid, quoique passionné , de l'artiste qui ne voit dans un tableau que l'œuvre, qui s'impressionne de sa pensée et s'éprend de sa forme, mais dans un sentiment complètement séparé de ses sentiments intimes.

Tout au contraire, Jules, moins attentif à des toiles d'une valeur supérieure, s'arrêta assez longtemps devant uneErigone et un Bacchus, qui n'avaient d'autre mérite que la hardiesse avec laquelle le Rosso a abordé certains sujets. Puis , après avoir longtemps laissé errer ses regards sur cette ligure où se mêlaient toutes les ivresses, il s'arrêta plus longtemps encore devant une tête de moine dont les traits desséchés attestaient la dureté de la lutte, tandis que ses yeux, vivement illuminés d'une extase calme, annonçaient la plénitucie do sa victoire.

Jules s'arrêta si longtemps dans la contemplation de cette figure, que M. de M... comprit que la peinture seule n'absorbait pas à ce point son attention. Il se faisait en ce moment un triste monologue dans le cœur de Jules, et il se demandait si mieux ne valait pas dévouer sa vie à une telle abnégation que de la livrer à des pl.iisirs qui la feraient rougir, ou à des passions qui le feraieit trembler comme les lui représentaient cette Erigone pantelante et ce Bacchus amoureux.

Une telle pensée n'était point du tout favorable aux entreprises de M. de M..., et il arracha Jules à cette image pour attirer son attention sur un autre sujet, quel qu'il fût. Le hasard le servit, ou plutôt il profita de cette disposition de Jules à s'appliquer par la réfi xiori le sujet des tableaux qu'il parcourait.

Ils s'arrêtèrent tous deux devant une toile de Daniel, de Volterre, représentant une Lucrèce qui se poignarde.

La supériorité de l'œuvre était si grande, que le premier moment d'attention ne fut que pour l'admiration ; mais Jules, par un mouvement involontaire, se recula et jeta successivement son regard sur l'Erigone, le moine et la Lucrèce.

Le comte devina sa pensée et lui dit tout à coup :

— J'aime le Bacchus, j'admire le moine, mais je méprise le Tarquin.

Jules le regarda d'un air étonné ; puis il répliqua en reportant les yeux sur le tableau et en haussant les épaules ;

— Bah I elle ne se poignarda que parce qu'elle n'aimait pas.

Le comte fut à son tour fort étonné de la réponse qui lui était faite et repartit :

— Je ne défends pas Lucrèce; je trouve seulement que Tarquin était un malotru.

— Parce qu'il n'était pas aimé? dit Jules froidement.

— Peste! se dit le marquis , il me semble que le scrupule a bien vite délogé de cet esprit si rigide et si candide il y a un mois ; et il lui dit, toujours du même air indifl'éreni:

Si toute la question est d'être aimé, cet Egiste qui assassine Ag.amemnon est un charmant jouvenceau.

Sur le plus petit jeune homme de vingt ans avancé à la mode de notre époque, ces banalités eussent glissé comme si l'on eût parlé de la pluie ou du soleil; mais Jules écoutait souvent plus profondément qu'on ne parlait, et cette réflexion, jetée fort indifféremment, pénétra jusqu'à ses plus secrètes pensées : il la recueillit et s'i'loigna brusquement de la Lucrèce et de la Clytemnestre ; et, comme s'il cherchait une distraction quelconque à ses pensées, il dit à M. de M...;

— Quand allons-nous chez madame Del... ? 11 eût tout aussi bien dit:

— Quand allons-nous au Bois ou à la chambre des pairs, s'ils avaient dû s'y rendre.

Le comte le comprit ainsi , et se garda bien de prêter un sens à son impatience, et réiiondil négligemment :

— Eh bien! tout à l'heure... ou tout desuite ; car vous avez peutêtre quelque chose à faire, et je désire vous débarrasser de l'ennui de oette visite.

— Tout est doue ennui, dit Jules, comme s'il était fâché de perdre l'espoir que celle \isite pourrait le distraire.

Us partirent et furent introduits, comme on l'a vu, dans le boudoir de madame Del...

Le comte était à ce moment fort alarmé de la nouvelle disposition dosprit de Jules; comme tous les cœurs inquiets et indécis, il

LÎÎS OrATRE SŒURS.

s'élait pris dluimcur cuiilre tout ce iloiU M. de il. lui [laihiil; cl. durant les quelques iiislanls qu'il avait allciidu dans le salou de madame Del..., il avait tout critiqué, non pas avec le sérieux d'un novice qui s'indigne d'un luxe acheté au prix où l'avait acheté madame Del..., mais avec le dédain d'un homme qui raille un étalage d'un goût équivoque.

Le sévère et modeste Jules alla Jusqu'à dire qu'on avait mis du rouge aux croisées et des tournures aux rideaux...

L'étrange réception de madame Del... le rendit encore plus morose et plus glace, et M. de M... crut avoir fait une démarche tout à fait inutile.

Il n'avait eu garde de prévenir madame Del... de sa visite, se fiant mieux aux pensées de séduction qui lui viendraient proprio mofu, qu'à celles qu'il pourrait lui suggérer.

Ils étaient assis tous trois dans le boudoir , elle sur son divan ;

M. de M... expliqua le motif de leur ambassade; madame Del

écoula fort sérieusement, les jeux fixés sur le comte, et sans grimaces, sans récriminations, sans prétexter ni fatigue, ni empêchements, elle répondit-.

— Je chanterai, messieurs.

Et ce « messieurs » fut accompagné d'une inclination qu'elle répartit également entre Jules et M. de M...

Celui-ci, s'atlendant à ces minauderies habituelles qu'il avait entendu raconter, trouva cette simple acceptation faite de bonne grâce.

Cependant il semblait que l'on n'eût plus rien à faire chez madame Del..., et Jules était presqu'à moitié levé pour se retirer, lorsque M. de M..., qui désirait prolonger la visite, dit:

— Et que chanterez-vous?

— Mais ce que vous voudrez.

— Chanterez-vous seule?

— 'Vous en déciderez. Je s»is tout ^ votre disposition.

Ces deux réponses furent faites du même Ion que la première, sans la prétention même d'en faire valoir l'humilité.

Jules trouva cette façon d'être parfaite. M. de M... traita intérieurement madame Del... de mijaurée, se demandant par quel sot caprice cette femme s'avisait d'être simple, naturelle et convenable, lorsqu'il l'aurait voulue tout autre.

— C'est trop de bonne grâce, liii dit-il avec une politesse pincée et d'un ton sec.

Elle leva sur lui de grands ypyç étonnés, et un fin sourire parut sur ses lèvres et s'épanouit tout à coup; puis elle s'écria d'une voix franche, haute et joyeuse.

— Eh bieni oui , je chanterai ; je chanterai pour vous qui avez été mon ami en toutes circonstances ; pour monsieur, ajouta-t-elle en se tournant gaiement vers Jules, à qui l'on a donné la peine de venir chez moi; je chanterai, parce qu'après tout je n'ai jamais manqué de faire l'aumône de ma voix à qui me l'a demandée ; mais je chanterai, rancune tenante contre vos belles dames.

M. de M... respira: madame Del... se tourna encore vers Jules, et ajouta, avec des mines de chatte en colère :

— Je vous demande pardon, monsieur, de parler ainsi devant vous; mais M. de M.... sait bien que j'ai des raisons d'être furieuse, et qu'il m'est bien difficile de ne pas dire tout haut ce que je pense.

— Mais parlez, mon enfant, parlez, lui dit M. de M... ; parlez... Jules est discret... je le connais.

— Mais moi, je connais M. de Villiers , de réputation du moins, comme un homme bien occupé de choses très graves , et mes petits ressentiments lui sembleraient sans doute fort ridicules. C'est vrai: j'ai été blessée, ajoula-l-elle d'un ton pénétré, très blessée de mon exclusion de tous les concerts de vos salons. Je ne dois pas l'attribuer à mon peu de talent, je suppose; car, de bon comple, je n'ai pas pu être jalouse, comme artiste, des cantatrices de raccroc qu'on a produites en grande pompe. C'est donc à moi qu'on a voulu faire une leçon. Pourquoi ? pourquoi? C'est une insulle grossière sans raison?

M. de M... fit un petit signe de doute, et madame de Del..., qui semblait complètement oublier la présence de Jules , continua vivement :

— Mais je me trompe, on avait une raison. Ces dames se sont donc fait les chevalières de M. de C... ?

— Peut-être, fil le comte de M..., qui donnait la réplique sans trop savoir si madame Del... avait un projet en parlant ainsi , ou bien si elle ne faisait que dire, sans se soucier du résultat, ce qu'elle avait sur le cœur.

A ce peut-être, madame Del... laissa échapper un sourire de dédain, et repartit:

— En ce cas, c'est impitoyable. Je m'attendais à toutes les petitesses de M. de C... ; mais je n'aurais pas cru qu'elles trouvassent des complaisants.

— 11 dit que vous lui avez joué un tour, fit le comte, mais un tour!...

L'orgueil de dépravation de madame Del... sourit à cette accusation ; puis elle reprit gaiement :

— Il m'en a joué un plus cruel : c'est d'être amoureux de moi.

— Il me semble, dit M. de M... du même ton de gaieté, que vous auriez pu n'en pas être dupe.

— Ah I reprit madame Del... d'un air triste, vous êtes tous les mêmes, railleurs et méchants. Le tour que j'ai joué à M. de C... est tout simplement d'avoir prévenu une infamie.

— Oui, oui, je sais, quand il piétendail séduire (vous savez ce qu'il entend par séduire ) cette jolie personne... Comment la nommait-on? Mademoiselle de Mandres, je crois?...

M. de Villiers, qui jusque-là avait écoulé sans trop comprendre, s'écria vivement :

— Quoi I mademoiselle de Mandres...

— Oui, reprit madame Del..., mademoiselle de Mandres, la sœur de celle belle madame Burac, qui a fait tant de sensation hier à l'Opéra. Eh bien! monsieur, ajouta madame Del... en s'adressant à Jules, pour avoir voulu sauver une enfant des entreprises honteuses de M. de C..., il ma attaquée dans ma profession, dans ma fortune ; car enfin, reprit-elle en s'animant, c'est ma fortune; et vos belles dames, fit-elle en jetant le mot à M. de M... par un mouvement de la têle, se sont misesdu partide M. deC...

Elle s'arrêta, prit soudainement un air triste et désolé en disant:

— C'est mal! t'est mal!...

Puis, comme si tous ses sentiments n'allaient que par sauts et par bonds, elle s'écria avec une violente amertume en regardant bien en face M. de M... comme si Jules n'élait pas là:

— Et l'on se plaint de nous I et l'on nous accuse, et l'on nous punit, et dans l'intérêt de qui Y... d'un homme, vous le savez, vous, ajoutat-elle à voix basse, qui a perdu tant de pauvres filles innocentes. Mais vos belles amies tenaient donc bien à sa galanterie caduque, qu'elles aient pris fait et cause pour lui? Oh! tenez, il y a des heures de révoltes en moi où je voudrais connaître un de leurs plus beaux jeunes gens, le plus beau et le plus noble, le plus fier de tous ceux qui sont l'espérance de votre parti, et si je le connaissais, je voudrais qu'il m'aimât... et il m'aimerait, si je le voulais!

Sa voix s'émut, et elle reprit avec un accent de fierté au fond duquel il semblait y avoir des larmes de rage :

— Je suis belle après tout, et je joue assez bien la comédie pour que , 9i je le tenais une fois devant moi , je pusse lui faire croire qu'il m'a émue ; et la vanité d'un homme se plaît à cet hommage aussi bien que celle d une femme ; elle s'y laisse prendre, et souvent elle succombe. Ce sérail peut-être une fantaisie d'un moment... et qu'on voudrait oublier le lendemain.

Madame Del... serra les dents et continua d'une voix haletante: Mais il ne l'oublierait pas!

Elle jeta un fauve regard autour d'elle, et dit avec un sourire presque farouche :

— C'est ici l'antre de la lionne, comme vous m'appelez ; eh bien! je défie le plus dédaigneux, le plus froid de ces beaux, d'y mettre le pied et d'en sortir aussi froid, aussi dédaigneux, aussi entier qu'il y est entré ; je le défie de s'en aller sans avoir tout à la fois peur et désir d'y revenir... Oh ! voyez-vous... j'ai besoin de me venger, et je ne sait comment je m'y prendrai... mais je réussirai. Il reviendrait! il serait à moil il m'appartiendrait! Je l'entourerais de tels soins qu'il ne pourrait s'y arracher, qu'il ne pourrait s'en détacher luimême tout en sentant sa folie et son esclavage. Je voudrais enfin...

A ce moment, et comme si dans l'animation de sa parule elle semblait chercher autour d'elle l'expression qui lui manquait, elle regarda Jules ; deux ou trois sentiments bien différents brillèrent sur cette physionomie passionnée, puis tout à coup elle recula avec effroi; sa respiration parut suspendue... elle baissa ses paupières sur ses yeux , comme si elle descendait un voile sur son cœur, et reprit d'une voix rieuse et tremblante:

— 'Vous ne pensez pas un mot de tout cela, j'espère?

— A sa place, je voudrais y croire, dit M. de M.... en riant, et devenir la victime.

— Oh ! fit madame Del..., parodiant la mine de M. de M..., ne faites

pas de la galanterie à ailes de pigeon, ou je vous repondrais du même ton, que je n'accepterais pas le combat contre un si redoutaljle ennemi, si même il daignait me le présenter, dirais-je en baissant les yeux : à quoi monsieur pourrait répondre , s'il était aussi berger que vous l'êtes :

n Avec madame, on est vaincu avant de combattre. » Mais monsieur a tout autre chose à faire que de dire ou d'écouter des choses qui ne sont bonnes que pour une folle comme moi et un... séducteur comme vous. Ainsi donc, raessieur.'!. je chanterai , et je vous prie de croire, monsieurde Villiers, que je chanterai sans rancune ; je menace beaucoup, mais je ne suis pas si méchante que je le dis.

Elle prit tout à coup un ton d'enfant et ajouta :

— Je ne suiy pas très brave, car tout à l'heure, quand je laissais parler mes folles idées, et que j'ai rencontré vos yeux sur les miens, vous m'avez fait peur.

— Moi! madame?

dit Villiers...

— El tenez, dit-elle on appuyant sa main sur Sun cœur.j'enaiété si saisie, que je crois que cela dure encore...

Mais vous ne me punirez pas de ma présomption.

— Etcommeul pourrais-je vous en punir?

Madame Del... le regarda avec une assurance étrange. Ses yeux semblèrent plonger dans ceux de Jules, et elle lui dit avec le sourirelcplusprovoquaut:

— Ah! vous le savez fortbien, monsieur.

Jules répondit comme un véritable innocent :

— Je vous jure que je serai discret,' madame.

A celte réponse, madame nel... se mordit lo linuldudoigtenriant iiiiérieurement, et dit d'un ton équivoque :

— Il y a en ce monde des choses plus difliciles qu'on ne croit.

Elle salua le comte et Jules d'un air ravi.

Mais tandis que celui-ci sortait tout à fait de l'appartement , le comte et madame Del., échangèrent rapidement les mots sui vants:

— Oui, dit le comte, ce sera d'autant pkisdiffirile qu'il est amoureux.

— De madame Burac, je le sais.

— Ce serait admirable de triompher de cet amour.

— Vous croyez? (it madame Del...

— Vous seule on êtes capable.

— Est-ce pour cela que vous me l'avez amené?

— Ab ! fit le comte en souriant de manière ne pas nier.

Le visage de madame Del... prit une expression de hautcnr, et elle salua froidement le comte ; et dès qu'elle fut seule, elle écrivit le billet suivant et l'envoya chez M. de Villiers : a Monsieur,

» Si le hasard ne m'avait donné l'occasion de vous connaître, je » n'aurais pas cru avoir le droit de vous confier un secret qui vous » intéresse personnellement.

LES QUATRE SOEURS

» Ce matin, si M. de M... n'eût étéprésent, je vous l'eusse conûé.

» Quoique, par une intrigue que je méprise, je me trouve mêlée h ce » secret, c'est vous surtout qu'il intéresse, et je dois vous le dire.

» Venez ce soir, à dix heures, chez moi je vous en prie. »

Madame Del... hésita à écrire les derniers mots, puis enfin elle murmura.

« Sans cela il serait capable de ne pas venir; » et elle écrivit en postcriplum.

« 11 s'agit de madame Burac. »

Il est bien difficile d'expliquer dans quel état se trouvait Jules en sortant de chez madame Del.... 11 n'y avait chez lui qu'un étourdis-

sement confus de ce qu'il venait d'entendre. A vrai dire, cette femme n'avait agi sur lui d'aucune façon ; ni sa beauté, ni l'étrangeté de son langage ne l'avaient ému ; mais elle l'avait bouleversé dans ce qu'il croyait savoir des choses du monde.

La liberté avec laquelle madame Del...

jugeait les autres et elle-même, la franchise de ses récriminations contre M. de G..., récriminations où elle parlait de ses rapports avec cet homme comme delà chose la plus simple; sa menace de se venger par une séduction , comme un homme se vengerait par un duel ; explications et menaces dites àM. de M... et écoutées par lui avec une aisance qui attestait qu'il n'y avait rien que de ti es usuel dans ces façons d'être et de vivre; le soin avec lequel madame Del... avait, pour ainsi dire, séparé Jules de la conversation , comme s'il était connu qu il ne pouvait comprendre rien deces choses si facilement com|)rises par un autre ; tout cela enfin semblait faire croire à Jules qu'il y avait une vie qu'il ignorait, et dans laquelle il cherchait à regarder.

Puis alors il se rappelait cette espèce de terreur qui s'était si vivement montrée, et avec laquelle madame Del... avait e.'.sayé de jouer: et, quelque modeste que fût Jules, il se demandait si elle n'avait pas semblé reconnaitre soudainement en lui le type qu'elle promettait h sa vengeance.

Rien de. cela ne lui plaisait, ne le tenait; mais il en était tourmenté, inquiet; il eût voulu voir, savoir; et, rentré chez lui, il regrettait que madame Del... ne l'eût pas autorisé à retourner chez elle, lorsqu'il reçut le petit billet que nous venons de dire.

Cependant, si ce n'eût été le dernier mot de ce billet, il n'eût peut-être pas ré|iondu à cette invitation; mais ce nom de madame Burac lui apprit qu'il uiarchait en aveugle parmi dos intrigues qui s'occupaient de lui lorsqu'il croyait être tout à fait étranger à l'attention de tout le monde.

Il voulut sortir de cette incertitude, et le soir même il se rendit chez madame Del...

l',Ln;. lni|irui;,TIC Oeillet rut; £<)nap.irk' il

Lia Je saurai souffrir en silence. —P. 3i.

LES QUATRE SŒURS

Lorsque Jules arriva chez madatne Del... il était partagé entre le désir d'appreiuiro ce qui pouvait avoir été dit de lui et de madame Burac, et l'obligalion de se l'entendre raconter par madame Del...

Comme tous les hommes enfants qui commencent l'amour, il éprouvait une appréhension pudique à l'idée de voir soulever le voile qui rouvrait sa mystérieuse passion, il lui semblait surtout iiu'il allait la prostituer en permettant à une femme comme madame Del... de soulever ce voile. Mais la curiosité fut plus vive que le respect de ses propres sentiments, et Jules entra, bien résolu à tout écouler et même à s'enquérir de tout.

11 retrouva madame Del... à peu près comme il l'avait quittée , retirée dans le boudoir cil il l'avait vue le matin.

Si Jules avait pu a-

voirquelquessoupçons jiassagers que madame Del... voulût réaliser contre lui la menace qu'elle avait faite le matin, l'aspect de madame Del... l'eût rassuré, et elle le rassura, en effet. C'est qu'en toutes choses les hommes tout ù fait sans expérience se font des idées fausses de ce qui peut les menacer.

Dans les livres, dans la peinture , dans la tradition , dans je ne sais quoi enlin , il y a pour chaque vice un masque de convention qui sert d'enseigne à la corruption qu'il doit cacher.

L'hypocrite est toujours maigre, louche, jaune, horrible ; leflatleur, souple, souriant, emmiellé ; l'orgueilleux, superbe, cambré, bouffi, personnel. Les niais vont de l'avant, avec ces renseignements , qu'ils croient très certains, et ils tombent dans la première embuscade qu'on leur tend. D'après cette façon de voir, la coquetterie ( de celle que pouvait avoir madame Del... ) avait pour Jules une forme , un aspect qu'il devait reconnaître du premier coup. C'était un soin de parure , une étude de pose, un arrangement d'accessoires dont Jules se faisait un fort élégant tableau, et contre lequel il était parfaitement armé.

Ce ne fut donc pas sans quelque étonnement qu'il trouva madame Del... écrivant devant une petite table, très simplement assise, très négligemment vêtue, et l'air franchement soucieux et irrité. L'accueil qu'il reçut était celui qu'on eût presque fait à un directeur qui vient causer d'affaires, et la voix ni le regard n'avaient cette langueur affectée qui passe pour une imitation habile de la passion. Madame Del... eût au besoin employé ces vulgaires prO' cédés vis-à-vis d'un Varnier; mais en face de Jules, pour ce qu'elle voulait, il fallait des moyens d'une bien autre supériorité. Je ne prétends pas les juger, je les raconte. A peine Jules fut-il assis en face de madame Del..., qu'elle plia le billet qu'elle écrivait, sonna, le remit à sa femme de chambre eu lui disant tout haut;

11 lui tendit la main et lui dit avec douceur: relevez-vous, Cornélie. — P. 73,

— Pour M. de M... Vous lui fiM'ez dire que j'allends la réponse demain malin.

Elle congédia le camériste d'un geste brusque, et se lournant vers Jules, elle appuya son coude sur la table, la lèle sur sa main, et considéra le marquis d'un air de moquerie colère et impatiente, puis tout i\ coup elle lui dit d'un ton sardonique:

— Savez-vous, monsieur de Villiers, pourquoi on vous a amené ici ce matin.

— Le but de lavisitequcj'ai eu l'honneur de vous faire, madame, vous été expliqué par M. de M...

— Ahl fit madame Del... d'un ton d'approbation railleuse ; puis elle reprit :

— Eh bien I pas du tout, monsieur le marquis, on vous a amené ici ce matin pour être amoureux de moi.

Joseph, quand Putiphar lui i)rit le pan de son manteau, ne fut pas plus stupéfait que Jules à celle déclaralion ; le pauvre jeune homme jeta un regard tout autour de lui , et répondit d'un air qu'il fit brutal pour cacher sa peur :

— Que voulez-vous dire, madame ?

— Oh ! mon Dieu, monsieur, reprit madame Del..., vous n'êtes pas dans une caverne de voleurs , et je crois en vérité que vous y seriez plus à l'aise avec trente poignards dirigés sur votre poitrine , que vous ne l'êtes ici. Mais rassurez-vous, monsieur; vous êtes jeune, brave, spirituel , vous avez un grand nom , une grande fortune , tout cela peut et doit séduire une femme

de mon espèce

Mais , comme je suis fort capricieuse , cela lie m'a pas encore séduite, et vous êtes ici sous la sauvegarde de mon indifférence et surtout de votre bonne foi.

— J'avoue , madame, reprit Jules avec une froideur et une dignité réelle cette fois, que je ne puis comprendre ni pourquoi , ni dans quel but vous me parlez ainsi.

— Pourquoi? Je vais vous le dire... Dans quel but? Vous le saurez bientôt.

Madame Del... prit un temps, s'accouda sur ses genoux de manière à mettre Jules sous le feu de son regard, et lui dit en tournant la têle d'une façon pleme de mutinerie :

— Vous êtes amoureux de madame Burac.

— Madame, s'écria Jules en se reculant d'un air indigné, je respecte madame Burac, et, je vous en prie, que son nom ne soit pas prononcé entre nous I

— Vous faites l'enfant, ou vous l'êtes plus que je ne le pensais, monsieur de ViUiers.

— Madame ! reprit Jules de la voix la plus solennelle.

— Si vous n'êtes pas venu ici pour que je vous parle d'elle, dil madame Del... avec les mêmes mines moqueuses, pourquoi êtes-vous venu?

LES QUATRE SŒCRS.

Jules se mordit les lèvres, et dans soii dépit, il lit un mouvemcut pour se retirer; madame Del... ne lui en donna pas le U-m\>s, et reprit :

— Y êtesvous venu pour réaliser les projets de M. do M... contre votre amour?

— Veuillez vous e.vpliquer plus clairement , madame, dit sèchement Jules, car j'avoue que je suis trop enfant, en certaines intrigues, pour vous comprendre à demi-mol.

— Je le crois m madame Del... en lui riant franchement au nez; mais si vous voulez que je m'explique plus clairement , il ne faut pas bondir et vous sauver au premier mot comme un chamois aans la montagne.

— Je vous écoute, madame.

— Tenez tout ce que je vais vous dire pour parfaitement exact, et au besoin consultez' M. de .M... ; c'est un homme qui a la vanité d'.Mre vrai, et, une fois découvert dans la petite marche ténébreuse de cette petite intrigue, il vous avouera très naïvement ses projets.

Je reviens à mon point de départ.

Vous aimez madame Burac, vous l'aimez d'un amour sérieux comme vous, d'un amour très vif comme elle le merile. Or, monsieur, cet amour a fait peur à M. de M...

Madame Del... prit encore son temps, et reprit de squ air le plus humble, le plus grave ;

— Je ne parle pas de personnes plus intéressées que lui qu'il a dû alarmer; je ne mêlerai pas à cet entretien un nom que, maigre tout ce que vous pouvez croire de mal sur mon compte, je respecte trop, pour ne pas comprendre votre juste susceptibilité s il était prononcé entre nous. Je ne parlerai donc que de M. de M...

Jules fit un signe d'assentiment très réservé encore, mais déjà plus bienveillant, et madame Del... continua d'un air décidément grave :

Vous êtes bien jeune, monsieur, et vous avez peut-être encore

plus d'inexpérience de vous-même que du monde. Les craintes de M. de M... à votre sujet vous semblent ridicules, et elles sont justes.

Jules lit un mouvement. Madame Del... reprit vivement, mais avec un ton suppliant et amical :

— Permettez-moi de vous expliquer ma pensée ou plutôt celle de M de M..., et so^ez assuré que j'y mettrai toute la réserve que mérite un sujet si délicat. Tenez, en ce moment, je suis une vieille femme fort désintéressée dans la question, et qui vous raconte votre histoire, ou, si vous l'aimez uueux , qui vous dit votre bonne aventure.

lin parlant ainsi, madame Del... montra son plus doux sourire, ses regards les plus caressants, et coatinua d'une voix coquettement accentuée.

— Oui, les craintes de M. de M... sont justes. Vous aimez pour la première fois de votre vie, et vous aimez une femme d'une beauté si charmante, d'une grâce et d'une distinction si parfaites, que cet amour ne s'en ira pas comme le frivole désir qu'on oublie dès qu il est satisfait, ou bien dès qu'il rencontre uu obstacle sérieux. Vous l'aimez, et elle le sait; oui, elle lésait, et e.Ue en e.<l fière.

— Madame!... fit Jules en baissant les veux avec embarras.

— C'est la vieille femme qui vous parle. Oui. monsieur de Villiers, elle le sait. Les femmes les plus réservées, les plus innocentes ont une admirable clairvoyance poui- tleviner l'amour qu'elles inspirent : elle le sait et elle en est fièi-e. Je vous l'ai dit avec humeur, tout à fheure, je vous le répète de bon aloi maintenant; mais vous êtes jeune, beau, d'un caractère respecté, d'une naissance, d'un nom, d'une fortune qui vous mettent dans le très .petit nombre de ces hommes comme les femmes les rêvent et comme elles ne les rencontrent jamais. Jugez donc quand elles les rencontrent.

— Je suis un homme d'honneur, madame, et madame Burac, à supposer qu'elle ait gardé mon souvenir , respecte trop ses devoirs...

— C'est là, dit madame Del..., qu'est le danger pour tous deux. Madame Burac résisterait, je n'en doute pas, aux entreprises les !.lus adroites d'un homme en qui elle ne reconnaîtrait pas ce caracère noble qui vous distingue. Vous-même, monsieur de \illiers, rous seriez peut-être plus fort qu'un autre contre les séductions l'une coquette de profession ; mais quand deux personnes qui s'eslimenlce qu'elles valent, se prennent d'amour l'une pour fautre, et entre vous et madame Burac vous en êtes là, elles s'abandonnent en toute confiance aux charmes de cette passion innocente et qui ne doK jamais devenir coupable ; elles la laissent pénétrer sans combat dans leur àme, dont elle devient bientôt la pensée constante, la vie. le bonheur, l'espérance ; puis un jour, par un de ces enchantements que vous ne pouvez [trévoir, contre lequel aucune forcené défend elle et vous, tous deux, parce que vous aurez l'un pour l'autre la foi la plus sainte dans votre honneur, vous oublierez toutes vos résolutions, tous vos devoirs ; vous les oublierez, vous dis-jc!

Tous en êtes au début de votre amoon, et cependant vous ne pourriez regarder madame Burac sans être troublé , vous ne passeriez pas près d'elle sans que votre cœur ne tressaillit, vous ne toucheriez pas sa main sans frémir d'émotion. Ah! tenez, ne vous hez pas a votre force ; l'amour est le maître absolu, terrible, impitoyable, qui égare toute raison, fait taire tout remords et perd toute vertu.

Pendant que madame Del... parlait ainsi Jules la regardait d'un œil avide ; elle mimait si admirablement par son geste, son regard, les émotions qu'elle rêvait pour un autre, qu'il y cherchait pour ainsi dire le simulacre de cet amour dont on lui parlait. Madame Del comme si son récit eût agité en elle des souvenirs dont elle ne voulait plus, posa sa main sur son cœur, poussa un long soupir et reprit mode.^lement :

— Voilà, monsieur, ce que M. de M... sait comme moi, et parce qu'il vous connaît, il sait que ce sera une passion grave, sérieuse, et qui peut-être occupera toute votre vie. Vous savez, vous monsieur a quel point un tel engagement peut contrarier votre famille. Eh bien! monsieur, comprenez-vous maintenant pourquoi on vous a amené ici?

— Oh! madame, pouvez-vous croire?...

— Qu'on m'ait crue capable de vous inspirer une autre passion, dit malicieusement Mme Del...

— Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit Jules, fort embarrassé d'expliquer sa pensée. Il hésita et unit par ajouter, en voulant essayer de répondre par une galanterie à la bonne grâce de madame Del... : M. de M... n'eût pas voulu mesauverd'un danger fort incertain en m'exposant à un péril plus grave.

— Vous répondez mal à ma franchise, monsieur, dit madame Del... tristement. Puis elle reprit amèrement :

— On aime sans danger des femmes comme nous : c'est l'opinion de M de M..., et en vérité, ce n'est pas cette opinion qui me blesse. Il a raison pour vous, monsieur, mais il a eu tort pour moi.

Un «oupir profond et une larme furtive accompagnèrent ces dernier^ mots. Jules regardait Mme Del... avec une curiosité prononcée File n'avait parlé que d'une autre, et cependant à ce moment c était elle seule qui loccupail; il se demandait qu'elle était le vrai cœur, la vraie pensée de cette femme qui se jugeait si humblement; ce soupir et cette larme le louchèrent, mais il ne comprit pas le sens de ces mots, ou il fit semblant de ne pas le comprendre, et il répéta doucement d'un air surpris :

— Il a eu tort pour vous.

Madame Del... leva sur Jules des yeux qui le couvrirent d'un regard douloureux et tendre.

— Vous ne comprenez pas cela, monsieur ; eh bien ! c'est que vous avez alors pour moi plus de mépris que M. de M... lui-même.

— Moi, madame? fit Jules.

— Oui, vous. M. de M... a été cruel en sachant ce qu'Q faisait; vous l'êtes plus que lui sans le vouloir.

— Veuillez vous expliquer, madame, dit Jules. Je vous avoue que tout ce que vous venez de me dire de moi, de vous, est si étrange, que je ne sais plus du loul où j'en suis : mais ce que je ne voudrais pas, ce serait de vous avoir blessée.

Madame Del... se remit à regarder Jules; un sourire fin et bienveillant anima un peu sa physionomie , et elle répondit avec une douce gaieté :

— Ah! que vous êtes enfant, moB^eor de Villiers! Vous croyez! loi dit-il en souriant à son tour.

— Vous me demandez de vous expliquer pourquoi vous êtes plus cruel puor moi que M. de M...; mais vous auriez peur si je vous le disais.

— C'est donc bien redoutable?

— Oh! oui, reprit madame Del... avec un accent de passion profonde.

Puis tout à coup elle s'écria en se levant :

— Ah! je ne sais ce que je dis. J'étais furieuse quand vous êtes entré je devrais l'être encore ; car enfin , reprit-elle en s asseyant près de Jules. M. de M... s'est moqué de moi autant que de vous; il nous rend ridicules tous les deux; car nous sommes fort ridicules.

— Vraiment?

— Comprenez-vous la scène plaisante que nous venons de jouer lun et lautre? Mol qui vous raconte gravement comme quoi vous aimez ime femme qui vaut mieux que moi, comment on veut vous (li^iraire de cette passion à mes dépens, et qui vous avoue ingénument que ce n'est pas cela (lui ma blessée qui ma lait peur!

— Mais qu'est-ce donc? reprit Jules plus animé.

— Ce que c'est, enfant, lui dil m.idame Del... avec on indéfinis-

LES QUATRE SŒURS

sable sourire de coquetterie et de gaieté, c'est que je vous aimerais comme une folle si je vous aimais; c'est que vous êtes pour moi ce que vous êtes pour un autre: beau, noble, bon, naïï; c'est que j'ai aussi ma vanité qui se couronnerait de votre amour, ne fnt-ll qu'un caprice ; c'est que , dit-elle avec le même sourire , mais agaçant, j'ai aussi mon cœur qui s'en repentirait sans doute, mais qui ne résisterait pas au bonheur de s'être senti aimé par vous, ne fûtce qu'un moment, qu'une heure, au risque d'en pleurer longtemps, toujours peut-être, et voilà pourquoi M. de M... a été cruel envers moi qu'il en sait très capable, voilà pourquoi vous êtes plus cruel que lui, vous qui ne soupçonnez pas que cela puisse m'arriver.

— Est-ce que si je vous aimais vous m'aimeriez? s'écria vivement Jules en essayant de faire aussi de cette coquetterie passionnée.

— Non... non, répondit vivement madame Del..., non, Jules, non I Puis elle reprit avec les mines les plus agaçantes :

— Mais je suis heureuse, heureuse de vous voir près de moi, un peu tremblant ,un peu étonné, tout confus; vous me plaisez ainsi. Je suis fière, c'est vrai d'avoir ému votre froideur, et, maintenant que vous me regardez comme si vous m'aimiez, il est temps d'en finir, car cela finirait mal.

Cela ne pouvait pas finir autrement : en voici la preuve:

— Qu'écriviez-vous donc hier soir à M. de M... quand je suis arrivé? disait Jules à Madame Del...

— Je le priais d'aller rassurer madame de Villiers sur votre absence.

— J'ai été une grande dupe.

— 'Vous n'êtes pas galant.

Jules devint triste, et madame Del... lui dit ironiquement :

— Est-ce que vous pensez à madame Burac?

— Ah! je vous en supplie, que ce nom ne soit jamais prononcé entre nous.

— Vous avez raison, je ne dois pas plus vous parler d'elle qu'elle ne vous parlera de moi.

— Cela lui sera facile, car je ne la reverrai jamais.

— Vous n'oserez peut-être plus y retourner.

— Eh! bien non, je ne l'oserai plus.

— Eh bien ! tant mieux reprit fièrement madame Del... car elle vous aime et de quelque façon que je vous aie arraché à cette femme que je hais, je suis contente de l'avoir fait.

— C'était donc une vengeance?

Madame Del... reprit ses mines agaçantes, et repartit :

— Oui, d'abord... puis.... elle s'arrêta, devint soucieuse et ajouta vj-vement : ''

— Tenez, monsieur de Villiers, ne nous revoyons plus... J'arrange toujours d'admirables pièges où je finis par me prendre. Je me crois plus habile que je ne le suis; hier j'ai fait de la coquetterie parce que je vous aimais, je veux faire maintenant de l'impertinence par ce que je vous aime; Jules, je vous en prie, ne retournez pas chez madame Burac car elle vous aime, je lésais, on me l'a dit elle vous aime! Jules, je ne vous demande qu'une chose : le jour où vous serez retourné chez elle, dites-le moi, et nous ne nous reverrons jamais.

Jules sortit par la porte dérobée qui avait déjà servi à Varnier. Un moment après on introduisit M. de M... Il s'avança sur la pointe du pied, et d'un air très sérieux : '

— Est-ce vrai? dit-il à voix ba.sse.

Madame Del... le mena par la main près d'une fenêtre et écar tant le rideau du bout de son doigt, lui montra Jules qui traversait la cour de la maison.

— 11 est donc sauvé, s'écria-t-il joveu.sement en se retournant vers madame Del... La haine et la rage étaient empreintes sur =on visage, et elle lui repondit d'un ton bas et menaçant :

— Il est perdu.

— Perdu! s'écria M. de M...

— Ah ! repril-elle en se relevant de toute sa hauteur, vous et voire monde vous m avez insultée : je me suis vengée I

— Mais, ma chère enfant... dit M. de M...

— Assez de votre amilic, fit madame Dal...: vous pouvez dire à vos dames que je chanterai au concert des inondés.

Madame Del... fit un mouvement pour se retirer- mais .M de M.,, l'arrêta et lui dit d'un Ion alarmé : , - .

— Un moment, s'il vous plaît, qu'est-ce que tout cela veut dire ?

Madame Del. le regarda en câlinant, et finit par lui rire au nez M. de M... reprit : '^

— C'est que vous jouez admirablement la tragédie.

— C'estque, dit madame Del... vous êtes aussi... aussi na'if quelui.

— Sérieusement, qu'en peusez-vous?

Madame Del... réfléchit longtemps et répliqua :

— Sérieusement, je ne sais pas encore.

Elle disait vrai, car dans cette nature fantasque et dépravée , la passion vraie et le cynisme du vice se heurtaient sans cesse. Elle s'y livrait avec une égale fureur. Cruelle, basse et patiente pour perdre quelqu'un, elle pouvait tout donner pour le sauver. Elle baissait dans Lia et madame Burac les sœurs de Géorgina, et avait rêvé de les perdre, l'une par son mari, l'autre par son amour. Ce qu'elle avait dit à M. de M... avait été un de ces mouvements de féroce vanité du mal auquel elle ne résistait pas. Son retour subit était un acte de prudence, car elle ne tenait pas encore la victoire, sa dernière réponse un doute réel sur ce qu'elle déciderait. L'abandon de Victor BenoUétait si magnifiquement vengé par M. de Villiers, que c'était bien la peine de s'en parer à ses yeux, tandis qu'il se cachait honteusement avec la pauvre fille qu'il avait perdue sans le vouloir, et madame Del... était à peu près résolue à lui donner le spectacle de ce nouveau triomphe, lorsque la présence de Varnier vint tourner tout cela du coté de la haine et de la vengeance. Il apprit à madame Del... la fuite de Victor Benoît pour l'Angleterre et le dévouement de Géorgina. L'esprit de vengeance était si altéré chez cette femme, qu'elle dit à Varnier, qui ne soupçonna pas un moment le péril qu'il venait de provoquer :

— Mais vous avez une afflre belle-sœur que Géorgina et madame Burac ?

— Oui, Sophie.

— Quelle femme est-ce T

Varnier lui parla bêtement de la bêtise de Sophie.

— Mais son mari, que fait-il?

Varnier lui fit le récit de ses rapports d'intérêts avec lui.

— Ah ! fit madame Del..., c'est un homme qui entend les affaires a ce que je vois. '

Varnier se récria, mais madame Del... lui dit du plus grand sangfroid :

— Faites-moi l'amitié de me le présenter ; j'ai quelques fonds que je veux employer, et je ne serai pas fâchée de charger M. Brugnon

— Vaut autant les jeter par la fenêtre.

— Ah! fit madame Del..., je prendrai mes précautions.

Ce mot renfermait la perte de la malheureuse Sophie.

ni»^^')"-°°'''.-." *)• '^*"^?'' Varnier sur Brugnon, et détermina Varniei a taire cette démarche en lui faisant entrevoir la possibilité de rattraper une partie de ce que son beau-frère lui avait escroqué.

Brugnon se montra très surpris de l'invitation que lui transmit \3rni er de la part de madame Del..., et il fut sur le point de n'y pas repondre, quoique Varnier parla avec enthousiasme d'une excellente affaire et d'un placement de fonds. Brugnon connaissait à fond celte vieille rouerie d'emprunteur qui réussit presque touiours vis-à-vis des avares et des gens gênés.

c< Dans un mois ou deux , leur dit-on , je recois 60,000 que je compte placer chez vous ; en attendant, prêtez-moi' 2,000 écus. »

Brugnon avait déjà était pris de cette manière par le journaliste qu admirait Sophie, et cependant, après bien des réflexions et des hésitations 11 se rendit chez madame Del..., tout en soupçonnant qu elle voulait le duper.

Ceci parait incroyable, mais ceci s'explique comme la rage du joueur, Ijien averti qu'il est en face d'un escroc, qui est maître des cartes qu il manie, et qui continue déjouer avec lui. Cela s'explique par I aveuglement féroce de la passion; c'est-à-dire que cela ne s explique pas ; cela est, voilà tout.

Armé de défiance, cuirassé d'avarice et de rapacité , Brugnon arriva chez madame Del...

Le métier auquel il se livrait, et qui tenait du prêteur sur gages et du spéculateur, n'avait pas seulement éteinl en lui loule sensibilité d homme et toute probité, elle avait effacé toute dignité et jus-

LES QUATRE SOEURS

qu'à ce dernier respect, qu'on a encore pour son habil, quand on ne l'a plus pour soi-même.

Il y a des choses que certaines gens n'oseraient faire, parce qu'ils sont vôtus avec une élégance qui n'admet pas d'ignobles relations ; mais lirugnon n'en était môme plus là.

Ainsi, en arrivant dans la maison de madame Del..., il pénélra clicz le concierge qui lui répondit que cette dame était chez elle.

— Un mot, dit Brugnon : quel est le prix de l'appartement de madame Del...?

— Trois mille francs, dit le concierge sans trop réfléchir.

— Et l'appartement est sous son nom?

— Sans doute; mais pourquoi monsieur me demande-t-il?... Brugnon prit un air d'autorité mystérieuse :

— Si je le demande, c'est que j'en ai le droit. On n'a jamais exercé de poursuites contre elle?

— Jamais, fit le concierge en se demandant si cet homme louche et noir était un huissier ou un agent de police.

— C'est bien, fit Brugnon, je monte chez elle.

Lori^qu'il fut introduit dans l'appartemenl, et pendant les quelques minutes qu'il attendit, il se fit dans l'esprit de Brugnon un inventaire rapide et une estimation approximative de la valeur du mobilier qu'il avait sous les yeux, et il était fixé sur la somme qu'il pouvait prêter lorsqu'il fut introduit auprès de madame Del...

11 la salua d'un air glacé, et grâce à la disposition équivoque de ses yeux, il put avoir l'air de la regarder pendant qu'elle lui parlait, tandis qu'il était occupé à continuer son inventaire.

Malheureusement il n'avait pas la capacité d'entendre et de calculer à la fois, de façon que lorsque madame Del... eut Uni, il n'avait saisi que quelques'mots, et particulièrement le moulant des sommes en question.

— Vous m'avez comprise, n'est-ce pas, monsieur ? lui dit madame Del..., qui ne s'était pas aperçue du manège et de la distraction de Brugnon.

— Oui, madame, fît celui-ci avec l'imperturbable assurance d'un usurier qui, ne recevant jamais que la même demande, a toujours à la bouche la même réponse; mais l'affaire est impossible.

— Impossible! s'écria madame Del... en le considérant avec un véritable étonnement.

— Oui, madame, dit insolemment Brugnon. Sans doute ce mobilier est magnifique ; mais je ne sais pas s'il est payé, et vous m'avez parlé, je crois, d'une somme de 20,000 francs... Vous n'y avez pas pensé... Si deux ou trois mille francs peuvent vous être agréables...

Madame Del... fronça les sourcils, et allait faire jeter maître Brugnon à la porte; mais sa haine la retint, elle comprit Brugnon, et, sachant, par expérience peut-être, tout ce qu'il y a à la fois de basse servilité et d'impudence dans celte race d'hommes, elle lui répliqua :

— Obligez-moi de m'écouter en me regardant en face, si vous pouvez.

— Madame 1 fil Brugnon.

— Je n'emprunte pas, monsieur Brugnon, je prête. Brugnon loucha à plein œil.

Ces 20,000 francs dont je vous ai parlé, les voici... Les voyezvous? fit-elle en les lui montrant et en les lui faisant flairer.

— Sans doute, madame, fit Brugnon qui les suivait d'un regard effaré dans toutes les sinuosités aériennes par où les faisait passer la gesticulation impatiente de madame Del...

— Mais que voulez-vous que j'en fasse?

— Mais je vous l'ai expliqué pendant cinq minutes.

— Pardon! mille pardons! j'ai mal entendu; j'ai mal compris...

— Je recommence donc : Je désire faire valoir cet argent à votre manière el par vos mains.

Brugnon un moment étonné, avisa qu'il fallait prendre une autre position, et répliqua en se dandinant :

— J'ai plus de capitaux que je n'en veux ; on m'en offre tous les jours à deux pour cent.

— Par moisi dit madame Del...

Brugnon fît la grimace.

— Vous voulez plaisanter, madame!

— Mais comme vous prêtez à cinq pour cent par an, vous y gagneriez encore beaucoup.

— C'est une calomnie! dit Brugnon.

— Je n'y vois point de mal, dit madame Del,,, naïvement,

Puis elle reprit ;

— Comme je vous le dis, voici d'abord 20,000 francs, dans ua mois vingt autres mille, dans deux mois autant, jusqu'à cent mille que je puis mettre à votre disposition.

L'expression du visage de Brugnon devint effrayante. 11 devait ressembler à l'ogre du Petit-Poucet lorsqu'il sent la chair fraîche.

Madame Del... vit que la bêle cervière était excitée h point, et elle vit qu'elle pourrait le mener à toute bride où elle voudrait , et par le chemin qu'elle voudrait.

— Je suis flatté de la confiance que vous avez en moi, madame, dit Brugnon, et quand je saurai les conditions...

— Moitié dans les opérations que vous ferez.

— C'est beaucoup , s'écria Brugnon en pensant à ce qu'il serait obligé de partager. C'est juste cependant, reprit-il aussitôt, en réfléchissant qu'il pourraii ne rien donner du tout.

— Et lorsque vous m'aurez fait ce premier versement... dit-il en allongeant les yeux vers les billets de banque.

— Il sera fait, repartit, madame Del..., aussitôt que vous m'aurez donné une garantie.

Ce mot de garantie avait sans doute pour Brugnon un sens terrible, car il recula en l'entendant. 11 en jugeait sans doute la portée à l'usage qu'il en faisait lui-mèrae.

— Une garantie, madame! s'écria-t-il ; une garantie dans des affaire d'association, de compte à demi.., une garantie! et quelle garantie, et pouriiuoi une garantie? ,. On voit bien , ajouta-t il en ricanant, que vous n'entendez que bien peu de chose aux affaires,

— C'est pour cela que je veux une garantie, dit madame Del,,, très froidement. J'en trouverai ailleurs, j'en ai déjà trouvé.

— Mais, dit Brugnon qui vit les billets de banque prendre la direction d'un pupitre, quelle autre garantie un banquier peut-il avoir que sa signature ?

— Vous voyez qu'en voilà déjà une, dit madame Del... en souriant.

— Mais cela va sans dire, reprit Brugnon ; mais si elle n'est pas suffisante, je n'entends pas en donner d'autres,

— Eh bien ! fit madame Del,,,, ce n.'est pas même celle là que je veux. Tenez, monsieur Brugnon, je fais mes affaires à ma façon et je ne m'en suis pas encore mal trouvée. Vous autres hommes,' vous dites toujours que nous n'y entendons rien, parce que nous y mêlons des senliraentsque vous en excluez toujours. Voulez-vous, monsieur Brugnon, que je vous dise ce que je pense de vous?

— Volontiers, dit Brugnon.

— Eh bien ! je ne sais pas jusqu'où vous poussez le scrupule en certaines choses; mais je connais votre délicatesse excessive sur ce qui regarde les sentiments respectables de la famille.

Brugnon crut qu'il rêvait.

— Vous êtes entreprenant, imprudent même en affaires, et vous risquez les capitaux des autres comme vous faites des vôtres, et c'est tout simple; mais dès qu'il s'agit de la fortune d'une personne que vous aimez, vous changez pour ainsi dire de caractère, et vous vous sacrifieriez plutôt que de la compromettre.

Brugnon écoutait sans comprendre. Madame Del,., reprit d'un air flatteur :

— C'est là une qualité que les hommes estiment peut-être fort peu, mais qui m'a décidée, moi femme, à m'adresser à vous. Ainsi je ne vous demande pas même votre signature ; donnez-moi celle de madame Brugnon, et je serai tranquille,

— La signature de ma femme! s'écria Brugnon.

— Oui, fit madame Del,,,, sa signature. Quand un homme enga^'e sa femme, c'est qu'il est sûr de ne pas la compromettre. Je me lie à ce sentiment d'honneur; j'y crois plus qu'à un hypothèque, et je vous demande cette seule garantie.

Brugnon calcula-l-il tout d'un coup l'étendue de l'infamie qu'il ferait, ou bien eéda-t-il au désir d'avoir cet argent qu'on lui n)ontrait, avec la résolution d'en faire un honnête emploi, et ne voulut-il que satisfaire un caprice de femme? Le fait est au'il accepta les conditions de madame Del,,,, et que le lendemain il apporta quatre lettres de change de '6,000 francs chacune, acceptées par madame Brugnon, légalement autorisée par son mari.

Madame Del,,, lui remit les 20,000 francs en échange des obligalions, et à ce moment madame Del,,, respira avec satisfaction, comme un mécanicien qui vient d'assurer la dernière pièce de la machine qui doit faire sa fortune.

Puisque j'ai parlé de machine, je continue la comparaison , et je dis que, lorsqu'on a vu monter en détail tous les rouages d'une méi \nique, ses balanciers, ses contre-poids, ses régulateurs, on s'iu (gine souvent que l'action qui va résulter sera aussi compliquée

LES QUATRE SŒURS

que les moyens, tandis que le plus souvent cela n'abouiit qu'à une roue qui tourne, à un bélier qui frappe à quelque chose de fort simple en apparence.

Si même il s'agit d'une montre, l'œil, attaché sur le cadran où l'aiguille semble immobile, apprécie à peine le résultat de tant de ressorts cachés et ce n'est qu'après les heures écoulées qu'il s'en rend compte.

De même celui qui, sachant tout ce qu'avait fait madame Del... en vingt-quatre heures, eût cru que dès le lendemain tout cela devait avoir des résultais sensibles, et immédiats, se serait grandement trompé. Mais à quinze jours, h un mois de dislance, il aurait reconnu que l'aiguille avait marché de son mouvement imperceptible , mais continu .

Trois hommes marquaient les heures de ce cadran fantastique, oii se montrait l'action secrète de madame Del... Et si l'on veut savoir oii le ressort auquel ils étaient attachés les avait conduits, on le saura aisément en écoutant les doléances des trois sœurs, un mois à peu près avant l'époque où Géorgina revint en France.

Lia, la tendre et sensible Lia, était chez elle, en face de M. de M... Des larmes coulaient de ses yeux: son attitude était celle d'un profond désespoir, et de cruels soupirs s'échappaient de Icmps en temps de sa poitrine, M. de M... la considérait avec un air d'Intérêt très vif, qui, cependant, ne semblait pas être e.xcité par la douleur de la jeune femme.

11 paraissait cependant très embarrassé de rompre le silence qui régnait entre eux, lorsque Lia, que sa douleur suffoqua, se mit à dire avec un redoublement de larmes :

— Non, cette résolution de mon mari ne s'accomplira pas; un tel abandon est impossible; ils ne sont pas encore partis, madame Del... chante encore ce soir.

— Sans doute ; mais elle part immédiatement après le spectacle, et retrouvera M. Varnier au Havre, oii il ne la précédera que de quelques heures, puisqu'il n'est parti qu'aujourd'hui même.

— Eh bien 1 dit Lia, je veux partir à l'instant même ; je serai avant elle au Havre.

— Ou à Boulogne, ou à Dieppe, ajouta froidement M. de M... ; car je ne puis vous dire exactement le lieu du rendez-vous.

— Mais on peut le savoir à la police, dit Lia; le passeport qu'a pris M. Yarnier doit porter le lieu de sa destination.

— Sans doute pour l'Angleterre ; mais par quelle roule est-il parti ?

— On peut le savoir en s'informant à toutes les voitures publiques.

M. de M... se mordit les lèvres, et fut forcé de répondre que c'était une chose faisable, quoique bien incertaine.

— Eh bien! je le saurai dans une heure, dit Lia, et dans deux heures je serai en route.

— Seule? lui dit M. de M...

— Seule, monsieur ; mon malheur me protégera.

— Croyez-moi, madame, c'est une tentative inutile : l'amour, amour inexplicable sans doute, 1 amour de M. Varnier pour madame Del... , sa vanité d'artiste qui attend d'immenses succès à Londres, l'ont déterminé à faire ce voyage, et rien ne l'arrêtera.

— Je le tenterai du moins, reprit Lia avec obstination. Je me suis laissée vaincre sans combattre; j'avais cru que la résignation la plus humble, le silence et l'aspect de mes souffrances ramèneraient M. Varnier à de meilleurs sentiments, il n'en a pas été ainsi : je tenterai un autre moyen. Oui, monsieur, j'en suis persuadée maintenant: si j'avais réclamé avec énergie, si j'avais fait valoir mes droits, si je l'avais menacé de révéler tout haut son indigne conduite à mon égard, mon mari n'eût pas osé arriver h ce qu'il fait aujourd'hui.

— Vous avez parfaitement raison, madame; si vous aviez fait tout cela lorsqu'il avait encore quelque souci de sa dignité , quelque respect pour ses devoirs, quelque amour pour vous, peut-être eussiez-vous réussi ; mais aujourd'hui vous ne ferez que vous exposer à des refus dont la brutalité sera une douleur de plus.

— Mai.3, monsieur, dit Lia véritablement exaspérée, celte femme n'est point encore partie : je puis la dénoncer à la police dire qu'elle s'enfuit avec mon mari, qu'elle me l'enlève, qu'elle le perd.

— Non, madame répliqua doucereusement M. de M... votre mari est parti .seul, avec un congé en règle de l'administration de l'Opéra; il est libre d'aller l'exploiter en Angleterre; madame Del est absolument dans la même position, et lorsque nous dirions que cela se fait d'un commun accord, on n'a le droit que d'y voir l'association de deux artistes qui se réunissent pour s'aider mutuellement dans une affaire d'art et d'intérêt.

— Vous avez raison à votre tour, monsieur, dit Lia ; et puisque rien ne peut me protéger que moi-même , je ne m'abandonnerai pas lâchement , et si , comme vous me l'avez dit tant de fois vous êtes mon ami, vous m'aiderez à me sauver. '

11 paraît que M. de M ne s'attendait pas h tant de résolution

et d'énergie de la part de la plaintive Lia.

Probablement il avait calculé que la sensible et douce colombe exhalerait toute sa douleur en gémissements, et qu'après avoir vainement appelé son infidèle ramier , elle se laisserait endormir dans le nid doré qu'il lui avait préparé.

Cependant, en homme habile, il voulut se prêter à celte fantaisie de désespoir , et se mit à sa disposition pour tout ce qu'elle avait résolu. Ce parti une fois pris, il pensa le faire tourner à son profit.

L'essentiel était d'empêcher que Lia ne partît à temps pour atteindre son mari avant qu'il eût quitté la France.

Par un sentiment singulier qui tient sans doute k cet instinct de force que chacun se sent lorsqu'il est dans sa maison ou sur le sol de son pays. Lia comprenait que, si elle trouvait son mari au Havre, elle pourrait l'arrêter ; mais il lui semblait irrévocablement perdu dès qu'il aurait quitté la France, et elle n'eût pas osé le poursuivre sur une terre étrangère.

La tactique de M. de M... fut bien simple. Ce ne fut qu'au dernier des vingt bureaux de voitures publiques qu'ils visitèrent ensemble qu'on découvrit la trace ; il était parti pour Boulogne. M. de M... joua la comédie jusqu'au bout: il fit amener une calèche chez Lia, il assista à quelques préparatifs de départ rapidement faits, puis on envoya chercher des chevaux de poste. Mais on ne délivre pas à Paris des chevaux de poste sans passeport.

— Le passeport, s'écria M. de M... au désespoir, nous avons oublié le passeport ! et il est six heures, et les bureaux de la police sont fermés !

Lia voulut partir sans passeport. M. de M... lui démontra que c'était impossible : mais elle trouvait un moyen de s'en passer, c'était de se faire conduire à Saint-Denis par les chevaux de M. de M..., et de continuer sa route.

La tentative pouvait réussir, et Lia semblait décidée à braver tous les dangers dont la menaçait M. de M... même une arrestation par la gendarmerie, lorsqu'il proposa de se procurer le passeport nécessaire.

— Je connais, lui dit-il, la personne chargée de ce soin : c'est un homme qui me comprendra mieux qu'un aulre, car ce n'est pas seulement un administrateur, c'est encore un homme que son talent a mêlé à la vie des artistes. Qui saill il connaît peut-être mieux que moi tout le fil de cette intrigue: elquand je lui aurai dit dans quel but il faut qu'il facilite ce dépari précipité, je ne doute pas qu'il ne trouve un moyen de vous procurer ce cruel passeport, si difficile que cela puisse être.

Eu disant cela, M. de M... n'avait d'autre but que de gagner du temps, assez de temps pour rendre le départ impossible ou inutile; mais la réponse de Lia lui montra que, malgré toute son habitude des femmes , il n'avait pas encore compris le sens réel de celte douleur éclatante et active.

— Oui, lui dit Lia, racontez-lui mon désespoir, et diles-lui le dernier effort que je veux tenter. Eh bien! si je ne réussis pas, on saura au moins que je n'ai pas prêté les mains par ma faiblesse à l'indigne triomphe de celte femme.

A ces paroles, M. de M... sortit, et tout en roulant dans sa voilure et en se faisant conduire à l'Opéra, il se disait :

« Ah ! ah 1 c'est pour cela que vous voulez , ma toute belle, une bonne petite esclandre, quelque chose qui se raconte dans Paris, et qui, au besoin, puisse se mettre dans les journaux. Mais vous avez raison, vraiment: cela sera une auréole ravissante pour votre figure d'ange résigné. Il y a de quoi vous mettre à la mode comme l'eût fait la plus complète rouerie. Se faire lionne par le malheur c'est de bon goût, c'est neuf et je vous y aiderai de toute mon âme. »

Aprèsce monologue, M. de M... tomba dans une profonde rêverie • l'idée grandissait à mesure qu'il y attachait ses regards ; elle prenait tout à fait une allure de roman et d'aventure excentrique. Probablement ce développement si rapide avait été heureux • car lorsqu'il arriva à l'Opéra, son visage rayonnait. ' '

Quelques instants avant d'arriver, il écrivit quelques mots au crayon, et les donna à son domestique, en lui di.sant :

— Il faut que ce billet soit remis à l'instant même à madame Del. ..

Puis il monta tranquillement dans la salle. L'heure de la représentation était venue, les musiciens étaient à leur poste, lorsque M. de M..., qui s'était posté au coin de l'orchestre, vit un garçon de Ihéâlre venir glisser un mot à l'oreille du chef, qui se leva d"'un air inquiet et quitta sa place.

11 parait que M. de M... n'avait pas besoin d'en voir plus- car il chercha immédiatement la personne à qui il avait affaire, et' obtint d'elle ce qu'il avait promis à Lia.

Cependant tout cela avait demandé un certain temps, et M. de M...

LES OUATHE SŒl'US.

(lu fover 011 il atleiiJait le passeport promis et qu"o«di;vait lui raprii.nci- écoulaii les irépignements du public qui simpalienlail, puis au nioment même où on lui remettait le passeport, la toile se levait, et le régisseur , avec Gel habit noir qui est toujours un signe de deuil pour le public, vint avertir que madame Del... avait été saisie d'une si violente indisposition qu'on avait été force de la transporter cl)ez elle.

Aussitôt M. de M... courut chez Lia avec le triomphant passeport; les chevaux de poste furent commandes, et, pour qu'il n'y eût pas le moindre retard, il voulut y aller lui-même.

Lorsqu'il entra, un commis se disputait avec un domestique et lui disait :

— Mais cela ne se peut pas , vous dis-je; madame Del... a fait (lemaiidi'r ses chevaux pour minuit; le service est commandé. Vous ne savez ce que vous dites; d'ailleurs madame Del... chante ce soir à rOpéra; c'est de l'Opéra que la voilure doit partir.

Et sans attendre la réponse du domestique, il s'adressa à M . de M... cl lui dit:

— Que désire monsieur?

— Des chevaux immédiatement à celte adresse, dit le comte en rcmellant le passeport.

— On va les envoyer.

Et l'ordre fut aussitôt donné.

— Mais vous voyez bien , dit le domestique, que vous avez des dicvaux tout prêts', puisque vous en donnez à monsieur. Pourquoi m'en refusez-vous ?

— Parce qu'il esl impossible, dit le commis avec colère, que vous ne soyez pas un imbécile; parce que madame Del... ne peut en avoir besoin à celte heure , puisqu'à cette heure elle est en scène.

— Ce garçon peut cependant avoir raison, fit M. de M...; car la représentation de ce soir n'a pas lieu.

Le commis ouvrit de grands yeux , et le domestique s'écria d'un air triomphant :

— Vous voyez bien, monsieur, que je ne suis pas uu imbécile.

— Eh bien! on vous donnera des chevaux, fit le commis avec humeur, comme tout homme qui a tort. Attendez.

— Un mol, fît M. deM... au commis; je suis le comte de M... jai l'honneur de connaître monsieur le comte.

— Dans une demi heure des chevaux aussi à mon hôtel.

Ceci fut dit avec un de ces grands airs qui en imposent aux sots ; et tandis que M. de M... se retirait, le commis se décida à envoyer des chevaux à madame Del...

Une fois ces précautions prises, M. de M... mit un empressement fin^ulier au départ de madame Varnier. Il louait à ce quelle quittât PaHs avant madame Del... et il y réussit. 11 aplanit toutes les difficultés toutes; mais Lia était une pauvre petite femme fort inexpérin>entée des choses matérielles de la vie. Elle ignorait l'art de fiire voler les postillons sur les grandes routes, et au moment où (iuc quittait la cinquième posle , elle entendit s'arrêter une voilure d'où partait une voix bien connue qui criait :

— Est-ce ça?

Puis une voix d'homme qui avait couru en courrier et qui l'avait devancée lui répondit :

— Oui. madame, c'est une calèche qui appartient à M. de .M...

— Attelez! altelez! cria la voix; et tandis que Lia, épouvantée, anéantie d'avoir reconnu la voix de madame Del..., se demandait si elle n'était pas en droit de poignarder cette femme sur place : les chevaux préparés d'avance étaient déjà attelés, et la voiture passait .levant elle au galop fougueux des coursiers et au bruit retentissant du fouet des postillons.

La colère donna à Lia l'énergie qu'elle n'avait pas eue jusque là, cl à son tour elle cria et promit de l'or pour atteindre celte voilure nui ne pouvait être loin. Sa voilure courut aussi vite que celle de madame Del... durant cette poste; mais à la seconde, où madime Del... avait passe avant elle, les plus brillantes promesses ne mirent tirer du postillon le galop te plus modéré; et pour comble de disTàce à une lieue de la posle. une des soupentes de la voiture détacha de son cric, etil fallut perdre une heure po'ir la remeiire l état encore gagna-t-on l'autre poste au pas. Une fois là, il falliil faire venir le charron ; le charron décida qu'il fallait quatre heures

au moins pour réparer le dommage ; et Lia. éperdue, désolée, ne doutant pas que ce ne fût un guetapens de madame Del..., alla s'enfermer dans une chambre d'auberge pour y pleurer à soa aise.

Elle n'y était pas depuis une demi-heure que la femme de chambre qui raccompagnait lui vint apprendre avec une grande surprise que M. de M... arrivait à 1 instant même. 11 fil une entrée magnifique.

— Je m'en doutais! s'écria-t-il. A peine étlez-vous partie que je suis allé à l'Opéra; j'ai appris que la représentation n'avait pas eu lieu. Je suis monté au théâtre; madame Del... était chez elle, j'y ai couru: elle partait à l'instant.

J'ai redouté les projets de cette femme qui sans doute avait été avertie je ne sais comment (il ne savait comment! ) que vous deviez partir, et je suis venu pour vous proléger, pour vous secourir.

Lia changea de larmes, et pleura de reconnaissance.

— Venez, lui dit le comte, venez; je suis maintenant avec vous... Nous l'atteindrons, je vous le jure.

Lia prit son air le plus désolé, et répondit :

— C'est inutile, monsieur, dit-elle; je ne veux pas m' abaisser à lutter plus longtemps contre une femme qui n'a pas craint d'attenter à ma vie ; car celte voiture pouvait se briser et me tuer. Je retourne à Paris ; mais le monde saura ce qu'elle est , ce qu'elle a fait.

— 11 le saura, dit M. de M... ; je m'en charge.

Il fallut bien que Lia remontât dans la voiture qui avait amené M. de M... ; la femme de chambre fut laissée pour ramener la calèche.

Que dit-il durant cette longue route pour calmer la douleur de Lia, je l'ignore ; mais à son arrivée chez elle. Lia était encore agitée,' incertaine, inquiète : elle hésitait, elle avait peur ; mais elle ne pleurait plus.

Pour rappeler la comparaison que j'ai employée pour caractériser la marche de la ténébreuse intrigue qu'avait ourdie madame Del... contre les trois sœurs, je dirai à mon lecteur ;

o Tu sais quelle était l'heure de Lia. Maintenant je vais te dire où en était Sophie. »

Le matin même de ce jour qui ramenait Lia à Paris , on annonçait à Sophie la visite d'un monsieur qui, malgré l'heure peu avancée de la matinée, s'obstinait à vouloir enlrer.

Sophie ne faisait guère ni la grande dame, ni la jolie femme, quoiqu'elle eût pu avoir de justes prétentions à ce dernier emploi ; elle trouva donc ce monsieur étonnant, mais pas trop impertinent : elle ne se désola pas surtout de ce qu'elle était surprise avant d'être en tenue complète de réception.

D'ailleurs, depuis deux ou trois jours que Brugnon était parti pour une petite maison de campagne qu il avait louée, et dans laquelle il avait fait porter la plus grande partie de son mobilier , Sophie s'ennuvait h périr d'être toute seule , et une visite , quelle qu elle soit, fait passer nn bout de journée.

Elle donna l'ordre au vieux débris de servante (en style usuel : femme de ménage) que l'avarice de son mari lui avait permis, de faire entrer le visiteur, et loul aussitôt Sophie vit s avancer un homme d'une trentaine d'années, blond, frais, un peu joufCu de visage et d'ailleurs bien tenu, ganté, chaussé avec un soin cxlrème , souriant de manière à faire une charmante fossette dans chacune de ses joues.

Désol'^ de vous déranger, madame, dit-il en montrant des dents charmantes; mais l'affaire qui m'amène est fort pressée, et je vois, dit-il cnjelantun regard miiiaudier autour de lui, que nous sommes arrivés un peu tard.

Mais , reprit-il en minaudant de plus en plus et en se tournant

LES QUATRE SŒUUS.

vers iropliie, qu'importofuelacage soit dég.iniie loi'sque nous avons le bonheur de tenir la fauvette?

Sophie suivait d'un œil surpris la pantomime curieuse de ce monsieur, et finit par dire :

— De quelle affaire, venez-vous me parler ?

— Voici, madame, reprit le monsieur en lui remettant une carte glacée qu'il tira d'un gracieux portefeuille arabré , et qu'il présenta avec le même doux sourire et un demi-saiut plein de grâce.

Sophie lut : « M. Chérubin Fedamour, huissier. »

— Huissier I reprit Sophie en fronçant le sourcil et en regardant ce monsieur avec un double étonneraent, l'un de recevoir sa visite, l'autre de voir un huissier ainsi fabriqué. Huissier! dit-elle une seconde fois.

— C'est comme ça qu'on nous appelle encore, fit le chaimani jeune homme en haussant les épaules d'un air dédaigneux.

Ah ! nous n'avons pas été compris dans le progrès ; la langue s'est trouvée pauvre à notre endroit : les apothicaires sont devenus pharranciens, les procureurs, avoués ; nous sommes restés huissiers. Qu'y puis-je faire ? Rien... si ce n'est mon devoir.

Et puisque vous voilà instruite du but de ma visite, je vais faire monter ces messieurs.

n sortit et rentra

— HLiis, s'écria vivement Sophie, je ne sais pas davantage ce que vous voulez !

— Mais nous venons d'abord pour saisir.

— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Sophie. Saisir quoi?

— Vos meubles, madame, ou plutôt ce que monsieur votre mari a jugé à propos de ne pas enlever.

— Mais mon mari est à la campagne, monsieur, je vais lui écrire, il reviendra sur-le-champ... Tout ce que vous dites est impossible, d'ailleurs cela ne peut me regarder.

— Mais madame, cela vous regarde si bien, que cela ne regarde que vous.

Il jeta la main par-dessus son épaule, et sans se retourner, il dit à l'un des hommes qui le suivaient :

— Fantaisie! donnez-moi le dossier de madame. Voyez... les lettres de change signées par vous, assignation, jugement par défaut, commandement, tout vous a été signifié.

— Je n'ai rien reçu de tout cela, monsieur.

— C'est possible, madame, reprit le don Cherubino de Fedamour, toujours souriant, votre mari a eu sans doute la délicate attention de supprimer toutes ces pièces ; mais elles ont été régulièrement signifiées... Je suis en règle.

— Mais je vous demande un délai d'un jour, de quelques heures, pour faire prévenir mon mari.

— Pardon, madame, mais je ne puis vous acGordei! ce délai. Jia n'en ai pas le pouvoir. Le jugement est exécutoire nonobstant opposition , et ce que je vois me prouve que la pcécaution était

sage.

— Mais, monsieur , s'écria Sophie éperdue , j'ai signé ces billets sans les regarder !

— Lettres de change, madame, lettres de change qui entraînent la contrainte par corps.

— Que voulez-vous dire? s'écria Sophie en reculant, comme si elle se fût trouvée en face d'un voleur armé.

— Je veux dire que si vous ne payez pas, ce que vous ferez de la meilleure grâce du monde, mon client ou plutôt ma cliente est décidée à user des moyens que la loi lui donne.

— Et le moyen, monsieur?

— C'est la prison.

— La prison ! s'écria Sophie dont la tête se perdait. Mais où est donc mon mari?

Appelez mon mari , le propriétaire, le portier, quelqu'un, un homme qui mette ce misérable à la [lorte i

La teinte rosée des jnues de M. Chérubin passa au violet funèbre de la rose appelée lombeaii de Napoléon, et il reprit avec la même voix mielleuse:

— Oui , madame, la prison , les Madelonnettes; c'est une honte pour notre gouvernement de confondre ainsi le vice et le malheur; mais je vous l'ai déjà dit, notre partie n'est pas en progrès.

— Ah ! dit Sophie, prenez tout, mais sortez; monsieur, sortea!

— Deux minutes de patience, madame; ce qu'on nous a laissé à faire ici n'est pas bien long. D'ailleurs je ne prends rien , je saisis.

A peine ces braves gens furent-ils partis, que Sophie, qui ne pouvait se rendre compte de ce qui arrivait, se rendit àArpajon pour trouver son mari dans la charmante petite maison qu'ils avaient été visiter ensemble , qu'il disait avoir louée, et pour laquelle il avait, deux jours avant, expédié son mobilier.

La charmante petite maison était à sa place; mais on n'y avait plus entendu parler de M. Brugnon, on n'avait vu aucune sorte de mobilier.

En rentrant à Paris, comme elle passait devant la maison de Lia, elle s'y arrêta et apprit qu'elle venait de partir en poste. Cet incident lui inspira une frayeur plus grande; elle s'imagina un moment que toute sa famille avait quitté Paris; qu'on l'avait laissée seule, eu butte aux persécutions de la justice. (Elle appelait ainsi les poursuites des créanciers. )

Elle courut chez Cornélie; Cornélie était malade, et ne voulait recevoir personne; sa mère avait tenté vainement de pénétrer jusqu'à elle.

L'infortunée Sophie n'eut pas le courage d'aller l'affliger d'un nouveau malheur ; car déjà madame Malabry en était à l'état où je la trouvai lorsque j'allai la voir.

Elle rentra alors dans sa maison , où on lui remit une lettre de M. Chérubin Fedamour, que je possède en original, et queje transcris textuellement pour l'édification de la société :

« Madame,

» Trop désenchanté des sentiments intimes par les cruels devoirs » d'un état mal vu dans le monde, mais qui a aussi sa noblesse mé- " connue, j'ai cru ce matin que votre douleur n'était qu'un vain si- » muiacre; mais ce soir, mieux informé , je sais que vous êtes une » victime, comme il y en a tant , de l'astuce mêlée à la mauvaise » foi , et je tiens à vous prouver que la seconde partie de ma pre- » mière phrase n'est pas une vanité.

» Oui, madame, je suis sensible, et quand il s'agit d'une femme, je » je puis dire comme .Voltaire :

Je sais tout ce qu'on doit de respect et d'honneur A son .sexe, à son âge, et surtout au mallieur.

y Ce n'était pas plus dans la position de Brulus que dans la » mienne d'être galant ; mais les cœurs élevés ont des secrets pro- » fond.squi ne se révèlent que dans l'occasion. Celte occasion, vous » me l'offrez, et je la saisis; oui, madame, je la saisis pour vous » dire que votre mari n'est qu'un vil escroc qui vient de prendre la » fuite vers un pays qui est le refuge ordinaire de ses pareils. Il est » en Belgique ! je n'ajoute pa.s un mot de plus. Oui, madame, il est » en Belgique, jouissant des fruits des nombreuses dupes qu'il a » faites, dont vous êtes assurément la plus innocente et la plus mal- » heureuse. C'est ce tableau de vos douleurs, madame, qui m'a lou- » ché, et c'est dans ce sentiment que vous m'inspirez queje vous » préviens que je viens de recevoir l'ordre de remettre les pièces de » votre affaire au garde du commerce. Je n'ai point encore exécuté » cet ordre, et je suis disposé à le suspendre et à vous accorder un » délai de trois jours pour vous prouver que je ne suis point élran- » ger aux sentiments que vous êtes faite pour iii.spirer à tout cœur » bien placé. Je me rendrai chez vous demain , charmante dame, » pour nous entendre à ce sujet. Ne manquez pas de vousy trouver,' " sans cela je serais contraint à agir rigoureusement : ce qui serait » contre l'espérance et les désirs de celui qui est votre serviteur, et » qiii voudrait avoir un autre litre.

» CuÉRlBlN FeDAMOIR. »

Sophie réfléchit longtemps sur cette singulière épître, et quoique la nouvelle qu'elle lui apportait fût foudroyante, elle ne tomba point en convulsions de désespoir. Une satisfaction non équivoque d'être débarrassée de son époux combattit victorieusement l'image des dangers auxquels devait l'exposer celte fuite. D'ailleurs, elle avait trois jours pour y échapper, et. oour un esprit de l'étendue (la (jelui

de Sophie , trois jours étaienl un avenir qui suffisait à pourvoir à tout. Burac, Varnier, et au besoin Malabry, devaient la sauver.

C'était une aiîaire d'honneur el de famille; son cœur n'admeltait pas qu'il pût s'élever un doute à ce sujet ; son esprit ne prévoyait pas un obstacle. Ce qui la faisait réflécliit , c'était le style de la lettre. Le titre seul de celui qui l'avait écrite l'offusquait; mais la tournure de l'épître lui paraissait de bon goût, et il e=t très certain qu'après l'avoir lue trois fois, elle se regarda dans son miroir. Je ne prétends rien inférer de cette circonstance; je raconte les faits , et, pour ne pas sortir de ce rôle d'historien lidèle, je dois dire maintenant pourquoi Cornélie s'était enfermée chez elle et avait refusé de revoir sa mère et sa sœur.

Dans ce môme jour, vers quatre heures, un '

jeune homme dont je ne t'ai pas fait exactement le portrait, mais que, d'après ce que je t'en ai raconlé , tu as dû te représenter comme une figure grave, simple, belle, d'une tournure distinguée et précise, d'une tenue réservée et froide, M. Jules de Villiers enfin , sortait de chez madame Burac.

Ce jour-là, trois mois après ce que je t'en ai dit, la tête penchée de côté, le nez au vent, l'allure déterminée, il marchait bruyamment en donnant vigoureusement du talon de ses bottes éperon nées sur l'asphalte du trottoir.

Il regardait tous ceux qui passaient près de lui en mordillant les bouts de sa moustache, et d'un air qui semblait leur dire :

« Si quelqu'un trouve cela mauvais, je lui apprendrai à vivre. »

11 allait ainsi, le regard provoquant et le sourcil froncé , lorsqu'il fut arrêté par un autre individuqni avait avec lui un air de société , en prenant ce motdansle sens qu'on doime à l'expression , — avoir un air de parenté.

Ces deux messieurs n'étaient point du même sang , mais ils étaient assurément du même inonde.

— Où allez-vous donc? dit le nouveau-venu eu arrêtant Jules.

— Je vais là-bas, répondit Jules.

— 11 n'y a personne.

— A quatre heures?

— 11 n'y a que les boursiers qui font leur ignoble bouillotte à cent sous la liche.

Eh bien ! voulez-vous inonter?je vous propose un wisth à deux

morts, à cinq cents francs la fiche et cent louis do pari.

— Non ; mais demain, si vous voulez.

— Pourquoi pas aujourd'hui ?

— Parce que...

La manière dont ce parce que fut prononcé lui prêta un sens for-

LËS QCATRE SOEURS.

mel, à ce qu'il paraît; car Jules affecta un air de curiosité dédaigneuse et reprit :

— Qui ça?

Dn clignement d'yeux suffit à la réponse, et Jules continua :

— Au fait, elle est jolie; mais j'aurais cru que c'était... Autre clignement d'yeux de la part de Jules, égalemeut bien compris par son ami qui lui répondit :

— On ne va pas sur vos brisées.

— Moi! s'écria Jules, pas plus elle que personne. L'interlocuteur regarda Jules, qui semblait rouge d'une colère intérieure , et prolongea

Sal

uez , monsieur

son regard dans la direction de la rue que celui-ci venait de parcourir , et dit à voix basse :

— Là aussi des scènes.

— Ah! fitJules,bien pis qu'ailleurs! Les attaques de nerfs, les évanouissements ; j'ai enfin entendu aujourd'hui le dernier cri romantique de la vertu :

« Ah ! monsieur , vous m'avez perdue! »

Le jeune homme qui causait avec Jules prit tout à coup un air sérieux et lui dit :

— Jules, vous n'êtes pas juste pour madame Burac.

— Laissez-moi donc tranquille, fit Jules eu haussant les épaules.

— Croyez-moi, Villiers . madame Del...

vous fi'ra faire quelque mauvaise action contre celle pauvre femme.

— Et à quel propos me dites-vous ca? dit Jules avec hauteur.

— A lu'opos de votre scène d'hier avec le

petit G , à qui vous

avez défendu de remellie les pieds chez madame Burac.

— Si je le fais, c'est que j'en ai le droit.

— C'est un droit à la façon de madame Del...'

— Plait-il?

— Si les assiduités de G. ..vous déplaisaient, il y avait mille moyens de lui faire une querelle sur rien , sur ses chevaux ou sa cravate ; mais ces manifestes publics de jalousie n'aboutissent qu'à l'crdre une femme.

— Bahl fit Jules.

.- Et madame Del... veut perdre madame Burac; car c'est elle qui

vous a dit que G allait souvent chez cUe, el que vous n oseriez

pas le lui défendre.

— Eh bien! je l'ai osé.

— l'Ile en était sûre , et elle a eu ce qu'elle voulait ; c'est-à-dire que devant vingt témoins vous avez défendu à un homme du monde d'aller chez une femme qui n'est pas la vôtre. Qu'en doit-on conclure el qu'en dira-t-on ?

— Tout ce qu'on voudra, fit Jules avec humeur. Si madame Bu-

saliiez. — P. ''3.

LES QUATRE SŒURS

rac n'était pas si coquette, cela ne serait pas arrivé; et quant à madame Del..., ce qu'elle peut me dire m'est fort indifférent.

— Ah ' Villiers, je m'étais airaclié à l'empire de celle femme longtemps avant que vous l'ayez connue ; elle n'élait pas encore ce qu'elle est devenue, et déjà elle m'avait fait peur.

— Diable! fit Jules en ricanant.

— J'admets la galanterie, continua le jeune homme; je comprends même que certaines femmes la poussent jusqu'au cynisme; mais le vice méchant, le vice sans passion, le vice qui s'attache à tout et qui corrompt tout, c'est hideux !

— Le <i sans passion» est bien trouvé pour madame Del...., fil Jules en ricanant.

Le jeune homme prit un air de profond mépris et repartit :

— Sèche, froide, corrompue , c'est la dénioralisaiion vivante; je n'en veux d'autre preuve que ce qu'elle a fait des deux frères B

— Ces deux misérables I

— Charmants enfants, bien fous , bien gais , très turbulents, et prenant de la vie h. toutes mains lorsqu'ils ont commencé, et dont la basse effronterie vous fait peur à présent ; eh bien ! ce sont les élèves de madame Del...

Jules réfléchit comme un homme épouvanté de cette leçon qui lui montrait d'oij il était parti , oii il était arrivé, et jusqu'oii il pouvait all-i ; mais il semble qu'elle venait trop tard, car il répondit en s'en allant :

— Bah ! c'étaient des imbéciles!

Après ces paroles, il s'éloigna.

Cette petite rencontre est le prologue nécessaire de la scène qui va suivre, et m'é- Ijargnera un récit exactement circonstancié do ce qui s'était passé dans cet intervalle de iruis mois.

A l'instant où Jules était sorti de chez Cor- . , . ,

nélie celle-ci, par un de ces mouvements violents qui ramènent le cœur' et la pensée vers le ciel, parce que tout appui leur manque sur la terre, s'était jetée à genoux et s'était écriée dans une sorte de iélire :

— Mon Dieu! mon Dieu! prenez pilié de moi!

Comme elle poussait ce cri de détresse, Burac était entré; et telle était la violence de sa douleur, qu'elle n'avait pas cherché à se relever et à cacher le désordre où elle était. Burac s'arrêta un moment devant elle.

Ce marquis de Villiers est un infâme, lui dit-il avec un accent

irrité.

Cornélie le regarda comme si la conscience de sa position vis-àvis de son mari lui revenait à l'esprit ; il lui tendit la main et lui dit çnec douceur :

tiéorgina pousse

— Relevez-vous, Cornélie, je sais tout ce qui s'est passé. J'ai ea« tendu tout ce qui vient de se dire.

Cornélie se leva plus forte , quoique sans arrogance ; on eût dit que sa faute, comparaissant devant la justice légitime de son mari, lui semblait moins honteuse, qu'exposée, comme elle venait de l'être, au mépris insultant de son complice.

— Punissez-moi donc, puisque vous savez la vérité, lui dit-elle en réprimant ses larmes.

— Vous avez trop à me pardonner, lui dit Burac, pour que je me

croie le droit d'être sévère envers vous.

Cornélie crut ne pas le comprendre, mais il continua comme s'il

parlait à lui-même , et il ajouta :

— Mais quant à ce misérable, il me paiera sa lâcheté de son sang.

La surprise et ledoule qui parurent sur le V isage de Cornélie avertirent Burac qu'elle cherchait en vain le sens de ses paroles; il la fit asseoir, et restant debout, tantù t marchant vivement, tantôt s'arrêlant devant elle, il reprit :

— Ce n'est pas cela que vous attendiez, ce n'est pas ainsi qu'un mari agit d'ordinaire; mais je vous le répète, Cornélie, je suis juste, je ne suis pas de ceux qui prennent d'autant plus avantage des torts des autres , qu'ils en ont beaucoup à faire oublier. Je sais, Cornélie, que si vous aviez trouvé dans notre union ce qu'une femme est en droit d'attendre de son mari, la considération, surtout lorsque , comme vous, elle lui a apporté la fortune et une bonne réputation de jeune fille, vous ne seriez pas où vous en êtes. Cependant, croyez-moi , Cornélie, je ne vous ai pas trompée ; j'ai cru pouvoir vous donner tout ce que je vous avais promis. Mais j'ai eu du malheur...

un cri. — P. 80.

Cornélie baissa les yeux , elle éprouvait l'indulgence de son mari d'une façon si inattendue , qu'il ne lui était pas permis de répondre que son premier malheur était son manque de bonne foi. Burac comprit ce silence et ajouta sans en être affecté :

— Ce rigorisme de probité ne me blesse pas, et quoiqu'il m'ait perdu à vos yeux , jamais je n'y aurais porté atteinte, s'il ne vous eût perdue aussi, en vous détournant de moi et en vous rendant accessible, par le malheur , aux poursuites d'un homme à qui j'avais cru du cœur : c'est ma faute , mais je vous le jure, Cornélie, et à l'heure où je vous parle, je n'ai ni envie ni besoin de me justifier, il n'y a pas à Paris dix fortunes qui n'aient été commencées ou poussées par des spéculations plus mensongères que les miennes. Toute la fortune de mon père a été engloutie dans une société par actions, dont le chef a été récompensé par le titre de baron , des progrès qu'il a fait faire à l'industrie. Seulement, il jouait dans l'ombre et sous la sauvegarde du silence des journaux. Aujourdhui, tout

LES QUATRE SŒURS

ce qui se fuit s'écrit et se lit. J'ai constaté la puissance de la duplicité comme moyen de succès, mais j'ai oublié que ce qui élève peut déliuire. Grâce à celte force qui lue quand elle ne sert pas, la plainte d'un seul est devenue la plainte de tous et ce qu'un seul n eut pas osé faire, ou ce que j'eusse arrêté s'il l'avait osé, ils le font d un commun accord, et je suis dénoncé et poursuivi devant les tribunaux.

Cornélie fit un signe d'effroi.

— Rassurez-vous, lui dit Burac froidement,les délais nécessaires à l'appel de la cause me donneront le temps de tout finir. Déjà votre dot est h. l'abri de toutes poursuites.

— Prenez-la, monsieur, prenez-la si elle peut vous sauver. Burac sourit avec dédain et répliqua :

— Klle pourrait me sauver que je ne la prendrais pas.

Une expression amère et sinistre passa sur son visage, et il ajouta avec un accent de sarcasme :

Non, je ne volerai pas une pauvre femme ; votre dot, plus que

votre dot, une fortune est à l'abri de... tout ce qui peut m'arriver.

Ah ! maintenant, monsieur, que m'importe la fortune ? fit Cornélie ; hélasl la pauvreté et le malheur sont quelquefois une protection contre le mépris.

— Erreur, ma pauvre enfant, fit Burac (et on ne saurait dire ce qu'il y avait de singulièrement élevé dans cet homme mièvre et étiolé parlant à celte grande et belle femme qui le dépassait de la tête) , erreur, reprit-il, la pauvreté elle malheur ne protègent que la vieillesse et l'infirmité ; vous resterez trop belle pour ne pas être enviée ; vous serez riche, vous dis je, et vous ne serez pas déshonorée.

Cornélie courba la tête, Burac reprit avec un accent de rage ;

— Non, vous ne le serez pas. Je ne vous demande que huit jours de courage; quant au mépris de M. de Villiers, il s'est chargé de vous l'inspirer. Je vous ai trop oubliée et il est temps que je me souvienne de vous. Ce soir , demain, tous les jours nous sortirons ensemble.

— Mais que prétendez-vous faire de moi?

— Vous donner la dernière chose que je puisse encore vous conquérir : le doute du monde.

— Comment cela?

Vous le verrez, dit Burac ; mais souvenez-vous que c'est une

épreuve terrible, qu'il faut porter le front haut, le regard assuré, et ne pâlir ni ne rougir devant personne. Vous le ferez, et quand j'aurai fait ce que je dois, je suis sûr que vous au moins, vous penserez que je n'étais pas lêtre méprisable et odieux qu'on a voulu faire de moi. Demain, je viendrai vous prendre pour sortir avec vous. Adieu; jusque-là soyez calme et prenez courage.

Burac sortit et laissa Cornélie si confondue de ce qu'elle venait d'entendre, qu'un moment elle crut avoir fait un rêve, et s'enferma avec le désespoir que lui causait l'infamie de Jules et l'anxiété que lui donnait l'étrange conduite de Burac.

Telle était la position des trois sœurs lors du d'part de madame Del...; et le retour de Géorgina en France huit jojrs après l'arrivée de celte femme en Angleterre , doit siiffi>ainment dire que là, comme à Paris, son influence avait brisé le faillie lien qui ait > cbait Victor Benoit à cette malheureuse fille. Toi qui habites Paris, as-tu jamais vu madame Del..., ou plutôt, toi qui as fait les Mémoires (lu Diable, crois-tu aux démons, au génie du vice, à quelque chose enfin d'une dépravation si profonde qu'on esl lenlé de lui allribuor une origine surnaturelle ? 0 gratul faiseur de romans, iuvesligateur, prétendu habile, du cœur féminin, veux-tu que je t'épouvante, que je te lasse honte, que je te surprenne, que je le rea-

verse en le révélant le misérable secret de .toutes ces intrigues, de toutes ces infamies!

Tu t'imagines peut-être que c'est grâce à la jalousie que ces quatre femmes ont clé perdues, et qu'elles ont payé de leur ruine ou de leur réputation l'amour de Victor Benoît pour Géorgina. Erreur, mon cher ami ! un mot, un seul mot, amena cette haine féroce.

Un jour que, dans une discussion assez vive entre madame Del... celle-ci le raillait sur son assiduité chez madame Malabry, Victor défendit les quatre sœurs de son mieux ; mais il n'était pas de force à lutter contre cet esprit de sarcarmes effronté qui dépouillait ces quatre enfants de toutes leurs charmantes apparences de beauté et de bonne grâce, et les ridiculisait. Alors, dans un mouvement d humeur de se sentir si rudement battu, Victor s'écria :

— Klles seront tout ce que vous voudrez, en fin de compte, ce sont d'honnêtes femmes.

Madame Del... voulut railler encore sur ce point; mais Victor, soit conviction, soit envie de prendre sa revanche contre madame Del..., fut inabordable de ce côté.

Le terrible « ce sont d'honnêtes femmes » revenait à tout propos, assaisonné d'allusions assez directes et d'une vérité sanglante.

Ce mot resta comme un Irait empoisonné dans le cœur de madame Del..., et y fil naître une haine farouche et implacable. Cette espèce de haine, qu'à son degré le plus faible on appelle envie, est surtout le partage des impuissants; alors il arrive que souvent elle n'est que ridicule dans sa méchanceté; mais lorsque celle haine a pour auxiliaire un esprit ardent, un cai'aclère opiniâtre, et que son imimissance n'est pas native, mais est le résultat d égarements etet de vices personnels, elle arrive aux derniers degré'- de férocité. Tu me comprendrais mieux, si, après celte discussion que Victor oublia trop aisément, tu avais pu voir madame Del... frémissant de rage, répéter incessamment le mot fatal ■. » Ce sont d'honnêles femmes! »

En effet, elle pouvait être plus belle, plus célèbre, plus spirituel!,' ; elle avait, elle pouvait avoir tous les avantages possibles de la fortune et de la renommée sur ces quatre jeunes filles, mais elle ne pouvait plus être une honnête femme. C'est alors qu'exaspérée de ne pouvoir arriver à celte place oii Victor les avait placées, madame Del... résolut de les en faire descendre. (Jui, mon cher ami, tous ces efforts, toutes ces combinaisons, toutes ces saletés, c'était une lutte contre l'honnêteté. Ce n'était pas de la passion, c'était cette immoralité qui croit s'absoudre en agrandissant autour de so'i le cercle des coupables.

Mais je pense que c'est assez philosopher et je reviens h mon récit.

Voilà tout ce que j'appris de la position des sœurs de Géorgina an moment du départ de madame Del..., soit par madame Malabry, soit par les amis auxquels je m'adressai. De ce moment à celui de notre arrivée, il n'était survenu aucun cliangement imporlant. La pauvre Sophie avait échappé aux déclarations plus explicites de M. Chérubin Fedamour par le même moyen qu'à ses poursuites timbrées, en se cachant dans un petit appartement qu- Burac lui avait loué hors de Paris. Lia se défendait de la proleclioi; d • M. de M... en femme résolue. Peut-être le malheur de Cornélie l'avail-il sauvée plus que sa propre force. Cependant, pour lune et pour l'autre, la misère arrivait à grands pas, et d'aucun côté il ne se présentait d'espérances certaines-

Burac, violemment attaqué de toutes parts, avait perdu tout cré dit, etpa'rune singulière contradiction avec le caractère qu'il avait monire jusque-là, il demeurait immobile et laissait le champ libre à ses ennemis.

Peut-être ce silence eût-il arrêté l'acharnement qui poursuivait Burac, si on avait pu le prendre pour une résignation modeste; mais s'il laissait sans réponse toutes les assertions dont on l'accablait, jamais il n'avait paru les braver avec plus d'impudi.Mir. Autrefois Burac, sans cesse occupé d'affaires, vivait pour ainsi dire à côté du luxe de sa maison, et n'en prenait pas sa part. On le voyait rarement dans son salon, presque jamais dans les loges de sa femme, et. tandis qu'elle promenait ses riches voilures au bois, il courait^ Paris dans un méchant cabriolet de louage. Tout cela était changé depuis quelque temps : il affeelait de ne pas quitter Cornélie, et semblait prendre à son tour possession d'un luxe dont il lui avait jusque-là abandonné la jouissance exclusive.

Du reste, il n'y avait pas eu d'autre explication entre Burac et Cornélie, etceile.-ci le suivait sans savoir quel dénoûment aurait cette comédie.

LES QUATRE SŒURS

Ce dénoùmenl arriva deux jours après mon arrivée à Paris ; et comme je fus témoin de la manière donl il se passa, tu me permettras de te le raconter avec toutes ses circonstances.

Le caractère de Burac est resté pour moi un problème insolul)le. Victime personnellement du manque de probité de cet homme , l'ayant bien des fois entendu prêcher des maximes de conduite qui me révolta' ent, je ne puis me défendre pour lui de celte faiblesse qui cherche une excuse à des fautes qui la révoltent chez un autre.

C'est que véritablement Burac était, je crois, une bonne nature, qui ne devait sa dépravation qu'à des accidents qui ne dépendaient pas de lui.

Maigre, chétif, faible en apparence, il avait une activité et une vigueur qu'il avait poussées jusqu'à des excès qui eussent épouvanté les hommes les plus robustes. Ainsi jadis, Burac, jouait, travaillait, montait à cheval, ne refusait aucun appel à une folie, quelle qu'elle fût, et avec cela il se passait de sommeil, toujours prêt, toujours soutenu par un désir jaloux de réhabiliter, pour ainsi dire, l'exiguité de sa personne. Plus tard, il porta cette disposition de son esprit dans ses espérances d'amour , dans ses rêves d'ambition. Esprit froid, clairvoyant et habile, il avait mesuré toute la valeur de Géorgina, et, par une faiblesse inhérente à sa taille, il avait préféré la belle et la grande Cornélie ; capable de faire une honnête fortune par son intelligence et surtout par le peu de besoins personnels qu'il avait, il avait abordé en aveugle les affaires colossales et les entreprises gigantesques. Je vais peut-être te dire une bêtise, mais je suis convaincu que , si cet homme avait eu à vingt ans une taille de cinq pieds cinq pouces, il eiit été un tout autre homme, moralement parlant.

Quoi qu'il en soit, voici ce qui arriva, comme je te l'ai dit, deux jours après mon arrivée; tu en porteras le jugement que tu voudras.

J'étais allé chez Burac que je n'avais pas trouvé ; je ne savais encore que la position apparente qu'il avait adoptée vis-à-vis de sa femme après l'infamie de M. de Yilliers. L'on me dit qu'il était sorti, et comme je semblais fort désireux de le rencontrer, on m'apprit que je le trouverais très probablement à l'Opéra, dont il ne manquait pas une représenlation.

J'y allai, et véritablement il était dans sa loge. Mon apparition, qui fut un véritable embarras pour Cornélie, sembla faire le plus grand plaisir à Burac et il me dit d'un ton dont je ne pensai pas à suspecter la sincérité:

— En vérité, monsieur Morland, vous êtes l'homme du monde que je désirais le plus rencontrer avant...

11 s'arrêta sur ce mot, et reprit en souriant :

— Quelle bonne nouvelle nous apportez-vous de la Normandie?

— Des nouvelles qui vous intéresseront, j'en suis sûr, lui dis-je. Puis j'ajoutais tout bas : Mais que je ne voudrais communiquer qu'à vous seul, surtout en un pareil endroit.

Burac me regarda d'un air mécontent, et répondit tout haut:

— Ce sont des nouvelles du Calvados, n'est-ce pas? Ah! ce n'est ni le temps ni le lieu pour en parler.

— Vous vous trompez, lui dis-je ; il ne s'agit pas d'affaires commerciales, il s'agit d'affaires de famille.

Je ne puis le dire l'éclair qui jaillit des yeux de Burac ; son regard sillonna la salle entière, et passa de sa femme à M. de Yilliers, qu'on m'a\ait montré à moitié couché dans une avant-scène. Il reporta son reguid sur moi, et je lui montrai que je l'avais compris, en secouant la tête comme pour lui dire : — Ce n'est pas cela.

— Venez donc, me dit-il en se levant vivement et en quittant la loge.

Il paraissait violemment agité , et je ne me souciais pas des confidences qu'il pourrait me faire. Je les voulus prévenir, et le premier mot que je lui dis fut:

I — Géorgina est à Paris.

' — Elle aussi! me répondit-il avec un accent de tristesse.

Je lui demandai le sens de cette exclamation, et c'est lui qui commença à m'inilier aux mystères de la conduite de madame Del...: mais il ne me dit pas un mot de Cornélie. Nous étions dans le foyer, et Burac me parlait avec vivacité, quoiqu'à voix basse, lorsque nous nous trouvâmes en face de Jules. Celui-ci se dandinait

au milieu d'un groupe de jeunes gens, et comme M. Burac s'était, pour ainsi dire, exalté par le récit qu'il m'avait fait des menées de madame De!..., il ne put retenir un mouvement manifeste de fureur il l'aspect de Jules. Celui ci le toisa insolemment, et comme Burac le regardait avec une fixité non moins insultante, Jules se détourna vers ceux avec qui il causait, et leur dit assez haut :

— Voyez donc comme ce petit monsieur fait le fier parce qu'il m'a repris sa femme

Je regardai Burac : un éclair de joie sauvage brilla dans ses yeux, mais il fut remplacé à l'iiiskint même par un calme inexplicable ; il s'approcha de Jules avec une afTeclation de politesse à laquelle l'autre ne se méprit pas, et lui dit d'une voix douce :

— Que disiez-vous de ma femme, monsieur de Villiers ?

Quelques signes imperceptibles de ses amis avertirent Jules de se contenir ; mais il prenait la bravade pour le courage et l'insolence pour la dignité, et il répéta littéralement sa phrase.

Burac n'en parut pas ému, et ce calme devint effrayant pour Jules lui-même, qui se recula comme pour prévenir toute injure personnelle. Burac dit simplement:

— Mais pour que je vous l'aie reprise, il faut qu'elle vous ait appartenu.

Jules rougit; mais poussé par cette basse et lâche vanité de soutenir ce qu'on a avancé , vanité que l'on prend pour du courage, il répondit avec la triste violence d'un homme qui a honte de ce qu'il dit, mais qui est poussé par un mauvais sentiment à le dire :

— C'est une chose dont tout le monde peut vous informer.

Burac garda sa terrible impassiblité, et tandis que tous les regards s'attachaient sur lui avec effroi, tant on comprenait qu'il devait y avoir de force et de parti pris dans celui qui entendait de pareilles choses sans éclater, il reprit.

— C'est vrai, j'ai entendu dire que vous vous en étiez vanté, mais je n'ai pu y croire. Cela ne tient pas, je vous prie d'en être persuadé, à l'estime quej'ai de moi-même, mais à celle que j'ai de l'humanité. Je comprends qu'un homme se fasse un jeu de l'honneur d'une femme, qui la recherche, qu'il l'obtienne, et que sa vanité l'emporte assez sur les sentiments les plus vulgaires en pareilles circonstances, et qui lui ordonnent la discrétion; mais j'avoue que je n'ai jamais pu croire qu'un homme qui a un nom qui n'est pas encore sali tout à fait, osât se vanter d'une chose qui n'est pas, et se targuât des faveurs d'une femme qui n'a pu se débarrasser de ses poursuites qu'en le faisant jeter à la porte comme un laquais ivre.

Te figures-tu la colère, la rage de Jules à cette apostrophe faite d'un ton sec, froid et affirmé par un regard qui semblait percer Villiers ju-^^qu'au cœur. Jules perdit toute présence d'esprit et cria d'une voix tonnante :

— Misérable fripon, je vous châtierai 1...

— Des dédains de madame Burac, ce serait trop injuste.

— Au fait, dit Jules qui se remit un peu , ce serait faire tort aux tribunaux, que de vous enlever à la justice.

— Vous voyez, monsieur, que je ne fuis pas plus devant leur colère. Je puis être un fripon, c'est ce qui se jugera bientôt ; mais il manque un nom à ce que vous êtes. Vos propos sur une femme que vous avez crue sans défense, n'ont pas même la dignité d'une calomnie, c'est, comme je vous le disais, le délit d'un laquais qu'on a chassé.

— Misérable! reprit Jules en menaçant Burac, qui le domina de son regard de fer. A ce moment Burac aperçut un homme à cheveux blancs, que je reconnus pour le vieil abolitioniste dont il avait exploité la philanthropie : il alla droit à lui et lui dit à haute voix :

— De tous ceux qui sont présents ici, monsieur, vous avez plus qu'un autre le droit d'être mon ennemi. J'ai de grands torts envers vous, je les avoue tout haul et je vous en demande pardon; mais fussé-je le fripon qu'on dit que je suis, vous savez, vous, monsieur, qu'il n'est pas de mon humeur d'être un mari complaisant.

Burac s'arrêta et se retournant vers ceux qui écoutaient cette triste scène, il ajoula :

— Mais aurais-je été assez misérable pour le devenir, que je n'aurais pas pu profiter de cette position ; ce monsieur a tout simplement menti. J'ai écouté, épié, surveillé, passé les nuits et les jours,

de

car je n'ai pas l'habilude de jouer le rôle de dupe, el j'ai vu, entendu ret homme menacer ma femme de la déshonorer si elle ne se deshonorait pas. 11 a tenu parole.

Jules, suffoqué de rage, ne put que balbutier ces mots :

— A demain.

— A demain, répondit Burac avec une satisfaction évidente. Dès que nous fumes seuls dans un couloir, Burac me dit :

— M'accompagnerez-vous demain ? Oui, lui dis-je en lui prenant la main et en la lui serrant

tout mon cœur.

— Maintenant, me dit-il, il s'agit de faire sortir ma femme; ce misérable est capable de se poster sur son passage et de 1 insulter.

— Il ne l'osera pas..., et s'il l'ose, il en subira la peine ; faites-la sortir, je me charge du reste.

Il se fit dans quelques loges un grand mouvement auquel je ne pri>: pas garde. Je cherchai M. de ViUiers, et je l'aperçus presque aussitôt planté au coin d'un couloir par lequel devait nécessairement passer madame Burac. 11 était pâle et ne répondait que par mono'vllabes brusques aux représentations de quelqucs-Uns de ses amis qui voulaient le détourner du projet insensé qu'il avait forme. J'allai droit à lui.

— Monsieur, lui dis-je , je m'appelle Félix Moiland, et je suis marchand de bestiaux.

— Ahl bon ; après?

— Je puis assommer un bœuf plus gros que vous d'un coup de poing : une femme va passer-, si vous dites un mot et si vous faites un geste qui montre l'intention de l'insulter, je vous traite comme un bœuf.

Jules se recula, et s'il avait eu une arme, il m'eût tué, je n'en doute pas. Il voulut faire le gentilhomme, el dit en ricanant et en regardant par-dessus l'épaule :

— Est-ce qu'il n'y a pas ici des sergents de ville pour prévenir les drôleries de ce boucher?

Si ces messieurs, dis-je aussitôt, en voulaient requérir quelques-uns , ils pourraient prévenir les drôleries de ce Lovelacc.

Tout cela avait amassé quelque monde, et particulièrement des jeunes gens: je vis qu'on m'approuvait. On n'osait plus conseiller ^ Jules de quillerla place; carc'était lui demander une lâcheté après la menace que je lui avais faite; maison s'était éloigné de lui. Jules se sentait seul, désapprouvé de tous.

Cependant sa résolution ne semblait que s'accroître, et il demeura seul à son poste, les bras croisés, et bravant du regard tout ce qui se passait. A sa pâleur avait succédé un rouge violet; ses yeux, injectés de sang , avaient une expression féroce. La porte de la loge s'ouvrit, et je me plaç.ii près de Jules. Tout le monde attendit dans un silence effrayant. Une femme sortit de la loge •. c'était Cornélie ; puis une seconde femme : c'était madame de Villiers. Jules épouvanté chancela et s'appuya sur moi. Madame de Villiers donna son bras à Cornélie, qui paraissait ne pouvoir se soutenir et qui marchait les yeux baissés.

La marquise vint droit à son fils, l'œil haut , la physionomie impérative. et à deux pas de lui : tandis qu'il la considérait d'un air égaré, elle lui dit d'une voix basse, sèche et brève :

— Saluez, monsieur! saluez!

Par une obéissance instinctive , Jules ôla son chapeau ; je fis comme lui, et je ne sais par quel enchantement de l'autorité de cette mère, tous ceux qui étaient rangés dans le couloir saluèrent respectueusement.

LES QUATRE SŒURS

Jules redevint si pâle qu'il me lit pitié.

Je suivis madame Burac, et je la rejoignis au moment oii madame

de Villiers la remit à son mari qui avait gagné le péristyle avant la sortie de sa femme.

— Maintenant, dit-il à la marquise, je vous tiendrai ma parole, madame.

— J'y compte, monsieur, reprit madame de Villiers.

Burac emmena sa femme, et madame de Villiers quitta aussi l'Opéra. Sur un signe que me fit Burac, je compris qu'il m'attendait le lendemain seulement.

Je remontai; car l'exploit personnel auquel je m'étais livré ne me permettait pas une retraite qui eût ressemblé à une fUite.

Jules avait disparu, et je n'appris que plus lard le secret de la merveilleuse intervention de la marquise.

C'était M. de M... qui, épouvanté de la scène qui s'était passée entre Burac et Jules, et plus épouvanté de celle que Julis menaçait de faire el qui l'eût déshonoré à ne plus s'en relever, avertit la marquise, exigea et obtint d'elle qu'elle donnât à son fils cette terrible leçon.

Le lendemain, j'étais avec le jour chez Burac. Je crois qu'il compril, à mon empressement, que j'avais deviné le sacrifice qu'il faisait à la réputation de Cornélie; aussi entra-t-il avec mui dans des détails sur sa position et sur celle de sa femme, que la rareté de nos rapports n'eût pas autorisés sans cela.

Cependant je remarquai que ces détails ressemblaient plutôt aux instructions qu'on donne à un mandataire qu'aux confidences qu'on fait à un ami.

Je crus y voir un projet de fuite dans le cas oîi l'affaire de la veille n'aurait pas de suites, el je ne voulus pas avoir â m'expliquer sur une résolution que j'aurais conseillée, mais qui était prise. J'écoutai lout ce que me dit Burac, j'en pris note, et il me remit un portefeuille fermé en me disant :

— Ce sont des papiers que je vous prie de garder, el dont vous pourrez disposer à votre gré d'ici à huit jours.

Cependant l'heure se passait, et nous n'entendions parler ni de Jules, ni de personne qui vint de sa part.

Burac, qui avait le pouvoir de dominer tous ses sentiments, laissa cependant échapper quelques signes d'impatience, et ne put retenir une fois ces mots, que je n'ai compris que plus tard ;

— En serais-je réduit là ?

— M. de Villiers ne viendra pas, lui dis-je.

— Il ne me manqueiait plus, dit Burac, que ce fût un lâche !

— Il peut manquer à ce duel sans èlre accusé de lâcheté.

— Impossible, me dit-il, c'est sa première affaire.

Presque aussitôt, on annonça M. de M... Il devait servir de témoin ii Jules, et ce choix semblait nous annoncer une tentative d'arrangement.

Cependant il n'en fut pas question ; on prit une caisse de pistolets, et nous partîmes pour le bois de Verrières.

J'étais avec Burac dans une voiture, le commis en chef qui menait la maison de Burac nous accompagnait. C'était un homme pour qui son patron était un Dieu. Et ce que je ne saurais expliquer, c'est que c'était personnellement un homme d'une probité incontestable. Je n'avais pas aperçu Jules qui n'avait pas quitté sa voiture, et je l'examinai avec une vive curiosité lorsqu'il en descendit ; il me suffit d'un regard pour être assuré que la terrible leçon de la veille avait profilé. Il tenait les yeux baissés, et il ne montra ni par un geste, ni par une parole, l'insolente bravade de la veille.

Les conditions du duel avaient été réglées avant notre départ de Paris. Ces messieurs devaient se battre en marchant l'un sur l'autre, jusqu'à une distance de six pas.

Tous les préparatifs fur.nl faits dans un silence profond. Du moment que I\l. de M... n'avait rien dit, il ne pouvait y avoir aucune explication. On chargea les pistolets, on les remit aux combattants; ils marchèrent tous deux d'un pas égal et mesuré, jusiprà la dislance voulue, et là ils s'arrêtèrent, chacun d'eux semblant attendre que l'autre profilât de l'avantage de tirer le premier.

Après un moment d'attente, ils se décidèrent à la fois; les coups partirent ensemble ; mais je pus remarquer à n'en pas douter, quç tous deux avaient évité de s'atteindre.

LES QUATRE SCEURS.

Je compris la parole que Burac avait donnée à madame de Villiers, et je vis ce que M. de M... avait sans doute obtenu de Jules.

Burac et Jules le regardèrent à la fois d'un œil irrité. 11 s'avança pour déclarer qu'il lui semblait que l'affaire élait vidée ; mais Burac l'inlerrompit, en lui disant avec un sourire forcé :

— Il faut au moins que la comédie ait deux actes, monsieur le comte.

— J'y consens, dit Jules en regardant Burac dans les yeux, pourvu qu'elle tourne en drame.

— Je vous jure, dit Burac, qne le dénoûment en sera sanglant.

A la bonne heure, fit Jules avec un soupir.

Nous rechargeâmes les armes ; mais cette fois ce fut avec plus d'inquiélude surtout de la part de M. de M..., dont la tranquillité nous avait fort étonné jusque-là , car nous connaissions son amitié pour Jules.

Cependant, à la manière dont les adversaires marchaient l'un sur l'autre, nousvimes qu'ils étaient dans les mêmes dispositions l'un vis-à-vis de l'autre.

Ils s'arrêtèrent comme ils avaient déjà fait, en se regardant fixement dans les yeux.

L'anxiété où nous étions de l'issue probable de cette étrange rencontre avait cela de particulier qu'il y avait un courage inou'i dans la manière dont ces deux hommes s'épargnaient. Enfin nous entendîmes Burac dire à Jules d'une voix basse, mais calme:

— Une balle dans le cœur me sauverait d'un jugement déshonorant, je vous demande ce service.

Jules lui répondit du même ton :

— Si une balle absout de tout, je vous demande la mort.

— Ensemble donc, dit Burac, quand j'ôterai mon chapeau.

— Ensemble donc I fit Jules, étant le sien.

— Ils levèrent lentement leurs pistolets; Burac salua, les deux coups partirent en même temps, et tous deux tombèrent cette fois.

Jules respirait encore, mais il ne put prononcer que les mots : « Ma mère, »

Quanta Burac, on eût dit que l'énergie de son âme suspendit la mort pendant le temps nécessaire à ce qui lui restait à régler.

— Vous remettrez à monsieur, dit-il à son commis, la clef du portefeuille que je lui ai confié.

Puis il se tourna vers moi :

— Je vous recommande la pauvre femme... me dit-il. Le sang commençait à l'rtouffer... et il murmura:

— Cornélie !... ma femme !...

11 fit un nouvel effort, et, me serrant convulsivement la main, il expira en disant :

— Géorginal... Géorgina !... les.,, autres...

Si ce que je t'écris était un roman, ce serait le cas de le finir sur la terrible scène que je t'ai racontée, il me suffirait d'ajouter en post-scriptum une demi-douzaine de ces lignes avec lesquelles les faiseurs de ton espèce se débarrassent des persoimages qu'ils ont le plus caressés et le plus choyés durant leur récit.

Du reste, une chose qui m'a toujours indigné contre les romanciers de métier, c'est leur ingratitude pour leurs propres héros. Lorsqu'ils en ont usé et abusé pendant le nombre de pages nécessaire à la confection d'un ou de deux volumes, ils les logent tranquillement dans le bonheur ou dans la misère pour leresle de leurs jours, comme si tout était fini pour un homme lorsqu'il a épousé son

amoureuse, ou qu'il a perdu une fortune mal acquise. Je ne firai pas de même ; je ne te dirai pas en quatre ligne, comme tu serais capable de le faire, si on l'abandonnait le dénoûment de cette histoire :

« M. Malabry , ruiné , perdu de dettes et de débauche , fut trop heureux d'accepter une place de régisseur d'une sucrerie à la Guadeloupe, place que lui procura mon ami M. Félix Morland, et où il n'eut pas le temps de perdre ses habitudes d'Europe, attendu qu'il mourut dans la traversée.

>' Les débris de la fortune de Burac, sagement administrés par ledit Morland, procurèrent une existence modeste à madame Malabry et à ses filles Cornélie, Lia et Sophie , qui se retirèrent dans une petite ville de Normandie , près de leur sœur Géorgina , après que.... »

Tu comprends bien que si je finissais ainsi tout d'un coup, et en disant la dernière vérité de toutes les vérités, il y a des gens qui lèveraient les yeux au ciel, qui joindraient les mains et qui , en me rencontrant, me regarderaient avec un étonnement plein de pitié; et je ne veux point du tout qu'il en soit ainsi.

Je continue donc mon récit ; seulement je le renfermerai dans l'exposé d'un seul événement très important, puisque je l'ai déjà instruit, sans y prendre garde, du sort des autres personnages.

Par mes soins, mais longtemps avant le résultat final que je t'ai dit, la famille entière , c'est-à-dire madame Malabry et ses quatre filles habitaient une petite maisonnette à Gagny, petit village à quelques lieues de Paris, qui a cependant l'avantage d'être à la campagne, c'est-à-dire qu'il n'est pas à la mode, çt n'est pas peuplé de villas, succursales des salons parisiens et de leurs mœurs.

On a la chance d'y habiter trois mois sans que tout le pays sache qui vous êtes, ce que vous faites et ce que vous avez été.

Je m'occupais d'arranger autant que possible les affaires de cette colonie de veuves et de femmes abandonnées , et j'allais les instruire régulièrement trois fois la semaine du résultat de mes démarches.

L'attitude de ces cinq femmes dans une même infortune était tout à fait différente, et c'est en l'observant attentivement que j'ai appris tout à fait à les connaître, et que je tirai de mon examen une conclusion à laquelle j'aurais juré que je n'arriverais jamais si on me l'eût révélée d'avance.

Madame Malabry était la même femme faible et crédule. Comme elle avait accepté l'autorité respectable et droite de M. de Mandres, comme elle avait subi le despotisme de M. Malabry, elle acceptait sans résistance les volontés de ses filles ; mais comme ces volontés n'étaient pas conformes, elle s'était fait une occupation de les accorder, et bien des fois elle faillit jeter la discorde entre les sœurs à force de leur répéter, à chacune en particulier, qu'elles devaient se passer leurs petits torts.

Du reste, elle ne souffrait pas réellement de la privaiion de son ancienne aisance; loin de là, le degré de misère où l'avait jetée M. Malabry lui faisait de sa position une sorte de paradis où, au grand dédain de Lia, madame Malabry reprenait assez de fraîcheur et d'embonpoint pour se regarder avec quelque complaisance dans la glace de sa chambre; mais c'étaient de rares velléités, et déjà le véritable oubli de la jeunesse se décelait par l'amour exclusif des petits chats et d'un horrible perroquet.

Cornélie portait son malheur en reine détrônée ; mais, en y regardant de bien près, l'affreuse catastrophe qui avait précédé sa retraite, avait eu un éclat et un certain grandiose dramatique qui la flattaient intérieurement.

Elle posait gravement devant elle-même, et se contemplait avec quelque fierté dans ses longs habits de deuil, couronnée du double cyprès de Burac et de Jules de Villiers.

Ne crois pas qu'il y eut dans tout cela aucun sentiment bas el cruel ; non assurément.

Cornélie eût peut-être donné sa vie , plus que sa vie , sa beauté , pour prévenir le malheur qui avait tué ces deux hommes ; mais enfin ce malheur élait arrivé, elle n'y pouvait plus rien, et elle se drapait de son mieux du voile funèbre qu'il avait jeté sur elle.

Ce que je n'aurai pas cru d'abord, mais ce qui à l'examen s'explique pour moi, ce fut la conduite de Lia.

Je m'imaginais qu'elle allait faire de l'élégie incarnée avec de profonds soupirs et des regards torturés et méditatifs. Point du tout. Lia devint sèche, pincée, aigre-douce, et visa à l'épigramme.

A la longue jo compris qu'elle enviait le malheur de Cornélie, et . que sa vanilé était honteuse de sa propre part d'infortune.

Un ami butor, qui l'avait trompée pour des filles de lliéAlre, qui s'était fait comédien , et qui servait de cavalier chantant à une femme d'un talent supérieur, ce n'était pas là une destinée comme celle que le sort lui devait.

Cependant je m'étonnais de l'air de supériorité peu bienveillant .avec lequel elle traitait ses sœurs, lorsque je finis par découvrir qu'elle faisait de la littérature et écrivait un roman.

Dès ce moment tout me parut expliqué oi excusé : c'est une maladie endémique dont on ne peut rendre responsables ceux qui en sont atteints, comme dans les temps d'orage on ne doit point en vouloir à une femme nerveuse d'être impatiente et colère.

Quant à Sophie, Lia la trouvait révollanle. Jamais je n'ai vu femme si heureuse! Sophie était la ménagère de la maison ; ses sœurs lui avaient abandonné ce soin avec plaisir, et elle s'en était emparée avec enthousiasme. Elle allait, venait, rangeait et tripotait toute la journée avec une activité surprenante. Elle comniérait en cachette avec la servante, et savait toutes les histoires du pays. Quant à son époux, elle en faisait bon marché, et avait sur lirugnon des mots d'une beauté ravissante.

« M. Brugnon, c'est ainsi qu'elle l'appelait toujours, M. Brugnon viendrait me demander pardon h genoux, que je ne lui donnerai })as un morceau de pain. Je l'ai tant aimé , et il m'a tant trompée! »

La parcimonie culinaire de Brugnon était le véritable grief de Sophie; du reste, elle engraissait prodigieusement, et riait à fendre le cœur de Lia.

Si je réserve Géorgina pour la dernière, c'est que ce fut la dernière sur laquelle je me formai une opinion. Il y a d'heureuses natures qui ont toutes les peines du monde à se persuader le mal ; lorqu'on le leur montre, elles ferment les yeux et détournent la tête. Je ne suis pas de celles-là, et il faut que je voie quatre fois le bien, et à la lumière la plus éclatante, pour y croire un peu. Encore estil que, lorsque je croyais voir, j'ai cent fois tâté mon nez pour m'assurcr que je ne portais pas de lunettes, qui me teignaient les objets en beau. De toutes ces lunettes, celles dont j'avais le plus peur, c'étaient celles de l'amour: car je me sentais vis-à-vis de Géorgina si différent de ce que j'étais vis-à-vis de ses sœurs, que je m'aiarmais de cette différence même.

Cela tenait-il à ce que je la voyais avec une prévention favorable, ou i ce qu'elle valait mieux? C'était là la difficulté.

J'avais beau savoir que Géorgina avait été la victime d'une machination habilement ourdie, elle n'en était pas moins une femme compi omise à mes yeux: que l'on ait jeté dans la boue ou qu'il y soit tombé de lui même, l'homme qui passe près de vous, on s'en garde toujours le plus qu'on peut. Ainsi, la faute de Géorgina, volontaire ou non, m'apparaissait toujouis sur son front, comme la "outle de sang de la Guinare du Corsaire. Pourquoi donc, me demandiMS-jc, suis-je, avec cette juste défiance, si indulgent pour elle? Pourquoi trouvais-je qu'elle seule était convenable vis-à-vis de sa mère, également affectueuse pour ses sœurs? Comment, lorsque 'e trouvais h reprendre dans tout le monde, ne voyais-je rien qu'à admirer en elle: le calme et la sérénité de sa tenue, qui montrait qu'elle ne se iaissoil point abalti-e par son malheur, et qu'elle ne s'en servait point cependant pour avoir le droit de se plaindre; le rouraye, la facililé, la prévoyance avec laquelle, comprenant que cbaciuie devait participer à l'existence de toutes, elle avait demani'é des ressources au talent qu'elle avait en peinture.

Ce qui, même dans cette résolution, me frappa, ce fut la modestie avec laquelle elle fut exécutée. Comme toutes les femmes du monde, accablée d'éloges pour un talent toujours suffisant quand il ne doit servir qu'à satisfaire la vanité, elle eût pu l'apprécier à haut prix du moment qu'elle devait l'appliquer à ses besoins. Et en cela il va souvent plus c 'ignorance que d'orgueil. Je n'en eusse pu vouloir à Géorgina de faire comme tant d'autres ; mais du premier mot qu'elle me dit à ce suiet, elle se mit à une place plus inférieure que celle a laquelle elleefU pu prétendre; et comme je le lui faisais observer, je ne fns pas n-oins étonné rie la franchise avec laquelle elle me dit jusqu'où elle espérait arriver. C'était une carrière mesurée depuis le point de départ jusqu'à sou but, et dans laquelle je compris qu'elle marcherait sûrement par cela même qu'elle lu; voulait pas y marcher trop vite. D'une autre part, je m'étonnais de sa patience et de sa constante sollicitude pour tout ce qui l'enlourait. Dans une position où les airs dramatiques lui eussent très

LES QUATRE SOEURS

bien convenu, elle était simple, parce qu'elle était malheureuse, elle ne se croyait pas le droit de mépriser les occupations vulgaires des gens heureux ou indilTérenls.

Ainsi, lorsque je passais la soirée chez madame Malabry, et qu'elle trouvait moyen d'organiser entre elle, moi et Sophie, qui faisait tout ce qu'on voulait, une partie de whist, il ne fallait pas demander un quatrième à Cornélie, qui refusait avec un long et superbe regard sur ses habits de grand deuil, ni à Lia qui, en sa qualité de bas-bleu improvisé, déclarait ne rien comprendre à ce jeux mécaniques. Mais il suffisait d'avertir Géorgina qu'on a-vais besoin d'elle, et tout aussitôt elle acceptait simplement, jouait simplement, sans distraction, sans bâillements, sans supplice, comme eussent fait les deux fîmes en peine qui languissaient à côté de nous.

Cependant tous ces mérites m'eussent peu louché si elle eût agi comme Sophie, sans effort et par l'heureux instinct d'un caractère qui n'avait ni prévoyance ni souvenii-.

Géorgina, je le savais, Géorgina souffrait horriblement. 11 y avait dans son àme, non pas, comme on eût pu le supposer, une accusation permanente contre celui qui l'avait abandonnée ; il y avait un grave repentir de l'imprudente folie qui l'avait égarée.

Cependant, comme tous les gens qui ne crient pas à lue-tètc du moment qu'on les touche, elle était en butte à mille atteintes douloureuses ; personne ne pensait à la ménager, parce qu'elle ne se plaignait jamais.

Seul, attentif à l'observer, je voyais dans un tressaillement imper ceptible, dans un soupir étouffé, la souffrance qu'elle venait d'éprouver. Ou eût dit qu'elle avait mis un ciliée sur son cœur, et la brutale gaieté de Sophie, l'aigreur de la douce Lia , la superbe de la belle Cornélie, ne manquaient pas de s'appuyer cent fois par jour sur ses blessures.

Vis-à-vis de moi, elle tétait plus réservée encore que vis-à-vis de ses sœurs. Seulement j'aurais pu croire qu'elle ne daignait pas montrer à ses sœurs ce qu'elles ne savaient pas deviner, et qu'envers moi elle était soigneuse de cacher ce que j'aurais voulu voir.

Fautif te le dire? Ce que Sophie faisait quelquefois souffrir à Géorgina, sans le vouloir , je le lui ai souvent infligé par une sorte de curiosité cruelle, qui voulait mesurer jusqu'au bout le courage de la pauvre fille.

Mes premiers essais dans ce genre d'expérimentation me donnèrent l'espoir de réussir; de réussir à quoi? je n'en sais rien , mais je vis l'impassible Géorgina prête à me demander grâce.

Toutefois, après quelques épreuves, on eût dit qu'elle avait ajouté une nouvelle pièce à l'armure qui la recouvrait ; et mes attaques calculées me semblèrent sans effet comme les atteintes involonlaires des autres.

J'aggravai la violence de mes cruautés, et à mon grand élonnement , l'insensibilité se changea en une sorte de triomphe imperceptible pour tout le monde, mais qui me sembla monstrueux. Puis tout à coup ce mouvement fit place à une réserve glacée, et bientôt après à une tristesse qui me fil un grand remords.

A mon tour je changeai, je devins bon, attentif, obséquieux pour elle ; mais h mesure que je m'approchais d'elle, Géorgina s'éloignait de moi.

Il n'y avait pourtant dans cette retraite ni ressentiment, ni aversion ; c'était un embarras douloureux et timide.

Je puis le le dire, je n'avais plus de pensée que pour Géorgina, elle occupait tous mes rêves du présent, et je n'osais pas regarder dans mon avenir.

Le voir sans elle, c'était me le faire solitaire et désolé; l'y placer, je ne le pouvais pas.

A quel tilrel'aurais-je fait? Géorgina n'était pas une de ces femmes dont on fait une maîtresse , et elle n'était pas une femme dont on fait une épouxc. Chaque jour me démontrait la nécessité de rou:pre une habitude qui n'avait pas d'issue possible.

D'ailleurs, mes soins étaient devenus inutiles aux affaires de cette famille, je résolus de regagner ma Normandie.

LES QUATRE SŒURS

Le jour où je pris celle belle résolulion, je partis d'assez bonne lieure, pour faire de longs adieux el prendre avec madame Malabry des arrangements pour les relations que je voulais établir par cor"respondance, et pour lui expliquer qu'elle, ni ses filles, ne devaient plus prendre un parti quelconque sans me consulter.

L'homme est un drôle d'animal, et les circonstances lui font prêter un sens à des choses bien indifférentes.

Comme je l'ai l'ai dit, je voulais relourner à Caen , et je ne sais comment, en arrivant à un bouquet de bois qui précède la maison de madame Malabry. poursuivi par l'idée de mon départ, il me vint sur les lèvres le refrain d'une chanson que j'avais cent fois fredonné en moquerie. Je me mis à chantonner ces deux vers :

Je vais revoir ma Normandie ; C'est le pays où j'ai reçu le jour.

A la simple mélodie de ce refrain, au sens de ces paroles, qui expriment une espérance, s'attachèrent malgré moi toutes les idées qui naissaient de mon départ.

J'irai revoir ma Normandie,

c'est-à-dire que je quitterai Géorgina, cette femme que j'aurais tant aimée et que j'aimais tant; cette femme d'une âme forte, d'un caractère sérieux, d'une intelligence...

J'irai revoir ma Normandie; C'est le pays où j'ai reçu le jour,

c'est-à dire, c'est le pays oîi je mourrai solitaire, sans affections, sons famille, sans bonheur, sans espoir; cl ce refrain se Iraduisait si bien pour moi de cette façon , que je chantais les larmes aux yeux el le cœur désolé, lorsque je me trouvai en face de Géorgina, qui m'avait vu, entendu, el qui me regardait avec une curiosité trisle.

Je fus honteux d'être surpris dans mon émotion ; mais le regard de Géorgina était si bienveillant, que je n'en fus pas irrité.

— Qu'avez-vous ? me dit-elle en me tendant la main, ce qu'elle ne faisait plus depuis longtemps.

— Vous voyez, lui dis-je, je chante.

Elle sourit tristement, et, après un moment de réflexion, elle me dit :

— C'est donc votre dernière visite?

Je ne lui demandai pas d'où elle m'avait si bien compris, et je lui répondis sèchement :

— Oui, la dernière, puisque vous pensez que ce doit être la dernière.

Géorgina ne parut pas faire attention à mon humeur el reprit doucement :

— Vous reviendrez cependant à Paris, et vous n'oublierez pas que vous avez rendu trop de services, pour que votre abandon ne fût pas un blâme cruel pour ma iière et mes sœurs.

— Elles n'ont pas besoin de moi, lui répondis-je, et d'ailleurs, une fois retiré dans ma province, je n'en sortirai plus, je n'en veux plus sortir.

-- Vous avez peut-être raison, me dit Géorgina froidement.

Ce calme m'irrita, elje lui dis d'un ton d'ironie :

— Vous trouvez ?...

Elle me regarda encore avec un sourire doux el presque maternel qui lui allait si bien ; mais elle ne me répondit pas. Je m'irrilai davantage.

— N'est-ce pas que c'est ma place, et que je ne suis pas bon à aulre chose ?

Elle changea de visage, devint sérieuse, et me dit d'une voix émue :

— Si j'avais le droil de vous donner un avis, je ne vous le conseillerais pas.

— Et que me conseilleriez-vous donc?

— J'y ai souvent réfléchi, el je vous avoue que le conseil est difficile à donner. Vous avez trop de scepticisme dans l'esprit pour vous faire une passion de tête, comme l'ambition ou l'amour de la gloire, et vous avez irop de tendresse pour ne pas être malheureux de vivre sans an"ection.

— Mais, lui dis-je, je puis me marier; une femme et des enfants qu'on aime suffisent au bonheur de la vie de gens qui valent beaucoup mieux que moi.

Géorgina baissa les yeux et me répondit gravement :

— Vous avez ra'ison.

Ce mol me rendit furieux ; à mon sens, elle savait bien que je ne me marierais pas, que je m'en allais sans espérance, sans avenir, et je la trouvais ingrate el barbare de ne pas mieux me consoler; j'étais près d'éclaler.

— Adieu donc, lui dis-je, je vais faire une visite à madame votre mère elje repars à l'instant.

Géorgina me prit la main, m'arrêta, et me regardant fixement, elle me dit :

— Vous ne partirez pas ainsi ; je ne veux pas que vous partiez ainsi.

Je fus subjugé par son regard, sa voix, son attitude, elje lui dis timidement :

— Pourquoi donc?

— Nous ne devons pas mal nous quitter. Vis-à-vis l'un de l'autre nous sommes innocents du mal que nous nous faisons; il ne faut pas que nous nous en voulions.

— Je ne vous comprends pas.

— Vous me comprenez, reprit-elle, et je vous montrerai l'exemple de la franchise. Vous m'aimez, mon ami.

A ce mot, prononcé avec une douce voix, avec un regard pur, avec une confiance sereine, je ne puis te dire quel sentiment de joie, de crainte, de surprise, me pénétra. Je demeurai interdit.

— Vous m'aimez, reprit Géorgina, et vous avez honte de voire amour.

— Ah ! m'écriai-je, n'employez pas ce mot.

— Je ne m'en offenserais pas, quand même ce serait vous qui l'auriez prononcé, car vous pouviez avoir de cet amour une opi nion plus blessante pour moi que la honte qu'il vous cause. Vous pouviez lui donner une espérance, vous ne l'avez pas fait : je vous en remercie.

— Elje vous remercie à mon tour d'avoir compris l'estime que j'ai pour vous.

— Eh bien I mon ami, celte espérance que vous n'avez pas voulu lui donner, aucune autre ne peut la remplacer. C'esl donc pour cela que vous faites bien de partir ; ce seront des combats que vous vous épargnerez ainsi qu'à moi.

— A vous aussi? lui dis-je.

— Je vous ai appelé mon ami dans toute la sincérité de mon cœur, elje vois avec chagrin le tourment que je vous cause; mon impuissance à le faire cesser est aussi une douleur pour moi, douleur cruelle, car elle douent un reproche incessant de ma faute et de passé. Pour moi comme pour vous,- voire départ est donc une bonne résolution ; mais renfermer votre résistance dans l'inaction d'une province, vous avez mieux que cela à faire, à moins qu'ainsi vous me l'avez dit vous ne vous décidiez à vous marier.

— Vous savez bien que je ne le ferai pas. Je ne l'ai pas fait après vou? avoir vue et perdue pour la première fois, et je ne le ferai pas davantage.

-- Espérez mieux du temps et de la raison. Vous m'écrirez, je vous donnerai des conseils , et vous ne m'aimerez plus que comme un mort, car je suis morte pour vous comme femme.

Je me roulais de colère, de rage et de désespoir en moi-même, elle me voyait soulîrir, el prenait pitié de moi.

— Maintenant, me dit-elle, vous pouvez aller faire vos adieux à ma mère et à mes sœurs.

— Eh bien! j'y vais, lui di«-jc en m'éloignant brusquement.

Elle me laissa parlii- et j'arrivai tout bouleverse clie:? madame Malabry. J'étais sombre, bourru, inipiilienl ; je disais à cliaque instant que j'allais partir, et je ne men allais jamais. J'attendais Géorgina, eomme à une autre époque je lavais attendue ; mais cette fois je la trouvais injuste , cruelle , de ne pas venir. Tout ce qu'elle m'avait dit me semblait le froid, le sec jugement d'une femme sans cœur.

Enfin, je fis mes adieux et je partis désolé, furieux, plus malheureux qu'avant ma visite; dése.';péré d'avoir si bien jugé, si bien compris et si froidemL'ut condamné. Jamais je ne m'étais senti si irrité contre Géorgina et jamais je no m'étais dit plus haut qu'elle seule avait raison, qu'elle avait été même généreuse envers moi en ne me disant pas que j'étais un insigne poltron de me refuser à mon bonheur par respect pour le monde.

Puis tout à coup il me vint une idée : c'est que tout ce que j'admirais en elle était une comédie, et que ces belles appréciations si sé- •vères de sa position eussent peut-être singulièrement fléchi si je lui avais fait entrevoir la possibilité de ce mariage si impossible ; et à cette pensée, sur l'heure, sans autre réflexion, arrivé aux portes de Paris, je fais retourner ma voiture et j'arrive à dix heures du soir chez madame Malabry.

Tout le monde était retiré. J'hésite à sonner à la porte, et je reste une heure entière à errer autour de la maison comme un fou, tantôt décidé à faire sérieusement ma demande, tantôt décidé à partir.

Cependant, tandis que j'étais comme un voleur au pied de cette maison, j'entends ouvrir une persienne, c'était celle de Géorgina. Elle se mit à sa croisée, et j'entendis qu'elle murmurait quelques paroles. J'écoutai, je ne pus rien entendre. Elle se relira, et je la vis qui marchait dans sa chambre avec activité, venant queliiuel'ois à la croisée oij elle restait immobile à contempler le ciel.

Le murmure de sa voix vint encore jusqu'à moi, triste, doux,

LES QUATUE SŒURS.

mélancolique, el j'entendis sinon les paroles, du moins la phr-ase musicale de mon refrain du matin : » J'irai revoir ma Normandie. » Cette douce voix voilée dans le silence de la nuit m'arrivait comme le son lointain d'un harmonica. Ce refrain languit uo moment, incertain dans sa voix , comme si des larmes l'eussent arrêtée, el je la vis qui les essuyait avec tristesse. Je m'élançai eQ m'écriant :

— Géorgina !

Elle poussa un cri, puis, lorsque je fus sous sa fenêtre el qu'elle

me reconnut, elle me dit :

— Que vous est-il donc arrivé, et pourquoi ôtes-vous revenu à cette heure ?

— Je suis venu vous demander si vous vouliez m'épouser.

Ceci est fort grotesque, n'est-ce pas, mon cher ami ? Ion gros ami Trucindor faisant une pareille proi)osilion au pied d'une fenêtre, ou vous autres romanciers vous mettez d'ordinaire des gens qui demandent tout autre chose. Je ne sais ce que tu en penseras ; mais Géorgina fut prise à l'improvisle, elle laissa échapper un cri de bonheur, et je la vis tomber à genoux derrière son balcon el pleurer, et sangloter durant longtemps.

— Eh bien? lui dis-je.

Elle me fit un signe et disparut ; elle descendit.

— Eh bieni lui dis-je, le voulez-vous?

— Oui, me dit-elle, et je vous jure devant Dieu que je serai une honnête femme.

Cette scène se passait il y a deux mois ; voici maintenant la fin de mon histoire.

Au manuscrit de mon ami Morland était jointe la lettre suivante :

[ « Monsieur Félix Morland a l'honneur de vous faire pari de son I » maciage avec mademoiselle Géorgina de Mandres. »

FRÉDfiUlC SOULIÉ.

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