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C'est le giieu.x de Maricou.
preiiaii ipi fl.e , \,,,i été folle et (pie du mnmeni que M. de Chevalaine consentirail à la garder avec lui, et ù m'assurer la plus modi(|ueexislence. elle deviendrait une servante soumise et dévouée , il fut ravie de son succès.
La lcrreiiri|nele ' ' vre curé i vée la Ni illi' I des si-andalcs i ;• sent résulté di- i,i icsistance de .Marianne, de ses clameurs, de ses accusations, tout cela lui fit accepter avec empressement les propositions de ma mère, et il se poria fort de les faire approuver par son frère. Le jour même, je fus envoyé aux huttes, où je fus confié à une pauvre femme qui avait une fille de mon âge. Cette fille était celle qui est devenue la femme de Farrenc ; c'était Albine, celle dont le cada\re repose sans doute au fond de l'abîme que nous sommes allés visiter.
Pauvre femme qui a payé de sa vie le malheur d'avoir aimé qui ne l'aimait pas!
Oh! quelle effroyable histoire que la mienne! quelle malédiction Dieuajetée sur moi... et pourtant... j'aurais voulu être bon.,, mais j'élais marqué pour le malheur...
Maricou presF:iun momentsa lête dans ses mains, puis se redressant tout à coup :
— Ce n'est pas cela cependant qui me rend indigne d'être entendu de vous.. Les crimes qui pèsent sur moi ne m'appartiennent pas, car il y a des crimes dans tout ce qui me touche.
HUIT JOURS AU CHATEAU
' Vous verrez, je vous les dirai tous, el vous scrc/.-épouvunlée.
Huit jours après celui oi^i le curé aeccpla les proposilions de ma mère, M. de Clievaiaine arriva avec sa femme.
Malgré les protestations de son frère, malgré l'assurance qu'il lui avait donnée de la soumission de ma mère, M. de Chevalaine redoutait le moment de son arrivée.
Ma mère était d'un caraclère trop décidé pour rien montrer quand elle était résolue a tout cacher; elle fut présentée à sa nouvelle maîtresse avec tous les domestiques de la maison, et si Mme de Chevalaine la remarqua, ce n'est pas que ma mère ne se fût conveuahlement tenue à sa place , c'est que la jeune comtesse ne put s'empêcher d être Irappée de la beauté de ma mère el de sa jeunesse . el qu'elle put sélonncr qu'une pareille femme fût depuis deu.v ans au service d'un homme non marié.
Cependant elle n'osa croire que M. de Chevalaine lui eût fait dans sa maison une position si inconvenante; elle ne témoigna rien du soupçon qui s'était glissé dans son esprit, et la conduile de ma mère leul bientôt enlièreraent effacé. Jamais une parole, un regard, un soupir, ne purent avenir Mme de Chevalaine qu'elle avait dans sa maison une rivale ou plutôt une ennemie.
-Mme Cros montra quelque surprise d'entendre un fiis pailcr avec cette lilierlé des seiUiments de sa mère, et le regard qu'elle attacha sur Pierre fut assez significatif pour qu'il comprit ce sentimenl. Au>si y répondit-il comme s'il avait été formellement exprimé.
— Je vous ai dit que c'était une chose grave que j'avais à vous révéler, madame, je pailerai donc sans ménagements.
Le secret que je vais vous confier doit vous être assez indiffèrent, pour que vous n'^ayez aucune volonté de vous en armer contre personne.
Uuant à la façon dont je parle de ma mère, elle est blâmable peut- 'te ; mais je suis arrivé à une extrémité où ce serait une faute de V cai-her aucun de mes sentiments, puisque je vous ai prise pour .: '• do ma vie.
Si jp vous dissimulais le ressentiment et la rage que'j'eprouve, vous po.irrlez me donner de ces conseils qui n'a|)iiorteut qu un valu palliatif à des positions désespérées ; quand je vous aurai montre le mal dans toute son horreur, vous jugerez qu'il me faut du'C franchement si je dois vivre ou mourir.
Malgré les choses bizarres dont Mme Cros avait été teraom dans lajournée, elle s'imagina qu'il y avait plus d'exaltation que de vérité dans les paroles de Maricou. , .
Fort accoutumée à lire des romans qui la faisaient frémir en lui racontant des drames qu'elle traitait de billevesées dès que l'émotion était passée, elle pensa qu'elle écoutait au lieu de lire, elle engagea donc Maricou à continuer, plutôt pour observer jusqu'où pourrait aller une imagination active et malade, que pour se persuader et éclairer la singulière autorité qu'on lui avait déléguée el quelle avait .icceptée.
—Pendant une année entière, dit Maricou, rien ne vint troubler le bonheur des deux époux. M. de Clievalaiue avait, pour ainsi dire, complètement oublié ma mère. Volontaire et changeant, désirant avec violence et se détachant avec facilité, il ne pouvait comprendre qu'une âme pût garder patiemment une pensée unique et attendre loccasion sans la précipiter.
Le bonheur de M. de Chevalaine lui semblait assuré parla charmante douceur et la dislincliun de sa femme, et bieulôt il conçut un espoir qui flattait à la fois son cœur el son orgueil.
On sut bientôt, dans tout le pays, que l'aîné des Chevalaine espérait transmettre sou nom à un héritier, car- le noble genlilbomme ne doutait pas que ce ne fût un fils qui devait lui naître.
Par une assez triste ostentation, M. de Chevalaine fit une solennité de cette nouvelle; et, .ne pouvant en faire une annonce officielle, ce fut devant tous ses gens assemblés par ses ordres qu'il publia ïélat de grossesse de Mme de Chevalaine.
Ma mère avait été appelée comme les autres ; ma mère parut ravie comme les autres. Elle savait ce secret avant M. de Chevalaine luimême, fcl avait su cacher à tous les yeux le désespoir qu'il lui avait .Inspiré. ' ■
Cependant Mme de Chevalaine avait appris mon existence; el, quoiqu'on ne lui eût jias dit toute b vérité, elle l'avait devinée.
C'était une femme d'un grand cœur et d'un esprit élevé. Elle tint compte à ma mère de sou admirable résignation, et, avec ce tact si difficile de bien faire le bien, elle voulut que l'enfant exilé cl la
Îiauvre délaissée eussent une part de la joie qui arrivait à l'auteur de eur malheur. Elle annonça publiquement qu'elle entendait maniuer ce jour par une libéralité' envers tout le monde, et, lorsqu'elle cul satisfaitàla cupidité des uns, à la vanité des autres, elle essaya d'arriver au cœur de ma mère.
— Vous avez un fils, lui dit-elle, je le sais, un fils que vous ne voyez que quelques moments h la dérobée ; je vous aurais donné de l'argent pour le faire mieux soigner, si je n'avais su que tout ce que vous gagnez lui est donné et qu'une mère est jalouse d'être la seule
Îirotectrice de son enfant. Je ne vous offre donc aucun présent pour ui ni pour vous ; mais, si vous le voulez, le fermier du chùtc-au, qui
est assez près d'ici, le prendra à ma recommandation, el vous pour rez le voir tous les jours.
Ma mère, à ce qu'il paraît, regarda Mme de Chevalaine avec une stupéfaction inou'ie. elle paraissait doulerdcla possibilité d'unsenlimenl si délicat et si généreux... si bien que Mme de Chevalaine, pour donner à celte pauvre femme loule la joie quelle pouvait encore espérer, ajouta :
— Plus lard, nous feivns mieux, et si le «iel m'accorde un fils... je demanderai à mon mari que le vôtre vienne avec lui au chàie yi
Cette proposition déuuisil tout 1 eOcl de la première, el ma mè.e répondit d'un ton respectueux, mais décidé :
—Je vous remercie, madame, mais mon fils ne sera i'oinl le val du vôtre.
— Ce n'est pas ainsi que je l'entendais, repiil Mme de Chcvahun qui crut comprendre alors qu'un profond re>seiiiimenl couvait a fond de cette âme, en apparence si calme. Mais, puisque ce que j'; vous ai proposé ne vous convient pas, voici une somme égale à celle que j'ai donnée à tous vos camarades.
C'était une nature de fer que celle de ma mère, car, à ce mol. celle horrible insulte qui la rejetait si bas el qui la blessa comme ' on l'eût frappée d'un fouet ignominieux, elle prit un air satisfait, ic dit la main, reçut l argent et répondit :
— Merci, ma'dame, c'est de quoi 1 habiller à neuf... merci.
Il y eut dans cette réponse un accent si simple, si naif, que Mme de ClieOalaine crut s'être trompée sur le compte de ma mère; elle lui parut de ces natures grossières qui réduisent tous les bienfaits à la quantité de l'argent donné; elle traduisit l'evpression de surprise que ma mère avait montrée par un sentiment de cupidité déçue, el elle s'estima heureuse de pouvoir faire tout ce qu'elle avait rêvé pomma mère et moi, avec un peu d'argent.
Peut-être que si Mme de Chevalaine avait fait part de cette scène à son mari, il l'eût autrement commentée : il savait mieux que pe sonne que ma mère n'était point avide d'argent, el il eût clieic quelle pensée l'avait guidée lorsqu'elle avail refusé de faire ven c son fils au château.
Mais Mme de Chevalaine ne pouvait faire une pareille confi.len.c à son mari sans aborder un sujet pénible pour tous deux: personne n'en fut instruit, et ma mère passa pour avoir reçu les liheralilés de Mme de Chevalaine. comme les autres domesliquesde la maison.
Cependani, madame, la grossesse de Mme de Chevalaine avançait el rien n'était changé autour d'elle.
Ma mère, reléguée dans sa cuisine, recevait les ordres de chaque jour par l'intermédiaire d'une femme de chambre, de façon qu'il esi littéralement vrai quç^.Mme do Chevalaine ne lavait pas vue dCi.oitrois mois, lorsqu'un médecin vint s'établir au château, dans lai tente très-prochaine de la délivrance de Mme de Chevalaine.
L'accouchement fut heureux; mais l'allcntc de M. de « hevah-ino fut trompée jusqu'à un certain point : il lui naquit une fille On Lu donna comme à sa mère le nom de Marie.
— C'est elle qui est morte si malheureusemenl il y a trois au.-;, n'est-ce pas ? dit Mme Cros.
— Ah! madame, reprit Maricou, ne m'interrompez pas; en vous faisant ce récit, je vais de jour en jour, de circonstance eu circmistance, comme si je récitais un livre que je sais par cœur; mais s'il me fallait détacher cet événement dos autres, je n'oserais plus parler... Écoulez-moi, par grâce, écoulez-moi.
La naissance de Marie fut célébrée par des fêles el de nouvelles libéralités : ma mère y fut comprise; ma mère les accepta comuie une servante ; rien ne pouvait avertir personne.
Eufifi, au bout dune nouvelle année, une seconde grossesse se ■ déclara; mais celle fois ou la lint cachée, car on avait irop ra.llé M. de Chevalaine sur son espoir d'avoir un héritier desonnu'm, pour qu'il s'exposât une seconde fois h la moquerie de ses voisins.
L'événcnieut arriva, et celle fois le bonheur de .M. de chevalaine fut complet : ce fut uu lils (|iie lui donna sa femme.
Le bonheur de .M. de Chevalaine ne put se contenir ; une fêle splc.idide fut annoncée pour le jour du baplcme, qui devait avo;r lieudau> le château fnème; tout le paysét.iit convié.
La maison fut envahie dès la veille par tous ceux qu'on avait appelés au festin, au bal, h tous les iilaisiis que l'argenl peut doi.uei-
Le médecin élait encore au château, el il couchait dans une chambre consigne à celle de madame de Chjvalaine; la noarr.ce de l'enfant couchait de même dans uu cabinet e loiletle qui n'éiaii sépare de celte chambre que p.ir une cloison vitrée; la garde de .Miue de Chevalaine passait la nuit dans cette chambre même, el cepenaanl, le malin même du jour de la cérémonie. Mine de Chevalaine fui trouvée morte dans son lit et son fils étouffé dans sou berceau.
11 v avait eu un crime commis.
Mmci^ros, qui élait une enfaiil quand ces événements étaient arrivés, les avait ciUcndu racoaler, mais sans eu garder un souvenir
HUIT JOURS AU CHATKAU
précis, et surtout sans en comprendre l'horrible secret. Kllelrcssalllit et pâlit à ces derniers mots de Marieou.
—puni ! lui dit-elle d'une voix altérée, ce fut un crime, et celui qui Ta couimis...
— Ce fut un crime! dit Marieou, mais la nourrice et la garde ma lade ne purent être convaincues; le médecin n'avait rien entendu, et la seule porte par oii on eût pu pénétrer dans la chambre de Mme ne Chevalaine ouvrait sur la chambre de son mari, par lariucUe il eut nécessairement (allu passer.
— Mais, dit Mme Gros en hésitant, on n'accusa que la garde-malade et la nourrice?
— Ma mère, madame, dit Marieou avec un sourire amer, demeu rail à une extrémiié du cliàleau ; ma mère était remontée à minuit dans sa chambre, située dans uncouloir où logeaient les autres domestiques qui l'avaient vue rentrer chez elle, et en sortir comme h 1 ordinaire.
— Mais quel était donc l'auteur de ce crime?
— Ecoutez-moi, madame, reprit Marieou d'un ton sombre, et vous saurez peut-être alors ce que c'est que les passions.
Vous croyez vivre ù Paris... dans ce Paris si plein de bruits, et qui est si vide de réne.\ions.
Vous doimez les forces les plus vives de votre existence au monde, aux plaisirs, à des luttes de vanité, à des triomphes de parure, à des intrigues de coque terie, et vous ne pouvez rien comprendre à ces tristes tragédies qui se jouent dans nos solitudes, ici oîi l'àme se resserre, se concentre surune seule pensée, oii rien ne la distrait^ ne l'arrache à d'horribles préoccupations.
Dans votre vie dissipée, la colère, un mouvement de délire pourraient enfanter un crime pareil à celui qui fut commis dans celte fatale nuit; mais il n'y a pas d'âme assez forte pour en garder la pensée et en assurer l'exécution durant trois années. Mille choses fussent venues l'arracher à cette funeste préoccupation : il n'en fut pas de même ici ; ce projet, enfanté le jour oii ma mère accepta sa position de servante résignée, s'accomplit au jour et à l'heure oii il devait s'accomplir.
— C'était donc elle? fit Mme Cros d'une voix altérée.
— ^ C'est mon histoire et non pas. la sienne que je vous raconte. . reprit Marieou, dont les idées semblaient s'égarer.
Ecoutez-moi, je vous en supplie. Laissez mon récit comme je le ferai.
Ce crime fut-il l'œuvre de ma mère? Qui le sait?
Mais cette œuvre infernale fut couverte d'un si sombre mystère, que la justice n'y put rien pénétrer ; car ma mère fut mise en accusalion : toutes les probabilités moralesraecusaient;maisaucuneprerive matérielle ne put être invoquée contre elle, et elle sortit acquittée par- ses juges, mais condamnée par l'opinion. Comme vous pouvez bien le penser, le château lui fut fermé, et l'horreur qu'elle inspirait était si grande, que ce ne fut qu'aux huttes qu'elle put échapper à l'animadyersion universelle qui la poursuivait de toutes parts.
Cet événement, cependant, ne me rendit pas ma mère. A peine fut-elle revenue parmi ceux de sa race, qu'elle me fit partir.
J'étais déjà en âge de comprendre ce qui se passait autour de moi et de peser à leur juste valeur les horribles félicitations de ceux qu i l'accueillaient comme vengeur. Je partis; et ce fut alors que ma mère m'envoya au collège des jésuites qui venaient de se reconstituer aux environs de L...
Par quel secret, par quelle protection, elle qui était sans fortune parvint-elle âme faire recevoir dans cette maison? c'est ce qui étonnait tout le monde; et lorsque chacun se rappelait avec quelle modération M de Chevalaine avait témoigné contre ma mère, on se disait que c'était lui qui m'avait protégé. C'est là. que j'ai reçu celte instruction inachevée qui vous a si fort étonnée.
Il seniblait qu'une transaction eût eu lieu entre ma mère et J[. de Chevalaine. Celui-ci avait consenti à fournir aux frais de mon éducation, à la condition, sans doute, que j'entrerais dans les ordres. Mais j'avais encore trop de sang proscrit dans les veines pour me résoudre à cet esclavage, j'avais trop vu l'indépendance des huttes pour m'asservir à une règle si étroite; et un jour, au risque d'encourir la colère de ma mère , je m'échappai de la maison et je retournai à notre village, sans guide, sans avis , au hasard de ma liberté, comme l'oiseau retourne à son nid, emmené par une sorte d'instinct surnaturel.
Le premier cri de ma mère fut celui d'une joie cruelle : elle venait de reconnaître son sang dans cet acte de désobéissance et dans ce retour o la race maudite.
Le village m'accueillit comme un prisonnier qui avait enfin recouvré sa liberté : mais les habitudes d'ordre, de travail, de prévoyance quej'avais contractées chez les jésuites, et qui me pesaient quand elles étaient une obligalion , me dominèrent assez pour que l'aspect de celle fainéantise , de celte saleté , de cette existence de misère et de honte, me révoltât malgré moi. '
J'essayai d y arracher les misérables qui pourrissaient dans celte fange.
Je devins alors l'ennemi générai ; mais, à mesure qu'on me haïssait, on apprenait à me craindre f^'" ' • ces Hommes énervés par
la misère avaient \ouIu m'alfaquer, et je les avais renverbés comme des enfants.
Je compris que je ne vivrais dans ce monde que par la terreur, et c'est alors que j'armai ma maison , et que je marchai toujours avec un fusil.
Mes journées entières se passaient à battre les landes , à chasser ou plutôt à braconner ; et telle fut bientôt ma réputation d'habile ti reur, que quelques jeunes gens des environs désirèrent être témoins de mon adresse, et queje fus bientôt le pourvoyeur de gibier de plusieurs riches maisons du pays. Cet état me mit en hostilité avec les gardes champêtres et la gendarmerie , de façon que partout je vivais sous une crainte ; je dormais dans les' bruyères, l'œil ouvert, el je comprenais que j'étais au monde mon seul appui et mon seul refuge. Quant à ma mère, elle ne m'avait rien appris de ma naissance. En voy\ant dans notre village tanl d'enfants orphelins , je n'avais pas songé à demander ce qu'avait été mon père. Je le croyais un de ces malheureux, qui était mort comme tant d'autres dans ce qui est ailleurs la force de l'âge et parmi nous la décrépitude, et je tâchais d'étouffer, sous une vie de fatigues excessives et de périls sans cesse renouvelés, la vague inquiétude qui me tourmentait.
Je dois vous dire que parmi les jeunes gens qui avaient désiré me connaître, et qui avaient voulu éprouver mon adresse , se trouvait M. Laurent de Chevalaine, et que plus tard, invité par lui aux parties de chasse qu'il faisait de compagnie avec ses voisins, j'avais vu sa sœur, Mlle Lucie de Chevalaine.
Par un de ces raisonnements qui trompent le cœur, je me pris à admirer cette femme ; sa force, son hitrépidité. son adresse à tous les exercices, le mépris qu'elle faisait de la mollesse des autres femmes, me faisaient dire en moi-même que telle devait êlre la femme d'un homme comme moi : capable de lutter aussi avec le danger, de vivre sous le ciel , d'cmporler avec elle ses foyers et sa demeure ; et bientôt mademoiselle de Chevalaine devint pour moi le type idéal de la beauté, de la perfection, et je l'aimai.
Pendant ce temps, une pauvre fille avec qui j'avais- paçsé ma pre mière "enfance, et quej'avais retrouvée au village, Francine, m'aiinaii en secret; seule de tous les habitants des huttes, elle avait été docile à me? leçons, je lui avais enseigné les soucis de la vie, le travail ; son amour lui apprit la pudeur el la coquetterie.
Car , madame , ce que vous avez vu de hideuse misère physi(]ue dans ce lieu maudit n'est rien à côté de la hideuse démoralisation de notre race. Je ne puis croire qu'il y ait vice ou crime dans ce qu'ils font, car ils n'ont pas l'idée qu'on puisse faire autrement.
Francine m'aimait, madame , sans que je m'en doutasse ; malgré la distinction que je faisais entre elle et les autres , elle ne pouvait échapper au dégoût el à l'exécration que m'inspirait toute cette race abjecte à laquelle je croyais appartenir tout entier.
Ma mère ne s'y lrompa:it point ; mais ma mère con!ribuait à me tenir dans l'ignorance, et lorsque je lui parlais de mademoiselle de Chevalaine, elle e.vcitait en moi des espérances que je n'eusse osé concevoir de moi-même ; et lorsque je les repoussais aNcc terreur, elle me disait toujours :
— Dans quelque temps je te dirai un secret qui te montrera que tu peux aimer aussi haut que tu le voudras.
Ces paroles, plusieurs fois répétées, avaient fait travailler mon imagination; mais j'avais beau me torturer en suppositions de toute espèce, je n'arrivais à rien qui pût me satisfaire. Je savais vaguement que ma mère avait vécu bois de notre village, et qu'elle y était revenue proscrite ; mais j'ignorais tout le reste.
Quanta ceux du dehors qui eussent pu m'instruire, ils gardaient sans doute mon secret par crainte que je ne voulusse en profiler. Enfin , je me croyais encore le fils d'un des bohèmes des huttes , lorsque arriva l'événement suivant :
Un soir, par un beau clair de lune, je revenais chez moi après avoir été vendre quelque gibier dans un château assez éloigné, lorsque je vis venir par une route presque impraticable deux persnmies à cheval et qui s'avançaient avec une extrême circonspection. Je jugeai qu'elles s'étaient 'égarées , et je les attendis à l'endroit où leur chemin^ devait couper celui que je suivais.
Caché par unetoulfe de genêts, jereconnus quec'élaient un homme et une femme , et à la tendresse inquiète avec laquelle cet homme parlait, je vis quec'élaient un père et sa fille- Ils ne m'aperçurent que lorsqu'ils furent près de moi. La frayeur de la jeune tille fui si grande qu'elle poussa uncri.etsonpère saisit unpislolet, et, danssoi. ell'roi, il tira sans savoir quelles pouvaient êlre mes intentions.
Du reste, madame, ceci n'a rien d'extraordinaire ; une rencontre pareille, à cette. heure et à cet endroit, derait alarmer un homme qui savait mieux que personne la mauvaise réputation des habitants de la lande.
Cependant je ne pus résister à un premier mouvement de colère, je mis cet homme en joue, qui s'écria aussitôt :
— Sauve toi, Marie, sauve toi!.
Ce cri d'un père qui oubliait son danger pour ne songer qu'au salul de sa fille, me rappela à moi-même, et le dis à cet homme:
— Xe serais -je pas en droit m'avoir voulu tuer?
iroit de vous étendre à mes pieds, pour
HUIT JOURS AU CHATEAU
dillecavalicr en se [ila
iR ni'ol)- |ias à la
.1 lie lirer
— Que laites vous ici, à celle iieuii eanl eiilre moi et sa fille.
— Je pourrais vous faire la même question.
— El si je ne trouvais pas bon il y répondre? me d servant.
— Kn ce cas. vous trouveriez bon tiue je ne repomh vôtre ?
Eh bien, passez votre chemin.
— C'est ce que vous auriez pu faire vouf-nu"me au sur moi.
L oiranfrer allait réidiquer , lorsqu'une voi\ d une douceur an;je ■ liquc dit avec un léger effroi :
— Pardon , monsieur , nous sommes égares depuis une heure . et mon père , emporté par ses craintes pour moi , a commis une iinl)rudcnee qu'il regrette , j'en suis sûre, mais dont vous ne devez pas vous étonner , puisque vous-même ne traversez cette horrible lande que les armes à la main. .
Je ne puis vous dire ce que le son de celte voix si douce et si émue m'inspira de pitié pour cette femme qui avait dû avoir peur , et de honte pour moi qui l'avais épouvantée.
— Si vous pouviez , lui dis-je , en croire la parole d un homme qui vous est inconnu , je vous dirais qu'en vous voyant je me suis douté de ce qui vous arrive; que j'ai pensé que je pourrais vous aider à retrouver votre chemin , et que j'étais prêt à vous otrrir mes services lorsque l'injuste agression de votre père m'a force à me défendre.
— Je vous fais mes e.\cuses,mon ami, me dit M. de Chevalaine, mais vous vous étonnerez moins de ma frayeur lorsque vous saurez que nous avons été avertis , à un quart de lieue d'ici, par un homme qui allait le jour parmi les genêts, que ce mauvais garnement de Maricou bat la lande.
Won nom accolé h cette épiihèle qu'on me jetait comme une choîe notoire et hors de discussion , me fit tressaillir.
— Ah ! dis-je à cet homme. Maricou vous a-l-il donc fait du mal?
— Eh ! n'est-ce pas , me répondit la jeune fille avec un accent d'horreur , n'est-ce pas le fils de Marianne l'empoisonneuse?
— Qui dit cela? m'écriai-je avec une épouvanle inome.
— Excusez-la, dit tout à coup M. de Chevalaine, elle repète les propos que des méchants tiennent sur cette malheureuse femme.
— Mon père , n'est-ce pas elle qui a lue ma mère et son fils ? A la première accusation, j'avais poussé un cri d'indignation et
d'épouvante auquel avait succédé un anéaniissement provenant de je ne sais quelle conviction foudroyante qui sembla me cner aux oreilles: C'est la vérité.
Je ne puis non plus vous dire comme il se fit que sur I heure , sans me rendre compte du but de cette démarche , je proposai à cet étranger et à sa fille de les remettre dans leur chemin. Je leur demandai où ils se rendaient, et quand le pèi-e m'eut nommé le cliàteau de Chevalaine, ce nom me frappa comme une i-évélation, quoique je le co unisse par.ailemeul. •
Toutefois, je na\ais jamais mis les pieds au château, attendu que le braconnage auquel je me livrais, s'exerçant particulièrement sur les terres de M. de Chevalaine, je ne me souciais nullement d'avoir aucun raiiport avec lui. . , ,
Mais à ce moment, je me rappelai certain chuchotement de M Laui'cnt et de Mlle Lucie h mon sujet, et dans lequel ils avaient pai-lé de leur oncle. Ce qui m'avait déterminé à offrir mes services à M. de Chevalaine me décida à les suivre jusque dans le château.
Ce n'était pas, à vrai dire, un sentiment déterminé, c'était un va"ue instinct qui me disait que je marchais vers un point importarît de mon existence ; mille souvenirs épars contribuèrent sans doute à créer ce sentiment en moi. Quelque discrétion que ma mère eût mise à ne me rien révéler de sa vie passée, bien des mots m'avaient appris qu'elle n'avait pas toujours vécu aux huttes, et que co château de Chevalaine avait compté pour beaucoup dans son existence ; mais lien ne se dessinait dans ma pensée avec assez de netteté pour que je pusse dire qu'une pensée particulière meguidait.
Enfin nous arrivâmes à la porte du chàieau, où tout '■
était en éveil.
— Vous ne retoui-nerezpas ce soir à votre demeure, me dit M. de Chevalaine ; entrez, on vous fera servir à souper, cl, d'abord, voici pour votre jieine.
Il me présenta une pièce de cent sous que je refusai silencieusement en le regardant attentivement, ainsi que sa fille. Pendant qu'il me parlait, les domestiques avaient apporté des flambeaux et le questionnaient sur la cause de son retard.
— Ma foi, répondit-il, sans ce brave garçon, qui ne veut pas que je le paie de ses peines, nous courions risque, avec ma pauvre Marie, de passer la nuit dans la lande.
Le palefrenier, qui emmenait les chevaux, fit alors attention à moi et il s'écria:
monde
— Ah ! c'est ce gueux de Maricou ! . , . , A ce nom, Marie poussa un cri d'elTroi, et M. de Cuevalaïue demeura stupéfait. . , '
— Oui, monsieur, je suis Maricou que vous avez failli tuer, doui votre fille a traité la mère d'empoisonneuse, et qui vous a cependant servi de guide sans colère ni ressentiment.
— Mon père!... mon père !séci-ia Marie, cet homme a de méchants projets; faites-le chasser d'ici...
Je i-egardai Marie; il y avait sur ses traits une si profonde terreur que je dus attribuer h ce" sentiment la dureté de ses paroles.
En tout autre lieu, de touie autre personne, elles m eussent exaspéré ; de celte jeune fille si frêle et si belle, elles m'anéantirent. Je courbai la tête pour cacher les larmes qui me venaient aux yeux, cl je dis à M. de Clievalaine : .
— Adieu, monsieur : je n'ai besoin ni de repos ni d argent pour un service rendu ; et vous, mademoiselle, ne soyez pas si dure pour ceux que vous ne connaissez pas.
— Vous ne partirez pas ainsr, me dit M. de Chevalaine d un ton presque elTaré ; nous devions avoir une explication ensemble, je a prévovaisdepuis longtemps. Puisque l'occasion s en présente, quelle soit due au hasard ou que vous l'ayez fait naître, il faut en finir. Suivez-moi, monsieur, je vous l'ordonne, j'en ai le droit.
Depuis que je sais la vérité, je me suis expliqué l'accent particulier de ce commandement. Ce n'était pas celui d'un maître à un valet, d'un homme si haut placé à un misérable comme moi.
J'obéis à l'ordre de M. de Chevalaine et je le suivis.
A peine fnmes-nous arrivés dans une vaste chambre toute tendue de vieilles tapisseries, qu'il en ferma soigneusement toutes les portes et qu'il me dit comme un homme que son émotion emporte : . , f •
— J'ai fait pour vous ce que je pouvais, j ai voulu vous faire une fortune en vous faisant entrer dans les ordres, vous avez fui. Mon indulgence vous a suivi dans la vie de paresse et de desonlre que vous menez, car j'ai fait supprimer tontes les plaintes que mes gardes ont pu porter contre vous pour vos nombreux délits de braconnage ; l'impunité vous engage-t-elle à me braver davantage? Songez que l'on ne m'épouvante pas aisément, que ce que j aurais pu accorder à une bonne conduite, je ne le donnerai jamais â d insolentes réclamations. Mais enfin, vous êtes pauvre, la misère conduit quelquefois au crime, je veux bien vous aider h sortir de la mau- \aise voie ; que vous faut-il? que demandez-vous?... Mais n oubliez pas que je ne vous accorderai rien qu'à la condition expresse que vous quitterez le pavs.
Ce flux de paroles^ de menaces, de reproches, cette espèce de reconnaissance implicite d'un droit que j'ignorais et qu'on me Ç^'n'estail. tout cela me confondit, et je chercliais ma réponse, quand .M. de Chevalaine, prenant une bougie, s'approcha de moi, ecartavivemeut mes cheveux, et me regardant en face, s'écria :
— C'est ell'ravant !
Ce mouvement, ce seste, ces mots, me confondirent encore plus ; et jugez quelle dut être ma surprise lorsque le regard ipie M. de Chevalaine attachait sur moi s'adoucit peu à peu et finit par pi-endrc l'expression d'une pilié douloureuse.
Quelques larmes vinrent à ses yeux, et il me dit dune voix sombre :
— Tu n'as donc pas l'âme infernale de la mère, que tu no mas pas tué ma fille?
Ce.-i me rappela à moi. et je répondis alors :
— Votre fille a accusé ma mère, monsieur, elle la appelée empoisonneuse; c'est une calomnie et une injure...
— Une calomnie cl une injure! s'écria M de Chevalaine avec fureur; mais tu dois savoir, loi pour qui ce crime a été commis, que c'est elle qui a empoisonné ma femme et lue mon fils!
— Ma mère ! m'écriai-je... c'est impossible... ce n'est pas vrai.
M y avait un tel accent de couvic^tion dans mes paroles, ipie M. de Chevalaine me regarda encore atlenlivemeul. — Tu ne sais doue rien? me dit-il.
— llien de pareil à ce que vous me dites.
— Tu ne sais pas même qu'elle a été accusée et traduite devant le jurv pour ce double ciime.
— Jamais on n'a osé mo le dire. Mais elle est libre?
— Oui. elle a été aciiuiltée.
— i;ile est donc innocente, monsieur, et vous l'avez calomniée...
— Oh ! murmura-t-il en posant son front dans ses mains, c'est donc toujours le mémo cœur de fer, capable de garder le secret de sa pensée jusqu'il la tombe.
Puis, il se mit à réfléchir longtemps, pendant que de mon coté je cherchais le mot de celte singulière énigme.
La seule pensée qui s'olTrit h moi, c'est qu'il y avait un crime réel entre ma mère et i\I. de Chevalaine, et qu'ils élaient comidices. Dans celle confusion d'idées, je m'oubliais entièrement, lors(iue M. de ('he\alaine me dit d'une voix assez émue :
— Puisqu'elle ne l'a pas dit la vérité, c'est que lu os digne de ne pasl'enlendre... l':h bien! réponds-moi avec franchise, Pierre, que l'atelle dit de moi ?
HUIT JOUUS AU CHATEAU
— De vous? jamais elle ne m'en a parlé.
— JaQiais elle ne t'a parlé de moi !... me dit-il avec une surprise indicible.
— Jamais votre nom n'a été prononcé entre nous, et c'est vous qui m'apprenez que je vous dois l'éducation que j'ai reçue et la protection qui laisse mes braconnages impunis.
11 semblait que .M. de Chevalainc ne put croire à ce que je lui disais, et il reprit :
— Mais d'autres ne t'ont rien dit... rien appris ? •
— Je vis seul, lui répoudis-je, méprisant ceu.\ de ma race, perdus il.ins la fainéantise et la l'ange, méprisé de ceux qui n'en sont pas, ne perraellant à personne de pénétrer dans mon cœur, et fort peu rurieux de pénétrer dans celui des autres.
— C'est impossible, reprit h son tour M. de Chevalaine; tu joues une comédie dont je ne comprends pas le but. Pourquoi dune ce calme quand j'ai tiré sur toi ? pourquoi, lorsqu'en pardonnant même à la frayeur que j'ai pu éprouver pour ma lille ce mouvement iniprudenl, pourquoi, dis-je, as-lu fait ce que nul autre homme n'eût fait àta place'? pourquoi m'as-tu guidé avec tant de soin? pourquoi, si lu ne savais rien, repousser l'argent que je t'offrais et l'hospiiali;é de celle nuit?
— Monsieur de Chevalaine, lui répondis-je, de bien vagues indices m'avaient quelquefois averti que vous étiez pour quelque chose dans le malheur de ma mère. Souvent on a prononcé votre nom en me regardant; mais je ne faisais nulle attention à tout cela, lorsque l'accusation de voire fille contre ma mère m'a frappé d'un horrible soupçon. Vos paroles ne font que cpnfirraer en moi celte pensée. .Maintenant, moi, je vous demande la vérité, car il faut que je la sache.
M. de Chevalaine secoua la tête et se tut.
— N'oubliez pas, lui dis-je, que ma mère me la dira dès que je la lui demanderai; et que cette révélation qu'elle m'annonce comme si imporlanle, et qu'elle a fixée à un âge que j'atteindrai avant un mois, je puis la hâter eu lui racontant ce qui m'est arrivé ce soir.
— Ah! me dit M. de Chevalaine, elle t'a promis la révélation d'un secret important ! et dans quels termes te l'a-t-elle annoncé?
— Comme un secret qui pouvait changer ma vie, et j'ai besoin qu'elle change. Voyez si vous préférez que ce soit d'elle ou de vous que j'apprenne ce mystère.
— Qu'elle te le dise, misérable' s'écria-t-il avec violence, qu'elle te le disesi elle veut ; quant à moi , je ne pourrais pas .. jene voudrais pas faire cet aveu. Il marchait à grands pas en parlant ainsi, de l'air d'un homme dont la raison est prête à lui échapper; il s'arrêta tout d'un coup devant l'alcôve oii était son lit, et me la désignant du doigt :
— Mais quand elle te racontera le jour où ma femme et mon fils ont été trouvés morts, qu'elle ne te dise pas que ce n'est pas elle qui a commis le crime : car voilà la porte secrète par où elle a pénétré de sa chambre dans la mienne; voilà le lit qu'elle a partagé avec moi et où elle m'a laissé endormi, pendant qu'elle assassinait la mère et l'enlanl. . Tu lui diras que tu l'as vue et qu'elle est une infâme... Et s'il y a un peu de mon sang dans tes \eines... si elle ne t'a pas transmis'le crime comme un héritage, tu la maudiras, et tu la laisseras à sa misère et à ses remords!
— Ainsi donc, s'écria tout à coup Mme Gros, M. de Chevalaine avait continué, depuis son mariage, ses relations avec votre mère ?
— Je vous raconte des événements, madame, dit sourdement Maricou, et non pas des passions. M. de Chevalaine ne pensait plus depuis long temps à ma mère... mais elle pensait sans cesse à sa vengeance!... Elle sut le rencontrer en secret, elle sut ranimer en lui un amour que sa beauté merveilleuse justifiait, et lorsque le crime fut commis, il y avait déjà un mois que celte porte, condamnée depuis deux ans, était ouverte de nouveau aux rendez-vous nocturnes des deux coupables. Vous comprenez pourquoi on ne la découvrit pas, et pourquoi elle resta cacliée ; vous comprenez aussi pour(iuoi ma mère ne put être convaincue.
— C'est aflreux! s'écria Mme Gros.
— Le récit que je vous fais vous épouvante, madame, jugez donc de quels sentiments violents et contraires je' dus être saisi en apprenant coup sur coup et le crime elle secret de ma naissance.
Devant celui qui venait de s'avouer mon père dans l'incohérence de ses paroles, je restais immobile, stupide, anéanli; je ne me croyais pas le jouet d'un rêve, car je ne me sentais pas vivre, je n'avais plus la conscience de mon être, et cet élat d'aûàissement dura si longtemps, que .M. de Chevalaine eut le temps de se calmer et de s'épouvanter de l'imbécillité de mes regards fixés sur lui ; il me secoua rudement et me dit :
— Eh bien! l'ierre. es-tu fou?
Mon malheureux père me l'a raconté bien des fois depuis... .\.lors moi, Maricou, le terrible Maricou, qu'on redoutait à dix lieues à la ronde, je me mis à joindre les mains et à pleurer comme un enfant, eu criant :
— Laissez-moi m'en aller... je veux m'en aller !
Larmes, prières, menaces, rien ne put m'arracher à celle idée de •
fuir la maison qui m'épouvanlait. A tout ce que me disait M. do Chevalaine, je ne répondais que par ces mots :
— Je veux m'en aller.
Enfin, désespérant de me ramener à la raison, mon père me conduisit, par un escalier dérobé, jusqu'à son parc.
Uuefoi.s à l'air libre, je m'échappai comme un insensé... les chiens do garde me poursuivirent et m'eussent déchiré si une force inconnue ne m'a\ait fait franchir plus rapidement les allées , les halliers et jusqu'aux murs. Puis je courus tant que la force du corps put supporter l'égarement furieux démon âme.
Enfin, tombé haletant sur la terre, j'essayai de me rouler pour fuir encore, je me tordis de tous mes membres pour me traîner à quebpies pas, jusqu'à ce que, tout à fait vaincu par la lutte, je sentis s'éteindre en moi toute force, et je restai évanoui sur le sol.
Ce fut pour moi un bonheur, puisque je ne pus mourir en ce moment, de rester ainsi privé de tout sentiment. Dans la frénésie qui me dominait, si j'avais retrouvé le chemin des huttes, sij étais arrivé jusqu'en présence de ma mère, je ne puis direjusqu'où mon désespoir m'eût poussé. Je ne repris connaissance que lorsque le jour était déjà très-avancé J'étais au milieu des ajoncs, aux aiguilles desquels je m'étais déchiré le visage et les mains.
Jamais aucune lutte, aucune marche, aucun travail, et j'avais en ce genre fait des choses qui eussent accablé les hommes les jilus vigoureux, jamais efforts d aucune espèce ne m'avaient laissé aussi brisé, aussi faible que cette révélation de la vérité. Quoique triste, dans ma pensée j'avais souvent ri de cette prétention à la fatigue que les richesdisentéprouver quand le chagrin les domine Cette fois, je devinai ce qu'est la'force de l'âme comparée à celle du corps, et combien celui-ci est faible pour supporter les atteintes qui frappent au cœur.
J'étais incapable de me traîner, et je restai plus de deux heures à la même place sans pouvoir me lever pour reconnaître l'endroit où j'étais.
Durant ces deux heures, madame, je repassai, parole à parole, tout ce qui m'étaitarrivé la veille; je classai dans ma lête tout cequi était jusque-là demeuré sans ordre et sans connexité dans mes souvenirs, et lorsque, tout près de maudire ma mère, je me demandai ce qui avait pu la pousser à cet horrible crime, je me rappelai ce mot de M. de Chevalaine : — Toi, pour qui elle l'a fait!
Ce fut une nouvelle douleur, madame, et la plus cruelle de toutes peut-être. Celte pensée d'un assassinat commis pour moi me dégrada à mes propres yeux, lime sembla que pour eu avoir été le prétexte, j'en pouvais être considéré comme le complice, et, dès ce moment, une seule pensée me domina, c'est que je ne pouvais me laver qu à la condition de n'en jamais profiter.
Cependant le jour avançait et je ne me sentais pas la force de m'arracher de la place où j'étais tombé. Je croyais mourir et je n'en éprouvais ni crainte ni regret, lorsque j'entendis les ajoncs s'agiter vivement autour de moi, et presque aussitôt un chien de haute taille se posa en arrêt devant moi en grondant avec fureur.
A l'inslant même, une voix d'homme se fit entendre et cria :
— Arrêtez, mademoiselle Marie : c'est quelque mauvaise bête que le cbien a rencontrée, un renard sans doute. Je vais tirer un coup au devant du chien, ça la fera partir, si ça ne l'altrape pas.
— Non... non, s'éciia tout à coup Marie; voyez ce lambeau de linge ensanglanté, il y a là peut-être un malheureux blessé.
— Vous avez peut-être raison, cria le garde; ce gueux de Maricou était ici hier, il y a du malheur partout où il passe.
En parlant ainsi, cet homme arriva jusqu'à moi, suivi de Marie qui tremblait de tout son corps.
J'étais sur mon séant : j'avais entendu tout ce qui avait été dit. et lorsque le garde avait parlé de tirer, j'avais mis ma têie dans mes mains, résigné à me laisser tuer, et lorsqu'on s'était approché de moi je n'avais pas changé de position , de façon que ni le garde ni mademoiselle Marie ne purent me reconnaître quand ils m'aperçurent.
— C'est ça, dit le garde, vous aviez raison, c'est un pauvre dial)le que cette canaille de scélérat que votre père protège aura pillé et assommé.
— Mon ami, dit mademoiselle de Chevalaine en me touchant légèrement l'épaule, qu'avez-vous et qui vous amis dans cet état?
Je vous ai déjà dit le charme de cette voix angélique qui n'avait pu m'irrîter même lorsqu'elle m'avait accusé et insulté ; sa douceur me tordit le cœur quand elle me parla avec cetaccenl de pitié, quand je me dis que c'était la voix d'une sœur pour (jui j'étais le dernier des misérables. J'écartai tristement mes mains de mon visage et je regardai .Marie en face. Elle poussa un cri horrible en m'apercevant, et le garde abaissa son fusil.
— Àhlah! dit celui-ci d'un air de triomphe, tu as donc trouvéplus fort que toi , mauvais drôle I C'est dommage que celui qui a si bien commencé la besogne ne l'ait pas achevée. C'eût été un bon débarras pour le pays, etpersonne n'eût songé à lui en demander compte.
Depuis longtemps je m'eslimais au-dessus du mépris de tous ces lâches qui se fussent mis à genoux devant moi s'ils m'avaient rencontré seul. Leurs injures, quand ils se croyaient en sûreté, me don-
HUIT JOURS AU CHATEAU
naicnt une iuslcmcsiire (loin Icrreur riiieje leur inspirais. Mais, celle ' fois, j'insulte de cet liommc, l'atrocité de son vœu me réjouirent le cœur.
J'ét^is fier d'ôlre frappé quand j'étiiis si faible et si almllu; il me semblait que je venais de conquérir une excuse h toule-s mes vengeances, eu me voyant si bas.<ement accusé pour avoir si cruellement souifert. , , .
Cela me dnnna la force de me relever, et je m'aperçus que j ctais à une petite distance du chùleau de Cbevalaine que j'avais cru luir.
— Hier, dis-je à Marie, je vous ai Irouvce égarée dans la lande. Sans me connaître, vous m'avez appelé un misérable; je ne vous ai rien dit, et vous êtes rentrée sans accident ni crainte dans voire demeure, d'où vous avez demandé qu'on me cliassât. Voilà commenl j'en suis sorti, moi, le misérable, l'assassin, l'infftme...
Marie me regardait les larmes aux yeux.
— Mademoiselle, s'écria le garde en me saisissant au collet, avezvous vu votre père ce matin?
— Je le quille (i l'instant même, répondit Marie.
— Et il ne lui est rien arrivé? car il a eu l'imprudence de faire entrer ce gueux là chez lui.
— Laissez cet homme, reprit Marie ; mon p&re n a rien à lui reprocher, je le sais; car, lorsipie je me suis informée de ce qui s'était passé, il ne s'est point plaint de lui.
— Comme il vous plaira, dit le garde avec humeur; mais, tenez, ca finira mal, si on n'en débarrasse pas le pays.
■ C'est à peine si j'écoulais je garde, tant j'étais fascine parle regard que Marie allacliait sur moi.
Ab! madame, que j'enviais à ce mornent la place du chien qui s'était couché à ses pieds , entre elle et moi , comme pour la défendre; que, si elle l'eût permis, je lui aurais dit :
— Sœur, je serai votre chien qui veillera sur vous, qui viendra quand vous l'appellerez, et qui suivra votre trace quand vous l'aurez oublié.
La faiblesse qui m'avait anéanti la veille s'empara encore de mon cœur ; je me mis à pleurer. Mario continuait à me regarder et me dit de sa voix d'ange : '
— Vous n'êtes donc pas méchant, vous?
Ce mot m'inonda d'une joie si vive que je m'avançai vers Marie pour tomber à ses pieds et lui baiser les mains; mais le chien se dressa entre nous, le garde me repoussa rudement.
— Ne touche pas à mademoiselle, canaille! me dit-il pâle de colère; ne la touclie pas. fils d'empoisonneuse !
On ne passe pas plus rapidement d'une joie et d'une espérance ineffables à une plus horrible douleur. Je sentis ma raison prête encore à me quitter; maisj'éprouvai en même temps je ne sais quelle froide volonté de vivre qui me soutint. Je ramassai mon fusil, et saluant Mlle Marie, je lui dis en la quittant :
— Marie, diles à votre père où vous m'avez trouvé et comment vous m'avez trouvé.
Je m'éloignai, tandis que le garde m'accablait des noms les plus insultants. Je les entendais etj'en étais heureux.
— Oh! me disais-je, quand elle saura qui je suis, quand elle saura que jamais je n'ai l'ait de mal à personne, elle me plaindra peut-être un peu pour m'avoir laissé si cruellemeul mnllrailer.
Ce ne fut que lorsque je me crus hors de leur vue que je m'arrêtai, car la force me m ■hquait. 11 fallait prendre un parti; il fallait aller quelque part, ot je n'avais qu'un asile : c'était la maison de ma mère. ,.„, , .,,
Jusqu'à ce jour, madame, j'attribuais à la différence de mes idées la froideur que j'éprouvais pour elle.
Ambitieuse pour moi, elle l'était d'une façon qui me répugnait. Elle me voulait riche, et me disait toujours de traiter en ennemis ceux à qui j'avais affaire. Elle m'avait promis un bel avenir, quand elle m'aurait révéléle seciet do ma vie; mais cetavenir,il me fallait, disait-elle, du courage pour le réaliser. Son courage consistait a savoir menacer de honte qui me résisterait, et c'était là c; qui m'avait rendu si peu soucieux de connaitic ce secret. Maintenant que je le savais, tout s'expliquait pour moi, si ce n'est que je ne l'eu.^se pas appris plus tôt. Ce ne l'ut que lorsqu'un nouveau malheur vint me frapper que j'appris la raison pour laiiuelle ce tciriblc secret avait été si bien garde.
Cependant, comme je vous l'ai dit, il me fallait aller quelque part, et celle maisun qui mêlait déjà odieuse quand je ne savais rien, il fallait y retourner maintenant que j'étais instruit du crime qui l'habitait.
J'en savais trop et pas assez de la vie pour prendre un parti qui seul eût pu me sauver. En effet, l'idée -ne vint ëc m'éloigner à jamais de ce pays. Mais ailleurs on me deinandjrait eom|ite de mon nom, de mon état, et je n'avais rien à répondre; cela m'opouvanlail.
Avec plus de science de la société, j'aurais compris que Ton peut
se passer de tout cela. Mais à vrai dire, madame, un senliment singulier dominait mes craintes et mes appréhensions.
Cette fatale histoire qui était la mienne, je l'avais a[iprise par quelques mots qui m'en avaient assez dit pour niaeeahler, mais qui m'avaient laissé dans l'ignorance de tout ce qui pouvait m'éclairer. Cet abime où je devais jiérir, je voulais y pénétrer, en sonder les cavités les pins sombres, en parcourir les plus ténébreux sentiers, je voulais enfin tout apprendre, tout savojr, tout juger.
Et quelle aulre que ma mère pouvait me dire toute la vérité , ou me la faire deviner si elle voulait me la cacher? Cette résolution prise, je ramassai ce qui me restait de forces, et je revins à la maison de ma liière.
Je ne pus y arriver qu'à la nuit close , mais tellement épuisé de fatigue et de faim, que je ne pus ni répondre aux questions de ma mère, ni lui en adresser une seule.
Si vous saviez, madame, comme le malheur rend déraisonnable; le lendemain, quand je m'éveillai, je me trouvai coupable d'avoir dormi d'un profond sommeil dans celte maison maudite. Ma conscience me reprochait ce repos que j'avais goûté , comme elle m'eût reproché un pardon du meurtre qui avait été commis \)nv celle à qui appartenait celle maison. On devient injuste, aussi, quand on soutire ; ma mère, que j'avais accoutumée au vagabondage de ma vie, et qui restait quehiuefois des semaines enlières sans me revoir, me parut manquer de cœur et de tendresse envers moi, pour no pas s'être idarmée de mon absence.
Cependant, dès le matin , elle entra dans ma chambre, et s'informa de ce qui m'était arrivé.
Jeus un moment l'idée de mentir , et de lui dire que je ra'élais pris de querelle avec quelqu'un (pii l'avait accusée devant mo'; j'eus honte de ce vain subterfuge , et cependant je ne pus me décider à lui révéler la vérité.
— Ma mère, lui dis je, vous m'avez promis un secret d'oij dépend le deslin du reste de ma vie ; il e^t temps que je le sache.
— \h ! me dit-elle avec une joie mal cunlenue, tu comprends donc enfin le besoin de te venger? On fa insulté, n'est-ce pas ?
— Si l'on m'a dit la vérité, on ne m'a pas insulté, et Dieu sait de qui je me vengerai.
A cette réponse, ma mère pâlit, tant mon regard avait sans doulc ajouté de signification à la menace qui y était enfermée. Elle s'écria alors avec autant de colère que de désespoir :
— Et ta première pensée a été d'accuser ta mère?
— Dites-moi que M. de Cbevalaine a menti , et je vous en c;o;iai.
— M. de Cbevalainel... repiil-elia accablée par l'aulorilé de ce nom, c'est lui qui fa dit ce que tu sais?...
— C'cstlni.
— Et que f a-t il dit? reprit-elle en me dévorant des yeux.
— Tout... à quelle heure, par quel moyen le crime avait été commis.
Ma mère baissa la tête en murmurant tout bas ces mois :
Le lâche! Puis elle reprit en se relevant : Eh bien , Pierre , dismoi tout ce qu'il fa raconté, et moi je te dirai toute la vérité. . — L'oseriez vous?...
' — Je te la dirai sans crainte, sans ménagement, comme je l'eusse dite à mes juges , s'il no m'eût suppliée à deux genoux de cacher mon crime et le sien.
Cette fière assurance de ma mère ébranla la conviction où j'étais -qu'il n'y avait pas d'excuse à son crime , e) je lui dis alors tout ce qui s'était passé. Mais, par uneprécaulion qui partait peut -êlre autant de la défiance qu'elle m'inspirait que du charme inexplicable de .Marie , je supprimai tout ce qu'il y avait eu de cruel pour moi et d'injurieux pour ma mère dans les paroles de la jeune fille.
Elle m'écouta avec un calme et une patience que rien ne put troubler.
Lorsque j'en arrivai à la scèncoù M. de Cbevalaine avait laissé écliappir notresecret, dans la persuasion où il était que je te savais, elle suurit seulement . mais avec un air de mépris profond pour la faiblesse de cet homme. J'achevai mon récit sans avoir pu saisir sur le visage de ma mère ou un signe de repentir ou une marque de terreur; et ce fut alors, madame, que j'eus à supporter le plus rude combat qui puisse ébranler le courage d'un homme.
La vie ne m'était encore connue ijue par les choses extérieures. E'n écoutant ma mère , il me sembla découvrir tout un nouveau monde. J'appris, pour ainsi dire, la vie des passons, leurs droits et leurs prétentions.
Si vous eussiez entendu ma mère, madame , elle vous eût glacée d'admiration et de terreur.
Elle me raconta, à son tour, sa vie perdue, les promesses trahies de M. Cbevalaine; elle me dit comment il avait, sans pitié, sans repentir, abandonné la femme qu'il avait séduite; puis elle arriva à moi. à moi, son enfant, pour lequel elle avait rêvé un nom une fortune . nu avenir!
Elle me raconta ce (|u'elle avait souffert dans la domesticité, tandis
qu'une antre tenait la place à laquelle elle eût dû s'asseoir ; enfin
elle arriva à cette nuit taialo où M. de Cbevalaine, cet homme sans
* cœur, sans honneur, ce brut >' esclave de ses désirs, partageait avec
HUIT JOURS ÀÙ CtiATEAU.
sa servante la couclis d'où la maladie de renfanferaent avait éloigné sa femme.
Ivre d'avoir un lifritier de son nom, il insultait celle qui lui avait donné ce bonheur dans les bras d'une autre, et celle-là, il l'injullait encore plus peut-être, car il lui disait que son enfant, à elle, ne sei-ait pas oublié dans sa munificence , c'est-à-dire qu'il lui ferait une part dans l'avenir; et cela à l'instant où il se réjouissait delà naissance de l'héritier qui prenait celle qui lui appartenait.
— Ecoute , Pierre , me dit ma mère , depuis deux ans , je vivais avec la pensée d'une vengeance et peut être aussi avec l'espoir d'un malheur. La naissance de Marie m'avait laissée impassible ; c'était une fille, elle n'était pas ce que désirait si ardemment le comte de Chevalaine, elle ne pouvait faire survivre son nom ; d'ailleurs, elle était née si faible, si maladive, que j'espérais que la mort m'é|>argnerait d'ôler cet obstacle à ta fortune. .Mais quand vint ce fils si ardemment désire, ce futur comte de Chevalaine ; quand je compris que tu n'étais que l'enfant biitard d'une servante perdue, oh! je n'attendis plus une vengeance que de moi même.
Et cependant , si cet homme n'avait pas, pour ainsi dire , ouvert la porte h mon crimCj comme il l'avait ouverte à mon déshonneur , s'il m'eût laissée dans mon désespoir sans l'aiguillonner de sa joie, peut-être eussé-je pardonné à Mme de Chevalaine , car elle avait eu la grandeur de ne pas m'humilier ; mais la tentation fut trop forte.
De cette place que je volais honteusement et qui avait dû être la mienne, j'entendais les vagissements de cet enfant, puis enfin, lorsque Cft homme s'endormit à mes côtés , ce tranquille sommeil de celui qui m'avait tant fait de mal m'exaspéra ; je' me demandai s'il n'était pas juste qu'un réveil terrible vînt le punir de ce calme imprudent... dans l'ombre de la nuit, il me semblait qu'une main invisible m'attirait.
J'entrai dans celle chambre et j'étouffai l'enfant; je ne sais pas comment la mère est morte; car je ne me rappelle plus ce qui se passa quand j'eus appujé un oreiller sur la l'ace de l'enfant. Je m'enfuis, elle lendemain, décidée à mourir, je repris ma tranquillité.
Mais sais-tu qui me supplia de vivre? sais-tu qui se mit à mes genoux pour que je ne révélasse pas mon crime? sais-tu qui m'a fait mentir et qui a menti à ses juges? C'est M. de Chevalaine. Car dénolicer mon crime c'était dénoncer le sien. Certes, on m'eût condamnée, mais il était déshonoré. Voilà la vérité sur le passé.
Quant au présent, regarde. 11 est heureux , riche , on^le plaint, et sa fille l'honore et l'aime ; mol , je suis proscrite, accusée , je suis pour tous un objet de haine et de mépris, même pour toi... Trouvestu cela juste?
Je ne pus répondre à ma mère , madame: je ne me rendais plus un compte exact de ce qui est le bien et le mal. El encore n'ai-je pu vous exprimer cette éloquence passionnée avec laquelle elle faisait vibrer en moi des sentiuients que je n'y avais pns soupçonnés , ou plutôt que je n'avais pas "encore nommés.
Ainsi, lorsqu'elle me parlait de celte Mme de Chevalaine , à qui , au milieu des meilleurs seniiments, manquaient la puissance , l'énergie, la beauté, la passion, et qu'elle me dépeignait cette rage jalouse qui tord le cœur, à se voir préférer un être auquelon se sent si supérieur...je compris enûn ce qui me rendait si malheureux, quand je voyais .M. d'Astorg obtenir tous les regards, tous les sourires, toutes les prévenances de Lucie; M. d'Astorg, belâtre ignorant, 'maladroit, ayant à peine le courage de suivre les dangers d'une chasse , mais si content de lui-même, si prompt à faire valoir tout le peu qu'il valait que Mlle Lucie de Chevalaine demeurait en extase devant lui lorsqu'il parlait.
Aux sombres tableaux de ma mère .je reconnus un reflet des asitations de mon cœur ; à la haine.qu'elle éprouvait pour Mme de Ch"evalaine, je reconnus celle que m'inspirait M. d'Astorg.
Ce qui surtout m'éclaira d'un jour funesie, c'est ce mépris qu'elle avait pour son séducteur et cet esclave qui l'eût encore soumise à son moindre désir, s'il eût daigné l'exprimer. C'était bien ainsi que j aimais 3111e de Chevalaine : elle n'était pas pour moi un être parfait idéal, à qui je prêtais en aveugle toules les belles qualités qui lui manquaient ; non, madame, non, je la jugeais sévèrement, cruellement même; elle ne faisait rien de mal que j'étais prêt à l'eu accuser , et cependant je ne comprenais pas que je pusse résister à son regard.
Je trouvais M. d'Astorg un niais d'aimer une pareille femme ; et moi, je l'afmais avec la fureur d'un insensé.
Cet amour me fit peur quand je le compris ; mais cette terreur devint encore plus grande quand je vis que ma mère l'avait deviné.
— Il y a longtemps, me dit-elle, que je sais ce que tu souffres, et c'est parce que j'ai vu où tuprétendais , que j'ai tant reculé l'heure de ma confidence. J'ai voulu que tu eusses éprouvé le désespoir qu'il y a dans un cœur qui aime plus haut que soi; j'ai voulu que l'on t'eût repoussé et méprisé comme je l'ai été; et cependant , on n est pas venu te chercher dans ta retraite, on ne fa rien otVert , rien promis, rien juré ; c'est loi qui as été cherché Ion malheur. Et dis-moi : n'as-tu pas déjà rêvé la vengeance?...
— Une vengeance noble , ma mère ! m'écriai- je , une vengeance
comme on l'obtient entre hommes. Ces mois firent nftlir ma mère.
— Entre hommes!... murmura-l-elle sourdement. Ainsi tu peux ou tu crois pouvoir obtenir une vengeance noble parce que tu es un homme; qu'entends lu par là? en duel? Mais moi qui ne suis qu'une femme, je ne pouvais pas aller insulter celle qui me vidait ma place, et je ne pouvais pas la tuer loyalement. Malheureux qui me parles d'une vengeance noble comme pour flétrir la mienne! Mais que fat-on fait? Quels droits as tu? .Mademoiselle Lucie est-elle à toi? Lucie fa-l-elle juré que lu étais son seul bien? f es-tu perdu de réputation pour l'avoir aimée... et fabandonne-t-elle, toi, homme sans ressource, sans fortune, déshonoré, et avec un enfant qui crie et demande du pain ? Homme qui veux une vengeance noble , tu auras ce que mérile ton lâche orgueil ; on t'insultera, on te soufflettera devant celle que tu aimes, et quand tu parleras d'une vengeance noble , on chargera un valet de le corriger... et alors, ou tu seras le dernier des lâches... ou , si tu es un homme, lu tueras celui qui qui t'aura insulté... Tu le tueras, et, plus criminel que moi, lu n'auras pas pour excuse de favoir tué pour ton enfant; et plus heureux que moi, tu ne verras pas un jour cet enfant le reprocher avec horreur le crime que tu auras commis pour lui.
Je dois vous l'avouer, madame, à ce moment, ma mère me fit peur et honte de moi même. C'est un si noble parti que celui du pauvre contre le riche, du proscrit conire le prescripteur, que je me irouvais un lâche d'avoir pris pitié de M. de Chevalaine et d'avoir accusé ma mère.
Je comparai mon désespoir, ma faiblesse, avec cette fière énergie qui n'avait pas reculé devant l'horreur d'une lutte si cruelle; jq me trouvais petit en comparaison de celle grandeur. Je me méprisai d'être si soumis, en voyant cet orgueil qui égalait ses droits à ceux des plus puissants, et je voulus demander pardon à ma mère, lui offrir le dévouement, l'appui que j'aurais dû lui donner depuis longtemps : mais je ne pus vaincre cette froideur glaciale qui existait entre elle et moi.
Ses sentiments m'étonnaient, m'exaltaient: je les enviais, mais à l'instant où ils agissaient le plus sur moi, quelque chose d'invincible me'retenait, me serrait le cœur^ séchait mes larmes. Que vous dirai-je enfin? je n'aimais pas ma mère, et la force de ce caractère qui l'avait soutenue toute la vie m'empêchait de la plaindre.
Elle me comprit mieux que moi-même ; elle devina mes efforts impuissants. pour me rapprocher d'elle, et me dit avec un sourire de mépris :
— Tu as vu Marie, u'est ce pas?
— Oui, ma mère.
— Elle aime son père, n'esl-il pas vrai?
— Je le crois.
— Et toi, tu es tout prêt à aimer cette belle jeune fille, cet ange de douceur?
— Je ne la connais pas et je ne la connaîtrai jamais. Il m'importe peu qu'elle soit bonne cl douce.
— Allons. ..allons, me dit manière, tu l'aimes déjà... lu es pour ces gens-là, tu ne connais plus la main qui t'a nourri; lu es bien le digne fils du comte de Chevalaine, tout entier à ce qui. est rien.' et puissant. Retourne avec eux, vis avec eux, je ne fen eiii|rêclieiai pas Tu peux me laisser ici toute seule, je t'y attendrai jus|uau jour où on t'aura chassé et insulté. Va Pierre... \a... ceux que tu me préfères se chargeront du soin de me venger.
Elle me quitta sans que je pusse trouver une parole pimr la consoler et la plaindre.
C'est mal, n'est-ce pas, madame? c'est bien mal, et([uelque excuse que j'aie cherchée et trouvée en moi, elle ne peut elïacer l'horrible ingratitude que je montrais. Mai=;, malgré moi, il me Semblait que j'avaisélé plutôt le prétexte que le motif du crime de ma mère.
Jamais je n'avais senti près de moi quelque chose qui eût lair de me plaindre, sans me sentir attiré vers lui. D'où venait donc cette antipathie élrange? C'est que ma mère ne maimait pas pour moi... elle m'avaitaimépourelle, et je ne pouvais dominer cette pensée.
Je cherchais aussi une excuse dans son insensibilité envers moi. Ce que j'éprouvais do douleur, elle ne le plaignail pas, elle l'aiguillonnait au contraire, pour me pousser à la vengeance. Elle ne me voulait pas heureux, elle me voulait misérable pour que je devinsse haineux; elle me prédisait l'outrage pour m'inspirer la vengeance.
Mme Cros écoutait Maricou sans se rendre un compte e.xact de ce qu'il lui disait éprouver.
Quelque horreur qu'elle pût avoir pour le crime de Marianne, elle était trop de son sexe, elle avait trop éprouvé celte colère qui prend lecœur d'une femme lorsqu'elle est associée à un homme dont elle trouvele cœur et .les idées au-dessous d'elle, et cependant auquel il faut obéir parce qu'il est homme, pour ne pas avoir une part d'indulgence pour la mère de .^îaricou.
Celui-ci devina, à la façon dont Mme Cros l'écouiait, qu'elle Irou^
HUIT JOURS AU CHATEAU
vait reile aniipalhie coupable, ranlgn; loîiics les excuses dont il s'entourait, atis-s: repiilil avec un senlimenl. trainertûme.
— Vous aussi, maJaine, \ous in'arcuscz. voiisme condamnez. Eh bien, soit, j'ai Uirl,inais je ne suis coupable que dans mon cœur.
Plus j'ai senti ([ue mes seiUimenls étaient en opposition avec mes devoirs. )ilus j'ai rendu ces devoirs rigoureux.
J'enviais le sort, madame, de ces lils qui aiment, et qui avec ce raol se croient autorisés à donner à leurs jiarents tous les chagrins possililos ; ([ui, sous prétexte qu'ils doivent être sûrs de leur cœur, s'atl'iaiirhisseut de toutes les obligations. Ceux-là sont heureux, madame, et ou leur pardonne tout.
C est que 1 amour d'un fils pour sa mère est le premier bien de
celle-ci, monsieur; c'est qu'avant de le vouloir respectueux et soumis, elle le veut aimant.
— .(e le sais, reprit Maricoud'un air sombre. Mais je pourrais vous répondre ([ue le premier besoin d'un lils est aussi d'être aimé. Mais lais.sous cela, madame, et si votre patience n'est pas lassée de ra'entendre, je continuerai ce récit. Je le continuerai avec d'autant plus de confiance, que je n'aurai pas h craindre que le conseil que vous me donnerez parte d'un esprit prévenu en ma faveur par la bizarrerie de mon existence et de l'abandon de ma vie.
— Je vous ai promis de vous entendre, monsieur, dit Mme Gros, et je tiendrai ma parole. j£ vous l'avais promis avant d'être témoin de votre conduite pour sauver M. P'errin ; c'est uueraison de plus pour que je vous écoute.
— Ah! si vous saviez ce que le salut de M. Perrin me coûte, madame , peut - être vous trouveriez qu'il y a quelque raison dans ce que vous appelez en vous-même une coupable indilTérence.
.Mais vous le saurez tnt ou tard sans que je vous le dise ; vous sauiez...
Il s'arrêta et reprit tout à coup avec vivacité :
— Vous vous croyez bien étrangère sans doute à tout ce qui se passe. Vous ne comprenez pas comment
vous, dont les relations avec votre famille n'existaient plus, vous êtes liée à cette épouvantable' histoire, lih bien! madame, je vous dirai tout, car, enfin, j'ai assez du mépris du monde entier depuis que le seul cœur qui m'ait aimé et compris n'est plus là pour me soutenir et me consoler...
— Parlez, parlez, dit Mme Cros, à qui l'accent de Maricou inspira un mouvement de pitié et d'intérêt.
— A partir du jour où il n'y eut plus de secret entre ma mère et moi, ma vie changea complètement.
'l'ouïes les choses prirent un sens nouveau à mes yeux. La curiosité des jeunes gens qui m'avaient invité à leurs chasses ne fut plus pour moi qu'une espèce d'homina^'e rendu à la supériorité de mon adicsse; car ils n'avaient pas un eliieu rebelle que je n'eusse dressé eu quelques semaines, pas un cheval indomptable que je n'eusse soumis après quelipies épreuves.
Souvent, tandis qu'ils organisaient des battues pour détruire les
Dn chien de haute taille se posa en arrêt devant moi.
bêtes féroces qui épouvantaient le pays, je partais seul la nuit, je les poursuivais, je les attaquais, et je les attachais à un arbre de leur route, pour leur montrer qu'un homme avait fait seul ce qu'ils voulaient tenter à dix.
Ces triomphes avaient été jusque-là ma vie , mon bonheur , ma gloire.
Le lendemain du jour fatal, il me sembla qu'on ne m'appelait que parce qu'on voulait regarder curieusement en moi le fils de l'empoisonneuse. Je me rappelai que nul homme ne s'était jamais risqué seul avec moi dans mes aventures , et qu'on avait joué avec moi comme avec un tigre muselé; car deux ou trois piqueurs armés marchaient toujours à mes côtés.
Cette horreur que j'avais inspirée à Marie n'était que le reflet de
l'efi'roi que j'inspirais à tout le monde. Je le désirai , madame , je m'en assurai et je me résignai.
Oh' certes, j'ai assez vu les hommes et les femmes pour être sûr que ce n'est pas ainsi qu'on gagne leur estime et leur admiration :
une révolte ouverte , une lutte désespérée, eussent fait de moi un héros , ils m'eussent d'autant plus estimé que je les eusse bravés davantage. Je ne le voulus pas, madame. A l'instant même où j'appris qu'ily avait un crime entre le monde et moi, je me relirai. Ce ne fut pas sans combats, sans elTorls, sans colère; mais je ne voulus pas accroître l'héritage de mal qui m'avait été légué.
Et cependant, madame, ne vous étonnez pas si alors je laissai grandir dans mon cœur un amour que j'aurais dû en chasser.
C'est que Lucie fut la seule qui ne tourna pas en mépris la curiosité qu'elle avait eue de me connaître. C'est que seule, confiante en elle et en moi, elle ne trembla pas de me prendre pour guide dans ce désert dont je connais seul les détours.
D'ailleurs, madame, je voyais bien qu'elle savait que je l'aimais, et moi je lui étais reconnaissant de ne pas insulter à cet amour.
Elle s'en parait même avec une sorte d'orgueil; elle était fière d'avoir soumis le lion indompté. Cet amour n'était donc pas si méprisable.
Elle seule me resta, madame, car je ne compte pas son frère qui. aux yeux de tous, était celui qui m'appelait, mais qui. comme vous l'avez pu voir, n'est qu'un pauvre enclave idiot qu'elle fait marcher à sa guise, comme elle fait de moi.
Mais, madame, j'aurais beau vous expliquer mes sentiments, que vous ne les comprendriez pas assez bien, si je ne vous disais ce qui établit entre Lucie de Cbevalaine et moi une intimité qui devait devenir plus tard une complicité.
Parmi les jeunes gens qui demeuraient dans ce pays, je vous en ai nommé un, c'est M. d'Asiorg.
La manière dont ma mère m'en avait parlé, et que je vous ai racontée, a dû suffisamment vous ai-prendre que M. d'.\slorg était aimé de Lucie, et que je le baissais avec tout ce que la jalousie et le mépris peuvent inspirer de haine.
HUIT JOURS AU CHM'KAU
M. il'AsIorgolait iiarfaitemenl lieau; il arrivait de Paris, et grâce à une suKisaiice iiiimeiise, il était parvenu à ériger en qualités tous les riiiioiilos et les défauts de sa personne.
A voir quel empressement tous les hommes meltaietità l'imiter dans sa teriue, dans son langage, on pouvait pardonner à une femme de préférer cet homme à tous i-eux qui la recherchaient; car il était le maître d'une douzaine de mauvais élèves, le soleil d'une suite de satellites fort vulgaires et fort maladroits.
C'est une chose qui est vraie, madame, c'est que l'humanilé méprise en action h s vertus qu'elle recommande en théorie.
L'homme qui s'estime peu par modestie, ne trouvera jamais personne empressé de rehausser sa valeur; celui (|ui se [lose comme un homme supérieur peut rencontrer des gens qui conlestent le prix auquel il se met, et
qui tentent de le réduire à sa juste mesure; mais jamais aucun ii'osealler jusqu à la vérité. L'admiration de cet homme pour lui-même, l'admiration des sots pour lui, arrêteront en chenim le plus intrépide, et il accordera à celte vanité nulle et vantarde plus de droits qu'elle n'en donnerait au mérite le plus éminent s'il garde le silence.
C'était mon histoire, madame. Avec le plus profond mépris pour M. d'Astorg, j'aurais cramt de l'exprimer, en voyant à sa, suite tant de gens à qui je reconnaissais des qualités.
Je préféraisatlrihuer à ma jalousie les sentiments malveillants que j'éprouvais pour lui ; j'aimais mieux croire à l'aveuglement de ma haine qu'à la prévention générale.
Je consentis à accepter tacitement la supériorité de cet homme.
Ce n'estpasquej'aie eu à m'en repentir, madame; cet liomme a pris un tel soin de se dévoiler, que jamais je n'eusse pu le montrer aussi hideux qu'il l'était.
M. d'Astorg était, disait-il, genlilhomme, et l'immense fortune de sa famille avait péri dans la révolution. Ce conte, qui a servi tant d'intrigants, eût dû paraître impossible à falrecroire,depuisqu'une loi avait indemnisé
ceux qui avaient pu prouver qu'ils avaient été véritablement dépouilles.
11 n'en fut pourtant pas ainsi, et il s'est trouvé des hommes assez habiles pour se faire victimes delà restauration, après s'être faits victimes de la révolution.
C'est surtout dans nos provinces que de pareilles histoires pouvaient et devaient rencontrer des hommes crédules.
M. de Chevalaine, à qui la révolution n'avait enlevé, à vrai dire que quelques droits féodaux, était de bonne foi lorsqu'il accusait Louis XVlIId'ingratitude pour ne pas l'avoir dédommagé du silence prudent qu il avait gardé sous la république et sous l'empire; et lorsque, dans une visite qu'il fit à son neveu et à sa nièce, il trouva un homme qui avait les mêmes griefs que lui, il ne fut pas des moinsardents à croire aux mensonges de M. d'Aslor?, à leur donner crédit, à les appuyer de son propre exemple.
Celte première rencontre avait eu lie-u précisément le joui où j'a-
J'ai voulu savoir ce qu'elle disait.
vais rcncoiiire M. lie Chevalaine. A partir de ce jour, M. d'Aslor" devint un eommeiisal assidu du château. Il avait oll'crtscs hommages a Lucie, qui poi^édait une fortune fort peu en rapport avec les trésors précieux dont M. d'Astorg avait été dépouillé , mais dont son indigence actuelle s'accommodait très-raisonnablement.
La facilité avec laquelle ce monsieur avait vu se promettre à lui la beauté, la jeunesse de Lucie cl ses huit ou dix mille livres de rente, lui pei'suadaaij^ément qu'il obtiendrait mieux ; et, dès qinl eut vu Marie, qu'il oui appris qu'elle étaitrunique héritière des millions du comte, tous ses efforts se lournèrent de ce côté.
Ce fut au dépit que Lucie en éprouva que je dus de la voir rester pour moi ce qu'elle avait toujours été. Je le crois main enanl: mais alors je ne me doutais pas que les
démarcliesdeM.d'As torg fussent si habile ■ ment el si secrètement conduites que je ne les soupçonnai qu'au moment où elles allaient être couronnées de succès. Cependant j'avais rencontré plusieurs lois M. de Chevalaine, qui venait plus souvent dans la lande, comme pour m'y eiiereher.
Par un accord tacite, il n'avait jamais été question entre nous de ce qui s'était pass'é lors de noire première entrevue, mais nous nous comprenions cependant. Quand il m'abordait, son visage était à la fois si triste el si heureux, que je voyais bien qu'il m'aimait el qu'il n'osaii me le dire.
Nous causions ensemble bienlongtemps.
De quoicausions-nou.s?
De tout et de rie'.. De tout, en ce .sens ijue nous aece|itioiis le pie mier sujet de convn- ■'alion que le ha anl nous donnait: de rien car notre cœur n'éla pour rien dans nos pu- ' rôles.
Il y avait entre nm un entretien muet n'avait duutre expiesion (|u'un regard u; soupir, jeté au nnlie de la phrase la plu insigniliaiile
Lorsqu'il me ijuii lait, jamais il ne i-a quand il revieiiil mais il avait troi. i moyen de in'avertir à quel jour et à quelliheure il passerait dans les environs : et il me remerciait si doucement d'un coup d'œil, quand il ne pouvait s'arrêter, que j'eusse l'ait vingt lieues pour ni'trouver sur son passage; car lorsqu'il n'était pas seul, il n'eùi p voulu me parler.
Lorsqu'il était avec Marie surtout, c'est à peine s'il osait nie le garder;et, si quelqu'un avait su nos entretiens secrets, nos mysi.' rieuses intelligences, que n'aurait-on pas reproché à ce père 'iu, parlait au fils de l'empoisonneuse de sa femme et de la meurtrière de son enfant!...
Sans qu'il me l'eût dit, j'avais compris les efforts qu'il avait faits pour me rendre Marie plus favorable, mais rien n'avait pu vaincncette horreur dans laquelle elle avait élé élevée. Marie avait peurde moi, comme les enfants, qu'on tourmente de craintes ridicules on peur des revenants, La raison a beau, plus tard, ieui' démontrer la folie de ces craintes, ils les désavouent, mais ilsles gart ent sans cesse. Ainsi, Marie, qui ne m'avait connu que pour lui avoir rendu service, que pour avoir souffert ses injures sans me plaindre, ne
pouvait m'apcrcevoir sans Iressaillir de tout son corps. Ce mouvement (le pitié qu'elle avait éprouvé, le jour oiï elle m'avait trouve sanglant sur la terre , n'avait é!é qu'une de ces émotions physiques qu'on éprouve ù la vue des blessures d'une liôte fauve, lorsque, prise dans un piège, elle est incapable de mordre.
Eh bien, madame, malgré tout cela, je l'aimais cette .Marie ; j aurais paye de je ne sais quoi un mot de pilié fraternelle de sa bouche. lille était si innocente, si pure, qu'il me semblait que son amitié devait porter avec elle l'absolulion de toutes les fautes et de tous les malheurs. „ . ,
Oui, madame, je l'aimais et d'une si sainte affection que, lorsque j'apprîs que M. d'Aslorg l'aimait et recherchait sa main, je fussaisi de plus de colère et d'indignation que lorsque je l'avais vu attacher sur lui les regards de l'amoureuse Lucie.
J'éiais jaloux cependant, mais si grand que fût mon amour, il n'éîail pas complètement aveugle. Que Lucie, séduite par la suffisance de M. d'Astorg, se donnât ii lui, celait un danger sans doute, mais un danger où elle se jetait bien volontairement, un danger d'ailleurs avec lequel elle était capable de lutter. J'aurais é'é seul à soull'rir de ce choix. , , ,.,....».
Mais Marie , Marie , cette frôle créature , dont la vie était agitée par la moindre émotion, au point d'alarmer son père, Marie, devenir lafemme, la proie de cet homme!... A ce cœur (|ii'il ne fallait aborder qu'avec la plus tendre délicatesse, attacher pour toujours celte * furieuse vanité qui maîtrisait impitoyablement tout ce qui l'entourait.... C'était un meurtre, un crime que je ne pouvais pas permettre.
Qu'il m'eût pris Lucie que j'aimais et qui était le seul être qui daignât m'ccoutcr, et qu'il ne m'enlevât pas Marie qui me baissait et me. méprisait, voilà ce que je demandais à Dieu. Yoilù ce que j'aurais voulu pouvoir faire.
Comme vous devez le croire, d'après ce que je vous ai dit de mes entretiens avec M. de Chevalaine, jamais il n'avait jiu être question entre nous ni de ses alVaires ni de Marie. Ce l'ut à l'occasion de la demande de M. d'Astorg que nous franchîmes cette barrière demeurée entre nous. ,•,,,•
Un matin, je reçus de M. Laurent deChevalame un billet qui me demandait inslam'ment de venir au château.
Au mot qui terminait ce billet, je reconnus que Lucie l'avait dicte.
«Venez, Pi'erre, on vous attend. » Cela voulait dire : Lucie a un service à vous demander.
J'avais été absent de chez ma mère plusieurs jours , et je crus devoir m'excuser de la quitter presque aussitôt après mon arrivée.
—Va, me dit-elle, va... jusqu'au jour où tu reviendras ici assez malheureux ou assez coupable pour ne plus en sortir. . Je ne fis pas attention à ce mot, qui n'était que 1 expression des menaces et des souhaits habituels de ma mère. A quelque dislance de la maison, et comme je commençais a traverser les genêts , une voix m'appela et je reconnus Albine.
— Pierre, me dit-elle, je laltcmlais ici.
— Pourquoi? , ,. , . , ^,
— Ne va pas, me dit-elle, ne va pas chez M. Laurent de Chevalaine : il ) aura un malheur , et Dieu sait si l'on ne t'accusera pas d'v avoir pris part.
' Qui le fait penser cela?
— Kcoule, Pierre; hier j'étais près de la maison de ta mère, ou j'espérais le voir. ,. .„ .
Depuis que j'aimais, madame, j'avais compris 1 amour d Albiiie, et à l'émotion, h la rougeur de celle pauvre fille, quand elle laissa échapper cet aveu, je me sentis pris de |iitié ; et puis, madame, rien ne peut vous donner une idée d'un malheur pareil au sien..
Klle savait que j'en aimais une autre, qui était belle, qui était riche et dont, pour la misère d'Albine, la parure était ifne chose ma''n'iluiue. La pauvre enl'ant s'imaginait, elle qui était belle aussi, elle" qui m'aimait, que tout l'avantage de sa rivale était dans l'élégance de sa toilotle, et, pour combattre cet avantage, si vous saviez (luel soin elle se donnait... , . , ,
C'était douloureux à voir quel art elle employait à se parer de ses haillons, à se couronner des tristes fleurs de bruyère, à se
Je fis comme j'avais fait jusqu'à ce jour, je ne remarquai pas sa parure, je ne voulus pas comprendre ses paroles, et je repondis ;
— Qu'avais-tu donc à me dire? . ..^
— Hier... fit-elle avec un soupir... rien... mais aujourd hui, j ai a parler pour toi , et aujourd'hui j'oserai te parler.
J'étais donc près de la maison, et la nuit venait déjà, lorsque je vis la mère sortir et se diriger furtivement du côté du Saut-du-Cerf. Je suis désespérée, Pierre, car je me sens mourir , el j'ai peur...
e pris tout mon courage, et je me résolus à parlera la mère... Pour cela... je la suivis., mais au moment oij étais près de 1 atteindre, au moment où j'aurais pu l'appeler pour lui dire d- ■"'''•-
HUIT JOUHS AU CHATEAU
tendre, je sentais la force me manquer, et dès qu'elle faisait un mouvement pour se retourner, je me cachais aiissilùt sous les genêts pour échapper à ses regards ; car ta mère est cruelle . el je me disais que si ma folie faisait obstacle à ses projets sur toi, elle ne m'épargnerait pas plus qu'une autre.
— .Ma mère n'a fait de mal à personne dis-jc sévèrement h Albine.
Elle sourit Irislemenl sans me répondre sur ce sujet ; elle ne voulait pas combattre un sentiment de respect qu'elle savait bien n'être qu'apparent, puis elle reprit :
— Je la suivis ainsi longtemps; car à peine la frayeur qu'elle m'inspirait était passée, que je retrou^•ais dans mon cœur un tel désespoir que je me croyais la force de tout braver.
Une dernière fois je me suis dit : Mourir ainsi ou mourir de chagrin, qu'importe! Et je cherchais à la retrouver, car elle avait disparu à mes veux. Je me croyais encore bien loin d'elle, lorsque tout à coup j'en'.ëndis sa voix à quelques pas de moi, et bientôt une aulre voix lui répondit...
— Je me serais retirée , si celte voix je ne l'avais pas reconnue : c'était celle de Mlle Lucie de Chevalaine , de celle que lu aimes, de celle pour qui lu oublies tout le reste.
Tu comprends que j'ai voulu savoir ce qu'elle disait, car lou nom avait été prononcé.
— Je vous le jure, Marianne, disait Mlle de Chevalaine; faites ce que vous me promellez, el moi je forcerai M. de Chevalaine à cet acte de justice envers Pierre.
— Oui, oui, dit ta mère, il faut que cet obstacle disparaisse entre lui el vous, car alors vous l'épouserez.
— Je te l'ai promis, Marianne, le comte de Chevalaine sera mon mari.
— Le comle de Chevalaine? m'écriai-jc.
— C'est loi que Lucie nommait ainsi.
— Et c'est moi qu'elle veut épou.ser?
— Oui, me répondit Albine ; mais celle union le coûtera du sang.
— Quel sang? dis-je avec épouvante.
— Bien des choses avaient élé dites avant mon arrivée, de (ac-,n que je ne puis te dire précisément tout ce qui a été convenu , mais Lucie a ajouté :
— Je n'aurais qu'un signe à lui faire pour qu'il réponde à limperlinence de M. d'Astorg, et si celui ci allait refuser une réparation à Pierre, je lui dirais tout haut quel est le droit de Maricou à se croire digne de se mesurer avec lui. Je l'avouerai pour mon cousin. pour le lils de M. de Chevalaine ; je le proclamerai devant mille personnes si elles étaient Vu... Mais toi, Marianne, tu n'oublieras pas... • '
— Farrenc n'allend que mon ordre, a repris ta mère, faites seulement ce qui est convenu.
• — Je n'y manquerai pas, a répondu Mlle Lucie.
Je n'écoulais déjà plus Albine. l'idée de me mesurer avec M. d'Aslorg el de le faire, pour ainsi dire, par l'ordre et sous la proleclion de Lucie, m'avait mis hors de moi.
Cet homme, que je détestais, à qui celle (pii laimail et que j'aimais me livrait , élail devant mes yeux comme une proie qui m'appartenait désormais. Cet espoir me fascinait.
— Pierre, reprit Albine, iras-tu chez Mlle Lucie, pour être l'instrumcHl de sa vengeance?
— Oui , répondis-je , j'irai, et malheur à cet homme s'il ose encore jeter sur moi ce regard insultant dont il m'accablait autrefois!
— Mais sais-tu pourquoi on veut le le faire tuer? reprit Albine avec un léger mouvement de colèie; tu crois [leut-ètre qut c'est parce qu'elle l'aime?
Je ne répondis pas, par pitié pour Albine ; car, dans ce moment de délire, je crus (que voulez-vous? si le malheur n'avait pas ses heures de follesespéranees, il briserait trop vile le cœur de l'homme;; oui. je crus que, touchée de mon amour, Lucie voulait me créer un droit à m'avouer le sien.
Albine me regarda longtemps sans parler , celle lueur de colère s'éteignit ; à son tour elle eut pitié de moi, trop de pitié sans doûie. car pèulètre si elle m'eût averli dans ce moment, je n'eusse pas élé à ce rendez vous. Mais elle craignit de me blesser ; elle craignli qu'en retour d'un salulairc averlisseinenl je ne la maudisse ; et elle se contenta d'ajouter :
— Avant d'obéir à celle ([ui est tout pour loi , sache au moins ce qui la pousse à se venger.
— C'est ma vengeance et non la sienne queje vais chercher, dis-jo à Albine en m'éloignanl.
— Pierre! Pierre! me cria telle, tu vas à un malheur, prends garde!
Je ne lentendais plus, ou même je ne l'écoulais [ilus.
Je m'éloignai et j'arrivai au château ùe Lucie.
Elle m'attendait , car je l'avais vue de loin dans une chambre haute, d'où l'on découvrait au loin la roule par où je devais venir.
Son frère était absent, et pour la première fois de ma vie je fus introduit dans son apparlement.
Jamais, madame, je n'avais franchi le seuil de la chambre .l'une l'eiume , jamais celle élégance qui pare le réduit d'une jeuiif (ille
m at-
HUIT JOURS AU CHATEAU
n'arait frappé mes regards; et bien que l'appartement de LiK-ie n'eût pa< sansdoulc celte grâce chasie dont j'avais lu des descriplions si 6éduisanles , je me sentis fier et embarrassé d'avoir pénétré dans ce sanctuaire.
— Que me vonlez-vous? lui dis je.
— Pierre, me répondit-elle en altacliantsur moi des regards où je crus voir de l'amour, Pierre , j'ai un grand et terrible secret ît vous apprendre.
Je me souvenais de ce que m'avait dit Albine et je lui répondis , croyant qu'il s'agissait de moi :
— Ce secret, je le sais, et je sais aussi que vous voulez le proclamer tout haut.
Lucie resta stupéfaite et me dit :
— le proclamer tout haul!... Proclamer tout haut ce qui doit rester éternellement caché!... Tu ne me comprends pas, Pierre.
— Je croyais vous avoir devinée , dis-je en rougissant , et je n'aurais soîdiailé voir mon sort changer que pour pouvoir vous montrer davantage tout ce que vous pouvez obtenir de moi ; mais je resterai le misérable Maricou , si vous le voulez , et je vous obéirai comme si vous m'aviez reconnu pour le fds de M, de Chevalaine.
— Oh! pour cela, Pierre, s'écria Lucie, je le ferai ; la mère te l'a dit sans doute, car je le lui ai promis, et je tiendrai ma parole; uiais si je le fais, c'est pour que tu puisses me venger.
— De M. d'Astorg... lui dis-je.
— De lui, me répondit-elle.
— De lui, répétai-je ; de lui que vous aimiez?
— Et qui me trahit, enlends-lu?
Je laissai échapper un ci'i de joie à cette nouvelle. Lucie pfllil, mais elle se reprit aussitôt à souriie.
— Allons, me dit-elle, lu m'aimes bien...
— Lucie, m'écriai-je, oui je vous aime!
— Comme je veux être aimée; je le sais ; comme il faut aimer une femme quand on veut la venger. Aujourd'hui, Maricou, tu viendras à la chasse à laquelle tous nos voisins, et parmi eux ton père et ta sœur, doivent prendre part. Mêle-loi à nos chasseurs, agis, parle en maître , et lais si bien que M. d'Astorg te dise quelque mot dont lu puisses lui demander compte.
— Oui, lui dis-je, et s'il me refuse?...
— Alors...
— Je sais ce que vous ferez; et s'il refuse encore ?...
— Tu seras mon parent, mon ami, tu pourras souffleter le lâche qui m'outrage.
— Réussirai-je ainsi h pouvoir prendre votre cause en main?
— Si tu ne réussis pas ainsi, lu me vengeras autrement; car il ne peut pas épouser Marie.
Ce nom me fit reculer.
— Lui! m'écriai-je, épouser Marie?
Le sentiment qui me dicta ces paroles venait surtout de l'indignité d'un pareil époux, deslinéh un ang'e comme Jlarie.
Lucie, qui ne savait pas de quelle chaste aOécI ion je pouvais aimer une femme qui se montrait en tout mon ennemie, se trompa sur le sens de mon exclamation, et reprit dune voix sombre :
— N'est-ce pas que c'est une lâcheté?
C'était une singulière position que la mienne, madame, mais elle n'est pas neuve, et peut-être, placé comme Oreste en présence d'une femme qu'il aime et d'un rival qui est aimé, ai je subi, comme lui. cette fatiditc qui n'est autre chose que lascif dé plaire à celle qui nous dédaigne.
— Oui, m'écriai-je, c'est indigne et infâmel et je vous vengerai, Lucie. Mais alors, quand j'aurai fait tout ce que^ous aurez voulu?
— Alors je t'aimerai, Pierre, me dit-elle.
— Vous me le jurez?,., lui dis-je.
InseuH', qui demandait à une fem'me d'éprouver de l'amour!
— Oui, je telejure, et ce que tu me demanderas, je te l'accorderai.
— Qu'il vienne donc, et vous serez à moi.
Lucie nie regarda comme étonnée de mon audace.
— Tout ce que tu voudras, quand je serai vengée, car il m'a trahie, plus trahie que tu ne crois.
— Grand Dieu!
— Ah ! ne comprends-tu pas que si je n'étais pas trahie, ce n'est pas à toi, mais à mon frère que j'eusse demandé vengeance?
— Ainsi?... lui dis-je.
— Je ne veux tromper personne, me dit-elle ; tu peux m'abandonner, maintenant que tu sais mon secret,
— Oh! lui dis-je, je tuerai cet homme. ..je le tuerai. Le reste est inutile à vous dire ; elle m'avoua tout.
L*heiire fixée pour le rendez-vous de chasse arriva, et chacun fut surpris de me revoir à l'une de ces fêles où je ne paraissais plus de puis longtemps. Quant à M. d'Astorg, il ne se rendit pas chez Ml'e de Chevalaine; il devait se trouver dans la forêt qui borde la lande, avec le comte et Marie. Nous partîmes, mais nous manquâmes le rendez vous, et la chasse commença. Tout cela avait-il élé comliiné d'avance' je ne le sais pas encore, mais voilà ce qui arri\a.
Après une heure de chasse, et comme je débusquais par le fourré,
sur une route où passait Lucie h cheval et seule, nous nous trouvâmes face à face avec M. d'Astorg, îlarie et son père, qui cheminaient Iranquillement îi cheval. On s'arrêta pour se parler, et je me mis à regarder M d'Astorg avec une fixité qui devait finir par lui déplaire. Lucie s'approcha de Marie, et lui dit avec une rage concenliée :
— Le bonheur vous rend paresseuse, chère cousine; vous n'êtes pas arrivée h. l'heure indiquée. Mais je conçois que lorsqu'on cause avec un fiancé si aimable que M. d'Astorg, on soit peu pressée d'arriver.
~ C'est peut-être vrai, ce que vous dites là, dit na'ivement Marie; mais c'est M. d'Astorg qui est le coupable, car nous étions arrivés au rendez-vous avant l'heure, et c'est lui qui nous l'a fait quiiler.
— Ça ne m'étonne pas, dis je aussitôt. Quand on craint de rencontrer certaines personnes, on retarde le plus possible le moment de les voir face à face.
M. d'Astorgmejela un regard de mépris du haut de son cheval, et dit d'une voix insultante.
— Qui a donc amené ce nïaraud ici?
Je \is mon père tressaillir de colère à cette insulte, et Marie pâlir.
La promesse que j'avais faite à Lucie, la haine que j'avais pour cet homme, le désir de montrer à M. de Chevalaine que son sang n'avait pas dégénéré en moi, furent sur le point de céder à la crainie que j'eus d'épouvanler Marie; mai;; la pensée qui me vint, que c'était elle que je sauvais aussi, me rendit ma colère,
— Voilà un mot qui veut une réparation, monsieur, dis-je à M. d'Astorg, • .
— Qu'est-ce que c'est que ça, fit-il en tournant son cheval vers moi et en s'avançant le fouet levé,
— Ne bougez pas, mécriai-je, ou je vous étends à mes pieds... Vous me rendrez raison du mot que vous m'avez dit, ou je vous déclare un lâche.
Lucie me regardait avec des yeux pleins d'une somijre joie. M. d'Astorg la regarda et la comprit.
— Ah! ce sont là les chevaliers errants des Dulcinées de cepavs.. dit-il en ricanant.
— Taisez-vous! Monsieur de Chevalaine, dit Lucie en s'adressant à moi, vous convient-il à vous, mon cousin, de me laisser InsuHei" en l'absence de mon frère?
— Votre cousin? dit M. d'Astorg.
— Sans doute, repi-it Lucie, et mon oncle peut vous l'attester mieux que personne.
— Quoi! dit xMarie... lui, le fils de Maranne...,il serait.,,
— Votre frère, ma chère Marie, dit Lucie, Marie regardait son père d'un air éjierdu.
M. de Chevalaine, anéanti parcelle scène si imprévue, s'écria ;
— Lucie, quel est votre projet? (lourquoi ces paroles imprudentes?
— Pierre vous les expliquera, répondit Lucie; mais il est des choses que Marie ne doit pas entendre... 'S'enez... venez, Marie
lui dit Lucie; il le faut. ' y
M. de Chevalaine me jeta un regard comme pour me consulter je lui fis signe qu'il devait faire éloigner Marie.
— Va, ma fille, va, lui dil-il, va et ne crains rien ; nous sommes deux.
Je remerciai mon père de ce mot qui m'associait à sa cause.
— .Maintenant, explique-toi, Pierre, me dit-il, explique-toi...
— Ce n'est pas difficile, et monsieur doit me comprendre. Il a promis à .Mlle Lucie son nom et sa main, et maintenant qu'il a rencontré Marie , sans laimer , car cet homme n'aime rien , il l'a recherchée parce (pielle est riche.
— Je n'appelle pas séduire une femme, reprit avec arrogance M. d'Aslorg , accepter les faveurs d'une femme qui vous les jette à la tête.
— Pierre vous a nommé de votre vrai nom, lui dit M. de Chevalaine, vous êtes un lâche?
— Monsieur, lui dit .M. d'Aslorg, ce mot veut du sang!
— Vous m'oubliez, lui dis-je.
— Je ne vous connais pas! s'écria-t-il.
— Monsieur d'Astorg, je vous traînerai devant vos amis et je vousouffletterai devant eux. .,
M. d'Astorg prit son fusil et m'ajustant:
— Voilà comme je me mesure avec les brigands , me répond-il ; et sur-le-champ il lira sur moi et me traversa le bras gauche d'iuiè balle.
A peine le coup était il parti, que je vis Marie ramener son chcviil de notre côté. Mais ce que je pus voir seul, c'est que Lucie la ga^na de vitesse en quelques secondes et, appuyant sur la bride du cheval, le fit tourner dans une allée latérale. Des cris se firent eniendre : M. d'.Vsiorg était resté devant moi et M, de Chevalaine semblait pièl à le punir lorsque je lui criai :
— Laissez cet homme ; à Marie, à Marie!
— A moi ! disait Marie, tandis que Lucie criait : — .Arrêtez! arrêtez! Nous les viines passer au bout d'une allée qui gagnait les genêts. Marie était empoitée par son cheval , et Lucie la suivait de près.
HUIT JOUUS AU CHATEAU
M. lie Chevalaine s'élanon ile ce cùlé , et M. d'Astorg le suivit. Je resliu seul, et Ils queliiufts pas pour gasuei' les genêts dans la dn'eclioii ; mais la douleur et la perte de sang m'ari-ôlèrenl ; déjà je n entendais plus le galop des chevaux , lorsiiu'un cri perçant se fil entendre.
Gelait la voix de Marie. Je m'évanouis.
Quand je revins à moi , j'étais dans le château de M. (le (..icvalaine. Un domestique, iilacé près de moi, me raconta que c était l.ucie qni m'avait fait transporter au château, ,1e demandai dcsnou\elles (le Marie, llélas ! madame, son cheval sélail abattu; elle avait ete lancée à terre et lorsque son père était arrivé, il l'avait trouvée inorle !
Une horrible idée me pril, je ne pus croire au hasard de cet accident et je demandai à voir le corps de Marie. On me considéra comme un fou, maismoi. je me rappelai ce qu Albineavait entendu: « Farrenc sera prêt; » j avais vu Lucie détourner la tôle du cheval de Marie... Enfin, madame, je croyais à un crime prémédité.
— Et vous avouerez que je puisse trouver surprenant que cest a moi que vous veniez le dire, fit Mme Cros.
— Oh' madame, vous verrez bientôt que cela ne vous est pas si inilitïérent que vous le croyez.
Je né pus voir le corps de Marie ; mais je sus qu il avait deux fraclures au crâne. Je ne dis rien, mais je demandai la permission de ilescendre aux écuries pour voir le cheval que montait Marie, on me le permit. La croupe était encore labourée de coups de cravache. Oui avaitexcilé la course de ce cheval, et qui avait pu le frapper, si ce n'était Lucie, qui courait à côté d'elle? Je voulais tout dire a M. deChevalaine, mais il était presque fou du douleur, et je ne pus le voir. Lui-même refusa de m'écouter en s'écriant : . Oh ! ma fille me le disait bien , qu'un jour il lui poi ferait malheur. . , , , • r •
Que faire? que devenir? Porter une accusation basée sur de si laibles indices, et contre qui? Contre Lucie.
Je quittai le château , mais je ne voulus pas laisser le crime impuni, car c'en élait un. Je me rendis chez Lucie, mais avant je passai h l'endroit où avait été commis le meurtre. ,,,,,.,
Je savais trop bien l'infernale adresse avec laquelle les habitants des huttes faisaient trébucher et tomber les voyageurs qui passaient dans la lande, quand ils voulaient les dépouiller, pour ne pas reconnaître quel moven avait été employé. Une corde double avait ete jetée d'un bord a l'autre de la route, et une main accoutumée à ce piege l'avait tendue au moment où le cheval , lancé dans toute sa vitesse , ne pourrait la voir assez tôt pour la franchir. A l'empreinte laissée sur lécorce d'un énorme pied de genêt, il n'y avait pas moyen d en douter, la chute avait pu être mortelle ; mais ces deux Iraclures à hi tète m'étonnaient encore.
Je passai le reste de la journée à quêter comme un chien chaque trou chaque toutVed'htrhe, et enfin , à plus de cent pas de l'endroit où avait eu lieu la ciiule, je trouvai une pierre anguleuse et sanglante qui avait été jetée là et qui avait servi à achever la victime' . Le crime était patent pour moi... la participation de Farrenc m'était expliquée; mais cette participation de Farrenc entraînait celte de ma mère. Toujours ma mère... toujours I... C'était à en devenir
Dans un premier mouvement de colère, je voulais aller à elle et la punir... mais j'entendais par avance ces mots horribles sortir de sa bouche : . , , ■ ■ i
— C'est pour toi que j'ai commis ce crime comme les autres. L obstacle qui existait entre'loi et ta fortune, je l'ai détruit.
Je reculai devanll'horreur d'une pareille explication, et cherchant alors quelqu'un à qui faire payer ce crime, j'allai chez Lucie...
Comme Maricou prononçait ces mots, un coup discret fut frappe à la porte de Mme Gros, qui fut très stupéfaite d'être ainsi surprise, au milieu de la nuit, seule avec Maricou.
Elle lui fit signe de se taire , et tout aussitôt la voix discrète de M. Camille se fit entendre :
Vous veillez, je le sais , et je sais avec qui vous êtes ; ouvrezmoi, il faut que je vous parle tout de suite , il y va de notre salut à tous. .
Après l'étrange récit ipie Mme Gros venait d entendre, une pareille éveniualiié ne lui parut pas impossible. Elle ouvrit, et M. Camille l'eirin entra. »
DEUXIÈME PAÎiliE.
Nos lecteurs auront l'obligeance de se rappeler que Maricou venait de raconter à Mme Gros l'histoire de sa naissance, celle de sa vie, et de lui expliquer par quel moyen Farrenc, qui n'était, en celte occasion, que l'instrument de Marianne et de Lucie de Chevalaine, avait consommé le meurtre de Marie.
11 lui avait dit que , n'osant aller demander compte à sa mère du crime qu'elle avait1;ommis, il s'était résolu à voir Mlle de Chevalaine, et il est nécessaire qu'on se souvienne qu'au moment où Maricou allait continuer sa narration, il fut tout à coup interrompu dans son récit par un léger coup frappé à la porte de .Mme Gros, et par ces mots de M. Camille Perrin :
— Ouvrez... ouvrez, ou nous sommes perdus.
11 faut que nous racontions d'abord à nos lecteurs quelle était la cause de celle interruption.
Lorsque ceux de nos personnages qui avaient été visiter la lande furent rentrés au château . il fut dit à Mme Gros que son mari était tellement fatigué, qu'il s'était immédiatement couché. Nous avons ajouté à cela que Mme Gros, fort curieuse d'écouler piistoire de Maricou, ne s'était pas informée de ce qui élait arrivé à son mari; ' mais que MM. Camille Perrin et .!e Fernic n'en avaient pas jugé ainsi, et qu'ils étaient demeurés dans le salon du château pour interroger Gros- René qui, revenu de la lande avec tous les autres visiteurs, avait vu M. Gros et appris de lui ce qui lui était arrivé.
— Voyons, cà, mon garçon, avait dit M. Camille Perrin à Gros- René, l'air gouailleur dont tu nous as parlé de la fatigue et de l'empressement de M. Gros à se retirer dans sa chambre semble annoncer quelque mystère, et il nous est arrivé aujourd'hui d'assez étranges, aventures pour que nous soyons bien aises de connaître la vérité.
— La vérité, reprit Gros-René, est une chose qui est difficile à dire, mais je puis vous apprendre ce que je sais.
— Point de mensonges surtout, dit M. Camille Perrin, c'est ce que je te demande.
— Eh! fit Gros-René en ricanant, si M. Gros m'en a fait des mensonges, il faut bien que je vous les répèle.
— Eh! pourquoi, puisqu'il le choisissait pour confident, t'aurait-il fait des mensonges ? car il était bien le maître de ne te rien dire.
— D'abord il m'a dit, repartit Gros-René, qu'il n'avait pas eu peur, et je suis assuré qu'il en a la colique, et la preuve c'est qu'il n'a pas soupe.
— Ah ! dit France de Fernic, on a sans doute cherche à l'épouvanter de son côté.
— 'Voyons, pas tant de préambules, reprit M. Perrin, que l'a-til dit? que s'est-il passé? il faut que nous prenions une résolution.
— Bienl fit Gros-René, vous avez peur aussi ; c'est drôle , des hommes de sens. Ca ne me regarde pas, mais si j'avais atïaire à tous ces gueusards de'paysans, et que je lusse un personnage comme vous autres, j'écrij-ais un mot au préfet de police de l'endroit, il enverrait une douzaine de sergentstde ville là-has, et je ferais empoigner tous ces fainéants, et nous verrions...
— Maître René, reprit M. Perriu , nous n'avons pas besoin de vos avis, mais de vos renseignements.
— C'est que je suis Parisien, moi, dit Gros-René, et quand j'ai affaire à des garnements, je ne tergiverse j'aïuais; je n'ai point de vos ménagements philanthropiques : en avant le commissaire de police, les sergents de ville et les municipaux, et \oilâ... Vous voule? faire des travailleurs de toutes ces canailles, c'est bon à faire des galériens, voilh tout.
— Mais, animal, lui dit M. Perrin, il n'y a ici ni préfet de poiia ni sergents de ville; et pour tous municipaiii . il y a ai Itihay une escouade de six gendarmes, à quatre lieues d'ici , et s il jiiais lil à ces misérables d'alta(|uer le château, de le prc-mli-e d'assaut et de nous égorger, ils le pourraient tout aussi aisément que lu coupes le cou à un poulet.
A ces paroles, que M. Perrin prononça d'un air fort sérieu>: pour en finir avec les observations de Gros-René, celui-ci dc\iut pâle comme un mort et s'écria : '
— Mais alors c'est fait, voilà leur plan; nous allons tous êlre massacrés, c'est sur... Ah! mon Dieu! mon Dieu i
— Mais "explique-toi donc, scélérat! dit M. l'en in avec rage ; ou plutôt allons voir .M. Gros, qui nous appreii^lra la vérité. .
— Non, non... lit Gros-René, il m'a nieuaie de me ciia-ser si je vous disais un mot de tout ca.
— Dis-le donc, fil M. deFernic, cur lu sais qu'il t'en arrivera on corc plus si lu ne le dis pas.
Gros-René regarda h la pendule en gaine qui élail à cùté de l'iuimense cheminée du salon , el dit :
— Il n'esl qu'onze heures et demie, el nous avons le temps de prendre nos précautions.
— Mais pourquoi? dit M. de Fernic avec impatience.
— Voici, voici, dit Gros-René... voici. Je vas vous dire les choses comme il me les a racontées. Je n'y ajouterai rien.
Gros-René poussa un énorme soupir; jela autour de lui un regard alarmé, tandis que M. Camille Pcrrin disait tout has à M. de Fernic ;
— Ne l'interrompez point; ne vous moquez pas de lui surtout. Je connais le drôle, et s'il était le moins du monde rassuré, nous n'en pourrions rien arraclier.
Alors Gros-René commença son récit de la façon suivante :
— Je suis arrivé au château un moment avant M. Gros. J'étais dans le grand vestibule lorsqu'il entra ; il était pftle et suait à grosses goulles. Il n'est jamai.s dans cet état que lorsqu'il se donne une indigestion, et je ie crus malade.
— Suis-moi, Gros-René , me dit-il brusquement el d'une voix altérée.
Je pris une houilloire, la théière et la boite à thé, et je montai au galop dans sa chambre. Je le trouvai qui se démenait k tort et à travers.
— Qu'est-ce que ça? me t'il-il, en me regardant avec des yeux furieux.
— C'est pour le trop plein, lui dis-je en riant.
C'est une plaisanterie que je lui avais dite vingt fois . par.'e qu'étant dans les secrets de l'estomac de monsieur, il me permettait quelquefois de plaisanter.
l'as du tout; voilà qu'il se fâche, el qu'il me dit :
— Va-t'en, drôle.
Je vas pour m'en aller.
— Reste.
Je reste; et il recommence ses arpentages en se disant ;i part soi:
— Enfin, enfin, je l'ai promis.
Puis il me regarda, et dit :
— Au fait tu as raison. Tu diras que je me suis trouvé malade, que je suis couché, que je dors. Si je voyais quelqu'un, j'en aurais h. entendre ou ta raconter jusqu'à deux heures du matin, el c'est à minuit qu'il faut que l'atl'aire se fasse.
— Quelle alTaire? lui dis-je en posant lout mon bataclan sur une table..
— Écoute, me dit-il; il y a, il doit y avoir dans le parc une petite porte qui ouvre sur la campagne.
— Il y a des petites portes h tous les parcs, que je lui dis.
— Tu te la feras enseigner, et lors [ue tu auras reconnu où elle se trouve, tu en demanderas la clef et tu me l'apporteras.
— Pourquoi faire?
— Cela ne le regarde pas.
— C'est que le concierge, qui est en même temps le gardien des scellés, n'esl pas homme à me donner commeça une clefdu dehors, si je ne lui dis pas pourquoi j'en ai besoin.
— C'est vrai, c'est vrai, fit M. Cros.
— Mais au fait, je lui dirai que c'est pour vous.
— Gardet'en- bien, me dit tout à coup monsieui'.
Puis il réfléchit, puis il se mit à réar[ienler, puis il me dit encore lout à coup, mais à voix basse :
— Voyons, arrange-loi, ingénie loi, attrape cette clef, et si l'affaire réussit, tu auras... tu auras mille écus.
Mille écusl vous comprenez que, quand on n'a que huit cents francs d'appointements (1). et qu'en cinq ans de temps on n'a pu mettre (lue six mille francs à la cuisse d'épargne, mille écus à gagner en un (luart d'heure, c'est bien tentant, et je répondis aussitôt :
— Comment, monsieur, j'aurai mille écus si je puis attraper la clef.
— Hein ! fit M. Cros ; je t'ai dit si l'affaire réussit.
— Eh bien! quelle affaire?
El pour la troisième fois, il se remit à aller et venir en réfléchis saut el en marmottant :■
— Je ferais mieux d'en parler h. Perrin (c'est comme ça qu'il a dit), puis il a ajouté : — Bah! il se moquerait de moi.
Comme si je ne m'en moquais pas aussi, moi.
— Plait-il? fit M. de Fernic, à qui la réilexion du valet de chambre parut de trop. Un signe de M. Perrin le fit taire, et Gros-René ajouta d'un ton presque impertinent :
— Si ma manière de raconter ne vous va pas, je ne vous force pas à m'écouler.
Un nouveau signe fit taire M. de Fernic, et René continua, mais rassuré, et en jelant ces paroles comme un homme qui ne veut plus rien dire.
— Je t'ai promis mille écus si l'affaire réussit, mais je te chasse si tu dis un mot à personne.
— De quoi?
(1) Tout le monde sait que les domestiques n'ont plus de gngos ni de maîtres : ils ont des appointements ei dn^s patront.
Vlan! il me quille pour recommencer ses tournées; ma foi, ça m' embête, et je lui dis :
— Voulez-vous une tasse de thé? peut-être ça vous fera sortir la chose.
Ça recommence encore, et puis : — Va-t'en me chercher Perrin. — 'Non, n'y va pas. — Si, vas-y. — Non, reste. . el cœtera... Enfin, il avait l'air d'un fou.
— Ah çà! lui dis-je d'un air de prière, je voudrais bien gagner mes mille écus.
— Oui, si l'affaire réussit.
— Mais quelle affaire? s'écria M. Perrin, dont l'impatience, amassée depuis qu'il écoutait le récit de Gros-René, éclata tout à coup.
— C'est précisément, répliqua celui-ci, ce que je dis à M. Cros. el le voiL'i qui recommence à se promener en marmottant : Quelle affaire !... quelle affaire!...
— Rh bien"! s'écria M. Perrin, at-il dit de quoi il s'agissait?
— Il ne l'a pas dit ; mais je l'ai deviné.
— Enfin, dit M. Perrin, qu'as-tu deviné, mon bon Gros-René? Gros-René prit un air majestueux, et, secouant la tête, il dit, en
montrant M.»de Fernic :
— Je ne puis pas dire ça devant monsieur.
— Pourquoi cela? dit F'rance.
-^ Parce que c'est le secrei de mon maître.
— Vous le vendez bien à M. Perrin. ^
— M. Perrin est l'ami de mon maître. % i •
— Monsieur de Fernic, fit M. Perrin, d'après ce qui nous est arrivé aujourd'hui, il nous est permis de penser que tout ceci pcui devenir fort grave, el que nous avons des précautions à p'^endre
— Je vous comprends : je me retire, dit France; je vous attends chez moi, ou bien je vous prie de me faire avertir que vous êle-; libre, car il est nécessaire que nous convenions de nos faits relativement à la visite que je vous ai prié de faire à mon cousin, M. de Chevalaine. " ■
— Bien, bien! fit M. Perrin, c'est une chose à discuter encore : mais atout à l'heure...
Fernic sortit, et dès qu'il fut parti, M. Perrin se retourna vers Gros-René el lui dit •.
— Eh bien ! voyons, maintenant, qu'y a-t-il?
— Il y a, dit Gros-René, (pie la|ieur m'a d abord fait parhr comme une bête, el que j'ai réiléclii que je ferais mieux de me laii'e...
— Monsieur Gros-René, vous" êtes un drôle, lui dit .M. Perrin, et je vais aller trouver votre maître...
Gros-René se gratta l'oreille et reprit :
— De me taire devant M. de Fernic... car enfin, il paraît (|uil s'agit d'un trésor qui est caclié dans les caves du c!iàteau . cl dont on dditmontrer la placeà monsieur. Oui .. oui... voilà l'atïaire
— Un trésor caché , el c'est M. Cros qu'on a choisi pour lui apprendre ce secret. Tu mens...
— C'est M. Cros qui me l'a dit, 'et alors c'est lui qui ment...
— Et il t'a choisi pour cette confidence?
— Ah ! voilà où le bàl le blesse. Il faut aller ouvrir la porte à ceux qui doivent le lui monlier, el monsieur na pas le courage d'y aller lout seul, d'autant qu il paraît qu'il y a des opérations de magie dans lout ce qui va se passer.
— Do par tous les diables de l'enfer, s'écria M. Perrin avec colè;c, il y a un complot contre quelqu'un dans cette maison!
Cette exclamation, poussée tout h coup, el les expressions dont.'^e servit M. Perrin firent un efl'el prodigieux sur Gros-René, qui se m l à dire en tremblant :
— Tenez, monsieur, nejurez pas par le diable dans cet horrible chà teau ; ça me fait 1 effet qu'il va sortir tout à coup de dessous terre,
— Imbécile, murmura M. Perrin. Va dire à W. de Fernic que je vais aller le retrouver. Je monte chez M. Gros.
— .Mais, monsieur, il me cliassera...
— Que le diable t'emporte! lui dit M. Perrin ; fais ce que je le dis... Tu ne sais donc pas ce qui nous est arrivé à la lande après ton départ ?
— Rien de rien ..
— Tu ne sais donc pas qu'on a voulu m'enterrer tout vif?...
— Hein? filGros-René.
— El que j'y restais sans ce Maricou , le fils de cette femme chc: qui nous avons dîné...
— Fameuse cuisinière , dit Gros-René; c'est drôle qu'une femme de ce talent se soit retirée.
— Mais., à propos , toi qui es arrivé chez elle avant nous ; tu n'as rien remarqué?
— Rien ; si ce n'est un las de mendiants qui sont venus dans la maison, et à qui elle parlait un jargon de l'autre monde...
— C'est un coup monté , et M. Cros a eu sa part... Prie M. d; Fernic de ne pas s-i coucher el de visiter ses armes.
— De visiter ses armes!... s'écria Gros-René. Mais il y a donc du danger?
M. Perrin sortit sans répondre à Gros-René, et celui-ci demeura seul dans l'immense salon, et fut saisi d'une telle peur qu'ayant pris un flambeau d'une main, il s'empara de l'énorme pincetle de la
HlIT JOURS AU CHATEAU.
clicminéc et sortit bien iléciilc à assommer le premier (lui se preseiiteruit à lui.
Or, voici ce qui 6tait arrivé à M. Gros , parti avec un arpenteur pour parcourir la laiiiie, non point qu'il voulut en connaître la contenance exacte, mais pour en avoir, à vue il œil, une approximation qui lui permît d'établir les calculs de 1 opération qu'il \oulail faire. Celte opération, dont il avait entretenu ses coliériliers, était simplement un projet de mettre en actions la terre de Clievalaine.
Si, comme on le lui avait dit, la lande avait à peu près deux lieues et demie de diamètre, il calculait que cela devait lui présenter sept à liuil mille Iiec'ares, lesquels, transformés en arpents de Paris, lui donneraient de vingt à vingt cinq mille ar()ents. Or, en créant vingt ou vingt-cinq mille actions à un capital de cent francs, c'était évaluer la propriété à deux millions eiriq cent mille francs.
Le inix était énorme, mais on avait un arpent de terre pour cent francs, et quel est le Parisien qui se refuserait à devenir propi iétaire loncier pour une somme de cent francs, lorsqu'il entend évaluer dans sa rue une toise de terrain quatre mille francs, et dans la banlieue, qui pour lui est la campagne, un arpeiil de terre quatre, cinq et six mille francs?
Or, la lande, avec les quelques portions de terre cultivée qu'elle renfermait, les misérables fermages qui s'y trouvaient disséminés, pouvait valoir une centaine de mille francs.
Dans ce cas, Jl. Gros qui était , par sa femme, héritier pour- un c'tnquième des biens de M. de Clievalaine, i)orlait son cinquième à cinq cent mille francs. Pour cette partie de l'héritage, cela valait la [leine de faire un petit vojage et de tenter une combinaison.
On n'a pas oublié que l'absence d'unseul des héritiers de M. de Clievalaine, au jour fixé pour l'ouverture du testament, annulait cet acte de dernière volonté , et M. Cros se proposait bien d'jiser de cette faculté , toujours par le moyen de sa femme , pour que le partage se faisant alors selon la loi, ladite lande devînt la propriété des héritiers naturels, qu'il aurait, au préalable, engagés vis-ù vis de lui.
On nous fera pcut-ôlre observer qu'il eût été plus facile au banquier d'acheter la lande et de faire l'opération tout seul.
Mais notre spéculateur savait le bon ell'etque ferait sur le public parisien une association où se trouveraient fesnoms de Laurent de Chevalaine. qui serait devenu un agronome de première science, de M. le Chevalier de Chevalaine , curé de Magname , pasteur philanthrope et ami du progrès , et de Mme la comtesse de Fernic , vertueuse douairière, patronnesse detoutes les entreprises religieuses et bienfaisantes ; tous animés d'un puissant amour de l'humanilé, et du désir d'établir , ou plutôt de laisser exister en France une de ces vastes exploitations rurales qui ont fait de l'agriculture anglaise une richesse nationale avec laquelle l'étendue et la fécondité du sol ne peuvent lutter, etc., etc.
Le prospectus de M. Cros était tout composé, et il avait besoin de tous les éléments dont nous venons de parler.
L'association une fois créée, il se promettait d'émettre tout doucement les cinq mille actions dont il serait poi leur ; et s'il arriv.iit ([ue lalTaire réussît et que les actions fussent cotées à la Bourse audessus du taux de la création , il se promettait encore de négocier la meilleure partie des actions de ses co-associés, qui ne demanderaient pas mieux de les lui céder à cent francs, et même à quatrevingts francs, et même à soi.xante, car ils y feraient encore un énorme bénéfice.
C'était là le côté le plus honorable de M. Cros. Il s'était réservé me ressource d'une bien autre portée, mais qu'il n'avait confiée à personne. La voici :
Dans 1 acte d'association, il était dit quel i moitié du capital devait *Mre cmplovée à bâtir des fermes , usines , fabriques , féculeries, etc., et cela au fur et à mesure des progrès.
Pour accomplir ce magnifi(iue établissement, l'acte projeté portait que chaque souscripteur d'action verserait à la caisse .'sociale une somme de dix francs par action et par année pour les frais d'exploitation , cela durant cinq ans , ce qui ferait la somme de un million deux cent cinquante mille francs, dépensée eu améliorations, consiruclions, amendement, etc.
iM. Cros avait compté sur la confusion que feraient les provinciaux enlie les souscripteurs d'actions elles porteurs, et il avait arrangé les choses de la façon suivante :
Pour prévenir toute contestation au moment du transfert d'une action de cent francs, le souscripteur primitif devait biisser dans la caisse sociale le montant total des annuités qu'il aurait à verser autrement en cinq ans. Le porteur était donc dégagé de toute obligation. Mais si le souscripteur gardait, il était obligé audit versement annuel.
Cela posé, M. Cros se disait ;
Si l'affaire est enlevée, je vends mes actions, je les fais vendre à mes co associés ; je lais uu béuélice énorme ; et qui sait si. en dépensant un million deux cent cinquante mille francs sur cette lande, on n'en fera pas une alTaire qui aur.i au bout du compte une tournure assez honorable ? Si au contraire , les actions n ont aucun cours... et si nous les gardons les uns cl tes autres , je verse mon premier cinquième, et je force mes associée à verser de même.
Ce sera pour chacun cinquante mille franes»par an. et lorsqu'ils calculeront qu'qn cinq ans ce sera deux cent cinquante mille francs pour ciiacuu à prendre sur sa fortune, je serai bien malheureux si on ne transige pas avec moi pour obtenir la résiliation de l'acte de société en m'abandonnant d abord toutes les actions cl en me donnant ensuite des dommages-intéôts que nous aurons à débattre. Voilà quels étaient les plans de M. Cros, et il nous faut dire comment M. Perrin, qui était un honnête homme, avait pu s y trouver mêlé.
Il n'avait vu d'abord dans tout cela qu'un immense établissement agricole, et c'était un des rêves de M. Perrin de donnera l'agriculture une impulsion puissante, et de prouver que le système d association pouvait heureusement s'appliquer à celte mère industrie , dont toutes les autres ne soni que les corollaires.
Mais c'est trop nous occuper de? détails des affaires de M. Cros , revenons au récit.
Nous prendrons la liberté de raconter nous même ce qui était arrivé à l'Iionorable banquier ; sa façon de dire nous ayant paru , comme celle do Gros-René, mampiei- de la clarté nécessaire.
M. Cros avait quitté le château de fort bonne heure , en compagnie d'un arpenteur qui avait jadis levé un plan de la lande pour M. de Chevalaine, et qui voulait en faire reconnaître les points principaux à M. Cros.
Il est néccssa're que nous fassions connaître ce nouveau venu à nos lecteurs.
C'était un homme assez ignorant, parce que la misère l'avait obligé de mettre en iiratique le peu de savoir qu'il avait acquis, dès que ce savoir avait pu lui rapporter quelque chose.
Du jour oii il avait su assez de géométrie pour lever un plan, il s'était employé à ce travail pour vivre, et, comme les besoins de la vie avaient été incessants, il s'était arrêté où il avait commencé, et n'en savait pas plus après trente ans d'exercice que le jour de son début ; seulement il s'y était tellement rompu qu'il opérait avec une merveilleuse rapidité, et qu'il faisait d'énormes calculs sans le secours de la plume.
. Cet lionime avait un singulier nom, il s'appelait Burlaudas . et je me rappelle que la première fois que je le vis , il me frappa par la singularité de sa personne : il avait plus de six pieds de haut ; il était fort maigre, mais d'une structure osseuse si puissante qu'il paraissait fort et carré. Ses membres étaient d'une longueur démesurée, ses pieds larges et plats, ses mains énormes, sa tète monstrueuse, illuminée par des yeux fauves, et sa bouche d'une ouverture à y faire passer beaucoup mieux qu'une aile de poulet en une bouchée.
Avec cette féroce apparence. Burlaudas était l'homme le plus doux et le plus docile qu'on put imaginer. Infatigable, complaisant, rien ne le rebutait et ne pouvait lasser son angélique patience.
Il s'était marié assez lard et n'en avait pas moins onze enfants, dont l'aîné n'avait que quinze ans. 11 avait fallu nourrir et élever tout cela avec le faible revenu de son industrie, et cependant jamais le courage de cet homme n'avait failli à cette lourde lâche.
Bien des fois, en terminant le soir de rudes travaux qui l'avaient tenu toute la journée sous la pluie ou le soleil . s il rencontrait un voyageur embarrassé de sa route, il lui avait otrert de le conduire, et si, au but. le voyageur lui donnait une petite pièce de monnaie, il l'a prenait sans rien dire, mais non sans verser quelquefois une ■ larme bien amère sur la pauvreté qui lui rendait cette aumône si précieuse.
Je l'ai connu . ce pauvre Burlaudas : j'ai travaillé longtemps avec lui, moi tout jeune homme, lui déjà à cinquante ans
Dans nos longues tournées . je lui donnais souvent à dîner dans quelque auberge que nous rencontrions sur notre roule.
Le premier moment de la faim était admirable, il dévorait ; mais lorsipi'il arrivait un second plat, puis un troisième, quelquefois un quatrième, il devenait triste et pensif, et ne mangeait plus . 11 altacliait un regard douloureux sur ces mets que je renvoyais quelquefois sans y avoir touché ; il les suivait des yeux , il pensail que cela eût pu nourrir sa famille, et moi, avec cette insouciance de la jeunesse qui ne comprend rien, je brisais le cœur à ce pauvre liomiiie : je lui criais :
— Mangez donc, Burlaudas! buvez donc, Burlaudas!... A quoi diable pensez-vous, Burlaudas?
— A rien , me disait-il d'une voix sourde et tremblante.
Et alors il se faisait apporter un grand verre d'eau-de-vie, il le buvait d'un Irait,.. Puis il devenait d'une gaieté singulière, et me racontait loutes les histoires de la contrée ; car il les savait toutes. Il en amusait ses enfants, et ce fui à ce propos (lu'il répondit une fois au curé qui lui reprochait de leur faire des coules de sorcières et de revenants ;
HUIT JOURS AU criATRAU.
— Que voulez-vous, monsieur le curé? quand je leur ai donné lout le pain do la maison, je les endors avec ça , pour qu'ils ne mon demandent pas davanlage.
Voilà quel était le compagnon de M. Gros , le riche banquier, le Un gourmand, le spéculateur sans pitié.
Ils étaient partis ensemble de grand malin, M. Cros à cheval, Burlaudas à pied.
Les difticultés de la route n'eussent pas rendu l'allure du bidet de M. Cro^ assez lente que Burlaudas l'eût suivi également bien; il avait adopté le pas métrique , de façon (lu'il arpentait véritablement en marchant. C'était une des singillarités de Burlaudas ; il avait deux pas : le grand, ouvert de trois pieds; le petit qui n'avait exactement que deux pieds; il ne pouvait plus marcher autrement. Cela lui servait de mesure, et celte mesure élalt d'une exactitude surpre- 'lantc. Il était lui-même un de ses instruments.
et homme s'était fait compas, pour accélérer son travail et gagner quelques sous de plus par jour à sa famille. C'était un digne etbrave liomme.
M. Cr s jugea que Burlaudas pouvait lui fournir les renseignements tiécessaires, non point pour accomplir son o|iération, mais pour pouvoir en parler en homme qui l'a profondément étudiée. ' M Cros avait fait la partie morale de son entreprise, il voulait en faire aussi le prospectus technique.
Ainsi il apprit que la lande était traversée par deux sentiers qui se croisaient au milieu et qui aboutissaient, l'un à une forêt traversée par une route allant au Mans , l'autre à un chemin menant à la grande roule d'Alençon.
Cela se traduisait par M. Cros en deux magnifiques voies de communication qui reliaient la propriété qu'il voulait entreprendre à deux des villes les plus commerçantes de France.
Un ravin, où se ramassaient les eaux pluviales qui glissaient sur celte terre stérile, devenait un lac ; quelques monticules, semés çà et là dans la lande, étaient destinés à faire des collines boisées; ainsi de suite.
Burlaudas répondait avec la plus touchante bonne foi aux questions (le M. Cros, et ne cessait de l'encourager dans ses dispositions bienfaisantes.
— Oui , disait-il , monsieur , il y a encore dans la lande quelques bons quartiers de terre qu'on pourrait mettre en rapport, et ce serait peut-être faciles! les gens des buttes n'étaient pas le. Mais comment voulez-vous qu'un laboureur vienne semer du blé noir ou ses pommes de terie dans ce désert, pour trouver un beau malin son champ récolté, sans qu'il sache ori la récolte a passé? '
— Nous mettrons bon ordre, nous bâtirons des fermes,, nous aurons des clôtures, nous planterons des haies.
— Eh ! mais il faudra d'abord garder les baies pour qu'elles puissent pousser ; sans ça les gens des huttes viendront les arracher pour se chauOer.
A cela M. Cros répondait qu'il se ferait donner deux ou trois brigades de gendarmerie par le ministre de l'intérieur ; puis il passait à il'autres projets.
Mais à tous ces projets il y avait toujours un obstacle , et cet obstacle était toujours les gens des huttes.
— Mais enfin, dit M. Cros à Burlaudas, ce ne sont pas des diables, et on en aura raison.
— Pour être précisément des diables, reprit Burlaudas avec un sourire modeste , je ne le crois pas... Le peu d'éducation que j'ai reçuene me permet pas de croire à de pareilles niaiseries... Mais pour être voués à l'esprit malin, pour être des sorciers malfaisants,
pour cela, monsieur, je n'en jurerais point.
.M. Cros regarda Burlaudas avec cette suffisance insolente de l'homme qui ne croit à rien , bien plus détestable , assurément, que l'ignorante crédulité qui croit à des chimères.
—^ Qu'est-ce que vous dites là, mon cher? fit M. Cros; des hommes voués ,au diable, des sorciers ; vous moquez-vous de moi?
— Je ne me moque de personne, répondit humblement Burlaudas; mais j'ai vu des cho-^es que les plus savants de Paris ne pourraient expliquer autrement que par l'intervention d'un pouvoir surnaturel.
— Qu'avez vous donc vu ? dit M. Cros.
— Cela est inutile à vous dire, monsieur. Il y a des choses qu'il ne fait pas bon de dire dans un lieu pareil à celui où nous sommes, car uAus voilà presque au milieu de la lande et près de la maison Rouge.
— La maison Rouge! dit M. Cros ; parbleu, je comprends que vous ayez vu des choses surnaturelles, si voyez par ici une maison rouge.
— 'V'ous ne me comprenez pas, monsieur, dit l'arpenteur, toujours du même ton humble et soumis : la maison Rouge n'est pas une maison ; c'est une pierre qui recouvre la fosse d'un homme des buttes, qui a été guillotiné, il y a trente ans, à Alençon. pour avoir tué un voyageur.
— Et c'était justice.
— Certainement c'était justice, reprit Burlaudas ; mais il eût mieux \alu ne pas tuer cet homme.
c Hein! fit M. Gros.,
— Savez-vous ce qui est arrivé? reprit Burlaudas. Les gens des bulles ont été chercher le cadavre du supplicié au cimetière d'Alençon. ils l'ont rapporté, et ils l'ont enterré à cette place, et ont mis sur la fosse une pierre rouge que vingt hommes ne pourraient remuer. D'où vient-elle, où l'ont-ils prise? voilà ce que personne ne sait ; car il n'y y point de. pierres de celte dimension, de cette couleur dans la lande.
— Eli bien, puisqu'elle y est, qu'elle y reste, dit M. Cros, avec l'humeur d'un homme qui se sent saisi malgré lui d'un sentiment de gêne en se sachant si près d'une tomle.
— Mais ce n'est rien , monsieur ; il paraît que le bourreau avait vendu la tète dû cundamné à un chirurgien, de façon que b'S gens des huttes ne pureni rapporter que le corps, et voilà ce qui fait que l'on rencontre quelquefois dans la lande le malheureux , allant tout droit devant lui, et qui arrête ceux qui passent en leur disant .
« Rends- moi ma tète. »
A ces mots, que Burlaudas prononça d'une voix sépulcrale et avec un effroi visible, M. Cros pâlit.
On était en plein jour, aucune des lueurs trompeuses de la nuit ou du crépuscule nepouvait prêteràce récit le prestige de son mystère; cependant ce désertimmense dont l'œil n'atteignait pas les limites loinlaines, mais qui é|ait presque tout occupé par des genêts d'où pouvait à tout instant surgir quelque apparition menaçante ; ce désert avait une sorte de terreur, et M. Cros, qui se croyait trèsheureusement au-dessus de tous les préjugés vulgaires delà plèbe ignorante, éprouva un elîroi dont il ne fut pas le maître, et qui se changea en une terreur véritable, lorsqu'on se détournant de son compagnon pour lui cachqr sa pâleur, il se vit en face d'un hoiurae dont la cape cachait en'ièrement la figure, et ne laissait voir que le sommet du bonnet rouge dont sont coilfés les habitants de ce pays.
Cet ariangement, que M. Cros eût reconnu du premier coup d'œil un moment avant, lui parut, sous l'empire du récit qu'il venait d'en tendre, comme fapparition d'un homme sans tète dont le tronc du cou dégoutte du sang.
L'impression fut s; violente que M. Cros pousa un cri horrilde. et que sans l'appui de Burlaudas. qui, à pied, clait aussi grand que M. Cros à che\al, le banquier fût tombé à la renverse.
La rencontre qui avait si fort épouvatilé M. Ck/s laissa Burlaudas parfaitement lraii(|uille, car il reconnut imméiliati/mcnt l'individu auquel ils allaient avoir alfaire, et qui, au cri du banquier, avait tiré de dessous sa cape une longue figure hâve et maigre.
— Que le diable emporte ce pays! s'écria M. Crus, furieux de sa terreur. Je viens d'être saisi d'une douleur de rhumalisme aigu dans les reins, qui a failli me renverser.
En quoi le pays et le rhumatisme aigu pouvaient- ils dépendre l'un de l'autre, c'est ce qu'il eût été difficile à .M. Gros lui-même d'expli quer; mais il fallait trouver un-}irétexte à sa terreur : c'était ce que le financier avait trouvé de mieux.
Outre qu'il n'était pas cousu d'intelligence. M. Cros n'était pa.riche en présence d'esprit, ce qui estcependant bien dillérent. Il ne manque pas de gens très-supérieurs qui trouvent, le lendemain, une réponse excellente à ce qu'on leur a dit la veille. Ceux-là onl quelquefois de l'esprit quand ils écrivent. Mais il y en a qui n'ont |i;ide lendemain, et M. Gros était du nombre.
Cependant il n'était point de cet avis, et croyant qui! se deva de montrer combien il était au dessus des sots préjugés deBurlaudas. il lui dit, avec sa grosse suffisance :
— 11 n'y a qu'un petit inconvénient à votre histoire de l'homm»' sans tête, c'est que, s il a perdu sa tête, je ne vois pas commem il peut dire : Rendez-moi ma tète.
La bonhomie de l'arpenteur fut confondue par celle remarqn pleine de justesse, et il repartit :
— C'est vrai, je n'y ai pas songé Comment, en effet, peut-il dire : Rendez moi ma tête, puisque, n'ayant plus de tète, ilu'apasde bo . che pour parler?
— C'est qu'il était ventriloque, dit d'une voix grave le paysan q:, s'était arrêté à considérer les voyageurs.
Le son de la voix de cet homme et surloat le mot dont il s'éu. servi, et qui n'est guère du dictionnaire des pavsans franiièren M. Cros qui lui dit :
— Tu le connaissais?
— Les gens des huttes se connaissent tous/ répondille paysan.
— Ah! c'est loi, Brigaut. lui dit Burlaudas... Depuis quand dan.ie pays?
— Depuis qu'il y est arrivé des gens pour s'emparer delà lande:
— Que veut dire ce drôle? fit M. Cros qui ne oui s'empêcher de reconnaître que Citte parole s'adressait à lui, en remarquant le regard qui l'accompagna. Croit-on m'intimider par des menaces?
Le visage menaçant du mendiant, car ce Brigaut en avait la mine, radoucit lout à coup.
32 H nu .louns
11 l'ia sonbonncl lic laine, liécnuviiisa lète coiiveile de longs c'r.eveux plais (iiiii iioii-d'ébène, et reiiartit d'un Ion traînant :
— Cne pauvre (lièce de douze sous, s'il vous plaît? ce nest pas Irop pour payer un bon avis que je puis vous donner.
— I:;t quef est ce bon avis!
— De ne pas aller plus Iniii... les genêls ne sont pas sûrs pour les Paiisiens.
Gros fut Irès-alarmé; mais Burlaudas dit aussitôt :
— Là... là... Brigaut, les genêts sont sûrs pour les gens qui ne veulent que voire bien.
Le mendiant parut réfléchir assez longtemps; on devinait qu il était incertain de ce qu'il allait répondre, enfin, il "se décida à dire, s'adressant à M. Gros :
— Si vous étiez homme a m'accompagner tout seul à un quart de lieue d'ici, nous pourrions peutêtre nous entendre.
— Où veux tu conduire monsieur? reprit Burlau d'un ton sévère.
— A la Croïx-de- Fer.
— Ce serait à ia Croix-d'Or.dit.M.Cros, que je n'irais pas. .l'ai autre chose à lalre.
— 'V'ous l'avez peutêtre mieux nommée que vous ne pensez, reprit Brigaut; elle sera d'or pour vous si vous osez y venir.
— Crois-tu que j'aie peur? dit le banquier.
Un sourire significatif effleura les lèvres dupavsan. el il icprit en tournant son bonnet avec une niaiserie affectée :
— Dà, monsieur, il y en a qui deviennent verts de colère et d'autres rouges de fureur, vous êtes peut être de ceux qui sont pâles de courage.
Notre i'anquier n'était pas si bête qu'il ne comprit l'épigramme du mendiant , el qu'il ne devinât que c'était autre chose qu'un paysan ordinaire.
— .Monsieur Burlaudas , fit-il enfin d'un air pérempioire, continuons noire chemin.
— Ne failes pas ça, monsieur Burlaudas , dit Brigaut. Personne ne vous en veut aux huttes, quoique vous y soyez venu arpenter et compter les maisons. Mais nous savons
que vous avez encore onze enfants à nourrir... oi il faut que Jiacun gagne sa vie; mais aujourd'hui c'est bien dilïérenl... Ne faites pas ça.
Burlaudas s'arrêta tout court, tandis que M. Gros, profilant de son hesilation pour montrer un courage supérieur ;
— .\llons, monsieur, continuons...
— Continuez tout seul, lui dit Burlaudas : je n'irai pas plus loin.
— Mais jene pus continuer sans guide, fil .M. Gros.
— Je vous en servirai, lui dit Brigaut.
— ■Vous?
— Et vous pouvez vous fier à lui, dit Burlaudas, s'il vous jure le pouce contre le pouce qu'il ne vous arrivera rien.
— Je lui jure même (juMl apprendra même quelque chose de bon s'il veut me suivre.
— Ne pouvez-vous me le dire ici? reprit M. Gros, qui ne voulait 1 pas céder à la peur, mais qui eût voulu di'jà s'en retourner. |
AU CHaTEAT.
— Je puis vous le dire ici, mais je ne puis vous le dire devant M. Burlaudas.
— Oh ! fil Olivier de la meilleure foi du monde, je ne suis pas curieux, je m'en vais.
— Où allez-vous donc, où allez-vous donc? se mit à crier M. Gros: comment diable voulez-vous que je m'en retourne, si vous me laissez là?
Burlaudas, qui avait déjà fait quatre enjambées pour s'éloigner, revint près de M. Gros sans répondre. Le banquier reprit :
— Ah çà ! mon brave homme, finissons-en ; que voulez-vous de moi.
I — Rien.
I — On vous a pourtant aposté ici pour me parler.
— Non pas ici précisément; mais à la porte du château, et je vous suis depui que vous en èU'< S'.rt'
|, ter (|iian v.'i; arrivé à ; en<j- ■ ■ vous w «levez p.i.< •.
passer.
— Ainsi donc, ic chemin n'esi pas libre?
— C'est nn ads (pie je vous donne par précaution pour vous
— i-A vous m'assurez de me' dire quelque chose d'important si je vous accompagne ou si je reste seul avec vous?
— Oui. un secret qui est une fortune.
SI. Gros ne prenait pas l'avantage dans ce dialogue qu'il engageait pour y trouver une excuse honnête à !a retraite qu'il méditait. La dernière assertion de Brigaut ne Je frappa même que fort légèrement, quoiqu'elle renfermât un mot, celui de fortune, qui sonnait toujours d'une façon puissante à l'oreille de M. Gros. .Mais Burlaudas donna nn cours plus décidé à ia conversation.
— Ah ! c'est la fameuse histoire du trésor caché.
Le paysan fronça le sourcil et reprit aussitôt :
— Écoulez, Burlaudas. quand personne encore ne s'est jnis sur votre passage quand vous avez traversé la lande, ne vous meticz sur le passage de personne, çavaudramieux
our ie bon sommeil de voire femme et de vos e'nfants. — Me p:enez-vous pour tm imbécile, fit M. Gros, que vous veniez me faire de pareilles propositions?... Allons, allons, partez de votre côté, l'ami, nous suivrons notre chemin de l'autre, et je vous
Us tlaienl partis ensemble de grand matin, M. Gros à cheval et M. Durkmdas à pied.
l.romcls de ne pas porter plainte pour unechose qui ressemble assez à un L'Liel-apens.
Lu parlant ainsi, M. Gros fit un signe à Burlaudas pour lui donner le signal du départ, et tourna la tête de son cheval du côlé du château. Us s'éloignèrent donc sans que le paysan parût vouloir leur faire le moindre olistacle. Lorsque le banquier se crut assez éloigné pour pouvoir parler sans crainte d'être entendu du misérable qui lavait arrêté , il dit à Burlaudas :
-- Vous avez donc, comme partout, une histoire de trésor enfoui sans doute dans la lande?
— Non, pardine pas, dit Burlaudas; ce n'est pas dans la lande, mais bel et bien dans le château.
Tari? — liiiprimeiie Walilcr, me B<>U3|iarie, U
HUIT JOURS AU CHATEAU
— Et comment ces gens-là lesavcnt-ils?
— Eh! fit Builaudas, ils peuvent le savon- mieux que daulivs, car il y avait de terribles secrels entre le comte de Clievalaine el une cerlaine femme qui est comme la reine des huiles, la helle Marianne.
— La belle Marianne, dit M. Gros; qu'est-ce que c'est que ça?
— Eh bien, la mère de Maricou, la fameuse...
Au moment où il allait prononcer l'épilhète que l'on employait d'ordinaire pour désigner Marianne, l'cmpoisojuieHSfjBurlaudas s'arrêta tout à coup en regardant autour de lui: et, soit crainte sans motif présent, soit qu'il eût reconnu que les bords du sentier étroit qu'ils parcouraient cachaient quelque espion, il reprit assez haut ;
— Mais c'est une histoire qui ne vaut pas la peine d'être racontée; c'est un conte
absurde, car Marianne a été renvoyée de l'accusation. , - - '
Le mouvement de terreur de Burlaudas n'avait pas échappé à M. Gros, et cela avait réagi sur le banquier, qui se sentit pris d'un tremblement nerveux fort prononcé.
— Croyez-vous, ditil alors, que ce paysan eût de mauvaises intentions contre nous'?
— S'il eût eu de mauvaises intentions, il ne se serait pas montré; car il lui était bien facile de nous envoyer un coup de fusil de derrière les genêts, et cela fait, attrapez-le si vous pouvez, el devinez qui ça peut être.
Il Vint à M. Gros une idée lumineuse : c'est que celle mauvaise intention qu'on n'avait pas eue d'abord pourrait venir par suite du refus qu'il avait fait de suivre le paysan, et il s'arrêta tout à coup.
Il avait à faire plus d'une lieue pour sortir de la lande où il s'était si imprudemment engagé, et le temps ni l'espacene manquaient pas pour l'exécution d'un meurtre.
Une de ces résolutions soudaines de la peur, qui ressemblent quelquefois à du courage, s'empara tout à coup de M. Gros ; il retourna la tête de son cheval, comme quelqu'un qui veut être en- .
tendu :
— Il faut en finir ave ces gens d'ici. Je suis prêt à les suivre
où ils voudront me mener, fût-ce en enfer.
Pour exprimer une détermination (jui n'était pas dans son cœur, notre banquier, obligé de parler pour ainsi dire une langue qu'il ne connaissait jxis, emprunta celte phrase à ses plus récents souvenirs de mélodrame; mais celle exclamation, qui eût fait rire Mme Gros ou M. Perrin, fil un efTet admirable sur Burlaudas, qui repartit :
— Monsieur, monsieur, si vous vous décidez à. suivre les gens des huiles, faites bien vos conditions: ils les tiendront, j'en suis garant, mais pour ce qui est de ce monde ; quant à l'autre, il ne faut pas jouer avec le diable. '
Dans le transport de sa peur désesprrée, M. Gros était retourné pisle à l'endroit où il avait laissé Brigaut, qu'il retrouva à la même [ilace.
— Eh bien, Tami, lui dit-il, je suis prêt îi te suivre,
— Venez, lui répond celui-ci.
— Faites vos conditions, s'écria Burlaudas,
M. Gros , qu'il
— Je vous jure, dil Brigaut en tendant le pouce ne vous arrivera rien de fâcheux.
— Jletlez voire pouce contre le sien , fil Burlaudas.
M. Gros. fit ce qu'on lui disait, et il ajouta : -'
— Et en outre de cela, vous vous engagez à me remettre dans mon chemin? ,.
— Non, non, fit Burlaudas, il faut qu'il s'engage à vous faire ■ rentrer sain et sauf dans le château.
— C'est promis , fit le paysan. ''
— Vous pouvez aller maintenant, dit Burlaudas, sans crainte pour votre corps... Quant à votre âme... tenez-vous bien. Je vous attends ici avec votre cheval.
Brigaut fit un signe h M. Gros , et il se mit à marcher devant lui à travers les genêts, comme avait fait Maricou devant Mme Gros.
Le mouvement de courage de M. Grosn'élait pas d'un fonds assez solide pour durer longtemps , et il n'avait pas fait cinq cents pas qu'il commença à se repentir de sa témérité.
En effet, rien n'était plus facile à l'homme qui l'accompagnait que de le conduire dans quelque endroit où l'attendraient trois ou quatre brigands de son espèce, et de l'égorger sans qu'il pût se défendre ni espérer de secours.
— Vous allez bien vite? dit-il enfin à Brigaut.
— J'oubliaisque vous êtes gras comme i:n moine et que le chemin est rude.
— En avons-nous encore pour longtemps?
— Une petite marchée, et ce sera bientôt fait quand nous aurons rejoint le chemin des Rois.
L'idée d'être dans un sentier découvert donna un peu de courage à M. Gros, malgré l'endroit où il se trouvait, le mot chemin emportait avec lui l'idée d'un lieu de passage fréquenté, et il se dit qu'une fois là, il serait à l'abri des entreprises des brigands.
Il poursuivit donc son chemin avec assez de fermeté, et bientôt il vit s'ouvrir en effet devant lui une espèce de roule ayant assez de largeur pour laisser passer une voiture , et creusée d'ornières qui attestaient qu'elle était au moins fréquentée par les charrettes des gens du pavs .
La marche de M. Gros prit alors un air de liberté et d'assurance, et au bout de cinq minutes, il arriva à un petit carrefour au milieu duquel s'élevait un petit tertre de gazon surmonté d'un dé de pierre, el sur le dé de pierre une croix de fer peinte en noir, et sur les branches de la croix, toute eu lettres blanches, l'inscription suivante :
«Ici péril malheureusement, le... 183., Marie de Chevaiaine, notre demoiselle et fille adorée. »
El sur le dé de pierre, assez grossièrement gravés avec la pointe
d'un couteau, ces mots : «Ange, prie/, pour »
Le nom avait été écrit, puis efi'acé. Pendant que M. Gros lisait celte inscription qui lui rappelait un événement qu'il avait appris en son temps, mais qui l'avait fort peu occupé, son guide lui dit:
Ahl ta, ta, ta, fit M. Gros en se lovant.
— Nous sommes an-ivcs. .
L'endroit élail -cléflouverl sur une éleudue d'une cinq \anlaine ilo
pas, de façon quo M. Gros se sentit pi-csquc u l'aise, et dit assez lésolùnient à lii'igaut :
— Fi maintenant, qu'avez- vous à m'apprcndre?
— Celle qui doit vous parler n'est pas encore ici ;i). .....
M. Gros, pour établir sa réputation de courage, prit un au-laelie,
mais presque aussitôt il vit sortir d'un des étroits sentiers fjui aijoutissaient à ce cliemin, une femme d'une mise beaucoup plus soi;;nue ((lie celle des pavsannes ou des servantes du château , et qui fit a
j liiigaut un signe île commandement mystérieux.
' Quand faiidra-t-il revenir? dit celui-ci.
— jc t appellerai dans une heure , car il faut qu'à ce moment je sois niûi-mènic aux huttes. . .
Brigaut s'éloigna , en retournant vers l'endroit où il avait laisse liurlaudas, sans doute pour l'empêcher l'e venir, et M. Gros resta seul en présence de Marianne, qu'il ne connaissait pas, mais qu il soupçonna ôlre celle que Burlaudas avait appelée la reine des huttes.
Lorsque Marianne fut on présence de .M. Gros, d y eut un moment d'observation mutuelle et silencieuse , pendant laquelle le banquier, au lieu d'éludier le caractère lierel sauvage des Iraiis de cotte femme, au lieu de reconnaître dans l'éclat de ses grands yeux noirs la puissance d'une volonté et d'une pensée sériense, ne vit qu'une femme encore belle, et beaucoup mieux habillée que les jiaysanncs de s.i condition.
Une pensée saugrenue , telle qu'elle ne pouvait arri-ver qu a M. Gros , s'empara du banquier , et il se demanda si on n'aurait pas voulu le soumettre à quelque séduction du genre féminin, pour lui arracher ensuite quelques concessions , ou bien pour lui faire légalement un mauvais parti.
Il se promit bien de ne donner aucun prétexte à de parodies enlrejirises , et commença lui-même l'entretien sur le ton (lu il voulait lui donner.
— Kh bien! la bonne femme, lui dit-il, que nie voniez-vous? expliquez vous vile, je n'ai pas beaucoup de temps à perdre.
— Le mien est compté comme le vôtre, répondit Marianne; mais on peut éclian,-or bii'u des paroles en une heure. Lisez d'abord.
Elle lii-a <\r la iiurlic do sa jupe à raies ronges et noires un papier envclo|ipé dans un Imge blanc, et après l'avoir ouvert, elle le tondit à M. Gros , qui reconnut ipie c'était l'expédition d'un acte de donation par lequel M. de Ghevalaine faisaifprcscnt à Marianne du sol sur lequel était bâtie sa maison, et de vingt arpents de terre l'environnant , et cela en récompense de ses bons services.
L'acte était parfaitement en règle.
— lib bien ! dit M. Gros, vous ferez valoir vos droits ; c'est l'affaire de la succession.
— Ce ne sont pas là, dit Marianne, les droits que je veux faire valoir; il y en a d'autres, et c'est sur ceux là que j'ai voulu vous consulter. ■
— Moi ? lui dit M. Gros ; je ne suis ni avocat ni avoué.
— Vous êtes un homme qui entendez très-bien les afl'airos , reprit Marianne ; j'ai pris des renseignements sur vous. lîn outre de cela, vous êtes riche et Parisien. Comme riche, vous devez aimer largent; comme Parisien, vous devez fort peu vous soucier de ce pays : c'esl pourcelaque je vousai choisi pour vous proposer un marché.
En pailantainsi, Marianne s'assit sur une bullcde terre, etM. Gros en fit autant en lui répondant avec un petit sourire de dédain :
— "S" oyons votre marché , la bonne femme.
— Je suis Marianne, la mère de Maricou , reprit Marianne.
— Qu'est- ce que c'est que ça, Blaricou? dit M. Gros, à qui ce nom , quoiqu'il eût élé prononcé dix fois devant lui, n'avait laissé aucun souvenir
Marianne étaithabituée à ce que son nom, comme celui de sou fils, éveillât un sentiment de terreur on tout au moins do curiosité; elle regarda M. Gros et s'aperçut que son ignorance était tout à fait naturelle.
— Maricou, lui dit-elle, en attachant ses yeux sur M. Gros, Maricou est le fils de M. de Chevalaine et le mien.
— Ah! ta, ta, ta, fit M. Gros, en se levant comme un homme pris d'unesoudaine colique ; unehistoire de bâtard et de bile séduite... Merci, la bonne femme, nous connaissons ça !... Ah ! pardion ! ce serait commode si tous les vagabonds du paysavaionl le droit de venir dire, toutes les fois que s'ouvre une succession : Je suis le fils du décédé, lùn voilà assez, ma bonne femme, je vous souhaite bien le bonjour.
(t) Pour l'intelligence du rt-cit, et pour éviter pour un de nos personnages tout ri'proi'tie d'ubiquilé, nous prions nos lecteurs de se rappeler qu'il était assez tard quand Mme Gros et la comp.ignîe s'étaient rendus aux huttes, et que M. Gros avait quitté le château de grand matin.
HUIT jorns AU château.
I M. Gros lit quelques pas pour s'en aller ; mais il comprit immédiatement qu'il ne sortirait pas tout seul de la lande, et il sarr.-la fort repentant de la façon dont il avait accu.^lli la conndcnce de Marianne. Il se retourna et vit qu'elle élail demeuiée immobile a sa rdace : le banquier se rapprocha et lui dit
— Gepondant, bonne femme, si vous avez besoin de quelques secours , si vous êtes dans la misère, venez au chàleau et vous verrez que je suis plus charitable que je n'en ai l'air. .
— Je ne remettrai les pieds dans ce chûleau, reprit Marianne, qu au jour et à 1 heure où mon (ils y entrera en maître.
A cette réponse, au ton dont elle fut faite. M. Gros ouvrit de gran !s yeux , et ne pouvant admettre qu'il y eût quelque chose qui valut a peine de s'en occuper dans une femme de cette espèce.
— A votre aise, ma chère femme, enirez-y si vous | ouvez avec couronne de comtesse sur la léte.. Mais , entre nous , vous êtes folle
— I a fille de celle qui m'a volé celle couronne . dit Marianne est morte à cet endroit , el il y a place dans la lande pour d autres croix pareilles à celle ci. , ,
L'air de coliipio que s'était donne M. Gros au commencement de cet entretien devint un malaise réel ,et il se mil à crier :
— Ah cà! qu'est-ce que ca veut dire... est-ce un guel-apens, un assassinat?... Voyons, finissons en. Que me voulez- vous? dépêchons.
— Faire un marché avec vous , reprit Marianne, je vous I ai dit.
— Quel marché , enfin?
— Pour le savoir . il faudrait m'écouter , monsieur. ^
— Allons .voyons , lit M. Gros, en se rasseyant, comme s il eut fait un acte volontaire de condescendance ; je vous écoule.
— Le comle de Ghevalaine, monsieur , csl le père de Maricou. Eh ! l'aldié le sait bien, lui qui vint m'appivndre le mariage de son fière , et me supplier à genoux de ne point faire d éclat. Mlle Lucie de Chevalaine le sait bien, elle qui a reconnu Maricou pour son cousin xlevant M. de Chevalaine lui-même, qui ne 1 a pas nié. hntin, monsieur, lorsque la fille de M. de Chevalaine périt ici par nn terrible accident, il se passa, le jour de renleriement, u:ie scène dans laciuellc il se trouva trop de témoins pour qu'on puisse la révoquer en doute. . , , v .
— Quelle scène? dit M. Gros qui commençait a prêter un peu d atlenlion aux paroles de Marianne.
Marianne ne répondit pas lout de suite
faisait effort en ellc-
.aiême pour rassurer sa voix qui tremblait. Enfin elle roiirit •
— Le jour de renlcrroment de Mlle .Marie de Chevalaine ,1a cérémonie religieuse fut faite dans la chapelle du château. Maigre son désespoir, le père voulut y assister. L'enceinte elail pleine de gens nui priaient, car on l'aimait géiiéralcmeul, celle Marie.
Un profond soupir siffla, pour ainsi dire, entre les dents serrces de Marianne , el M. Gros crut faire de l'esprit en lui disant :
— Exceplé vous, sans doute? .
— Je ne la connaissais pas, repartit Marianne d une voix sourde. mais Maricou la connaissait, et il s'en était cniioiié ; peut-olre parce qu'elle le regardait comme un chien et le Irailail de même. Mais les hommes ne sentent rien. . -, j ,
Maricou, ajoula-l-elle avec une sombre expression dç douleur, n'avait pas hésité un moment entre le père rielie qui l'avait abandonné et la mère qui l'avait nourri. U était donc dans la chapellq , cache dans un coin el pleurant comme les autres, lui.
lùifin vint le moment oi:i chacun alla jeter 1 eau benile sur le cercueil, el Maricou voulut faire comme les autres, lui, il s approcha, voulut prendre le goupillon, mais celui qui le tenait le relira en voyant à qui il allait le remettre, et, lout aussitôt, voila lout le monde , voilà qu'on l'appelle brigand , qu'on lui reproche., d être mon fils... oh! tous ce^ gueux... ils voulaient le battre , lorsque M. le comle de Chevalaine, qui était anéanli sur son banc, se levé à ce brnil reconnaît .Maricou, et oubliant qu'il parle devant plus de cent por sonnes , il lui cric :
— Bénis ta sœur!... et prie pour elle. ' - ■ , ,« Marianne racontait cela d'un air sombre,-d une voix ou la coler;
se faisait sentir malgré tous ses elVorls; mais M- Cr-s m- laisni guère altenlion qu'au fond du récit, et il s'écria :
— Diable! il lui a dit cela?
— Devant ccnl personnes.
M. Gros rénéchit immédialement que la survenance d un enfant naturel diminuerait la succession d'une moitié, et s'écria :
— Ma chère madame , la recherche de la ^laternile csl inlerdilc.
— Plaît-il ? fit Marianne. Que voulez-vous me dire?
— Jc veux dire que si vous n'avez pas d'anlres preuves que V.»ricou est le fils de iM. de Ghevalaine , vous pouvez retourner chez vous el dormir en paix ; ça ne vous servira à rien.
— Mais il le lui a avoue lui-même.
— Qu'est-ce qui l'affirme ?
— Maricou.
— C'est comme s'il chanlail.
— Mais c'esl la vérité que je vous dis,
— Mais c'est la loi que jctous oppose.
— La loi, dit Marianne en se levant el cnjcl.Mit autour dellc un regard superbe... la loi.,. Est-ce qu'ily a une loi qui pui-se duc
HtlT JOURS ATJ CHATEAU.
qu'un pi'rcn'osl pliislepèrciicson curant?... I.a loi. la loi, reprit elle avec une sauva^'c i'ureur, il n'y en a pas... il n'y en aura pas... Oli ! tenez, ajouta l elle en saisissant la croi.\ de l'er , et en la secouant coinme pour l'arracher... voyez , est-ce qu'il y a une loi?Oi)! mais ils sont lou.s morts.
M. Cros l'ut épouvanté de la pâleur livide de Marianne, et il cherchait un moyen de s'évader, lorsqu'elle tourna vers lui ses jeux étincelants de colère.
— .Mais vous en êtes, vous; vous êtes de ces riches qui font atTront à de pauvres (illes, et qui se gohergent ensuite dans leurs bonnes mai.sons, tandis qu'elles mangent du pain noir et filent leur quenouille jusqu'au jour pour donner la pâtée à leurs enfants. Vous en êtes, de ceux-là, et vous êtes venu dans la lande pour la prendre, pour la vendre , pour nous chasser. Mais la lande est à nous , la lande est à moi; il me l'a promise, il a bien fallu qu'il me la promît pour ce qui est arrivé... car je ne l'aimais pas. cet homme: j'avais dix-huit ans, et il en avait quarante. Tenez... tenez... faites bien attention à ce que je vous dis : si Maricou n'est pas comte de Chevalaine, il arrivera un malheur.
Si M. Cros eût été dans son cabinet, à Paris, et que Marianne lui eût parlé comme elle faisait, il eût sonné Gros-René, et lui eût dit :
— Jetez cette folle à la porte.
Si le chemin sur lequel il était eût été tant soit peu fréquenté, il lui eût tourné les talons, et lui eût répondu :
— Allons donc , bonne femme , vous perdez la raison.
Mais, dans la position où il- était, ces tournures de phrases n'étaient pas de mise, et il se mil à dire d'un ton doucereux :
— Mais, ma chère dame, je comprends très bien que vous ayez envie de faire de votre fds un comte de Chevalaine; mais que voulezvous que j'y fasse, moi ?
— Vous? reprit Marianne... Oui... vous ave^ raison .. Je ne vous ai pas dit pourquoi j'ai voulu vous parler.
— Non, dit M. Gros, et je crois que si vous voulez être chez vous à l'heure que vous disiez, il faut vous déficcher.
— Tenez, reprit Marianne en baissant la voix, voulez-vous me promettre de m'aider à faire reconnaître Maricou?
— Si c'était possible, je ne dis jias...
— Eh bien, i-epartit iMarianne avec une ardeur singulière, qu'il soit comte de Chevalaine , et je vous dirai où son porc avait caché son trésor.
— Ah! fit M. Cros d'un ton dédaigneux, l'histoire du trésor caché?
— Vous ne me croyez pas, reprit Marianne, mais je vous le montrerai.
— Où ça? lit M. Cros.
— Dans le château.
— Dans le château ! mais alors tout le monde doit savoir...
— Oh! reprit Marianne avec un sourire cruel, il y a des passages et des cachettes dans le château que personne que moi ne connaît.
— Qui vous a dit qu'avant sa mort il ne les a enseignés à personne?
— Oh ! non, non, lit-elle avec dédain, il ne l'a pas montré; car c'est le même qui monte à mon ancienne chambre, et alors on aurait su par où...
Marianne s'arrêta et son visage se contracta. M. Cros, qui ne se rappelait rien, lui dit finement:
— On aurait su par où vous alliez le trouver la nuit.
M. Cros sfc mit à ricaner légèrement après cette agréable plaisanterie, mais cet accès de gaieté s'éteignit tout à coup devant le regard hautain que Marianne attacha sur lui.
— La nuit... lui dit-elle ; quelle nuit?
— Mais, dit M. Cros en balbutiant, plusieurs nuits... je sujipose; car vous êtes encore très-belle, et, dans le temps... ma loi... il est vraisemblable... que...
Marianne baissa les yeux, non par pudeur, mais comme on fait cesser un feu de batterie inutile; il n'était pas besoin de chercher à deviner la pensée secrète de M. Cros, il n'en avait pas.
Cependant elle garda le silence un moment et finit par répondre;
— Ce trésor, je vous le montrerai, et il vous sera facile de vous l'approprier. Engagez tous vos cohéritiers, quoi qu'il arrive, à vous vendre le château ; ce que vous trouverez dedans vous appartiendra.
— C'est bien chanceux, fit M. Cros.
— Qui ne risque rien n'a rien ; mais vous m'aiderez à faire reconnaître mon fils?
— C'est bien difficile.
— 11 faut que cela soit...
— Et d'abord, dit M. Cros , je veux voir les choses de mes propres yeux.
— Vous les verrez... Mais n'oubliez pas que ce que je vous dis ici , je puis le dire aux autres , et que si vous ine trompez...
— Je n'en ai nulle envie... mais je doute beaucoup de l'exist'-nce de ce trésor.
- Eh bien I donc, ce soir, k minuit, ouvrez-moi îa porte du parc qui donne sur le fossé de la Verdlère; faites-moi entrer socrèlenient dans le château; procurez-vous la clef de la chambre verte à alcôve, qu'habitait M. de Chevalaine avant... avant la mort de sa femme.,.
— Une chambre verte avec une alcôve...
— Personne n'y a couché depuis... je le sais.
— .Mais j'y couche, moi...
— Vous?
— Une chambre verte avec une cheminée en marbre blanc garnie de cuivre, où il y a une glace qui descend jusqu'au parquet.
— C'est cela.
— Eh bien! on me l'a donnée.
— Et vous y avez passé la nuit?
— Pardieu!
— VA vous n'avez rien entendu?
— Rien.
Marianne se cacha la tête dans ses mains, en disant :
— Je n'y dormirais pas, moi.
M. Cros n'avait plus tant de bâte de partir Sans ajoul'M- complètement foi à l'histoire de Marianne, il avait reconnu que c ii'é.ail ni un motif sordide, ni aucune envie de l'épouvanlir qui la iai-:ait agir, et du moment qu'il s'agissait de faire un marché, il reprit un peu sa présence d'esprit.
— Mais enfin, lui dit-il. n'avez-vous aucune autre preuve à fourmv de la naissance de Maricou que les paroles que vous me dites? — Le notaire du Ribay en a, et doit en avoir ; mais ce n est pas a une pauvre femme comme moi qu'il les donnerait,., ce serait à un homme comme vous.
-^ Je verrai ce notaire.
— Aujourd'hui, n'est-ce pas'?
— Oui , oui , fit M. Cros , mais, entre nous soit dit, il est probable que cela me coijtera cher.
— Vous aurez le trésor.
— Bah!... quelques milliers d'écus de trois livres dans un vieux bas.
— Des sacs d'or.
Lœil de M. Cros s'étendit en long et en large... il ne perdit pas un mot et poursuivit son idée.
— Il en faut beaucoup pour faire une somme, tandis que, si vous vouliez une chose...
— "Tout ce que vous voudrez...
— Eh bien ! si vous vouliez faire en sorte que je puisse disposer de la lande h mon gré pour en faire...
— La lande! s'écria Marianne avec violence; mais quelle faim avez-vous donc de cette terre qui ne produit pas un brin d'herbe, où H ne pousse pas de quoi nourrir voire valetaille?. . Pouniuoi v,,ulezvous la lande? pour la défricher , pour y laiie des routes . jiiur y prendre les huttes et nous faire tous domestiques comme moi?... Aon, non, la lande esta nous., on nous y tuera... on nous y massacrera... mais nous ne la céderons pas. 'N'essayez pas de prendre la lande.. .On nous a dit qu'un homme venu avec vous veut en faire des closeries... il y aura un malheur.. .s'il y pense. ..Tenez, prenez garde.
— Soit, soit, fit M. Cros, que l'exaltation croissante de Marianne tourmentait de nouveau , il n'en sera plus question... et si vous voulez que j'aille jusqu'au Ribay...
— Oui, fit Marianne allez, et à ce soir, au château.
— Très-bien... Vous avez dit la porte?...
— La porte de la Verdière.
— J'y serai.
— Et maintenant , adieu, dit Marianne.
— Et mou chemin pour aller au Ribay?
^ -;- C'est celui-ci, fit Marianne, en lui' nioidrant le sentier où ils étaient.
— Mnisoù vais-je retrouver monchoval? jeme iierdrais dans toutes ces broussailles.
— Vous étiez avec M Burlaudas?
— Oui.
— Appelez-le, il sera bientôt ici.
M. Cros appela Burlaudas qui répondit , et qui lui amena sou cheval. Marianne était partie.
— .Maintenant, pouvez-vous me mener au Ribav? lui dit M. Cios
— Ou vous voudrez.
Ils partirent immédiatement pour le Rihay.
Pendant un assez long espace de chemin, M. Cros marcha à côté deBurland.is sans lui adresser une parole. Il redout.iit celle lande coinme si chaque buisson, chaque touffe de genêt renfermait un espion chargé de le surveiller.
Mais cependant il était beaucoup plus tranquille qu'avant sa rencontre avec .Marianne, et c'est la meilleure preuve que nous puissions donner du pouvoir que celte femme exerçait .'^ur tous ceux qui lapprocliaienl. 11 semblait à M. Cros que m'ainlenant il voyageait dans un pays esclave avec un sauf-conduit du souverain de ce pays.
Mais celte Conviction inslinclivc lui commandait la prudence, en
mi'inc lomps qu'elle lui dûrniiilt la livin(|iiillité,et ce m: fui (ju'ii |)''u JedislMiice (lu liibay, lorsqu'ils lurent aux approches des terres cultivées , que M. Gros , ayant fait si|;ne à Burlaudas pour qu'il vint se |ilacpr tout à fait à ses côtes . Uii dit •
— Quel lioiiune est le uolaire clicz qui je vais?
— C'est un petit brun , l'air assez jovial.
— Je l'ai vu... Je veux parler de son caractère, de ses mœurs, de... enfin de sa mornlilé?
— C'est un bon vivant... et un fort honnijtc homme.
— .\h! fil I\l. Gros... un fort honiif^te homme... 11 n'y a (pie hu de nolaii-o au Rihay ?...
— L'autre est à M...
— Oui... oui, fit M. Gros... j'oubliais. Mais probaldenient il doit connaîlre un certain RIaricou'?
— Qu'est-ce qui ne connaît pas ce garnement- là? C'est la terreur du pays.
— C'est aussi, dit M. Gros, le fils d'une certaine Marianne?
— Eh bien! oui , de Marianne l'empoisonneuse. M. l'.ros ne put s'empêcher de tressaillir à ce mot. L'idée qn'il avait
causé avec une empoisonneuse lui fil une horrible peur.
Cependant , comme depuis une heure il avait arrangé dans sa tèlc la série de questions qu'il voulait adressera BurUuidas, il ne jicrdit point le fil d'idées si bien arrêtées, et il reprit:
— I\'ais quel est le père de ce Maricou? Burlaudas le regarda d'un air fort étonné.
— Le père de ce Maricou? dit-il. Ehl mais vous êtes de la famille, et tout le monde sait bien que...
— Oui, oui, fit M. Gros, mais on fait tant de contes... que j'ai pensé...
Burlaudas réfléchit longtemps et finit par dire :
— Tenez, monsieur, j'ai toujours eu une idée à moi sur ce sujet, et que je n'ai jamais dite à personne.
— Quelle idée, monsieur Burlaudas? je serais charmé de la connaître.
Burlaudas hésita. Il eût sans doute voulu n'avoir point dit ce qui lui était échappé; mais il en est de certaines pensées qu'on tient enfermées depuis longtemps comme d'une vapei"- comprimée; du moment qu'on leur ouvre un passage, elles passent malgré qu'on en ait.
Donc, Burlaudas répondit:
— 11 y a bien des gens qui font les esprils foris, et qui ne pourraient pas dire pourquoi tout ce qui s'est passé a été comme si ça n'avait été rien du tout. Car enfin , Mme de Chevalaiiie et le nouveau-né ont éié assassinés la môme nuit, et Mlle Marie de Chevalaine est morte dans la lande. . pendant que Maricou s'y trouvait... cl pourtant la mère n'a pas été condamnée, le fils n'a pas été poursuivi, et bien plus, M. le comte ne pouvait se passer de lui.
C'était terrible, voyez-vous... Quand M. de Chevalaine était dans la lande et Maricou aussi, le père avait beau tourner, aller, venir, il y avait quelque chose de plus fort, il se débattait tant qu'il pouvait...
Pardieu! je l'ai vu bien souvent; il faisait vingt pas en avant cl dix en arrière; il retournait, puis il s'arrêtait en se frappant la lèle, et quelquefois il s'assey ai t par terre comme pour s'empêcher de céder; mais il ne se remetlàit pas plutôt sur ses jambes, qu'il était de nouveau entraîné du même côté, et h la fin de tout... il allaita Maricou quil'atlirait... l'atlirait... C'est un charme, voyez-vous, mon- •sieur, ([ue la mère et le fils avaient jeté... 11 le sentait, le pauvre hommi!... mais il ne pouvait y résister... 11 en est mort... avant d'avoir pu le rompre...
Je le sais bien, moi... car le soir même de sa mort, M. de Chevalaine m ayant fait appeler pour des renseignements à lui donner sur la conle"nance de cliaeune de ses terres, j'ai trouvé Maricou au pied de son lit; il regardait le pauvre homme avec des yeux... il le tenait comme sous liji avec ses yeux. Ce Maricou cl sa mère sont d'honibles scélérats.
Un récit, quel qu'il soit, emprunte beaucoup plus de pouvoir qu'on ne pense à l'air de conviclioii avec lequel il est fait; donc la voix indignée et tremblante de Burlaudas, sa pâleur, son émotion, lirenl un elVet sensible sur M. Gros, qui eut ri, en toute autre occasion, à l'idée d'un charme jeté sur quelqu'un.
— Serais-je la dupe de ces brigands- là? se dit il.
11 y avait cependant une explication bien naturelle à ce singulier pouvoir de Maricou: c'était l'amour iiaternel ,cet amour désole qui^ ayant perdu Marie, cherchait avec qui pleurer, et qui avait devine le noble cœufde Maricou. Les hésitations venaient de la clameur publique qui accusait la mère et le fils de tous les malheurs (|ui avaicnl frappé M. de Chevalaine, cl l'on sait qu'il faut avoir un bien grand courage pour oser aimer celui que tout le monde accuse, surtout quand son exisicncc est une faule qui peut vous être reprochée.
M. Gros ne pensa point à tout cela , mais il se tint pour assuré que Maricou était bien iceliement le (ils de M. de Chevalaine , cl il commença à calculer commenl cela devait lui profiler.
Le' silence absolu gardé par ses cohéritiers du pays, (pii néees-airemcnt connaissaienl les droits do Maricou, lui parut un complot
Hl IT JOURS AU CHATEAU.
coiilre lui ; car il était de 1 intérêt commun des héritiers de détruire les prétentions de Maricou, et, en ne l'associant pas à cet intérêt commun, on lui montrait qu'on faisait bande à jiart; cela décida M. Gros à s'armerde Maricou contre eux, et il ariiva chez le notaire, bien décidé à être du parti de Marianne, surtout si le trésor existait.
Le notaire était chez lui, et il s'empressa de le recevoir.
M- Gros, qui avait l'habileté vulgaire de tout homme d'affaires, commenea à lui parler pendant une heure de son projet d'association et de inh.Misation de la lande. Coloniser en pleine France lui avait liaiii assez piltoresquc.
Il failjouer les millions aux yeux du notaire, lui parle de le charger de l'acte à l'aire, acte donc les honoraires sont énormes, et, prenant pour la stupéfaction d'un homme ébloui le silence avec lequel on ri'eoulc , il finit en disant au notaire :
— Bélléchissez à ceci, monsieur; préparez vos notes, je vous reincttiai les miennes.
— Très-volontiers.
— A propos, avant de nous quitter, dites-moi : est-ce vrai que M. de Chevalaine ail laissé dans la misère un jeune homme, un enfant?... le nom m'échappe.
Le notaire ne l'aide point.
— Un bâtard qui se nomme... Vous devez savoir?... Le notaire reslc impassible.
— Ah! je me rappelle maintenant... Maricou.
— Ah! Maricou! fit le notaire; eh bien!
— On m'a dit que ce garçon avait quelques droits à se croire le fils de M. de Chevalaine... Eh bierti si c'est vrai... il me semble que nous ne pouvons pas laisser ce garçon dans la misère où il est... Mais, pour essayer de faire quelque' petite chose en sa faveur, il faudrait que je fusse bien sûr... Vous devezavoir des renseignements?
Le notaire parut hésiter, caria proposilion de M. Cros était fort naturelle et ne promellait pas de dépasser les bornes d'une libéralité fort restreinte, elle semblait donc faite de bon aloi, et il répondit:
— Ce que vous ferez pour Maricou, monsieur, vous sera compté pour beaucoup, je vous l'assure.
— Oh! fit M. Cros, qui devait nécessairement tombera côté du bon sentiment qu'on lui supposait, je ne demande pas même de reconnaissance à ce mauvais drôle. Ce n'est pas lui que j'ai en vue, c'est nous qui devons réparer l'oubli vraiment inconcevable de M. de Chevalaine... Car, entre nous, c'est ignoble.
— Le leslamenl n'est pas ouvert, répliqua le notaire.
M. Gros, comme nous l'avons dit, avait, en fait d'affaires d'argent, toute la présence d'esprit qui lui manquait en toute autre circonstance, et il répliqua aussitôt d'un Ion insouciant:
— .Mais l'absence de l'un des hériliers au jour désigné pour l'ouverlure du leslamenl le rend inutile, puisipie alors la succession s'ouvrira selon la loi , el que le testament sera déclaré nul. .
Le notaire se replia sur lui-même, mais pas assez adroilemen!, pour que M. Cros ne'devinàt point qu'il y eût quelque chose qu'on lui cachait.
— Vous avez raison , lui dit le notaire , el cela peut arriver comme vous dites.
— Et alors, fit M. Cros, ce monsieur n'aura rien, à moins que M. de Chevalaine ne l'ait reconnu par un acte qui se produira au moment de l'ouverture de la succession...
Le notaire se tut.
— Ou bien , ajouta M. Cros , h moins qu'il ne lui ait donné sa part de la main à la main, en argent comptant... car il devait avoir beaucoup d'argent. On estime le revenu de ses propriétés à quatre-vmgl millefrancs, et il en dépensait peut-être quinze ou vingtmille ..fldoit y avoir des capitaux quelque part... chez des banquiers... à la rccetle générale... ou bien des inscriptions de rente... car M. de Chevalaine n'était pas homme à enfouir ses économies dans quelque vieux coU're... quoiqu'il y ait des gens faits comme ça, qui enterrent leur argent plutôt ([uc de le placer... Vous devez en connaître : hein? pLiît-il? ... n'esl-ce pas?
Le notaire s'était muré. Laseulcparole qu'il eût laissé éch.appcr avait été trop bien saisie pour ipi'il s'exposât à en lâcher une seconde..
Mais M. Cros, qui ne pouvait commenter d'autres paroles, com ■ mcMla le silence et il se dit:
— Ce notaire en sait (ilus qu'il n'en a laii'. 11 iloil êlre pour nos ennemis, c'est sur; on veut anéantir les dioils de .Maricou, et me jouer en même temps (pielque vilain (our. Je suis seul contre tous., je n'ai donc point d'autre parti à prendre que de me mettre avec ceux qu'on veut sans doule dépouiller ainsi que moi.
Ceci étant bien décidé dans l'esprit de SI. Cros, il tpiiiia le notaire en lui disant :
— Je n'ai plus rien h vous dire, monsieur; je suis fâché que mes bonnes intonlions pour ce jeune homme demeurent sans écho; ch liieii! ma foi... je ferai jiour lui ce que je pou rai Passons inainlenant à notre grande all'aire; occupez-vous en , je vous en prie.
M. Cros (piilla le Itibay assez peu satisfait de sa visite, mais fort décidé à preuilre le parli de .Marianne, burlaudas l'altcndail dans l'aulierge où M. Cros avait laissé son
HUIT JOURS AU CHATEAU
clicval, el. sur l'orJre du baniinier, il aMiil l'ail iiréparer le meilleur dîner possiljle.
Notre arpenteur, qui avait cru reconnaître dans M. Gros ce qu'on appelle eu province un délicat, c'eslàdire un liomme qui s'évanouit (levant un verre mal rincé ou une nappe lâchée , avait fait préparer ledit repas dans une chambre qu'il avait lui-même balavée, épousseiée, etc.
Mais M. Gros savait parfaitement quitter, au besoin, les habitudes de comfort, et lorsqu'il dit à Burlaudas :
— Eh bien! où dînons-nous?
— Là-haut, dans la chambre de la maîtresse de l'auberge.
— El pourquoi pas ici? fil M. Gros, comme tout le monde?... Estce que vous trouvez que ce qui est bon pour ces messieurs, ajoutat-il en montrant deux paysans attablés avec un roulier, n'est pas bon pour nous?... Vous èles bien aristocrate, monsieur Burlaudas.
— C'était pour vous . monsieur, dit l'arpenteur d'un Ion confus.
— Oh! mais moi, je ne suis pas fier, Ut M. Gros, cl si ces braves gens veulent boire un coup avec nous, ça me fera plaisir.
Ce fut une révolution dans l'auberge; le couvert fut descendu, et Ils paysans ravis firent mille remerciements à M. Gros.
— Ah! ma loi, dit l'uu d'eux, voilà un maître comme il nous en faudrait un, et je serai content si la closerie de Barouillet tombe dans votre part de la succession.
— Est-ce que vous en êtes le fermier ?
— Oui da! et je serais bien sûr que vous ne seriez pas chien comme M. de Cbevalaine, qui m'a pris le plus pur de mon sang à me faire payer des fermages impossibles.
— Jlais vous les avez acceptés, ces fermages?
— Eh! voilà la faute... J'étais du pays... j'ai pas voulu le quitter... Ah! j'ai si bien fait que, si cela conlinue, je serai sur la paille, el mes enfants aussi, l'an qui vient.
— Cela m'étonne de la part de M. de Chevalaine, qu'on disait humain.
— Une belle humanilé, qui n'aurait i)as fait une remise de cinq sous à un pauvre fermier... Ah! vous en trouverez des lonnesd'or... à moins qu'il ne fît fondre son argent.
Ceci donna à .M. Gros quelque idée que le trésor pouvait exister; mais avec de pareils bruits , tous les cohéritiers devaient avoir la même pensée, el il reprit :
— Ah! mon brave homme, ceux qu'on croit bien riches sont plus pauvres souvent que ceux qui les envient; mais après tout, qui vivra verra...
— Et c'est tout vu , lui dit le fermier; et je vous dis qu'il doit y avoir des monceaux d'or, à moins qu'il n'ait baillé tout ça en dessous n;ain à ce damné Maricou.
La possibilité de ce que lui avail dit Marianne croissait à chaque instant dans l'esprit de M. Gros.
Alors il entra en conversation; il apprit peu à peu l'assassinat de V.me. de Chevalaine, l'accusation portée conlre .Marianne el détruite [lar M. de Chevalaine.
Tout cela lui éclaira d'un jour subit les mots de celte femme : « Il n'a pas dû enseigner le passage secret... c'eût été dire par oij... n
Le même passage renfermait le trésor et avait dû introduire l'empoisonneuse... c'était assez pour la vraisemblance.
Et M. Gros quitta le Ribay , bien décidé à introduire Marianne 'ans le château.
y\. Gros avait repris la roule du château aussitôt aprè.^ être sorti du Ribay, et il avait gardé Burlaudas, non-seulement comme guide, mais encore comme compagnie.
La révélation des crimes imputés à Marianne, tout en démontrant à M. Gros la vraisemblance de ce qu'elle prétendait savoir, avait jelé dans son esprit une profonde terreur sur les suites des relations qu'il pourrait avoir avec celle femme.
Le retour fut silencieux.
M. Gros combinait tous les moyens par lesquels il pourrait s'approprier le trésor, dans le cas où il existerait, el il n'en pouvait découvrir qui ne fussent pleins d'inconvénients; car il n'eniendait point le voler à la façon des voleurs.
La probité 'le M. Gros é'ait trop supérieure pour qu'il se permît d'avoir une telle pensée. Mais il savait l'art de vendre des créances véreuses à cinquante pour cent de perle , lorsqu'il savait exactement qu'elles ne rapporteraient rien.
Et il n'appelait point cela voler. C'était l'affaire des acquéreurs de prendre des inl'ormaiions, et, dans le cas présent, il n'eût pas louché une des pièces d'or des monceaux accumulés dans les caves ; mais il eût acheté le château pour mille écus, sachant qu'il renfermait ces richesses... sans le moindre scrupule.
Et cependant il ne pouvait se décider à renoncer complètement à l'idée de s'emparer de celte fortune inconnue, et il s'arrêta à une résolution qui a été, plus souvent qu'on le croit, celle des esprits
supérieurs. C'était d'attendre du hasard, du lieu, de la circonslanco, l'inspiration qui devait déterminer sa conduite.
— Quand j'aurai vu le trésor, se dit-il, ouand j'aurai reconnu son existence, sa quotité, je prendrai mon parti, t'est ce seiuiment avec lequel plusieurs grands généraux attcnilaieiit le champ de bataille , pour y trouver l'inspiration de la victoire.
Ainsi, M. Gros était parvenu à repreniire quelque tranquillité. Il était déjà en vue du château, ella nuit était presque venue, lorsqu'il rencontra, à la croix des deux sentiers, ce même Brigaut qui l'avait si fort épouvanté le malin.
Burlaudas s'arrêta et dit à M. Gros :
— Hb bien! voilà Brigaut qui va vous conduire jusqu'au château. Je puis m'en retourner.
— C'est inutile, dit .M. Gros, vous coucherez ce soir au château. Burlaudas, qui avail fait expédier chez lui les restes du dîner de
M. Gros, pensa qu'il serait de moins à souper dans la maison, et "omercia.
Brigaut s'approcha de M. Gros et lui dit :
— Ce que vous avez promis lient- il?
— Oui, sans doute, reprit M. Gros.
— Alors à minuit.
— A minuit.
Burlaudas, qui n'avait point entendu les premiers mots de Bi igaut, entendit celui-ci : « A minuit. »
Pour le Parisien, qui a tant de fois entendu celte heure el ce mot résonner sur les théâtres du mélodrame, minuit est devenu une heure presque ridicule ; mais elle a gardé sa puissance magique sur les esprits moins littéraires des campagnards du Bas-.Maiuc. et lorsipie Burlaudas entendit ce rendez-vous, il regarda M. Gros u'un air stupéfait.
— A minuit! lui dit-il ; vous avez rendez-vous avec cet homme à minuit!...
M. Gros fui très-contrarié de l'observation, el répondit :
— Je n'ai rien à foire avec cet homme...
— Tant mieux pour vous, monsieur. A minuit... reprit-il ; c'est l'heure de leurs maléfices, à lui, à Marianne et aux autres.
— De leurs maléfices I dit M. Gros en ricanant ; est-ce que vous croyez aux maléfices?
— .4h ! monsieur, le fermier Venière n'y voulait pas croire non pjiis, el il accepta un rendez-vous à minuit de ce même Brigaut ; c'étaii pour lui faire retrouver un cheval qu'on lui avait volé,
— Eh bien? dit M. Gros.
— H alla au rendez-vous.
— Et II ne retrouva point son cheval?
— Si, par Dieu, puisqu'en rentrant chez lui il le vit altactié à la porte de son écurie.
— Il me semble qu'alors le fermier fit bien tl'aller au rendezvous.
— Vous croyez cela, monsieur'' Le lendemain même, Venière voulut mouler son cheval, mais il n'était pas à deux cents pas de chez lui que le cheval s'emporta, le renversa, le traîna après lui, et ne s'arrêta qu'à l'endroit où avait eu lieu le maléfice qui'le Im avait lait retrouver. Venière était mort. Son fils tua le cheval, qui était possédé, c'est sûr, et on fit plainte au procureur du roi ; mais il prétendit qu'il ne pouvait poursuivre des gens parce qu'un cheval s'était emporlé. Ah! tenez, monsieur, la justice, ici, a de drôli's d'idées ; quant à moi , voyez-vous, ajouia-t-il en baissant la voix, ,c les ferais tous brûler comme un nid de guêpes , ces misérables • là...
— C'est bien, fil M. Gros, que toutes ces choses, auxquelles il ne croyait pas, agitaient d'une inquiétude dont il ne voulait pas convenir lui-même.
Ce fut dans cette disposition qu'il rentra au château , et qu'il fil demander par Gros-René la ciel' du parc au concierge.
Celui-ci l'avait remise au valet de cli .mbre du banquier sans la moindre observation, et M. Gros l'avait depuis longtemps lors pic M. Camille Perrin se décida à monter chez lui.
Il trouva M. Gros ayant près de lui une paire de pistolets et allMÏ dant que l'heure fatale de minuit sonnât.
M. Perrin aborda sans tergiverser le motif qui l'amenait, et lui raconta ce qu'il avail appris de Gros René, ce qu'en savait M. de Fernic, et finit par arracher du banquier le récit de ce que no;:s avons révélé à nos lecteurs ; récit l'ail à la manière de M. Gros, niais dans lequel M. Perrin découvrit la vérité sur les transes du banquier et sur l'avidité qui l'avait poussé à vouloir s'assurer de l'existence du prétendu trésor.
Mais -M. Perrin, qui connaissait .M. Gros, ne s'arrêta point du tout à celle circonstance ; ce qui le frappa avant toute chose , ce fut la naissance à peu près certaine de .Maricou, et le secret qu'on avail gardé vis-à-vis de .M. Gros.
— Prenons garde , lui dit-il ; nous avons affaire à une bande de gens que voire qualité de Parisien absout à leurs yeux de tout ce qu'ils peuvent tenter contre vous. Ils ont essayé sur moi j on s'e.-i adressé ensuite à vous, et probablement on tentera quelque cho.^e contre Mme Gros, qui , étant la véritable héritière , sera plus nue
HUIT JOURS AU CBATEAU
nous encore en Initie à leurs mauvais desseins. Où est-elle In^ée ?
— Ma foi, (lit M. d'OS, je uen sais trop rien; c'est dans lauUe aile (lu cliàleau, je crois
— Mais il ne faut pas la laisser seule, flit M. Perrin ; il y a dans tout ceci une intrigue dont il faut nous déSer. Allons chez elle.
Mais, dit M. Gros , voici venir minuit , et s'il vrai que ce trésor existe ..
Celte fois, M. Perrin adressa à M. Gros un de ces regards qui déconcertent riiomme le plus intrépide dans les mauvais projets. M. Gros en rougit , et M. Perrin , assuré d'avoir été compris , dit alors :
— Ce sera autant d'ajouté à l'actif de la succession.
M. Cl es, furieux d'avoir été dominé, malgré lui, par le coup d ij'il que lui avait jeté M. Perrin, se ravisa tout à coup, et se seivii de ce qui venait de lui ôtre dit, pour donner un sens honnête à son rendez-vous avec Marianne.
— Assurément, reprit-il, ce sera autant d'ajouté à la succession ; mais , pour cela , il faut que l'cxislencc de ce trésor soit constatée , car à (|uoi me servira de dire qu'il existe, si je ne puis le prouver? Le secret que l'on nous a fait ici de la position de Marianne pi'ut nous faire présumer (|u"elle en savait plus que nous sur hien des choses, et il me seuihiait que ce serait une h'mne précaution que de sassurer d'ahord de ce que cette Marianne m'a dit.
— Sous ce point de vue, dit M. l'errin avec un sourire amer, vous avez peut-être quelque raison , mais n'ouhliez pas que vous n'avez personnellement d'autres droits que ceux de .Aime Gros , et que si on entreprend quelque chose contre elle, vous ne serez plus rien
— Qu'entendez- vous par entreprendre quelque chose?
— Kh ! que sais-je? reprit M, Perrin, on a hien voulu m'enterrer tout vivant aujourd'hui.
— Vous? fit le han(iuier.
Et il fallut que .M. Perrin lui racontai successivement tout ce qui était arrive aux huttes.
A ce récit, l'inquiétude vague du hanquier, qui flottait entre la cupidité, une terreur instinctive et un doute dédaif;neux, se tourna vers la terreur, comme une girouette qu'un souffle incertain a fait jouer un nioiiTent sur son pivot, et qu'un ouragan lance tout à coup dans une direction invarialile.
II. Gros eut peur, horriblement peur... tellemeVil peur, que M. Perrin ayant dit :
— Vous comprenez, après cela, qu'il est prudent de s'assurer de ce qui peut arriver à Mme Gros ;
Et ayant fait, après ces paroles, un pas vers la porte, M. Gros s'élança vers lui en s'écriant :
— Je vous suis!...
M. Perrin s'arrêta et dit h M. Gros .
— Il .serait peut-être bon cependant de ne pas quitter cette chambre, s'il est vrai, comme l'a dit Marianne, qu'elle conduit à l'endroit où est caché le fameux trésor. Allez chez Mme Gros.
— T. ut seul!... reprit .M. Gros avec toute la naïveté de la peur. M. Camille Perrin savait très-bien qu'on ne raisonne pas avec un
pareil sentiment, et il reprit :
— - Eh bien! demeurez ici, vous êtes armé, vous n'avez rien h craindre.
— Mais ma femme! je voudrais savoir...
Cela voulait dire clairement qu'il ne voulait ni rester seul, ni aller seul.
— Eh bien! dit M. Perrin, nous allons fermer la porte à clef et nous reviendi'ons.
Le conseil plut à M. Gros, et tous deux quittèrent la fameuse chambre bleue.
On se souvient que, lorsque Gros-René avait voulu finir son récit, M de Fcriiic avait dû s'éloigner; de tous ceux qui étaient dans le chAteau. France était peut-être le plus désintéressé dans tout ce qui se passait.
Sans doute, il voyait avec plaisir arriver entre les mains de sa grand'mère, dont il était l'unique héritier, une fortune assez considérable; mais, passé cela, il ne fondait sur cette fortune aucune combinaison présente. 11 avait très-bien compris que Mlle Lucie de Ghevalaine n'eût point été lâchée d associer sa part d'espérances avec la sienne; mais cette grande et forte beauté n'était point du tout du goût du jeune marin, et lélcgance frêle, distinguée et soyeuse de -Mme Gros lui eût beaucoup mieux convenu.
Mais Mme Gros était mariée; ce n'était donc qu'un amour à tenter, et il y a\ait légèrement essayé dès le premier jour, par ces petites attentions qui avertissent une femme qu'elle n'a qu'à vouloir et qu'un esclave est tout prêt.
.Mme Gros s'était aperçue de la prétention. M. de Fernic était assez beau, assez distingué, pour qu'elle ne s'en irritât point. EMe avait donc accepté de ces attentions tout juste ce qu'il fallait pour montrer à Mlle de Ghevalaine qu'elle n'en auraii rien, mais lias assez pour que M. deFernic se crut autorisé à se croire le bienvenu.
Les événements de la visite aux huttes avaient été d'une çraviié qui n'avait pas i«4»wé o]&n» h o««s HQi^iioUei'm lUuUif l!?, «t lorsque
M. de Fernic rentra chez lui, il ne songeait plus guère qu'à la nécessité où il était d'avoir le lendemain une affaire avec son gros et ■grand cousin, M. de Ghevalaine.
Mais, pour rentrer dans sa chambre, il lui fallait passer devant la porte de Mme Gros, et comme il s'en approchait, il enlt-ndit distinctement une voix d'homme. Ce ne pouvait être celle de M. Perrin qu'il quittait, ni celle de M. Gros que Gros-René venait de déclarer avoir laissé dans sa chambre.
Etait-ce donc .M. Blanchet, ou le curé?
Fernic s'arrêta et reconnut la voix de Maricou.
Pour que nos lecteurs comprennent bien la scène qui se passa, il faut qu'ils s'imaginent un long corridor sur lequel ouvraient les portes d'un grand nombre de chambres, corridor coupé à chaque extrémité jiar d'autres couloirs desservant les ailes latérales, et menant à de petits escaliers de service.
Au moment où M. Fernic reconnut la voix de Maricou, une singulière curiosité le prit de savoir ce qu'un pareil homme pouvait faire à une heure pareille dans la chambre d'une femme comme Mme Gros.
Il se .pencha vers la porte pour écouter; maisà l'instanl il s'aperçut que, si quelqu'un passait, il serait aisément vu avec la bougie qu'il tenait à la main, et il la soufila avant même avoir réfléchi à 1 improbité de l'action qu'il coniraellait.
Cependant il est juste de dire queM.de Fernic se fût gardé comme d'un crime d'une action pareille à celle qu'il allait faire, si elle avait pu se montrer à lui sous un point de vue cupide ou même sérieux.
Mais l'homme a pour certaines choses des transactions de conscience admirables.
(-e que M. de Fernic n'eût point fait dans l'intérêt d'un million à gagner, il le fit contre une femme, parce qu'il lui passait par la têto que la belle .Mme Gros avait pu se laisser prendre par un caprice extravagant pour le beau .Maricou.
— Elle a un butor de mari, se dit-il. et probablement elle s'en console à Paris avec quelque beau jeune homme de la première élégance... avec un... ou peut-être plusieurs. Or, cette femme, qui est peut-être très-blasée sur les amours bien arrangé-, a pu ce qu'on appelle se monter la tête pour une aventure piquante, originale, qui lui promit des émotions d'un genre inconnu.
Il est inutile de dire tout ce quise passa dans la tête du chevalier de Fernic en ce moment ; mais , par une décision aussi rapide que toutes ces suppositions, il souffla sa bougie et se mit à écouter.
Il s'assura parfaitement que c'était .Maricou qui parlait, mais il ne put en aucune façon distinguer un seul mot de ce qu'il disait.
Cependant, à la continuité avec laquelle il parlait, sans que Mme Gros l'interrompit, il devina que Maricou faisait un récit et non point une déclaration, et il fut honteux de ce qu'il venait de faire. 11 se décida à s'éloigner ; mais il n'avait pas fait deux pas qu'une voix lui dit tout bas :
— Oui, chevalier de Fernic, c'est le beau .Maricou qui vous supplante.
M. de Fernic reconnut la voix de Mlle de Ghevalaine; mais s'il n'avait été profondément étonné d'avoir été surpris écoutant à une porte, il se fût demandé par quel hasard elle se trouvait là, et il eût aisément compris que probablement elle y était venue pour y faire ce qu'il y avait fait lui-même.
En effet, Lucie, épouvantée de voir Maricou entrer chez Mme Gros (et si l'on se rappelle le récit de .Maricou, on doit comprendre qu'elle eût peur de ce que cet homme pouvait dire}; Lucie , disons-nous , avait essayé de surprendre le motif de cette étr.mgo visite. Elle avajl donc furtivement quitté sa chambre et était venue coller son oreille à la porte.
Gomme France , elle avait été un moment sans entendre autre chose qu'un murmure sourd; mais, de même que les yeux s'accoutument à l'obscurité et finissent par distinguer vagueliienl ocr ains objets qui un moment avant étaient plongés dans les plus profondes ténèbres, de même, au bout d'un certain temps, Lucie, sans pouvoir cependant suivre d'une façon continue le récit de .Maricou, en saisit au hasard quelques mots qui lui fircnl peur.
Son propre nom, plusieurs fois répété , ainsi que celui de .M. d'Astorg, le nom de l'inlortunée Marie, lui prouvèrent que Maricou racontait à Mme Gros l'histoire de toute sa vie.
Mais jusqu'où allaient ces aveux?
Voilà ce que Lucie ne pouvait comprendre, et elle prêtait une oreille encore plus attentive , lorsqu'elle entendit le pas de -M. de Fernic monter le giand escalier, et presque aussitôt elle vit Jouer, à l'angle des murs . la clarté de la bougie. Aussitôt elle se retira jusqu'à l'extrémité du corridor pour laisser passer M. de F.crulc. Ce fut alors qu'elle le vit s'arrêter, éteindre la bougie, et ce fut alors que, craignant qu'il ne surprît mieux qu'elle le sens des paroles de Maricou , et comprenant qu il fallait à tout prix se défendre d'avance contre les révélations, quelles qu'elles fussent, de .Maricou, elle s'avança vers M. de Fernic , et lui dit les paroles que uous avons rapportées plus haut.
Fernic demeura interdit de s'être ainsi laissé surprendre, et pour
HUIT JOURS AU CHATEAU
donner une sorte fl'cxcnse léfrère à sa vilaine curiosité , il repartit :
— Ma foi . j'avoue que j'étais curieux de snvoir comment notre belle Parisienne faisait l'tklucalion de notre jeune sauvage.
— Ah! ce n'est pas, peut-être, dit Mlle de Clievalaine, son éducation amoureuse dont elle s'occupe en ce moment ; à moins qu'elle ne s'en serve comme d'un moyen pour arriver oii elle veut en venir.
— A quoi donc?
— Suivez-moi , lui dit JIllc de Clievalaine, je vousle dirai ; car vous ne savez rien de ce- qui s'est passé dans ce château. Votre prand'mère , ma tante , ne s'en doute pas plus que vous , et peutêtre la charmante Parisienne trouvc-t-elle nioyeji , en ce moment , de nous dépouiller tous de notre part d'héritage.
— C'est impossible.
— Venez, dit Lucie, et quand je vous aurai dit la vérité, vous verlez si je n'ai pas raison d'avoir cette crainte.
Mlle Lucie prit hardiment M. de Fernic i):ir la main, avec la vivacilé de (|ucl(|u'un qui connaît parfaitement les êtres de la maison , et l'introduisit dans sa chambre, dont elle ferma la porte.
Yll
M. de Fernic avait donc suivi Mlle de Clievalaine dans sa chambre, où elle s'était enfermée avec lui.
P'im autre côté . Gros-René , d'après l'ordre de M. Perrin , avait quitté le salon pour aller dire à France de tenir ses armes prêtes.
Il en ad\int que, lorsiiue Gros René arriva à l'appartement du jeune marin, il ne trouva personne. Gros-René continua sa recherche. La chambre de M. de Fernic était contiguë à celle de M. Clanchet, celui-ci était absent. Le curé logeait à côté d'eux, et le curé n'était pas chez lui.
Gros-René s'imagina-t-il qu'ils s'étaient tous réunis pour combiner quelque mauvais dessein contre ses maîtres, ou bien s'expliqua-t-il toutes ces absences par autant de disparitions diaboliques? Je n'en sais rien. Mais toujours est-il qu'il fut pris d'une terreur telle, qu'il s'enfuit en cherchant là chambre de son maître, et tenant sa terrible pincelte levée.
Au détour de l'un des'vastes couloirs qui régnaient dans le château , il lui sembla voir paraître devant lui un géant terrible. Gros-René était doué de ces poltronneries féroces qui attaijuent, tant elles craignent d'être attaquées ; il abalLil sa lourde pincette sur la tête du monstrueux géant, qui tomha par terre avec un sourd gémissement.
Gros-René eût peut-être achevé d'assommer l'ennemi inconnu qu'il avait trouvé sur son |:assage, lorsqu'il fut arrêté par l'apparition de sou maiire et de M, Perrin, qui furent étrangement étonnés en rencontrant ainsi Gros-René aivec on homme étendu à ses pieds et le visage tout ens.inslanté.
M. Cros reconnu! Burlaudas , àpi la [lincette avait fait au front une blessure légère, mais qui, lui ayant couvert le visage de sang, lui donnait l'aspect d'un homme assassiné.
— Qu'as tu tait! s écria M. Cios en aidant Burlaudas à se relever.
— Ah I fit Gros René, chez quti k peur se tournait de plus en plus en férocité, j'ai commencé par ee brigand, en attendant que nous en unissions avec les autres.
— De quels brigands veux tu parler? dit M. Camille Perrin.
— De tous ceux qui sont dans ee château, repartit Gros René qui les yeux hors de la tète , le visage bouleversé , paraissait un furieux avide de carnage.
— (Jomment, dit Burlaudas en essuyant de son mouchoir de cotonnade bleue lesang qui lui couvrait le visage, ils sont déià entrés'
— Mais qui donc ? fit M. Cros.
— Mais les autres, fit Burlaudas , les sens des huttes; on les entend roder autour du château comme une bande de loups sappelantavec leurs cris de chouette Je les ai entendus de la chainbre ou je couche, et je venais vous en avertir, lorsque j'ai été as«a<:sine par ce brutal.
Gros René releva sa pincette d'un air sanguinaire.
— Voyons... voyons, fit M. Camille Perrin, assez de .=otlises comme ça , maître Gros-René ; vous êtes un drôle et un poltron Unant a vous, monsieur, permettez que j'exainine votre blessuie. Ce n est rien, la peau est fendue, voilà tout ; une compres.^e d'eau fraîche en lera 1 afl'aire. Et maintenant , expliquez-nous , monsieur ce que vous avez remarqué. '
— Ecoutez! fit Burlaudas.
On fit un profond silence, et il sembla en eft'et qu'on entendait des cris assez semblables à ceux des oiseaux de nuit, qui se répondaient dans diverses directions.
Mais ce qui semblait alarmer Burlaudas ne fit pas la moindre impression sur .M. Cros, qui dit :
— Eh bien ! voulez-vous empêcher les orfraies et les chouettes de crier, j en e,itends toutes les nuits autant que ca dans ma mason du bois de Marly. . *
— Dans les boi<. c'est possible, dit M. Camille Perrin ; mais ici il y eu a trop et de trop d'espèces ditVéreiiles pour que cela ne soit pas autre chose que des animaux (|ui nous donnent ce concert.
M. Cros se remit à écouter avec plus de soin, tandis que M. Perrin disait à Gros- René :
— Tu as averti M. de Fernic?
— Et où voulez-vous que je l'avertisse, il n'est pas dans sa chambre.
— Mais il est entré peut-être chez M. Blanchet. j
— Ni Fernic, ni Blanchet, ni euré! dit Gros René avec cette brutale familiarité que les laquais emploient entre eux, pour parler deleurs supérieurs, et qui leur revient dans des circonstances où un sentiment violent leur fait oublier le faux respect qu'ils montrent à leurs maîtres.
— Comment! fit M. Cros, tu n'as trouvé personne chez ces messieurs ? - '
— Personne.., etje vous dis que ce n'est pas dehors, mais dedans que sont l'es brigands.
— Veux-tu te taire? s'écria M. Camille Perrin. je suis sur que lu t'es trompé de porte, et que tu seras allé ii quelque chambre inhabitée..,
— Monsieur, monsieur!... fit Burlaudas, en baissant la voix, je ne sais pas de qui votre domestique veut parler ; mais il est sûr qu'il y a dans le château un scélérat qui, à lui tout seul, vaut tous les autres ensemble : c'est Maricou.
— Maricou est ici ? s'écria M, Cros, qui ignorait celte circonstance. — Oui, vraiment, fil Burlaudas... et si vous saviez où il est...
J'étais venu poui" vous le dire.
— Eh bien! où est-il? dit .M Perrin.
— Dans la chambre de madame votre épouse, dit Burlaudas en baissant tout à fait la voix.
— Chez ma femme! s'écria M. Cros. Venez, courons... Ah! le scélérat!...
— Tout doux, fit M. Perrin... Attendons... Qui vousadit, monsieur, que Maricou était dans la chambre de Mme Cros?...
— Mes propres yeux, répondit Burlaudas, d'un ton assez aigre, à cette question faite d'un ton fort sec.
— Vos propres yeux...
— Oui, monsieur; car je l'ai vu entrer il y a une heure bientôt, par la fenêtre...
— Entrer par la fenêtre!... s'écria M. Cros. — 11 y a une heure... fit Gros-René.
— Comprenez- vous 'cela, Perrin? fit M. Cros.
— Depuis une heure, reprit Gros-René; alors il a eu le lemiis...
— De quoi?.., fit M. Cros.
— D'assassiner madame, s'il en a eu envie.
M. Perrin él M. Cros étaient fort en peine de donner un sens à ce rendez-vous, et l'interprétation que Gros-René avait tournée brusquement en assassinat les eût peut-être gagnes, si Burlaudas n'avait repris d'un ton de dédain :
— Non. non, Maricou n'est pas de cette pâte là. Quoiqu'il soit homme à tuer un garde chaïupêtie ou un c :asseur. eonnue ii tuerait un chien dans la lande, tout le monde l'eu croit capable Mais il a d'autres moyens quand il veut. Je vous l'ai dit, monsieur , Maricou a un charme ; il faisait faire tout ce qu'il voulait à dofunt M. le comte , je vous l'ai dit; et souvent V.Ue Lucie de Clievalaine n'a pas osé lui répliquer, lorsqu'il lui disait des choses que personne ne pouvait comprendre. Ainsi, tenez, s'il veut faire faire quelque imprudence à l'épouse de monsieur, il va se mettre à la charmer... et il faut bien qu'il ait déjà réussi, puisqu' lie n'a pas poussé le plus petit cri lorsqu'il est entré dans sa chambre.
— Par la lèiiêtre! ajouta Gros-René.
Ce mot était comme une pincée de poivre ajoutée à une parole déjà passablement éoicée; car M. Cros n'entondait point du tout le charme de Maricou dans le sens où le comprenait naïvement Burlaudas
— Perrin, dit M. Gros, suivez-moi.
M Camille fit semblant de ne pas entendre, et reprit aussitôt :
— Non, non, .Maricou ne peut avoir de mauvais desseins. N'est-ce pas lui qui ma sauvé aujourd'hui avec un courage, un héroïsme?.,.
— Oh ! fit M. Cros eu serrant les dents, M. Maricou est un héros ! Je comprends, quelquechose comme le Dernier Chouan, ou Monsieur Mauprat... Avec ea que ma femme ne lit pas autre chose que ces mauvais livres. Suivez-moi, vousdis-je. Perrin ..
— Et puis, fit Burlaudas, dont la parole était toujours à côté de la pensée des trois Parisiens, Mme Cros est la véritable héritière, et c est à elle qu'il s'adressera , car , si on vous a arrêté aux huttes, vous, monsieur, c'est parce qu'on vous prenait pour le mari de cette dame , à cause que vous étiez très-familier avec elle.
Le fer de la guillotine eût été levé sur la tête de Gros-René, qu'il n eut pu résistiT à la joie qu'il éprouva d'une parole qui devait être également déplaisante à son maître et à l'ami de son maître ; aussi s'emprcssa-t-il de dire :
— Madame est si imprudente!
^ --Qu'est-ce que c'est?... fît M. Perrin avec une colère qui imposa a 1 insolent. *
HUIT JOUUS AU CHATEAU
— Mais, dame! reprit Gros-René , recevoir un homme à une pareille heure...
— Je vous dis qu'il l'a charmée, fit Burlaudas.
M. Gros roulait en lui-même de sinistres pensées, mais il n'osait éclater. Enfin il s'écria:
— Gros René, conduis-moi chez ma femme... car je ne connais pas seulement les êtres de cette vieille haraque.
— Je vais vous y mener, dit M. Perrin.
— Ah! vous connaissez le chemin? fit Gros- René.
— El je vais te le montrer, car tu vas nous suivre, dit M. Perrin.
— Si monsieur me l'ordonne.
— D'abord, et avant toutes choses, dit M. Camille Perrin, comme nous sommes en un chAteau rempli de hriyauds , d'après ton dire... je pense que celui qui
ne marche pas avec nous est de leur parti ; elau préalahle, et pour ne pas laisser d'espions derrière nous , je casse la tête au prernier qui ne nous suit pas.
Ces paroles, prononcées avecun sang-froid qui ne permettait pas de douter que M. Perrin n'accomplit sa promesse, firent cesser toute réplique, et nos quatre interlocuteurs s'avancèrent ensemble vers la chambre de Mme Gros.
M. Perrin frappa surle-champ en disant :
— Ouvrez, ou nous sommes tous perdus.
Mme Gros se hâta d'ouvrir la porte, et ils entrèrent tous dans la chambre.
L'altitude de Maricou et de madame Gros, la rapidité avec laquelle elle avait ouvert, ne permettaient pas de supposer qu'on eût dérangé le moins du monde un entretien très-intéressant.
Mais M. Gros était trop mari pour ne pas faire une bêtise , et il dit en entrant ;
— Pourquoi cette fenêtre ouverte? Gelait sans doute pour que le jeune héros s'en retournât par où il était venu.
Sur un signe de M.
Camille Perrin, Mme Gros comprit son mari, et repartit avecun malicieux sang-froid :
— C'est pour que les curieux de ce château , et il n'en manque pas, puissent voir tout ce
qui se passait ici, pendant que Maricou me racontait son histoire.
— Et en quoi peut-elle vous intéresser? dit M. Gros.
— Le destin du fils de M. de Clievalaine, de mon cousin, répondit Mme Gros , ne peut m'ètrc indifférent.
— C'est ce qui n'est pas prouvé , fit M. Gros, ravi de celte explication , mais ne voulant pas demeurer sans réponse , et il aura à me prouver...
— 11 s'agit de ma famille et non point de la vôtre monsieur, dit Mme Gros avec hauteur : ce sont des affaires que je veux garder le droit de mener à ma guise.
— Mais, madame... fit M. Gros d'un ton rogne.
Et une querelle semblait prête à s'engager, lorsque Maricou , qui était resté penché vers la fenêtre, l'oreille tendue pour reconnaître les bruits qui couraient la campagne, el auxquels il u'a\ail point fait altenlion durant son récit à Mme Gros, lorsque Maricou, disons- nous, poussa un cri de colère, et s'écria :
Il se pencha dans la porte pour écouter.
— Ah! les brigands!..
— Qu'est-ce donc ?... fit M. Perrin.
— Voyez ce rouge au ciel au-dessus du toit , ils ont mis le feu à la grande bergerie.
Ce mot n'était pa's lâché que maître Gros -René se précipita hors de la chambre en criant d'une voix fuiieuse :
— Au feu! au feu!
— Courons!... s'écria M. Perrin.
— Demeurons, fit Maricou... La bergerie est en feu... il faut qu'elle brûle... elle brûlera... Mais que personne ne sorte du château.
Cependant , aux cris de Gros-Uené , toutes les portes s'ouvraient , cl le valet de chambre de M. Gros put voir sortir d'abord de la chambre de la vieille Mme de Fernic M. Blanchet et le curé , et
ceux-ci purent voir presque aussitôt M. de Fernic sortir de la chambre de Mlle de Chevalaine.
Malgré le trouble qu'avaient jeté dans tous les esprits les hurlements de Gros- René, cette circonstance n'échappa point au curé et à M. Blanchet, qui échangèrent entre eux un regard d'intelligence, ni à Mme de Fernic, qui foudroya les deux jeunes gens d'un coup d'œil où avaient parlé soixantedix ansd'honnctelé irréprochable.
Mais celle observation fut réservée ])Our plus lard , car Groslîené ne cessait de crier :
— Au feu ! au feu 1 le château brûle.
France l'arrêta vigoureuseme'nt, et lui dit:
— Comment, le château brûle!... Où...
comment?...
— Voyez là- bas, lui dit Gros-René. Au feu!...
France se précipita à une croisée à l'ex- Irémilé du corridor où il se trouvait, et vit, en elTet , les rouges rellels de l'incendie audessus des grajids arbres du parc.
Cependant le tumulte qui avait lieu dans l'appartement des maîtres commençait de même dans les logements des domestiques ; chacun sortait de chez soi à moitié velu, et accourait, l'un descendant de sa chambre, lautre montant de son écurie; tout le monde arrivait an centre commun d'où était partie l'alerte , le concierge du château comme les autres.
— L'incendie est à la bergerie, dit le curé.
— 11 faut y courir par la porte de la Verdière.
— Donne-nous la clef, ajouta-t-il en s'adressant au concierge.
— Je l'ai remise h M. Gros-René...
— X cet homme !... s'écria-t-on de tous côtés.
— As-lu celle clef? dit M. de Fernic.
— Je l'ai donnée à M. Gros.
- A ton maître! C'est étrange. El où est-il?..
— iMa foi , dans la chambre de madame, dit Gros-René.
— Que voulait-il faire de cette clef? dit Mme de Fernic, pendani que France se dirigeait vers la chambre de Mme Gros, et que tout le monde le suivait en tumulte.
— lui eft'el, dit Mlle de Chevalaine, c'est la clef qui ouvre i)récisémenl à deux pas de la bergerie.
HUIT JOURS AU CHATEAU
— C'est exlraordinaire, fille curé.
— Avais-je donc raison, repiil Lucie, comme si elle se parlait à elle-même, lorsque je voulais mettre mon cousin en garde contre les projets de ces Parisiens?
— Celait donc pour ça, fit M. Blaiichcl, qu'il était dans votre chambre?
— Et pourquoi voulez-vous qu'il y fût?.., dit Lucie d'un ton candide...
— Ah ! je ne savais pas , répliqua M. Blanclict. A ce moment, ou arriva à la porte de Mme Gros.
France de Fernic pénétra le premier dans la chambre de Mme Gros, et arriva jusloau moment où M. Gros disait à Maricou :
— Que serait il donc arrivé, si j'avais ouvert la porte du parc à cette vieille mégère que j'ai trouvée dans la lande ?
M. de Fernic avait contracté, dans l'exercice de son état, des habitudes de commandement impérieux, rapide, et qui, dans les moments de danger pressanl. se révélaient par une forme arrêtée, sévèi'c , lirus()ue ; en présence de cet incendie qui éclatait h quelques pas du château, il obéit à cet esprit d'action qui l'eut inspiré sur son vaisseau, à la déclaration d'une tempête.
D'ailleurs , parmi tous les hommes présents, Fernic pouvailse croire autorisé à prendre en main l'autorité et à donner les ordres nécessaires.
Le curé et M. Blanchet tremblaient de tous leurs membres , M. Gros ouiraitde gros yeux inintelligents"; M.
Perrin était un étranger . et tous les autres étaient des inférieurs.
Le seul qui eut pu se mettre en parallèle avec France, le jeune Ghevalaine , n'avait point paru.
Donc , en entrant dans la chambre de Mme Gros, et en entendant les paroles du banquier, M. de Fernic lui dit d'un ton de commandement :
— Remellez-moi cette clef, monsieur, et plus tard vous aurez à nous rendre compte de l'usage que vous en vouliez faire.
Quels que fussent l'embarras de M. Gros et son épouvante, le ton dont cette demande lui fut faite le blessa cependant assez pour qu'il répliquât :
— Je n'ai aucun ordre à recevoir de vous , ni aucun compte h vous rendre. Voici cette clef, que je vous remets parce que je' sais qu'elle ouvre la porte du parc qui mène à la bergerie.
Fernic allait prendre la clef, lorsque Maricou quitta sa feucire en disant :
— G'est inutile, la bergerie est brûlée, le toit vient de s'enfoncer; l'incendie s'éteindra tout seul,
— Que fait (?e drôle ici? s'écriaFrance, et comment se fait-il qu'il ose parler dans celte maison?
JiKiriauue
il coutLci; sur le uùlii et, la Ulc appuyi
Maricou, au lieu de l'épondre à .M. de Feruic, se retourna doucement vers Mme Gros et lui dit :
— Vous entendez, madame.
Fernic haussa les épaules et dit :
— Allons, allons à la bergerie, et s'il en est encore temps, nous en sauverons quelques débris, ou bien nous prendrons peut-être quelques-uns de ces incendiaires.
— Ne sortez pas du cbàleau, s'écria Maricou, si vous ne voulez pas le voir en feu tout à l'heure,.. Vous avez été agacer les loups dans leurs bois; ils sont sortis en fureur, prenez garde.
— Mais, dit France, n'es-tu pas un des leurs? Tu devais connaître leurs desseins. Kniparez-vous de ce drôle, garrottez -le...
— Monsieur! monsieur! s'écria .AL Gamille Perriii, c'est au cou-
rage, a l'activité de ce jeune homme que je dois la vie , et je ne souffrirai pas qu'on porte la main sur lui,
— Qui êtes-vous , monsieur? fit M. de Fernic. Je ne vous connais pas. Quel droit avez-vous d'être dans cetli' maison?
— .Monsieur de Fernic, fit M. c\'rrin, chacun ici aura des comptes à rendre,
— Quand vous voudrez, dit Fernic, Allons, prenez ce misérable, vous autres ; et qu'on lui lie les pieds et les mains.
llaricou restait immobile, souriant avec une incroyable expression de dédain.
Deux ou trois palefreniers et valets s'approchèrent de lui, mais avec un sentiment visible de crainte.
— Comment vous avez peur?.,, s'écria M. de Fernic en s'élaiiçant du côté de Maricou.
A ce moment, Mme Cros s'élança vivement entre France et .Maricou. et. avec une vivacité pleine de force, elle lui dit :
— Ne touchez pas à cet homme, monsieur, je ne lepermellrai pas.
— Vous, madame?...
dit Fernic avec un accent où l'affeclation de respect déguisait mal la colère.
— Moi , monsieur, lui répondilMme Gros, qui trouve bien étrange que vous vous permettiez de donner ici des ordres sans le consentement de ceux qui
y ont plus de droits que vous. — Madame, dit France en se contenant mal, si voire mari voulait contester mes droits, j'aimerais mieux m'en expliquer avec lui.
— Mon mari, monsieur, dil .Mme Gros, n'a rien à contester ici. Ceux qui ont quelques droits dans celle maison sont les héritiers de M. de Ghevalaine: c'est M. le curé, Mme de Fernic, Mlle de Ghevalaine ou son frère, et moi, monsieur. Quant à vous, il faut bien que je vous le dise, puisque vous lereraoulrez si nellemenl aux autres : vous n'êtes rien ici, absolument rien, pas plus que .M. Perrin.
— .Madame, dit Fernic pâle de colère, il y aura quelqu'un qui me rendra raison,. ,
— C'est convenu, monsieur, dit M. Camille Perrin, c'est convenu. -- Laissez, France, dit aussitôt Mme de Fernic, ne vous occupez
point de ces gens-là; mais, puisque JIme Cros en réclamant ses droits me fait si bien connaître les miens, jem'en servirai pour ordonner l'arrestation de cet homme.
main, elle,,.
HUIT JOURS AU CHATEAU
— Un contre un, lit M. Perriii eu riant, malgré la gravilé de la
''°!!.Non monsieur, fit le curé, nous sommBS deux, car je suis de ravis de ma sœur, Mme de l'ernic, qu'on arrête ce misérable qu, icn suis sûr, est d'intelligence avec les brigands qui ont mis U. Itu
à la berfrerie.
Mme Gros regarda autour d'elle et vit Lucie qui gagnait doucement
'''-"kiVous. ma cousine, lui dit-elle aussitôt, ûlcs-vous aussi d'avis qu'on arrêlc M. Maricou? ,., , • ,f, ;„!,.,■
Votre pi-oteclion lui suffit, madame, dit Lucie que celle mleipclkilion avait rendue pâle de colère.
— Vous voyez bien que non. , • ,„ Lucie, les yeux baissés, les dents serrées, resta un momcnl immobile, cl ré|)onililenfin : , . ■ i-
— Je cr.ii^^ Maricou parfaitement innocent de cet incendie, cai voilà plus dune beure qu'il est enfermé avec vous tèle-a-tête dans
'""tîn Jrô™ ricanement, qui courut dans la foule des valets qui encombrait la chambre avertit Mme Cros que 1 injure de Ml e Lucie de Chevalaine avait porté coup parmi ceux qui 1 avaient entendue
La lionte d'avoir à répondre à un pareil outrage rendit Mme Cios si confuse, qu'elle garda le silence. . „ „
Alors Maricou, s'élant avancé, dit, avec un calme et unedouceui qui contrastèientavec l'irritation de toutes les personnes présentes :
— Oui mademoiselle, depuis une heure je raconte à madame quelle a éié ma vie. et je lui disais surtout quelle prolecUon j avais trouiée près de vous. ' • n ■ r, •
— lit celte protection ne vous manquera pas aujourd liui, dit vivement Lucie. Vous ne serez point arrêté; je ne le veux pas... Lt mon frère se joindra à moi... Mais, reprit-elle aussitôt, ou est donc
— Il dort probablement, dit un gros valet de ferme. Ab ! quand il est dans son lit, on tirerait le canon à son oreille, qu il ne broncherait pas. . ., , , ...
— Allez le réveiller , dit Mme de Ferme ; il est bon qu il nous donne son avis. puis(|ue chacun ici fait si bien valoir ses droits.
— C'est inutile, dit Maricou, tout à fait inutile. Je remercie madame et mademoiselle de leur .protection . mais je demeurerai ici à votre disposition durant toute cette nuit et la journée de
demain. ,.,,», , ,,
— En ce cas, reprit France , humilié du rôle subalterne ou on l'avait relégué, et qui voulait en sortir, qu'on l'attache et qu on l enferme en lieu sûr.
— Monsieur de Fernic, reprit Maricou, m vous, ni tousceux qui sont ici ne m'empêcheriez d'en sortir si j'en avais la volonté. Je reste parce que je veux bien rester , mais n'oubliez pas que je puis considérer comme un ennemi qui m'atlaipie quiconque porterait la main sur moi, et que o'est sur vous que retomberait la responsabilité du sanfî qui coulerait.
— Il a raison , il a raison , fit M. Blanchet, qui avait garde jusque- là un prudent silence , et qui n'en sortit que par une prudente intervention. Personne ici n'a mandat légal pour arrêter cet homme ni pour ordonner de l'arrêter, et il n'y a pas de flagrant délit qui puisse autoriser à s'emparer de lui. La seule chose qui soit dans notre droil, c'est de l'expulser du château.
îl. Blanchet avait à peine achevé ces paroles , que des cris sauvages et des hurlements de joie se firent entendre dans la cour du château, et presque aussitôt dans le château lui-même, qui fut pour ainsi dire envahi tout à coup, et dans lequel on entendit courir de tous côtés avec des hurlements furieux.
Au lieu de s'élancer au dehors pour voir d'où venait ce vacarme, soudain la valeiaille pressée à la porte de Mme Gros se rua dans la chambre, et une femme, poussée par la peur, ferma violemment la porte, de façon que tous ceux qui peuplaient le château, à l'exception de m', de Chevalaine, qui dormait, disait-on, et du pupille de M . Blanchet et de sa jiourrice , tout le monde se trouva enfermé dans cette pièce. . .
A l'instant même on entendit des pas se prccipiler dans le couloir même où était située la chambre de Mme Cros puis ces pas gagnèrent le second étage, dont on forçait les portes et dont on renversaii les meubles, avec des bondissémenls d'une joie féroce et des cris furieux.
Ouvrez cette porte... s'écria Fernic. Attaquons ces brigands.
— Sans armes?... lui dit M. Perrin.
— En voilà , dit M. Cros, en montrant ses pistolets ([u'il tendit à M. de Fernic avec un empressement qui , en toute autre occasion , eût été remarqué.
Fernic s'en empara et courut vers la norte en criant à Maricou :
Quant à toi, misérable, si tu sors de celte chambre, je te casse
la tête comme à un voleur.
Maricou s'élança au devant de Fernic et lui dit :
— Vous voulez' donc faire assassiner tout le monde?...
— Misérable!... s'écria Fernic.
— \nètez!... ût Lucie de Chevalaine , lui seul peut nous ^au^er. Maricou, dit-elle avec effroi, j'entc;nds Farienc.
— Oui... oui, dit Maricou, j'ai reconnu sa voix.
— Qu'il prenne au moins ces armes , dit Fernic en jetant les pis-
°- je n'ai pas besoin d'armes, dit Maricou... seulement n'ouvrez celle porte à personne, quoi qu'on puisse vous dire, et fermez votre
"^"'A'fx-' moment. Mme Gros alla elle-même vers la fenêtre et recula en jioussant un horrible cri.
— Qu'est-ce donc ? cria Maricou. „„„„„..
— Je viens de voir passer... comme un paquet blanc... comme le corps d'un enfant... qu'on aurait précipité de la fenêtre au-dessus de la mienne... . ., „, i >
— C'est là que loge la nourrice ! cria M. Blanclict. En même temps , un cri plus furieux éclata dans la chambre, et
Lucie, passant v-iolemmenl entre M. de Fernic et Maricou, s ecna: ■ — Àh ! ils ont tué mou fils !
La scène tumultueuse qui se passait au château de Chevalaine chanseait pour ainsi dire d'aspect à chaque minute.
Aiiisi au moment où Fernic a-vait voulu faire arrêter Maricou , linterveution soudaine de Mme Crosavait protège le fils de Marianne; luiis était venue lirrupliun violente des sens des huttes dans lécha teau- iiuis enfin, lorsque tout monde semblaits'en rapporter à Maricou du soin du salut général . ce cri de .Mlle Lucie de Chevalaine :
— Ils ont tué mon fils! avait jeté une horrible surprise parmi tous ceux qui lavaient entendu. , , , i -, , j
Quel que fût le juste effroi que devaient epr.uver les habilanlsdu château en se voyant à la merci dune bande de forcenés que rien ne pouvait arrêter , car ils n'avaient ni l'idée du crime m celle du châliment, cependant ce cri de désespoir, qui renfermait une si étrange révélation, frappa de surprise toutes les personnes pré-
On s'interrogeait déjà du regard , et Ton allait s interroger plus directement, lorsque des cris plus furieux, parmi lesquels se distinguaient la voix puissante de Lucie et celle d'une autre femme, éclatèrent de nouveau. . • j ,. i
Chacun put connaître aussitôt qui osait repondre av;ec cette hauteur à Mlle de Chevalaine , car Maricou s'ecria en s élançant hors de la chambre :
— Ma mère ! ma mère ! , , . ,•, . i ^- „ Ce mot, à lui tout seul, fit une revolulion subite dans les dispositions de'ceux qui l'entendirent. , . , , .
Cette troupe de valets, si épouvantes et si tremblants un moment avant, fut saisie comme d'un vertige de fureur à ce en de Maricou ,
et ils Y répondirent aussitôt par une imprécation générale
— L'enipoisouneuse ! fempoisonneuse ici ! A mort , à mort 1 empoisonneuse
Et avanC (lue personne eût pu s'opposer à ce brusque mouvement, ils se précipitèrent tous hors de la chambre avec des menaces terribles
L'horreur qu'inspirait Marianne devait être bien grande , pour changer en un moment la disposition de tous ces esprits si epouvanié^s tout à f heure, et .MM. Camille Perrin el de Fernic suivirent, nar un mouvement machinal, la troupe des domestiques, dont 1 impétuosité les entraîna sans qu ils pussent se rendre compte si celait pour faider ou la maintenir qu'ils allaient a sa suite.
Mais l'événement leur dicta presque aussitôt la conduite qu ils
avaient à tenir. , . , , • -i . „■ \ i„
Eu elïet arrivés à l'extrémité du couloir, ils purent voir à la lueur de qiiehpies torches de paille roulée eu corde que les bohe miens avaient jetées çà et là dans le château, deux lemmes se débattant dans une lutte acharnée. , , ,. .^ „,., .
Assurément rien n'est plus hideux et grotesque a la lois que le combat de deux femmes dont les voix piaillent des injures, don le^ cheveux volent en désord.e , dont le visage est lacère par les ongles ; mais ici l'horreur et le ridicule avaient disparu : c elail un combat à mort entre Lucie de Chevalaine et Marianne ; 1 une , .Marianne . un couteau à la main, l'autre, désarmée, mais maintenant dans .^a main de 1er le bras .pii tenait le couteau, el cherchant a lairacher plus encore pour tuer que pour se défendre. - . . ,
L'une et l'autie. le visage couvert de celte pâleur livide qui vient de la colère et non de la peur, les yeux étincelanls de cet éclat fauve et sanglant qui regarde le meurtre en face, la voix rauque qui I apnelle 'les mouvements lents et pénibles, quelquefois convulsifs comme résumant toutes les forces de chacune pour ecuapper à l'autre; Lucie el Marianne, disons-nous, jetaut a courts intervalles ces paroles furieuses : ,. . ,
— Marianne I... Marianne, tu 1 as tue !...
— Vous m'avez menti!."
HUIT JOURS AU CHATEAU
— Ah ! je boirai Ion sang, misérable !
— Vous m'avez menli!
— Mais je veux le luer !
— Vous m'avez menli !
La voix de Lucie prenait une inflexion plus cruelle à chacune ile ses paroles, landis que celle de Marianne, inflexible et sourde, répondait comme le son d'un instrument insensible.
Voilà ce qu'ils virent.
Tous les domestiques s'étaient arrêtés devant ces deux femmes , et comme ils avaient ramassé les torches des bohémiens, ils éclairaient celle lutle furieuse, épouvantés par les fureurs des deux ennemies, et empècliés de perler secours à leur maîtresse par une sorte d'inslinct qui leur disait qu'il y avait un droit égal entre ces deux femmes.
Enfin, dans un mouvement de rage forcenée. Lucie parvint à arracher à .Marianne le couteau ; et avant que Fernic et M. Perrin , qui arrivaient à l'instant même, pussent les séparer, Lucie frappa Marianne et la jeta à terre, où la bohémienne tomba en poussant un profond soupir.
.Maricou arrivait en ce moment, tirant par le bras Farrenc, qui, jelé par terre, ne pouvait se relever, et que Maricou traînait comme un clipval emporté fait de son cavalier désarçonné.
A l'aspect de sa mèrg frappée d'un coup de' couteau, Maricou lâcha Farrenc, et se pencha vers Marianne pour la relever; mais, à l'inslanl même, et lorsqu'il la prenait dans ses bras, Farrenc se redressa, et, le saisissant par ses longs cheveux, il le frappa avec fureur de deux ou trois coups de couteau.
Maricou se releva à son tour, et quoique blessé, il se retourna et regarda avec une colère calme et déterminée autour de lui ; il n'aperçut que le visage de quelques domestiques et ceux de Fernic et de M. Camille Perrin.
Farrenc s'était évadé d'un côté, tandis que Lucie de Chevalaine s'éloi};nail de l'anlre.
Maricou resia un moment debout sans qu'il parût que les blessures rcus.sentatleint dangereusement ; mais tout à coup ses yeux se troublèrent, son visage pâlit ; il tomba sur ses genoux , et s'affaissa hientùt toul à fait en murmurant ces paroles :
— Ma mère, que Dieu vous pardonne !
Pendant que celle scène se passait à l'étage inférieur du château, quelques domestiques, qui s'étaient précipités à la poursuite de Fai'renc, qui criait : « Marianne est morte! » étaient parvenus à larrêler.
On s'était emparé aussi de quelques bohémiens, tandis que les auli'cs, surpris par celle nouvelle, couraient eà el là, cherchaut la porle par laquelle ils étaient entrés. En peu d'inslauls, celle sauvage invasion fut presque repoussée ; mais presque aussilôt il fallut se donner à d autres soins.
Dans toutes les chambres où ils avaient pu pénétrer, les bohémiens avaien. jelé des torches de paille sur les lits, sous les rideau.x des fenêtres, et l'incendie s'allumait de tous côlés.
Il fallut alors songer à sauver le château, et, eh cette occasion, France de Fernic reprit l'autorité, qui, celle fois, ne lui fut plus conslalée.
— Que tout le monde me suive!... s'éciia-t-il. El l'on obéit.
Alors il distribua la plupEirt de tout ce monde à chacune des chambres attaquées par l'incendie, conduisit lui-même les autres aux réservoirs disposes dans la maison, et une demi-heure ne s'était pas écoulée que toule trace de feu avait disparu ; mais ce mou- Aemenl avait fait négliger la surveillance à exercer sur les bohémiens qu'on avait arrêtés, el tous s'étaient év^idés du château.
On avait même oublié .Marianne et Maricou, lorsque Mme Gros , se rendant au salon du rez-de-chaussée où tout le monde s'était réuni, se heurta, pour ainsi dire, contre leurs corps, et appela quelques personnes par ses cris.
M. Gros, M. Perrin et Fernic accoururent et donnèrent l'ordre' d'emporter les cadavres ; mais l'un et l'autre n'étaient que blessés. Au premier efl'ort qu'on lit pour l'enlever, Jlarianne revint à elle, et comme Fernic ordonnait de l'enfermer dans quelque salle basse bien fermée, elle dit, en montrant M-. Gros :
— Portez-moi dans sa chambre.
— Oui, oui, fit M. Gros, dans ma chambre.
— C'est l'ancienne chambre de M. de Chevalaine, fit Fernic.
— C'est précisément iiour cela, dit M. Gros, à qui revint, avec l'admirable présence d'esprit qu'il retrouvait à l'occasion de certaines matières, le souvenir du trésor caché. Portez-la dans ma chambre, reprit M. Gros, J'arracherai peut-èlre à celle femme le nom des coupables. , , ,
Gros-René, aidé du cocher de M. Gros el de Burlaudas, obéit au banquier, el ils enlevèrent Marianne , lorsque Mme Gros s'écria :
— Et son fils?
— Qu'on le jette sur la paille d'une ecune, dit Fernic.
— Ah! monsieur, s'écria Mme Gros, vous savez pourtant qui est ce malheureux... ^
— Quel qu'il soit, madame, dit Fernic d'un ton presque iraperti-
nenl, il est sous votre protection , qu'on le melle où vous voudrez.
— 11 n'y a plus de chambres, murmurèrent quelques voix des domestiques.
— Il y a la mienne, dit Mme Gros, emportée par l'indignation que lui causait la cruauté aveugle de toule celle maison envers ce jeune homme si malheureux; ne trouverai-je personne qui puisse m'aider à l'y transporter?
M. Camille Perrin, il. Gros lui-même, un ou deux valets entraînés par l'exemple, obiMi-ent, et Maricou fut immédiateraenl enlevé el déposé sur le lit de Mme Gros.
Maricou respirait encore, mais il lai fallait de prompts secours.
M. Perrin était un de ces hommes qui ont touché, par l'élude el par la pratique, h presque toutes les sciences, et il fit à Maricou une large saignée qui le rappela à la vie, et qui, cependant, le plongea dans une faiblesse qui ne lui permit que de jeter un regard triste et troublé autour de lui ; il reconnut la chambre où il était , allaeha sur 5Ime Gros ses yeux dans lesquels vinrent quelques larmes , el lui dit d'une voix douce el presque éteinte :
— C'était vous qui deviez me sauver...
— Allons, allons. Cl M. Camille Perriu, du silence, mon garçon , et ce ne sera rien ; nous allons penser maintenant à votre mère... quoique, ajoula-t-il entre ses dents, mieux vaudrailpeulèlro la laisser finir d'eUe-même que de l'envoyer à...
M. Perrin secoua la fête avec un mouvement violent, comme s'il eût éprouvé une horreur invincible pour le mot iju'il voulait prononcer.
— Corinne, reprit-il aussitôt en s'adressant à la femme de chambre de Mme Gros , veillez près du malade,
Celte proposition ne parut [loint plaire à la chambrière, qui repartit en tremblant ;
— Rester toute seule ici ?
— Voici Gros-René qui revient, dit M. Perrin, vous serez assez braves à vous deux pour rester près d'un malade?...
— La vieille veut que vous y alliez , dit Gros-René à M. Gros.
— J'y vais , fit le banquier.
— Venez avec nous, madame, dit M. Perrin à Mme Gros ; il est bon que vous entendiez ce que celle femme peut avoir à dire.
— Mais, fit M. Gros d'un air fâché, il me semble...
— Cela est indispensable, dit M. Perrin d'un ton d'aulorilé.
— Mais... fit encoi'C M. Gros.
— El, peut-être, ajouta M. Camille Perrin à voix basse, serait-il bon d appeler tous les héritiers à entendre ce que celle femme peut avoir à vous dire.
— Venez donc, reprit M. Gros avec humeur.
M. Perrin prit Mme Gros par la main el lui fil signe de le suivre. Celle-ci s'éloigna, et pendant que M. Gros marchait en avant, M. Perrin lui dit tout bas:
— Soyez forte et ayez du courage; il ne faut pas qu'on puisse commettre en voire nom quelque lâcheté dont vous seriez innocente, mais dont vous auriez beaucoup à souffrir.
— Que se passe-l-il donc? lui dit Mme Gros.
— je n'ai pas le temps de vous l'expliquer ; mais vous avez montré du courage dans celle horrible bagarre, n'en manquez pas en face d'uu lit de mort, car cette femme a été frappée d'une main (dus sûre que celle qui a voulu assassiner Maricou.
L''espril parisien de .\lme Gros prit un moment le dessus , cl elle répondit en souriant doucement:
— Ah! mon cher monsieur Perrin, on est plus forte qu'on ne croit, quand ou n'a personne devant qui s'évanouir avec succès.
— Vous en êtes là?.. . lui dit .M. Perrin , vous dites cela de vousmême?... Tant mieux, vous retournerez à Paris, forte, sensée et raisonnable.
— Je ne l'éiais donc pas avant?
Gomme M. Perrin allait répondre par une de ces rudes vérités qu'il disait d'un ton si paternel que Mme Gros n'eût osé s'en blesser, et qu'elle iirovo(iuait souvent, M. France de Fernic arriva près d'eux et leur dit vivement:
— N'avez vous point vu Lucie?
— Nullement.
— Je viens de la chercher par tout le château, et ce qu'ily a de plus étrange, c'est que la nourrice a disparu et que le cadavre de l'enfant n'a pas été retrouvé.
— Ah! fit -M. Perrin, peut- être n'a-t il pas été assassiné.
— Au-dessous de la fenêtre de Mme Gros , à l'endroit où elle a vu tomber ce corps qui l'a si fort épouvantée , nous avons lrou\ é une large tache de sang.
Mme Gros tressaillit à cette image et reprit :
— Pauvre enfant!
— Mais que voulait dire Mlle de Chevalaine, fit M. Perrin, lorsqu'elle s'est écriée : u Ils ont tué mon fils ! »
Mme Gros pressa le bras de M. Perrin pour lui faire comprendre qu'elle savait quelque chose de ce secrel , et M. Fernic repaitit ■
— Je n'ai point entendu cela.
Fernic sortait de chez sa grand'mèrepoù s'étaient retirés le curé e{ 'M.'jBlaachet, entre lesquels il avait éié sans doute décidé que 1 hon-
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HUIT JOURS AU CHATEAU
iieurilc la famille exigeait que ce cri Je désespoir , arraché au cœur de Mlle de Chevalainc, devait n'avoir été entendu par persomie.
Malgré raverlisseinent partie :lier de Mme Gros, M. Ferrin repartit aussitôt :
— Quel intérêt avait doic Mlle Lucie de Ghevalaine à frapper cette Marianne? car c'est el!e qui l'a frappée; ceci, vous l'avez vu au moins?
— Mais, reprit l'crnic d'un ton uiéconlent, MUe de Ciievalaine n'a\ait point d'autre intérêt que celui de se défendre, car ce n'était jias elle, c'était cette femme qui était armée; ceci, vous lavez vu, je pense ?
— Elle a fui cependant.
— Pensez-vous, monsieur, dit alors Fernic avec une véritalde hauteur, qu'une femme de sa naissance, poussée à en frapper une autre jiar un elTroi insurmontahle, par un égarement qu'explique l'invasion de ces misérables, ne s'imagine pas avoir commis un crime horlihle, et que l'aspect de ce sang, qu'elle n'a versé que pour se sauver, ne lui ait pas fait perdre toute rélle.xion?
-M. l'errin sourit et repartit :
— 'loutce que vous dites là est parfaitement juste, monsieur; mais pour(|uoi, dans celtelutte que nous avons tous vue, répétait elle : « Tu las tué? »
— Monsieur, dit M. de Fernic, je vous avertis que je trouve vos observations outrageantes, et qu'en l'absence de M. de Ghevalaine, je ne les supporterai pas plus longlenjps.
— Nous avons déjà un compte à régler ensemble à propos de madame, ceci ne le rendra pas plus dangereux, dit Jf. Porrin. N'ou- 1)1 iez pas que vous en avez demandé un à M. de Ghevalaine , et que V'jus ne pouvez être contre lui et pour lui.
— Suit, monsieur, reprit Fernic avec dédain; mais ce qui me surpiend, c'est que vous qui avez montré une pitié si empressée pour M. Maricou, vous n'en ayez pas eu un peu pour une femme qui vaut li:en, ce me semble, le lils d'une empoisonneuse.
— Peut-être, monsieur... dit Mme Gros en passant devant Franco, i 1 en le toisant avec cette assurance hautaine que donne à la femme le sentiment de 1 impunité que lui assure son sexe. Rejoignons mon :^';ui. monsieur Perrin, reprit-elle, et peut-être aussi saurons-nous loiit à l'heure à qui la pitié est due dans cette maison.
.M. Perrin suivit Mme Gros . après avoir adressé à M. de Fernic r.ue salutation qui voulait lui dire qu'il était parfaitement à ses ordres, et tous deux arrivèrent dans la chambre de M. Gros un moment après le banquier; car toutes les paroles que nous venons de r;ipporter avaient été échangées entre les interlocuteurs avec la der- 11 ère vivacité.
De son côté, Fernic s'éloigna, et, après s'être informé à tous ceux qu'il rencontra, après avoir parcouru le chftieau dans tous les sens, il s'éloigna au moment où le jour commença à poindre.
Xous devons dire, avant d'entamer le récit do ce qui se passa dans •a chambre de M. Gros, que quelques-uns des domestiques de la maison, et Gros -René entèle, trouvèrent que la recherche intérieure dépassait de beaucoup le temps qu'on devait lui accorder, et que I rauce eût dû sortir depuis deux heures, s il n'avait craint de rencontrer les holiémiens cachés dans les environs.
Cette imputation fit remarquer l'heure de la sortie de Fernic, et relie observation ne fut pas sans importance, comme on le verra plus tard, et c'est pour, cette raison que nous l'avons mentionnée.
Lorsque Mme Gros et M. Gamille Perrin entrèrent dans la chambre où se trouvait .Marianne, ils entendirent M. Gros lui dire avec un accent de prière instante :
— G'est ici, n'est-ce pas, qu'est le passage ([ui mène à l'endroit où est caché le trésor?
— Le trésor? répondit Marianne d'un ton d'amer dédain; y a-t il un trésor? Je n'en sais rien; mais écoutez, écoutez-moi bien : il y a (buis mes paroles plus de richesse pour vous que vous ne pourriez en trouver dans Iciulcs les caves du château...
— Sa tête s'égare, murmura .M. Gros avec impatience.
— Ah! vous voilà, madame, fit Marianne en apercevant madnmeCros : c'est vous, n'est-ce pas, àquinion ûlsa racontés es projets?
— Non pas ses projets, mais ses malheurs, dit Mme Gros.
— Ah! il ne les sait pas tous encore : qu'il vienne ici les apprendre...
— Votre fils ne peut venir, dit M. Perrin ; il a été frappé et blessé comme vous.
-- Blessé! s'écria Marianne, en cbercbaut à quiltcrle litsur le le- (|ucl on l'avait placée; l'a-t-elle frap|)é aussi? a-t-elle voulu le tuer, parce qu'il sait le secret de sa honte?...
— Vou-c fils a été frappé parFarrenc, fit M. Perrin.
— Est-il mort? demanda Marianne d'une voix sourde.
— Non, fit M. Perrin. •
— Ce n'est pas vous que j'interroge, dit Marianne; c'est vous, madame, vonsdoiit la beauté lui a inspiré tant de confiance ; vous qui savez déjà, sans doute, une partie de son histoire et de la mienne . répondez-moi francîiemenl. S'il est mort, à quoi bon tout ce qui me restî à vous dire? S'il vit, vous lui rapporterez fidèlement mes paroles, et peut-être qu'alors il sentira s'éveiller en lui cette haine qui me soutient depuis vingt ans; peut-être trouvera t il que c'est justice de tuer celui qui nous a si lâchement trahi... Gar sou lour est venu; il a été trahi et abandonné, parce qu'il n'est qu'un pauvre paysan... .4h ! s'il m'entendait... s'il savait... Mais puisqu'il ne peut venir, je puis aller à lui, moi; car vous ne lui redirez pas la vérité, peut-être... Laissez-moi aller la lui dire.
En parlant ainsi, Marianne faisait de pénibles efforts pour se lever, et l'énergie de cette femme était si puissante, que, malgré sa blessure et la quantité de sang qu'elle avait perdu, elle y lût arrivée, si M. Perrin ne l'eût retenue en lui disant :
— Sur mou honneur et sur celui de madame, en qui vous avez confiance, tout ce que vous direz sera fidèlement rapporté à votre fils ; mais pensez qu'une révélation, (|ui paraît devoir être fort importante, l'agiterait peut-être assez pour mettre sa vie en danger.
— Oui, vous avez raison, dit Marianne; il en mourrait, et c'est ce qu'ils veulent... Non, je ne le verrai pas.
Elle se tut un moment, et reprit avec un accent de tendresse qui contrasiait singulièrement avec le ton farouche dont elle s'était exprimée jusque-là :
— Je ne le verrai plus... car je suis tuée...' je le sens... Lucie a bien frappé.
A cette pensée, toute la sauvage énergie de cette femme reparut dans ses yeux; elle fit un geste où se montrait sa résolution, et elle s'écria :
— Oui, oui, nous n'avons pas de temps à perdre, il faut que je parle ! Vous, monsieur, vous, donnez-moi quelque chose qui me soutienne et me fasse vivre assez pourque je vous dise tout.
M. Gros présenta aussitôt à la blessée un verre de madère dont une bouteille ne quittait jamais sa chambre.
— Que faites-vous? s'écria M. Perrin, il y a de quoi lui donner une fièvreà l'emporrter en deux heures.
— Deux heures de force et de vie... s'écria Marianne en prenant le verre et en le vidant, c'est plus qu'il ne m'en faut pour vous enchaîner à ma cause, car on veut vous dépouiller, vous aussi,
— Les misérables!... murmura M. Gros,
— Plus misérables que vous ne croyez... car il y a des crimes dans ce qu'ils ont fait... ils m'appellent lempoisonneuse , et c'est pourtant Lucie qui m'a suscité l'itlée de tuer .\iarie.
— Ah! votre lils avait raison, dit .Mme Gros d'une voix émue.
— Vous a-t-il conté cela, madame?... vous a t-il dit ce qu'elle lui a promis alors?
— Votre fils, reprit jMme Gros, m'a raconté tout ce qui lui est arrivé jusqu'au moment où , après avoir élé transporté dans ce château, il en sortit avec l'affreux soupçon que vous et Mlle de Ghevalaine vous étiez les auteurs de la mort de l'infortunée Marie, et que n'osant aller vous interroger, il se rendit chez Mlle de Ghevalaine.
— Ah! j'y étais déjà, moi, dit alors Marianne, j étais venue lui demander la récompense de ce que j'avais fait pour elle. Et... si lui n'était pas arrivé, elle aurait écrit, elle aurait signé ce qu'elle n'a fait que jurer, et nous ne serions pas où nous en sommes.
— Ainsi, dit JIme Gros, qui se voyait rattacher pour elle, à l'endroit précis où il avait été brisé, le fil du récit que lui avait fait .Maricou, et qui élait curieuse de tout apprendre; ainsi vous étiez chez Jllle de Ghevalaine au moment où Maricou arriva?...
— Oui, fit Marianne, regardant fixement devant elle, et parlant I»lutôt comme si clic expliquait le tableau qui se présentait à son esprit, que pour répondre à Mme Gros; oui, elle était assise devant une table, une plume à la main, lorsqu'il entra. Je l'avais guetté bien souvent lorsqu'il causait dans la lande avec son père, et j'avais souvent regardé avec douleur le visage doux et triste dont il lac-' cueillait. Ce n'était que pour moi , mon Dieu ! qu'il avait ces airs sévères et terribles... et ce jour-là, jamais il ne m'épouvanta davantage.
— Lui, fit Mme Gros avec étonnement, il vous faisait peur?...
— Une le sait pas, dit .Marianne avec amertume; ah! non, il ne se doute pas que sa parole me faisait trembler cl ipie ,* lorsqu'il me regardait en lace, j'aurais voulu détourner le visage, comme j'aurais voulu former un livre sur lequel il eût pu lire toutes mes pensées. -Mais non... Marianne n'a ni rougi, ni pâli, ni baissé les yeux devant personne. Jamais il n'a deviné qu'il était mon maître ef mon juge, et pourtant bien des fois j'ai été prête à tout pardonner, parce qu'il soutirait de ma vengeance. Non , il ne le sait pas encore. Ce n'était que lorsqu'il me laissait seule, que je pleurais , que je priais, que je m'accusais... Ah! s'il m'eût comprise une heure, un momenî; s'il eût une seule fois maudit son père et cette Marie; s'il eût rêvé un instant la v~eugeance que je méditais, je l'aurais arrêté , je l'aurais supplié d'y renoncer; je ne l'aurais pas voulu voir devenir coupable comme moi... et cependant je le détestais de ne passentir que j'avais le droitde me venger... Ah! ilm'afait biei) souffrir, allez...