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Lorsque Chambel fut depuis quelques moments chez madame de Morency, madame Ansier l'entraina dans un petit coin ccailé, et commença au sujet d'isaure un interrogatoire en règle, aui|uel Chambel répondit en raison de sa vanité : c'est-à-dire qu'il laconta, dramatisa, arrangea à sa façon l'explication qu'il avait eue
avec Isaure, puis la soumission tremblante qui s'en était suivie, et il en conclut fièrement que ce caractère rebelle était enfin l)risé, el que maintenant c'en était fait pour jamais de cette prétendue énergie, qui n'avait été si redoutable que parce qu'on n'avait pas osé lui résister.
Mais madame Ansier avait trop bien apprécié le caractère de Chambel, sinon celui d'isaure, pour croire à ce triomphe, ou plulôl à celte défaite.
Un faux semblant de victoire pouvait sudire à la vanité du poêle, et surtout à sa faiblesse qui, lasse d'un premier combat, ne voulait pas en tenter un second ; mais ce n'était pas assez ni pour mailanie de Morency, ni pour madame Ansier. Celle-ci, soit qu'elle le pensât réellement, soit que ce fût une ruse pour arriver à ses fins, montra à Chambel les craintes que lui-même avait éprouvées, et lui dit :
— Madame Chambel vous trompe, monrieur ; cette douceur est une feinte pour arriver à quelque cruauté habilement piéparéc — Isaure est emportée, jalouse, mais elle n'est pas méehanle. — Vnus a-t-elle parle d'une lettre qu'elle a extorquée à Jules, je ne sais à quel prix !
Chambel fut aussi surpris que blessé de la révélation et de la façon dont elle était faite.
— D'où savez- vous qu'elle a celte lettre ? — Nous le savons ; que vous im[iorte ?
Mais vous, comment, sachant qu'elle la possède, car vous le savez, à ce que je vois, comment avez-vous pu la lui laisser dans les mains? Chambel se mordit les lèvres et ne répondit pas. .Madame Ansier continua :
— Elle possède celte lettre, clic la garde, elle peut s'en servir. C'est une arme avec laquelle elle peut perdre madame de Morency ; et vous croyez avoir remporté une grande victoire parce ()u'elle allecte une douceur et une résignation dont le passé, je le suppose, ne doit pas vous garantir la sincérité? — Mais enliii, si elle leluse de me rendre celte lettre, je ne peux pas la lui arracher par la violence.
Madame Ansier regarda Chambel comme ferait l'adroit fripon à qui un novice poserait une objection d'une niaiserie slupide, puis elle reprit :
— Supposez que vous soyez jaloux, et que vous ayez la ferme volonté de savoir la vérité; supposez qu'il existe une cûries|iondance que vous vouliez découvrir, iriez-vous tout simplement piiir votre femme ou lui ordonner de vous la livrer?
Eh ! mon Dieu! vous feriez comme tous les maris, vous épieriez un moment favorable, une absence, et à force de recherches vous découvririez parfailement cei]ue vous auriez lutéièt à trouver, fallût-il foicer une serrure...
Chambel tressaillit.
— N'est-ce pas vrai, reprit madame Ansier en levant les épaules ; ne le feriez-vous pas? tous les nuiiis ne le font-ils pas?
Et pour sauver nue femme qui \ous aime, vous ne feriez pas ce que vous feriez pour vous-même ! Je ne le crois pas, je ne veux pas le croire.
Chambel se tut encore.
— Songez, lui dit madame Ansier, que cette lettre, il nous la faut demain ; demain, entendez-vous... Après demain peut-être le coup qu'on prépare serait poi té.
Chambel sorlil de celle conversai ion plus mauvais que de la première. En eflèt, quand le matin de ce jour il avait promis de faire taire sa femme, ce n'avait été qu'avec le projet d'y arriver par des moyens peut-être violents, mais avoués; mais, à parlir de ce moment, il descendait à des moyens ignobles en toute cause, la violation du secret el de la clef. Vn jour, deux jours se passèrent sans qu'il pût arriver à trouver \\a memenl pour pénétrer dans l'appartement de sa femme de manière à n'être pas deviné, cl ces deux jours se passèrent comme la soii'ée que nous avons raconlée.
Isaure s'enfermait dans une indilléronce absolue, el prenait d'autant plus de courage à cette comédie de résignation, (lu'elle ne lui réussissait pas. Sa pensée était encore toute au premier motif de sa résolution.
«Je leur montrerai que la douceur patiente qu'on m'olTrait comme un remède est une duperie, et alors j'aurai le droit de rompre une chaîne que rien ne peut alléger. »
Chambel, pressé vivement par madame Ansier et par niadamede Morency, se tourmentait vainement, car Isaure ne iiuillait plus la maison.
Enfin, et en désespoir de cause, il lui proposa nu soir d'aller au spectacle, et, une fois la représentation engagée, il laissa sa tVinme seule dans sa loge et revint en grande hàle chez lui. Il ireul pas grand'peine à fouiller dans les tiroirs qn'Isaure fermait, à la vériié, avec soin, mais dont elle déposaitla clef dans un endroit connu de Chambel.
Elle n'avait pas songé un moment que son mari pût descendre à une si misérable action. D'ailleurs Isaure n'avait vérilablenunt rien à cacher, et du moinenl qu'elle avait remis à M. Fortin la lettre de .Marguerite, elle avait pour ainsi dire oublié la copie qu'elle en
MARGUERITE
avait faite, et ne considérait pas qu'elle pût être de la moindre iniporlance.
Cliambel fut loiiulemps à Iroiivor celle copie; car, en parcourant tou> les papiers l'im après l'autre, sa première inspection s'arrêta longtemps sur l'aspect même de l'écriture , et celle copie lui passa deux ou irois fois dans les mains, et il la rejeta en reconnaissant l'écriiure d'Isaure.
EnQn, dépité de son peu de succès, il reprit chacun des papiers et en parcourut quelques lignes pour mieux s'assurer de ce qu'ils plaient. Ce fut ainsi qu'il retrouva la letlre de Marguerite, et une lois qu'il l'eut commencée, il la hit d'un bout à l'autre.
Certes, ni madame de Moreney, ni madame Ansier, ni Isaiire elle-même, qui connaissait celte' lettre , n'eussent pu prévoir le changement étrange et soudain qu'elle apporta dans toutes les situations.
Jamais homme n'éprouva un étonnement si délicieux que celui de Chambel à la lecture de cette lettre mystique qui respirait tant d'amour pour lui.
Mais qu'était-il donc, lui dont la vue inspirait de si subites et de si brûlantes passions? Qu'était-ce donc qu'Isaureqni prétendait l'enchainerau joug du maiiage, comme un mari qui a fait son temps de conquérant? Qu'était-ce même que madame de Moreney? une vieille femme, Isauie avait raison, qui avait été ce qu'Isaure lui avait dit, il le savait bien au fond de l'âme, et qui s'était emparée de son inexpérience et de l'ignorance où il était de son véritable mérite, pour l'attachera un char très déserté de tous les hommes qui s'estimaient ce qu'ils valaient.
Est-ce que lui, Chambel, ne serait pas par hasard un niais, accaparé par une intrigue au-dessous de lui?
Que de fois il avait remarqué les regards de pitié moqueuse de M. Milon, qui, déjà vieux lui-même, ne voulait plus de cette madame de Moreney dont Chambel faisait son culte et son admiration ! El il était demeuré assez aveugle pour ne pas voir s'il était ridicule, ainsi qu'Isaure le lui avait dit, lorsque, près de lui, une jeune tille, un ange de lumière, la beauté dans toute sa splendem-, le cœur dans toule sa pureté, la vie dans toute sa première grâce, lui olfiaient le plus délicieux amour , le plus brûlant et le plus virginal !
Tous les efforls d'Isaure , toutes ses bonnes raisons , toutes ses épigrammes n'eussent pas détruit madame de Moreney en un an aussi vite que ne le (il la lettre de Marguerite en quelques minutes. La vanité s'était chargée de ruiner cet amour vaniteux, si bien que Chambel se disait en allant rejoindre sa femme :
— I-iaure avait raison: son instinct de femme lui avait appris où devait être la vérité. C'est de Marguerite qu'elle a d'abord été jalouse ; elle avait compris l'amour que j'inspirais , et elle m'avait cru de moitié dans celle passion digne de moi. Je conçois sa colère quand elle a découvert à qui je la sacrifiais , car enlin c'est vrai, Isaiire vaut cent fois madame de Moreney. Mais celle femme est capable de ton t.. \voir arrangé ses absences avec les absences de Marguerite, de manière à compromettre, à perdre cette innocente enfant, mais c'est véritablement monstrueux ! Et je lui aurais peutcire sacrilié Isaure, qui m'aime véritablement et qui, malgré ses violences, a dans le cœur une noblesse et une générosité qu'une femme comme madame de Moreney est incapable de comprendre !
Non, certes, je ne ferai point une pareille sottise et une si haute inlamie. Pauvre Isaure, c'est qu'elle m'aime véritablement! et je veux lui lendre le repos et la tranquillité. Oui! oui! je romprai avec madame de Moreney , et je tromperai si bien ma femme au sujet de .Marguerite, qu'elle deviendra parfaitement heureuse.
Cependant Isaure, demeurée seule, avait éprouvé une vive inquiélude de l'absence de son mari ; où était-il allé? pourquoi la traîner au spectacle pour l'y abandonner, lorsqu'elle le laissait libre de dispo>er de toutes les heures de la journée et de ses soirées? Prétendait-il, après avoir brisé entre eux les rapports de confiance et d'allèction qui eussent dû toujours les unir, s'affranchir même de ces devoirs de politesse publique que les gens bien élevés gardent vIs-à-vis l'un de l'autre, même dans leurs plus violentes discussions? Isaure, tour à tour irritée et accablée par cette cruelle appréhension, fut sur le pointde se retirer. Maison avait remarqué sa solitude; quelques femmes et quelques hommes de son monde l'avaient reconnue, et les lorgnettes dirigées de temps à autre sur sa loge venaient lui dire ;
« Elle est toujours seule. >>
Ce fut la crainte de paraître, devant ces regards malveillants, accablée de son abandon, qui la fit demeurer le front haut et l'air radieux à ce spectacle où elle soufliait horriblement. Le retour de Chambel, cependant, au lieu de lui venir en aide, lui donna un nouveleffroi; s'il venait s'asseoir à côté d'elle d'un air maussade, ennuyé, distrait, c'était encore pis que de l'avoir laissée seule.
Mais point du tout ; à peine rentré, il s'excusa avec un empres- ^ement manifeste; il lui raconta comme quoi il s'était rappelé tout à coup avoir oublié d envoyer au journal quelques lignes fort importantes, comment il était" rentré pour les écrire, et était revenu le plus vite possible, désolé, désespéré de l'avoir laissée seule...
Il lui parla de ce qu'il avait vu , l'écouta avec complaisance, lui répondit avec des sourires approliatcurs, fut charmant , attentif, presque amoureux, si bien qu'Isaure , sans cheicher à s'expliquer d'abord la cause de ces façons tant aimables, les accueillit avec reconnaissance, le remercia par des manières non moins attentives et affectueuses, posant pour ainsi dire la bonne intellisence à la face de ceux qui en avaient douté. Chacun d'eux revenait à l'autre en vertu d un sentiment qui lui était étranger , mais enlîn ils se retrouvaient, et, sans vouloir approfondir ce qui les poussait ainsi, ils sentirent sortir de cet accord apparent une ombre de ce bonheur passé qui leur avait été si cher.
Ce fut ainsi qu'ils rentrèrent chez eux. Chambel, tout préoccupé de cet amour inconnu sur lequel il bâtissait le roman le plus éthéié et le plus brûlant, était ravi de la douceur de sa femme, qui ne l'obligeait pas à se mettre en colère et lui laissait la liberté de ses rêves suaves. Il ne s'inquiétait plus si cet le douceur cachait des projets menaçants pour madame de Moreney ; elle élait bien femme à se défendre toute seule, et après tout Isaure était dans son droit, et sa rivale lui avait fait assez de mal pour qu'elle lui en rendît un peu.
Quant à Isaure, cette soirée avait presque complètement changé ses idées. « Serait-ce vrai, se disait-elle, que la patience et la douceur eussent une si grande puissance? »
Puis elle se remettait dans l'esprit les raisonnements de l'abbé Forlin, elle se souvenait de l'appel qu'il avait fait à ses propres sentiments, de l'aveu qu'elle avait fait elle-même de l'empire qu'eût exercé sur elle l'absence de toute récrimination et de toute plainte, et elle se laissa aller à la pansée que Chambel se repentait, que Chambel revenait, et, pour la première fois depuis longtemps, elle se trouva sans force pour chercher des motifs mauvais à la conduite de Pierre , et se donner à elle-même des laisons contre son bonheur.
Voilà où en étaient les choses lorsque Chambel et sa femme se séparèrent, et il nous reste maintenant à raconter ce qui advint de cette découverte de ces nouveaux sentiments, et ce qui amena plus rapidement qu'on n'eût dû le supposer la conclusion de celle histoire.
Dès que Chambel fut seul, il reprit la lecture de cette lellre qu'il avait à peine parcourue, et se délecta dans cette chaste confidence d'un amour dont il était l'objet et qui s'ignorait lui même ; il s'exalta de cet amour, il se remit en présence cette belle tète calme et pure, et se rappela ses langueurs si tristes, ses regards éperdus, ses amers sourires ; il fit si bien que quelques heures après il en élait éperdument amoureux, et qu'il lui écrivait une letlie de poêle, une lettre d'homme de lettres, une lettre du i-oman qu'il avait fait en lui-même, une letlre qui commençait par ces mois :
« Vous m'aimez, Marguerite, je le sais, j'ai surpris la confidence » que vous en avez faite à l'abbé Fortin.
» Vous m'aimez, et je vous aimais.
» El cependant, jamais je n'ai osé me l'avouer à moi-même. Je )) repoussais comme une folie le trouble de mon cœur à votre » aspect.
» Qui pourrait se laisser aller à l'amour qu'il épiouverait pour » un ange du ciel qui passerait devant ses yeux en tiaversant l'es- » pace ! Il garderait celle sainte apparition comme un pieux souve- » nir, mais il n'oserait se dire qu'il l'aime.
i> Mais vous êtes descendue jusqu'à moi ; je serai digne de mon- » ter jusqu'à vous... «
La lettre continuait ainsi avec une abondance infinie de phrases creuses , de sentiments où Chambel avait essayé d'imiter la chaste mysticité de la passion de Marguerite. Il ne demandait rien que de maintenir cet amour dans un échange de confidences toujours pures, el pour cela la maison où elle allait bienlôt habiter lui laisserait la liberté de son âme et de sa correspondance.
Celait enfin, en tout point, une lellre ridicule , mais qui pouvait être d'un effet bien pernicieux sur un esprit aussi inexpérimenté que celui de Marguerite, sur une àme aussi disposée à l'amour enthousiaste que la sienne.
Pour ne mettre personne dans son secret, Chambel alla dès le matin porter lui môme sa lettre à la maison des dames de... où se trouvait Margueiite. Il lut à peine introduit derrière la petite porte à judas, qui oiivie sur l'allée qui conduisait à la maison, que le regard dont l'examina la portière, qui portait une sorte d'uniforme religieux, quoiqu'elle n'appartint pas a la congrégaiion, fil douter Chambel que son message pût arriver à son adresse. Cependant il avait présenté sa lettre, en disant :
— Pour mademoiselle Marguerite.
La portière a\ait pris la letlre, avait regardé l'écriture, le papier satine, senti le parfum de la missive, el après avoir considéré d'une façon étonnée le beau jeune homme qui se présentait, elle avait dit sèchement ;
— De quelle pnri? ,,,,,.
— Do lapait ri.; l'abbé Forlin, avait répondu Chambel, s imaginant avoir couvert son message d'un nom qui devait lui ouvrir les portes d'une maison religieuses.
— C'est bien, dit la concierge, cette lettre sera remise a qui de droit. . . , . j
La pieuse servante, qui ne devait pas mentir, maclia si sourdement les derniers mots de sa pluase que Cbambel crut avoir compU'ti'iiient réussi et se relira li iompliaut.
Puis après celle expédilion, il rentra chez loi disposé à être cliarmanl avec Isauie. .
Mais au moment de mouler chez lui, un billet qui 1 avertissait qn'oii l'altendait chez madame de Morencv lui fut secrèlement remis et cependant Chambel n'y alla pas, il ne voulut point laisser pi-^er la malinée sans revoir sa femme, et il se fit annoncer
lllrZ l'Ile. , . .
l'n moment avant, Isnure était triste et se demandait si ce qui s'élait passé la veille n'était point un rêve. Mais elle avait épie le rcloor de Chambel ; car elle savait qu'on élait venu plusieurs fois le ilemander de chez mailame de Morency, et elle s'attendait a le voir sf rendre immé.liali'inent à cet ordre ou à celle prière. Mais lorsqu'elle vit et cnlmdil qu'il venait tout droit près d'elle, Isaure si> SL-nlit joyeuse, fière, confiante, et lorsque Cbamb'd cuira dans sachamlùe, elle lui tendit la main avec une effusion charmante en lui disant :
— Merci, mon ami, merci.
Pierre l'embrassa, et se dit avec une non moins vive elliision de conli'iilemenl de soi :
« Pauvre niais que J'élais, de m'imposer des scènes odieuses, des craintes peipé:uelle's, pour vouloir conserver une liaison sous los yeux même de ma femme. Eh, iium Dieu! il n'y a qu'à savoir s'arranger; il n'y a qu'à placer son amour tout à fait en dehors de ses relations, et l'on a à la fois le bonheur du cœur et le repos du ménage. « , .,
Ravi de lui-même, Chambel fut très aimable pour sa femme; it déieuua avec elle dans sa chambre, el, tandis qu'elle mettait à le ii'ienir une coquetterie empressée, triomphante, il meUait à demeurer un empressement ravi.
K'élail-il pas le plus heureux mortel de la terre? adore de tons côlés, impatiemment alleudu. ardemment relenn, et sans doute lu et relu au milieu des plus délirantes émotions? la tète en tournait à ce pauvre Chambel, il rayonnait, et Isaure prenait tout cela pour elle ; elle bénissait l'abbé Forlin, elle eût voulu le remercier à deux genoux de ses bons conseils qui avaient opéré un si magnifique piodise. Elle était heureuse enfin.
Cependant il parait que l'impalience de madame de Morency, avertie de la rentrée de Chambel, élait arrivée à un degré d'exaspéralion qui ne connaissait plus de bornes.
En elTel, on vint avertir Chambel que M. Jules Tattendait dans son cabinet. Chambel s'y rendit d'.issez mauvaise humeur ; mais il paraît que la leçon avait été bien faite au neveu, car ce fut d'un ton presque épouvanté qu'il dit à Chambel :
— Monsieur, ma tante désire vous parler; je ne sais ce qu'elle a, mais il doit se passer quelque chose de fort extraordinaire, car elle a eu de violentes attaques nerveuses, et madame Ansier ellemême me parait on no peut plus alarmée.
Il n'y avait pas moyen de résister, et Chambel passa jusque dans la chambre de sa femme pour lui dire qu'il allait rentrer à Pinslant
même. „ . i . i
Celle sortie rendit à Isaure toutes ses appréhensions maigre la précaution de son mari, car elle ne doutait pas qu'il ne se rendit près de madame de Morency. A ce moment il se passa une pelile scène que la descriplion de la localilé que nous avons donnée expliquera au lecieur. Chambel, en sortant de son cabinet pour aller chez sa femme, avait traversé le salon où Jules l'avait suivi el où il s'était arrêté. De son côté, Isaure avait quitté sa chambre en suivant son mari pour examiner de (piel air il soilail, de façon q^u'elle se trouva en face de Jules, pi ndant que son mari élait déjà à la porte du salon. Jules salua nuulame Chambel d'un air glacé, et lui dit tout bas : — La lettre de mademoiselle Marguerite, madame?
— Je l'ai, depuis deux jours, remise moi-même à M. l'abbé Fortin.
— Dois-je le croire? — Celait chez M. iNorlon , demaudez-Uii, dit Isaure d'un air tout aussi froid que l'air de Jules.
Chambel se retourna, et voyant la figure hautaine et impassibl de sa femme, il se dit : « Voilà un petit jeune homme qne je n'aurai pas besoin de mettre à la raison, on vient de lui donner son congé. » Ils sortirent ensemble, el le visage peiné el colère de Jules convainquit le mari de la justesse de sa supposition. En eoii-équence, lorsque Chambel arriva chez madame de Morency, il élait dans l'ivresse d'un homme qui se croit assuré de tout, dont toutes les positions sont sauvées, et qui se sent assez fort pour tout braver. An monii'ul de l'entrée de Cliamlnd, li mise en scène des personnages était à peu piès la même que celle du jour de la première explication relative à la visite d'Isaure chez M. Chambel. Madame de Morency, \iolemment nuitée, debout au milieu de son salon ;
MAnr.tîERtTË.
madame Ansier, assise dans un coin, avec iitifl majesfé aigre et me-
naçante; seulement Chambel, qui re jonr-là s'était présente paie et éperdu, entra à ce moment la tète haute et l'air décide. — E'i vérité, monsieur, lui dit madame de Morency, je vous dois mille remerciements de vos attentions. Je n'ai pas eu l'honneur de vous voir hier soir, et ce malin, lorsque je vous prie de venii-, vous ne daii'nez pas vous déranger. — Pardon, madame, des affaires indispensables... — Celle de conduire madame Chambel an spectacle, et de faire (ie votre loce un nid de tourtereaux aux yeux du puldic. — Madame', fit Chambel d'un air superbe. — Je vous préviens, monsieur, que vous avez paru fort riilicule. — Je ne sache pas, madame, dit Chambel d'un Ion solennel, qu'un mariel une femme qui paraissent en bonne intelligence soient une chose ridicule. — Alors la comédie a été bien jouée, car tout le monde en a été touché. — C'est que peut-être ce n'élait pas une comédie.
A cette foudroyante parole, madame Ansier et madame de Morency se regardèrent avec une stiipéfaclion inouïe; il y eut un moment (ie silence, puis madame Ansier se leva, et, venant à madame de Morency, elle lui prit les mains el lui dit en pleurant : — Je vous l'avais prédit, ma pauvre enfant; vous êtes trop noble et trop loyale pour lutter avec une fernme de l'espèce de madame Chaml,e|. — Madame Chambel est une femme honorable, madame, >ecria vivement Chambel, qui ce jonr-là mesurait à leur juste valeur les grands airs de madame Ansier.
Ceci dépassa de beaucoup tout ce qu'attendait madame de Morencv, qui repartit d'un ton furieux : — Est-ce à surprendre et a sonstVairc des lettres, quelle est devenue tout à coup si honorable .'
Ma chère, ma chère, dit madame Ansier, cela devait êlre ainsi,
cette méchante femme triomphe. Eh mon Dieu ! après l'avoir amenée à se faire épouser, croyez-vous qu'elle ne le poussera pas a faire plus mal encore? — Madame Chambel, madame, reprit Pierre, ne m'a donné ni bons ni mauvais conseils; elle s'est résignée; cl si sa douleur a éclaté dans les premiers moments, ce n'est pas moi, ce n'est personne de nous qui pni^se se montrer sévère à cet égard. Mais j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit, madame, et plus encore pour'vous que pour moi, j'ai pensé que nous devion.s... C.ianibel s'embarrassait dans sa phrase, tant le regard que madame de Morency attachait sur lui était fier et irrité. — Vous avez ele bien long à comprendre, monsieur, lui dit-elle, que j'étais houleuse d'une erreur où mon honneur a été compromis, — Je m'estime heureux de l'avoir compris, si tard que ce soil, dit Chambel, pique d'être si bien accueilli selon ses projets. — Pourvu que ce ne soit pa-; as^ez tard pour que j'aie à vous maudire , dit madame de Morency qui pleurait de rage au milieu de sa dignité. — Avez-vous enfin cette lettre? — Je l'ai lue, dit Chambel, et elle n'a rien qui puisse vous comprometire. — C'est ce dont je jugerai mieux que
vous, quand vous me l'aurez remise.
Chambel prit un srand air de vertu, el repailit : — Celle lettre ne m'apparlienl pas". — Mais madame Chambel l'a lue, mais vous l'avez lue et c'est moi qu'elle accuse, el je ne pourrais la lire!... Vous devenez par trop sûr de vous-même. — Celle lettre madame, fit Chambel qui se mil à parodier les paroles que sa femme lui avait dites a ce sujet, celle leltre renferme des secrets qui n'appartiennent qu'à mademoiselle Marguerite, et... — Et a monsnur el madame Chambel, dit madame de Morency avec colère. >oulez-vous me remettre cette leltre? — Non, madame. — Eb ! vous voyez bien qu'il ne l'a pas, qu'il n'a pas osé la prendre ! dit madame Ansier. — J'ai fait ce que je devais, dit Chambel. Je ne puis m ne dois vous la livrer. „, . , . , • ■ j
Madame de Morency regarda Chambel, et, sans lui repondre, elle lui montra la porte d'mi seste impérieux ; et Chambel salua et sortit. Un moment après, Jule^s frappa, el croyant sans .loute annoncer une bonne nouvelle à madame do Moreiuy, il lui dit ; — Madame Chambel a remis, il y a doux jours, la lellre de Marguerile ;i l'ablié Forlin. et cela chez M, Norlon. - Depuis d.-ux jours! (Il madame Ansier; M. Chambel n'a donc pu la voir. — Ah! seciia madame de Morency, il y a dans tout ceci quelque horrible machination.
xvni.
Le retour de Chambel chez lui tut un nouveau triomphe pour Isaure, car son mari avait eardé un air de menace et de dédain qu'on sentait aisément s'adresser à ce qu'il avait laisse deri lere lui.
Plusieurs jours se succédèrent sans que rien parut devoir chan- >'er le nouveau bonheur de ce ménage, et I-auie, de plus en plus ravie avait vis-à\i< de Vwrrc cette charinanle coqiiellerie du euMir qui rend si fier celui qui en est l'objet, et qui lui dit ^ans ces-^e : « Vois comme je suis heureuse- d'un peu d'amour que tu me donnes !» , .. i , i
Cependant Chambel sortait souvent , demeurait longtemps absent et lorsqu'il rentrait, il rapportait toujours une certaine inquietu.le à laquelle Isaure avait cru trouver une excellente raison.
File no doutait pas que madame de Morency , furieuse d avoir
MARGUERITE
dit! si vite cl si compîéloment ahandonnde, ne stiscilàl à Chambel (les tracasseries près de M. Norton,et que l'abhd ne fût plus le prolocteiir enthousiaste de son mari. Elle s'expliquait le silence de Pierre à l'égard de ses inquiétudes par une délicatesse qui ne voulait pas découvrir ce que pouvait coûter à sa cariière le saciifice qu'il avait fait, et c'était de la part d'Isaure une reconnaissance de plus pour son mari. Isaure se trompait également sur les dispositions de M. Norton et sur la cause des inquiétudes de Chambel.
EnelTet, voici ce qui s'était passé le lendemain de cette rupture, qui, à vrai dire, n'avait été si facile et si rapide que par la bonne volonté des deux parties. Madame de Moiency était accoutumée à des intrigues pins calmes que celle où elle était si imprudcnunent engagée , et les rivales de l'espèce de madame Chambel lui donnaient des insomnies qui altéraient la fraîcheur de son teint arrivé a ce dernier degré de conservation qu'un rien peut détruire à tout j.imais. Elle n'avait donc pas hésité à prendre au bond la première parole de Chambel pour amener cette rupture néces^aire à sabeauté.
Mais en femme prudente , elle ne voulait pas cependant laisser dans les mains de personne un acte d'accusation dont on pourrai! se servir plus tard. Elle se perdait dans la contradiction des paroles dites par Chambel, et des paroles d'Isaure rapportées par Jules.
Chambel prétendait avoir lu la lettre, et, au dire d'Isaure, la lettre avait été remise à l'abbé Fortin bien avant que Pierre ne fût averti par madame Ansier de son existence. Il y avait un moyen facile de savoir lequel des deux avait menti : c'était de s'informer du fait près de l'abbé Norton ; et comme la dernière négociation de madame Ansier, qui devait amener la remise de la lettre, n'avait pas eu le succès promis, madame de Morency se décidai allerchez i'ahbé Norton, en vertu de ce principe : « Personne ne fait si bien ses ,1 flaires que soi-même. »
Ce fut de la même façon que nous avons vu M. Norton recevoir l'abbé P'ortin et madame Chambel , qu'il reçut madame de Morency. Lorsque son tour arriva, elle fut introduite.
Rieg ne pouvait porter atteinte à la règle que cet homme avait arrêtée. Que ce fût un importun ou un homme d'une haute valeur, que ce fût un de ces fous qui ont toujours dans leur poche des projets qui doivent régénérer la société ou un cœur désolé qui venait lui demander appui, M. Norton les accueillait toujoins à leur rang d'inscription ; il appelait cela de l'égalilé évangéliquc.
Madame de Morency le savait ; mais elle s'était imaginé qu'en faisant passer à M. Norton un mot qui lui disait combien sa démarche était urgente, il se départirait en sa faveur de son inflexible régularité. L'abbé lui fit répondre qu'elle entrerait à son tour.
L'antichambre, ce jour-là, était remplie, et madame de Morency voulut savoir combien de gens devaient la devancer; elle se lit donner la liste des personnes inscrites. Son nom était le dix-seplièuie, et était précédé d'un autre nom de femme : c'était celui de madame de B..., la supéi-ieure de la maison des dames de..., où élait Margueiite. Madame de Morency , sans prévoir précisément ce qu'elle pourrait tirer de cette rencontre inopinée, la considéra comme heureuse, et chercha à se rapprocher de cette dame, ne fût-ce que pour passer moins ennuyeusement le tempsde l'allente. Elle la découvrit dans un coin de l'antichambre, où la religieuse, le chapelet à la main, disait à voix basse ses prières accoutumées.
— Pardon, madame , de vous troubler dans vos pieuses occupations, lui dit madame de Morency : mais je crois avoir l'honneur de parler à madame B..., la supérieure de la maison des dames de...
— C'est moi, madame. — C'est dans votre maison que M. l'abbé Norton a placé une jeune fille nommée Marguerite. — Vous la connaissez ? dit assez froidement la supérieure.
Ceci parut d'un assez bon augure à madame de Morency.
CI Si on accueille si mal les personnes qui connaissent mademoiselle .Marguerite, c'est qu'on n'a pas une passion décidée pour elles. »
Aussi madame de IMorency repi'it-elle d'un ton humilié qui eût pu faiie envie à toute une congrégation:
— Hélas ! madame, je suis madame de Morency, chez qui mademoiselle Marguerite a demeuré près de deux mois.
Ccl hélas! fut compris comme il devait l'être, car la supérieure se rangea pour faire à côté d'elle une place à madame de Morency, et lui dit :
— Je sais, madame, que vous avez bien voulu donner l'hospitalité à cette demoiselle, et cela a dû vous causer bien de l'embarras.
— Ma maison est ouverte aux protégés de M. l'abbé Norton, mais la position de mon mari exige que je reçoive beaucoup de monde, et une jeune fille, sur laquelle, à vrai dire.je n'avais aucune autorité, est dilticile à surveiller, et j'ai dû prier M. Norton de la placer sous une protection plus efficace que la mienne.
Celle phrase donnait ouvertnie à toutes les accusations, s'il y avait lieu d'en faire, et, dans le cas contraire , demeurait comme non avenue. Mais il parait que madame de Morency avait touché juste, car la supérieure lui dit en baissant la voix:
— Auriez-vous eu à vous en plaindre?
Madame de Morency leva les yeux au ciel et dit d'un air mystérieux :
— Je venais parlei' d'elle à .M. Norton. — Je viens pour le même sujet, madame, fit la supéiieure on accompagnant ses paroles d'un
regard tout plein de l'abomination de la désolation. — An i fit madame de Morency, je crains que M. Norton n'ait pas bien placé ses bienfaits. — Je le crains aussi. — C'est triste, fit madame de Morency. — Pardon, madame, reprit madame B..., si je vous adresse cette question, mais je crois que vous en savez autriut que moi ; ne receviez-vons pas chez vous un M. Pierre Chambel?
Cenom fit tressaillir madame de Morency; elle se dem.mda comment il avait pu arriver jusque dans la maison sainte, et eut un moment de véritable frayeur. Cependant elle se rappela les précautions savantes par lesquelles elle était d'abord pai-venue à diriger sur Marguerite les soupçons d'Isaure. D'autres qu'elle avaieni pu être pris à ce manège sans avoir été détrompés comme madame Chambel l'avait été, et avaient pu en dire quelque chose.
Madame de Morency répondit d'un ton d'intelligence :
— Oui, madame, je le recevais; c'est un des collaborateurs les plus actifs de notre journal ; c'est un protégé de l'abbé Norton. — En ce cas, M. Norton est bien indignement récompensé de ses bontés. Imaginez-vous que ce M. Chambel a eu l'audace d'écrire à celle demoiselle, et ce qu'il y a de plus extraordinaire , c'est que l'abbé Fortin, un ecclésiastique, est, à ce qu'il parait, le confident de ces amours.
.Mme de Morency ne comprenait pas très bien; Chambel amoureux de Marguerite ne lui était jamais venu à la pensée, et M. Fortin, confident de cet amour, étad pour elle une chose tout <à lait inouïe d'après ce qu'elle savait. Elle regarda la supérieure, comme pour s'assurer de ce qu'elle venait de diie , et celle-ci reprit : — Tant d'audace et de perversité vous étonne, madame? — En vcriié oui, madame, et j'avoue que vous me surprenez étrangement. — Mais ne veniez-vous pas vous plaindre de .Mlle .Marguerite à labbé Norton? — Sans doute, dit Mme de Morency qui ne savait pas trop sur quel terrain elle marchait, mais qniconipienait, au Ion de confiance de la supérieure, qu'elle devait se trouver en dehors de ses soupçons; maisil s'agitd antre chose. — Vraiment! mais cette jeune fille est donc tout à fait perdi.e?
Mme de Mor£ncy risqua une petite confidence pour en gagner une grande et surtout pour s'éclairer, cl elle dit en hésitant ; — Je dois croire... je crains que cette demoiselle n'ait indignement calomnié une femme qui est au-dessus de pareils soupçons, mais...
— Ah! r.l ia supérieure , vijus m'expliquez une partie de la lettre de .M. Chambel qui dit à .Mlle Margueiite qu'elle s'est trompée eu le croyant épris d'une femme indigne de lui être comparée.
.Mme de Morency serra les mains comme si elle eût tenu Chambel et Marguerite en position d'être étraugiés, et la supcideure continua : — Une femme dont les coquetteries l'avaient cent lois l'ait rougir lui-même. — Le misérable!... murmura Mme de Morency.
— Si cette femme est votre amie, madame, reprit la supérieiu'c, je comprends votre indignation, mais il ne faudiait pas lui révéler la manière dont on parle d'elle ; car, quoique je sois en dehors des passions du monde , je ne pense pas qu'on puisse traiter quelqu'un d'une manière plus méprisante.
La colère, la rage qu'éprouvait Mme do Morency l'occupaient si violemment qu'elle avait tout à fait oublié dans quel but elle s'était rapprochée de MmeB..., qui continuait ses doléances stn- la perversité de la protégée de l'abbé Norton. Enfin, une pensée de vengeance peiça à travers les fureurs intérieures de Mme de Morency, et elle y procéda avec assez de sang-froid. — Vous avez surplis cette leltrCj madame? — J'ai lu celte lettre, comme c'était mou devoir, dit la supérieure d'un Ion digne; et comme cette demoiselle n'appartient pas à la maison, je venais la communiquer à M. Vabhé Norton, pour qu'il avise à faire cesser ce scandale. Mais je crains de ne pouvoir attendre jusqu'à l'heure où il pourra me recevoir; car j'ai des devoirs sacrés à remplir vis-à-vis des jeunes âmes qui ne doivent pas souffrir pour celles qui font mal. — Hélas ! madame, fit Mme de .Morency, ce sera demain comme aujourd'hui, et M. l'abbé Norton est maliieureusemerit trop occupé des grands intérêts de la religion pour avoir le droit de faii'e passer les nôtres avant ceux-là. — Aussi, madame, dit la supérieure , suis-je à peu piès décidée, si dans une heure M. l'abbé Norton n'a pu me recevoir, de rentrer chez moi et de Inienvoyer cette lettre, en lui expliquant moi-même le but de ma visite — H y a plus de dix personnes d'inscrites encore avant nous, madame, et je crois que, si vous ne pouvez dépasser cette heure, il est inutile d'attendre plus longtemps. Mais vous pourriez faire ici ce que vous ferez chez vous; vous pouvez écrire un mot et mcttie la lettre sous enveloppe; je la remettrai moi-même à M. l'abbé, car il faut absolument que je lui parle. — Seriez-vous assez bonne pour cela, madame? lit la supérieure en se levant pour écrire. — Je suis toutà vos ordres, dit Mme de Morency, à moins que vous ne préfériez que je lui dise de vive voix le sujet de votre visite. —Je vous serai fort obligée de vouloir bien vous en charger, mais il est nécessaire que j'écrive.
La supérieure fit comme elle disait; mais, au grand déplaisir de Mme de Morency , elle suivit trop exactement ses avis, et mit son billet et la lettre de Marguerite sous une enveloppe qu'elle cacheta avec soin, et la remit à Mme de Morency. Ceci s'était fait devant dix personnes, de façon qu'il n'y avait pas moyen de rompre le ca-
MARGUERITE
chet une fois ),i .npérienrc .orlie, et de prendre connaissance de vous èlre désagréables, et comme ami de M. de Morency, j'ai cru cel(Ji„lan,e lettre qui l^ùlait l.s;loi..s de M.ne de Mo,.ncy à Ir^- àe^^^;,Z^'Xcci^>^ circonstance, se lut, complètement ré-
vêlé à qui eût pu supposer qu'il avait des confidences pour ceux qui le scivaienl. Cet himinii' , quand on le comprenait , laissait taire ce qui pouvait lui être utile et le payait généreusement, mais jamais il litre de service convenu , et toujours il s'était gardé le droit de dire : « Je n'ai été pour rien dans ce que vous avez fait. » Madame de Morency le savait, et elle ne se sentait ni l'envie ni le pouvoir d'arracher ce masque à l'abbé Noilon; il lui suffisait qu'à son tour il voulût bien la comprendre et la servir.
Elle accepta donc la réponse de M. Norton pour bonne, et reprit avec as^tz de calme :« Lh bien! monsieur, celle accusalion que
vous avez cru démêler
vers sa grossière enVeloppe. Dix fois elle fut tentée de sortir a son tour pour faire celte lecture ; mais la supérieure avait dit au valet de chambre, ou plutôt à l'huissier de l'abbé Norton : — \ous direz à M. Norion que je n'ai pas eu le temps d'attendre, et que j ai chargé Mme de Morency de lui remettre ce que je lui apportais.
Etait-ce précaution, éiait-ce régularilé? Celait régulante proDablement- mais ces petites circonstances mettaient un frein aux btulautes curiosités de Mme de Morency, et il lui lallut attendre deux heures avec ce tison dans les mains— Mais ces deux heures donnèrent à Mme deMorency le temps de réfléchir et de se fane un plan de conduite vis-à-vis de l'abbé Norion, plan de conduile devenu hien plus hostile , grâce aux nouvelles armes qu'elle s'était procurées, et dont elle se jura bien de ne pas se dessaisir, en se disant que la soustraction de Mme Chambel autorisait la sienne, connue si elle était femme à ne pas se passer d'une pareille excuse, dans le cas où elle lui aurait manqurT Mais on aime soa"!^ à se tromper coîntne on trompe les autres , et celte raison n'avait même pas permis de naître aux prétendus scrupules que Mme de Morency voulait bien se supposer.
Enfin , ce fut son tour d'être introduite, et l'huissier de M. Norton, car cet homme n'avait pas d'autre emploi que celui des huissiers de ministère, quoiqu'il n'en eût ni la chaîne ni le titre, et l'huissier de M. Norton, dis-je, en annonçant Mme de Morency, répéta lextuellenient la phrase que lui avait dite la supéiieiire.
Mme de Morency se trouvait donc dans l'obligation de remettre la îettre; mais elle l'avait prudemment mise dans sa poche, pour ne l'en tirer qu'au besoin.
M. Norton accueillit Mme de Morency avec une sorte de bonne grâce qui lui était particulière. En ce cas, il offiail un siège et pinçait ses lèvres en sourire. — Pour procéder par ordre, commec'est mon habitude, madame, veuillez d'abord me dire le motif de la visite de madame la
supérieure des dames des Veuillez me remettre sa lettre et puis
nous passerons à ce qui vous concerne. — Peut-être comprendiezvous mieux le but de la visite de Mme B... lors(iue vous connaîtrez le motif de la mienne, dit Mme de Morency fioidement.
L'abbé Norton jela sur elle un regard pareil à celui d'un juge qui s'apprête à décider du sort d'un accusé et repartit sèchement : — Parlez, madame — Est-il vrai, monsieur, qu'il y a trois jours, une lettre de Mlle Marguerite ait été remise en votre présence à M. l'abbé Forlin par MmeChainber?— C'est vrai, madame.— Vouf savez ce que contenait cette lettre, monsieur? — Elle ne m'était point adressée et je ne l'ai pas lue. —Elle contenait une accusation infâme contre moi. — Cela se peut, madame, mais je l'ignore. — Cependant l'avis que vous m'avez fait donner par Mme Ansier, prouve que vous connaissiez cette accusation. —J'ai cru démêler, dans les paroles de Mme Chambel, des suppositions qui pouvaient
Elle était fraîche, elle éuil leste, elle était rayonnante, elle était jeune
à travers les plaintes de madame Chambel, elle est neltcmenl posée dans la lettre de mademoiselle Marguerilcà M. l'abbé Forlin.
— Cela se peut, madame, reprit encore M.
Norton sans paraître ému de ce qu'il entendait. — Eh bien ! monsieur, lui dit madame de Morency avec un emportement mal contenu , je viens vous prier de faire cesser ce scandale. — Par quel moyen y poiiiraije par\ènir'? — M.
Chambel , monsieur , vous doit tout ce (ju'il est; mademoiselle Marguerite est dans voire complète dépendance.
Les moyens me semblent très faciles, si vous voulez les voir, — Madame, j'ai repoussé de tout mon pouvoir les confidences de madame Cliiiuibel, et, si plus prudent que je ne l'ai été, j'avais gardé pour moi mes suppositions et mes doutes, je serais resté étranger à une affaire où je n'entends parler que de lettres surprises et d'accusations que personne n'a vues. Ce que je n'ai pas fait, madame, je veux le faire; il ne convient ni à mon caraclèie, ni à mes habiludes, de me mêler de choses dont l,i marche me semble peu honorable pour tout le monde. Je ne blâme ni n'accuse personne ; mais je ne puis rien en de telles discussions. — A cecnmptedonc dit Mme de Morency indignée, vousm'aurez demandé l'hospitalité pour Mlle Marsueri'te, et vous tiwivcz bon que, pour m en récompenser, elle m'ait indignement calomniée. — \ousa-l-elle calomniée? fit l'abbé Norton. . - i. , i •
Ceci fut dit d'un ton si double, si étrange, si particulier a 1 at.l>e Norton que Mme de Morency ne sut s'il voulait lui dire : « >ous savez bien qu'elle ne vous a pas calomniée. -
Ou bien si c'éiait une simple question. Mme de Morency garda un moment le silence, puis ell.' reprit : « Du reste, Mlle Marguerite a , ce me semble , assez affaire à se défendre de 1 amour de M. Chambel, pour ne pas l'attribuera d'autres. —C'a ele l'idée de Mme Chamhel, dil l'abbé Norion fort surpris en lui même, mais toujours impassible. En ce cas. elle a devinéjusie. car M Chambel est en correspondance avec Ml e Marguerite. - \raimenl ! dit l'abbé Norton, je l'ignorais complètement, comme j'ignore ce que contient la lettre de l'abbé Fortin. — Eh bien ! monsieur, je vous
MARGUERITE
1 apprends et c'est ce que Mme la supérieure de... m'avait diargée de vous dire. — En vous rcniellaut, pour moi, une lellre de Marguerite, peut-êlre.— Non, monsieur, une lettre de M.Cliambei luin;ome à celle demoiselle. — Lettre qu'elle n'a pas reçue, par conse(pient. d'après la règle de la maison. Eu ce cas, le mal n'est pas grand. M. Chambel est un étourdi.. . — M. Chamhel est un infâme monsieur! s'écria Mme de Morency avec violence. — Je comprends qu'il manque à ses devoirs de mari en aimant une autre lenime que la sienne, dit M. Norlon|; mais M. Chambel est bienjeune...
Mme de Morency se tordait de colère et de désespoir en écoutant ces paroles. — En ce cas, monsieur , leprit-elle les dents serrées, je ci'ois de mon devoir de prévenir Mme Chambel de l'inconduile de son mari. — Vous pouvez le faire mieux que personne, fit M. Norlon.
Mme de Morency se leva tout à coup, et dit à l'abbé Norton en le regardant lièrement:
— Vous m'avez trop bien comprise, monsieur, pour qu'à mon tour je ne vous devine pas ; puisque c'est en vain que je me suis adressée à vous, je vous préviens que 'je me chargerai seule du soin de ma défense.
A ces mots, elle se dirigea rapidement vers la porte et disparut, pendant que l'abbé Norton marchait gravement vers elle eu disant : « Madame...
madame... vous oubliez la lettre de Mme la supérieure. »
Non, écries, elle ne l'avait pas oubliée; et c'est parce qu'elle s'en était souvenue à temps qu'elle s'était ménagé cette sortie tragique, qui laissa l'abbé Nojton dans le doute de ce qu'elle eiit fait si elle n'eût pas été emportée par sa douleur et sa colère. Une lois seule dans sa voiluie, Mme de Morency lut enfin celle fameuse missive, commençant ainsi: « Vous m'aimez, Margwerite, je le sais, j'ai bur pris la confidence que vous en avez faile à l'abbé Forlin.
Vous m'aimiez, et je vous aimais, et cependant jamais je n'ai osé me l'avouer à moimême , etc. , et c. »
Donc Chambel avaitlu la fameuse lellre.
Mais celte fameuse lettre avait été remise depuistroisjours àl'ab-
béForlin.il connaissait donc cet amour lorsqu'il faisait encore de la passion vis-à-vis de .Mme de Morency, car celle-ci ne supposait pas un moment qu'Isaure eiit fait une pareille confidence à son mari, et 1 idée que Mme Chambel avait pu garder une copie de cette lellre ne pouvait lui venir à l'esprit. C'était assez pour irriter Mme de Morency; mais lorsqu'elle arriva aux phrases où il était question d elle, sans cependant qu'elle y fût nommée, Mme de Morencv faillit sulloquer de rage. Rien n'égalait le Ion de dédain poétique et faquin avec lequel M. Chambel se disculpait d'un amour impossible, miniaginable, ridicule; il y avait rnikule. Voilà de ces circonstances où les femmes maudissent leurs bonnets et leurs jupes, et voudraient porter belles cl éperons, pour aller souftleler cl tuer l'insolent qui les traite ainsi. 11 ne faut donc pas s'étonner qu'en pareille occasion elles se montrent si méchantes , surtout lorsque, dans une occurrence comme celle-ci, elles ne peuvent armer ni frère ni mari pour leur cause.
Une seule pensée resta debout dans le cœur de Mme de Morency: la vengeance • vengeance contre M Chainlel, vengeaiae coiilic Mme Chambel, vengeance contre Marguerile et contre l'abbé Norton lui-même. Il fallait les frapper tous à la fois et du même coup. Mais quand la combinaison ruinait les uns, elle épargnait les autres.
Enfin, après de longues réflexions, des désespoirs successifs, des menaces incessanles, elle trouva le fil qui devait la conduire dans ce ténébreux complot où elle n'admit pas môme sa chère Mme Ansier, pauvi-c femme aux gages de l'abbé Norton, et qui voulait bien aider le mal de tout son pouvoir , à condition qu'il ne lui en coûterait pas le moindre risque. Maintenant disons comment Mme de Morency piocéda à celle terrible exécution. Elle rentra chez elle et fit fermer sa porte à tout le monde. Puis elle s'enferma deux longues heures avec sa femme de chambre , pendant que le cocher trossait la voiture de cérémonie. Puis au bout de deux heures elle reparut dans son salon où .Mme Ansier l'attendait avec Jules.
Ils furent tous deux éblouis, jamaisplus coquelle parure n'avait rehaussé la beauté de Mme de Morency. A trente-huit ans (\\me Chambel avait seule le droit de lui en donner quarante-cinq), Mme de .Morency passait encore pour très belle ; ce jour-là elle était éblouissante; elle était fraîche, elle était lesle, elle était rayonnante, alleétait jeune.
Jules et Mme Ansier se récrièrent à sou aspect. Celle admiration ajouta à la beauté de Mme de Moi'ency l'éclat de la confiance.
Elle traversa l'apidement le salon, et, sans répondreauxqueslions inquiètes de Mme Ansier qui la suivait avec un élonnement alarmé, elle gagna sa voiture ; et ce ne fut que lorsqu'elle fut à une certaine distance de chez elle qu'elle fit arrêter, et dit à son valet de pied :
— Chez le duc de
11 lui a doiiD
lernière aumône...
Qu'on nous permetlc de ne pas i-aconter la visite de madame de Morency à M.
le duc de V ;' nous
allons seulement en faire connaître les résultats, et ces résultais l'expliqueront beaucoup mieux que nous ne pouvons et que nous no vouions le faire.
ti Dans ce récit, où nous avons essayé de tracer quelques caractères existants, nous ne voulons pas faire entrer des scènes à la façon de celles des Liaisons dangereuses. Le but que nous nous proposons n'en a pas besoin.
Nous allons donc franchir sur-le-champ un intervalle de quelques jours, et nous reporterons la scène chez madame Chambel.
La rupture entre Chambel et madame de Morency était manifeste, mais chaque jour cependant les inquiéludes de" Pierre semblaient devenir plus vives; il chcichail à pénétrer jusqu'à Mai'guclile sans y parvenir, et se désolait de son impuissance. Quant à Isaure, elle coiitiiuiait à donner à celle tristesse le motif que nous avons dit, et ne voulant pas en laisser plus longtemps le poids à son mari seul, elle se décida à aborder un sujet qui touchait de si
MAUGUEUITE.
près aux violantes discussions qui avaicut otii sur le point de les séparer compliUenient : , , ,,, , .,
-Pierre, lui dit-elle un jour, si quelque malvcillanee voiilai éliranlef ou miner votre position près de l'alibé Norton il ne laui point vous en faire un cli.i^rin. Ma f,.rtiino, uni est la vôtre, nous nerniellra tonioins de vivre lionoraWemcnt, alors même qu il tauilrait réformer uu peu du luxe que voire active collaboration a un journal important vous avait permis d introduire dans nos liain-
On' est foit bien quand on n'a besoin de personne; et si , aux yniN .le niieloues-uns, vous paraissez vous arièlcr dans votre carliiTO ce sera pour la reprendre plus brillante, plus haute, et dans (l,s œuvres plus éludiées, pbis durables que celle polémique jouriialièi-eoii les meilleurs esprits s'épuisent sans laisser nen d aclieve et de complet. ,. ,, , , ...
\ ces l)onnes paroles, Cliambel répondit qii'Isaure s alarmait a toi'l snr «a position; que jamais ses rapports avec l'abbe Norton n'avaient été plus excellents, et que, s'il paraissait triste et inquiet, c'est qu'il était soiinVant et que sa santé s'alicrait
Celle réponse affligea Isaure. Il y a tant de dinerence entre le chagrin qui rend malade cl la maladie qui rend triste, qu Isaure ne piiuvail s'y tromper. .
« Aimail-il donc cette femme à ce point, se disail-elle, que celte rnplure lui fasse une peine si aclive? Toujours distrait , toiiionrs préoccupé, il est rarement avec moi, même loisqu il me parle : il est donc avec elle dans sa pensée »
Celte supposition allristait Isaure a son lour. ^
Vu eflet le droit de l'épouse était satisfait, mais le cœur n avait rien obtenu. Pierre ne l'onlrageait plus, ne la bravail plus , mais il avait laissé son amour à la femme qu'il avait (iiiillee. Il arrive souvent alors que l'on regrette des torts au fond desquels on croit voir encore une espérance. , ,. . ,11,
Huit jours avant I.^anre n'était que trahie; a ce momei^t.elle commençait à sentir qu'elle n'éiait plus aimée.
D'ailleurs savait-elle comment celle ruplure avait ele amenée f
Les conseils de l'abbé Forlin, les remonirances de H. Norlon n en
avaient-elles pas été la cause? ^ .. • 1 im
N'élait-ce pas un sacrifice a des exigences étrangères plutôt
nn'un retour à des sentiments intimes? , . . ., ..
Totiles ces réne\ions qiii détruisaient la joie qu Isaure avait
cpronvéo de son triomphe, et une Iristcs.^e gênée avaient remplace
les cris et les fureurs réciproques dont la maison de Chambel avait
été le tliéàirc. , , „ ,,, ., ,. .
Un «oir Isaure, demeurée seule après son dincr, setait retirée
dan^ sa chambre, se demandant si le bonheur n'est pas, comme
l'honneur, un asile où l'on ne peut plus rentrer des qu ou en est
^'"eu effet à force de raison et de résignation , on peut se tenir pour satisfait de la position qu'on a reconquise ; mais, lorsque a roi celle virt^inilé du cœur, a élc délruilc, le bonheur manque de sa 'véritable essence. C'est un des aliments vides qui rassasient sans nourrir, qui trompent le besoin pendant une heure après lannolle la faim revient plus mordante. ^
Isaure élait toute en proie à ses pensées, plus désespérée de son avenir qu'elle voyait désert que de son passé ou 1 amour avait habile, lorsqu'on lui annonça l'abbé Forliu.
Cette visite fut la bien venue et jela dans son ame une supposition d'espoir Peut-êlre l'abbé Fortin lui ferait-il voir qu'elle ne considéiail pas la vie sous son véritable aspect; il fallait qu Isaure fut bien abattue pour avoir envie de croire à l'apprécialion d'un autre
plnlùt qu'à la sienne.
Mais l'i ■ ' "'
ni a la sienne. . .
iuais l'aspect de l'abbé Fortin détruisit immédiatement ce mouvement d'espoir. M. Forlin était sombre, soucieuif , et il avait sur son visage une sévérité qui ne lui élait pas habituelle.
CepeiKlaut la vue de madame Chambel le frappa aussi, tant son abattement était grand : Isaure lui dit d'un air triste :
— Vous m'aviez promis de venir, et je vous remercie de votre visite, monsieur, aussi bien que des bons conseils que vous m avez
donnés. ,..„,,.!-. .• • -i
-Ilsont porté des fruits bien amers.dit l'abbe Fortin, si j en juge
d'après ce que je Tiiis. . r„ „■
— Non, monsieur, dit Isaure, je u'ai plus a me plaindre. La raison a fait place à l'égarement ; chacun ici est rentre dans le devoir, et il ne me reste plus qu'à espérer... si l'espoir peut m être encore permis. , , , . . . .,
I\I Fortin parut fort étonné de cette douleur résignée, et reprit :
— D'où vient cette tristesse après une si grande victoire ? Isaure licsilaun moment à répondre, mais elle se décida a confier à l'abbé Fortin le vide nouveau de son âme, et elle finit par
"'—Son cœurcst-il donc resté avec celle femme? On, s'il n'est pas resté avec elle, où donc est-il? car il ne m'est pas l'evenn
— Comment! vousncle soupçonnez pas? répondit 1 abbe lorlin d'un air si étonné, qu'lsaiire comprit aussilôt qu'elle devait le savoir. Elle se releva cl une lueur de celle ardeur excessive que M. lorlin
avait eu tant de peine à soumellrc se montra tout à coup dans ses regard». . „ , . .1 g
— Le soupçonner! moi? Cesl donc vrai .. Ou y a-l-il encore; Encore Irompee! Mon Dieu! ce n'est pas possible ! Parlez! par grâce, monsieur, parlez! .
L'abbé Forliu réfléchit, et, après un moment de silence, il reprit :
— Il est temps que la vérité se fasse jour, et peul-elre v,iiil-il mieux que vous la sachiez de moi que du hasard. D'ailleurs, il me faut une explication à moi aussi, une explication franche, et je I attends de vous. ,
— Je ne sais pas mentir, monsieur, reprit Isaure, de tous les vices, le mensonge est le plus hideux et le plus coupable a mes yeux.
— Eh bien! madame, répondez-moi dune Irancheineiit. .\vizvous tenu la parole que vous m'aviez donnée?
— Je le crois, monsieur, repartit Isaure, j'en suis sure, .^ulle plainte ainèrc ne m'est échappée, je n'ai fait entendre aucune recriminalion, je n'ai montré aucune colère.
— Ce n'est pas toiil, madame, dil l'abbé Forlin.
Isaure le regarda sans répondre, comme si elle cherchai', a deviner à quoi il pouvait vouloir faire allusion.
M. Forlin continua en observant madame Chambel :
— Il y avait un secret sur lequel vous m'aviez promis le silence.
— Et ce silence, je l'ai gardé, monsieur, dit Isaure d'un Ion offensé du doulo de l'abbé Forlin.
Je ne vous l'eusse pas promis, qu'en ma qualité de femme qui n'a pas perdu toute releuue, je n'eusse livré a la curiosilede personne les confidences d'un creur (lui croyait ne parler qu a yu''s- C'eût été comme un outrage à la pudeur de celte jeune lille, et j'en suis incapable. ,
Et si vous ne m'estimez pas assez pour en croire mes scrupules, VOUS pouvez facilement imaginer que mon intérèl ne me perniellait pas de me donner une pareille rivale, en averlissanl (pielqu un des senlimenls qu'elle éprouve.
— Pardon, madame, mais il y a en tout ceci quelque chose d inexplicable, dont cependant il faut que j'obtienne la solution, pour savoir si l'homme que je soupçonne est le véiilable.
La laire de Marguerite vous a été remise cachetée >.
— Oui, monsieur. , ...
— Et du moment qu'elle vous a été remise jusqu a celui ou vous me l'avez rendue chez M. Norlon...
— Elle ne m'a pas quillée.
— Vous en êtes sûre?
— Je vous l'affirme sur l'honneur.
— Eh bien! madame, M. Chambel connaît cette lettre.
Isaure poussa un cri, se leva soudainement, eourut a son secrétaire, ouvrit tous les tiroirs, pril tous les papiers, les bouleversa, les tria, les compta, mais ne trouva point la copie qu'elle avait laile de la lellre de Margnerile. ,-,.,,
— Oh! s'écria- t-elle, le malheureux! Descendre jusque-là! .\h. c' Ê S l i II f â ni c !
— Qu'est-ce donc? s'écria M. Forlin qui avait suivi celle recherche d'un regard anxieux. <. ,-i u- 1 ' .
— Que voulez-vous que je vous dise, monsieur.' Lh bien! c est ma faule, sans doute; mais je vous le jure, je l'avais complètement oubliée. . , ,, 1,,
Dans la nuit qui précéda la remise que je vous Us de celle icitre j'en avais, je ne sais pourquoi, fait une copie; celte copie m a été volée... volée, c'est le mol... volée par M. Chauibel... qui s en est vanté sans doute... n'est-ce pas, monsieur, qu il s en est vante, el qu'il a uuligneuieut étalé cet amour d'une innoeenle enlanl aux yeux de sa iiiailresse... aux yeux de tout le mouile?
L'abbé Forlin baissa la Icle et ue répondit pas.
Madame Chambel crut voirdans ce silence une condamnation du mystère qu'elle avait fait de celte copie. .
— Maisje vous jure, monsieur, reprit-elle avec un vei ilable mouvement de douleur, je vous jure que je l'avais oubliée... je vous
''"!.■ Je vous crois, madame, dit l'abbé Forlin... mais le malheur n'en est pas moins grand parce que vous êtes innocente.
— Ou'est-il donc arrivé?... .
— H est inutile que vous le sachiez, madame; ce qui est arrive est irréparable. . ,,
— Irréparable ! monsieur. Pour qui? Pour moi... pour Marguerite... pour M. Chambel? Oh! parlez, monsieur, je vous en prie; vous me faites mourir. „ . ,, j
Une interruption qui, au premier aspect, a 1 air d un de ces incidents romanesques qui viennent loujoiirs a point pour deuoni-r une situation, mais qui était le résnllal d'une maebmaliou liabilement menée, suspeiulil la question de madame Chambel.
Un domeslique entra et remit une lettre à Isaure.
Celle-ci frémit en 1 econnaissaut sur l'adresse 1 écriture de madame de Morency; elle brisa le cachet d'une main tremblante, el, la pâleur sur le front, elle lui les deux lignes suivantes :
« Puisque niadaine Chambel se plait à faire collection de Icllres » Nolées (in cioit lui l'aire olaisir eu lui adressant celle-ci. »
M SRG
Elle regarda; c'était la fameuse lettre de Chambel à Marguerite, conuTiençant par tes mots :
« Vous m'aimez, Marguerite, je. le sais; j'ai surpris la confidence » que vous en avez faite à M. Publié Foi tin. »
Isaure continua cette lecture au milieu de tremblements convulsifs et de sanslnls étouffés; puis, passant la lettre à l'abbé Fortin, elle lui dit amèrement :
— Si j'ai commis quelques fautes, monsieur, j'en suis punie, assez punie pour me croire délivrée de toute obligation envers qui que ce soit.
Oh! maintenant, malheur à tous! malheur à cette femme, et malheur à lui! F.a ruine que je lui avais prédite va venir sans doute; ce sera son châtiment à lui, car il serait insensible à tout autre.
Oh ! mon Dieu, s'écria-l-elle en serrant les poings avec rage, si vous êtes juste, vous le maudirez!
— Ainsi, madame, dit gravement l'abbé Fortin, vous appelez la malédiction du ciel sur la tète de votre mari pour une faute dont vous êtes peut-être la première cause. Vous maudissez, quoique coupable; que feront donc ceux qui souffrent plus que vous quoique innociiits? '
— J'ai été la première cause de tout cela, dites-vous? s'écria Isaure avec violence.
Est-ce parce que j'ai surpris la lettre de mademoiselle Marguerite? Eh! si M. Chambel ne m'avait pas donné de justes motifs de jalousie, je n'aurais jamais pensé à m'occuper des correspondances de celle demoiselle, et tout ce qui est arrivé depuis ne serait pas arrivé.
— Mais elle était innocente de vos soupçons, madame, dit l'abbé Fortin.
— Mais elle n'était pas innocente de son amour , reprit Isaure que la colère emportait encore, et probablement M. Chambel ne s'adresserait pas à son innocente vertu, s'il n'avait pas li-oiivé dans cette innocente correspondance tant d'innocent amour.
Isaure s'était retrouvée tout entière.
A ce rnot, répété avec affectation, sa voix, son geste, son sourire avaient ajouté un degré d'insolence qui fit naître dans le cœur de M.Foj-tin un profond monvenienl d'indignation.
Alors il se leva, et s'éciia d'un Ion qui força Isaure à baisser les yeux :
— Oui, madame, innocente comme les anges; oui, madame, innocente devant Dieu, qui l'absoudra d'avoir aimé, et qui k récompensera de ne pas avoir failli; qui la récoinpensei-a, madame, d'avoir souffert, et d'avoir encore à souffrir par toutes vos fautescar cette jeune fille, dont vous parlez avec un si fier dédain , elle est perdue, madame, elle est maintenant dans la misère et l'abandon.
— Oh! mon Dieu! s'écria madame Chambel, je n'ose vous comprendre, monsieur; perdue, dites-vous?
— Je me suis trompé de mot, dit amèrement l'abbé Fortin ; non madame, non, ce n'est pas une fille perdue comme tant de femmes honorées sont des femmes perdues, comme madame de Morency a été une fille perdue ; je veux dire que .Marguerite est perdue, parce qu'elle est ruinée, parce qu'elle n'a plus d'asile que sous mon toit, qui est bien pauvre, parce qu'elle n'a plus d'amis que moi qui suis impuissant.
— Mais, que s'est-il donc passé, monsieur! ~ Enfin, expliquezvous, dit Isaure, dans un vériiable désordre de douleur et d'effroije puis réparer le mal peut-être, je le puis, je le veux, je le doisoh! piirdonnez-moi , monsieur, pardonnez-moi; je souffre aussi beaucoup.
— Ce que j'ai à vous dire, madame, est inconcevable; cène peut être que le résultat do scènes préparées d'avance; les choses ne se passent pas ainsi d'ordinaire, et il v a une main qui en a dirigé les mouvements. Celle main, je crois la connaître maintenant, quoique je ne m'explique pas par quels moyens elle a pu associer un homme comme le duc de V... à sa vengeance.
— Mais je ne vous comprends pas, dit Isaure; le duc de V..., dites-vous? n'éiait-ce pas chez lui que Marguerite devait entrer éiî qualité d'institutrice?
— Oui, madame, et ce matin était le jour fixé pour que Mar^^uerile entrât dans sa maison; et jusqu'à ce matin c'était une chose convenue, tt M. l'abbé Norton est allé lui- même dans la maison des dames de... avertir Marguerite qu'on l'attendait dans la journée- Marguerite a obéi, et, accompagnée de l'une des religieuses de là maison, elle s'est rendue chez M. de V. .
Oh! M. Norton devait ignorer tout cela, si sévère qu'il puisse être, si insensible qu'il se soit montré aux douleurs de cette pauvie enfant, et il n'eût pas acheté à ce prix le droit de lui retirer sa protection et de la chasser à son tour de chez lui.
— Quoi ! dit madame Chambel, Marguerite a été chassée de chez l'abbé Norton !
— Oui, madame, dit l'abbé Fortin, et après avoir été chassée de chez M. de V...
— Mais je rêve, monsieur, je ne vous comprends pas, dit ma-
UERITE.
dame Chambel, tout cela est impossible; mais qn'a-t-elle fait, cette malheureuse enfant?
— Rien que m'écrire une lettre que vous avez surprise, et que votre mari vous a soustraite; c'est en vertu de cette lettre qu'il a écrit celle qu'on vous renvoie si insolemment; et celle lettre, elle
avait été déjà donnée à M. le duc de V ; cette lettre, madame,
où il est parlé de l'amour de Mai guérite dont se targue M. Chambel, celte lettre où il propose à Marguerite une correspondance
quil sera facile de suivre dans la maison de M. de V , cette
lettre eiilrn a été montrée déjà par M. de V , à Marguerite, et l'a
autorisé à lui dire en face qu'il ne pouvait accueillir dans sa maison une jeune fille qui avait donné le droit à un homme marié de lui faire dépareilles propositions.
La femme qui a repris celle lettre pour vous la renvoyer afin de
vous en frapper à votre tour, l'avait livrée à M. de Y , pour qu'il
en frappât Marguerite; tant de cruauté dans une vengeance ne peut partir que d'une rivale : vous la coiuiaissez.
Mais assurément l'abbé Norton devait ignorer tout cela.
— Et il a chasse à son tour la malheureuse Marguerite ! dit madame Chambel.
— Oh ! madame, dit l'abbé Fortin, ce n'est encore qu'un malheur de quelques heures, et cependant il est bien lamentable.
Imaginez-vous la pauvre enfant sortant de chez M. de V ...., seule; car la religieuse qui l'avait accompagnée l'avait laissée sur le seuil de l'hôtel; imaginez-vous celle jeune fille, ne sachant où trouver un asile, et retournant dans la maison religieuse d'où elle était sortie, et qui lui resta fermée parce que, lui dit-on, on n'avait pas d'ordre pour la recevoir. Elle n'y trouva rien que l'indication de la demeure do M. Norton, où elle se rendit.
M. Norton est un piètre, madame; il me répugne de croire qu'il y a eu un sentiment de vengeance ou de faiblesse dans ce qu'il a fait. C'est sans doute, ce doit être une sévérité trop austère, une idée trop rigoureuse du devoir qui l'ont poussé à agircou.nie il l'a fait; njais après avoir entendu le récit de la malheureuse enfant, il lui a donné une dernière aumône, et lui a déclaré qu'il ne pouvait plus rien pour elle.
C'est alors qu'elle est venue à moi, madame, à moi qui suis pauvre, je vous l'ai dit, mais qui la recueillerai; qui, à défaut de ma maison, lui ouvrirai celle de Dieu ; qui la retirerai de ce monde où elle n'a passé qu'un jour parmi ceux qu'on dit les plus relisieux et les plus saints de l'époque, et qui y a souffert toutes les avanies et toutes les calomnies.
Et si je suis venu à vous, madame, c'est que, pour quitter Paris pour entrer dans la maison de Dieu, il faut encore quelques centaines de francs que je n'ai pas, que je vous demande à titre d'emprunt, et que je vous rendrai quand j'aurai pu les économiser sur ma misère.
De grosses larmes roulaient dans les yeux d'Isaure ; son cœur était gonflé; mais il n'y avait plus dans sa physionomie ni le désespoir désordonné qui l'agitait quelques minutes auparavant ni la menace arrogante qui lui était si haf)ituelle.
Elle fit un cll'ort sur elle-même, et se remit presque aussilôt.
— Quand comptez-vous quitter Paris? dit-elle à M. Fortin d'une voix assurée.
— Quand je le pourrai, madame, dit l'abbé Fortin.
— Demain, sera-ce trop tôt?
— Demain, madame, puisque ce ne peut être ce soir, dit l'abbé Fortin; demain, si vous voulez.
— Eh bien ! monsieur, vous pouvez vous préparer pour demain, a midi, ainsi que Marguerite; tout sera prêt pour votre voyat^e je m'en charge ; et si je vous impose ce délai, c'est qu'il est nécessaire aux mesures que je dois prendre.
L'abbé Fortin se trompa sans doute à ce dernier mol , car il dit d'un ton très humble à madame Chambel :
— Nous voyagerons le plus économiquement possible, madame; ne vous mettez donc pas en peine de nous procurer iilus qu'il n'e-^'t nécessaire.
— Je ferai ce qui est convenable , dit madame Chambel avec etlort; mais demain à midi, monsieur, demain.
L'abbé Fortin se retira, eLmadame Chambel demeura seule chez elle.
Nos lecteurs ont dû sans doute comprendre comment madame de Morency avait accompli sa vengeance; seulement nous devons leur dire comment l'abbé Norton avait pu permettre qu'elle réussît si bien. C'était une conséquence de sa conduite habituelle.
Quand M Fortin était venu lui dénoncer la jalou.^ie de madame Chambel, il avait fait semblant de ne pas y croire et avait retiré Marguerite de chez madame de Morency sans en dire ses raisons à personne.
Quand madame Chambel était venue se plaindre à lui de la conduite de son mari, il n'avait pas voulu l'entendre davantane- il avait agi de même vis-à-vis de madame de Morency, poussanT jùsqu a l'excès le grand art de vouloir iiinorer tout ce qui pourrait lu gêner dans ses projets et l'obliger à prendre parti pour ou contre quelqu un. Ainsi, quoique averti par la supérieure de ce que con-
tenait la Icllro de Chnnibi'l, il n'en avait point parlé à Marguerite, pour s'épar-ner de la part 'ie cette jeune tille des plaintes et des explication^ mii eussent pu déranger ses vues.
Marguerite, demeurée vis-à-vis de lui dans la position ou elle était en arrivant à Paris ne pouvait refuser l'emploi pour lequel elle avait été mandée; lui-même n'avait envers personne aucune raison pour ne pas faire ce qu'il avait décidé, et, une fois Marguerite chez le duc de V , ce qui pouvait en arriver ne pouvait plus
lui être imputé, même à imprévoyance.
L'audacieuse révolte de madame de Morcncy dérangea les mystérieuses combinaisons de ce silence; mais lorsqu'il les vit déjouées, il prit un autre parti, sans que rien, pas même l'abandon de Marcuerile, le fit hésiter un moment.
" La passion de Chambel pour la jeune fdie était publiquement dénoncée- il ne pouvait donc pas l'ignorer. Il sacrifia immédiatement le plus inutile de ses deux protégés, la jeune fille, qui ne pouvait
plus le servir chez le duc de V C'était un saint holocauste a la
morale- mais l'abbé Norton ne devait pas accepter sans vengeance 1,1 lutte 'que madame de Morencv avait osé établir contre lui. et le 1 Midemain matin le journal de M. Norton portail en tête de sa première colonne les lignes suivantes : ,
.. A partir de ce jour, la direction du journal est confiée a « AI. Chambel, rédacteur en chef, à la place de M. de Morency. »
Probablement que la vengeance avait été prévue; probablement
que madame de Morencv avait fait comprendre à M. de V qu'un
homme de son importance ne devait pas recevoir le mot d'ordre Je
MARGUERITE
sa cause, mais le donner, car la note suivante fut insérée dans
presque tous les journaux : - , i
« Des dissentiments graves s'étant élevés sur la manière dont les » amis de la lésiiliniilé doivent envisager celle cause, M. de Morency » s'est séparé du journal dont il a été si longtemps le rédacteur en » chef, et d'ici à peu de jours il paraîtra une nouvelle feuille des- » tiiiée il faire prévaloir les véritables doctrines de la monarchie » lésitime.»
Voilà comment se Ot cette grande scission de parti. Quant à l'abbé Norton, interrogé sur ces dissentiments, qu'il ne connaissait pas encore, il ne ré|jondit qu]un seul mot à ceux qui lui demandaient pourquoi il avait remplacé .M. de Morency :
— C'était un homme usé, dit-il.
Et en cela l'abbé Norton dit peut-être sa pensée véritable mieux qu'il ne l'avait dite de sa vie.
Le même jour où tout Paris s'occupait de cette importante nouvelle politique, une chaise de poste s'arrêlail à la porte de l'abbé Fortin : celui-ci descendit avec Marguerite, et fut très étonné de trouver madame Chambel dans la voiture :
— Vous ici, madame? lui dit-il.
Moi , monsieur, qui pars avec vous , qui serez mon ami , je
l'espère, qui pars avec Marguerite qui voudra bien être ma fille.
Une heure après, tous les trois avaient quitté Paris, et quelques personnes à peine se souviennent que M. Chambel a en province une femme qui n'a jamais pu s'accoutumer aux habitudes régulières du monde religieux.
LA TRAPPISTINE.
Ce serait une grave question à résoudre que de rechercher et de décider si riinairination des poêles est allée au-delà des ados de l'humanité, ou si l'humanité , dans ses crimes comme dans .'es bizarreries , n'a pas laissé bien loin derrière elle les inventions les plus hardies. Pour ma part, je pense que, quand on est jeune, on se li^^ure aisément qu'on dépasse dans ses rêves les bornes du vrai. La douleur ou les joies, les vertus ou les vices qu'on peint, le drame, quel qu'il soit, que l'on arrange parait toujours une création d'un accomplissement impossible. Quand on a un peu vieilli, et que la vie s'est montrée à nous sous la plupart de ses aspects, alors il me semble que les plus sombres tragédies de la littérature et ses boufTonneries les plus comiques sont loin de la réalité. 11 y a des crimes qu'on n'ose raconter, il se trouve des ridicules qu'on ne dit pas, tant ils sont inouïs.
Ces réflexions , que je faisais hier, me sont venues après que j'eus achevé la lecture de l'histoire que je publie aujourd'hui. Ce n'est pas qu'elle soit aussi bizarre et aussi étrange que la plupart de celles que l'on met dans les livres à la mode; mais elle m'a paru si empreinte de vérité , elle a tant de ressemblance , dans beaucoup de ses détails, avec ce qui se passe tous les jours dans le secret des familles, que j'en ai été profondément saisi. D'ailleurs la manière dont ce récit est tombé entre mes mains en peut, je suppose, garantir l'authenticité. Mes lecteurs en seront jiiL'es.
Kn IS-2:), j'occupais en province la jilus modeste des places qui relèvent du iiiinislèie des finances: j'étais surnuméraire des contributions directes, c'est-à-dire que je travaillais beaucoup et ne
gasnaisrien. .le résidais dans la ville de cité fort industrieuse
ct?ort riche, que la restauration avait, en peu d'années, repeuplée de couvents, .\insi nous avions, outre un grand collège de jésuites il landais, une maison de filles repenties , deux élahlissements de Pii pus, hommes et femmes, une trappe masculine fort nombreuse et déjà célèbre, et un couvent de trappistines, retraite inaccessible même à la surveillance des gens du roi. On en racontait d'horribles
choses II s'asissait de pénitences atroces , d'emprisonnements au milieu d'enVavanls emblèmes. On parlait aussi de jeunes imprudentes qui, malgré la loi, ne pouvaient s'arrachera leur esclavage. Le procureur du roi avait voulu informer sur cette clameur de haro qui s'adressait au couvent; mais les portes lui en avaient ele formellement refusées; et. lorsqu'il avait voulu proce.ler avec
vigueur, un avis du procureur-général d'A magistral assez
rapproché des hautes puissances pour eu connaître I esprit, 1 a\ai informé de la maladresse de son zèle. Celait donc un objet de vive curiosité que ce couvent , et le desir d'en savoir ijiielques secrets , ne fût-ce que d'en connaître l'ordre iiilerieur, préoccupait beaucoup de personnes. Pour ma part , je n'y pensais
"^T cette époque, il plut au ministre des finances d'ordonner une nouvelle répartition de l'impôt des portes et fenêtres. La loi qu il obtint alors de ses dépiilés, comme celle qu'on a volée et devolee depuis à propos de la contribution mobilière, serait une dure satire de la centralisation, et pourrait Iburnir un expose fachcuï de son ignorante sottise, s'il était permis à un homme de lettres d avoir un autre avis, en fait d'admiuislration , que celui des ministres et des sous-préfets. Mais ce n'est point de lois ou de science administrative qu'il s'asit; laissons donc chacun en repos dans son haliit plus on moins brodé. Ce qu'il faut dire, c'est que la loi fut exécutée et nue, pour ma part de surniimeiaiie, j eus a relever le
nombre des portes cl fenêlres de la ville de et des communes
qui l'environnent. Il me fallut donc visiter presque tous les couvents dont j'ai parlé ; et je pounais ajouter ici, en forme d observation pour servir à l'histoire du temps, qu'après avoir ga^nc de la dévotion des bonnes âmes du (i ivs des donations qui les faisaient riches chacun de quinze à vinut mille livres de rente, tous ces couvents obtinrent de la centrale administration du déparlemenl, soumise a la centrale administration de Paris, la remise de leurs impôts, sous prétexte de pauvreté.
Après avoir éprouvé plus ou moins de difficulles pour pénétrer
L\ TKM'IMSTINE.
aii.< ces pieux élablisscments, j'arrivai , arme du maire de la comnuine, de son percepteur et de son garde ciianipèlre, jusqu'au couvent des trappistines. Nous sonnâmes à la porte extérieure, et tout aussitôt nous vîmes s'ouvrir un petit judas grillé , deriicie lequel était un morceau de calicot noir, derrière lequel une voix se lit entendre et nous demanda ce que nous voulions. La tourière comprit probablement assez mal l'explication que je lui donnai de nos opérations ; mais elle entendit qu'il fallait obéir au gouvernement et elle nous ferma le judas au nez. Le maire, qui n'avait pas pris son écharpe, l'envoya cbercher au plus tôt par le garde-chanipèlre, et dès qu'il fut ceint de son autorité, il se reprit à sonner avec une violence qui décelait son irritation et peut-cire un peu de libéralisme. Le judas se rouvrit, et le maire, toujours ceint , fit tonner la loi, réclama obéissance , et s'obstina avec tant d'énergie, que la tourière décida qu'elle devait en référer à la supérieure ; puis le judas se referma , et nous demeurâmes encore à la porte. Une heure après , pendant laquelle le désir d'entrer dans le couvent s'était emparé de moi et s'était exalté au plus haut degré de curiosité, une heure après, dis-je, au lieu du judas, nous vîmes tourner la porte du couvent, et l'on nous introduisit. Le maire me jeta un sourire de triomphe, et nous arrivâmes dans une petite salle basse. Ici, au lieu de la porte, nous trouvâmes une gi'ille ; au lieu du judas un guichet; derrière ce guichet, encore un calicot noir. C'est alors que je reconnus que c'était le voile des religieuses de la Trappe. Ce calicot était impénétrable, et une voix grave et rude en sortit et nous demanda encore ce que nous désirions. Le maire s'avança, parla de l'autorité municipale, de l'obéissance due aux magistrats, et je vis l'instant où on allait nous mettre dehors; enfin je m'avançai : j'expliquai, le plus humblement que je pus, à la supérieure qu'il ne s'agissait que d'un simple recensement des fenêtres et des portes de la sainte maison, que cette opération serait bienlôt terminée et pourrait se fairj le plus souvent sans entrer dans les nombreux bâtiments qui composaient le couvent. Je lui fis observer que ses confrères picpus s'étaient soumis à cet examen, que les maisons des curés et les palais des évoques n'y avaient pas échappé; je l'appelai manière, j'assurai que nous n'avions aucune idée de violer la règle si pure de son ordre, mais que nous obéissions aux ordres formels du roi ; je fus respeclieux, humble et si confus de ma mission, que la supérieure s'attendrit, et qu'après quelques débats elle consentit à ce que l'un de nous pénéliàt dans le sanctuaire. Le choix ne pouvait être qu'enire le maire et moi. 11 voulut faire valoir son écharpe, je lui opposai mon titre d'agent direct du gouvernement; il contesia, mais, la supérieure aidant, il fut décidé que ce serait moi qu'on admettrait. Immédiatement après cette décision, le maire et ses deux agrégés d'un côté, furent reconduits à la porte, le guichet se ferma de l'autre, et je me trouvai seul entre une grille et un mur.
L'attente fut longue, et les précautions qu'on prit à l'intérieur furent sans doute nombreuses. J'entendis résonner des clochettes de tous les timbres. Je vis aux fenêtres grillées de la salle où j'étais passer des ombres rapides, et, lorsque la cloche plus grave de la chapelle se fit entendre, je présumai qu'on y avait léuni toutes les recluses de la maison , rappelées sans doute de leurs occupations journalières. Pendant ce temps de solitude, mille pensées diverses vinrent m'assaillir. J'étais le seul homme qui eût pénétré dans celte maison depuis sa création ; l'infirmerie même était séparée , et le médecin pouvait y entrer sans rien voir des autres parties du couvent. Je me rappelai alors toutes les histoires qu'on débitait au sujet des religieuses de la Trappe. Je me figurai une belle jeune fille s'élançant d'une cellule et venant me demander secours ; je compris tout l'embarras du rôle que j'avais à jouer, j'y vis même quelque danger, et je me résolus à le braver, fût-ce celui d'une deslilulion ; enfin j'en étais à un amour frénétique pour la victime delà superstition, lorsque la porte de la grille s'ouvrit, et le fisc entra où la justice n'avait pu pénétrer.
Deux femmes m'attendaient; l'une d'elles, en robe de bure blanche, l'autre en serge noire, toutes deux la tête enveloppée du voile épais de calicot noir, les mains cachées dans la longueur démesurée de leurs manches, et les pieds dissimulés par les plis de leurs robes. La vieille, car je devinai en les approchant qu'il y en avait une vieille et une jeune, la vieille portait une clochette ; la plus jeune, celle qui était vêtue de blanc, avait un énorme trousfcau de clefs. Je voulus leur adresser la parole. Un geste m'imposa silence, et nous nous mîmes en marche, la blanche près de moi, la noire en avant, et agitant sa sonnette pour épouvanter les impiudentes qui pourraient se trouver encore sur notre passage. Nous quittâmes le premier bâtiment où était le parloir, et nous entrâmes dans un terrain assez pauvrement cullivé.
— Ici, vous pouvez parler, me dit d'une voix fraîche ma blanche conductrice. La noire me confirma cette liberté d'un ton rauque. Je décidai que la première avait vingt-cinq ans , et la seconde soixante ; que la blanche était une femme soufl'raute et jetée à ce repaire par un désespoir d'amour, et que la noire était une vieille cuisinière dévote, qui avait apporté au couvent les cent écus de rente qu'elle avait volés, pendant quarante ans de service, à l'ad-
joint ou au curé de sa ville. A'éritablcment , je décidai cola sans voir ni visage, ni pieds, ni mains, ni taille. Quant à la démarche, il était difficile d'y trouver le moindre jour à éclairer mes conjectures, car la vieille était fort leste et la jeune se traînait péniblement; mais je jugeai que ce devait être souffrance, et je maintins l'infaillibilité de ma décision. Aussi, ce fut à elle que je m'adressai, et j'adoucis ma voix jusqu'à ses inflexions les plus pénétrantes pour lui parler et l'appeler ma sœur...
— Ma sœur, lui dis-je, il faut maintenant que vous me fassiez voir tous les bâtiments que vous occupez, soit comme habilation, soit pendant vos travaux; les seuls que je n'aie pas à visiter sont ceux qui sont consacrés au service divin.
Elle ne me réponditpas, etlavieilleseremit entôleen faisant son- 7ier sasnnnMc. Je profilai du bruit pour essayer une conversation pendant que nous traversions le jardin; j'en pris texte pour commencer, et je lui dis :
— Ma sœur, votre jardin me paraît bien mal cultivé ; votie jardinier est peut-être bien vieux pour un si vaste enclos?
— Hélas ! me répondit-elle avec un soupir, c'est l'ouvrage do quelques faibles femmes; il n'est pas étonnant qu'elles s'en acquittent si mal.
— Quoi! reprîs-je, un si rude travail est imposé â des femmes ?
— Silence ! me dit-elle, nous voici au réfectoire.
Nous entrâmes dans une longue salle. Au bout, un grand crucifix; à droite et à gauche, un banc et une longue table; au milieu, une chaise plus élevée et une petite table, sans doule pour la supérieure ou la lectrice, je ne sais laquelle. Dès notre entrée, les deux religieuses s'étaient mises à genoux et priaient; je pris non-seulement le temps de compter les fenêtres, j'examinai encore tous les recoins de cette salle: elle était d'une propreté irréprochable, et cependant elle exhalait une odeur aigre et rance à la fois. Je pris mes notes, et nous sortîmes. Je vis les cuisines : c'étaient de grands chaudrons sur de grands fourneaux; on y cuisait, sans sel ni beurre, des légumes marvenus , dans une partie desquels on ajoutait du pain pour faire la soupe. Tout cela était encore propre à l'œil, mais dégoûtant à l'odorat. Sur l'escalier que me fit prendre ma conductrice, elle me parla la première.
— Nous allons au dortoir, me dit-elle : il est permis d'y parler. Si voir^ avez des questions à me faire pour votre travail, faites-lesmoi là, car je ne pourrai plus vous répondre que dans le jardin, où vous ne sauriez écrire.
Nous arrivâmes, et ma religieuse blanche prit ses clefs pour ouvrir la porle du dortoir. Siimain était enveloppée dans les plis de sa manche, comme à l'ordinaire; mais la serrure résista, el, pendant que mon héroïne faisait effort pour tourner la clef, la manche descendit sur l'avant-bras, et me laissa voir une main d'une grâce et d'une pureté achevées. A cet aspect, j'oubliai le couvent, et, prenant dans la mienne la petite main de la trappistine et la clef qu'elle tourmentait vainement, je fis jouer la serrure, et j'ouvris, au risque de lui briser les doigts. Elle poussa un cri bien faible, et s'appuya vivement sur mon bras; à coup sûr, elle le pressa; je m'excusai sur mon empressement. Dans le mouvement de tête avec lequel on accueillit mes maladroites explications, je retrouvai toute la femme du monde, lorsqu'elle vous dit du geste : C'est assez, n'eu parlons plus; et qu'elle pense tout bas : Vous êtes un butor, ne soyez pas un sot. La vieille grogna quelque chose dans ses gencives, et je crus vraiment à une aventure.
Le dortoir était une salle de quinze pieds de haut, parlagée dans toute sa longueur par un coriidor de quatre pieds de large. A droite et à gauche, des cloisons qui, s'élevaient à six pieds tout au plus, divisaient cette vaste salle en cellules étroites et sans plafond particulier, de façon que quelqu'un qui se fût trouvé au haut de la salle eût facilement plongé dans toutes les cellules. Je le remarquai sur-le-champ; et une rosace fort bien travaillée, placée au centre du plafond commun, et dont les arabesques pouvaient déguiser do petites percées, me sembla propre à cette invisible surveillance. Toutes les portes des cellules étaient ouvertes, sans doute pour leur donner de l'air; car, dans le dortoir comme ailleurs, l'odeur fâcheuse dont j'ai parlé saisissait vivement l'odorat. J'examinai l'intérieur des cellules : elles se composaient d'un lit en planches avec un seul matelas ; point de couvertures ni de draps. C'est là que j'appris que les trappistines devaient coucher dans leurs vêtements, sans qu'il leur fût permis de les changer que pour en prendre de nouveaux lorsqu'ils étaient usés. Outre le lit, ime planche, clouée près du chevet, supportait un pot à eau de fa'ience et quelque objet particulier à la religieuse qui occupait la cellule ; le plus souvent c'était une estampe représentant un saint préféré, quelquefois des os en sautoir; dans celle-là je remarquai aussi que les planches étaient sans matelas. Je m'arrêtai, et les tristes réflexions que l'aspecl de cette rigueur envers soi m'avait inspirées me tinrent immobile à regarder.
— Quelle affreuse punition ! m'écriai-je malgré moi.
— Ce n'est point une punition , me dit la noire religieuse; c'est une grâce. Sœur Rosalie a obtenu de notre Suint-Père le droit de
LA 1 UAPPISTINE.
eiiiicliLn' ainsi sur la ilurc; c'est la récompense de sos iiiorlifica-
li )IIS.
Je me crus au xvi" siècle : je regardais ma Irappisline à la jolie main ; elle faisait signe à sa compat;ne de se luire; celle-ci continua :
— Je puis dire cela, reprit-elle, car c'est aussi filorifier le Sei- Hiieur (|iic di! vous f-loiilier aux yeux d'un élraiii/er, puijfpie c'est Dieu qui vous donne, si jeune, la (urce de suppnricr ces cnnihals.
Klli' était donc jeune, elle devait être belle ; c'était i-lie qui snuffrail cet iKinilile traitement, et elle l'avait souliaiié I lue pilié indiiilile tit place aux sottes idéi's qui m'avaient occupé ; je tournai les ■yeux vers sœur Rosalie. Il me sembla que je la voyais à travers !-on voile; elle me parut pâle, meurtrie, délif^urée, et mes yeux se ri'm|)lin'nt de larmes. Vit-elle ce mouvement, et le comprit-elle î Je ne sais, mais elle sortit vivement du dortoii-, et par une assez lou},'ue file de corridors silencieux , et où résonnait seule la sonnette (le la vieille, elle me conduisit dans une petite cour carrée. Celte cour était environnée de petits Ijàlioienls élevés seulement d'un rezde-chaussée, et ue prenant jour que sur la cour. Je demandai ce que c'était.
— Ce sont nos cloîtres, me répondit sœur Rosalie.
— \03 cloilres?lui dis-je en hésitant; j'avoue que je croyais que l.iiil le cnuveiit portait ce nom; mais il paraît que c'est à ce lieu (ju'iin rap|)liiiue seulement. A quel usaee est-il enipbjyé?
Li!s religieuses hésilèrent encore plus' que moi, et ne purent me donner d'explication. J'insistai, en leur rappelant que je devais sivoir la destination de chaque bâtiment; enfin, je leur demandai, comme mo\cn terme entre mon embarras et le leur, d'y être introdiiil.
— C'est impossible! s'écria la]vieille, la règle 'est inflexible sur cet article.
— Pent-èlre, dit sœur Rosalie.
La religieuse à la sonnette répliqua 'sèchement qu'elle ne )ierniettrait [las que j'entrasse : enfin, après uu moment de discussion, sœur Rosalie lui dit :
— Eh bien ! il faut consulter notre mère. Voulez-vous y aller?
La vieille accepta avec empressement , stîre, disait-elle, de la réponse que ferait la supérieure; elle s'éloigna. J'étais fort embarrassé, et, sans y penser, je renouvelai mes questions, je demandai à quoi servaient les cloîti'es.
— C'est le lieu où s'accomplissent nos pénitences; vous n'y entrerez lias. Jamais on ne vous laissera voir ni les corsets hérissés (le fer ni les disciplines ensanglantées qui s'y trouvent. Je le savais, mais je voulais rester seule avec vous un moment.
— Que puis-je jiour vous? m'écriai-je.
— Me jurer sur Dieu... ou sur l'honneur, comme vous voudrez, de faire ce que je vais vous demander.
— Je vous le jure, lui répondis-je.
— Prenez ces papiers, répliqua-t-elle, faites-les parvenir à leur adresse. Peut-êire celui à qui je les envoie n'esl-il plus en France; cheicliez-le, trouvez-le pour qu'il ne me maudisse pas à son lit de murt, comme il l'a déjà fait.
A ces mots elle lira de dessous son voile un petit paquet soigneusement enveloppé, qu'elle me remit. Ce geste me laissa voir sa ligure; elle me regarda avec un amer sourire, en voyant mi confuse admiration à raspect de son noble et beau visage. Oui, semblait-elle me dire, j'ai été belle, riche, élevée, et je suis sous ce sale et grossier vêtement de recluse. J'étais si stupéfait, qu'elle m'arracha à mon étonnement en me disant :
— Et vous ferez lout ce que vous pourrez pour tiouver celui à qui je fais cet envoi ?
— Je le jure encore, lui répondis-je avec un accent où j'aurais voulu uieltic l'afieciion d'un frère; mais, ajoulai-je , si mes recherchrs étaient infrnclueiises, que ferais-je de ces' papiers?
— Eh bien! me dit-elle, gardez- les dix ans, et si, après ce temps écoulé, vous n'avez lien découvert, je vous en fais le maiire.
Aussitôt la vieille arriva. La supérieure avait défendu qu'on visitât les cloilres, et qudques moments après, je sortis du couvent. Je lus avec empressement la suscripiioii du paquet; il était adressé a Al. le baron de.... Je là 'liai de déeouvi'ir une personne de ce nom, cl j'appris enfin qu'un Français ainsi appelé habitait la Martinique. Iliiil juins après, un bàiiment apporta la nouvelle de sa niorl. Je pi'usai d'abord à rendre les papiers à sœur Rosalie; mais je savais trop que je pouvais l'exposer à des rigueurs iiiou'içs, s'ils rcnferiiiaient la moindreplainle sur la reirai'ie où elle était. Je me décidai à les garder. Hier, dix ans se sont accomplis depuis ma visite à la Trappe, (jl j'ai brisé le cachel du manuscrit qui m'avait clé conlié. Il est écrit liés fin, sur du papier fort soigné, et je n'en ai changé que les noms :
« Mon [lère,
» En vous écrivant du fond de ma reiraite, je manque aux nouveaux et saints devoirs que je me suis imposés.' Ici , il ne m'est plus permis d(! penser au monde que j'ai quille; ma vie ne peut être qu'une pénitence, et je ne dois avoir d'autre espoir que celui du
pardon de Dieu. Mais il m'.ibsondra sans doute d'avoir voulu celui de miin père, d'avoir gardé dans mon cœur l'effroi de sa colère et la douleur de sa malédicliim , et d'avoir essayé de lui épargner envers moi une rigueur que je ne méritais pas; car la malédiction qui s'élève entre un père et sou enfant les déchire également, et les proscrit tous deux de l'amour sacré où ils devraient vivre l'un pour raulre. Ouc mes paroles, mon père, soient pour vous sincères et Maies, quoi qu'elles puissent vous dire; que pour vous elles soient justes, quelque accusation qu'elles portent, car elles sont suintes comme celles d'une niciuranle, peiil ëlre plus saintes encore. La mort, en cCiel, ne me séparerait pas plus des inlérèls de celle vie (|ue les murs oîi je suis et qui s'éléveiil entre elle et moi : datis celle maison, où le corps se traîne encore, la vie est déjà moi le, et rcxistcnce de ceux qu'elle renferme n'a d'autre avenir que de changer un jour de tombeau.
» Maintenant, mon père, rappelez-vous ce que j'ai quitté : une position bril'anle, une famille (jui în'eulourail d'afl'ection, im mari qui m'adoiait, une longue habitude des plaisirs élégants, et pensez qu'à lout cela j'ai piv'lcré une retraite absolue au sein d'une dévotion insensée, une exislence idiote où les piati(|ues li'S plus cruelles et les plus absurdes viennent insulter au reste de raison i|u'on y garde. Imaginez-vous votre fille, que vous trouviez si fièle piuir une vie heureuse, condamnée, pour la moindre faute, à nianher pieds nus sur des dalles glacées ou parmi des sentiers incultes; figurez- vous qu'au lieu d'entrer belle el parée dans qnebine somptueux salon , elle passe des jours cnliers à genoux sur la terre, pour en urraclier avec ses ongles de longs bâtons qu'on y a enfoncés avec le marteau, et dites-vous que, pour qu'elle ait déserté toutes ces séductions pour tant de misères, il a fallu qu'il y eût sous cette vie, apparente en félicités, un serpent bien achariié à lui dévorer le cœur.
» Ainsi, depuis que j'ai quitté votre maison pour celle de mon maii, vous n'avez pas passé un seul jour sans me voir, el cepen- (iant il faut que je vous raconte ma vie comme si vous m'étiez étranger. Ecoutez moi donc, et puissé-je, eu creusant tant de cruels souvenirs, ne pas en faire passer l'amertume dans mon récit.
» En mil huit cent dix-sept, j'épousai, de votre choix et avec amour, Emile Varni; il était un si j une homme et moi une si jeune fille, que c'était un doux spectacle que de nous voir tmis. Votre prudence ne conçut point d'alarmes de celle extrême jeunesse. Je n'y vis qu'un plus long avenir de bonheur. Emile, vous devez vous le rappeler, était déjà un de ces esprits froids pour les affaires, enthousiaste dans ses affections, qui font les hommes supérieurs. Ce qui vous charmait en lui, c'était la régularilé de sa conduite, ses principes sévères el celte rigide probilé qui l'avait, à son âge, placé si haut dans l'eslime des hommes les plus influents du commerce. Ce qui m'avait portée à le distinguer, c'était son respect et son amour pour son père, son afl'eclion pour sa famille, son oubli de lui-même pour le bonheur de tout ce qui l'enloiirail. De cette distinction, il fit bien vile de l'amour. Vous connaissez sa conversation facile et pénétrante, sa franche gaielé, si proniplc à s'attendrir, l'heureuse légèreté de son esprit, toujours prêt à aborder les plus graves intérêts; vous savez aussi ce que sa jeunesse avait de grâce, quel visage candide et quel sourire d'enfiml promettait une âme toute de vérité. Je l'aimai , non pas avec le délire d'une femme passionnée, mais avec le respect d'un êlre faible. Je lui lemis ma vie, comme vous lui eussiez confié voire fortune; pour lui, j'abdiquai ma volonté, mon jugement même. Etait-ce lui qui m'avait ainsi fascinée, était-ce moi rpii m'étais créé celle domination? Je ne sais, mais enfin je lui appartenais. Emile, de son côté, m'entourait de si nombreuses altenlions, il prenait tant de soin de ma beauté, il était si fier de me voir brillante et paiée, que je me sentis aimée comme j'aimais. Il n'y avait dans notre tendresse que cette différence, c'est que poui' lui j'eusse pris, el que peut-être je prenais jusqu'aux soins de la serviuide, tant son bonlieur intime élait ma seule pensée; pendant que lui s'iin|iiiél.iit davantage de ma vie extérieure. .Mes plaisirs l'occupaient beaucoup, mes succès le flattaient, et il y ajonlail pour moi l'Iioinmaiic, hautement avoué, d'un amour dont il faisait le monde léinoin. .Moi, plus craintive, ce n'élail (|ii'à loi que je luiuiliais le mien. Aussi, à plusieurs fois, votre all'ection lui -('lie obligée de me défendre conlie des étrangers d'un reproche de froideur. (Jn'iinpoiie, il se passa deux ans durant lesquels aiiciui chagrin ne vint altérer ma confiance dans un éternel hmihetir. .Xiues ces deux ans pas.sés, Emile était pour moi l'Iioinine du premier jour de notre mariage. Rien n'avait démenti la constanle douceur de son caraclèie; la considération dont il jouissait s'étendait chaiine jour; j'étais lièie de mon nom.
« Cependant Emile auginenlail peu à peu le Irain de notre maison . il voyait s'élever autour de lui tous ses anciens camaïades de collège, et ne voulait pas demeurer en arrière, dans ce mouvement général ipii, de|uiis ISIIi, a créé lanl de vastes enlieprises. Il étendait les l'cl. liions de son cominerce, el, bien jeune, se (daç.iil en preiuière ligne. J'étais deineniée étrangère au secret doses ail'.iires; mais je lui connaissais tant d'activité et de prudence, que je ne
LA TRAPPISTINE.
l; dit lie fit
m'inquiétais point des dépenses auxquelles il se livrait, surtout pour moi. C'étaient à tout propos de nouveaux bijoux, des meubles de mode, des profusions d'objets de toilette. Une fois je lui dis combien toutes ces choses étaient inutiles à mon bonheur, il me répondit presque sèchement : — Je ne veux pas que ma femme soit moins brillante que celle de B ... Celait un de ses amis, qui avait acquis une fortune énorme en peu d'années, et qui la dépensait avec éclat. J'aurais voulu moins de vanilé dans la réponse de mon mari, et peut-ètie plus de soin de ma salisfaclion et non pas de la sienne. Je ne sais pourquoi il me sembla iju'il eût paré comme moi la plus sotio créature, si elle eût poiléson nom. Pour si peu de chose, c'était Irop de réflexions peut-être; mais ma raison se b; <J vainement, et \e ne pus m'emiiècher d'èlre triste. Ce fut la piemic alarme de mon cœur; elle s'adnssa à l'amour d'Emile, et ne : qu'ausmenler le mien : car je pensai que si mon mari me ciiérissait moins que je ne l'adorais, c'est que je ne le méritais pas.
» Ce nuage passa; mais cet incident avait dirigé mes regards, et une fois je me pris à ne pas vouloir être complice d'une vanité puérile; car je sentis trop vivement que le riche présent qui m'était offert était destiné à l'adiniialion des autres Ce fut le premier caprice dont on m'accusa, doucement, si doucement, que je me laissai fléchir, et que j'eus le toit d'aller, le soir même, éblouir par mon luxe un salon oîi se trouvaient dix femmes plus riches que nous ne l'é ions. Durant toute celte soirée, Emile s'enivra de mon Iriomphe; je fus prèle un moment à en pleurer, car je comprenais les chucbotlemenls <ii;e je n'entendais pas; je voyais les regards dénigrants qui s'arrêtaient sur mes yeux baissés et confus. Un ami élant venu me faire coini'liment sur ma parure pendant que mon mari était près de moi, Emile me regarda avec complaisance, et répondit d'un air dégagé :
», C'est qu'il est raie que ce que] choisit et acheté ma Icmme ne sôit pas de très bon soùt.
» L'observation me parut étrange après ce qui s'était passe.
» Lorsque nous quitiànu's la réunion, noire rôle changea ; je me sentis dégagée du poids de lout ce monde, mais Emile tomba de sa gaieté vanifeuse dans une morne préoccupation. Il ne m'adressa pas la parole jusqu'au mouRul où nous rentrâmes, cl prit avidement des mains de son domestique une lettre que celui-ci dit avoir été apportée fort tard. Emile, qui gardait toujours dans ses mmndres actions une froideur lente cl digne, la lui avec anxiete, debout sur le palier de notre appartement, à la lueur du Oambeau que tenait le domestique, qui ne put m'éclairer jusque chi z moi. Le froid me saisissait. Je ancnai ma chambre à tâtons. Lu moment après, Emile y entra'; il voulut être gai, et ne trouva que quelques médisances pour plaisanteries. Ce n'était pas son habitude. 11 me dit que j'avais été belle à ravir, et me répéta souvent ce mot, comme une 'formule toute faite qui ne coûtait rien à sa pensée , et qui lui permettait de ne pas se distraire de ses réflexions. Je craignais un malheur. Je hasardai une question : il en parut surpris et presque irrité; puis, il s'approcha, et me dit avec un doux sourire :
)> Allons, enfant, veux-tu que l'ennui des aflaires vienne peser sur ton sommeil? Laisse à des tètes plus graves ce souci ; la tienne ne doit se tourmenter que du soin de tes plaisirs.
» Il me sembla qu'il s'en occupait beaucoup plus que moi ; il me sembla aussi qu'on pouvait croire le contraire, d'après la façon dont il avait répondu à son ami, Emile se relira pour écrire. Je lus mal satisfaite de ses adieux : je me couchai en pleurant. Une heure après je me disais que j'étais une folle, quoique l'instmct du cœur murmurât sourdement en moi et malgré moi 0 mon père ! l'homme a trop de confiance en sa raison, et il oublie trop que Diou ne l'a pas privé de ces avertissements indéfinissables qui lui annoncent le malheur, comme l'orage aux animaux.
» Le matin , comme nous déjeunions, on annonça M. Dallois, agent de change. , , ^ .
I) — Enfin, vous vous décidez a comprendre les affaires en grand, dit-il à mon mari dès qu'il m'eut saluée ; voyons, achetons-nous? vendons-nous? Bien choisir, voilà tout le secret. Dans vos commerces industriels, vous pelotez sur des bénéfices de quelques sous : il n'y a qu'à la bourse que se joue le grand jeu de la fortune. , . , , „
» — Mon mari fait donc des opérations de bourse? m ecriai-je vivement.
„ Il s'y met, me répondit M. Dallois avec un sourire que je trouvai sans signification alors, et qui depuis m'a semblé d'une atroce raillerie; et cela doit vous charmer, car on va vite chez nous et quand on a tant de charmes à faire briller...
» — Mais, dis-je en interrompant les fadeurs de l'agent de change , si l'on y va si vite , c'est sans doute en y risquant beaucoup. . .„ ...
» — Ah ! ah ! répliqua M. Dallois avec un geste significatif...
„ Allons, allons , dit vivement Emile , je crois que voilà ma femme, qui comprend tout au plus un livre de ménage, qui veut causer d'alVaircs, et Dallois n'cst-il pas tout prèl à lui expliquer ce que c'est qu'un marché à terme ou un report, Venez, mon cher, passons dans mon cabinet, nous cause ron?„,
» Puis, se lournam vers inui ,.ii iijnui.i .o^n-i,. .... vv. v^ — .■ — qu'il prenait si bien, quand il voulait me persuader quelque
'^Toiiant à toi, Fanny, habille-toi, car je veux que Dallois nous mcne'chez son carrossier. , . , , „ •. i • • ,
« — Est-ce que vous changez votre cabriolet? reprit celui-ci en se levant. , „. .
» — Non, répondit Emile, je le garde pour mes atlaires; mais mia femme ne sait comment sortir, quand je ne suis pas la, et je veux lui donner une voiture qu'elle me demande.
.. — Parbleu ! c'est une idée , dit l'agent de change, et voila ce que c'est que d'adorer sa femme. A propos , vous savez que \illon a disparu hier en laissant la sienne sur le pave? On parle de deux millions de faillite, c'est beau pour un commençant. Est-ce que vous ne faisiez pas des afi'aires avec lui ? ^ . ,x „ • j
„ Autrefois, répondit mon mari en entraînant Dallois dans son cabinet ; mais j'avais pressenti sa ruine , et nous n'avons plus de rapports. . r,. . •
» Je n'entendis pas le reste de la conversation. Tout ceci, mon père, semblerait, à d'autres veux que les vôtres, d inutiles souvenirs et des observations puér'iles ; mais vous, vous y devinez ce que des indifférents ne pouvaient comprendre. Ce fut encore pour moi un éionnement et une douleur. J'avais voulu faire une observation =ur leeenre d'afîaires qu'allait entreprendre mon niari, et il m avait inïposé silence comme à une enfant étourdie. Pour la première fois je remarquai cette exclusion qu'il faisait de moi, lorsqu il s agissait de quelque grave entretien. Je me rappelai même que toujours il avait mis une sorte d'affectation à me reléguer aux yeux de tous dans un cercle d'idées misérables. S'occupait-on devant mot de hautes questions de morale, de politique ou d'industrie. -- Ah ! s'écriait Emile, Fannv n'entend rien à tout cela ; parlez-lui leles ou spectacles, ou vous ne serez pas de ses amis. — Et j acceptais en riant ce rôle de frivolité, sans comprendre où il me conduirait. Le
change, qii. .„.„,...... j , „ . . . .
gnoniis qu'on achetât un million le droit de mériter tous les jours la prison ; mais le mot de bourse m'épouvantait ; je 1 avais entendu a^^socier à tant de ruines et de déshonneurs, que je ne pus contenumon effroi. Ce qui rendit mes réflexions encore plus douloureuses, ce fut le mot d'Emile , à propos de ma prétendue demande d une voiture, dont je ne lui avais jamais parlé. Suis-je donc, me demandai-je, l'excuse banale de toutes ces ruineuses superfluiles ! — Voilà ce que c'est que d'adorer sa femme, avait dit Dallois. -- L amour qu'Emile affectait si publiquement n'était-il qu'une faiblesse jouée dont il revêtait aux yeux du monde ses volontés cachées. Enfin cette assurance qu'il avait donnée qu'il ne faisait plus d affaires avec Villon, lorsque je le savais lié d'intérêts cousideiao es avec lui, me parut un manque de vérité , au moins reprehensible, au moment où il allait entamer de nouvelles relations.
» .Aujourd'hui, mon père , je vous fais voir le sens exact de mes réflexions, mais ce n'est pas ainsi qu'elles me vinrent. Ce lut un pénible tourment, une vague soufi'rance, une longue suite d idées incohérentes, que je repoussais, lorsqu'elles se présentaient trop lucidement à moi. Si j'étais inquiète, j'étais bien loin d être malheureuse ; mais, comme le sommeil qu'agite un rêve, je sentais mon bonheur tourmenté ; ce n'était pas encore le soupçon ; s il m'avait fallu résumer ma pensée en ce peu de mots : je doute de l'amour ou de la franchise de mon mari, j'eusse recule avec épouvante ; aussi, vous comprendrez que ces jours de tristesse devaient s'eflacer bien vile, et puis le passé me rassurait si bien, qii il eut fallu une âme plus forte que la mienne pour troubler , sur de si faibles indices, le repos heureux de ma vie. Nous primes voiture, vous devez vous le rappeler, et lorsque j'entendis partout que celait une sûre marque de la prospérité des aflaires de M. >arni, je repoussai, comme coupable, toute alarme sur sa prudence, jeme laissai aller aussi à la vanité d'une brillante position, et peut-être en aimai-je davantage mon mari, comme une réparation muette d'une injustice envers lui.
» Cependant un objet plus sérieux amena entre nous, ou plutôt amena de sa part une douloureuse division dans la communauté de nos sentiments. Jusqu'à présent, mou père, je ne vous ai pas parle de quelques chagrins de notre vie, parce que ceux que je partageais avec Emile me semblaient aisés à supporter ; il y en avait un surtout qui nous affligeait vivement tous deux , el qu'un jour i! rejeta lout entier sur moi avec une cruauté que je ne méritais pas ; nous n'avions point d'enfants. Bien souvent, lorsque j'allais dans notre nombreuse famille, je me prenais à pleurer en entendant le doux nom de mère bégayé près de moi ; Emile aussi était triste , mais il mie consolait, et me rendait l'espérance. Il me rassurait sur son amour qui n'avait pas besoin, disait-il, de nouveau'C lien-i pour être iudestructiMe. Ce fut ainsi durant deux ans. Mais a partir de ces premiers moments , où son affection envers moi ne me sembla pas aussi pure que jadis, à partir de ce temps , je m'aperçus qu ii
LA TRAPI'ISTINE.
gardait le silence, quand jYMais trisl.' de ce poignant cliagiin. Si. dans le monde, un nialadioit me jetait (|noliiiie lourde |ilai>anlerie sur ce qu'il appelait gracieusement ma paresse, Emile ne répliquait pins pouf moi par quelque incisive moquerie qui m'alVi aneliissait de nouvelles attaques. Si moi-niènie je me plaignais de ce vide dans nos alleclions, il ne s'empressait pins à arrêter le cours de mes pensées ; il se taisait en soupirant amèrement, l'n évém^ni;'nt, dont le secret nous fut révélé par un ami, lit éclater ses sentiments à ce sujet.
» On venait d'apprendre la mort de M. A..., jeune homme plein de brillantes qualités, et qui, dans nn voyage en Suisse, avait péri misérablement dans un abime qu'il avait voulu franchir; un de nos amis, parent de M. A..., en nous racontant ce malheur, laissa échapper cette phrase :
,> — Du jour où il a été ruiné , j'avais prévu cet horrible suicide.
» — Ruiné ! suicide ! s'écria vivement Emile, mais on dit qu'il laisse une fortune considérable à sa femme, et que sa mort est un accident.
Il — Sans doute , on le dit, et cela est vrai pour tout le monde ; mais vous ignorez à quel prix sa femme et ses enfants sont riches. Il y a si.v mois environ. A... vint chez moi et me confia sa ruine : Ecoute, me dit-il, je ne laisserai pas dans la misère la femme qui m'a apporté une dot immense; je n'y veux pas laisser mes enfants; il faut qu'après ma mort, ils ne maudissent pas mon imprudence : je me suis fait assurer sur la vie , au profit de m.i femme, pour une somme de cinq cent mille francs ; j'en ai fait aulant pour mes entants. — Eh bien ! lui dis-jc, c'est excellent pour l'avenir, mais le présent '? — Le présent, me répondit-il avec un rire amer, je n'y ai pas encore pensé. L'expression de sou visage m'étonna ; je crus y deviner son projet, et le lui dis ; il ne le nia pas, je lui en fis ho'nle ; je lui ofl'ris de l'aider de ma fortune et de mon crédit, et je le décidai à tenter encore le sort des aflaires. — Eh bien ! soit, dil-il en me quittant , je travaillerai, car la vie m'est douce avec une femme que j'aime, mais que j'aime mieux savoir triste que pauvre. On se console d'une perle; le chagrin s'efl'ace dans le temps, coinrae les objets dans l'éloignement, mais la misère est une douleur qui marche côte à côte de notre vie, et qui ne l'abandonne jamais. — Il me quitta , et, bieulôt après, il tenta quelques nouvelles opérations ; mais, par nue falalité inexplicable, elles échouèrent toutes; soins, habileté, rien n'y manqua; aussi le découragement d'A... fut-il complet. Je chei'chais encore le moyen de l'en airacher, lorsqu'il y a un mois, je reçus le billet suivant : u Je pars pour la Suisse," sous prétexte de santé; tu verras que mon premier projet était le meilleur. « Trois semaines après, nous reçûmes la nouvelle, de sa mori, et la compagnie d'assurance, qui n'a pu voir, grâce aux précautions d'A..., qu'une imprudence dans sa mort et non pas un suicide préméililé, a dû hier payer à la veuve et aux enfants la somme énorme que mon pauvre ami leur lègue au prix de sa vie.
» Ce récit nous laissa pensifs , Emile et moi. Nous étions seuls, et je ne sais comment, obéissant à mes réilexions, je me pris à dire tout haut :
1) — Quel dévouement pour sa femme ! quel dévouement inouï ! 1) — i'our sa femme ! l'eprit amèrement Emile, sans doute, pour sa femme ! cela se conçoit, elle était aussi la mère de ses enfanis.
» Je regardai Emile avec un douloureux étonnement. « — Ah ! s'écria-t-il, sans comprendre que chacune de ses paroles me saignait le cœur, ah ! c'est un litre sacré qui peut commander bien des sacrifices, qui peut obtenir bien des pardons. .Mais nini, moi, continua-t-il en s'exallant à mesure qu'il parlail, je n'ai Iioint d'enfants, je n'en aurai jamais ; jamais a'enfanls que je puisse aimer de cel amour qui n'a pas d'égal sur la terre.
i> Je demeurai confondue, je n'eus ni la foi ce de répondre, ni celle de pleurer. Emile me quitta froidement, comme si je ne l'eusse pas compris. 11 avait raison, je ne l'avais pas compris. J'avais, à la vérité, senti son déses|ioir que j'avais tant de fois partagé ; j'avais subi celte révélation cruelle de son cœur qui mettait si bas le tilie d'épouse pojr rehausser celui de mère: mais je n'avais pas compris que cette parole était le premier jalon de la route de douleurs iiue j'avais à parcourir. Ne pensez pas cependant, nion père, que parmi les premiers tourments j'aie jamais laissé échapper une idainle ; ils élaient alors si légers, ils semblaient si peu alarmants ! Aujour<riuii, je me les rappelle un à un, parce qu'ils me font voir par quel insensible détour ou s'éloigne du bonheur.
» Cependant à cette époque la vie d'Emile changea complètement : ses all'aires se multipliaient ; à peine rentrait-il chez lui, oii je ne le voyais que fatigué et toujours préoccupé. La maison élait assiégée de "gens de toutes soiles ; ou n'y pailait que d'eiilrei'iises colossales, je craignais que mon mari ne fùl tombé parmi des. intriganls ; il me pié.-enta chez les plus considérables de ses nouvelles connaissances, et je me trouvai dans nu monde que je ne connaissais pas , et ilonl le faste m'éloima. J'y rencontr ai quelques-uns des hoium, s les plus marquants dans les alVaires publiques
et des noms do la plus haute aristocratie, qui servaient de leur inlluence ou de leur furlune les vastes projets auxquels mon mari était associé. Les habitudes île cette société, toute de luxe, m'enlrainèrent dans une vie bien dilVérenle de celle que j'avais menée jusque-là. Sur les vives excitations de mon mari, j'abandonnai pour ainsi diie les soins de notre ménage, el je me livrai aux plaisirs qu'on m'offrait de tons côtés ; ainsi tout un élé se passa à voyager de château en château, presque toujours seule, tant les nombreuses occupations d'Emile le tenaient arrêté à Paris. Ce fut pendant ces jouis d'isolement uu'un homme, dont le nom fait trembler ma main lorsqu'elle l'écrit, ce fut alors que pour la première fois je vis M. de Natlière. Sa fortune passait pour considérable, le succès de ses opérations financières l'avait placé parmi les spéculateurs les plus habiles de la France ; il vivait d'égalité avec les plus nobles de la cour, et quoiqu'il ne fût plus un jeune homme, il avait conservé une élégance si parfaite, qu'on le disait un des hommes les plus séduisants de la belle compagnie. Quelle que fût sa réputation, je ne pris pas garde à lui. et ce ne fut qu'une plaisanterie d'Emile qui me fit apercevoir que .M. de Natlière fiiisait attention à moi. Il s'était uni d'intimité avec mon mari, et était l'àmc de toutes les espérances qu'il nourrissait. Mon estime de moi-même se félicita de la confiance qu'Emile parut avoir en moi en cette occasion, mais en même temps mon amour en fut blessé. Je me surprenais à lui désirer de la jalousie ; j'avais été si souvent triste d'une coquetterie
3ui lui avait élé adressée, que moi qui l'aimais de toute l'élendue e mon àme, j'aurais voulu retrouver en lui celle inquiétude inséparable de mon amour. Il m'arriva même plusieurs fois, pendant le peu d'inslanls qu'il arrachait à ses affaires pour venir près de moi, de lui faire ciilendie que les assiduités de M. de Natlière m'étaient importunes, et je le sollicitai de me ramener à Paris. Mais Emile ne répondait à mes plaintes qu'en riant; il accusait ma vauilé et mon ignorance des prétendus torts de M. de Natlière. Je n'entendais rien, disait-il, aux usages du mon le où je vivais, et je prenais pour une cour altenlive ce qui n'éiait qu'un souvenir de celle courloisie passionnée de nos vieilles miiMirs. Cependant la dernière explication que nous eûmes avec Emile fut si ferme de ma pari, qu'il m'assura qu'il ne me laisserait pas plus longtemps dans le château que j'habilais. J'avais à peine obienu celle promesse, qu'il ajouta en s'éloignant, comme si c'eût élé un projet convenu entre nous :
» — Ainsi tu rentreras à Paris immédiatement après ta visite au château d'Alane.
» Je connaissais trop cette manière adroite d'Emile de jeter, comme arrêtée, dans la discussion , une chose dont on n'avait pas même parlé, pour ne pas m'en expliquer sur- le champ :
» — Comment! m'écriai-je; encore une visite au château d'Alane; je ne veux pas y aller.
» A ce dernier mot, mon père, une effroyable lueur me traversa le cœur, mais si rapide qu'elle ne put cependant m'édairer; ce fut le regard que me lança Emile à cette première expression d'une volonté opposée à la sienne. Tout son visage, si jeune, si frais, si rosé, devint d'une couleur livide : son œil bleu et voilé s'arrêta sur moi terne et ouvert; un Iressaillmi nt flasque fit presque pendre ses joues, et un sourire repoussant descendit si bas les coins de sa bouche, que son aspect m'épouvanta : c'était la première lois que je le voyais irrité à ce point. La physionomie de sa colère fut surtout ce qui me frappa. Ceci vous paraîtra étrange, mon père, mais l'amour se plaît à parer jusqu'aux défauts les plus condamnables; ainsi, dans mon imagination, je m'étais quelquefois bâii des romans où je voyais Emile incapable de se maiiiiser, mais son irrilalion m'apparaissait alors pleine d'une fierté terrible. Le jour dont je vcus paile, il me sembla repoussant. Cependant ce sentiment ne dura pas plus que le regard qui l'avait fait naiire. Comme une de ces images fantasmagoriques qui alVeclent tour à tour, et avec la rapidité de l'éclair, les formes les plus hideuses et les plus élégantes, toule celle cruelle expression s'elVaça en nn moment, et j'y trouvai aussitôt son vif enjouement, son doux sourire et la tendre lumière de ses yeux.
» — Eh bien ! me dit-il, si lu ne le veux pas, tu n'iras pas; niais si je t'en [irie, tu le fei'as ; car noire rôle esl changé à tous deux; c'est toi qui ordonnes, el moi qui iniphne ; mais comme lu es aussi bonne que je suis obéissanl, lu iras, n'est-ce pas?
» Puis , comme je voulais lui répliquer, il ajouta d'un ton sérieux :
» — Il le faut, mon enfant; madame d'.\laiic esl une des personnes qui foui uissent les capitaux nécessaires à notre enliepii-e; elle compte sur loi; un relus nous ferait perdre immensénienl: c'est une vieille femme fort susceptible; il faut partir demain.
>. — Mais, répliquai-je, .M. de Natlière esl son neveu, et il y viendra...
» — Bah! reprit Emile en rougissant et en m'embrassani, lu es une folle.
» Le lendemain, je partis pour Alane; j'y trouvai madame d'.\lane presque seule. Deux jours après, M. de" .Natlière arriva. Je pus Voir facilement qu'il élait le mailre du châleau; j'avais entendu
LA TRAPPISTINE.
parler des précautions de plusieurs de ces hardis spéculaleurs qui, pour mettre leurs propriétés à l'abri des dangers de leurs opéralions, les achètent sous le nom d'étrangeis, et je compris que M. de Natlière avait fait de même avec sa tante. Cependant l'altenlion que je mis à ne jamais quitter le peu de personnes qui étaient au château, me débarrassa les premiers jours de galanteries trop empressées; mais j'eus lien de m'apercevoir bientôt qu'on avait deviné mon intention, et qu'on cherchait à la déjouer par une marche contraire. En effet, madame d'Alane mit autant de soin à me séparer de la compagnie et à l'entiainer loin du chàleau, à mon insu, que je pouvais en mettre à ne pas la quitter : si j'abandonnais un instant le salon, je le retrouvais vide, et aussitôt arrivait M. de Nattièrc ; si j'allais à la promenade, on s'écartait adroitement de moi, et je restais avec M. deNaltière. Enfin, je me résolus à garder ma chambre et à écrire à mon mari de venir me cherctier. Chaque matin, une lettre de lui me le promettait; chaque soir, le courrier m'apportait une excuse de son retard. Je ne savais que penser : était-ce indifl'érence, occupations importantes? je m'y perdais; mais je tenais à ma résolution, et.gràceà une feinte maladie, je me défis pour quelques jours de M. de Nattière.
» Un soir, il était déjà bien tard, j'avais entendu s'efîaccr l'un après l'autre tous les bruits de la maison, j'étais restée dans ma chambre, assise sur un fauteuil, incapable de faire un mouvement pour changer de place, vaincue par une préoccupation sinistre. J'étais dans "cette situation de l'àme obscure et douloureuse où l'on sent un malheur venir sans pouvoir connaître d'où il viendra. Je me rejetais avec amertume dans le passé de ma vie, et je pesais tristernent combien elle était changée, sans que je pusse y voir nne véritable infortune, sans que j'eusse pu dire l'endroit précis, l'heure exacte où la plénitude de ma félicité s'était échappée. Je ne saurais vous exprimer, mon père, combien de craintes lugubres se dressèrent l'une après l'autre dans ma pensée; aujourd'hui que les plus atroces sont accomplies, je rougis presque de les avoir eues alors. Cependant la nuit se passait, mais le temps n'avait plus de durée pour moi, les réflexions l'absorbent plus vile que le travail, et déjà il était deux heures du matin que je me croyais au commencement de la soirée. Le bruit de ma porte qui s'ojivrit me fit involontairement lever les yeux. Je vis entrer M. de Naltièi'e. La surprise qu'il ne put cacher en me voyant encore levée me dit tout : je regaidai l'heure, et je devins si tremblante, que je ne pus lui adresser la parole. 11 était aussi embarrassé que moi. Il ne comptait pas me trouver où j'étais. Cependant l'indignation me saisit presque aussitôt.
fl — Que venez-vous faire chez moi à cette heure? luidis-je en marchant vers lui pour l'empêcher d'entrer tout à fait dans chambre. Il parut balancer; mais, à l'instant, il entra et feima la porte deriière. — C'est une violence ! m'écriai-je en courant vers une sonnette.
» — Non, répondit-il en m'arrêtant et en parcourant ma chambre avec un cynisme effionté; non, ce n'est qu'une explication.
» — Il ne peut y en avoir entre nous; je n'en veux pas.
» — C'est pourtant à vous seule, ajouta-l-il, qu'elle est nécessaire, et vous m'entendrez.
» — Non, lui répondis-je violemment, pas un mol de plus ou j'appelle; je trouverai peut-être ici quelqu'un qui aura pitié d'une pauvre femme, ne fiit-ce qu'uij^valet.
)) M. de Nattièrc marcha vers la porte et appuya sa main sur la clef. Je suivais ses mouvements avec anxiété; il s'arrêta, sembla réfléchir un moment et me dit doucement :
« — Je sors, non que je craigne une esclandre, car chacun de nous peut raconter son entrevue à sa manière, et les médisants ne sont pas du parti des femmes, mais parce que je crois qu'on m'a trompé. Répondez-moi sincèrement : aimez-vous votre mari?
» — Oui , m'écriai-je avec ardeur , croyant détruire ainsi l'espérance de M. de Nîttière; oui, je l'aime de l'amour le plus vif, je l'aime plus que je ne saurais dire.
» — Alors, ajouta M. de Natlière avec un sourire de mépris, c'est un misérable.
)) Ce mot m'indigna si profondément que, perdant toute retenue, je m'écriai :
» — Vous êtes un lâche ! car il n'est pas ici pour vous répondre.
« — Et il ne viendra pas, reprit-il avec le même dédain sur le visage; il n'y viendra ni pour vous chercher, ni pour vous défendre : il a de plus agréables occupations.
» Celte nouvelle accusai ion glaça toute ma colère, et l'anxiété qu'elle m'inspira surmontant mon horreur pour cet homme, je m'approchai de lui, et cherchant à lire dans ses yeux :
» — Que voulez vous dire? rcpris-je, la voix'tiemblante ; mon mari n'a pas reçu mes lettres, et il ignore...
» — Vous oubliez, interrompit M. de Naltière, qu'il y a répondu tous les jours.
» — C'est vrai, répondis-je, effrayée de la pensée que cette observation faisait naître en moi, c'est viai, et pourtant...
» — Et pourtant il vous laisse ici , ajouta M. de Naltière , com-
plétant par cette parole un soupçon que je n'eusse pas laissé se former dans mon esprit, si j'avais été seule.
» Ce mut m'alterra; mais l'idée qu'il éveillait eût été horrible à garder : je la rejetai avec force, et m'en prenant à M. de Naltière de la douleur que j'en avais ressentie...
» — Sortez, m'écriai-je, vous êtes un méchant homme, un homme indigue, un... je ne pus achever, les larmes me sutToquèrent.
» — Pauvre femme ! dit-il en sortant.
1) Après cette expression de pitié, j'entendis ouvrir et fermer ma porte, mais je ne vis pas sortir M. de Natlière, car j'avais caché ma tète dans mes mains avec désespoir. Je me trouvai seule avec mes premières pensées; mais chacune des paroles de M. de Naltière était comme un trait de feu qui les éclairait. Je me les répétai une à une. — Oui, me disais je, Emile sait ma situation, et il me laisse ici! — Ah! c'est indilîércnce, ouhli, dédain. — C'est qu'il a des occupations plus agréables, m'a-l-on dit. — Qu'est-ce donc? un autre amour, une passion qui lui fait abandonner jusqu'au soin de ma protection ! Oh ! c'est impossible. Et, malgré mes combats, je me trouvais sans cesse vaincue par l'accord de la conduite d'Emile et des paroles de M. de Natlière. Cependant j'en restai là et je n'osais remonter au premier mot qui m'avait indignée. Un homme n'en appelle pas ainsi un autre pour un tort dont ils se rient entre ei.x; c'est donc... Et le même doute affreux qui m'avait épouvantée se représenta encore à moi ; mais encore celle fois je me fis un crime de l'avoir conçu, et je finis de passer cette nuit dans les larmes déchirée de mille terreurs que je n'osais ni combattre ni accueillir.
» Le matin, dès que le jour fut venu, j'envoyai chercher des chevaux de poste ; et avant que personne pût se douter de ma résolulion, je parlis d'Alane, et retournai à Paris. La salisfaction que j'éprouvai d'être hors de ce château mit un peu de calme dans mes idées, sans cependant les adoucir; seulement, je m'étudiai avec moins de désordre à prévoir le malheur qui m'attendait à Paris. Malgré moi, je le rattachai aux paroles de M. de Natlières, et je me bâtis toute une histoire , où je me représentai mon mari me préférant quelque brillante femme du monde nouveau où il vivait; je le vis égaré par les séductions d'un esprit qui se joue de tous les devoirs; mais en pensant à sa jeunesse, je ne le trouvais pas sans excuses , et je me sentais sinon coupable, du moins imprudente de m'ètre si longtemps séparée de lui, oubliant qu'il l'avait obstinément voulu, ou bien interprétant sa volonté comme un dévouement à mes plaisirs. Ce malheur, je le tournai dans tous les sens, je l'examinai à loisir durant la route, et je mis mon coursue à portée de le soutenu-. J'arrivai. Par nn hasard inconcevable, Je trouve la porte de notie appartement ouverte; je le parcours sans rencontrer personne : il était en désordre, et accusait l'absence de celle qui se devait à en sinvoiller la tenue ; enfin j'arrive jusqu'à la porte de la chambre d'Emile; les persiennes en étaient encore fermées, et le demi-jour ne m'y laissa distinguer aucim objet. J'allais mettre la main sur l'espagnolette d'une croisée, lorsqu'une voix que je ne reconnus pas sur-le-champ dit tout près de moi, avec l'hésitation d'un sommeil interrompu :
— » Est-ce toi, Emile?
» Je me retournai vivement, et j'aperçus une femme dans le lit de mon mari. Elle me vit aussi, car elle se jeta hors de ce lit en poussant un cri, demeura droite et immobile devant moi. J'avais préparé mon âme à de bien vives atleintes, j'avais supposé l'infiJéiité et la trahison d'Emile : c'est tout ce que j'avais cru de plus affreux ; mais je ne s;i\ais pas ce que les circonstances peuvent ajouter d'horreur-; à un malheur. Je n'avais pas prévu que ce serait dans ma inni^on que je trouverais la maîtresse de mon mari ; je n'avais pas prévu que cette maîtrt>sse serait ma femme de chambre, ma servante. Oh! qui peut peindre le coup terrible et sourd qui frappe au cœur à de telles révélations! Pour moi je ne saurais vous le dire. 11 me sembla que je m'étais à la fois heurté la tête et la poitrine contre l'angle dur et aigu d'un meuble. Je perdis un moment la vue et la respiration, le cœur me serra, un bourdonnement confus m'ébranla le cerveau. C'est ainsi qu'on doit devenir folle. Je l'ai sans doute été un moment, car sans cela je serais morte. Aussi, quand ma laison fut revenue, je voulus moc-rir. Après ce premier moment d'anéantissement, je vis Emile à la porte de la chambre. Je le vis, niiiis je ne le regardai pas : un besoin indicible de doute m'empêcha de vouloir lire srn crime dans son n.aintien; et, sans leur adresser la parole, je m'enfuis dans ma chambre. Je fermai la porte, j'ouvris un tiroir où étaient enfcimés des grains d'opium, et je les pris tons, puis je m'assis sur une ch'iise avec mon chapeau de voyage; j'avais gardé mes gants ; on eût pu me croire prête à sortir. Tout cela n'avait eu que la durée d'un éclair. L'embarras de sa position occupa Emile assez longtemps pour qu'il me laissât seule deux heures entières. Pendant ces deux heures, je demeurai à la même place. Rien de ce qui les occupa ne ni'ejt l'cslé dans la mémoire; seulement il me semble que j'attendais inee.'sam.nent que ma tête éclatât en débris. Cependant des douleurs violentes se mêlèrent à cette apathie terrible; elles devinrent Lientôt si cruelles, que je ne
LA THAPPISTINE.
pu? retenir quelques plaintes. Aussitôt j'entendis nnniier à la porte (le nia clwmbre. A ce bruit, je retrouvai le sens de mes douleurs: je me rappelai tout, et je crii;^nis du secours. Kniin, te mal qui me déchirait devint plus Tort que moi ;j'c;tou[lais dillicilenient mes cris: je pris un mouchoir, je le nouai sur ma bouche , et m'étendis sur mon lit. Alors tout devint confus autour de mol, et je n'entendis plus rien.
» A mon réveil, vous étiez près de moi avec mon médecin et le vôtre; Emile y était aussi. Rien de bien lucide ne m'arriva d'abord à l'esprit; mais les questions qu'on me Ut, et le désespoir repentant
.., quand ) oppos
fut ce jour-là aussi que votre douleur demanda au médecin si ma raison n'était pas altérée. Vous vous le rappelez, mon père, ainsi se passa toute cette journée, où j'obéis à tout ce qu'on voulait de moi, si ce n'est que je ne prononçai pas une parole, quelcjue instance qu'on me tit. Je ne voulais ni mentir, ni dire la vérité. Ce que je ne voulais pas dire surtout, c'était d'accuser Emile à vos yeux avant de l'avoir entendu. Le soir vint, et nous restâmes seuls. Je n'osais commencer la conversation, et je ne voyais pas qu'il y fût disposé plus que moi. Que vous dirai-je, mon père? ceci n'est pas croyable, mais c'est la sincère vérité : durant toute cette nuit, il resta prés de moi, me prodiguant les soins les plus tendres sans me parler. Respectait-il mon silence? je ne sais : toujours est-il que je ne me sentis pas la force de l'accuser au moment où sa vie semblait dépendre du la mienne. Pour comprendre qu'il en ait pu être ainsi, il faudrait savoir ce que c'est qu'une longue habitude de soumission ; il faudrait avoir redouté comme moi une justitication incomplète; il faudrait avoir éprouvé cet amour qui a besoin d'aveuglement, et qui plaide dans le cœur d'une femme le paidon du coupable. Puis, ce qui est vrai pour tous ceu.v qui manquent de résolution puissante, c'est qu'ils n'ont pas le courage d'aborder une e.xplicalion lorsque l'occasion impérative en est passée. Si, en anivant le matin, j'eusse épuouvé d'autres sentiments que le désir de mourir, sans doute mes reproches eussent été cruels et violents; si, à mon retour à la vie, Emile se fût présenté seul devant moi, je n'eusse pas hésité à l'accabler de mon désespoir; si, même la première minute où nous restâmes seuls, j'avais prévu son silence, je me fusse levée devant lui pour lui demander compte de sa conduite; mais, après une heure passée entre nous, sans autre langage que les regards attentifs dont il épiait mon visage, je ne trouvai plus la force d'entamer ce terrible entrelien. Cependant je gardais au fond de l'âme la volonté de me plaindre et de lui dire combien il avait brisé mon cœur, et que c'en était fait de ina confiance pour lui; mais en suivant en moi-même toute l'étendue des reproches que j'avais à lui faire, j'en tirai la conséquence naturelle qu'il me faudrait prendre une résolution as on égard. Je n'en trouvai aucune, no (|ui répondît à ma situation, ou qui me désespérât. La nuit s'acheva dans cette perplexité. Le jour vint, et une circonstance dont vous ne comprendrez pas l'audace, me rendit toute ma fermeté. Louise, cette misérable femme que j'avais surprise dans le lit de mon mari, entre dans ma chambre en m'apportant une tasse. Emile, en la voyant entrer, lui adressa la parole, et lui dit :
„ — Je sors, Louise, soignez mailame pendant mon absence.
» Je me levai sur mon séant, et les regardai lixement tous deux. Emile fit signe à Louise de se relirer. Il prit son chapeau, et s'approcha de moi.
« — Vous sortez, lui dis-je, vous me laissez?
« — Il le faut, me répondit-il tristement. J'ai fait à la bourse une perte de cinq cent mille francs, et si je ne les paie dans trois jours, je suis un homme déshonoré.
» — Cinq cent mille francs! m'écriai-je anéantie par cette nouvelle, cinq cent mille francs! nous sommes ruinés!
» — C'est un échec terrible, reprit-il ; mais tout le inonde l'ignore, voilà l'essentiel. Je te le dis, ajouta-t-il en me tendant la main, parce que tu es ma seule amie, et que tu ne me trahiias pas, parce que mes chagrins sont les tiens, n'est-ce pas Fanny ? El, en pailant ainsi, il s'approcha de moi ; je ne lui répondis qu'en lui tendant les brasct en versant des laiines cruelles. 11 se dégagea doucement, et me dit d'un ton profondément attendri:
H — Du courage, enfant, mon crédit est considérable: que je pare ce coup fâcheux, et ma position est plus assurée que jamais.
» A ce moment, Louise entra ; mais je n'y lis plus attention; j'étais tout entière au malheur de mon mari: et le cruel avait bien deviné que je m'oublierais poiu' lui. A peine était-il sorti , que vous vîntes , mon père ; notre famille vint aussi. Votre présence protégea le service de Louise, qui exécutait à la lettre les prescripti'ins du médecin. Ce ne fut que longtemps après que je me ressouvins de la manière dont on m'aborda durant cette journée : il semblait qu'on eût affaire à un enfant malade dont on ménage les caprices. Plus tard, je me rappelai les signes de pitié que mes amis échangeaient entre eux, lorsque je faisais une réponse dis-
traite à leurs demandes; et je devinai qu'on avait cru ma raison prête à me faillir.
)) — Pauvre enfant! dites-vous à plusieurs fois, sa tête brûle. » Oui, mon père, elle brûlait du choc des idées qui s'y froissaient en tous sens; mon départ d'Alane, l'iiijuie de M. de Naltière, puis mon mari infidèle, puis ruiné et peut-cire déshonoré; n'était-ce pas assez pour que ma lête brûlât, pour que mes paroles fussent incohérenles, et que je ne prêtasse pas d'allenlion au bourdonnement indillerent d'une conversation frivole? Enfin mou mari rentra; ses prernièies altenlions furent pour moi; je le reçus froidement; quelqu'un murmura près de moi ces mots : » — C'est d'un caprice inconcevable.
» El je devins aus-i la victime des suppositions banales et malveillantes de ceux qui disaient m'aimer. J'entendis ce mol , et je n'eus d'autre vengeance que de l'adresser d'un regard à Emile. C'est lui qui y répondit, et ce fut une nouvelle t</rluie.
» — Ce n'est rien, dit-il, rien qu'une alfecliun nerveuse, dont le docteur répond, pourvu que nous abandonnions quelque temps la vie de Paris. Il faut de l'exercice et de l'air à Fanny; il lui faut la campagne, et nous y irons ensemble bientôt. )) — Où donc? repriies-vous , mon père.
» — .Mais, chez nous, répondit Emile le sourire sur les lèvres ; je sors de chez mon notaire , et il a dans la vallée de l'Orge une peliie maison ravissante à vendre tout de suite ; j'en fais présent à Fanny.
» Ce fut une exclamation unanime d'admiration pour les soins inouïs dont mon mari m'entourait. .\ ce moment, vous dites d'un ton moitié riant, moitié sérieux :
» — Emile, Emile, vous la gâtez.
« — Moins que je ne l'aime, répondit-il.
» Vous dire que je fus indignée, surprise, étourdie, je ne sais. Je ne compris plus rien, je doutai de tout, même de ce que j'avais vu et entendu ; les deux nuits et le jour qui venaient de se passer me semllèient un cauchemar efl'royable dont le ressentiment seul m'agitait. Enfin nous demeurâmes encore seuls. Cette fois , j'ailais peut-être avoir le courage de pailer, mais cette fois encore il eut l'afl'reuse habileté d'étoutlèr loa douleuret nia plainte sous la sienne. A peine vous eût-il reconduit jusqu'à la porte de notre appartement, toujours riant et dégagé, qu'il rentra dans ma chambre soucieux et morne.
» — Je n'ai rien trouvé, me dit-il.
» — Rien? lui répondis-je ; et ce crédit dont tu parlais?... » — Ce crédit me donnera cent ou cent cinquante mille francs, ce qu'on peut enfin raisonnablement me supposer de besoins dans un C'immerce comme le mien. .Mais cinq cent mille francs ! ce se • rait avouer ma ruine que de les demander seulement. » — Si j'en parlais à mon père?
» — A personne au inonde, reprit-il violerameol; dire que j'ai tenté le sort de la bourse! non; je ne serais plus à letiis veux qu'un misérable joueur , pour lequel ils n'auraient plus assez de reproches et de défiance. Puis, dans nia position comintrciale, ce serait me fermer tout crédit ; ce serait aller au devant de la déconsidération. Crois-tu que s'il en était autrement, je paierais cette énorme somme?
M — Ce serait donc une faillite? lui dis-je en pâlissant. » — Une faillite! reprit-il; je me bi nierais la cervelle, s'il fallait en venir là ; poui tant la loi, qui proscrit le jeu de la bourse, ne donne pas d'action pour le paiement des opérations qui y sont faites ainsi. Ou peut donc refuseï- de payer. Mais il n'y faut plus penser; car en payant, c'est plus encore le silence que j'achèle, que ma dette que j'acquitte.
» Cette distinction manquait de probité, ce me semble, et malgré tout l'effroi qui me remplissait le cœur, j'en fis à moi-même l'observation ; peut-être Emile s'en aperçut, car aussitôt il s'approcha de moi.
„ — Hélas! me dit-il, je voulais l'épargner tous ces chagrins, et voilà la cause qui m'a fait l'éloigner si longtemps ; mais tu os plus forte et plus généreuse que je ne pensais.
» J'appliquai ce mol de généreuse à mon silence sur sa cruelle trahison; j'y crus voir comme l'iuiploralion d'un ]iardiin ; j'allais lui assurer que j'avais tout oublié, mais il ne m'en lais!-a pas le temps.
« — Tu ne m'as reproché, dit-il, ni ma ruine, ni la tienne, et je l'en remercie; tes plaintes ni'eussmt ùté le courage de lutter contre ce malheur; mais lu peux encore plus pour nïoi, tu pL'iix me sauver.
» — Te sauver! lui dis-je, trompée dans mon espoir de lui voir au moins regretter son abandon.
)i — Tu le peux , si lu le veux , me répondit-il en ra'observant soucieusemenl.
» — Et je le voudrai, repris-jc en voyant sa tristesse ; je le voudrai, dusse je y donner ma vie, car moi je l'aime, Emile, cl... les larmes me suffoquèrent.
« — Ah ! s'écria-t-il en couvrant mes yeux de baisers ardents,
LA TRAPPISTINE.
lu pleures ; malheureux que je suis ! je ne puis te voir pleurer ain,-i; c'est pour l'épargner une larme, un regret que j'.ii laissé la rimle f.icile où je marchais, car, selon mon amour, l'opulence ne l'y venait pas assez vile ; c'est pour ne pas le voir pleurer que j'avais brisé mou cœ;ir par noire sépaialion; el je n"ai pu l'éviter lu malheur. Tu souffres, Fannj, tu soutires, ah ! pardonne-moi ; ce n'est pas ce que je t'avais promis : c'élail un bonheur pur el sans uuago que je t'avais piomis, et inainteDai'.t lu pleures, tu souffres ; oh! voilà mon seul malheur, le seul véritable ; car toi, tu es ma vie : c'est en loi que j'existe.
» Et lui-même pleurait ; il me serrait convulsivement dans ses liras: il m'appuyait sur sa poitrine, que je sentais battre violemment; une espérance inouïe, une consolation puissante me pénétra, m'inonda le cœur.
»— N'est-ce pas que tu m'aimes? m'écriai-je en lui rendant ses caresses: n'est-ce pas, Emile?
— En as-tu doulé? ajouta-t-il en me regardant fixe, la douleur peinte sur le visage...
» J'avais tant besoin de cet amour, ce désespoir d'Emile sur les craintes d'un doute de ma part , le choc de tant d'émolions, tout cela me fascina tellement, que volontairement je renonçai au témoignage de mes yeux. Ne pouvant tuer mes souvenirs, je m'en détuuinai pour ne pas les voir.
» — ^^Non, je n'en ai pas doulé. J'ai été folle un moment ; mais je me suis trompée, je n'ai rien vu...
» — Quoi ! serait-ce hier malin ? s'écria Emile. Oh ! pauvre enfant, que lu as dû souffrir! et celte horrible indisposition !.,. Oh! je comprends, oui, je comprends tout maintenant.
» Et comme si une idée soudaine luisait tout à coup devant lui, il ouvrit mon secrétaire, y chercha l'opium et ne l'y trouva plus. Il tomba renversé à mes pieds dans d'eflVoyables convulsions, j'appelai ; Louise vint pour le soigner avec' moi. A ce moment, je n'avais plus un soupçon; c'est moi qui étais coupable; enlin il revint à lui. Louise sortit. Le premier mot de mon mari fut pour me donner une explication ; je n'en voulus pas.
" — Non, lui dis-je, pas une parole; oh ! pas une, Emile, si ce n'est pour me dire comment je peux te sauver : ne m'as-tu pas dit que je pouvais te sauver?
» — Mais je n'ose plus te le demander, reprit-il tristement.
» — Ah ! lu me punis cruellement, répondis-je...
» — .Mais si je le le demande, ajouta-t-il, le voudras-tu, surtout quand tu sauras ce qu'il faut faire?
» — Oui , je le voudrai, Emile ; ne te l'ai-je pas dit , fallùt-il y saciifi(r ma vit?
» — Il faut peut-être plus que cela, répondit-il en souriant : il faut sacrifier une prévention, une répugnance... Puis il s'arrêta pour attendre une réponse.
» — Eh bien ?... lui dis-je en tremblant malgré moi.
1) — Eh bien! reprit-il, il faut voir M. de Natlièie.
« — M. de Natlière! m'écriai-je, retourner à Alane!
» — Non, dit Emile en m'ai tirant vers lui, nous ne nous séparerons plus, Fanny. M. de Natlière est à Saint-Cloud, près du roi; dans vingt-quatre heures, il part pour la Bretagne, et lui seul peut me sauver.
» — A-t-il des fonds si considérables à sa disposition? repris-je, voulant faire naîlre des diflicullés contre ce projet.
» — Sa signature me suffirait pour en trouver, me dil Emile; sa signature est ma seule ressource; oui, conlinua-t-il en [laraissant l'éfléchir profondément et en parlant par mots entrecoupés, — la seule I il mêla faut aujourd'hui... ou après-demain, la ruine, le déshonneur, la mort...
» Je poussai un cri.
» — Ah! la douleur m'a tout fait oublier, dit Emile en se levant et en parcourant la chambre à grands pas; oui, quand je t'ai vue pleurer, je n'ai plus pensé à ma fortune et à mon honneur perdus; perdus pour jamais, ajoula-l-il en se jetant dans un fauteuil ; car, je le vois bien, tu ne veux pas aller chez M. de Natlière.
» — J'irai! j'irai! lui répondis-je enchaînée par cette succession si rapide d'idées, que je n'avais pas le temps de leur dresser un obstacle; j'irai, Emile, pour te sauver ; pour toi, enlends-tu? j'aurai ce courage.
» — Ah! lu es un ange, reprit-il ; mais il faut que ce soit à l'instant même; car pour me servir de cette signature, je n'ai plus que demain.
,, — Si tôt, lui dis-je ; mais tu m'accompagneras , je pense...
» — Eh! le pnis-je ? enfanl... Ecoule, reprit-il, voulant rompre les objections que je pourrais lui faire. . — Si j'y allais moi-même, coinnie pour traiter d'une atl'aire, il faudiait la lui expliquer nettemerit, et j'avoue que je ne saurais que lui dire; car, à lui moins qu'à un autre, je voudrais avouer ma position; mais je comprends bien ceci : dans l'inimensc opération où il m'a intéressé. Il y a beaucoup d'acquisitions de terrains à faire ; pour qu'on ne soupçonne pas à quoi elles doivent servir, les capitalistes qui mènent
l'entreprise les font faire par des personnes qui ne semblent pas y avilir intérêt; je suis une de ces personnes. Tu diras à M. de .Natlière que j'ai trouvé une occasion admirable , mais qu ou \eul de l'argent ; il sait que j'en trouverai avec le papier qu'il te cunliera. Si j'allais ii Salnl-Cloud, il faudrait dire exactemenl le lieu, la silu.Uiiin. donner des détails impossibles ; mais toi, tu peux les avoir oubliés, tu ciiinprends ; les ailàires le fatiguent, — lu n'y entends rien... Seulement tu sais que c'est pressé... il te cioira..."
n — Mais, dans quelque temps, m'écriai-je, il apprendra!...
» — Il n'apprendra rien, car je lui remeltrai ses fonds. Ce que j'ai oublié de le dire, c'est que je péiissais au port , au momeni de vendre ma part de mon intérêt dans l'aflaire de M. de Natlière; ce qui me rentrera est triple de ce que je jiouirai lui devoir, et nous serons sauvés ; car, sai\,s toi, c'en était fuit !... Mais tu vas t'appiêter, n'esl-ce pas? Je vais écrire un mol, faire nietlre les chevaux. Il ne le faut pas deux heures... Dépêche-loi...
» Et sans que j'eusse le temps d'y répondre, il sortit. Je rae laissai habiller par Louise; j'étais étourdie de tout ce qui se passait depuis quarante-huit heuies; je vivais dans un tourbillon de p' nsées et d'émolions où la réflexion n'avait pu trouver place... Quand je fus prêle, j'attendis Emile. Le domestique vint et m'apporta ce billet :
« Ma chère amie, Dallois est dans mon cabinet, il vient arrêter » notre compte, je ne puis le quitter ; voici tout ce qu'il te faut. « -N'oublie pas ce que je t'ai dit. »
» A ce billet étaient joints un reçu de cinq cent mille francs, à six mois d'échéance, et une petile lettre cachetée pour M. de .Natlière. J'aurais voulu voir Emile une seconde ; mais en passant devant la porle de son cabinel, je l'entendis parler 1res vivement. La piésence de Dallois me rappela tous les dangers de mon mari , el je parlis. Le cocher me conduisit avec une rapidité qu'on lui avait lecommandée, sans doule afin que le temps me manquât , même dans la solitude; et, je dois l'avouer , j'arrivai à Samt-Cloud aussi troublée que quand j'étais partie de Paris. Je fis demander au château JI. de Nalliere. On me conduisit dans l'appartement qu'il y occupait, et je me trouvai face à face avec cet homme que j'avais comple ne plus revoir. 11 sourit en m'approchant; je fus prèle à sortir, mais ce n'était plus de moi seule qu'il s'agi>sait , et j'acceptai, sans répoudre, le fauteuil que M. de Natlière m'ofl'ril d'une manière respectueuse.
« — Vous êtes indisposée? me dit-il; serait-ce à un chagrin que je devrais votre présence?
» — Non, lui dis-je vivement, me trompant sur l'intention do ses paroles, cl craignant qu'il lût le secret d'Emile dans mon trouble; non, c'est la fatigue, ce n'est rien....
» — Vous avez vu votre mari? reprit M. de Naltière en me regardant avec attention.
» — Oui, certes, me hàlaije de répondre; c'est de sa part que je viens....
» La surprise que ce mot causa à M. de Naltière me fil voir qu'il supposait que j'avais parlé. A ce moment , l'inculpation terrible que M. de Natlière avait élevée contre mon mari me revint à l'esprit. L'idée qu'il pouvait penser qu'Emile désertait ma défense m'humilia si profondément, que je ne pus m'empècher d'ajouter : — Mon mari ne sait rien, monsieur.
» M. de Naltière me considéra un moment , et me dit à voix basse et en plongeant ses regards dans mes yeux :
» — Ni vous non plus, dites-moi?...
1) Je détournai la vue pour cacher une larme. M. de Naltière me prit la main ; je la retirai vivement.
I) — Je vous savais belle, aimable et parfaite, me dit-il tendrement, mais non pas si résignée. Un pareil abandon....
I) — Monsieur, lui dis-je froidement, voici une letlre de mon mari.
» M. de Natlière la lut rapidement et la jeta sur la table qui élait près de nous.
— Enfin, dit-il, votre mari daigne vous confier le secret de ses affaires ; il y a longtemps qu'il aurait dû le faire ; car je vous croii; plus raisonnable que lui. Voyons, madame, de quoi s'agit-il?...
» Ma position particulière vis-à-vis de .M de Natlière élail si fausse, que, par un inexplicable oubli de tout honneur, je me sentis à l'aise en abordant le mensonge que je devais lui débiter.... Il m'écoula attentivement, et je lui ié|élai plus clairement ipie je ne l'eusse fait à un indilférenl, la leçon que m'avait faite Emiie.
» — C'est bien, me dit .M. de Naltière en se levant : qu'il .s'occupe de nos affaires : cela vaut mieux que de couiir les agents de change. Je vais préparer ce qu'il vous faut.
» Il sortit , el je vis qu'il connaissjii an moins la conduite de mon mari, s'il en ignorait les affreux résiillals. Le remords me pi-ii alors; mais il n'était plus lemps. Une invincible curiosité me poussa à liie la lelti-e d'Emile ipie .\1. de Natlière avait laissée sur la table ; elle était d'une houleuse adresse. La voici : « Mon cher monsieur,
» Je tiens une superbe affaire aux cheveux- ma femme vous l'es-
GO
LA TKAI'PISTINK.
» pliquera.... Nous acquérons à cinquante pour cent au-dessous de » la valeur réelle. Le vendeur est dans mon cabiuc't; je ne le lais- » serai pas sortir; je le garde à dinir : je ne veux pas qu'il voie » personne avant la conclusion. Sans cela , je serais chez vous. » J'attends ave*- impatience le retour de Fanny. L'aspect de vos » efléts négociables à l'instant même terminera tout. J'attends. »
« M. de Natticre rentra et me présenta des traites pour cinq cent mille francs. Je tremblais comme une criminelle en lui en remettant le reçu. Il prit encore ma main, que, cette l'ois, je n'eus pas la force de lui retirer ; il la pressa sur ses lèvres et me dit doucement :
„ Ne serez-vous généreuse que pour Emile, et ne me pardonrerez-vous rien?
» Il venait de sauver mon mari, grâce à une tromperie dont j'étais complice. Hélas! pouvais-je lui montrer qu'il m'était odieux; piiiivais-je, moi, lui marquer le mépris que j'avais eu de lui; je ne m'en sentis plus le pouvoir, et, tremblante sous celte impression, je lui répondis tristement :
), Je n'ai pas le droit de vous en vouloir, monsieur.
)) Il me serra la main en la portant encoie à ses lèvres; je vis bien qu'il m'avait mal comprise, mais il eût fallu une trop longue explication pour le détromper; je préférai me retirer, laissant à l'avenir le soin de ma défense; il me reconduisit avec le respect affectueux d'un liomme qui prend pitié du trouble qu'il inspire, et je retournai à Paris aussi vite que j'en étais venue. Emile reçut avec une joie qui me fil mal les traites que je lui apportais r à peme s'il eut uii remercînienlpour moi.Le lendemain, il s'échappa pour en faire usage, et je ne le vis plus de la journée. Les inquiétudes qu'il avait répandues dans notre famille, à propos de ma santé, me valurent un si giand nombre de visites, que j'en fus comme assiégée. Cependant Lo\iise était toujours là, cl je m'établis pendant plusieurs jours dans une position d'où il ne me fut plus possible de sortir ; car chasser celte lille après ce qui s'était passé entre Emile et moi, c'était témoigner un soupçon que j'avais dit ellacé. C'est alors, mon père, que'commença dans ma vie ce mélange singulier de tristesse profonde et de gaité folle qui vous surprit si étrangement ; c'est alors qu'incapable de garder une juste mesure dans mes sentiments, je me livrais au désespoir, lorsqu'un mol, un regard, une réflexion ravivaient dans mon souvenir les preuves de la trahison d'Emile; alors, aussi, je poussais ma joie jusqu'au délire, lorsque j'étais parvenue à étoutler les ressentiments de mon cœur; essayant d'étourdir ma vie dans le mouvemenl et le bruit, jusqu'au moment où la douleur revenait triomphante. Ce fut une lutte de plusieurs mois, où je perdis tout repos, jusqu'à ce que l'espérance fût enfin tout à fait vaincue. A celle époque, l'aflèction de ceux qui m'aimaient se détacha peu à peu de moi ; l'envie de quelques femmes qui m'avaient toujours détestée en profita habilement, et je devins pour le monde, et peut-être aussi pour ma famille, un être bizarre et déraisonnable, une tête fantasque, une femme d'une exigence que rien ne pouvait satisfaire. Je comprenais, sans qu'on me l'exprimât, celle fâcheuse opinion qu'on prenait de moi, et, par une disposition de l'âme que vous comprendrez, mon père, je me plaisais à la braver. Fière de ne pas mériter mon malheur, il y a des instants où j'aurais voulu les subir tous pour avoir le droit de maudire tout le monde, quand je ne pouvais plus bénir celui que j'avais tant aimé. Hélas! je l'aimais encore, et lui seul garda jusqu'au dernier jour le pouvoir de me consoler.
» Cependant vous ne voyiez que ma conduite extérieure et celle d'Emile, et c'est sur moi que tombaient les accusations; car mon mari ne perdit pas un moment cette apparence de soins empressés qui me rendaient si injuste à vos yeux. C'étaient toujours le même luxe pour ma toilette, les mêmes présents attentifs, tandis que je calculais, sous la crainte de notre ruine, combien de jours d'existence il y avait dans chacune de ces frivolités! Mais enfin, à travers ces jours semés de douleurs internes, se leva un jour de terrible malheur.
» Malgré mes pressantes représentations, mon mari avait acheté celle campagne dont il vous avait parlé. Cette acquisition, m'avaitil dit, faite à la même époque que le paiement de son énorme perte à la bourse, devait établir son crédit plus haut que jamais. Se restreindre eu pareille circonstance eût annoncé ses embarras et lui eût enlevé celte confiance publique qui était sa seule ressource pour rétablir sa fortune. J'avais cédé sans être convaincue, et quelques amis, plus prudents, blâmant celle acquisition, ne trouvèrent rien de mieux que d'accuser mes caprices des folles dépenses de mon mari. Quoi qu'il en soit, nous étions établis dans la vallée de l'Orge. Louise'rn'avait suivie, et j'avoue que mes soupçons s'étaient presque elVacés. Emile parlait tous les malins, vers cinq heures; il revenait diner tous les soirs, et ne me quittait plus un moment jusqu'à sou départ. A cette époque, ma sauté était faible, et je ne me levais que fort tard. Emile m'éveillait le matin pour me dire adieu, et je ne me rendormais que lorsque j'avais entendu son cabiiolel sortir de la cour.
1) Lin matin pourtant, après une nuit oii la fièvre m'avait criiellemeiil tourmentée et avait attristé mou sonmicil de rêves alVreux,
je ne pus me rendormir, et j'espérai trouver dans la fraîcheur de l'air quelque soulagement à celle agitation. Je descendis dans le jardin , et, après une promenade de plus de deux heures, je m'assis .sous un berceau épais, à l'extrémité d'un petit bois qui bordait le mur de clôture. Tout à coup j'entend"> raarcner dans l'allée qui était à côté de moi. Le bruit de ce pas, que je connaissais si bien , me frappe; je regarde, et je vois Emile passer et arriver à une petite porte qui ouvrait à un sentier qui coupait à travers les champs, et conduisait à quelque distance sur la grand' roule. Quoicju'uu vif sentiment de surprise m'eût empêchée d'adresser la parole à Emile, je n'avais cependant conçu aucune crainte, et je m'expliquais sa présence par l'oubli qu'il avait fait de quelque objet inipoiuinl. Je rentrais àlaTuaison, rêveuse et préoccupée, lorsqu'au détour d'une allée je trouve Louise devant moi, cueillant des fleurs dont elle ornait ma chambre tous les jours. Cette rencontre fut pour moi comme une révélation terrible; tous mes soupçons revinrent, et je demeurai toujours convaincue que j'étais toujours trompée. Oh! cette fois, mon père, il n'y eut plus de faiblesse dans mon cœur. Tout mon orgueil se révolta; les soins de cette misérable fille me parurent une insultante dérision, et je me résolus à éclater; mais je voulais une preuve irrécusable, invincible, une preuve que je saisirais moi-même, et dont je pourrais m'armer froidement, sans que le hasard me la jetât à l'improviste, et que mon trouble la laissât échapper comme la première fois. J'attendis donc, et je trouvai dans mon indignation la force de mentir à tous les yeux. Le soir, Emile vint : le matin, il me quitta comme d'habitude. A peine était-il sortit de ma chambre, que je me levai. De mon cabinet, qui donnait sur la cour, je le vis faire partir son cabriolet et rentrer dans la maison. J'attendis un quart d'heure, et je marchai droit à la chambre de Louise. Dans ce moment , et dans la journée qui le précéda, je sentis ce que c'est que le bienfait d'une puissante volonté. Pour la première fois, la résolution que j'avais prise me tint au cœur, sans faiblesse ni combats, et quoiqu'elle dût amener de terribles résultats, et que je ne m'en fusse dissimulé aucun, je ne ressentis ni les douleurs ni le désespoir qui avaient accompagné mes incertitudes. J'entrai donc calme et résolue : ils étaient dans les bras l'un de l'autre.
« Enfin! m'écriai-je en entrant et en me posant en face d'eux, enfin !
» Cette livide el basse contraction que j'avais déjà vue sur les traits d'Emile, s'y montra encore, mais plus hideuse peutêlre. Il me fit l'efl'et d'un homme qui eût voulu me battre, mais qui n'eût osé me poignarder. S'il lut dans mon regard aussi avant que moi dans le sien, il dut y trouver un bien cruel mépris. Tous deux étaient muets; je repris la parole :
„ Celle maison, dis-je à mon mari, n'aura bientôt d'autre
maître que vous; mais tant que j'y suis, je puis aussi y commander. Ne craignez rien ; je n'y resterai que le temps nécessaire pour en chasser cette créature.
„ Il n'y a ici , s'écria Emile avec une fureur ignoble, il n'y a d'autres ordres ici que les miens, el vous êtes la première qui deviez y obéir. Suivez-moi, Fanny, sortez de cette chambre.
„ Pas avant d'en avoir chassé votre maitresse, lui répondisje aussi exaltée que lui; qu'elle sorte, qu'elle parte à l'instaiit même. » Sortez, Fanny ! me répéta Emile en s'avançant vers moi avec une colère qui m'eût glacée d'effroi en toute autre circonstance; — sortez! sortez! el à chacun de ces mots, il contractait ses bras comme un homme qui se raidit contre lui-même. Mais moi, j'avais tant soulfirl au cœur, que des brutalités ne m'épouvantaient pas; aussi, au mouvement qu'il fit vers moi, je me jetai au devant de lui, ma poitrine contre la sienne, mon visage à la hauteur du sien, le mépris sur les lèvres, le regard insullanl. Je lui fis baisser les yeux; je le méprisai tout à fait.
„ Que celte fille sorte! lui dis-je; qu'elle sorte à l'intant! à la minute! C'est ma servante, je la chasse....
), — l'anny! Fanny! s'écria Emile en changeant subitement de ton ; Louise s'en ira, mais épargne son état : la violence peut la tuer, elle peut tuer son enfant.
), — Son enfant ! repris-je anéantie de cette nouvelle découverte; son enfant el le vôtre! n'est-ce pas? Et un souvenir fatal se réveillant aussitôt en moi, j'ajoutai en baissant la tête : — Ah! ce scia donc elle qui sera la mère de vos enfants? C'est juste! c'est à moi de sortir.
» Je m'éloignai machinalemenl , je descendis au jardin , je le parcourus lentement sans projet arrêté : toute mon exaltalion s'était affaissée. Je ne pensais plus, je n'éprouvais qu'une douleur sourde el confuse : ma résolution s'était évanouie devant une circonstance que je n'avais pas prévue. Je répétais à chaque pas, sans y attacher de sens, ce mot fatal : la mère de son enfant ! Cet état dura peu; au bout d'une allée j'aperçus Emile (pii m'avait suivie. .\ cette vue, poussée par un iusliuct d'fiorieur dillicile à décrire, je me prisa fuir de toute ma vitesse. J'atteignis la porte du jardin, et je vis devant moi le sentier qui menait à la grande route; je m'y élançai. Bientôt j'entendis ta voix d'Emile qui me poursuivait; il me suppliait d'arrêter. A chaque son de sa voix, je me hâtais davantage
LA TRAPPISTINE.
comme pro?5ée par un éperon sanglant : Emile gagnait du terrain, et j'entendais déjà près de moi sa voix lialelante et suffoquée, lorsque j'aperçus le cabriolet qui attendait sur la route. Jusque-là j'avais fui, emportée par un eflVoi insurmontable; j'avais fui sans but ni dessein, sans espoir même d'échapper à la poursuite d'Emile. A la vue de ce cabriolet , l'idée de fuir pour jamais, de ne plus revoir celte détestable maison s'empara de moi et me donna de nouvelles forces. Je précipitai ma course, je gagnai de l'avantage à mon tour, et j'arrivai échevelée et pantelante sur la route.
» Joseph! Joseph! m'écriai-je eu m'élançant dans la voilure, à Paris! à Paris! vite! vile!
— Ah! madame, reprit le domestique épouvanté, je l'aurais parié. Hélas! madame, je n'y suis pour rien : j'obéissais, quand on me disait d'attendre.
« — Joseph! à Paris! répétai-je hors de moi; vite! vite! à Paris!...
» — C'est impossible, madame, dans voire élat.... En effet, j'étais presque nue. Je vis Emile près de nous atteindre ; je me mis à pousser des cris, en disant sans cesse :
» — A Paris! à Paris! Joseph ! et je me jetai à genoux devant lui au fond du cabriolet. Cet homme se mit à pleurer et se décida à partir malgré la voix d'Emile qui lui ci iait d'arrêter. Le cheval fit qiielques pas, mon mari tenta un dernier effort, et se jeta à la bride; nous reslàmes en place.
» Soiidainemenl, et comme si une eau glacée m'eût inondée, je devins froide; la peur me prit, je fus épouvantée de tout ce que j'avais fait. l'n enfant devant son maitre n'est pas plus tremblant que je ne le devins quand je me vis au pouvoir d'Emile. Je lui aulais demandé grâce, si j'avais eu la force de parler. Déjà la route se peuplait de paysans, et l'on nous examinait; Joseph dit à mon mari :
» — Faut-il que je ramène madame ?
,, — Traverser ainsi le village devant tout le monde, c'est impossible, répondit Emile ; faites entrer le cabriolet dans le petit chemin, et allez chercher un chapeau et un manteau pour madame.
» — Joseph descendit de voilure et courut à la maison ; mon mari demeura près du cabriolet oii j'étais restée sans mouvement. Joseph revint, et il m'affubla comme il put; mon mari se plaça près de moi, et nous conduisit avec une rapidité effrayante. Quand nous arrivâmes dans la cour, la cuisinière, le jardinier et sa femme, quelques servantes, s'y trouvaient. Mon mari descendit rapidement et m'ordonna de le'suivre, j'obéis ; mais tout à coup un cri d'effroi s'échappa de la bouche de nos domestique;^ qui entouraient la voiture. En me levant, j'avais mis mes pieds nus dans mes pantoufles; en fuyant, elles s'étaient échappées de mes pieds, cl ils étaient sanglantset déchirés. Emile, qui le vit. renvoya ces honneii gens avec un emportement tenible , et me répéta l'ordre brûlai de le suivre; je le suivis. Je maïquai de mon sang chaque marche du perron qui était devant la maison ; j'en marquai chaque marche de l'escalier qui conduisait à ma chambre. Emile se mil à la parcoinir à grands pas; je restai inuiiobile , debout devant lui, les pieds nus sur le parquet. Il eut \a barbarie de s'approcher de moi, de tne saisir le bras et de me dire :
„ — Vous devez être contente, nous avons tous nos domestiques pour confidents.
,) Je ne compris rien alors à ce mot ; mais il disait toute l'âme d'Emile; j'ai épiouvé depuis qu'il eût bu ce sang qui coulait de mes piedsj s'il eût élé sûr qu'on l'eût éteinellement ignoré. Mais, au moment où il m'adressait ce reproche, je ne vivais plus ni de sensations, ni d'intelligence. Il parut surpris de mon immobilité.
„ — Kh bien ! me dit-il brutalement, que faites-vous là? Il faut vous coucher, vous èles blessée.
» Je no lépondis pas davantage ; il défit mon manteau et mon chapeau et me porta dans mon lit. J'y demeurai huit jours dans le délire de la fièvre. Je faillis y mourir ; mais j'avais encore à souffrir, on me sauva.
» Enfin j'étais entrée dans une voie de malheurs bien certains; ce n'étaient plus ces sinistres mais vagues avertissements que j'avais si longtemps repoussés, ces révélations intimes de l'âme qui sent l'approche du crime et du vice. Ce qui les rendit plus complètes, c'est que vous étiez absent, et que je demeurai livrée aux soins de mou mari. Ce qui me perdit encore, c'est que la nature me refusa la force d'exécuter une résolution soudaine; c'est que, lorsque je revins à la vie et au souvenir il me fallut entendre Emile ; c'est qu'il ne quitta pas le chevet de mon lit, ni durant la nuit, ni pendant le jour. Ecoutez, mon père, comment se passa le temps qui précéda voire retour ; prenez, si cela se peut, pour me comprendre, l'âme d'une malheureuse femme qui se voit condamnée à \ivie sans foi, sans religion , sans amour, et à qui l'on oflre encore une espérance. C'est ce que fit Emile. Il ne mit point de tromperie entre nous : il aborda ses torts avec franchise.
» — Ecoule, me dit-il un jour que je m'étais trouvé la force de l'accuser, écoute, Fanny ; tu peux aller vers ton père lorsqu'il sera
de relour, lui dire ce que tu as vu, me perdre à ses yeux, à ceux de ta famille et de la mienne, m'offrir au monde conmie un débauché de bas élage, dégradé jusqu'à l'amour d'une servante, et lu paraîtras peul-ètre avoir raison...
» — Je paraîtrai avoir raison ! repris-je amèrement.
» — Oui, conlinua-t-il d'un ton calme, ce ne sera qu'une vame apparence ; le vice n'est pas toujours avec les mauvaises actions ; ne pardonne -t-on rien à un entraînement?...
» — Oh ! m'écriai-je avec indignation, un entraînement qui dure des mois entiers ! un' entraînement qui n'a pas respeclé ou qui n'a pas compris le pardon qu'il y avait dans mon silence, car je n'ai pas élé trompée le jour où vous m'avez ofl'ert une misérable explication ; quand je l'ai refusée, c'est que j'ai voulu ne pas vous entendre mentir; je vous aimais trop, pour ne pas craindre un tort de plus.
» — Alors, ajouta tristement Emile, je n'ai plus rien à vous dire.
« — Parlez, parlez, lui dis-je, déjà effrayée de lui avoir fermé une voie de juslification.
» — Pourquoi vous parler, Fanny, reprit-il, si tout ce que je peux vous dire est déjà flétri de mensonge dans voire esprit ?
« — Je vous croirai, si vous dites la vérilé, lui répondis-je.
» —Non, c'est impossible, répliqua-t-il tiistemenl. D'un indifféient , vous comprendriez peut-être tout ce qui m'a conduit où je suis; mais de moi, que vous détestez, rien ne vous parait pardonnable.
» — Je ne vous déteste pas, Emile, m'écriai-je vivement ; je ne vous déleste pas : le mot de haine ne peut être prononcé entre nous.
» — Mais lu ne m'aimes plus , ajouta-t-il avec douleur ; et si je te disais que je l'aime, moi, comme mon seul bien, tu ne me croirais plus ; tu ne croirais pas, ajoula-til en prévenant ma réponse, tu ne croirais pas qu'un sentiment que je ne puis trouver odieux, même en présence de ton désespoir, m'a conduit à l'outrager à ce point. Et puis, je ne t'ai pas dit tout ce que j'ai souffert et tout ce que je t'ai caché ; tu ne sais pas qu'en présence du bonheur de mes amis, entourés d'enfants joyeux, ma féliciténe me semblait qu'une dérision; que plus tu vàla"is à mes yeux, plus je pleurais d'être sans espoir de voir revivre tant de beauté et de vertus dans mes enfants. Enfin que te dirai-je '? cette douleur, ou plutôt ce désir de sentir mon sang couler d:ius les veines d'un être à moi, d'un enfant à moi, ce désir m'a égaré, perdu ; car si c'eût été amour, est-ce si bas que je l'eusse placé! Si je n'avais ciaint que les propos du monde ne l'eussent brisé le cœur, aurais-je caché mon crime dans notre domesticiié ? Que veux-tu que je te dise ? le plus honteux de mes loris, je le dois à la crainte de déchirer la vie, et j'ai doublé ma faute en voulant la soustraire à tes yeux.
» Et comme je l'écoutais, stupéfaite et épouvantée du bien que j'éprouvais à l'écouter, et comme je détournais violemment la têle pour m'arracher à la tentation qui me prenait de le croire , Emile ajouta avec désespoir :
,, — Ah! si je le parle ainsi, c'est que tout cela est dans mon cœur et en déborde malgré moi. Ce n'est pas une justilication, Fanny : il n'y en a pas contre la haine ; car si tu m'aimais encore, vois-tu, je ne t'expliquerais rien, j'accepterais mon crime tout entier, et je te demanderais pardon, sûr de l'obtenir de toi. Mais une chose doit rester encore entre nous : c'est quelque justice el Costa la lienne que je m'adresse. Non, continua-t-il avec une folle exaltation, je ne sens pas en moi que je sois aussi coupable que je te parais; ce que je sens par-dessus tout, c'est le désespoir d'avoir perdu ton amour ; ce que je sens, c'est que je t'aime comme on adoi'e Dieu, que ton abandon me tuera, que j'ai tout perdu.
» En parlant ainsi, il pressait son fiont avec désespoir. Je pleurais avec des sanglots. Emile se jeta à mes pieds ; il roulait sa tète sur mes genoux, avec des larmes el des ciis.
» Fanny ! disait-il, me quitteras-tu? Ne te verrai-je plus ? Pitié ! pitié !
» J'appuyai ma main sur sa tète, comme pour le calmer; il s'en empara, il la mouilla de larmes et la couvrit de baisers. Ce geste de ma part était un premier mot de pardon ; je tombai sans force dans ses bras, el il était assuré que j'avais tout excusé avant que j'eusse prononcé une parole.
» Bientôt je fus capable de me lever. Nous revînmes à Paris. Je ne vis plus Louise. Joseph aussi avait été renvoyé, et je lâchai de croire au repentir sincère de mon mari. C'était une situation affreuse que celle de mon cœur : ou je devais me fier à ces premiers mouvements de passion, pendant lesquels j'avais fiémi de deviner l'âme d'Emile , accepter comme iulkillibles ces avertissements qui me l'avaient montré si dilférent de ce que je l'avais cru ; el alors c'était vouer mon existence au malheur, c'était reconnaître que ma vie innocente était liée à une vie d'hypocrisie el de scélératesse ; ou bien , il fallait croire à cette conduite extérieure, qui me le ramenait si empressé el si tendre, l'accueillir comme le résultat de son amour, et non d'un calcul adroit; rejeler sur la puissance d'un désir à peine blâmable toutes les fautes d'Emile, el par là re-
noTier mon avenir à rcpp<^rance d'un bonheur prochain. J'élais seuil', sans appui, sans conseil ; je me fis peur à nioi-mème de ma propre févérilé ; je me rappelai vos douces leçons sur les hicnfaits de rindiilgence, él ]<' pardonnerai à Emile, comme il semble qu une mère doit pardonner a son enfant qui revient. J'acceptai son repentir avec reconnaissance, notre réconciliation me fit heureuse : il me sembla que j'avais acquis tous les droits d'une femme à l'amour de son époux.
" .\vec ces dispositions dans le cœnr, Emile m'eût tenue encore bien longtemps sous l'empire de sa fascination , si ses torts ne se fussent adressés qu'à mni, s'il n'eût clé répréhensible qu'a mon ésard ; mais sa conduite, pour laquelle toute excuse me païaissait bonne vis-à-vis de mni, restait sans fausse défense quand elle loucliail à d'autres intérèis. Pour ce q\ii est d'honneur et de loyauté, il V a dans le for inlérieur une balance rigoureuse où rien ne peso qiù' la vérité; aussi l'emploi des billets de M. de Nattièie m'avait pai u toujours une action coupable. Emile avait mis fin à mesremnulran'ces, en me disant qu'il avait vendu la part de son intérêt dnns l'acquisilion des terrains, qu'ainsi tout élait rembourse, et j'avais presque oublié cette affaire à travers Ions mes chagrins. 'Une lettre foudrovante de M. de Nattiéro vint m'éveiller dans ma sécurité. Cette lel'tre m'était adressée. Quoique je n'aie jamais pu la retrouver. Us expressions m'en sont restées gravées dans l'espiil, tant je la relus de fois pour comprendre tout ce qu'elle disait :
« Madame,
» Après dix lettres écrites vainement àM.deVarni, je me décide » à m'adresser h vous. Des informations prises à Paris m'ont révélé » que les cinq cent mille francs que je vous ai remis n'ont poml » servi à l'usage auquel ils étaient destinés. Est-ce moi qui vous » l'apprends, ou le saviiz-vous lorsque vous êtes venue chez moi? )i .Me suis-je Ironipé, lor>qnc j'ai cru à votre douleur, à votre vertu, » ou M. de Varni avait-il raison lorsqu'il me confiait tout bas que » sa faiblesse ne pouvait résister à vos exigences, et que le luxe que 11 vous aimiez à étaler le gênait cruellement ? Ma raison et mon » cœur se refusent à cjtle pensée. Je crois avoir deviné M. de )) Varni : c'est un habile hypocrite qui vous a dévouée à servir de 1) manteau à ses fourberies. Il est ruiné, et c'est vous qu'il en » accuse : et s'il doit arriver qu'on découvre sa basse intrigue avec » votre servante, pour s'excuser, il vous inventera^ des torts, il » vousim|intera peut-être à crime mon amour, qu'il a excité, je » dirai qu'il a servi aussi lâchement qu'il l'a pu. Mais cet amour 11 élait digne de vous, car il vous a respec'ée. Pent-èlre même, )> pour né cas salir le nom que vous êtes forcée de porter, j'eusse « pardonné à votie mari sa tionleuse escroquerie, si le silence qu'il » garde vis -à vis de moi, lorsqu'il devrai! implorer mon indulgence, » me laissait encore le choix de ti.a conduite. Je gémis de vousen- « traîner dans ma perle ; mais je me révolte à la pensée qu'il ponr- » rait me faire servir à tromper plus longtemps le monde sur sa » bassesse et sa lâcheté : je le démasquerai donc. Cependant si vous )) noiivez trouver un moyen de le sauver bientôt , faites-le Dans » huit jours je serai à Pa'ris, et alors il me faudra une satisfaction )) réi-Hc, ou les tribunaux retentiront de mes plaintes. Pardonnez- » moi, ma.lame ! pour moi, je ne puis que vous plaindre. «
» L'elfel que celle lettre produisit sur moi ne fut point un élonncment tel que vous pouriiez vous l'inraginer.
» Le sentiment que j'éprouvai fut un efiioi comme doit être celui du voyageur qui s'inipiièle longl' nips d'un bi iiil qu'il ne eompiend pas, ei qui découvre tout à coup qu'il est produit par un serpent à sonnettes.
n Celaient mes doutes, mes soupçons et mes vagues terreurs nettement et subitement formulés à mes yeux ; c'était le mot d'une énicme qui avait tourmenté ma veille et mon sommeil: mot terrible qui s'appliquait merveilleusement à chacun des événements de ma vie, et qui me les éclairait de leur vrai jour.
» Le mensonge de la vie d'Emile, comme un voile déchiré à un coin et que le moindre effort achève, ce mensonge entamé dans des relalious de probité, s'écroula devant ma première reiiexuiu, eUës
repentirs d'amour prirent place à côté des engagements d'honneur : tout était faux.
1, Bien certaine que je n'avais d'autre espoir que le malheur , je voulus au moins confondre Emile, et m'alVranchir hautement du rôle de dupe que j'avais subi jusque là.
» Mais hélas ! celte résolulion ne dura que le temps de la concevoir ; je m'i pouvantai d'un si tei ribie avantage, je ne pus me figurer sans pitié Emile placé devant moi et écoulant la lecture de cette lellre; et cette fois encore, je reculai devant la position qu'il me faudrait prendre.
» Sais-je même si jamais il eût eu connaissance de ce billet, s il n'eût contenu que des accusations?
» Mais les menaces qu'il renfermait étaient si pressantes , qu il fallait bien l'en avertir, et je dois dire, à la louange ou au blàine de mon cœur, qu'avec laut de droits de phiinles et de rei. roches, ce fut le soin seul du salut d'Emile qui me détermina à lui cuumuiniquer la lettre de M. do Nattière.