PREMIÈRE PARUE
On cite presque toujours les Anglais corn melepeupleoii se rencontre le plus gland nombre d'exemples d'originalité ou, poui parler à la mode, d'ex centrieitc. Il ne se fait pas dans les Trois-Royaumus un testament par lequel une vieille femme lègue deux shellingsparsemaine à une servante pour la nourriture d'un chatou d'un perroquet, que cela ne soit immédiatement imprimé et publié. On ne manque pas d'ajouter au fait un commentaire oîi l'on démontre que l'excentricité de la Grande Bretagne nedégénère pas plus que sa
Madame ne désire pas aulro
puissance dans l'Inde. L'Anglais tient à ses ridicules, parce qu'il est parvenu à en faire des qualités aux jeux de l'univers, griice à
de tous m jour dit, à
es héritier l'heure de
s dont la midi pour
liste suif.
;iulro eau
cette constante et furieuse admiration où il est de lui-même et de tout ce qui émane de lui, et grâce à cette manie de beaucoup de gens qui, ne pouvant pas être de leur pays parce qu'ils n'en ont ni les grâces , ni l'esprit, ni !e savoirvivre, se fonlanglomanes, pour être quelque chose.
Ces réflexions m'ont été suggérées, je ne sais comment, par le souvenir de l'hisioire aue je vais vous raconter.
Le lecteur jugera s'il y a quelque analogie en- Ire l'excentricité anglaise et la singularité qui fît écrire au vieux comte deChevalaine les mots suivants sur un volumineux paquet ficelé, cacheté, scellé :
« Ceci est mon testament -. il sera ouvert quaianle-unjoursaprès ma mort, en présence Si l'un d'eux manque au c que pour cause de mort,
HUIT JOUUS AU CHATFAr.
ce testament ne sera poin: ouvert, on le brûlera immédialemenl.'et le partage de mes biens sera fait selon la loi.
LISTE DE MES llÉlllTienS.
« 1° Bernardine de Clievalaine, comtesse (Je Feruic, ma sœur, âgée de soixante quatorze ans, héritière directe ;
« 2' Le comte Laurent de Clievalaine, mon neveu, et Mlle Lucie de Clievalaine, ma nièce, héritiers par représentation de M. le vicomte Lancelot de Chevalaine, mon frère wdel;
« 3" Le chevalier de Chevalaine, curé de Magname, mon frère, héritier direct; , , ■
« 4° Louise Vermont, ma nièce, fille de Prospérine de Chevalaine, ma sœur cadette, mariée au sieur Louis Vermont ; ladite Louise \'ermoMt, mariée à son tour à jM. Cros et C (textuel) banquier à Paris, héritière par représentation desaditemère Prospérine de Chevalaine ;
K 5° Enfin Charles de Chevalaine, mon petit neveu, issu de mmor de Chevalaine, lequel minor de Chevalaine était lui-même fils de inajor de Chevalaine, ccujer, mon frère ; ledit chevalier de Chevalaine héritier par représentation de ton père et de son grand-père, tous deux décédés.
<c C'est en présence de tous ces héritiers, et d'aucunes antres personnes, à l'exception du notaire chargé d'en faire la lecture, que ledit testament sera ouvert comme il est dit plus haut, sinon.... non.
oLE comte de Cni;VALAINE.))
« En mon châ'.eau de Chevalaine, commune de Martigny, le 3 avril dS39. »
En vertu d'autres dispositions écrites, ledit testament était placé dans une petite armoire fermée d'un carreau défendu par un grillage en cuivre. Il était posé sur un petit coussin de velours cramoisi, et tous les habitants du voisinage avaient été admis ii venir visiter ce curieux auiographe ; moi-même je déclare l'avoir vu, et je me rappelle avoir dit dans ma jeune inexpérience :
— Ce testamentne sera pas lu.
— Pourquoi cela? me dit le notaire, qui m'accompagnait.
— Parce qu'il doit y avoir parmi tous ces héritiers un individu au moins qui doit craindre que le testateur ne lui ait rien laissé, et cet individu, en refusant de venir et en anéantissant ainsi le testament, s'assure au moins la portion que la loi lui réserve. Vous ditesqu'il n'y a pas moins de quatre-vingt mille livres de rente à partager, n'y a-til pas un héritier pour lequel seize mille livres de rente assurées sont une fortune?
— 11 y a, repartit le tabellion, dans le nombre des héritiers des indiv dus pour qui seize mille livres de rente (livraient être une fortune inespérée ; il y en a qui sont assez riches pour que cela entre inaperçu dans l'océan de leurs spéculations ; il y en a aussi pour qui ce'tte augmentation de leurs revenus serait une bonne forlnnc raisonnable; il y en a de vieux et de jeunes, il y en a de mâles et de femelles ; mais tous viendront, j'en suis sur. C'est une loterie qu'on va tirer (chacun d'eux le pense, du moins), loterie où il peut gagner, et personne ne résistera à cet attrait.
— Un bon liens vaut mieux que deux tu l'auras! répondis-je, et il me semble que si j'élais un des élus...
— Vous viendriez, eussiez-vous été chassé et maudit par cet oncle bicarré. L'originalité de cette suscription vous persuaderait que les dispositions testamentaires seront alTectées du môme caractère, et moins vousauriezde droits à espérer, plus vous vous en croiriez, grâce à ce raisonnement. Je n'ai pas besoin de vous parler de ceux qui se savaient dans les bonnes grâces du testateur; ceux-là se trouveraient des niai s d'abandonner les bonnes chances qu'ils ont. Je ne les connais pas personnellement; je ne sais pas quels sont leurs défauts ou leurs qualités, leur caractère ni leurs habitudes ; mais je parierais avec confiance, dix contre un, que pas un ne manquera. Di^reste, si vous pouvez attendre quelques jours, vous verrez si je me trompe. car l'ouverture de ce testament a lieu le 14 de ce mois de mai, et nous sommes au 6.
— Et personne n'est encore arrivé, cependant.
— Je parie pour le 14, de minuit h midi.
Je refusaf le ])ari. Je quittai Mai;tigny, et je priai le notaire de me tenir au courant de ce ([ui se passerait. 11 n'en fit rien. Mais, il y a peu de jours je reçus avec un billet de faire-part de la mort du notaire le manuscrit suivant.
Qui l'a écrit, je n'eu sais rien ; comment celui qui l'a écrit s'estil procuré les actes authentiques, les lettres originales qu'il rapporte, je ne le sais pas davantage. J'insère le manuscrit dans ces niénioire^ comme j'y ai déjà inséré le récit de M. P. ., sous le titre de ■■ iit/iheur complet, el je laisse à d'autres à découvrir comment on peuv apprendre dci choses comme celles qu'on va lire. Ce (iréambule a aussi pour but de dcnommrr les divers individus qui figurent dans cette histoire, et surtout de dire leurs divers degrés de parenté, qui ne me paraissent pas bien établis dans ledit manuscrit.
Manaacvlt.
I.ETTRF. liF. MADAME LOUIS:-: CROS A MADAME MÉLANIE DÉLANTl'S.
Martigny, le 9 mai, au cliâlc:>u de Clieval,)inc.
Tu sais, ma chère Mél-anie. quel singulier testament m'a. forcée 5 quitter Paris, ou plutôt tu sais comment mon mari m'a forcée à le suivre pour assister de ma ]>ersonne, en ma qualité d'héritière, à l'ouverture de ce fameux testament.
Je t'ai promis le récit de mon voyage, el je le commence, sans te faire grâce de la plus légère circonstance.
Nous sommes partis le 7. h trois heures du matin.
Tu me demandais comment je ferais pour me lever à paredie heure, j'ai trouvé un excellent moyen : c'était de ne pas me coucher. Je suis allée au dernier jour de Mme B...., où j'ai rencontré quelques personnes, je suis reutiée chez moi à deux heures et demie, à trois heures moins un quart jetais déshabillée, a trois heures précises j'élais enveloppée d'une rote de chambre et d'une pelisse et j'attendais M. Cros dans ma berline.
11 n'est arrivé que dis minutes après Iheure convenue :
— Je croyais, lui ai je dit, que vous n'étiez en retard que lorsqu'il s'agi.<sait de mes plaisirs, je suis ravie d'apprendre que c'est de même pour vos alTaires; voilà qui vous excuse à mes yeux pour bien des fautes passées.
— Vous pourriez être moms indulgente, m'a- t-il dit, car c'est de vos r.fl'uires que nous allons nous occuper. En attendant, permettez que je vous iirésente M. Camille Perrin
Ceci tient à un arrangement que lu ne sais pas et que je n'ai su que le matin même de mon départ. M. Cros médit, pendant le déjeuner, qu'il était désolé el qu'il ne pouvait partager mon cou|)é.
J'avoue que cela m'allail à meneille ; la solitude, lu le sais, ma chère, est le besoin de toute âme qui n'esl pas bkn associée en ce monde, et ces vingt-quatre heures de rêveries en chaise de poste eussent été pour moi une bonne fortune Mais je trouvai fi)rl déso-; bligeant à M. Cros de m'avoir forcée à ce voyage, de m'avoir imposé ses arrangements pour m'accompagner et me laisser toute seule. Je lui déclarai donc que je ne partirais pas s'il ne venait pasdansmon coupé, à quoi il répondit :
— En ce cas, je vaisécrireà M. Camille Perrin de prendre la malleposte.
Tu as dû entendre parler quelquefois de .M. Camille Perrin ; il a une célébrité de bourse qui a percé jusque dans les salons, quoiqu'il n'y vienne jamais. C'est, je crois, un mathématicien qui s"occu|)c d'entreprises agricoles. Je ne puis bien l'expliquer cela, mais enlin c'est un homme qui passe pour savant.
— M. Camille Perrin prendra la diligence s'il veiil, dis-je à mon mari, mais vous ne m'aviez pas dit que nous aurions l'honneur de sa compagnie.
-Je ne le savais pas moi-même, me dit M. Cros. 11 ne devait être libre que dans deux jours, il l'est ce soir même, et je m'étais arrangé pour vous suivre avec lui : vous, dans votre coupé, moi et lui dans la berline, car je n'aurais pas osé vous proposer de l'admettre en tiers dans notre voyage.
— Et vous avez fortbien lait |
— C'est, reprit M. Cros, un homme fort occupe de choses abslrai- I tes, de théories savantes, d'études spéciales, auxquelles vous n'auriez rien compris.
— Vraiment...
— Et qui vous aurait fi^rt ennuyée de dissertations très-lumineuses pour un homme d'affaires, mais fort obscures pour une femme du monde.
— En vérité, monsieur, ai-je dit à M. Cros, j'ai bien envie do vous prier de me permettre de monter dans votre berline, pour m'assurer que je suis aussi ignorante et aussi bornée que vous mo
le dites. J
— Ce n'est pas ce que j'ai dit.... Mais je suis sûr que M. Ca- I mille Perrin vous ennuierait beaucoup , et que, de votre côté, 1 vous....
— J'ennuierais beaucoup M.Camille Perrin.
— C'est un peu ce que je voulais dire, à l'exception du mot ennuyer.Vc même que vous ne comprendriez pas les calculs de M. Camille Perrin. de même, je pense qu'il serait tout à fait désorienté si vous lui parliez monde, spectacles, modes, et il serait capable de traiter cela de frivolités.
— 11 paraît que je ne suis bonne qu'à cela, monsieur, du moins, d'aprè-! votre opinion sur mon compte; eh bien! je désire avoir un autre juge que vous, et si M. Camille Perrin est assez intrépide pour braver l'ennui dont vous l'avez sans doute menacé à propos de moi, je me sens très-décidée à afîronter celui que me promet sa science.
— Comme il vous plaira, me répondit M. Cros en me quittant. Voilji pourquoi, ma chère Mélanie. on me prcsenlait M. Camille
Periin au moment où nous allions partir et où j'étais déjà enfoncée dans le coin de la berline.
j Je ne sais quelle folle idée m'avait pris de croire que mon mari
HUIT JOURS AU CHATEAU
avait joué le malin une pelile noinédie , pour me faire faire ce qu'il voulait en .i\aut l'ainleselcfairejmposer; il en arriva que je ne répondis à la présentation que par une salutation , et que je me renfonçai dans mon coin ; mon mari prit l'autre , ce monsieur 'se plaça en face de lui, et nous partîmes grand train.
ir
J avais assez mal vu M. Camille Perrin lorsqu'il était monté à la lueur de la lanterne qu'on avait présentée à la portière de la voiture; mais j'avais cru remarquer qu'il était assez jeune , et autant qu un regard rapide avait pu me "permettre de l'apprécier qu'il avait une mise convenable. '
Je fis semblant de dormir pour pouvoir écouter la conversation de ces messieurs , et juger de ce que j'aurais à supporter pendant uix-huit ou vingt heures; mais ces messieurs trouvèrent sans doute que mon exemple était bon à imiter, et au houl d'une demi-heure ils dormaient avec une tranquillité merveilleuse. M. Cros ronfla '^"' «^e sui^e : cela m'a rappelé les premiers temps de mon mariar-e M. Camille Perrin ne ronflait pas. mais sa tète ballottait au gré des mouvements de la voilure , de la façon la plus grotesque : le brave savant luttait contre le sommeil ; eiilin cet ennemi des veilles de la science l'emporta , M. Perrin s'enfonça dans son coussin et ronfla aussi.
Cependant le jour approchait, etje voulus examiner à sa première lueur le compagnon que je devais à mon mari ; mais il avait un manteau relevé jusqu'au-dessus des oreilles, et, faut-il te le dire' un bonnet de coton enfoncé jusqu'au dessous des jeux.
On n'est pas plus volce que je ne l'étais... il y avait de quoi faire arreler la voiture et s'en retourner à Paris .. Mais le Gros-René était surlesiége, etje lui aurais crié mille fois d'arrêter, qu'il ne m'eût pas plus écoutée que si j'avais parlé à un Allemand. Tu connais ce René ce valet de chambre ventru qui rit toujours et que je n'ai jamais pu forcer M. Cios à mettre à la porte.
J'eus envie de me mettre eu fureur , mais je compris que j'étais en pays ennemi , etje m'endormis de rage. "
Je m'endormis , ai-je dit ; non , ma chère Mélanie , je me livrai corps et âme au plus affreux cauchemar que j'aie jamais éprouvé. Lu horrible bourdonnement me roulait sans cesse dans le cerveau ' et il me semblait à chaque instant étoufl'er sous un immense bonnet de colon qu'une main invisible tenait suspendu sur ma tète . une fois niéme je ne pus échapper à cette lerrîtle fantasmagorie, et je me sentis, je me vis coifl'ée de cette chose eCfrovahle. Cette dernière péripélie de mon rêve m'éveilla tout à fait, et je vis .M. Camille Perrin, armé d un petit peigne, rétablissant l'ordre de ses favoris un tant soit peu ébouriffés; car il porte des favoris , des favoris entends lu?... comme en porte... ma foi, je ne connais plus personne au mondé qui porle des favoris ; tu prieras ton mari, qui passe pour avoir été un des beaux de l'empire, de l'expliquer ce que c'est.
— Vous avez eu un sommeil fort agile , madame , dit M. Perrin en refermant son peigne et en le mettant paisiblement dans la poche de son gilet.
— Mais , monsieur, lui répondis-je... j'ai rêvé toute la nuit bonnet de coton.
— C'est une coiffure fort commode pour dormir, me dil-il de l'air le plus tranquille, et sans qu'il semblât avoir aperçu l'ombre d une épigramme dans mes paroles.
Je voulus lui faire comprendre mon intention etje lui dis ■
— J'aurais sans doute mieux dormi avec un bonnet de coton ?
— C'est certain, me répondit-il d'un ton imperturbable , mais c'eût été fort laid... Il s'arrêta, et reprit avec la même impassibilité- — Fort laid , à ce qu'on dit, car je n'ai jamais vu de femme en bonnet de coton.
Après cette confidence , M. Camille Perrin tira d'une des poches de la voiture un flacon , l'appliqua sur ses lèvres , et avala une douzaine de gorgées de la liqueur qu'il contenait : une forte odeur de rhum se ré|iandit dans la voiture.
— Hum! hum! hum! fit M. Camille, voilà qui réchauffe un peu et qui chasse les humeurs. '
Avant de reboucher son flacon, il me regarda; je crus qu'il allait m'ofl'rir d'y goûter, mais il se ravisa, et se mit à regarder au dehors.
— Et ils appellent ça courir la poste. Dix-huit lieues eu six heures! Dix-huit lieues en une heure, voilà ce qui s'appellera marcher'
— .Mais non pas voyager, lui dis-je.
— Voyager... marcher... arriver... Je sais ce prétendu joli mot d'un homme d'esprit : — Avec les chemins de fer on arrive, mais on ne voyage pas... Si le mot est vrai pour les chemins de fer il est vrai pour les malles-postes, les diligences, les voilures; il n'y à que le piéton qui voyage. Par e.xemjile , madame, où allez-vous? A Martigny ! Supposons que vous y soyez , comme cela devrait §lre , vous seriez ravie , donc le chemin de fer est bon. Est-ce que
vous vouliez voir la route? alors il ne fallait pas parlir à trois hcuicj du malin, et il ne fallait pas dormir.
— Vous avez parfaitement raison, lui dis-je, et je vois que vous comprenez à merveille la poésie des voyages.
— Eh : me répondit-il en tirant des cigares de sa poche , eu ou choisissant un , et eu le roulant sur ses lèvres pour le lisser je m'v entends assez bien.
L exhibition du cigare m'avait épouvantée , mais je n'en avais rien montre , pour voir jusqu'oij irait le sans- façon de M. Camille. Mais Il remit son cigare dans sa boîte , en tira" un autre , et lui fit la même opération. Après le second vint un troisième, qu'il prépara toujours avec le même sang-froid , et sans qu'il daignât faire attention qu il y avait une femme dans la voiture.
Je le regardais pour voir si ma surprise et mon attention l'avertiraient de son ineonvenauce; il ne jeta pas les yeux sur moi , mit la tête à la portière , et dit touUiaut :
— Voilà..,
Aussitôt il ouvrit, sauta à terre, et il resta en arrière. Trois minules après, la voiture ralentit sa marche , etje vis que nous étions arrives a une montée très-longue et très-droile.
Le changement d'allure réveilla mou mari qui s'écria :
— Ma foi, je suis rajeuni de vingt ans; j'ai dormi comme dans mon printemps... Tiens! où est donc Perrin?
— Mais il est descendu pour fumer, à ce que je crois.
— Hé! hé! lui cria mon mari parla portière, vous avez des provisions de bouche, à ce qu'il paraît : je suis à vous.
M. Gros descendit : seulement, il fit arrêter la voiture, baisser le marche-pied, et faillit tomber.
— Diable, diable, je suis considérablement engourdi, fit-il en se secouant.
Mon Arthur alluma un cigare (quand un homme a passé quarante ans, Il ne devrait plus s'appeler Arthur ; et le mien en a ciiiquanleaeux), et ces messieurs moulèrent en avant.
Quelle aimable compagnie! quel charmant voyagel quel avenir de huit jours cela me préparait ; car mon mari, au lieu d'arriver un ([uart d'heure avant le délai fatal, s'est mis en tête de passer huit jours dans ce désert. Que veu.xtu?.... j'avais promis
Je profilai de ce petit moment pour faire descendre ma femme de chambre et arranger mes cheveux. Corinne essaya de me faire jolie, c est une vieille habitude ; je me trouvai afi'reuse, j'en fus ravie. Etre jolie pour M. Cros ou pour M. Perrin, quel abus'
La montée s'acheva, etj'eus l'honneur de revoir ces messieurs Je lis ouvrir toutes les glaces pour me dispenser de l'horrible odeur de leur fumée.
— Eh bien ! médit M. Cros, vous ne vous sentez pas un peu en ap-
, — Je meurs de faim, lui dis je, mais je redoute encore plus le déjeuner que nous sommes destinés à rencontrer.
—Je vous ferai déjeuner mieux qu'au roche deCancale, dit M. Camille Perrin.
— Où ça? dit mon mari.
— A la prochaine posle. Nous y sommes dans dix minutes
— C est donc une bonne auberge ? fit M. Cros.
— He ! cria M Perrin à ce cruel Gros-René, tu as mis la valise aux comestibles en heu de sûreté?
-C'est soigné avec respect, réparlit le digne valet de chambre de mon digne époux.
-7 Vous êtes un homme admirable, fit M. Cros, vous n'oubliez jamais rien. •*
— Napoléon n'a perdu l'empire du monde que pour avoir oublié en allant en Russie, la valise aux comestibies.
^ Cette phrase fui prononcée avec une parfaite indiflerence ; M Perrin se comparait, que dis je? se meltaitaudessus de Napoléon, comme je me mettrais au-dessus de ma couturière.
— Où sommes-nous ici?
—A Monifort ; voilà le château là-haut sur la colline . ~ P^-c?, 1>^ châieau du fameux Montfort? dis je d'un air de curiosité timide à M. Perrin. ' UlrtUUttU
deTani" ^^ '^"'"^ répondil-il eu ratissant ses onglesavee une pointe
— Qu'en pensez-vous? repris-je, pour apprendre jusqu'à quel point M. Perrin pouvait causer de quelque chose. •< 1 ^ 1
I. n i'''" ''?'^ r'*"] ' " '''''''.' '^"^'''''^ Pa'" sa mère, à qui il devait le litre de comte de l.eiceslei' et lors même qu'il eût été Français, s 11 avait possède quelque chose d'aussi bien posé, il ne serait pas aile faire cette abominable guerre stupide pour y gagner une sei-
^ Il G U F I G .
— Ne comptez-vous pour rien l'enthousiasme religieux?
— C est mie sottise inventée après coup; Simon était t rop ambilieux pour avoir de la foi, et...
M. Perrin mit la'têle à la portière et reprit :
— Nous voilà arrivés Puis il cria d'une voix de stentor: -Monsieur Gros-Rene, a la valise!
En effet, nous arrivâmes devant la porte d'une espèce de cabaret, ei M. Camille Perrin sauta une seconde fois à terre pour recevoir un
HUIT JOURS AU CHATEAU
énorme panier de^ mains de Gros-René; M. Gros descendit avec sa lourdeur ordinaire, et moi je descendis comme je pus, sans que personne pensât à ra'offrir la main.
Je trouvai ces façons très-amusantes, et je me décidai à faire comme ces messieurs; je fis défaire ma malle par Adrien, je montai dans une chambre avec Corinne, et je m'y établis pour faire une toilette complète.
J'y demeurai une demi-heure entière sans entendre parler de personne; au bout de celle demi-heure, M. Gros-Uené vint m'avenir de la part de son maître qiu; le déjeuner était servi. Je ne répondis pas et je continuai à ne rien faire, car j'étais tout à fait habillée.
Un quart d'heure après on vint m'avertir, celte fois de la part de ces messieurs, que le déjeuner refroidissait.
Je me dispensai encore de répondre tt je me mis à une fenêtre, d'oùjevoyaisdans la cour intérieure de la poste; il y avait làlous les animaux de la création, et je me plus si bien à les examiner et à les admirer, que tout à coup on frappa à ma porte avec assez d impatience.
— Qui est là? dit Corinne.
— Est-ce que votre maîtresse ne va pas descendre? dit mon mari d'un ton bourru.
— Jene sais pas.
— Que fait-elle?
— Je ne sais pas.
— Demandez-le-lui.
Corinne me demanda ma réponse d'un regard.
— Vous voyez bien ce que je faiSj lui dis-je.
— Madame s'amuse à regarder des petits cochons et des petits canards, répondit Corinne de sa voix piaillarde et insolente.
Corinne me venge du Gros-René, M. Gros la déteste.
— Priez madame, répondît-il d'une voix tonnante, de me faire l'honneur de nie répondre elle-même.
— Madame, monsieur m'ordonne, se mit à crier Corinne, de vous prier de lui répondre vous-même.
Je me mis à regarder dans la cour.
— Eh bien? dit M. Gros.
J'étais sourde.
— Louise... madame Gros... voulez-vous déjeuner, oui ou non?
— Oui, lui dis-je, si c'est ici et toute seule ; non, si c'est avec vous et M. Camille Perrin.
M. Camille Perrin était près d'une fenêtre, juste au-dessous de la mienne; probablement il m'entendit, car il se mit à dire .
— Gros-René, sers le fricot.
Oui, ma chère, il se servit de ce mot, mot si affreux, que, lorsque Adrien vint me demander ce que je voulais, il me sembla que ce uiot m'avait ûté tout appétit, et je demandai deux œufs frais.
Pendant qu'on me dressait une table, j'entendis mes deux aimables compagnons déjeuner au-dessous de moi.
— Encore une aile de ce perdreau, disait M. Peri in. — Un autre morceau de cette hure. — Quelques écrevisses. — Un verre de madère. — Mainlenant, que pensez-vous de cette salade de homard?
On m'apporta mes deux œuls et un verre d'eau.
Je ne sais par quelle insolence, combinée sans doute par M. Gros, ce fut Gros- René qui me les apporta... Le drùle était en costume de cuisinier.
— Madame ne désire pas autre chose? me dit-il d'un air sournois. Comprends-tu, ma chère Mélanîe, qu'on ait faim , mais faim au
point de se repentir de ne pas être descendue, faim au point de recevoir deux œufs frais et de les garder?...
Je ne répondis pas à Gros-René et je restai en présence de mes deux œufs et de Corinne, qui, après m'avoir servie, eut la làclieté de me demander la permission d'aller déjeuner; elle désertait ma cause. C'est un trait que je lui (ci'ai payer plus tard.
En attendant, j'appelai' un postillon par la fenêtre, et je lui dis d atteler sur-le champ, que nous allions repartir.
Avant qu'il m'eût répondu, la vQix de il. Camille Perrin se fit entendre :
— Allons, allons, Gros-René... le café et le rhum?... L'arôme d'un moka délicieux monta jusqu'à moi. Je ne sais, je ne
puis te dire jusqu'à quel point l'air vit de la campagne avait agi sur mes nerfs; mais je me sentis devenir véritablement en colère, et je pris un jiar'i vicient, décisif, celui de retourner à Paris, et d'apprendre à vV's luessicurs la politesse qu'ils devaient à une femme.
Je descendi.; rapidement; je mej-etai dans la voilure en disant au postillon de se hiiter, et en lui ptonieitanl deux louis s'il me 'aisait partir avant que ces messieurs eussent lini de déjeuner. Mais 1 implacable Gros René éiail là, et comn:e on attachait la dernjo.ie Doucle. il s'établissait sur le siège avec la valise.
Qu'aurait servi en ce moment de dire au poslillon de prendre la roule de Paris? Gros-René 'eût résisté, il eût appelé m(m mari, il l'eût fait intervenir, et il fùl résullé, en présence deM. Camille Perrin, une scène et des explications odieuses. Je me résignai donc, bien décidée à leur échapper à la première occasion.
Jusque-là je me promis de garder un silence obstiné envers tous les deux. Mais je fus amenée à'mc manquer de parole par une circonstance à laquelle je ne maltendais pag.
Mon mari monta seul dans la voiture, et M. Camille Perrin s assit sur le siège du cocher, à cùté de Gros-René.
— En vérité , dis-je à .M. Gros, je suis ravie de voir que ce monsieur comprend l'inconvenance de sa présence dans ma voiture.
M. Gros, qui se léchait encore les lèvres du gras déjeuner qu il venait de faire, me regarda d'un air stupéfait.
— Et quelle a été, s'il vous plaît, l'inconvenance de la conduite de ce monsieur. ,. i-
— Si vous ne le comprenez pas. je ne puis vous 1 expliquer, lui répondis-je ; le sentimeiU des égards qu'on doit à une femme est une chose qui ne s'enseigne pas, oii le porte eu soi comme le sentiment
— Voyons... vovons, me dit M. Gros en m'interrompant, nous allons faire un voya'ge d'affaires. M. Camille Perrin est un homme qui s'occupe d'entreprises et point de galaiileries... ne vous mettez pas a cheval sur vos prétentions de jolie femme pour vous emporter a vous figurer qu'il vous a manqué d'égards. M. Camille Perrin, quand vous avez dit que vous aviez faim, vous a promis un bon déjeuner et s'est occupé à vous le faire préparer. Vous n'avez pas voulu descendre, ce n'est pas sa faute. Nous avons déjeune sans vous, et quand il vous' a plu de partir, nous avons avalé notre café au galop pour ne pas vous faire attendre : de quoi vous plaignez-vous?
— De ce que vous avez amené ce monsieur.
— Vous l'avez voulu. , . , -i
— Eh bien, je me plains de ce que vous m'avez forcée à ce stupide vo\ làgc, et, pour vous prouver combien il me déplaît, je vous déclare qu\iu premier relais je prends une voiture, quelle qu'elle soit, et je m'en retourne.
— Ah ! fit M. Gros, très-bien, comme il vous plaira...
•^Eh bien, monsieur, puisque vous êtes si aimable pour moi, faites que ce soit tout de suite. ... ,
— Très-volontiers, dit M. Gros. Postillon ! se mit-il à crier par la portière, allons du côté de Paris...
— Peux pas, dit le poslillon ; je dois faire le relais pour aller, et celui pouu revenir appartient à l'autre poste... Je peux pas... Quand vous serez arrivé, vous pourrez vous en retourner.
— Mais, m'écriai-je, très-persuadée que M. Gros savait ce qu on lui répondrait et que c'était pour cela qu'il y avait mis tant de complaisance, je ne veux pas aller plus loin.
—En ce cas, dit le postillon, qui était descendu de cheval, je peux dételer et vous laisser là. Je pousserai jusqu'au relais et j'enverrai des chevaux pour vous prendre.
— Cela vous va-t il? me dit M. Gros.
Je trépignais de colère, quand M. Camille Perrin se mita crier:
— Hé I monsieur Gros... une décision, s'il vous plaît : avançonsnous ou relournons-nous?. . Si nous avançons, je reste sur mon siège, attendu que j'ai le soleil .lu dos, ce qui me va... taudis que si nous retournons, je l'ai dans le nez, ce qui ne me va pas, et je reprends ma place dans la voiture.
— A\ançons ! m'écriai-je, à la pensée d'avoir ce monsieur en face de moi. , . . . , ,
Nous arrivâmes au relais sans que M. Gros daignât m adresser la parole. On changea les chevaux et Ion continua la roule.
Je n'avais rien voulu dire, fort décidée que j'étais à m en retourner, mais à m'en letouiner seule. M. Cros ne parut pas se lappeler que j'eusse manifesté l'intention de repartir et se remit à dormir.
La chaleur du jour était devenue extrême. Je me laissai gagner a mon tour par une sorle de somnolence qui n'élail pas sans charme, et, quoique je me fusse aperçue que M. Camille l'ei nu avait repris sa place dans la voiture, je ne voulus pas me déranger, pour lui montrer combien cela m'était déplaisant.
Il élait près de quatre heures du soir lorsque je sortis de mon engourdîssemenl, éveillée par une voix criarde. Nous étions à une montée, et un mendiant aveugle conduit par un enfant nous demandait rauniMnc.
J'entrouvris les veux, elje \isM. Perrin tirer gravement sa bourse de sa poche, y chercher avec un soin extrême une pièce de dix sous, et la mettre dans récuellc qu'on lui tendait.
- Comment se fait-il, lui dit M. Cros, que vous, qui avez cent que la mendicité élait une des plaies de la société, et qui avez propose des mesures pour la supprimer, vous Pencouragiez en faisant I aum.'iie à des mendiants " Est-ce ainsi que vous faites application de vos principes ?
— Ouand le gouvernement aura assuré, comme il le doit, 1 exis teneedis individus qui ne peuvent pas travailler, faire Paumùne sera un crime. Jlais jusque-là refuser un sou à un vieux aveugle,
HUIT JOURS AU CHATEAU
qui cerlaiiiemcnl ne peut pas gagner sa vie , ce serait par trop cl m-.
— Gros-René, cria mon mari, jette cent sous à ce pauvre aveugle !
Je trouvai les dix sous de M. Camille mieux donnés : il ne parut pas s'apercevoir de la sotte générosité de M. Gros, et remit paisiblement sa bourse dans sa poclie. En ce moment il me regarda et vit que j'avais les yeux ouverts.
— Vous ne dormez plus, me dit-il, madame?
— Il y a quelques minutes que la voix de ce mendiant m'a tout à fait éveillée, lui dis-je. Mais je n'ai pas voulu me mêler h. cet acte de cliarité, ne voulant pas faire plus que M. Gros, et n'espérant pas faire mieux que vous.
M Camille Perrin reçut mon compliment comme il avait reçûmes épigrammes, avec la plus complète indifférence. Je commençai à croire que ce brave bomme ne comprenait rien, et je me tins pour avertie que je n'en pourrais rien arracher.
— Voyagerons-nous la nuit? dit-il h mon mari.
— J'y compte bien, repartit M. Gros.
— Quant à moi, j'en suis parfaitement incapable; je suis abîmée de fatigue, et, certes, je ne passerai pas une autre nuit en voilure.
— Vous ne savez pas, à ce qu'il paraît, me dit mon mari, ce que c'est que les lits d'auberge.
^ — Il y a des hôtels à Alençon, reprit M. Perrin, et si vous aviez fait comme moi, si vous aviez apporté des draps blancs et sains, on peut encore dormir, à condition qu'on ne seia pas habitué à avoir d'excellents matelas.
— Mais nous sommes donc dans un pays de sauvages? dis-je à M. Perrin.
— Nous sommes dans un excellent pays, madame, oij on est mieux que dans toutes les auberges de l'Europe, mais où on n'est pas si bien couché que chez soi.
Je voulus mettre M. Perrin à l'épreuve, et lui donner une responsabilité quelconque, et je lui dis :
— Quel est votre avis en celle circonstance ? Pensez-vous que nous devons voyager toute la nuit ou bien nous arrêter à Alencon?
— Personnellement, me dit M. Perrin, cela m'est fort égal. J'ai promis huit jours à M. Gros; que je les passe au lit, en voiture, achevai, à la chasse, ou à table, je ne m'en occupe point; ainsi, séjournons ou courons, je n'y vois point d'inconvénient.
— C'est être d'une humeur fort accommodante, monsieur, mais je vous demande un conseil pour moi. Ferai-je bien de m'arrêter dans un hôtel ou de passer la nuit en voiture?
— C'est selon, madame, et la solution de cette question dépend de beaucoup trop de choses que j'ignore, pour que je puisse vous répondre.
— Comment un si simple conseil vous semble-t-il si difficile à donner?
— Par mille raisons dont en voici quelques-unes : Éles-vous difficile ou ne l'êtes-vous pas? Etes-vous ce qu'on appelle douillette ou ne l'êtes-vous pas? Si vous n'êtes pas difficile, passez la nuit à Alençon ; si vous êtes douillette, ne l'y passez pas. J'ajouterai encore...
— Ah ! monsieur, lui dis-je en l'arrêtant, avec ce système-là, on peut toujours se dispenser de donner un conseil, et je vous en demande un.
— Ne pas donner un conseil est une action sage.
— Vous appelez sage de ne pas faire une action si simple.
— Enorme, madame. L'esprit de chacun est tellement enclin à substituer sa sagesse à celle des autres, que ne point céder à celle tentation est, à mon sens, une action pleine de force. Connaissez-vous quelqu'un au monde, depuis votre femme de chambre jusqu'à M. Gros, votre époux et maître, qui, de façon ou d'autre, ne se soit permis de vous donner des conseils?
— Conseils qu'elle n'a guère suivis, dit M. Gros d'un gros ton badin.
— Les vôtres ou ceux de ma femme de chambre?... lui dis-je.
— Les miens, fit M. Gros.
— Et comme les miens, reprit M. Camille Perrin, auraient sans doule le même sort, je crois inulile...
— Mais ce conseil, je vous le demande, monsieur.
— Et vous le suivrez...
— Mais oui, s'il me convient.
— En ce cas, c'est comme si je ne vous le donnais pas.
— Vous avez raison, lui répondis-je en riant. Je vous promets de le suivre.
— En ce cas, voyagez foute la nuit.
— C'est convenu, monsieur, lui répondis je ; mais maintenant que je vous ai montré que je sais suivre un bon conseil, pourriez-vous me dire la raison de celui que vous venez de me donner?
— Très-volontiers, me dit M. Perrin. La raison générale est celle-ci : Il vaut mieux souffrir dans une position qui est dans nos habitudes, que d'être à moitié à son aise dans une position qu'on ne connaît pas. Je m'explique : il vaut mieux, pour une femme
élégante, une nuit fatigante dans une bonne et comfortable voiture, qu'une nuit reposée dans une auberge sale et un lit malpropre.
— Je suis ravie de votre raison générale; mais la raison particulière?
— C'est que, lorsqu'on fait une route qui n'est pas amusante, il vaut mieux en finir le plus tôt possible.
— Cette raison particulière vous est toute personnelle sans doute, monsieur; sans cela ce serait me dire que je m'ennuie de votre compagnie.
— Si ce n'est pas cela que j'ai dit, j'aurais donc voulu dire que c'est moi qui ne trouve pas ]a vôtre amusante, et je n'en ai pas le droit. J^ai dit que, lorsqu'on fait une route qui n'est pas amusante, il vaut mieux en finir tout de suite, et je le maintiens. Mais je croyais ra'être expliqué ^ur mon indifférence à être ici plutôt qu'ailleurs ; j'ai donc voulu parler de vous ou de M. Gros.
— Ou de tous les deux à la fois, lui répondis-je; car un voyage conjugal doit être toujours un ennui légitime.
— (^ela peut être, mais cela ne devrait pas être, madame; et c'est a la fois la faute des hommes et des femmes.
— Veuillez me dire d'abord en quoi les hommes peuvent avoir un tort quelconque; ce sera tout nouveau pour moi.
— Le tort que j impute aux hommes, madame, n'est pas de ceux que vous imaginez; leur vrai tort, à mon sons, c'est d'écarter beaucoup trop leurs femmes des intérêts sérieux de la vie commune. Un homme qui épouse une femme qui lui apporte une belle dot, le lendemain du jour où il est marié, dispose de cette fortune qui n'est pasàlui, la gouverne, l'emploie, la compromet quelquefois sans daigner consulter la femme à ce sujet : afin de prévenir une réclamation ou un conseil, il la pousse dans des besoins d'amusements frivoles, de dépenses inutiles, si elle est jeune et belle; plus tard il la restreint aux soins de la maternité et du ménage, et s'arme de l'incapacité qu'il a créée pour la repousser lorsque la tendresse maternelle ou l'âge la force à calculer l'avenir.
— Voilà des torts, dit M. Gros, dont nos femmes nous savent un gré infini.
— Vous croyez? lui dis-je; mais je voudrais bien savoir quels sont les torts des femmes?
— Ceux-là, madame, répondit-il, sont d'une nature encore plus gcînérale que les autres. Cette position dont je viens de vous parler déplaît aux femmes, et elles en veulent sortir; et elles ont raison; mais, au lieu de vouloir être ce qu'elles peuvent et doivent être, les compagnes, les associées légales du mari dans le ménage, elles veulent être les égales de l'homme dans le monde physique et moral. Fortes de quelques exceptions qui ont écrit d'un stvle assez ferme sur ces questions h jamais insolubles, elles s'étonnent déjà de ne pas participer au barreau, à la magistrature, à la dépulation. Elles pervertissent leur bon droit d'épouse et de mère de famille, qui exige qu'elles soient plus qu'elles ne sont dans nos mœurs domestiques, pour demander aux mœurs politiques le titre de citoyennes et le partage de fout ce que la nature réserve à l'homme. Si elles avaient employé à reprendre leur vraie place la moitié des efforts qu'elles ont usés depuis quinze ans à vouloir prendre une place impossible, elles seraient bien plus avancées, etc., etc.
M. Perrin se mit à rire et ajouta :
— Et le voyage que vous faites no vous semblerait pas si ennuyeux.
— Oh ! oh ! s'écria M. Gros en riant à rompre les essieux ; voilà une conclusion bien digne de l'idéologie vaporeuse des principes... (Tu sais, ma chère belle, avec quel aplomb mon mari se sert de mots qui n'ont aucun sens.) Ah ! l'application est délicieuse.
A vrai dire, la conclusion m'avait un peu étourdie, et je voulus savoir le fond de la pensée de M. Perrin.
— J'avoue, lui dis-je en prenant un ton de discussion professorale, que je comprends très -bien les choses générales qu'a dites .M. Perrin, mais j'aurais désiré un exemple mieux choisi, et plus probable surtout, pour m'en faire comprendre toute la portée.
— Peut-être, me dit M. Perrin, qui causait toujours comme un homme que rien ne passionne, peut être ai-je franchi trop vite deux ou trois propositions intermédiaires, mais la conséquence n'en est pas moins juste. Oui, madame, si la femme avait cherché à conquénr dans la maison conjugale la posilion qu'elle cherche dehors, un voyage comme le vôtre aurait un tout autre caractère. Si depuis longtemps, pour parler net, vous étiez dans le secret des affaires de M. Gros; si vous étiez habituée à savoir comment se gagne et comment peut se perdre la fortune d'un banquier; si vous aviez calculé que quatre cent mille francs assurés, si vous annulez le testament, en n'assistant pas à la lecture, peuvent se réduire à zéro ou monter à deux millions et demi en y assistant; et si vous aviez pu calculer ce qu'il faut de travaux, de patience, de talents pour gagner quatre cent mille francs, peut-être ce voyage ne se serait-il pas fait, et, dans tous les cas, il se fût fait autrement.
— Ah çà ! mon cher Perrin, dit M. Gros en s'efforcant de cacher sous un gros rire l'humeur visible qu'il éprouvait, es'l-ce que vous comptez prêcher à M"'' Gros les principes du saint-simonisme et de la femme libre?
HUIT JOURS AU CHATEAU
Je ne me vaille pas d'une grande science philosophifiue, mais je Irouvai l'observation de M. Gros si niaise queje ne pus ni'empiclier de dire :
— iMonDieu! monsieur, il y a des choses qui ne s'adressent qu'au bon sens et qui sont du domaine de tout le monde. Je n'ai point étudié les principes du saint-simonisnic ou de la Icnime libre ; mais tout ce que je puis vous dire, c'est que ceux que M. Perrin met en avant sonlceux qui doivent faire la véritable mère de famille.
M. Gros, étonné de ma brusque sortie, regardait M. Periin d'un air stupél'ail, tandis que celui-ci balançait sa tôte en signe d'assentiment el en murmurant d'un air goguenard :
M"" Gros a raison, M"' Gros a parfaitement compris... C'est ça, tout h. fait ça... ■
— Un ce* cas, dit M. Gros avec une humeur quirne se donna pas la peine de caciier cette fois, c'est encore pis que le saint-simonisme, ou c'est chacun pour soi, à ce qu'il me semble. Ge serait une belle gabgie si les femmes mettaient le nez dans les bureaux de leurs maris et se mêlaient de leurs all'aires... Ce ferait un beau désodrre... Et puis, est-ce qu'elles y comprendraient un mot?
— Jlonsieur Gros, dit M. Perrin d'un ton formellement sentencieux, monsieur Gros, je n'affirmerai pas qu'une femme, môme après une étude suivie des affaires, puisse en saisir aussi compléteincnt qu'un homme le mécanisme, l'organisation, la partie d'action enfin ; mais ce que je dis, je le crois el je l'ai vu : ily a bien peu de femmes qui n'aient un bon conseil à donner dans une affaire, et c'est précisément parce qu'elles ne se laissent pas étourdir par tous ces détails d'action, avec lesquels on se leurre, qu'elles saisisseni mieux que nous l'ensemble, la portée et la moralité d'une opération.
— dirai-je comment cela se fit? mais je fus plus flaiiéo de celte appréciation des femmes en général queje ne l'avais été depuis , longtemps d'un complimentqui m'avaitpersonnellementété adressé.
— Etes-vous maiié ? dis-je vivement à M. Perrin.
— Je l'ai été, et j'ai deux enfants.
— Votre femme devait être heureuse , lui dis-je avec sincérité.
— Elle mérilail de l'être longtemps , madame, mais Dieu ne l'a pas voulu. C'était une nature faible, maladive, minée de pensées désastreuses , que j'ai détournées le plus que j'ai pu. Elle a été la compagne de tous mes travaux: elle les savait et les suivait par conséquent avec plaisir el inlôrêt. Elle a vécu de Pespoir d'une fortune considérable, voyant par elle-même ce que l'ordre et l'économie peuvent produire : puis , quand la maladie l'a frappée assez vivement, elle s'est résignée el a quitté ce monde avec regret, mais sans crainte. Le jour où il nous était né un héritier, son avenir avait été assuré par moi contre les mauvaises chances de la fortune ne et même contre ma volonté, si jamais elle lui devenait ennemie. La mère de mes enfants est morle , madame , en se disant : Quoi qu'il arrive , ceux que je laisse après moi auront une honnête aisance , et cela lui a donné beaucoup de courage , cela lui a ôté une douleur ou plutôt une in(iuiéludc grave, et c'est la meilleure spéculation que j'aie faite de ma vie.
Le ton dont M. Perrin me dit tout cela avait une gravité naturelle el une émotion qu'on sentait, quoique rien no la manifestât, ni le trouble do la voix, ni l'expression de la physionomie.
— Diable, dit M. Gros , je ne vous.croyais pas si sentimental, mon cher Perrin ; laissons ces pénibles souvenirs et occupons-nous uii peu du dîner , auquel vous avez probablement pensé comme au déjeuner?
— Gros-René a reçu mes instructions à ce sujet , repartit froidement M. Perrin, et dans une demi-heure nous serons au gîte destiné à cette opération.
Après ces pa-roles, M. Camille enfonça sa casquette sur ses yeux , et se posa dans le coin de la voilure comme un homme qui ne veut plus répondre. J'en fis autant que lui, el M. Gros garda le silence de son côlé.
Faut- il te le dire, ma chère Mélanie? jamais peut-être dans ma vie, les paroles d'un homme ne m'avaient si profondément préoccupée (pic celles de M. Perrin.
Etait-ce un avertissement qu'il me voulait donner , dans une affaire qui regardait ma fortune personnelle? voulait- il me conseiller de regarder plus attentivement a la démarche qu'on voulait -me faire faire? L'humeur de M. Gros me donnait tout lieu de le croire , et je me lésolusà avoir à ce sujet une conférence avec W. Perrin...
L'heure de nous arrêter pour dîner arriva.
J'interromps ma lettre, ma chère Mélanie. Corinne vient de m'avertir que mon cousin Laurent, sa sœur. M. Perrin , le curé et le fameux Maricou m'attendent pour aller aux huttes... Je pars, mais j'envoie cependant cette lettre à la poste, tout incomplète qu'elle est; à mon retour , je la reincndrai et je te dirai ce que c'est que les divers personnages dont je viens de te parler, ainsi que quelques autres que j'ai rencontrés ici.
LOniSE CRÛS.
Avant de faire connaître la seconde partie de cette lettre, ou pluld la lettre qui fait suite à celle-ci, il est nécessaire de dire quels étaien les personnages dont il est qiicslion dans ces dernières lignes.
Mme Louise Gros se hâta de d'scendre, vêtue avec une édéganee parfaite, portant un chapeau de paille de riz el un voile de mousseline des Indes , chaussée comme une femme qui ne marche jamais : elle entra dans une vaste salle où se trouvait une vieille femme longue, sèche, au nez crochu, aux yeux bleus cl miioitanls, au parler sec et impérieux. C'était Mme Bernardine de Fernic, sœur du défunt
A quelques pas , il y avait une grande femme de vingt cinij ans , tenant dans ses bras un gros enfant joufflu, lequel était le jeune Charles de Chevalainc, petit-neveu du testateur, orphelin, el qui avait près de lui un oncle maternel, en habit noir, que la famille lui avait donné pour tuteur, et qu'on nommait M. Blanchel. Il causait dans l'angle d'une croisée avec M. de Chevalaine, le curé, qui prenait gravement une prise de tabac, les sourcils froncés el Pair mécontent.
Dans un autre angle opposé, deux jeunes gens d'un âge à peu près pareil , l'un d'une taille presque colossals , d'une apparence herculéenne, en veste de chasse en guêtres de cuir montant au genou, tenant un fusil et écoutant son interlocuteur d'un- air de supériorité bienveillante. 11 avait une belle figure ouverte , rose , de grosses lèvres vermeilles , de beaux cheveux blonds assez mal tenus , el portail en lui un air de bonhomie charmante. Celui-là était le comte de Chevalaine.
L'autre, petit, maigre, le teint olivâtre, les cheveux noirs, "les lèvres minces et couvertes d'une épaisse moustache , l'écoutait avec une sorte de dédain qui cependant n'avait rien d'offensant. 11 tenait également un fusil, quoique son costume, assez ordinaire, n'annonçât pas un chasseur aussi savamment équipé que celui de M. Laurenl'de Chevalaine.
Ce jeune homme était M. France de Fernic, petit-fils de la vieille comtesse, lieutenant de frégate.
Enfin, M. Camille Perrin, devant une croisée ouverte el prenant des notes au crayon, tandis que, près de lui, se tenait immobile une jeune fille de vingt-cinq ans, d'une taille, d'une tournure, d'un visage qui dénotait qu'elle était , physiquement du moins , de la même nature que le comte de Chevalaine. C'était Lucie, la sœur de Laurent.
.^lais, sans qu'il fût besoin de la connaître beaucoup , il était facile de voir que la ressemblance s'arrêtait à ces signes extérieurs. Au lieu de l'expression bienveillante qui adoucissait la rudesse des traits de son frère , le visage de Lucie alTectait un air de hauteur et de résolution très-prononcé. Son regard rapide semblait animé d'un soupçon constant et que l'on eût dit sans cesse en quête de dépister un ennemi.
Lorsque Mme Gros entra, elle lui jela, sans se retourner, un de ces coups d'œils rapides el inquiets, el continua à parler à une personne qui était dans la cour.
Si maintenant on veut savoir ce qui préoccupait chacun de ces personnages , nous allons le dire à nos lecteurs.
La vieille comtesse de Fernic pinçait Ir hec à la pensée qu'on allait la laisser seule pendant toute la journée el se disait que ce n'est pas ainsi qu'étaient faits les jeunes gens de son temps, et que pas un d'eux n'eût osé abandonner ainsi h son propre ennui une tante aussi respectable qu'elle.
Cepemlant elle n'avait fait aucune observation à son pelil-fils France de Fernic, parce que celui-ci l'eût sans doute écoulée avec un profond respect, mais ne s'y fût point conformé avec la plus entière liber:é.
M. Blanchel disait au curé :
— On dirait que vous soull'rez ?
— Oui. je souffre h la pensée d'aller conlempier des malheurs auxquels je ne puis porter aucun secours.
— Oh ! dit M. Blanchel, les gens que vous allez voir sont assez misérables pour qu'une charité, si minime qu'elle soit, compte pour beaucoup dans leur existence.
— Oui, fit le curé, je sais que, si je leur donnais de l'argent, ils pourraient, avec quelques sous, se passer de travailler un jour ou deux, mais ce serait encourager la paresse qui les ronge ; les secours que je nepcux leur aiiporler, parce qu'ils ne comprendraient pas... c'est la voix de la religion, qui console et encourage.
M. Blanchel courba la lêle eu signe d'assentiment, et le curé entreprit une dissertation sur la charité chrétienne.
l'endaul ce Icmps, l'énorme vicomte de Chevalaine disait au comle de Fernic :
— Peut-être, mon cher cousin, vous qui avez^vu l'Afrique et les Indes, seriez-vous surpris de trouver dans votre propre pays des hommes plus sauvages que tous ceux que vous avez pu rencontrer dans vos voyages. C'est une p.>pulalion pius éloignée de toute civilisation, de toute idée d'industrie, de bien être cl <le luxe, que les Madecasses ou les Samoièdcs. Peut-être la l'ablo de La Fontaine
HUIT JOURS AU CHATEAU
est elle aussi vraie pour les choses curieuses que pour le l)onheur : on vacliei-ciier bien loin ce qui se trouve bien près.
A cela. M. de Fernic ne répondait que par ce sourire dédaigneux qui voulait dire :
— Pauvre ignorant garçon, qui n'a rien vu !
51. Pcrrin écrivait comme nous l'avons dit, et les notes qu'il recueillait se composaient de ces mots :
« Dix kilomètres de distance; ciiemin viable aux huiles... six kilomctfos... clicmin de traverse quatre kilomètres. Saldes, rocs, sédiments de fougères... genèls... ajoncs. »
Si on \eut savoir l'origine de ces mois, il suffira d'écouter la conversation de Mlle Lucie de Chevalainc avec un individu qui tenait deux chevaux par la bride.
— Est-ce que lu crois, Marieou, que nous aurons de l'orage ? Une voix sonore, grave, et d'un accent pénétrant, répondit ;
— La rosée Idanchissait ce matin comme une robe de mariée. Le soleil en a dépouillé la lande en quelques minutes et la tient en lair; que le vent tourne au clocher de Villa... et l'orage s'assemblera.
— Eh bien! nous passerons par le bas chemin.
— Impossible, les ajoncs épinent, elles Parisiens y laisseraient leurs habits et leurs robes.
— Ils les y laisseront ! dit Mlle Lucie d'un Ion sec.
— Vaut mieux prendre le détour des grandes pierres, nous ferons un bout de roule de là aux huttes à travers les genêts ; ça cingle, mais ça ne déchire pas.
— Que ce soient les ajoncs ou l'orage, peu importe! dit Mlle de Chevaiaine, comme si elle se parlait à elle-même.
M. Camille Periin regarda la belle demoiselle et inscrivit sur son carnet :
« Haine constante de la province contre Paris. »
Puis, il réfléchit et ajouta :
« Ou bien haine d'héritier à héritier. »
Une nouvelle réflexion empêclia M. Caiiiille Perrin de fermer son carnet et il écrivit encore :
« Ou bien haine de belle femme à jolie femme, et ce qui est trèsprobable, combinaison de ces trois haines. »
C'est à ce moment que Mme Cros entrait.
Elle alla, en nièce IJien apprise, présenter le bonjour à Mme de Fernic, puis à M. le curé, qui lui dit :
— Aurons-nous la compagnie de M. Cros dans notre excursion ?
— Je ne puis vous le dire, je ne l'ai pas vu aujourd'hui.
— 11 est parti ce malin avant le jour, dit madame de Fernic, accompagné de l'inspecteur pour mesurer la lande. On dirait que M. Cros est déjà le possesseur de l'héritage. Ou dirait qu'il a eu des renseignements sur le testament.
— Je crois que s'il en avait eu, dit Mme Cros, il se dispenserait de mesurer. M. de Chevalaine n'a jamais pensé ([u'un homme de finances pût valoir le dernier gentilhomme de la plus petite bourgade; et, du reste, Simon mari me croyait, il repartirait dès ce soir, et le testament deviendrait ce qu'il pourrait.
Cette menace, articulée avec une netteté très-précise, fit naître sur le visage de Mme de Fernic une fort laide grimace de colère, et presque aussitôt un sourire encore plus laid, tant il y avait de gaucherie dans raO'ectalion avec laquelle elle reprit :
— Et vous nous priveriez sans regret de votre présence, ma chère Louise? ce serait bien mal à vous.
Sans répondre à ce gracieux appel, Mme Cros, après avoir rendu, avec un sourire, à MM. de Chevalaine et de Fernic le salut qu'ils lui firent de loin, fit une révérence cérémonieuse à sa cousine Lucie, et alla familièrement tendre la main à M. Perrin, en lui disant :-
— Vous êtes bon de ne m'avoir pas abandonnée, comme mon mari, dans celle sociéléde sauvages.
— Nous n'attendons plus que vous pour partir, madame, dit Mlle de Chevalaine.
— Il y a deux heures que je suis prête, et si quelqu'un avait eu l'obligeance de me faire prévenir, je serais à vos ordres depuis longtemps.
— On craignait de vous déranger, dit M. de Fernic en s'approchant. — Et chacun de nous est descendu sans qu'on l'ait averti, dit
Mlle Lucie.
— 11 me semble, ma belle cousine, reprit Mme Cros en minaudant, que vous étiez tout à l'heure chez vous, et si j'étais descendue aussitôt que j'ai été prête, j'aurais pu attendre deux heures.
— De la façon dont tout ceci est arrangé, dit M. Perrin, en jetant son imperturbable sang-froid entre les deux amazones , comme un liéraut d'armes son bâton entre deux chevaliers, personne n'a attendu. Les voitures et les chevaux sont prêts, nous pouvons partir.
On descendit :
Mme Cros , le curé, M. Camille Perrin et M. Blauchet se mirent dans la voiture, tandis que M. de Chevalaine, sa sœur M. de Fernic montaient à cheval. Gros-René, conduit par un enfant, partit en avant : trois ou quatre domestiques suivaient.
Un honune guidait cette petite caravane; cet homme c'était Marieou.
Qu'était ce que Jîniicou? Un paysan lout simplement, dont la vie, les occupations et les habitudes ne semblaient pas différer essentiellement de celles des gens de son espèce , mais dont le seul aspect vous disait cependant que vous étiez en l'ace d'un homme remarquable.
Marieou avait alors 'vingt-cin'; ans ; la beauté de sa tête avait quelque chose de si exact qu'elle eût pu paraître fioide, sans la gravité mélancolique empreinte sur ses traits et l'éclat vibrant de ses yeux; Sa taille était haute, bien développée, et la vigueur n'en excluait pas la grâce. Il était vêtu d'un gros pantalon de toile, d'une veste d'étoffe pareille à basques pendantes sur les hanches, et était coiCTé d'un chapeau de paille dont la forme était entourée d'un vieux ruban rose fané. Il tenait un bâton de six pieds, armé de fer aux deux bouts, et se découvrit gravement lorsque l'on entra dans la cour. Il tenait les chevaux de M. et de Mlle de Chevalaine, et dès qu'ils furent en selle, il se mit à marcher sans regarder si d'autres qu'eux pouvaient avoir besoin de ses services.
Les Chevalaine frère et sœur , qui connaissaient la réputation traditionnelle qu'ont les marins de ne pas savoir monter à cheval, proposèrent à leur cousin France un train de galop en avant, afin de le rendre ridicule, si cela leur était possible; mais comme ils s'aperçurent que M. de Fernic en savait autant qu'eux eu fait d'équitation, on abandonna la partie, et Laurent, voulant tenter son cousin sur un autre point, lui proposa de continuer la route en chassant. M. de Fernic accepta.
On laissa les chevaux au domestique de M. de Fernic ; de façon que Wille Lucie de Chevalaine demeura seule avec Marieou.
A peine son frère et son cousin étaient-ils éloignés qu'elle lui dit:
— Pierre!... Pierre!...
— Mademoiselle?
— Qne penses tu de mon cousin, M. France de Fernic ?
— C'est un homme heureux, dit Pierre en marchant près du cheval de Lucie.
La fière demoiselle sourit orgueilleusement, car elle s'imagina que la phrase voulait dire: — Il est heureux de vous plaire.
— Crois-tu qu'il se trouve heureux?
— Peut-être non. Ce qu'il est, il l'est depuis son enfance : c'est un état habituel pourliii, et dont il n'apprécie peut-être pas l'avantage.
— En quoi donc fit Mlle de Chevalaine d'un air pique que Maricout ne put voir, car il marchait la tête basse, en quoi donc le trouves-lu si heureux?
— Parce qu'il n'esl en prison ni de son corps ni de son cœur ; en ce qu'il a le monde devant lui pour aller à l'aventure de son vaisseau; parce qu'il est orphelin, et que rien ne l'allache à la terre.
— Tu es de mauvaise humeur ce matin, Marieou; qui est-ce qui t'a fait quelque chose?
— Je ne suis pas de mauvaise .humeur, mademoiselle, je suis triste. Personne ne m'a rien fait... mais je souffre par la faute de tout le monde.
— Allons, allons, te voilà dans tes idées noires, et il n'en faut pas avoir aujourd'hui. Voilà que nous approchons de la Croix-de-Fer... La voiture de notre Parisienne va se mettre à cahoter de façon à ce que celle mijaurée aura une peur horrible. Si la voiture pouvait se casser et qu'elle fût forcée de l'aire la route à pied avec ses souliers de peau d'agneau , nous ririons bien.
— Vous souvenez- vous de la dernière fois que vous m'avez vu rire? dit Marieou en regardant Mlle de Chevalaine en face.
— Tais-toi, dit celle-ci en devenant pâle el tremblante et en jetant autour d'elle un regard épouvanté.
— Vous pouvez rire, vous... Je ne le puis plus, moi... Mais pourquoi, diles-moi.en voulez-vous à cette Parisienne? elle ne \ous a pas fait de mal. Voilà la première fois que vous la voyez.,. Elle est mariée et ne peut pas aller sur vos brisées, si par hasard... il élait dans le pays. Pourquoi la haissez-vous ?
— Je ne la hais 'pas, Marieou, dit Mlle Lucie , elle me déplaît, c'est tout. Je ne puis supporter ces ombres de femmes qui ne sauraient poser le pied à terre, qui poussent des cris à l'aspect d'un fusil , qui s'évanouissent à Filée d'un lièvre tué , qui ont des sels , des parfums , je ne sais quoi enfin, des spasmes nerveux... C'est d'un ridicule a faire hausser les épaules. Ce ne sont pas des femmes, ce sont de vraies poupées.
Marieou souleva lentement la tête et repartit après un assez long silence, et comme s'il eût réfléchi tout Iiaut:
— La faii.'lesse sied bien aux femmes, la peur du sang est une vertu pour elles.
— Marieou, Marieou, s'écria vivement Mlle de Chevalaine..,. dorstu et rêves-tu en marchani maintenant ?
— Oh ! je ne dors plus... et je rêve toujours maintenant ; que voulez-vous que je fasse dans celle lande, sinon que je rêve?... J'ai voulu avoir un cliien .. on me la tué..
HUIT JOURS AU CHATEAU
— El tu ne l'es pas vengé?
— Pour un chien tué... dit Maricou. Que feront donc ceux à qui on tue...
— Tu es fou aujourd'hui, Pierre, dit Mlle de Chevalaine d'une voix plus douce... Qu'est-ce qui t'a rendu comme ça ?.... 11 s'est passé quoique chose que tu ne veux pas me dire...
— Oui, réponlit-il, il a passé quelque chose dans l'air celle nuil... une voix...
Comme il disait cela, on entendit pousser un cri dans la voiture qui suivait, et .Maricou se relourna vivement...
Une des roues élail tombée dans un trou assez profond , et les chevaux ne pouvaient l'en arracher... Mme Gros, à une des portières, criait qu'elle voulait descendre, tandis que le domeslique criait, de son côté, qu'il n'y avait plus
moyen de mener une
voilure dans cet abo- ■■ i ;____
minable pays. ^: ,;^
— Ce paysan le fait exprès... il doit y avoir une autre route... il a envie de nous faire rompre les os...
— Ce paysan, lui dit Maricou, t'a bien conduit, el si lu avais suivi jusle le chemin par où j'ai passé, tu ne serais pas où tu es.
— Je t'ai suivi, animal... dit le cocher.
• Le paysan jela un regard perçant sur le cocher, et lui répondit froidement :
— Regarde bien...
j'ai passé près de ce genêt, puis j'ai tourné à gauche jusqu'à celle motte de terre, puis j'ai relourné encore à droite et j'ai fait comme si je m'en retournais en arrière , puis j'ai repris à gauche de ce froncde bouleau mort, et puis voilà... Tu as trouvé que c'était trop long, et tu as coupé droit... c'est ta faute.,.
Puis, sans s'arrêter au murmure et aux grognemenls du cocher, il s'adressa à Mme Gros, et lui dit :
— Ordonnez à cet homme de faire passer la voilure paroù je plisserai, et vous n'épiouverez aucun accidcal, vous ne courrez aucun danger.
— Suivez exaelcment cet homme, et ne faites pas l'entendu, Adrien , je vous prie, dit Mme Gros, de façon à ce qu'il n'y eût pas besoin d'arljcule obéir.
Maricou passa le premier, en posant son bâton diagonaloment.
r une menace expresse pour
faire
— C'est très-bien, fil M. Perrin, mais en attendant nous sommes dans 1 ornière.
Maricou pritle moyeu de la roue dans ses mains, el cria à Adrien :
— Allons, un coup de fouet à vos chevaux ; et il enleva la voilure qui se dégagea.
— Décidément, dit Aime Gros, je préfère descendre et marcher...
— Vous aurez assez de mauvais chemin à faire, lui dit le paysan' sans vous presser; restez tranquille, la lande n'est pas méc'hanlè pour ceux qui la connaissent... mais ceux qui veulent jouer avec elle comme avec une grande route peuvent bien y laisser leurs os.
IMlle de Clievelainc s'était approchée, et son air mécontent prouvait que la façon dont Maricou prenait soin de rassurer Mme Gros ne lui convenait pas; elle parut vouloir se contraindre, mais après quelques moments de silence
— C'est ta faute, Maricou; si lu avais pris le chemin de la Croiide-Fer, cela n'arriverait pas; il est facile à suivre.
Maricou jeta un regard de colère et de désespoir sur Lucie el répondit d'une voix sourde :
— ■Vous le connaissez aussi bien que moi, el d'ici vous pouvez le rejoindre; quant à moi je n'y conduirai personne.
El il s'éloigna tout aussitôt.
— Adrien, reprit Mme Gros avec vivacité , suivez cet homme; suivez-le pas à pas.
Le cocher obéit, el le voyage continua assez rapidement, tant Maricou marchait avec vitesse.
Quant à .Mlle Lucie de Chevalaine, elle laissa passer la voilure, puis elle prit le sentier que Maricou avait désignécomme rejoignant
le chemin de la Croixde-Fer el s'éloigna au -~^ galop-
.„ «=v- Miiricou la regarda
un moment, puis après avoir murmuré tout bas ces mots :
— Elle y passera...
Il reprit sa marche
et ne s'arrêta qu'à un endroit où commençait un immense champ" de genêts.
— Maintenant, madame , dit-il à Mme Gros, il faut marcher.
— Mais, mon Dieu, comment voulez-vous que je passe à travers ce fourré?
— Suivez-moi, madame , je vous ferai un chemin. Quant à ces messieurs, ils apprendront en quelques minutes comment ou marche là-dedans.
Ma"ricou passa Je premier, en posant son bflton diagonalement, de façon qu'il écarta;!
les gênèls devant lui et les maintenait en arrière.
Mme Gros était donc obligée de le suivre pas à pas; et comme les genêts, qui avaient six à sept pieds de haut, se redressaient dès qu'ils échappaieiil à la pression du bâton, elle se trouvait seuKavec cet homme, ca;ses compagnons ne venaient qu'à une certaine distance.
Dans les premier.-:
niomorils, Mme Gros suivit la marche rapide de Maricou , cl connue ceux qui vc ■ naienl à la suite avançaient très-lentement, elle se trouva, au bout d'un quart d'heure, tellement éloignée d'eux qu'elle n'entendit plus le bruit de leurs voix Sans qu'elle pijt s'en rendre compte, une sorte de frayeur la saisit ; cependant elle ne voulut rien témoigner pour ne' pas donner occasion à ce paysan de le raconter à Lucie et de lui jeter un ridi ■ cule, et elle continua à s'avancer.
Mais, quoi qu'elle fît, cet elïroi la gagna si vivement qu'elle senlil le cœur lui battre avec violence et qu'elle fut forcée de s'arrêter eu disant :
— Vous allez trop vite pour moi, monsieur. Maricou s'arrêta aussitôt et se retourna.
Imi voyant la pâleur de .Mme (>os, il Iressaillil-et, ôtant son chapeau de cette façon lente qui fait de ce geste un témoignage de respect et non point un signe de servitude, il dit, avec un accent plein d'émotion :
— .le suis un brutal, madame ; j'oublie la délicatesse de vos pieds et je marche comme si je montrais le chemin à une vachère.
HDIT JOURS AU CHATEAU
Mme Ci'os éprouva qucliiue surprise de la façon dont s'exprimait Maricou et répondit :
— C'est moi qui suis fort ridicule de ne pas savoir mieux marcher , Pierre secoua doucement la lète en disant :
— Il n'y a pas de mal à ça.
Sans trop réfléchir à ce qu'elle disait, et pour ne pas rester sans parler, en présence de cet homme dont le regard la coulemplait, Mme C.ros ajouta :
— Si c'eût été hia cousine qui vous eût suivi, vous n'eussiez pas été oliligé de vous arrêter.
Le visage de Maricou prit un air sombre, et il repartit, d'un ton presque menaçant :
— Ah ! votre cousine, la demoiselle de Chevelainc, n'a besoin de personne pour la conduire dans la lande.
Elle l'a parcourue dans tous les sens et à toutes les heures, et elle y passe encore plus tranquillement que moi.
— Y a-t-ildoncquelque danger à courir?
— 11 y en a qui l'o'ïit cherché et qui l'ont trouvé. Jlais , tenez , madame, nous ferons mieux de ne pas nous arrêterplus longtemps.
Le visage de Maricou était en ce moment d'une pdleur mortelle, et .Mme Gros sentit redoubler son effroi.
— Mais, fit-elle en se reculant, si nous attendions cesmessieurs, ils nous ont perdus de vue et ils peuvent s'égarer.
— M. le curé les conduit, dit Maricou, et je crois qu'ils auront pris le ravin qui les mènera sur le clocher.
— Pourquoi ne 1 avons-nous pas suivi comme eux?
— Parce que avec des boites et des pantalons on peut marcher à travers les ajoncs , et que si vous y aviez passé , il ne vous serait pas res;é un brin de vos fins brodequins et de votre blanche robe.
Cette précaution que le paysan avait euepour elle rassura madame MCros , et elle dit h aricou :
— Eh bien! continuons.
Maricou ne bougea pas et regarda Mme Gros avec anxiété. Sa frayeur la reprit.
— Et puis, madame, je voulais être seul avec vous.
-- E! pourquoi cela? dit Mme Gros en se reculant avec une nouvelle terreur.
— Pour vous demander un service.
— Avez-vous besoin d'argent?
— Non... oh... non... je'n'cn ai pas besoin ; j'en aurais , si j'en voulais... la lande est bonne quand on veut lui demander du pain Ce que j ai à vous demander, madame, c'est un conseil... c'est un avis... c'est... je ne peux pas vous dire le mot ; mais il y a cinq ans que je cherche une grande dame à qui je puisse demander une chose pareille... Il faut , pour que je sache si je suis un fou , et si je dois mourir, que ce soit une dame du haut monde qui m'entende.
— Eh bien i si je peux, je vous le donnerai ce conseil ; dites-moi ce que voulez savoir.
— Ah! pour ça, madame, il faudrait m'écouter pendant plusieurs heures, et dans un endroit où personne ne pourrait nous entendre;
Elle se fit déshabiller sans répondre un mot aux questions de Corinne.
c'est vous demander beaucoup, madame, mais je ne vous demande pas ça pour rien : je puis vous payer cette complaisance d'un bien liaut prix. Je puis ^•ous dire ce qu'il y a dans le testament de voire oncle, car je le connais.
Le premier mouvement de Mme (!ros fut d'être blessée de celte espèce de marché, et elle répliqua vivement :
— Quand je rends un service, j'ai l'habitude de ne pas me le faire payer.
— Merci , madame; vous venez de me dire là une bonne chose, et comme je voudrais que d'autres me l'eussent dite. Ecoutez-moi donc, car il faut que nous repartions, j'entends M. de Chevalaiiiequi fait tourner les chiens du côté des huttes, les autres y seront bienlùt: promeltez-moi de m'eutendre cette nuit, et vous n'aurez pas de
regret de m'avoir accordé cet enUelien.
La curiosité de Mme Gros était singulièrement excilée , et d'un autre côté elle avait réfléchi que la conaaissance du testament pourrait être pour elle une spéculation excellente.
Elle répondit donc à Pierre.
— Je vous écoulerai quand vous voudrez, monsieur.
A ce mot de Mme Gros : « J« vous écouterai, monsieur,» Maricou devint triste et reprit :
— Pourquoi m'ap • pelez-vous monsieur , ce n'est pas pour vous moquer, n'est-ce pas?
— Pourquoi voudrais-je me moquer de vous? Je vous appelle monsieur , parce que c'est une habitude de politesse parisienne pirmi les personnes qu'on ne connaît pas.
Maricou baissa la léte d'un air triste, .Mme Gros crut le comprendre ; mais elle ne crut pas devoir lui dire(|ue le vrai motif qui faisait qu'elle appelait ce pay- .^an monsieur , c'est qu'il lui imposait, non lias comme un homme de son rang, mais comme un homme puissant et redoutable.
— Venez donc, madame, dit-il en reprenant son chemin.
— Je vous suis.
Ils continuèrent à
marcher pendant quelque temps en silence; puis le paysan s'arrêta tout à coup :
— Pas un mot de ceci à personne, n'est-ce pas, madame? pas un mot à votre mari , ni à l'autre monsieur... et autre chose encore... ne me parlez pas devant Mlle de Chevalaine.
— Je vous le promets, dit Mme Gros, dont cette recommandation redoubla la curiosité.
Ils firent encore quelques pas et se trouvèrent au milieu d'une plaine découverte et entourée presque de tous côtés de vastes champs de genêts.
Cette plaine , ou plutôt cet espace découvert, était séparé en petits champs ça et là semés de l.dé noir et de pommes de terre. Pas un arbre fruitier n'y croissait, et l'on y voyait pour tout feuillage un long peuplier au jiied duquel était une source de (juelques pieds carrés.
A quelques pas. un ramas de huttes en terre, couvertes de genêts superposés dans tous les sens et cimentés de glaise , s'étendait sur une lougueur d'un demi-quart de lieue.
— Nous voici arrivés! dit Maricou. Nous avons Lien fait, voici
M. de l'ei-nic et M. ilc Clievalaine qui .l.î'bouchenlen liicc ; j'ciilends le curé qui appelle M. Blanchet, et je vois là-bas le cheval de Mlle Lucie attaché au poteau de ma maison.
Eu ellel , à l'extrémité opposée de cette rue , on voyait une maison couverle en tuile et récrépie de chaux. Elle était close de fenêtres garnies de vitres et paraissait un palais au milieu de la hideuse misère et de la malpropreté des habitations.
Dès que M. Camille Pcrrin se fui dégage de la roule qu il venait de parcourir et qu'il aperçut Mme Gros , il courut à elle et lui cria:
— Brava... brava! ... voilà du courage et de laforce... c'est bien!
— Pourquoi donc, lui dit Mme Gros, ne nous avez-vous pas suivis?
— Parce que vous alliez trop vile ; mais en(m nous voilà tous arrivés à bon port ; examinons un peu la localité.
Pendant qu'ils parlaient ainsi, quelques enfants au visage vermeil et rebondi se montrèrenl à la porte des huUes : c'étaient des marmots de trois ou quatre ans : puis quelques autres plus âges , mais déjà pnles et étiolés; puis des jeunes gens, des jeunes filles, des femmes et des hommes aux traits flétris, au visage Jivide, et qui jetaient sur les vovaseur.s des regards curieux et hébétés.
— C'est aIVreux , s'écria M. Gros ; et voilà ce qui existe au milieu de la Franco , dans un pays qui se dit civilisé et administré !
— Ah! la pensée de M. Gros est admirable, dit M. GamiUe Perrin, et pour peu qu'il y ait moven de la mettre en œuvre , je le ferai , dussé-je venir passer dix ans de ma vie au milieu de cette population abandonnée et perdue.
— Gela ne croil à rien, dit le curé, cela est perdu pour le monde comme pour le ciel. . .
— Parce que cela est abandonne, reprit vivement nL (..amille Perrin. . . ,. „, ,
— Mais, dit doucement Mme Gros, qui jetait autour d elle des regards timides, il me semble que vous m'avez parlé du clocher du villase, monsieur ^laricou ? , . ,
— Le V(]ilà, dit Pierre en montrant le peuplier solitaire près de la fontaine. "Voilà ce que par dérision j'appelle le clocher du vil-
' "Llpourquoi cette dérision dans votre bouche? dit Mme G'.'os.
— Pourquoi? fit. Maricou.'.. il hésUa et reprit : Eb! quel au;ie qu'un homme maudit eût voulu jamais consentir à venir s'enfermer avec cette bande d'idiots?
— Vous y demeurez cependant? lui ditiVL Perrin.
— Qui vous a dit, reprit Jlaricou d'an ton farouche, queje ne fusse pas inaudil? ,
— Tu es un impie, Varieou, dit le cnre, et tu finiras mal.
— Fasse Dieu, en ce cas, dit .Maricon, que ce soit plus tôt que plas
tard. . , , . ,
CependantMM. deFernic etdeOhwalatne avaient traverse les misérables champs qui les séparaient ■encore du reste des voyageurs, et ils .s'avançaient vers le village.
Les enfants étaient accourus et marchaient le long de la roule en resardaut ce monde avec la curiosité de sauvages. L'un d'e^ix, plus hardi que les autres, s'approcha de Mme Gros et la loucha
presque. . „ .
— Au large! criaMaricou.etloutecetletroupcs enfuit et disparut, les uns se jetant dans les petites haies de broussaflles et de ronces, les autres s'enfoneant dans les fossés.
— Pourquoi épouvanter ainsi ces enfants? dit Mme Gros à Maricou.
Voulez-vous que cette vermine hideuse vous touche, madame? dit Maricou d'un ton sombre. Tout ça est une race empestée et -perdue; du reste, ajouta t-il avec un sourire dédaigneux, vous voyez que ce n'est pas moi qui les repousse le plus rudement.
En effet, Mlle de Chevalaine venait de la Maison-Blanche, et quelques enfants avant voulu aussi s'approcher, elle, les avait chassés à coups de cravache. Ces enfanis se mirent à hurler, et une centaine de femmes se montrèrent aussitôt hors des huttes et se mirent à injurier Mlle do Chevalaine avec des cris rauques et effrayants.
— Fouaille, fouaille tout ca ! cria M. de Chevalaine a sa sœur, et s'ils recommencent, je vais l'es saler un peu, ajouta-t-il en levant son fusil en l'air.
Cette menace fit son effet, les femmes rentrèrent en emmenant leurs enfants; mais lorsque les voyageurs entrèrent dans celte rue, ils aperçurent sur le seuil des portes des hommes Kjui les considéraient d'un regard sombre...
Maricou s'arrêta devant l'un d'eux et lui dit doucement .
— Farrenc, comment va ta femme ?
— 11 n'y a plus de femme à la bulle.
— Morte?... lui dit Maricou.
-— C'est fait, repartit Farrenc, il est inutile de s'en souvenir.
HUIT JOURS AU CHATEAU
Maricou tressaillit et s'éloigna en murmurant ;
— Cela devait être, il n'y avait que cette malheureuse qui avait quelque chose de bon dans celte abominable race.
En ce moment MlleLucicde Chevalaine rejoignit ses compagnons de route. , ,
— Tu n'as rien oublié, Maricou, dit-elle, etla mère a elc tre=exacle.
— Que fait-elle?
— Kllc se tait, répondit Lucie.
— Dieu soit loué! dit Maricou en continuant à avancer. .Mme Gros, qui éprouvait un serrement de cœur invincible, s'approcha de M. Camille Perrin cl lui dit d'une voix tremblante :
— Auriez-vous cru cela possible?
— C'est affreux, lui dit M. Perrin ; mais il y a des faubourgs de Paris oij la misère est presque aussi hideuse et plus dépravée peut être.
.Maricou avait entendu, et il repartit :
—Aucun vice nemanque à cette population, monsieur : cctliommc que je viens d'interroger a tué sa femme, j'en suis sur.
— El ce crime restera-t-il impuni?
—Envoyez donc ici un juge de paixel six gendarmes, qu y ferontils? r^rit Maricou. 11 demanderont où est Alix. Qui sait, hors d'ici, qu'il y avait dans cette butte une femme qui a'appelait Alix? Tout ça naît, tout ça meurt sans que personne tienne compte de ce qui vient et de ce'qui s'en va.
— Mais lu le .sais, toi, dit M. Perrin, et tu pourrais le dire. Maricou jeta un regard sinistre sur lui et repartit :
— Et quand je le dirais, oiJ trouveriez-vous la preuve de celte assertion? Pas un témoignage ne viendrait confirmer le mien.
— On peut retrouver un cadavre, et sur ce cadavre les traces du meurtre.
— Et vous retournerez donc celle lande entière, car Dieu seul suit oià cet homme a porté ce cadavre, et par quels moyens il a déguisé la place où il est enterré; peut-être avons-nous passé dessus sans que rien nous ail avertis.
Mme Gros pâlit et .M. Perrin regarda autour de lui, comme pour compter à son tour combien ils étaienl contre cette affreuse population. Maricou le comprit sans doute, car il lui dit :
— Vous êtes entrés ici sous ma garde, vous en sortirez tranquilles comme vous y êtes entrés , mais, croyez-moi, le meilleur est en. core de ne pas trop parler ici de ce qui s'y passe.
— Nous en parlerons à notre aise, «i cela nous va, dit M. de Chevalaine en montrant son fusil.
— S'exposer à une collision avec «fte telles gens, pour rien, dit M. Camille, serait assez imprudent.
— Oh ! vous pouvez avoir peur h votre aise, dit M. de Chevalaine, nous sommes habitués, nous autres, , à no rien craindre.
M. Camille Perrin reçut froidemenl.oette grossièreté et se contenta de répondre :
— Je pensais qu'il v a des dames «vec nous.
— En effet, reprit Lucie, voilà ma ibelle cousine de Pans qui est toute pâle.
— Cela n'a rien d'étonnant, dit M. de Fernic, ceci n est pas une demeure très- rassurante pour une femme.
Il vint à l'esprit de M. Laurent de Chevalaine de demander a France s il avait peur aussi ; mais sans doute il réfléchit qu'une lelle plaisanterie d'un homme à un homme pourrait cire mal accueillie, et il lança à sa sœur un regard qu'elle comprit, car elle s'empressa de dire :
— Est-ce que vous êtes de moitié dans les sentimcnU de terrcu.de notre cousine, monsieur France?... Est-ce que vous auriez peui:'
Le marin s'inclina en souriant :
— Gela m'est arrivé assez de fois, dil-il, pour être sûr que dans ce moment je ne suis pas sous l'empire de ce senliinent.
— Gomment! monsieur, s'écria M. Camille Perrin, avec une sorte d'admiration, vous osez avouer que vous avez eu peur ?
— Oui, monsieur, repartit M. de Fernic, la première fois que j'ai vu un on sous mes
la vague L ,.- .. , — , „
première fois que j'ai entendu les boulets siffler dans les cordages et couper les vergues et les hommes... j'ai eu peur.
— C'est cependant là que vous avez gagné votre croix, lui dit Lucie.
— C'est que cela m'a passé un peu quelques moments après.
— Vous êtes un galant homme, monsieur, lui dit M. Camille Perrin... Celui quia fu peur sait ce que vaut le courage.
Tout cela se disait en marchant.
Mme Gros enlendait à peine, tant elle était occupée à regarder les habitants de cet endroit qui restaient debout devant leurs portes, cl dont les regards s'atlachaicnl plus parlitulièreuient sur clic.
— Pourquoi me rcgardenl-ils donc ainsi? demanda-l-ellc tout bas à Maricou.
Unnuaee passa sur les yeux du paysan; mais il répondit aussil.'it :
— Votre loilelte les étonne, ils n'ont jamais rien vu de parel.
i, monsieur, repartit M. de l-ernic, la première lois que j ai nage en pleine mer, quand je sentis notre vaisseau vibrer s pieds, et que je vis les voiles s'échapper en lamlieaux. et 1 balayer les ponts, j'ai eu peur. A Saint-Jean-d L'iloa, la
HUIT JOURS AU CHATEAU
Celle raison était suffisante, mais peut-êti'e n'était-ce pas la véritable raison de celte curiosité, car Jlaricou reprit :
— Cependant, remettez-vous, madame... nccraignezrien... absolument rien. . Nous sommes nombreux cl armés. ^
Celte assurance, qui attestait un danger, causa une nouvelle Iraveur à 'S\me Cros; mais elle ne voulut pas le témoigner et elle marcha en avant.
— Quel est le nombre d'habitants? dit M. Perrin en s'approcliant de .^laricou.
— Il y a ici trois cent cinquante personnes de tout âge et de tout sexe.
— Mais combien peut-il y avoir d'hommes en état de travailler?
— Une centaine à peu près, si la volonté n'élajt pas la moitié de la force.
— Vous vous exprimez d'une façon bien remarquable, dit M. Perrin, qui avait déjà été fra'ppé de la façon dont Maricou lui avait répondu. Avez-vous étudié?
— Je sais lire et écrire , dit Maricou avec ua contentement modeste, et \éritabiement flatté de l'observation de M. Perrin. Je lis quelquefois des livres, quand j'en trouve.
— Eh bien! mon garçon, je vous en donnerai... et si vous voulez, nous causerons un peu... Vous êtes peut-être le seul homme capal)lede conduire notre entreprise à bonne fin.
Maricou secoua la tète.
— Je n'ai cœur h rien entreprendre, monsieur, dit Maricou, et quoique je méprise létal où je reste. J'y resterai ; à moins que quelqu'un que je dois consuller ne me donne le conseil d'essayer.
— Mais vous ne pouvez vouloir rester ici ? lui dit M. Perrin.
— Il faut que j'y reste, monsieur, et vous allez voir qu'il le faut bien.
En ce moment, ils arrivèrent devant la maison de Maricou, et une femme d'une cinquantaine d'années leur ouvrit la porte. Celte femme avait dû être fort belle, etsa ressemblance avec Pierre prouvait que c'était sa mère.
— Tout est-il prêt? lui dit son fils d'une voix rude.
Elle le regarda un moment pendant qu'il se posait à côté de la porte, le chapeau à la main, pour donner passage à .Mme Cros et à Mlle de Chevalaine. et se retira en marmottant dans ses dents :
— Elle me l'avait bien dit.
On pénétra dans une chambre spacieuse, soigneusement badigeonnée à l'intérieur, et Mme Cros remarqua que les croisées en étaient garnies d'épais barreaux do fer; les volets étaient d'un bois très-solide, eldes espèces de meurtrièresyétaienl pratiquées. Plusieurs fusils de chasse étaient pendus au-dessus d'une vaste cheminée.
Quelques gravures sans cadre étaient collées au mur ; c'étaient des sujets de sainteté, pour la plupart. Une seule représentait, en quatre petits sujets, une de ces histoires qui séduisent si aisément les imaginations ; c'était le départ d'un conscrit quittant son village, ses aventures, et sou retour avec les épauleltes de colonel.
— Que de fois, pensa Mme Cros, cet homme a dû rêver devant cette misérable lithographie! et quel homme eiit été mieux fait pour réaliser un pareil roman, s'il eût vécu à l'époque où cela était possible?
Comme elle se laissait aller à ces réflexions, elle fut très -surprise de voir entrer Gros-René, le bonnet de coton sur l'oreille, qui annonça que le déjeuner était servi.
— C est moi qui l'ai expédié ce matin de bonne heure avec un cheval, dit M. Perrin, sous la conduite d'un enfant que m'a donné Maricou.
— Jamais je ne pourrai manger dans cet horrible lieu, dit Mme Cros.
— .Mangez toujours, lui dit M. Perrin. Quand l'estomac est plein, les idées vont moins vite^ et comme la peur s'accroît surtout par les folles idées qu'on se met en tète, il vous faut prévenir ce danger.
On passa dans une seconde chambre d'une propreté égale, meubléeavec une sorte de coquetterie, et dans laquelle une table servie était toute dressée. Le linge et l'argenterie de Mme Cros en avaient failles frais, cl elle ne put s'empêcher de dire à M. Perrin :
— Comment avez-vous pu envoyer ici un homme seul avec de telles valeurs?
— Aucun de ceux que vous craignez n^en connaît le prix, madame, reprit Maricou, qui entendit l'observation; d'ailleurs, le danger n'est venu qu'avec moi.
— Que voulez-vous dire? dit Mme Gros, qui ne s'expliquait pas le sens de ces dernières paroles.
— Quand je n'y suis pas, madame, reprit Maricou, l'idée de mou relour les épouvanle. Ainsi, je puis laisser ma mère toute seule sans crainte, etelle pourraitydormir les portos ouvertes; carj'ilsla touchaient, ils savent bien que je les exlerminerais de façon ou d'autre; mais, quand j'y suis, il faut que je me barricade, si je veux dormir en paix; car, s'ils parvenaient à me tuer, ils savent aussi que personne ne se remuerait pour me venger.
— Vous leur avez donc fait du mal? dit Mme Cros.
— Je leur fais peur, et je leur fais envie. Cette maison, que j'ai con.struite avec des ouvriers étrangers, leur semble un palais ([u'ils vou-
draient tous avoir ; et ils ne l'anraientpas plutiit qu'ils la laisseraient se délabrer et se pourrir.
Comme il disait cela, Mlle de Chevalaine dit assez haut :
— Marianne (c'était le nom de la mère de .Maricou), allez dire h madame Cros qu'elle peut nous oQ'rir à déjeuner.
Celle-ci, comme si elle n'eût pas entendu la nouvelle impertinence de sa cousine, prit place et fit les honneurs de la table avec une aisance parfaite, du moins en apparence.
Elle était si préoccupée de cacher sa terreur, qu'elle ne fit pas attention à une chose qui n'échappa point à M. Perrin. C'est que Ma-' rianne, qui était demeurée pour servir à table, s'acquitta de ce soin avec une habileté qui prouvait que ce n'était pas un service nouveau pour elle. 11 est même possible que, si elle s'en fût aperçue, Mme Cros n'en eût pas fait l'objet d'une sérieuse réflexion, comme M. Perrin.
Le déjeuner se passa au milieu des intarissables éloges du curé et de 51. de Chevalaine sur la cuisine improvisée de Gros- René.
.Mlle Lucie mangea beaucoup, buta l'avenant, en faisant la grimace à propos de tout.
Quant à M. de Fcrnicet M. Blanchet, ils furent très-convenables. Ils semlilaient, chacun de son côté, avoir des préoccupations avec lesquelles ils n'étaienl pas partis le malin.
Ce fut h la fin du déjeuner seulement qu'on parla de visiter quelques huttes, et de pousser jusqu'à l'importante curiosité de cette lande, le Saut-du-Cerf.
Personne ne voulant paraître se repentir de celte excursion, on se décida à se remettre en marche. D'ailleurs la voiture avait dû tourner le genêt et se reirouver h peu de distance de cet endroit.
On quitta la table et l'on sortit de la chambre.
Maricou était resté dans la première pièce ; un morceau de pain noir, des oignons crus étaient posés à côté de lui sur une petite table, et l'on voyait qu'il avait déjeuné avec ces aliments.
Mme Cros se repentit de ne pas avoir pensé à ce pauvre garçon, et fut sur le point de lui dire de prendre les restes du déjeuner; mais ce misérable [laysan avait une figure qui n'admettait pas des oITres pareilles. Lorsque .Mme Cros entra, il se leva, mais comme unhoinme se lève devant une femme, et non point comme un valet devant sa maîtresse.
— Nous allons au Saut-du-Cerf, Pierre, dit Mlle Lucie ; est-ce vous qui nous accompagnez?
— C'est moi, dit-il, et vous faites bien de vous presser : le temps peut devenir mauvais.
Aussitôt il passa un fusil sur son épaule et reprit son bâton.
— Si je reviens, mère, dit-il à Marianne, n'ouvre que quand j'aurai parlé.
— Reviendras-tu donc après le jour? dit sa mère.
— Je ne sais pas.
— Les nuits sont dures à passer quand on est seule.
— Elles sont courtes dans ce temps ci, quand il n'y a que les ténèbres qui font peur.
Marianne baissa la tête et ne répliqua pas. Maricou sortit sans dire adieu à sa mère, comme il était entré sans dire bonjour.
Cette circonstance donna à Mme Cros une sorte de regret. Elle fut fâchée d'avoir mal à penser de ce singulier jeune homme.
Mais cette im[)ression s'elTaça presque aussitôt, en voyant de quel regard irrité il considérait Lucie pendant qu'il causait avec Marianne. Il devait y avoir entre cette mère et ce fils un secret terrible, auquel Mlle de Chevalaine n'était pas étrangère.
Occupcede celte pensée, pensée de curiosiléqui devenait plus vive à chaque instant, Mme Cros eût désiré être au moment de recevoir la confidence de Maricou; «lie se hâta de le suivre, et ne s'aperçut pas que M. Camille Perrin n'était pas avec elle; le curé, les Chevalaine et M. Blanchet venaient ensuite.
M. de Fernic, que les façons de Mlle de Chevalaine n'avaientpoint séduit, s'approcha de Mme Cros et se mit à causer de choses assez indifi'érenles ; mais Mme Cros amena la conversation sur la singulière partie de plaisir qu'ils avaient faite.
M. de Fernic lui répondit ;
— Je conçois que cela n'ait rien de bien amusant; maisc'esl une chose qui ne mérite pas moins d'être méditée, car il ne faut pas s'y tromper, celle population est d'un type tout ù failélrancer à nos races primitives ; ce seraient les restes de cette invasion de Bohémiens qu'on dit perdus, que je n'en serais pas surpris : ce teint hâve et brûlé, ces cheveux noirs, ce profil nettement dessiné me le feraient croire, d'autant que leurs principales communautés ont toujours habité le Maine, l'Anjou et la Bretagne, et que les derniersjugements historiques où il est parlé des Bohémiens ont été rendus par le parlement de Renues.
HUIT JOURS AU CHATEAU
— .Mais, lui dit Mme Gros, croyez-vous que notre guide soit de celte la mi lie?
M. de Fernic posa aussitôt son doigt sur ses lèvres, avec un regard expressif, et baissant tout à fait la voix, il lui dit :
— Silence sur cetliomnie...
Mme Gros fut étonnée de la prudence de M. de Fernic, et elle se sentit d'autant plus curieuse de connaître l'histoire de Maricou.
Ce fut quehines moments après qu'ils arrivèrent au Saut-du- Cerf. Ce n'élait autre chose qu'un trou énorme, et de près de deux cents pieds de large ; il était presque d'une égale profondeur.
L'hisloire raconte qu'un cerlain comte de Chavalaine ayant poursuivi un cerf jusqu'au bord de ce trou, le cerf le franchit d'un bond et que le chasseur furieux, voulant l'imiter, tomba au milieu du trou. La chronique ajoute que le cerf, ayant entendu celte chute, se retourna et descendit dans le trou pour achever son ennemi qui poussait des gémissements. Mais le comte se releva et retrouva assez de force pour plonger son couteau dans la gorge du cerf, qu'il étendit à ses pieds.
En elTct, sur un monticule qui s'élève au fond de ce trou, au-dessus de l'eau fétide dont il est plein, on voit exactement l'apparence d'un homme qui tient un cerf abattu à ses pieds.
— Ce jeu de la nature est en effet bien remarquable, dit Mme Gros, et je ne m'étonne pas qu'il ait donné naissance à cette singulière histoire.
Cependant Maricou tournait autour du trou d'un air inquiet ; il se coucha par terre, se pencha quelque temps sur le bord, au point que Mme Gros, qui l'aperçut, poussa un cri d'effroi. .Maricou se releva , mais il tenait un lambeau d'étolTe qu'il avait détaché, avec son hàlon, d'une ronce; il revint vers les curieux après avoir examiné celte étoffe, et en disant :
jrUg çst \ii \
Puis il mit l'étoffe dans sa poche, et dit aux voyageurs :
— Jlaintenant il est temps de partir. »
— Tu as raison , dit Mlle de Chevalaine , qui semblait très-préoccupée.
Tout à coup, Maricou s'écria avec une colère épouvantée :
— Mais oîi est donc M. l'errin?
Mme Gros, M. Bhuichct, le curé, France de Fernic, le chevalier de Chevalaine lui-même , se retournèrent avec étonncmenl. M. Perrin n'était pas là.
— 11 sera peut-être reste aux bulles, dit M. de Fernic.
— Ou peut-être s'en sera-l-il retourné avec Gros-René ; oui a repris le chemin par lequel il est venu.
— Non, madame, non; j'ai vu Gros-René passer la hauteur de la Croix- de-Fer , au grand trot de son cheval , car je le veillais et il était seul. Aucun homme ueût pu le suivre à pied.
— Alors, c'est que M. Perrin est aux bulles , dit M Blanchct. Maricou regarda Lucie, qui devint pâle, et parut sur le point de
l'interpeller ; mais un aulre sentiment l'emporta, et il dit à son frère:
— Vous êtes quatre hommes ; vous allez ramener madame au ehriteau, Mlle de Chevalaine sait le chemin et vous guidera ; moi, je retournerai au village pour découvrir M. Perrin , et je vous le ramènerai ce soir.
— Je pense que M. de Chevalaine et M. Blanchet suffiront pour ramener ces dames et M. le curé, dit M. de Fernic, et je resterai avec vous, Maricou.
Celui-ci parut hésiter, et il considéra un moment M. Blanchet qui tremblait de tous ses membres, et il reprit d'un Ion sombre :
— Non, il faut que vous y soyez , monsieur de Fernic.
— I'>t ce nécosi^aire quand nion frère est là? dit Lucie.
— C'est nécessaire, dit sèchement Maricou.
— Venez-y donc aussi, dit Mlle de Chevalaine, ce M. Perrin se retrouvera bien tout seul.
— 11 y a un meilleur moyen, dit Mme Gros : retournons tous en- ' semble aux huttes , et nous ne repartirons qu'après avoir retrouvé
M. Perrin.
— Avant une heure, madame, la pluie commencera, et vous n'èles pas vêtue de manière à la supporter.
— Que cela ne vous inquiète pas. dit !\Ime Gros, je ne suis pas si délicate ni si craintive qu'on a l'air de le croire. Quant à moi, je vous déclare que je ne partirai pas que nous n'ayons retrouvé M. Perrin.
— C'est peut-être le meilleur moyen , dit Maricou. Fin ce cas , il faut prendre nos mesures. Visitez votre fusil , monsieur de Fernic , et mêliez -y des balles.
France lit ce que désirait Maricou.
— C'est étrange! s'écria-l-il, les capsules ont été enlevées. Maricou se pressa le Iront avec rage.
— Hâtons, hâlons-uous!
— Madame, dil-il à Mme Gros, prenez mon bras, car il nous faut arriver vile. Mou Dieu! s'écria-t-il encore avec un accent désolé , à qui se lier?
11 parut oublier la prière qu'il venait d'adresser à Mme Gros, cl se mil à marcher rapidement.
M. de Fernic, M. Blanchct, le cure et Mme Gros le suivireiil im-
médialement : mais Lucie de Chevalaine retint un moment son frère, et une vive conlestalion parut s'élever enlreeux. On le devinait à la violence de leurs gestes, quoiqu'ils parlassent si bas que l'on ne pût les entendre.
Lucie paraissait irritée au dernier point, et voulait sans doute obtenir de son frère une concession que celui-ci refusait obstinément.
Enfin, ne voulant point sans doute avoir à supporter ouïes reproches ou les menaces de sa sœur, il l'a quitta brusquement el s'avança vers Maricou en s'écriant :
— Pierre, nous retrouverons ce monsieur, ou j'y perdrai mon nom.
— A la bonne heure! lui répondit Maricou, et, puisque vous êtes de bonne volonté, appuyez vers la gauche, pour qu'on ne puisse gagner le Saut-du-Cerf pendant que nous traverserons les premiers genêts ; M. le curé vous suivra, car il me paraît déjà trop fatigué pour venir avec nous.
Laurent accepla celle proposition avec empressement, tandis que sa sœur, le regardant s'éloigner, hésitait à l'accompagner ; mais Maricou s'arrêta aussi et laissa passer les autres personnes : il semblait dire à Mlle de Chevalaine ; — J'agirai comme vous agirez.
On ne se comprend guère si aisément , sans qu'on se connaisse dans ses plus intimes pensées; il fallaitdonc que MlleLuciedeChevalaine et le paysan Maricou n'eussent point de secret l'un pour l'autre, que le moindre geste leur servît à se deviner.
Aussi Mlle de Chevalaine eut-elle vu à peine Fattilude que prenait Maricou, ([u'elle laissa son frère s'éloigner, et qu'elle rejoignit .Mme Gros, mais sans parleràPierre, à qui elle lança un regard de colère.
On bâta la marche, et en peu d'instants on alleignil les premières maisons du village. Mais t(jules les portes élaient closes, comme si on eût été au milieu de la nuit.
Maricou s'élança rapidement, et, après avoir examiné ainsi une vingtaine de huttes, il s'arrêta el parut profondément conslerné.
Mme Gros, que cette solitude épouvantait, se hàiade le rejoindre et lui demanda ce que signifiait ce silence.
Oh! les misérables! s'écria Maricou, qu'en ont-ils fait? oij estil? Pourvu...
— Grand Dieu I s'écria Mme Gros en pâlissant.
— Non... dit Maricou, ils n'ont pas ose, ce n'est pas possible, et cependant... ils se sont enfermés...
— En effet, dit M. Blanchet en arrivant ; pourquoi ne voit-on personne?
— Ne le comprenez-vous pas? Us veulent que nous allions, de porte en porte, demander à chaque maison si on a vu l'étranger; et chacun répondra qu'on n'en a pas entendu parler. Et supposanlque nous voulions visiter, fouiller chaque hutte, nous en aurions pour deux jours.
— Mais que faire alors? dit Mme Gros.
— Revenons chez moi, nous allons voir.
Il lit quelques pas, et s'arrêla tout à coup en s'écriant :
— Non, forcer ma mère à parler, si elle sait quelque chose, ce serait la dévouer à la mort.
— Eh bien, s'écria Mme Gros, nous l'emmènerons, et je vous promets d assurer son existence.
— .Ma mère est bien ici et n'en sortira [dus, dit Maricou d'un air farouche, et puisqu'elle l'a voulu...
Il s'arrêta encore : une inccrlilude cruelle l'agitait; il se passait en lui un violent et terrilde combat, Lucie semblait triompher : enfin, il murmura tout à coup d'un air désespéré :
— 11 le faut.
Puis sans rien dire, il se mit à marcher vivement du côte de sa maison.
Mme Gros, M. de Fernic et M. Blanchel le suivirent; maispresqu'au môme instant, Lucie, qui ne se vit plus surveillée, retourna rapidement sur ses pas et alla rejoindre son frère.
On arriva en quelques minutes devant la maison de Maricou, mais celui-ci entra très-vite et referma iramédiatemcnl la porte, de façon que MmeCros et ses deux compagnons demeurèrent seuls. M. de Fernic était seul armé : il jeta un regard rapide autour de lui, et dit à M. Blanchel.
— Mettez vous d'un côté de madame et moi de l'autre, el attendons : car tout ceci est bien extraordinaire.
— Mais, monsieur, lui dit M. Blanchet, je suis précisémenl en fai^e des fenêtres de ce misérable qui nous a amenés ici, et vous savez qu'elles sont percées de meurtrières comme une citadelle, cl je suis sans armes.
— Croyez-vous que mon fusil puisse me protéger d'un coup de feu tiré derrière un volet? lui dil M. de Fernic. N'importe, prenez ma place.
— Mais, reprit M. Blanchct, après avoir tourne autour de Mme Gros, on peut liror de ces bulles sur nous comme sur une cible
— lin ce cas, monsieur, dit France avec mépris, couchez-vous par terre, le danger sera moins grand.
— Mais pourquoi, dil MmeCros, ne pas frapper à la porte de Maricou?
HUIT JOURS AU CHATEAU
— Pourquoi se seiait il enfeimé chez lui, s'il avait voulu nous êlre en aide?
— Je crois qu'il n'a pas voulu nous vendre témoins de son explication avec sa mère.
— En ce cas, le meilleur parti est d'attendre ici pour ne pas avoir l'air d'écouter en nous approchant de chez lui; si dins cinq minutes il n'a pas reparu, nous prendrons un autre parti.
— Cinq minutes! dit M. Blanchet; mais en cinq minutes, on peut tous nous massacrer.
— Non, monsieur, non, on ne nous massacrera pas! dit Fernic ; mais ceci aura des suites plus graves que ne le pensent les auteurs de cette plaisanterie.
— Si vous regardiez cela comme une plaisanterie, monsieur, lui dit Mme Gros, vous n'armeriez pas votre l'usil.
Comme ils parlaient ainsi, ils entendirent dans la maison de Maricou les éclats de sa voix, puis celle de sa mère. Il y avait entre eux une discussion violente ; mais l'on ne pouvait saisir aucune parole ; l'accent de Maricou était menaçant et semblait s'exalter sans cesse, Marianne ne semblait plus répondre, quoique Pierre continuât à parler avec violence.
Enfin, i\lme Gros entendit loutà coup un bruit sourd comme celui d'un coup violemment frappé; le silence reprit, et Maricou sortit à l'inslant même de la maison. 11 avait le visage bouleversé. Il tenait deux fusils et en donna un à M. Blanchet, et lui dit :
— Puisque vous avez tant de peur, prenez le courage de vous défendre, car je n'ai pu rien apprendre là-dedans.
Il regarda autour de lui, el reprit avec une sorte de terreur :
— Mais où donc est mademoiselle de Chevalaine?
— Elle nous a quittés, dit M. de Fernic, quand vous avez pris les devants pour entrer chez vous.
Maricou ne réponditpas et tira un coup de fusil en l'air; il écouta, mais rien ne se fit entendre; il tiia un second coup, le village resta muet.
Laurent de Chevalaine, auquel ce signal s'adressait sans doute, ne répondit pas.
Toutes les hésitations de Maricou parurent cesser à ce silence.
— Tant mieux, murmura-t-il, c'est fini maintenant. Venez, nous aurons M. Perrin dans cinq miimtes.
Il reprit sa marche et se dirigea vers la demeure de Farrenc. La porte était fermée, Maricou y frappa avec violence.
On ne bougea pas à l'intérieur; ce morne silence en plein jour, au milieu de ce ramas de maisons, avait quelque chose de plus sinistre et de plus effrayant que dans la nuit.
La pensée qu'on était au milieu d'ennemis qui pouvaient surgir de tous Cotés sans qu'on sut où les prendre s'empara de M. de Fernic lui-même, et il dit à Maricou :
— Ne vaudrait-il pas mieux enfermer d'abord madame dans votre maison, et nous continuerions ensuite notre recl^erche?
— Je n'ai pas de maison ici, répondit Maricou; celle maison est celle de ma mère, et il a été dit tout h l'heure entre elle et moi que je n'y remettrai plus le pied.
— Finissons-en donc! dit vivement M. de Fernic ; c'est assez nous faire attendre ce prétendu secours que vous nous oirrez sans cesse.
— Chacun faitce qu'il peut en ce monde! répondit brusquement Maricou, et si M. de Fernic veut nous montrer ce qu'il peut faireici, je lui serai bien obligé.
— Je puis au moins vous tenir en joue de manière à ce que votre vie paie votre trahison si le moindre malheur arrive. Faites ouvrir celte porle, ou je croirai que vous ètps d'intelligence avec les misérables qui sont enfermés dans cette maison.
— Et ces misérables qui sont derrièie cette porte, répondit Maricou, doivent bien rire de vous voir menacer le seul homme qui puisse vous sauver.
— Oui! oui! s'écria Mme Gros, baissez votre fusil, mon cousin, je vous réponds de la probité, de l'honneur de ce jeune homme.
— S'il en est ainsi, dit M. de Fernic, honteux du soupçon qu'il avait montré et qui n'était pas fâché de revenir à un auti'c sentiment sans paraître céder, s'il en est ainsi, j'aurai en ce garçon toute la confiance possible; mais il me semble que, s'il voulait bien nous faire part de ses projets, nous pourrions le seconder plus activement.
— Mes projets s'expliqueront d'eux-mêmes, reprit Maricou, et vous allez le voir.
- Aussitôt il frappa à la porte avec une nouvelle violence sans autre résultat.
Cette fois il n'attendit pas la réponse; et, s'avmant de son bâton, il en glissa le bout ferré entre la porte et le poteau qui lui servait d'huis, mais la porte ne tenait point par une serrure, el elle était consolidée par des objels pesants accumulés derrière.
— Poussez toujours, cria Maricou. Et tandis que M. Blanchet et M. de Fernic faisaient de nouveaux efforts, il grimpa sur le toit et eut bientôt pratiqué un trou.
— Ah! se mit-il à dire, en passant le bout de son fusil, tu dors, Farrenc, je vais t'éveiller. Je viens du Saut-du-Cerf el j'ai dans ma poche un chiffon que j'en ai apporté.
— Pourquoi viens tu briser ma maison el que me veux-tu?...
— Si lu n'ouvres pas la porte pour que je le le dise tout bas, il faudra que je fasse parler mon fusil.
Farrenc, qui élait paisiblement assis dans un coin de sa bulle, se leva et alla déranger le coffre de bois et les énormes pierres qui maintenaient la porte.
Maricou ne descendit pas de son toit, el dès que la porte fut ouverte, il dit à M. de Fernic :
— Ne touchez pas à cet homme, mais cassez-lui la lèle s'il ne sort pas de sa hutte ou s'il pousse un cri.
Farrenc sortit aussi impassible que s'il n'avait pas entendu cette menace. Maricou grimpa au sommet du toit et regarda au loin.
— Ah ! vous attendez la fin de l'histoire pour vous en mêler, murmura-t-il... Nous verrons, nous verrons.
Alors il se mit à crier de toutes ses forces :
— Hé ! vous pouvez partir, monsieur Chevalaine, et vous aussi, mademoiselle. Nous avons retrouvé M. Perrin, Farrenc nous l'a rendu. Je vous prie de faire avancer la voiture et les chevaux le plus près possible.
Gros-René avait emmené avec lui les clievaux de M. Chevalaine, de sa sœur et de Fernic, el les avait conduits jusqu'au rendez -vous de la voilure.
En ce moment Farrenc se démena, mais Fernic lui montrale bout de son fusil ; Maricou descendit du toit cl dit h F'arrenc :
— Maintenant, où est ce monsieur qui est venu avec nous ?
— Quel monsieur? je ne l'ai pas vu.
— Tu étais sur ta porle, lui dit M. de Fernic quand nous avons passé par ici.
— J'ai vu passer bien du monde aujourd'hui.
— Ne vous donnez pas la peine de discuter avec cet homme, dit Maricou. Il sait ce que je demande ; et s'adressant à Farrenc : Je n'ai qu'un mot à te dire. Ce monsieur sera retrouvé dans cinq minutes, ou lu vas marcher avec nous, et c'est moi qui me charge de te présenter au brigadier de gendarmerie.
— Gomme tu voudras, répondit Farrenc, alors je rendrai le même service à la mère.
— Ma mère n'a plus rien à craindre de toi ni de personne : elle est partie pour toujours.
Celle nouvelle parut ébranler l'obstination de Farrenc, qui lui dit cependant :
— Quand j'aurai vu ta maison vide, je le croirai.
. — Viens-y, et ce que lu verras te fera parler, je l'espère.
On se remit en route; Maricou marchait en avant avec Farrenc. Les autres les suivaient; mais les dernières paroles de Pierre, le ton sinistre dont il les avait prononcées; ce mot : Ma mère est partie pour toujours, el cet autre : Go que lu verras le fera parler, avaient glacé d'elfroi les voyageurs. Ces paroles pouvaient avoir une horrible signification.
Fernic, M. Blanchet el Mme Gros se regardèrent d'un air épouvanté, et frémissaient à l'idée du spectacle qui allait peut êlre s'offrir à eux ; mais quand ils furent près de la maison, Maricou et Farrenc y pénétrèrent seuls et en ressortirenl presque aussitôt.
— Venez, dit Maricou, on va vous rendre M. Perrin.
En effet, Farrenc conduisit immédiatement les voyageurs vers une des bulles qui s'ouvrit à la voix de Farrenc.
On découvrit un vasle trou creusé en terre et caché par des planches recouvertes de paille, et on en fil sortir M. Camille Perrin, dont le premier mouvement fut pour Mme Gros.
— Je ne m'étais pas trompé, j'avais compté sur vous et...
11 regarda successivement ceux de ses compagnons qui étaient venus à sa recherche.
Il fit un petit signe de tète à Maricou et à M. de Fernic, cela voulait dire suffisamment qu'il élait sùr'd'eux : mais il tendit la main à M. Blanchet en lui disant :
— Vous aussi, monsieur Blanchet; ah! je vous remercie. Puis il regarda encare et il reprit :
— Je ne m'étais pas trompé.
Ce mot frappa Mme Gros : il voulait dire clairement que M. Perrin ne s'étonnait point de ne pas voir les Chevalaine parmi ceux ([ui avaient songé à le retrouver. Il avait donc pour cela des raisons particulièies dont elle se proposa de lui demander compte.
Tout ceci s'était passé en quelques secondes, et M. Perrin reprit, en s'adressant aux habitants de la hutle :
— (juant à vous autres, vous savez ce que je vous ai promis, je vous tiendrai parole; et-, à moins qu'il n'y ail plus un gendarme et un procureur du roi en France, vous aurez de mes nouvelles.
— Vous ne ferez pas cela, monsieur, dit Maricou, nous n'avons pu vous sauver qu'à la condition de ne pas donner de suite à cette afl'aire.
— C'est une coiuliliun que vous n'ctiex pas les maîtres de faiie ou d'accepter; il n'y a pas de société possiLile là -où la loi recule devant la violence et la' l'aiblcsse do quelques-uns.
-•Je ne sais pas ce que vous voulez dii'e, dit brusquement Maricou, mais si nous n'avions pas accepté celle condition, vous auriez \m dire adieu au soleil pour aujourd'hui et pour toujours.
— Et si j'avais su ce que cela devait couler au bon ordre, -je ne serais pas sorti de mon trou, et j'aime mieux y rentrer, si .M. de Vornic nie promet d'en\o.ver ici les magistrats pour me retrouver ou me \enf;cr.
— A votre aise, dit Maricou. Farrcnc, je ne t'ai rien promis, tu peux disposer de cetbommc.
— Qu il s'en aille, dit Farrcnc, je ne le crains pas.
— ,1e ne veux pas le prendre en tiaitro, lui dit M. Pcrrin, je déposerai une plainte et je le poursuivrai si tu me laisses partir.
Farrcnc haussa lesépaulrs.
— Faites si vous l'osez, dit-il, j'ai mon gage, ça regarde Maricou.
— La vie de ma mère répond de la sienne, monsieur Perrin, dit Maricou.
— Monsieur Perrin, ajouta Mme Gros, éloignons-nous ; et moi je m'engage aussi vis-à-vis de ces hommes qu'on ne les poursuivra pas.
M. Peri in secoua la tête, et les voyageurs reprirent leur marche. Elle fui silencieuse, car en parlant Maricou dit assez bas :
— Filons vite, la nuit approche et nous ne sommes pas hors de la lande.
Malgré la rapidité de 'leurs pas, ils furent près d une demi-heure a\aul d'atteindre la voituie.
Lorsqu'ils arri\èrenl. M, de Chevalaine dormait sur la terre, et sa sœur était assise sflr un tertre, la tète dans ses mains.
A peine entendit-elle les autres personnes s'approcher qu'elles'écria en aiTcclanl une gaieté que sa préoccupation démentail-
— Eh bien! monsieur Perrin, cette plaisanterie a été poursuivie plus loin que je ne voulais?
— Ah ! dit M, Perrin d'un ton sec, vous appelez cela une plaisanteiie?
i:n ce moment M. de Chevalaine se réveilla et se releva subitement en disant d'un ton sérieux :
— Ah! vous voilii;tanl mieux... tant mieux...
— Un peu elïrayé de notre épreuve, dit Lucie en regardant son frère.
— C'est vrai... c'est vrai, dit M. de Chevalaine, c'était une plaisanterie.
— Une plaisanterie! et à quel sujet? dit sérieusement M. de Fernic.
— Mais pour savoir si cela ne vous ferait pas un peu peur. -
— Ali! c'est pour cela' dit M. de Fernic. Eh bien, quant à moi, je veux bien accepter cela comme une plaisanterie... mais dans notre état, mon cher cousin, on demande raison d'une plaisanterie comme d'une insulte.
M. de Chevalaine regarda sa sœur d'un air de reproche et repartit aussi tijt :
— Ce sera comme vous voudrez, mon cher cousin, je suis à vos ordres et à ceux de ces messieurs.
— C'est ce que nous aurons à décider, dit M. Perrin d'une voix sévère, quand nous serons assurés que ceci n'est qu'une plaisanterie. .
— Et que croyez-vous donc que ce puisse être?
— Nous ne sommes pas hors de la lande, dit Maricou d'une voix sombre, montez en voiture, madame, avec M. le curé, M. Perrin et M. Ulanchet; monsieur de Fernic, ne quittez pas la voilure d'un pas; quant à moi, avec votre permission, je monterai près du coeh«i'.
Un obéit en silence, et une heure et demie après ou était au chà tcau.
C'était le moment probable des explications. Mais M. blanchet et le curé .se retirèrent immédiatement; M. de Chevalaine en lit autant, et Ion dit a Mme Cros que son mari était rentré depuis deux heures, si harassé, qu'il s'était couché sans souper.
— Celle circonstance avait été mentionnée par Gros-René d'un accent si railleur, qu'il semblait révéler quelque grave événement; mais Mme Cros ne jugea pas à propos de l'interroger, elle avait trop à faire de son côïé ; M. Camille Perrin ne tut pas de cet avis, et pendant que JIme Cros se retirait chez elle, il demeura dans le salon avec .M. de Fernic et Gros-René, qui leur raconta ce qui s'était passé. , . .
Quant à nous, suivons !\lme Cros dans sa chambre, ou, a peine arrivée, elle se lit déshabiller sans répondre un mot aux questions de Corinne, et se mil immédiatement à continuer sa lettre.
SUITE DE LA LliTTllE.
Ma chère Emilie, Oue d'événements, que d'aventures depuis que je t'ai quiltco, ou plutôt depuis ce matin que j'ai cessé de l'écrire jusqu'à ce moment où je repieuiigie ii^li que je t'ai lu'omisJ
HUIT JOllIlS AU CHATEAU.
Mais comment faire pour repartir de l'endroit où je me suis arrêtée, pour reprendre les événements un à un ? C'est bon pour les romanciers qui inventent; mais loul ce qui sépare mon voyage des derniers événements do celte journée est si peu de chose que je me décide à le franchir.
Tout ce que je puis dire seulement pour que tu me comprennes, c'est que le sfoir même du jour où j'étais très-décidée à retourner à Paris, j'avais reconnu que M. Camille Perrin était loul simplement un bonhomme très-complaisant, très facile, spiritnel à sa manière, plein d'instruction. Cest qu'avec son bonnet de colon et ses favoris, ce n'en est pas moins un forl beau garçon, qui ne s'en dou'ic jias ou qui ne veut pas le montrer. C'est qu'avec ce qu'il a vu, ce qu'il possède d'avantages personnels, un autre serait trèsremar(pié partout, et qu'il n'a aucun souci de ce genre de succès.
Cela bien établi, je me hâte de te dire que nous sommes arrivés au château de Chevalaine le lendemain à midi. Notre appartement élail prêt, et le reste de la famille y était arrivé.
Je l'ai promis des portraits; mais les événements me pressent, cl je ne puis me résoudre à les ajourner.
D'ailleurs, cette famille, lu la connais, puisque je t'ai montré une copie de cette singulière nomenclature d'héritiers, où je suis comprise comme la femme de M. Cros et C; ce qui a l'ait tant rire mon
pr mari.
Seulement, ajoute à Mme de Fernic .un fils, officier de marine, beau jeune homme de vingt- cinq ans, Irès-pilc, très-réservé, trèsfroid, mais brave cl plein de bons sentimcnls.
Quant au numéro cinq, au dernier des Chevalaine, c'est un marmot de deux ans, représenté par un M. Blanchet, qui ressemble singulièrement à tout homme qui peut s'appeler Blanchet. C'est un nom qui désigne l'impuissance dans toute son étendue. Maintenant je continue :
J en suis demeurée au moment où nous allions pour faire une visite à ce qu'on appelle ici les huttes. Celle visite n'avait pas seulement un motif de curiosité. C'était le résultat d'une combinaison, comme dit M. Cros, et M. Perrin était chargé de prendre là des renseignements relatifs à celle combinaison, tandis que mon mari allait d'un autre côté vérifier l'étendue des domaines incultes laissés par mou oncle.
Tu sais de quelle façon M. Cros mène les affaires 11 a persuadé à tous nos co-héritiers d'entrer dans une spéculation qu'il veut tenter dans ce pays, et pour cela il leur a offert des avantages assez considérables pour les séduire.
Mais je ne puis non plus l'expliquer celte combinaison , car 1 ; temps me presse et l'heure de mon rendez-vous approche.
Car j'ai un reiîdcï-vous au milieu de la nuit, un rendez-vous avec un jeune homme, avec un véritable héros de roman, au regard d'aigle, au visage passionné , à la tournure fîère ; esprit sauvage, àme ulcérée de remords ou de douleurs, mais assurément noble et grande; avec un véritable héros de roman avec la voix impérieuse, aux paroles pleines de mystères, avec l'illustre Maricou enfin.
Mais voilà deux fois que j'écris ce nom de Maricou en y ajoutant celui d'illustre , et assurément lu me demanderas à quel litre mon beau héros l'a mérité.
Je le sais déjà un peu, et bienlùl j'espère le savoir tout à fait, car. ma chère Emilie, dans tout ce roman, je ne remplis que le rôle trèssecondaire de confidente, et j'ai bien peur que l'Iiéroine n'en soit une grande énorme demoiselle annoncée dans la nomenclature de monoiiclc sous le nom de mademoiselle Lucie de Chevalaine, C'est un colosse de brin de fille, belle, après tout, pour poser en guise de ville sur la place de la Concorde, mais dans des proportions faites pour épouvanter tout autre que le rude et ambitieux paysan dont j'ai à.le parler.
Et" quand je me sers du mot paysan, ne t'imagine pas que je veuille parler de quelque gentilhomme campagnard, qui tient assez du rustre pour qu'il soit nécessaire de l'appeler par son nom atin de ne pas le conl'omlrc avec quelque fiU de fermier. Le paysan dont je te parle est un véritable paysan, fils d'une paysanne, portant la blouse, n'ayant pas un centime de revenu, travaillant pour vivre, et c'est là mon héros.
Mais, je le le jure (et il faut que tu me croies), tu auras beau faire, lu auras beau chercher au bois, chercher aux courses, chercher partout, lu n'en trouveras pas un plus admirable. Mon héros réunit tout, beauté, jeunesse, courage, amour, misère, ambilion ; c'est un prodige , aussi je l'aime et je le crains peut-être aussi un peu ; il va venir, ma chère enfant, il va escalader ma fenêtre, Ciimme un véritable amant, caries femmes de Paris n'ont pas des amants. Chez nous l'amour entre et sort par la porte avec toutes sortes de politesses cl de sécurités...
Mais comprends-tu? au milieu de la nuit, dans un vaste cliâleau gothique où il y a des salons de cinquante pieds de long et de trente pieds de large, couverts de chêne sculiilé, où les corridors gémissent au moindre vent, où les pas retentissent sur les dalles, répétés par les voûtes di; pierre; dans un chàieau où il y a encore une galerie de portraits de toute la famille des Chevalaine, dejiuis celui quiaccgmpagnasaint Louis à la croisadejusipi'à celui qui vient de mou-
HUIT JOURS AU CHATEAU
rir;dans un cliAleau oii l'on prétend qu'il y a des souterrains où ont péri, dans des carliols humides. qii:itre filles de cette noble race , pour avoir manqué à leurs devoirs , coniprends-tu qu'une descendante de ce noble sang attende, Ji minuit, un jeune homme de rien ... et que pour monter jusqu'à moi, ce jeune'honune va sravir les \ieux murs gothiques d'une chapelle au-dessus de laquelle "se trouve ma chambre, au risque de sa vie?...
__ Mais en vérité , sais-tu. ma chère , que si je n'étais pas mariée , j'aurais peur de moi. et que toute mariée que je suis, je ne sais pas ce qui arriverait s'il venait me parler d'amour! Mais hélas! c'est pour parler de son amour pour une autre qu'il vient...
N'est-ce pas être bien complaisante de s'exposer ainsi pour si peu, car, je te le jure, elle n'en vaut pas la peine?
Une autre qu'elle eût fait déjà de ce jeune homme quelque chose de disirngué et de grand ; mais celte grande Chevalaine ne comprend rien. Je ne sais même si elle se doute de l'amour ([u'elle a inspiré à ce gardon, et cependant elle en abuse... et tout en abusant elle a peur de lui...
L'horloge du château , car il y a une horloge, fait retentir les douze coups solennels, l'écho des voûtes les répète... et mon héros va paraître... N'est-ce pas une aventure singulière ? Je l'entends, ce me semble... C'est lui... mon cœur bat...
C'est vrai, ce que je te dis, je suis tout oppressée... J'ai véritable-
ment peur...
C'est lui enfin... c'est lui.
Au moment où Mme Gros finissait celte phrase , Maricou parut à la fenêtre de sa chambre et entra.
Deux bougies, allumées sur la vaste table devant laquelle écrivait Mme Gros, éclairaient faiblement la pièce où elle se trouvait.
Comme elle l'avait écrit, un singulier effroi s'empara d'elle à la vue de ce jeune homme , et ella se repentit de l'imprudence qu'elle avait faite. Ce sentimciil s'accrut encore lorsque Maricou lui dit :
•^ Il eût peut-être mieux valu que vous eussiez éteint celte lumière avant que j'entrasse chez vous, madame, car on a pu voir mon ombre se dessiner dans le cadre éclairé de cette croisée, et qui sait ce qui peut m'arrivei- si je suis reconnu?
— .'\Iais fasse le ciel qu'on vous ail reconnu, si quelqu'un a pu vous voir entrer ici ! dit Mme Gros ell'rajée de la supposition de Blaricou.
— Et pourquoi cela, madame?
— Pourquoi cela ?. . C est que tout autre homme que vous pourrait donner matière à des propos.
— Qui sont impossibles avec un homme comme moi ! dit Pierre d un ton triste... Nest-ce pas cela que vous voulez dire, madame? ..
Cotait précisément là ce que voulait dire Mme Crus, mais elle ne se sentit pas le courage de jeter à cet liouime qui semblait tclbnuciU soulTrir de son infériorité , une vérité qui la lui ferait sentir trop cruellement, et elle lui dit :
— Non. monsieur; mais, après ce qui s'est passé aujourd'hui, on peut concevoir aisément que vous ayez à me dire des choses, à me donner des cclaircisseraenlsqui exigent le plus profond secret... Et quand on a besoin d'un secret, on l'assure comme on peut, quoique vous ayez maintenant l'air de douter de l'excellence du moyeu que vous m'avez indiqué vous-même. .
— Sous ce point de vue, madame, repartit Maricou, votre justification sera facile, car j'ai à vous dire des choses qui prouveront dans quel but vous avez consenti à m'eutendre.
— Eh bienl dit .Mme Cros, restez où vous êtes, dans l'angle de cette chambre, je vous écoulerai de la place où je suis et d'où l'on peut me voir s'il y a des yeux intéressés à m'observer. J'attends ce que vous avez à me dire, je suis prête à vous donner le conseil que vous m avez demandé.
— Ce que j'ai à vous dire, madame, reprit Maricou, est peut-être bien long pour la patience que vous pouvez ra'accorder, et, d'après ce qui vous est échappé, je dois prévoir le conseil que vous me donnerez.
Mme Cros comprit, avec la sagacité particulière aux femmes dans toutes les choses où il est question de sentiments d'amour, ce que voulait dire celte crainte que témoignait Maricou. Ce devait être un amour qui s'adressait trop haut, et auquel il craignait qu'on ne lui conseillât de renoncer, ainsi qu'à toute espérance, puisque .Mme Cros avait semblé se croire à l'abri de tout soupçon, par cela seul que l'on reconnaîtrait quel homme s'était introduit 'dans sa c'iam!)re.
Mais de même que Mme Cros possédait le sagacité de son sexe, elle en avait l'extrême curiosité; curiosité qui est bien moins générale qu'on ne pense, en ce sens qu'elle ne s'applique pas indifféremment à toutes sortes d'objets, mais qui est, pour ainsi dire, implacable avec les choses où une autve femme est eu }eu, surtout lorsque cette femme est jeune, belle comme Lucie, et semble compromise dans une mystérieuse relation avec un homme tel que Maricou.
Ce sentiment domina toutes les appréhensions de Mme Gvos, et elle
répondit à Maricou une phrase où so trouvait une sinsuliêrc nattorie pour cet homme.
— Je ne sais pourquoi vous semblez redouter le conseil que j'ai à vous donner. 11 sera dicté probablement par ce que vous allez m'apprendre, et si, comme je le crois, ce sont des actions dignes de la générosité et du courage que vous avez montrés aujourd'hui, peutêtre sera-l il plus consolant que vous ne le pensez. Nous vivons à une époque où les rangs sont comptés pour bien peu de chose dans les relations sociales, et désormais une naissance obscure ne saurait être un obstacle aux projets d'un homme qui a la volonté et le pouvoir d'arriver.
. ~! ^ 04s m'avez donc compris, madame, que vous m'encouragez ainsi?lui dit .Maricou; cependant vous ne savez ni qui je suis ni la falalilé qui pèse sur moi. puisque vous me parlez comme vous le faites : vous êtes trop jeune pour avoir appris en leur temps les événements nui ont inilué sur ma vie et peut-être n'en avez-vous jamais entendu parler?
— Je ne le nense pas, dit Mme Cros; votre a;m ne me rappelle aucun souvenir.
— Ni celui de Marianne Maricou?
— Aucun.
— Et lorsqu'on vous a parlé de moi ici, voire mari, ou .Mme de Fernie. ou l'abbé ne vous ont rien dit de relatif à moi ?
— Rien, sinon que vous êtes comme le roi absolu de celle espèce de peuplade de sauvages où vous nous avez conduits.
— Pas un mot de plus?
— Non. monsieur.
— Ah! le pacte du silence est bien gardé entre eux ! et ils ont eu peur que vous seule, en dehors peut-être de leurs préjugés on de leur haine, vous n'ayez pensé qu'il n'était pas jusle de m'abandormer ainsi.
— Mais expliquez- vous plus clairement ;. car je ne vous comprends pas.
-- Ecoutez-moi donc, madame, et ne vous é:onnez pas si je vous parle SI francheiuent de choses qui ne se disent guèie; mai-^ je suis arrive à une heure où il faut que ma vie s; décide. C'est vous qui prononcerez. J'attendais depuis longtemps une occasion, car dans ce pavs où je suis un objet de réprobation, personne n'eût daigné m écouter. Lorsque vous êtes arri\ée, j'ai d aliord pensé à M. Crosmais il estime trop chaque instant de sa vie pour en perdre une minu'è avec un misérable comme moi. Quant à M. Perrin, il eût compris peut être le chagrin que j'éprouve à être ce que je suis; il eût encouragé mon ambition, mais non pas dans les voies que e rêve et pour le bul que je me propose. M. de Fernie dépend tiop d' sa mère pour consentir à m'cnlendre; il ne restait que vous, et à ma première demande, vous n'avez pas hésité. Je vous remercie, madame, et vous verrez que je ne suis pas ingrat.
— Je vous écoute, monsieur, dit Mme Cros avec une létrère impatence; ets'il est important pour vous qu'on ne saclie pas que vous êtes entré chez moi. je vous ferai observer que l'heure se passe, et qu'une uouvelliî entrevue, pareille à celle-ci, serait peut-être imitossible.
— Je commence doue, dit Pierre en faisant un violent effort sur lui-même.
Un profond soupir s'échappa de sa poitrine, et il commença ainsi ;
— Si j'avais pu prévoir, madame, dans quel but vou.svnl'-z visiter les buttes, je ne vous y aurais pas menés.. Mademoise le do Chevalaine n'aurait pu prévenir ma mère et leshabitauts, et ce qui s'est passé ne serait pas arrivé.
Du reste, madame, en faisant remonter mon récit à une époque fort éloignée, peut-être v verrez-vous des raisons qui empêcheront ces messieurs de pei-séverer dans leur dessein.
SI. Camille Perrin, madame, n'est pas le premier qui ait rêvé qu'on pouvait arracher la race maudite que vous avez visitée aijourd liui à la mi.-ère, à la fainéantise et à la lèpre qui la ronge.
Un fameux médecin, dont la renommée a dépassé les limites de la province, le docteur Bucq..., voulut le persuader, il y a de longues années, à l'intendant du .Maine, et pour le prouver,. il fit enleve'i- de ce misérable village, alors plus considérable qu'aujourd'hui ( car cette race se meurt), il fit enlever par la force deux jeunes gens un jeune homme et une jeune fille. Au bout d'un an de soins, les scrofules héréditaires dont tous les habitants de ce pays sont dévorés disparurent presque complélemeut.
Le docteur maria ces deux malheureux, et c'est de ce maria"e qu est née ma mère, qui, grâce aux soins qui lui furent prodigues par le docteur, ne fut jamais atteinte de ce mal hideux qui détruit cette race.
L'intendant de la province avait promis de s'occuper de cette ex- [lerience, mais la révolution arriva, on ne pensa plus à ce projet, et iiion grand-père et ma graud'mère, emportés par cet instinct particulier a ceux de leur sang, échappèrent à la surveillance du docteur, abandonnant leur enfant qu'ils n'avaient pu emporter. Ma mère demeura donc avec M, Biiq..., qui prit soin d'elle et qui crut faire beaucoup en lui faisant appreadt-e àUre et àéci'ù'e, et en la rendant une tres-uonn ecuisiiiièje.
Le rouge monla au front de Manccu en prononçant ce mot.
Sans doute il lui avait coûté beaucoup à d.re; mai«.,'l 'f ° .^^ comme un homme qui ne veut pas s j prendre à deux foi. poui faire un aveu pénible. , ,i „, xinii (^,,.1
- Le docteur Buq... avait voulu prouver que cette Y-^^^'» ' ',^"' aussi apte que les autres à faire des domestiques, et il y était par-
'"Mamère était encore au service du docteur lorsque celui-ci mourut subileraent, sans lui laisser le modeste héritage qu i m aval cent lois promis. U fallait que ma mère travaillât Pour ';'«; e' f dois vous lavouer, elle piélera la vie de paresse de bohème au tiavail, et retourna aux huiles. , ^i„,.-„o cnr.
Vous savez sans doute, madame, que ces huttes sont élevées sur la lande dont la pro- Iiricléest à M. de Chevalaine, et quoique l'origine de cetéiablissenienl remonte k plusieurs siècles, jamais la prescription n'a [lU rendre les bohèmes propriétaires du sol ingrat qu'ils habitent. La piévision des seigneurs de Chevalaine les a forcés à reconnaître en temps utile que celait par tolérance qu'ils habiiaient en cet endroit.
D'ordinaire, les seigneurs se rendaient aux huttes à des épor qucs déterminées, accompagnés de beaucoup de leurs vassaux.
t>'élait d'abord pour leur sûreté, maisc était encore une sorle de partie de plaisir où tous ceux qui venaient avaient le droit de pourchasser ces miséraldes comme des bêtes fauves, de les piller, si quelque chose leur convenait dans leurs miséraliles huttes; et peut être , madame , n'éiait-ce pas une injustice si révoltante que vous le pensez. car il y avait bien peu d'habitanls de ce pays qui n'eussent à se plaindre de quelque vol exercé sur leurs personnes ou sur leurs propriétés.
La révolution , qui ava t détruit tous les privilèges, sans que la nouvelle de ce changement eût, pour ainsi dire, pénétré jusque dans ce lieu sauvage, avait enlevé à M. de Chevalaine le pouvoir d'olTraver ces malheureux. Aussi se résolut- . , il à s'y rendre seul •. cl cachant son impuissance sous un air de protection, il leur dit qu'il n'avait pas voulu les exposer aux mauvais traitements dont ils étaient accablés en ].arcille occasion, et U leur demanda amiablement les reconnaissances (lu'il voulait avoir.
Mais ma mère était déjà parmi eux, ma mère qui avait cent fois entendu dire au docteur que c'en était fait des droits des Chevalaine, si les bohèmes voulaient résister (car c'étaient cent procès à intenter en expulsion, et aucun huissier du pays n'aurait osé s exposer a aller porler les actes nécessaires). ^ . , r
Or sans comprendre précisément ce qui pouvait faire leurloice, ellelès avait poussés à refuser cette reconnaissance, et ils s'y étaient résolus sans savoir davantage comment ils réussiraient.
Lorsque M. de Chevalaine vit la tournure que prenaient ses affaires il s'imagina d'abord que c'était l'esprit de l'époque qui dictait leur refus aux habitants des huttes, mais peu a peu et en discutant avec eux, il recçouul qu'ils étaient pousses par des conseils
HUIT JOUUS .\U CHATE.\U.
dont, comme je vous l'ai dit, ils n'appréciaient pas la portée et la valeur. 11 voulut savoir qui les influençait ainsi, et il apprit que c e-
laitmamere. ... x , i ,
M. de Chevalaine la connaissait pour 1 avoir vue chez le docteur Buq..., oii elle avait été, pendant son cnfance,un objet de curiosité, comme le seraitunejeune louve apprivoisée ; elle était d'unegrande beauté et il l'avait souvent complimentée à ce sujet. Il voulut la voir, et sut si bien faire qu'il la détermina à parler contre sa première opinion. ... , ■ o. i i ■ j
11 obtint ce résultat grâce à la promesse qu il lui fit de lui donner une partie de cette propriété, qu'il ne voulait pas laisser usurper par les autres. Ainsi elle est la seule qui possède véritablement le sol sur lequel notre maison est bâtie. ...
Mais ce qui n avail été qu'une démarche d'affaires changea de caractère au bout de quelques heures; la beauté de ma mère, son esprit hardi, entre prenant, séduirent M.
de Chevalaine ; il lui proposa de le suivre au château, et, pour la séduire, il lui prom.l de lui donner un jour la proiriété de cette partie de la lande oc cupée par les hutie.-;, de façon à ce qu'elle serait' véritablement la reine et la maîtresse des siens.
Ma mère, dont lana turc est ambitieuse, se laissa tromper à ces fausses promesses et suivit M. de Chevalaine.
Ici, Pierre suspendit un moment son récit, et, semblable à un homme qui ramasse en un seul tas tous les lambeaux éparpillés dans une chambre pour les jeter d un coup en dehors, il reprit :
— Elle était jeune et belle, ambitieuse et ardente. M. de Chevalaine était jeune eucore, pouvant tenir tout ce qu'il promettait, et il promettait tout ce qu'on osait lui demander.
Au bout de quelques mois, Marianne était la maîtresse de M. de Chevalaine , avec la promesse de devenir sa femme.
Les regards de madame Cros s'attachèrent avec une curiosité ]iarticulière sur Maricou, qui, baissant la tète en signe d'assenlimenl, lui dit :
V,\>V(!Wi^X.
Le curé frémit de ses menaces.
T11S être aulre chose; et si e vous ai parie u« .<;»<. c..^v,..= ?'estûS- elle est nécessaire à vous faire comprendre ce qu
nasse et ce oui pèse éternellement sur ma vie.
^!1 Comme ie vous disais tout à l'heure qu'une naissance obscure
n'e^MtPnt un obstacle h la furlune, de même le préjugé qu. con-
'^M^oïéSh main'Smme pour imposer silence h Mme Cros,
"-]f sais, madame, ce qu'on peut dire en pareil cas; mais croyez-moi, de pareilles banalités (pardonnez-moi 1 expression) sont
'"une'nai^sînl^'pareille est un obstacle moins invincible qu'il no
raib — Imiirimi^ilc Wa'.Jcr, roc Bon.iparlo. 11
Hurr JOURS au château.
l'éfiiil autrefois, mais elle en est un encore. Toutefois, soycz-cn smi-, madame, ce ne serait pas ce qui m'eût réduit en l'état où je suis. Je me sens la force (te surmonter ce qu'une telle position peut mettre 'l'enlraves à ma vie; mais ce que je vous ai dit n'est que le préam- Indc de l'Iiisloire fatale que j'ai à vous conter.
Ne vous étonnez pas de la na'ive audace de mes aveux , je ne crains pas une déiioncialion de voire part, et j'en suis arrivé à ce point extième où il faut (jue je décide de ma vie. Vos conseils seront pour moi un jugement sans appel.
Vous ne me connaissez pas, vous ne me connaîtrez que par moinii'Di!. Je ne puis donc croire que vous ayez contre moi des préventions qui vous rendent trop sévère , et , si j'ai voulu tenter cet entretien, c'est pour que vous puissiez m'entendre avant que personne vous eijt dit rien •lui pût vous faire une opinion favorable ou ''' .'ivrii-able sur mon
L'prit ■
— J'étais encore un enfant au berceau lors^ que arrivèrent les événements de 1814. M.
de Clievalaine, demeuré fidèle à la cause des Bourbons, alla à Paris pour en obtenir la récompense qu'il Cl oyait avoir méritée pour sa silencieuse opposition, el promit à ma mère de réaliser à son retour les promesses qu'il lui avait faites , et qui n'avaient encore leçu aucun commencement d'exécution , car ma mère était toujours au ciiiileau dans le même état de dômes ticitéoù elle y était en trée, elle était encore ia cuisinière de M. de Clievalaine.
Cependant, elle se croyait si sure d'obtenir à la longue ce qu'elle avait espéré , qu'elle le vit partir sans crainte. Elle prévoyait qu'il rapporterait de Paris une déception comme avaient fait tant d'autres, et elle comptait sur la colère chagrinequ'ilen éprouverait pour le déterminer au mariage qu'il lui avait promis. Les prévisions de ma mère s'accomplirent.
M. de Chevalaine fut renié et écarté lestement. Mais ma mère n'avait pas pensé que peut-être il rencontrerait à Paris les consolations qu'elle croyait qu'il viendrait chercher près d'elle.
En effet il retrouva, durant son voyage, un de ses anciens compagnons d'armes de Vendée, dont la fille était une charmante personne. ai. de Gamby était pauvre, et Mlle de Gamby accueillit avec reconnaissance la proposition que M. de Chevalaine lui lit de sa main et de sa fortune.
Ce ne fut qu'au moment où il lui fallut ramener sa femme dans son château que M. le comte pensa à l'inconvenance de la présence de ma mère dans sa maison.
Ce fut M. de Chevalaine le curé qui fut chargé d'apporter à ma mère la fatale nouvelle, et de lui offrir, comme compensation de son départ, le droit de propriété sur les landes, avantage qui était si
peu de chose api'ès ce qu'elle avait espéré. A celle nouvelle , je ne puis vous dire quelle fut la colère de ma mère. Le curé frémit de ses menaces, mais il fut sans pitié pour sa douleur.
Ma mère, demeurée seule, resta vingt-quatre heures enfermée sans prononcer une seule parole , sans voir qui que ce soit, sans prendre aucune nourriture , sans sommeil. Elle m'a bien des fois raconté depuis l'histoire de ces vingt-quatre heures, madame, et ce serait une histoire merveilleuse.
Je pourrais vous dire tous les projets qui passèrent dans son esprit , rapidemeilt conçus , plus rapidement détruits et abandonnés ; ce serait un horrible plaidoyer contre la société, que les réflexions que lui suggéra l'abandon de M. de Chevalaine et qui déterminèren* la conduite qu'elle tint.
Le lendemain ellrf alla retrouver le curé, et parut devant lui aussi résolue, aussi résignée . qu'il l'avait ■ ■ n - 'i! • 'iM-ip'iso
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