E CHATEAU DE MOMECLAl.N
( Suite. )
Etait-ce une prévention, était-ce un charme particulier att.iclié à Moniéclain? ou plutôt n'était-ce pas ce sens exquis du cœur qui l'avertit drf la sincérité des sentiments?
Quoi que ce lui, dès que iMontéclain était devant elle, Julie se sentait comme entourée de respect, de bienveillance, de justice.
Elle s'assit tenant l'enfant sur ses genoux, pareille en ce moment, par sa beauté, par sa candeur, à la Vierge sainte à laquelle Aly-.Mu'ev lavait comparée.
Montéclain eut quelque peine à ne pas lui dire qu'il l'aimait et à ne pas l'adorer; mais il n'était pas temps pour lui : il fit taire la vive émotion (lui le troublait, et il reprit, les yeux baissés, tant il craignait de la voir si charmante et si belle :
— Je vous ai envoyé cet enfant, parce que sa vue seule pouvait vous rappeler tout ce que vous avez fait, et vous avertir de tout ce qui vous reste à faire. En effet, le cri de cet innocente créature a été plus éloquent sur votre cœur que ne l'eussent été mes raisonnements, mes protestations et mes prières.
Me irompai-je, madame, en disant que je vous ai laissée perdue dans votre desespoir, doutant de tout en ce monde, et que je vous retrouve forte, résignée et résolue à comb;ittre pour votre cause?
Julie rougit; cet homme, qui pénétrait si bien le secrel de ses sentiments, I étonnait et lui faisait peur.
— Oui, monsieur, c'est vrai, lui dit-elle, je suis plus forte de|)iiis que j'ai revu cet enfant, car je l'avais oublié, et vous m'avez rappelé que j'avais encore un devoir à remplir.
— El je savais que vous l'accepteriez, ajouta Montéclain, et que vous l'accepteriez avec courage et orgueil.
— Je vous remercie, dit Julie, confuse et tremblante.
— Mais croyez-moi, madame, reprit .Montéclain, il n'y a p is une autre femme dans le monde à qui j'eusse osé envoyer pour consolation et pour espérance l'être qui a été pour elle l'occasion de tant de douleurs.
.Mille autres à votre place, innocentes commes vous, calomniées comme vous, l'eussent maudit et repousse.
Mais vous, madame, vous l'avez piis dans vos bras, vous le tenez sur vos genoux, vous le pressez sur ce cœur tout saignant encore des blessures qu'il vous a values ; vous n'êtes pas seulement innocente et bonne, madame ; vous êtes grande ei vous êtes sainte !
Julie frémissait sous la parole de Montéclain ; ce langage, si flatteur qu'il fût, elle croyait à sa sincérité. La voix de Montéclain ne tiembiaitelle pas? l'adoration ne brillait-elle |ias dans ses yeux ue l'éclat humide des larmes qu'il réprimait à grand'peine?
Ûh ! qu'il eût elé bien moins puissant, s'il eût parlé de son amour!
Elle essaya de balbutier quelques paroles , mais sa voix s'éteignit dans les pleurs qui la gagnèrent doucement ; et, comme en baissant la tête pour les dérober aux regards de Montéclain, ses larmes lombèient sur le front de l'enfant qui lui souriait, elle les essuya avec ses baisers, comme si elle eiit effacé la trace d'un aveu.
JULIE
Monléclain se détourna, il sentait faillir en lui la résolution qu'il avait prise de ne pas crier à Julie, du plus profond de son âme : « Madame, madame, je vous aime ! »
Il y eut un court instant de silence, et Montéclain reprit enfin :
— Madame, merci à Dieu, et à vous, de ce que mon espérance n'a pas été trompée, de ce qu'un moment de calme a pu renircr dans votie âme, et me permet de vous dire ce que vous n'eussiez peut-être pu entendre sans cela.
A'^ous voulez fuir, madame, vous ne le devez pas.
— Je ne le dois pas, dites-vous, et que puis-je faire ici?
— Attendre voire justilication.
— Pour attendre, monsieur, il faudrait, dit Julie, avec un amer désespoir , il faudrait
que j'eusse un asile où ni'arréler.
— Celui-ci peut suf- ^ ^ __ flre à cette journée , madame, et ce soir vous en aurez un digne de vous, ou bien je vous aurai placée sous une protection que personne ne peut refuser.
Ce soir , madame , vous rentrerez triomphante et vénérée dans la maison de M. de Monlaleu.ou bien vous serez sous l'égide de la loi. <"
— Je ne rentrerai pas dans la maison de M. de Montaleu , lui répondit amèrement Julie.
— Il vaudrait pourtant mieux qu'il en fût ainsi.
— C'est vous qui me dites cela ? vous, monsieur , après les menaces que vous lui avez faites.
— Oui , madame I c'est moi qui vous le dis ; car de ces menaces , j'en tiendrai quelques-unes , je le Jure ; mais il en est d'autres dont je voudrais que le repentir des coupables me déliât.
— Ah I fit Julie en regardant doucement Montéclain, vous pardonneriez donc à ceux qui n'ont été que faibles ou trompés ?
— On ne vous approche pas impunément , madame , on apprend avec vous des sentiments que l'on ne connaissait pas.
L'homme qui se croyait fort, parce qu'il avait été implacable , celui qui mettait sa
gloire à ne laisser aucune attaque sans réponse, aucune injure sans vengeance, aucune faute sans châtiment, sait depuis quelques jours où est la véritable force, la vraie gloire et la vraie grandeur...
Oui, je pardonnerai, madame, à votre exemple et à celui de Diou, je pardonnerai à tous ceux qui, d'ici à ce soir;, viendront me témoigner de leur repentir,
— D'ici à ce soir?
— Le terme ne peut être reculé ; un crime a été commis, le sang d'un homme a été répandu, celui d'une femme aussi, peut-être; les magistrats sont avertis, j'ai dû le faire ; ce soir, un procureur du roi viendra dans le pays porter le flambeau de la justice dans ce ténébreux dédale de crimes et d'intrigues.
Malheur à ceux qui le laisseront arriver avant de s'être mis à l'abri de ses perquisitions derrière votre pardon... car alors tout sera dit. Une fois en présence du juge, je ne mentirai pour rien, ni pour personne, je mettrai au grand jour les fautes des uns et les crimes des
; La nolle bute semblait parler à quelqu'un. » — Page 6S.
autres, et si la loi n'en frappe que quelques-un?, la honte du moins les atteindra tons.
— Oh ! ils se repentiront, je l'espère, dit Julie, comme si elle priait.
— Ange du ciel !... murmura tout bas Montéclain, qui ne l'aimerait pas !
— Vous disiez... fit Julie qui n'avait pas saisi ces paroles à peine arllculées par Montéclain.
Il se remit de la nouvelle émotion qu'il venait d'éprouver et reprit d'une voix (ju'il s'efl'orça do rendre calme :
— Je dis, madame, qu'il faut que vous veniez ce soir au château de Monléclain.
— Moi, s'écria Julie en tressaillant... — Vous, madame...
— Chez vous, monsieur...
—•Madame, vous y trouverez pour vous recevoir, ou des amis à qui vous pourrez vous confier , ou un magistrat qui sera prêt à vous entendre.
— Chez vous? répéta Julie.
— Chez moi , madame, et jamais celte demeure, où sont appendues à mes vieux murs les images de mes ancêtres, cette demeure où plus d'une reine de France a accepté l'hospitalité de mes aïeux, jamais cette demeure n'aura été plus honorée qu'elle le sera par votre présence.
Julie ne répondit pas ; toute son âme tressaillait ella poussait â obéir en aveugle à cet homme dont fa parole la charmait.
Cependant elle s'épouvantait en pensant à ce que la calomnie avait fait de ses plus chastes et de ses plus innocentes actions ; mais iiresque aussitôt elle s'indignait de ne plus oser avoir celte généreuse confiance qui ne lui eût pas permis d'hésiter quelquesjours avant ; elle tremblait aussi de faire injure à celui qui, sans la connaître, s'était dévoué à sa cause et à la cause duquel elle était désormais attachée.
Elle restait devant Montéclain , la tête basse , la roui'.eur au front, la poitrine haletante.
11 comprit son hésitation.
— Faut-il que je vous dise plus, s'écria vivement Montéclain; fautil que je vous jure sur mon honneur de gentilhomme?
— Non, dit-elle en se levant soudainement, j'irai.
— Oh! queDieu vous remercie pournioi, madame. reprilMontéelain.
— Je ne vous ferai pas l'injure de vous dire, lit Julie en l'interrompant, que je suis une pauvre femme seule au monde, que je suis un pauvre cœur éperdu el qui ne sait plus où est le bien et le mal; j? ne vous dirai pas qu'il est facile de m'entraîner dans un piège, où peut s'achever la perte de mon honneur... non, monsieur, je ne vous dirai pas cela Je vous crois un honnête homme.
Montéclain mit un genou .'i terre devant elle :
— Merci, madame, merci, lui dit-il d'une voix exaltée et profonde. Julie le regarda ainsi sans en paraître surprise ni alarmée, el continua :
— Mais je vous dirai : je suis â bout de forces, je ne supporterais
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JULIE
plus, sans perdre la raison ou la vie, d'aussi poignantes émulions que celles que j'ai souffertes depuis quelques jours.
Je ne voudrais pas recommencer la lutte que je subis à cette heure même; épargnez-moi, monsieur, et quel que soit l'accueil qui m'attende cliez vous... que ce soient des amis ou un ma^ïistrat qui doivent m'y recevoir, faites que j'en puisse sortir délivrée "de l'horreur de toutes ces accusations.
— Je vous le jure, madame.
— El maintenant, monsieur, j'irai.. .à mon tour, jevous le jure, j'irai.
— Merci, madame, merci encore, dit Montéclain en attachant sur elle un regard éperdu ; je vais vous attendre...
Oh I reprii-il en se levant avec un mouvement lier et joyeux, ce n'est pas vous qui serez réhabilitée aujourd'hui .
c'est moi, moi en qui vous aurez eu confiance , moi dont vous sanclilierezla demeure, moi que vous avez accepté pour défenseur, moi que vous avez élevé jusqu'à vous...
Merci, madame, merci... je vous attends.
Il s'éloigna.
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