DEUX LETTRES
Dans une autre partie de la vallée, deux des personnages decette histoire sortaient en même temps, chacun de sa maison , chacun après avoir lu une lettre qui venait de lui être remise par un domestique appartenant à Montéclain :
c'était Sylvie d'une part, Brias de l'autre.
Tous deux se cherchaient.
Nul rendez-vous n'avait été convenu entre eux, Brias, poussé par son inquiétude, sortit au hasard. Sylvie avait fait de même.
Sans savoir où elle pourrait rencontrer Brias, elle alla vers l'endroit où ils avaient coutume de se voir.
Brias y était déjà.
Ils coururent l'un vers l'autre, dans un trouble pareil, agités, inquiets , et comme épouvantés de leur rencontre.
— Ah ! c'est vous que je cherchais, s'écria Brias en apercevant Sylvie.
— Aloi aussi je vous cherchais, repartit madame de Champmortain d'une voix altérée.
Tenez, Frédéric, lisez; voici la lettre que je viens de recevoir de monsieur de Montéclain, ajouta-t-elleenla lui tendant.
— El voici celle qu'il vient de me faire remettre, reprit Brias en donnant à son tour une lettre à madame de Champmortain.
Brias lut ce qui suit :
« Madame, c'est une étrange prétention pour un homme dont la vie » a souvent méiilé le blâme des honnêtes gens, de vouloir vous don- » ner des conseils, à vous qui n'avez à rougir de rien. Cependant je le » ferai.
» Ils n'auront pas l'autorité calme et respectable de la vertu , mais » ils en auront une plus puissante peut-être, c'est celle de l'expé- » rience.
» Vous êtes jeune el belle, nKiJ,rni^\ pleine de passion et de sensi-
Sl
— Sjlïie, Sylvie, dil M"»» de Rudesgens, sans quiUer Ltona du regard, sortez, sortez. — Page 73,
«bilité; vous avez été méconnue, et votre fierté s'est indignée de » l'abandon où on vous laissait.
» S'il est une excuse au désir de chercher une consolation ailleurs » que dans une muette résignation, cette excuse, vous l'avez plus que » personne. Mais laissez-moi vous le dire, madame, le malheur n'a » de sincère et noble consolation que dans le devoir.
» Je pourrais vous dire combien j'ai vu d'existences compromises » ou brisées, parce que le cœur, indigné de ses souffrances, s'est ré- » voilé un jour et s'est écrié : Moi aussi, je me vengerai I mais je ne ■) veux d'autre exemple que le vôtre.
» Pour avoir cédé au cri d'une colère légitime, vous avez été enve- " loppée dans les intrigues d'une femme perdue, qui s'est servie de
» l'ombre d'une faute » pour vous rendre » complice de ses " cruautés, et vous » faire aider à ses ca- » lomnies.
i> Dominée par le » peur que vous inspire » cette femme que vous » méprisez à tant de » titres , vous avez » frappé une autre » femme que vous sen- )) lez innocente au fond » de votre âme.
» Et maintenant, » qu'est-il arrivé ? c'est i> qu'on m'a mêlé à ces » odieux mensonges , » c'est qu'on m'a forcé, " sous peine d'être le " dernier des hommes, » à montrer dans toute » sa pureté l'innocence Il de celle qu'on a si » odieusement outra- >' gée, à faire voir dans » toute sa bassesse i> l'infamie de celle qui 11 l'a attaquée , et néu cessairemenià e,xpli- >' quer les motifs de » ceux qui ont prêté la » main àces calomnies.
» Que ferai-je, ma- » dame ? Je l'ignore.
» Ma conduite ne » peut être dictée que " par celle de mes en- » nemis.
» A toute personne I' qui voudra encore » soutenir que M"' de |> Monrion est coujia- ' ble, il faudra que je " réponde et que je » dise quel intérêt > caché la fait parler " tout haut conire la " vérité qu'elle ne peut ' ignorer.
» Oh I madame, quel ') rôle pénible de ne ') pouvoir sauver l'hon- ' neur d'une femme » qu'en touchant à » celui d'une autre I » Vous ne me réduirez pas à cette douloureuse nécessité.
» Vous vous joindrez à moi pour rendre hommage à la vertu qui ■n souffre; c'est le plus noble courage de la vertu qui chancelle; el » vous l'aurez. Ce retour absoudrait une coupable. Usera la couronne ■> triomphale de la lutte où vous n'avez pas succombé.
» Oh ! venez, madame, joignez-vous à moi ; préférez le calme dou- » loureux d'un malheur irréprochable aux tristes joies de la ven- » geance. Je vous vois , je vous sens souffrir, et je sais ce qu'il vous » faut pour vous consoler ; c'est de rester digne de vous-même.
» Vous ne connaissez encore que les tourments d'une espérance cou- » pable, n'apprenez jamais ceux d'une faute irréparable... La rougeur » pèse au front, et vous êtes trop habituée à porter la tête haute, pour » que vous puissiez sans en mourir la courber sous le poids d'une faute. » Osez regarder autour de vous, voyez à quel comble d'infamie est » tombée la femme qui veut vous perdre, à quel comble de misère est )) réduite celle dont l'absence reste inexplicable...
» Chassez de voire âme celle soif de vengeance qui seule vous a » égarée... venez, je vous atlendsl...
» Par pillé pour vous, qui méritez le respect de tous, venez tendre » la main à une femme dont l'innocence recevra un vif cdat de votre » témoJL'naKe et en renèlera sur \ous la |)lus pure clarté...
» Nous sommes, vous et moi, madame, les derniers descendants de » noms i.d's puissants et encore respectés. Si Dieu ne nous a pas » permis n'en accroître la célébrité, il ne permettra pas que nous en » ternissions l'honneur par l'ahandon de ropprimc.
» Vous ne me forcerez pas, madame, ;1 oublier les profonds senti- » menis d'alïection et de respect que je vous porte, en me laissant seul » snflirc à la défense de M"' de Monrion.
» Demandez, soil à votre père, soii à voire mari, soil a M'"" ue nu- » desi;ens de vous accompagner ce soir chez moi; l'un d'eux y cuti; » sentira, je l'espère, peul-éire tous... Oh I venez, madame, venez . la » est le devoir, et aussi le bonheur I
» MONTÉCLAIN. »
Pendant que Brias lisait la lettre que Montédain avait écrite à Sylvie, celle-ci lisait la lettre qu'il avait adressée à Brias. Elle était ainsi conçue :
« Brias, il y a quelques jours, je vous ai dit : » Usez Ue tout l'ascendant qu'un homme d'Iitniieur peul avoir .sur » la femme qu'il aime, pour arracher M"' de Champmoilaiu aux mains » de la misérable femme qui veut la perdre.
» Je vous avais dit : .
» Ne la laissez pas courir en aveugle vers l'abmieoù ou veut la pre- » cipiler; et si vous l'aimez sincèrement, préférez son salut à son » amour.
» Sauvez-la, dût-elle vous haïr.
» Vous m'aviez promis de faire cela, Brias, et vous avez manqué à » votre parole. , . , , . t •
» Surpris dans un rendez-vous par l'audace incroyable de Leona, » vous vous êtes livré à elle, pieds et poings liés; vous avez plus » fait vous lui avez livré l'honneur, l'avenir, la vie d'une femme qui » n'a 'commis d'autre faule que de n'avoir pas été assez forte contre » l'abandon de son mari.
» Et maintenant, où en êles-vous, Brias? .
» Léona n'a-t-elle pas assez cruellement profité de toute votre fai- » blesse? , „ -, , . ,
» Elle vous a attaché, vous, un homme d esprit , de cœur et de » sens, elle vous a attaché comme un esclave à l'accomplissemeul de » ses odieux desseins. Ce joug que vous n'avez pas su repousser avec » horreur , ce n'est pas sur vous qu'il pèse le plus delestablenienl; » c'est sur l'infortunée Sylvie.
» Un duel heureux on malheureux vous débarrassera de la position » terrible où vous êles tous deux : mais elle, qui la sauvera, si jamais » Champmorlain ai)prend vos rendez-vous secrets? — et il lesapprcn- ,) (Ira • — de qui , me direz-vous ? — eh bien ! Brias, de moi.
» Vous aviez promis une réparation à M"" de Monrion, et vous, » ainsi que Champmorlain, vous avez gardé le silence devant les stu- » pides atrocités inventées par Léona, répétées par Hector, et com- » menlées par M. de Monlaleu.
» Elait-ce conviction de votre part? Non, c'était terreur. Vous avez » reconnu dans ces mensonges, si bassement étudiés, si audacieuse- » ment articulés, l'œuvre de Léona , cl chacun de vous, Iremblanl » dans ses fautes, a laissé dire et a laissé faire, sans une protestation, » sans un murmure. . . ,.
» Ce n'est pas ce que vous avez accepté contre moi qui m indigne, » c'est d'avoir vu soullVir une femme, sans une éjnotioii de pitié, sans » un transport de fiére imligiialion.
)) Brias, Brias, quels étaient nos pères et que sommes-nous .' » J'accorde à votre philosophie libérale qu'il eussent tous les vices » brutaux de la puissance impunie; ils se faisaient justice par l'éjjée )) ou le poignard, ils violentaient les faibles, ils avaient enfin tous les « vices des forts; mais ils ignoraient la peur qui accepte le mensonge )) comme vérité; ils préféraient se cuiller hanlemenl de leurs crimes, » que de saluer humblement la perfidie basse et lâche.
). 0 Brias! que doit penser de notre gentilhommerie cette jeune et
)i belle leiiune, si outraH;eusement insultée, si froidement abandonnée?
» Elle, un enfant de'la bourgeoisie , dont vous vous riez tant, elle
» ne rit pas, elle pleure, et chacune de ses larmes tombée sur votre
, « écusson y creusera une tache inetfaçable.
» Eh bien ! moi, Brias, je no veux pas du rôle que vous acceptez si » gaiement. Justice sera rendue à tous : lanl pis pour ceux qu'elle at- » teindra. Je raconterai tout, je dirai tout.
» El pour que ce ne soit pas une vaine parole qu'on nie par-dessus » l'épaule, j'en ferai un acte d'accusation judiciaire; les faits, les noms, » les inteiilions, je révélerai tout.
» J'ai fait ma cause de la cause de M"" de Monrion. Elle triomphera, » je vous le promets.
» Ne froncez pas le .sourcil en me lisant, Brias, ne cherchez pas de » l'iril votre épée. Je ne me battrai pas.
» Un attaque par le mensonge, je répondrai par la veiile.
» Je parlerai, à moins qu'on ne m'assassine comme on a fait du colonel Thomas Rien. .
» El maintenant, Brias, au nom de cet honneur qui devrait être le » fleuron impérissable de nos couronnes brisées, voulez-vous éviter » tout scandale, voulez-vous vous sauver? ou plutôt vouU-z-vous sau- » ver Sylvie? venez ce soir chez moi, à huit heures, tout s'y Unira, je » vous le jure, tout s'v arrangera.
» Pardonnez-moi , Brias, si dans celte lettre quelques expressions » blessantes me sont échappées, elles ne conviennent pas à un honimo » décidé à n'en pas rendre raison, mais je n'ai pas le temps d'eire » calme, le danger vous menace encore plus que moi.
)) A neuf heures, c'est un juge d'instruction qui viendra démêler » les fils de cette trame de perlidies, déjà tachée de sang.
» Brias, point de vanité, je n'eu mets point avec vous, moi ; je ne » veux pas faire l'homme juste, et me poser en don Quichotte irrepro- » diable ; j'aime M""^ de .Monrion, je l'aime comme je n'ai jamais )) aimé. Cette lemme a rajeuni en moi la vie, l'espérance, la foi ; je » suis fort de sa vertu, comme si elle m'appartenait, mais j'ai aussi » le cœur plein de son indulgence : je voudrais vous sauver tous, » venez m'y aider. .
» Je vous en prie, je vous tends la main : essayez une lois dans » votre vie de ce bonheur que donne la pensée d'un devoir sacré, no- » blemenl accompli...
» A ce soir, Brias, je compte sur vous. Il y a deux mots auxquels » vous n'avez jamais résisté : honneur et amitié. » Venez. Jusque-là évitez Champmorlain.
„ A ce soir. Mo.NTiiCLAiN. »
XLVlll. — LA SÉI-AHATION.
Quand Sylvie et Brias eurentln, elle, la lettre adressée à Frédéric, lui, la lettre écrite à Sylvie, ils se regardèrent l'un et l'autre.
— Eh bien 1 lui dit Sylvie pâle cl tremblante, irez-vous?
— Je ferai ce que vous voudrez, Sylvie ; ù l'heure où nous en sommes arrivés, je n'ai plus que le droit de vous obéir.
Ordonnez-moi d'imposer silence à Mnntéclain, et, à moins qu il ne soit enveloppé dune cuirasse de stoïcisme impénétrable à toute injure, je le forcerai à se taire... ,. c i ■
— Un scandale, un duel, encore du sang, n'esl-ce pas? dit Sylv.e en essuyant quelques larmes. Non... non... ajouta-t-el!e d'une voix entrtiioupée... c'est bien assez.
— Voulez-vous, reprit Brias, que je fasse taire en moi tout orgueil et que je cède devant ses menaces? Je le ferai.
— Frédéric, reprit Sylvie tristement, vous pourriez céder à ses |)rières: car il vous supplie autant qu'il vous menace...
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : vous irez chez Monléclain, je vous en supplie; j'irai aussi ^ ,.•.«• ■.
— Comme il vous plaira, dit Brias, pendant que Sylvie étouffait ses sanglots. , . „. ■ . n
Svlvie resta un moment silencieuse ; ses larmes la suîloquaient. On sentait qu'elle n'avait pas loul dit, el que son courage hésitait devant ce qui lui restait à dire.
Cependant, elle re|iril d'une voix étouffée :
— C'est assez pour noire saint, du moins je l'espère : mais ce n est pas assez pour mon repos, pour mon honneur, pour mon avenir...
Qu'exigez-vous, madame? que voulez-vous? repartit Brias.
— Monsieur de Brias, lui dit-elle en sanglotant, il faut partir, il faut quitter ce pays. , . , , ■•..,■
L'une des comédies les plus détestables de la vanité, cesl de prétendre faire accepter comme un sacrifice ce qui est une nécessite el quelquefois un désir. , , c i ■ > c , • .
— Moi partir! s'écria Brias; vous quitter! oh! Sylvie! Sylvie! (lue me demandez-vous ? •
Frédéric, lui repondii-elle avec effort, dois-je donc elre seule a avoir du courage? N'aurez-vous pas pitié de moi?
— Mais que deviendrai-je loin de vous ? lui dit Brias.
— Vous m'aurez bientôt oubliée, monsieur, lit Sylvie avec de iiouvdles larmes ; le monde, les atïaires, vos propres embarras, viendront ù votre aiJe pour arracher de voire cœur le souvenir d'une lemme que vous avez aimée comme tant d'autres
— Que dites-vous, Sylvie?
— Et moi, reprit-elle avec désespoir, je vais rester seule en présence de mon mari, dont les sou|)Çons sont évdilés ; de ma mère, toute prête à s'armer de ma faule pour étendre sur moi la tyrannie qu'elle exerce sur mon père.
Je serai seule, Frédéric, avec voire souvenir, avec mon amour, ;ivec mes regrets, mes remords... et cependant je nhesite pas... Ne pouvant vous fuir, je vous demande de me quitter...
Vous le ferez, n'est-ce pas? ajoula-l-elle en lui prenant les mains, el en le suppliant...
Vous aurez du courage, vous ne me rendrez pas cette sepaialjoc trop Jitficile...
JULIE
0 vanilé, sliipide et vil sentiment! Brias ne put se décider à obéir à la iiKilheiireuse Sylvie, siins se poseï- en victime...
— Vous le voulez, repiit-il d'un Ion qu'il saccada de son mieux... eli liieni je partirai... sans avoir obtenu un seul gage de cet amour que vous disiez avoir pour moi, sans que celui qui me brûle vous ait toucliét> un moment... .
— Alil Frédéric, Frédéric, dit Sylvie en se reculant avec eliroi... Frédéric, taisez-vous...
Hélas! lorsque je vous ai pardonné d'avoir clicrclie la fortune au mépris de mon amour, vous m'avez dit que vous ne me demanderiez jamais rien dont je puisse avoir à rougir... .41il ce serait affreux d'abuser de ma douleur... vous ne le ferez pas.
L'homme à prélenlions conquérantes est une bêle sauvage et aveugle; Brias saisit les deux mains de M""» de Cliampmorlain...
Oh ! Sylvie, lui dit-il, dans cet avenir isolé où nous allons vivre
tous les deux, ne voulez-vous pas emporter le souvenir d'une heure de bonheur... ne voulez-vous pas que nos pensées s'y rencontrent et s'v confondent... Quoi ! tant d'amour aura été stérile, rien n'en reste'ra entre nous... Svivie, ce soir, cette nuit...
\li! s'écria M"" de Champmorlain av?c autant de désespoir que
d'indignation, il n'y a donc rien dans le cœur des hommes qu'une pensée, qu'un désir, qu'une volonté! le déshonneur d'une femme est doncle'seul triomphe qui les satisfasse! Non, monsieur, non... jamais... n'allez pas chez M. de Montéclain, laissez-le me perdre si vous voulez; mais laissez-moi, monsieur, laissez-moi...
— Ohl dit Brias, pardonnez à l'exaliatiou d'un amour désespéré... ^'on, repartit-elle avec une triste colère, vous n'avez ni piiié ni
générosité; vous me laissez tout le fardeau du malheur... Vous ne m'excitez pas à faire mon devoir... vous ne voulez pas que je reste innocente ; il vous faut ma perte. Non, vous ne m'aimez pas.
— Eh bien ! reprit Brias, je partirai, je quitterai le pays, je ne vous reverrai jamais...
— Ah ! mon Dieu I fit Sylvie à ce mol terrible : jamais !
— Demain, continua Brias, je serai loin de vous...
— Il le faut... Je le veux, dit Sylvie en sanglotant. Allez; mais..^ pensez quelquefois, Frédéric... qu'il y a ici une femme qui souffre, qui vous aime et qui vous suivra de ses vœux et de son amour.
Et maintenant, adiou...
Biias prit la main de Sylvie; elle tremblait et brûlait ; il la baisa avec ardeur et s'éloigna, après avoir dit d'une voix étouffée :
— Adieu donc, madame...
Il avait à peine fait quelques pas que Sylvie pressa de ses lèvres la place où les lèvres de Brias avaient louché sa main ; puis elle s'appuya sur un arbre et se mit à pleurer. Les femmes seules ont du courage.
Svivie venait de se briser le coeur sans hésiter, car elle aimait Brias et croyait à son amour, tandis que lui, qui ne l'aimait pas, lui avait laissé tout l'effort de cette séparation.
Quand la douleur cul épuisé ses larmes, Sylvie retourna chez elle; le rôle qu'elle devait jouer toute sa vie allait commencer, elle l'avait accepté avec courage. Elle s'atlendait aux questions curieuses de sa mère, aux remontrances de M. de Rnd:'sgens , aux soupçons jaloux de M. de Champmorlain, et elle était résolue à se renfermer dans le dfoit de son innocence et de sa douleur, celui de se taire etd'allendre.
Mais lorsqu'elle rentra, on lui apprit que sa mère venait de sorlir à l'instant même pour se rendre chez M. de Montaleu.
Champmoi'taiu était également absent.
A son retour de chez M°" de Monrion, une lettre de M. de Montéclain lui avait été remise, et il était tout aussitôt reparti.
Quant à .M. de Rudesgens il avait également reçu une lettre de Montéclain et s'était enfermé chez lui.
« Oh ! se dit Sylvie, celui-là, qui ne m'aime pas, m'aurait-il assez protégée pour m'èpargner tous les tourments que j'ai si bien mérités ?
» 0 mon Dieu, si c'est vrai, ajouta-t elle en se niellant en prières, faites qu'il soit heureux, car c'est un noble cœur. Oh! lui, ne m'eù! pas quittée sans un mol pour m'encourager, sans une larme pour me plaindre. »
La pensée de Sylvie élait-elle jusie? Qu'on en juge.
Après sa visite chez M"" de Rudesgens , Léona était rentrée chez elle ; sa lidèle Dorothée rallcndait en surveillant Léda.
— Eh bien ! lui dit la chambrière.
— Eh bien ! repartit M""' Amab, je triomphe. Julie, chassée de chez M. de Montaleu , n'a trouvé d'autre asile que la misérable ferme de Bricord.
— El M""* de Rudesgens?
— M°" de Rudesgens est toule prête à dire que depuis longtemps elle sou|x;onne les intrigues de Montéclain et de M"° de Monrion , cl sa lille le jurera comme elle.
— Quoi ! dit la chambrière, M"' de Cliampmortain aussi
— Son honorable mère m'en répond ; car, je te l'avoue, je no me suis pas senti le courage de menacer celle pauvre pelile ; elle m'a fait pitié, Dorothée, et si ce n'était Champmorlain qui mérite si bien d'être puni, pour la suprême sottise de sa confiance, je ne sais si je ne l'aurais pas arrachée moi-même aux séductions de Brias, ou plutôt à sa propre passion; car Brias ne l'aime pas.
— Ainsi donc, dit Dorothée, tout va bien des deux côtés, et notre élève, M. Hector, a fait merveille, à ce qu'il parait.
— Je ne connais eucore que le résultat, mais je suis curieuse d'apprendre les détails.
— Je m'étonne qu'il ait réussi ; car, entre nous, madame, il est si lourd, si bête...
Leona hocha la tète.
— Lourd oui, reprit-elle, bêle oh I non.
Car, si cet homme avait une heure de réflexion avant chaque parole qu'il doit dire, il nous battrait tous, en astuce, en audace et en mensonge ; de même qu'il n'est personne qui put lui résister, si on lui laissait le temps de se servir de sa force de taureau.
Aussi a-t-il dû être admirable dans celle circonstance où j'avais tout prévu et tout raisonné pour lui.
Ce serait un homme bien dangereux qu'un pareil complice, s'il méditait jamais une accusation. Mais il n'en aura pas le temps, je l'espère.
— Que voulez-vous donc en faire?
— Je ne sais.
— El de celte malheureuse?...
— De Léda ?
— Oui, madame.
— Voici le jour qui baisse, tu vas lui faire traverser le parc, vous sortirez ensemble par la petite porte ; tu laxonduiras à quelque distance dans la forêt, et puis tu la laisseras.
— Seule, à l'approche de la nuit?
— Oui.
— Mais que deviendra-t-elle ?
— 11 y a un Dieu pour les fous comme pour les ivrognes, dit Léona en se deiournanl.
— Il y en a un'pour tout le monde, fit Léda avec ce sourire immobile de la folie, bien plus aÛVoux à voir que la funeste expression de la colère ou de la douleur.
Celte parole prononcée d'une voix douce et calme fit trembler Léona. Elle arrêta ses regards sur Léda.
— Les Orientaux, murmura-t-elle, respectent les fous et cherchent l'inspiration divine dans leur divagation. Ils ont penl-être raison.
Léona réfléchit un moment.
— Allons, dit-elle à Dorothée, hâtons-nous. Je vais l'accompagner jusqu'au pavillon du parc.
11 est étrange que je n'aie pas encore vu Champmorlain Lui
aussi peut me dire ce qui s'est passé aujourd'hui chez .M. de Montaleu.
Quelques instants après, les trois femmes sortirent du chftteau [lar un escalier dérobé ahoulissaiit à une allée couverte.
Léona et sa chambrière conduisirent Léda jusqu'à la porte du parc.
Au moment où Léona l'ouvrait, Jl. de Champmorlain parut sur le seuil.
— Ah I Hl-il en apercevant Léda, la malheureuse était ici.
— Vous voyez, dit Léona.
— Et où la faiies-vous conduire?
— Chez son mari.
— Pour quelque nouvelle infamie, reprit sèchement Cliampmoilain.
Léona se retourna comme une lionne blessée, et remarqua seulement alors la colère et le trouble qui agitaient le comte.
— Emmène celte femme, dit-elle à Dorothée, et reviens en ton le hâte... J'aurai besoin de toi.
Léda et Dorothée sorlirent du parc, et Léona resta avec Champmorlain.
— Vous plairait-il, reprit celui-ci, de venir dans le pavillon ?
— Pourquoi faire? demanda Leona d'une voix calme...
— J'ai à vous parler de choses graves...
— Si vous avez à me dire des injures comme vous venez de le faire, c'est inutile.
J'ai, de mes bons souvenirs, plus de soin que vous ne pensez ; ce pavillon me rappelle le temps où vous vous disiez heureux d'un de mes regards, fier de la moindre faveur ; je ne veux pas le rendre témoin de vos violences...
Nous sommes bien ici...
— On peut nous entendre.
— Vous avez donc l'intention de crier, reprit tranquillement M'"'= .Vmab.
— Léona! dit Champmortain.
— Dans ce pavillon, je m'appelais Léona, repartit celle-ci sans s'émouvoir, mais en plein air je m'appelle M"'^ .Amab.
— Eh bien! madame, reprit Chanipniortain, qui frémissait d'indignation, je viens vous averlirque vos indignités onlporlé leurs fruits; ce soir, un magistral arrive dans ce pays; c; soir, tous ceux qui ont
JULIE
eu le malheur d'otrû de vos amis seront punis d'avoir été assez faibles pour...
— Pourquoi? dit Léona railleusement.
— Madame, continua Champmortain, à peine entrée dans ma maison, vous y avez semé le scandale et le désordre!
— En vérité I
— Vous avez inventé cette abominalile histoire au sujet de M"' de Monrion.
— Si vous n'y croyez pas, il ne fallait pas laisser M"" de Champmortain chasser de chez elle cette innocente.
D'ailleurs, n'avez-vous pas été lui faire une splendidc réparation?
— C'était mon devoir, madame; mais nousavons trouvé là M. Hector de Monlaleu, qui, inspiré par vous, a voulu rejeter sur un autre la responsabilité des crimes qui naissent autour de vous.
— Ah ! fit Léona avec une légère inquiétude, il a tenté de se défendre, et il y a mal réussi, sans doute?
— Il a menti avec une audace si insolente!...
— Que vous n'avez pas osé le lui dire en face, repartit Léona avec une ironie méprisante, et que vous venez me le dire, à moi, à une femme; mais il n'y a pas plus loin de chez vous chez M. Hector de î\lontaleu que de chez vous ici.
— Léona, ou madame, il ne s'agit pas ici d'Hector de Montaleu, mais de vous.
— Je ne vous comprends pas.
— 'N'ous ne me comiirenez pas? dit Champmortain en baissant la \oix. Mais savez-vous ce que vient de m'ecrire Montéclain?
— Allez donc ! fit Léona railleusemeni, avouez-le, dites la vérité : ce n'est pas vous qui parlez en ce moment, c'est Montéclain... Et que vous dit-il?
— Que dés ce soir un magistral sera dans sa maison, qu'il commencera l'enquête relative à l'assassinat du colonel...
— Et que vous importe?
— Ce qui m'importe, madame, c'est que cette affaire est désormais invariablement liée à celle de M"' de Monrion, c'est que l'assassinat du colonel a eu pour but de lui soustraire la lettre dont il était porteur, et qui justiliaii M""" de Monrion d'une imputation que vous avez eu l'art de faire sortir, pour la première fois, de la" bouche de M"^ de Champmortain.
C'est que moi, madame, et ma femme, nous allons être mêlés à loutesvos sales intrigues... C'est que vous êtes venue chez moi menacer ma belle-mère, menacer Sylvie...
C'est que, enfin, Montéclain, pour faire comprendre à ce magistrat le silence que j'ai gardé, ne craindra pas de dire que j'ai voulu ménager une femme avec laquelle... Ah ! tenez, madame, ce sera un hideux scandale.
M. de Champmortain s'arrêta comme effrayé des conséquences qu'il entrevoyait à la suite des faits qu'il venait d'énumérer.