‹ Ouvrés illustréesChapitre 155 sur 157 · L.V TRAPPISTINE · texte numérisé non relu

L.V TRAPPISTINE

» Pour arriver à ce but sans être témoin de la honte d'Emile, et sans vouloir néanmoins perdre le droit d'une explication, je yùi.A cette lettre sur son bureau pendant qu'il avait les yeux tournés vers un autre endroit ; il l'aperçut et je sorlis. Je lui laissai le temps de la lire, trop de temps, peut-être, si ce fut alors qu'il conçut les projets que je découvris ensuite. Enfin je rentrai.

» Je viens de lire cette infamie , me dit Emile aussitôt. Cet

homme paiera de son sang chaque mot qu'il vous a écrit.

„ Mais il menace et va arriver, lui répondis-jc.

» — Oui, sans doute, reprit mon mari avec amertume; comme on ne se bal pas avec ses débiteurs, il faut que je le paie avant de le punir de ses noirceurs.

» Quoique à coup sûr Emile fût coupable envers M. de >atliere , je lui sus gré de l'indignation iju'il montra contre ses accusations , et m'approchant de lui plus amicalement que je n'eusse pensé (louvoir le faire :

» — Mais comment le payer? lui dis-je tristement.

» Oh ! répondit Emile avec assurance, il me resie des ressources ; mais je n'ai que peu de temps pour les réunir. Il faut donc que je parte dès aujourd'hui, que je voie moi-même quelques-uns de mes correspondants de province : huit jours me suffiront à peine, mais ils me suffiront. Quant à toi, Fanny , écris seulement a M. de Nattière ce billit.que tu feras reiiieltie à son hôlel la veille de son arrivée. Emile me fil le brouillon suivant :

« Madame de Varni attendra ce soir .M. de Nattière, et lui donnera » la satisfaction réelle qu'il demande. »

„ A neuf heures je serai ici, et tu amas les fonds nécessaires, continua-l-il vivement.

« — Mais si tes espérances te manquaient ? lui fis-je obscivcr avec inquiétude.

„ J'y serai également, et alors j'empioiiai l'autre moyen, reprit il avec un alIVeux sourire.

,, Quel moyen? uréeriai-je...

» - Rien, rien, répondit Emile en se détournant; je suis sur de mes correspondants: cela vaut mieux.

» H partit en effet, et durant les^huil jours qui suivirent son dcpai 1 <■ .

Par site

Emile. Pendant ces tiuil jours,., .

à voir M de Natlière; cependant je fiémi-sais du résultat de celle entrevue. Quoique je n'eusse pas voulu accabler mon mari de la preuve de son mensonge vis-à-vis de moi, à qui il avait dit que tout élait remboursé, cependant j'avais perdu toute foi dans ses promesses. Son silence vint en aide à mes déliances, et plu-icurs lois je m'imaginai que, par une fuite cachée, il avait voulu se soustraire au sort qui le menaçait. Toutefois je mettais mes soins les plus attentifs à exprupier son voyage . s-ins m'aperccvoir que je pou\ais, par celle soUieitude, faire naître des soupçons sur une absence si naturelle pour un négociant. Mais le voile qui entourait le secret de notre vie intime avait été habilement tendu, et jiersonne n'eût osé y porter la main, tandis que moi, qui voyais de piès de si indisnes secrets, je me figurais que tous les rei;ar !s devaient y pénétrer. Le jour fatal vint enfin. A peine huit heures avaient sonné, qu'on n'i'aiiuouça M. de Natlière. Maigre mon embarras, j'allai au devant de lui, en lui disant:

„ je ne vous attendais pas si tôt, monsieur ; mon mari ne sera de relourà Paris qu'à neuf heures.

» M. de Nattière jeta autour de lui des regards soupçonneux, et me répondit en m'interrogeanl du regard :

„ Ah ! M. de Varni n'est pas à l'aris?...

M —Non, lui dis-je; ilaété auprès de quelques-uns de ses correspondants de province, pour en rapporter la somme qu'il vous doit. .. . , ,,

„ Vous en êtes sûre ! reprit M. de Naltiere, toujours arme d un air de défiance singulier ; sa façon d être me fil craindre encore un malheur, et je ne i>ns m'empêcher de lui répliquer, en me mettant

a pleurer: , .. .,

n — Il me l'a dit du moins, monsieur; m aurait-il encore trom-

« M. de Nattière m'examina quelque temps en silence, et tout à coup sa ligure changea d'expression ; lui-même pauit attendri, et il me dit aveeelTusion : .

„ Oui, il vous a trompée encore ; oui, mis soupçons étaient injustes, et vous n'êtes pas complice de ses nombreux inen-onges.

» — Àh! expliquez-vous, m'éeriai-je, a-l-il fui.'esl-il parti? ou

est-il?

„ A Paris, me répondit M. de Nattière. , ^ „ . ,

« \ Paris! lui dis-je interdite à cette nouvelle, à Pans!...

» — Oui, reprit-il, à Paris; caché, tout le jour, dans l'appartement qu'il a donné à votre femme de chambre, et la nuit assis à une laide de jeu, parmi tous les rebuts du monde, avec tous les escrocs de la ville.

» Chaque mol do M. de Nattière tombait sur mon cœur comme

LA TRAPPISTINE.

Un coup Je massue; je secouai la torpeur dont ils engourdissaiout mon esprit, cljii m'écriai après un silence:

» —Ah! c'tsl impossible! vous me trompez... Quelle est donc sou espérance? quels .«ont ses projets.'

„ Son espérance, me dit M. de Natlière avec sévérité, la voici: après avoir cliranlé son commerce par un luxe vaniteux, il a clierché une ressource dans le jeu glissant de la bourse ; après s'être ruiné à la bourse , il a soutenu son crédit par un iulàme abus de confiance ; et lorsque cet abus de confiance est prêt à le déshonorer, il cherche dans la boue des tripots si un liasard ne viendra pas il Sun aide pour le sauverencore.

,, Et d'où savez-vûustouscesdétails?dis-jeàM. deNattière, en le dévorant de mes regards, comme si j'eusse voulu lire sa réponse avant qu'il pût me la faire.

« D'après ce que j'avais appris , me répondit-il , j'avais trop d'intérêt à savoir ce que deviendrait M. de Varni. Depuis quinze jours, il est entouré d'espions qui ne le quittent pas...

,, — .4insi il est perdu, car cette honteuse ressource lui a manqué sans doute? m'écriai-je en tombant sur un siège.

» — Jusqu'à présent, répliqua M. de iSattière , elle n'a fait qu'ajouter à sa ruine.

1) — Il est perdu ? répétai-je sourdement. „ Oh! répliqua M. de Natlière avec une expression de mépris profond, M. de Vaini est un homme à expédients ; il connaît l'art. .324 du Code pénal, et a grand soin de faire donner ses rendezvous d'alVaires par sa femme.

» J'allais demander l'explication de ces paroles singulières, lorsque la porte de ma chambre s'ouvrit, et Emile parut. Il était joyeu.\ et assuré. Je n'eus plus que la force de regarder. Il salua fièrement .M. de Nattière, qui ne daigna pas s'incliner.

» - Je vous ai fait attendre, dit Emile : je vous prie de m'excuser : voici votre argent...

11 Et il jeta'sur la table des paquets de billets de banque et des rouleaux d'or. M. de Nattière les prit, les compta lentement, et après en avoir visité quelques-uns, il dit à mon mari avec un regard qui lui lit baisser les yeux :

„ Ils sont attachés par douze ;'c'est la somme la plus forte qu'on puisse jouer d'un coup, ce me semble?

» — Il suffit, réponditEmile d'un ton sombre ; comptez votre argent...

11 .M. deNatlièrecontinua avec la même froideur, et dit, après un moment de silence :

„ Il est inutile de vérilrer ces rouleaux d'or ; ils portent une marque, sinon respectable, du moins certaine, mais il manque dix mille francs encore.

1) Emile fouilla vivement dans la poche de côté de son habituel jela un nouveau paquet sur la table, en disant- » — Les voilà !

11 Mais avec le paquet élait tombé quelque chose de pesant; je regardai, c'était un poignard. M. deNallière le prit, l'examina avec un sourire moqueur, le tira, l'essaya sur son doigt, et reprit, toujours avec cette froideur glacée qui semblaitconfondre Emile :

1) — C'est un excellent commentaire de l'art. 324 du Code pénal...

» — Mon reçu ! s'écria Emile avec une rage indescriptible. 11 — Le voici répondit M. de Nattière ; et, avec le papier qu'il lui avait remis, il tira de sa poche et posa devant lui une paire de pistolets : — Vous voyez, conlinua-t-il, que je m'occupe aussi de consultations judiciaires. Notre célèbre ami B..., l'avocat, m'a racoiilé en riant l'entretien que vous avez eu avec lui, à propos de l'art. 324. En vérité, c'est une ressource entre les mains d'un mari

habile, et vous pourriez réclamer le mérite de l'invention. VouUzroi/^nue je vous en fasse honneur ?

11 Emile se tut, mais, cmiiorlé pai' un mouvement de terreur inouï, il leva sur M. de Natlière un regard bassement suppliant.

,, Rassurez-vous, continua celui ci avec un air de dégoiit, il y a un bouclier entre vous et moi, c'est madame de Varni; et je lui jure sur l'honneur que pas un mot de ce qui s'est passé entre nous ne sera prononcé.

11 Le plus misérable des hommes devant son juge n'eût pas été plus confondu qu'Emile en face de M. de Nattière. Quant à moi, j'étais demeurée stupéfaite et sans comprendre le sens des paroles que j'entendais prononcer. M. de Nattière me salua profondément, et sortit. Mon mari, demeuré avec moi , ne m'adressa pas la parole: mais jamais je ne vis tant de féroces passions ^e combattre sur le visage d'un homme. Presque aussitôt uu billet an iva à Emile : il le parcourut , prit son chapeau et s'élança hors de la chambre. Jo demeurai seule; le billet élait par terre, je le ramassai, et le lus. Vuiei ce qu'il contenait :

« Accourez; Louise est dans les douleurs de l'enfantement, elle « se désespère; depuis huit jours vous l'avez quittée si souvl'u! , 11 qu'elle se défie de votre fidélité. Frascati est peuplé de joIk s 11 femmes comme de billets de banque, et elle croit que c'est pour Il elles que vous la délaissez. Venez....

» Le docteur B.... »

11 Ainsi , M. de Nattière m'avait dit vrai : joueur et toujours infidèle, descendu aux plus basses habitudes et au plus lionteux mensonge, voilà ce qu'était mon mari. Cependant un voile me couvinit la scène d'Emile et de M. de Nattière. — Il a d'autres expédients, m'avait dit celui-ci ; il connaît l'article 324 du Code pénal . et a soin de faire donner ses rendez-vous d'afiaires par sa femme. — Je voulus une lumière complète, et je cherchai dans la bibliothèque un Code, et dans ce Code cet article 324.... Le voici :

« Néanmoins, dans le cas d'adultère, le meurtre commis par 11 l'époux sur son épouse, ainsi que sur le complice, à l'instant oii 11 il les surprend en flagrant délit dans la maison conjugale , est ex- 11 ensable. »

11 Je crus deviner, je n'en frémis pas. Je poursuivis ma pensée.

11 A ce texte, j'ajoutai les paroles équivoques de .M. de Natlière, l'accusation qu'enfermaient ses lettrées et les souvenirs d'Alane; je me rappelai le poignard tombé dé la poche d'Emile, et je compris le crime dans toute son horreur.

11 Ce fut une heure après que je quittai la maison de mon mari, et que je partis pour me cacher dans cet asile de moi t, où' des murs infranchissables s'élèvent entre ma faiblesse et lui, où je n'ai plus entendu parler d'Emile, où je me suis rendu le pardon impossible, où je cours plus le risque de m'enoager dans une existence de tortures; car si j'étais restée, mon père, si j'étais restée... peut-être j'eusse cru.... Je ne sais, mais je l'aime encore; et comme je le sentais, je suis partie. »

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