‹ Ouvrés illustréesChapitre 73 sur 157 · VIL — PACTE · texte numérisé non relu

VIL — PACTE

Le lendemain de cette vision singulière, un homme dont le nom est trop connu pour que je l'écrive entrait chez M°" d'Avarenne. Il avait été annoncé presque avec dédain; et tant que le laquais qui lui avait avancé une chaise près de la bergère de la duchesse était resté dans la chambre, cet homme avait con.servé un air de contrition et d'humilité prolondément respectueux. Dès qu'il fut seul avec M"' d'Avarenne, il prit un air d'humeur et dit à la duchesse:

— Sans doute vous avez quelque puissant motif pour m'avoir fait appeler, car vous n'ignorez pas combien nos moments sont précieux, aujourd'hui que la nouvelle du débarquement de Bonaparte nous force à deviner les dispositions de chacun, à observer jusqu'à l'expression de tous les visages.

— Je sais, dit la duchesse, que vous êtes à mes cfrdres ; je sais aussi que vous faites grand bruit de cette escapade de Bonaparte pour vous donner un air d'importance; mais j'ai des choses plus sérieuses à vous dire. Avez-vous pris les renseignements que je vous ai demandés?

— Les voici, répondit le monsieur d'un ton bourru.

Mme d'Avarenne jeta un coup d'œil sur !e papier qu'on venait de lui remettre, et, après l'avoir lu, elle ajouta:

— Ainsi vous êtes assuré que le général Jean d'Aspert n'a jamais eu d'enfant?

— Jamais.

— Et ce jeune Charles Dumont qu'il a adopte n'est-il pas mort en

Russie ?

— Cela n'est pasprésumable.

Pourtant on l'a dit au général d'Aspert, et il le croit.

— C'est que peut-être c'est vrai.

— On l'a donc trompé?

— Ou il s'est trompé lui-même.

— Monsieur, reprit la duchesse avec hauteur, répondez tout droit, bêtement, mais point sottement. Qu'est devenu ce Charles Dumont?

— On en a eu des nouvelles aujourd'hui, répliqua le monsieur interdit.

— Ainsi il vit?

— Oui, madame.

La duchesse réfiechit, puis elle ajouta :

— Quelle est sa famille ?

— Voici ce que dit l'état civil : Fils de Pierre Dumont, capitaine à la dix-septième demi-brigade, et de Anne Lépaulier, son épouse; né le 23 avril 1787. Voici son extrait de baptême.

— Son extrait de baptême ! dit la duchesse avec surprise; cet enfant n'est donc pas celui que le général d'Aspert adopta à Rome, il y a seize ans ?

— Le même.

-— C'est impossible ! dit la duchesse.

— Impossible! reprit le monsieur; il faut pourtant que cela soit possible car, si cela était autrement, il y aurait certainement usurpation d'état. Le nommé Charles Dumont a été élevé au lycée comme fils de militaire mort à l'armée ; il a été reçu en celte qualité à l'école de Sainl-Cyr, et ensuite il est devenu chef de bataillon sous ce nom.

— Avez-vous trouvé l'homme qui a amené ici cet enfant ?

— Oui, madame; c'est un ancien sergent de l'armée d'Italie, maintenant brigadier de gendarmerie.

— Que vousa-t-il dit?

— Voici son ra|iporl écrit.

— Donnez.

La duchesse le prit et lut ce qui suit :

« Au mois de février 1798, je reçus du général d'Aspert l'ordre de » prendre à son palais, à Rome, le fils du capitaine Dumont et de le » conduire à Paris, pour l'y mettre dans une pension qu'il me depi- » gna. Nous étions à Terracine ; je partis et j'arrivai à Rome au point » du jour. Je me rendis au palais du général; mais, en y arrivant, » j'appris qu'il avait été dévasté par le peuple, qui accusait le général ). d'avoir sauvé un aristocrate; que les domestiques qu'on y avait

SO LE MAGNÉTISEUR

» laissés s'étaient enfuis, el qiio k-s (■■f|iii|i;i{;es avaient élé pillas. Je ne » savais que (aire et j'allais lelouiiier |ires tlu général, lorsque j'aper- » çus un enfant assis au pied du portique; il paraissait malade de » laiigae et de faim. Je lui demandai s'il savait quelques nouvelles du » palais.

» — Hélas ! non, me répondii-il en pleurant; j'y venais chercher » le général d'Aspert. Mon père m'avait dit en mourar.l : Va à Rome » chercher d'Aspert, dis-lui que lu es le lils du capilaine Dumont, et » il prendra soin de toi. Je suis venu; mais j'ai trouve le général parti » et le palais désert.

» — Pardieu ! dis-je, mon petit bonhomme, ça ne pouvait pas mieux » se rencontrer; le général m'envoie vous clienlier. Sans doute il » vous croyait déji) arrivé dans son palais, car il m'a dit que je vous » y trouverais installé, et que Durand, son domestique, vous remettrait » dans mes mains.

» Là-dessus le petit honliomme me suivit ; je le conduisis à l'aris et » le remis dans la pension (jui m'avait été désignée. »

— Kt depuis ce temps'? dit la duchesse.

— Le général fit exactement payeur la dépense du jeune Dumont.

— Mais ce Durand, qu'est-il devenu?

— 11 avait été tué dans le pillage du palais. Et que devint le général lui-même? je veux parler de ses voyages,

des endroits oii il a demeuré.

— Il resta peu de temps à l'armée d'Italie, passa en Corse et fut ensuite de l'expédition deSaint-Domingue, oii il demeura des derniers.

Ue façon, dit la duchesse, qu'il ne revit le jeune Dumont

qu'après quelques années d'absence?

— Mais après six ans au moins, à partir du jour où il s'en chargea.

— Et pendant tout ce temps il était seul? il n'avait pas d'enfant près de lui?

— Non, madame.

La duchesse ne savait quelles conséquences tirer de tous ces rapports. Charles Dumont était-il son lils? était-il véritablement le lils de ce capitaine? cette singulière rencontre du biigadier était-elle un effet du hasard, ou une précaution de d'Aspert pour mieux assurer son mensonge? elle ne savait que penser. Enfin, emportée par la préoccupation où elle se laissait aller, elle dit tout haut :

— Mais si celui-ci est véritablement le lils du capitaine Dumont, qu'a-t-il fait de l'autre?

— Quel autre? dit le monsieur.

— Quel autre ! s'écria la duchesse irritée de ce que cet honune avait cherche à étendre son métier jusqu'à espionner sa pensée. Puis, reportant le mol (|ui lui était échappé sur une tout antre personne, sans doute, que celle qu'elle voulait d'abord désigner, elle ajouta : Mais celui à propos duquel je vous ai écrit ce malin.

— Ah 1 reprit l'homme dont je n'ai pas dit le nom, ahl c'est M. le baron de Premiiz.

— Eh bien! dit la duchesse, quel est cet homme? d'où vient-il? à quel titre est-il à Paris? à quoi tient-il? Fera-t-on ce que j'ai demandé?

— A. toutes ces questions je n'ai (iii'une réponse à faire, madame; c'est celle qui m'a élé faite à moi-même par h' chef de noti e division, qui n'en sait |)as davantage, car il ma donne lectuie du registre où elle est inscrite.

— Qu'est-ce donc? dit la duchesse.

— Voyez : M. de Prémilz, sans désignation d'âge ni de pays. Défense ejcpresse de s'occuper de lui.

— Et qui a pu mettre une pareille note sur ce registre?

— H me semble que madame la duchesse doit s'en douter.

— Nullement, dit madame d'Avareiine.

— C'est singulier, dit le monsieur, car c'est textuellement la même note qui est au nom de madame la duchesse.

— A mon nom ! dit la duchesse en devenant rouge et troublée; mon nom est sur de pareils registres?

— Tous les noms marquants on dangereux s'y trouvent.

— La police ne respecte donc rien ?

— Vous voyez, au contraire, madame, qu'il y a des personnes qu'elle est forcée de respecter, quoi qu'elles fassent.

— Celle réponse, dit la duchesse, est-elle une sottise ou une insolence?

— C'est tout simplement, madame, une vérité naïve, car la note dont je viens de vous faire part a ete placée au nom de M. de Premitz, après un rapport qui fut fait contre lui par la police générale, rapport d'où il résultait que M. de Premiiz aurait eu des relations avec l'étranger, et particulièrement avec la cour de Rome.

— Il suffit... dit la duchesse ; je n'ai plus besoin de vous... allez... Le monsieur se retira. La duchesse, demeurée seule, écrivit un

mot a M. de Prémilz pour le prier de se rendre chez elle. 11 y vint quelques heures après, el voici l'entretien qu'ils eurent ensemble.

— .Monsieur, avez-vous quelque idée du motif qui m'a engagée à vous prier de passer chez moi?

Prémilz regarda madame d'Avarenne avec une prélenlion d'oeil fatal el dominateur qui Cl hausser les épaules à la grande dame. Elle se hâta de répondre, en lui disant :

— Mon Dieu, monsieur, il n'y a que deux sortes de gens qu'on regarde ainsi : les petites filles dont ou veut troubler les sens, elles vieilles folles dont on frappe rimaginalioii. Je ne suis plus des pre miéres el ne Suis pas encore des autres. Ne drapez pas vos yeux en vampire ou en sorcier, je ne suis ni crédule ni peureuse. J'ai à vous parler : voulez-vous me répondre ieloii les plus simples règles d'une conversation?

— Madame, dit Prémilz en gardant urt ton de solennité mystérieux, je sais pourquoi vous m'avez mandé.

— idi bien ! puisque vous le savez, que cemplez-vous lirer de co secret?

— Je n'y ai pas encore pensé, dit Prémilz.

— Cependant vous avez votre fortune à faire, sans doute, monsieur?

— Peut-être, dit Prémilz, elle est faite à l'heure qu'il est.

— Comment entendez-vous qu'elle est faite?

— En ce que je suis en posiiion de forcer, sous peine de scandale et peut-être de déshonneur, une famille riche et qui a quelque pouvoir, à m'accepter pour gendre.

La duchesse, indignée d'une prétention qu'elle croyait s'adressera sa faniille, s'écria avec colère : ^

— Vous devenir mon gendre, monsieuri ah I nous n'en sommes.pas encore là.

L'élonnement qui se peignit sur la figure de Prémilz lui prouva qu'elle s'était trompée; et elle allait réparer sa faute, lorsque sa fille Julie entra rapidement et sans se faire annoncer.

— Maman, maman, dit-elle avec vivacité, permellez-moi de sortir, d'aller chez mademoiselle de Lussay, chez Henriette; elle se meurt, elle m'a fait demander... •

— Elle se meurt I s'écrfa Prémilz en se levant soudainement el en devenant prcs(iue livide; Henriette se meurt I

— Oui, monsieur, dit Julie froidement, elle est fort mal; mais peut-être son imagination est-elle encofc plus malade que son corps, et j'espère la calmer.

— .\llez... allez... dit la duchesse, qui avait examiné le trouble de Prémilz à celle interruption inattendue. Allez, et faites-moi savoir de ses nouvelles.

Puis, lorsqu'elle fut seule avec Prémilz, elle lui dit, en commentant et en associant d'un mol les paroles ambiguës deRhodon, la nouvelle de Julie el la terreur qu'il en avait ressentie :

— Ainsi, monsieur, vous disiez que vous aviez forcé la famille de M. de Lussay à vous accepter pour gendre?

Tout autre que Prémilz, à cette insinuation perfide, eût peut-être laissé échapper le secrel où l'on venait de frapper si juste; mais, si court qu'eût été le moment de réflexion où il s'était plongé, il lui avait suffi, sinon pour changer complelemenl ses desseins, du moins pour lui inspirer l'idée de ménager la nouvelle voie que lui avait ouverte l'imprudent emportement de la duchesse; el, au lieu de répondre à la question insidieuse de madame d'Avarenne, il lui dit :

— Madame d'.\varenne a tort de s'irriter d'une prétention que je n'ai pas formellement exprimée, et qui peut-être est bien loin de ma pensée. Car enfin j'ai parlé d'une famille riche, et la fortune de madame d'Avarenne est toute dans les bienfaits de la cour; j'ai parlé d'une famille puissante, el le pouvoir de madame d'Avarenne est, comme celui des personnes donl il dépend, soumis à des événements dont personne ne peut prévoir l'issue.

La duchesse, frustrée de l'espérance qu'elle avait eue de surprendre à son tour un secret de Prémilz, ne voulut plus continuer une conversation dont les bases mal posées la laissaient à la discrétion d'un homme qui paraissait habile à tirer avantage de tous les accidents du dialogue ; et, pour prévenir le danger de lui donner encore prise, elle revint tout à coup sur ses pas, el lui dit :

— Monsieur, depuis un quart d'heure, nous parlons par équivoques; voyons, expli<iuons-nous frinchement. Que savez -vous?... et si vous savez quelque chose, que voulez-vous? c'est un marché à conclure.

— Je sais tout, dit Prénntz.

— C'est ainsi que commencent toutes les lettres d'amants jaloux

LE MAGNETISEUR.

(fii ne savent rien et qui voudraient bien apprendre quelque chose.

— Eh bien ! madame, voici ce que je sais. Je sais par Hoiioriue que vous avez eu un flls; que ce fils est celui de Jean d'Aspert, et que vous l'avez fait passer pour être celui du... Je sais que le prince le croit, et que c'est à ce souvenir que vous devez le crédit dont vous jouissez; je sais encore que ce fils a disparu, et que vous avez assez liabilement arrangé sa disparition i)0ur pouvoir le faire reparaître, si jamais vous le retrouviez, ou s'il vous convenait d'en supposer un autre.

Cette dernière idée n'était jamais venue à l'esprit de M""« d'Avarenne, et peut-être n'était-elle entrée dans la phrase de Prémitz que comme un complément de mauvaise pensée, que comme un deruier trait au tableau de l'esprit intrigant de la duchesse. Mais nulle semence ne tombe impunément dans un terrain fertile. M""= d'Avareune se réserva d'y penser sérieusement, et pour pouvoir le faire d'une manière profitable, elle dit à Prémitz:

— Quel âge avez-vous?

L'iiilelligence de l'intrigue est admirable. Prémitz sourit et répondit tout de suite :

— Juste l'âge qu'il faut: vingt-huit ans.

La duchesse fut confuse d'être si vile et si complètement devinée. Elle vit qu'il n'y avait rien à gagner à jouer au fin avec un homme comme Prémilz, et elle répondit sans détour:

— Laissons là cette idée, elle est absurde.

— Aucune idée n'est absurde, dit Prémitz, entre les mains de gens habiles. Depuis la Genèse jusqu'à la Charte, on a fait croire tant de sottises aux hommes, que je ne trouve plus rien d'impossible à leur persuader.

— .'Vux hommes, cela se conçoit, mais à un homme, c'est tout autre chose. Les masses ont cela d'admirable, que si elles multiplient quelquefois leur intelligence de manière à avoir plus de perspicacité que les meilleurs esprits, elles multiplient de même leur ignorance de façon à être plus crédules et plus stupides que la brute la plus décidée.

— Mais le prince, dit Prémitz, n'a-t-il pas été déjà pris à ce mensonge? ^

— Sans doute, mais quelle différence I Un enfant qui m'appartenait et qui après tout pouvait irès-raisoiinablement lui appartenir, tandis qu'aujourd'hui il faudrait un homme sans antécédents, un homme dont personne ne pût réclamer la naissance, la jeunesse, la vie ; dont on ne pût dire : 11 était là à telle époque, il y portait tel nom, il appartenait à telle famille, il venait de tel endroit; un tel homme...

— N'est pas introuvable, dit Prémitz; quand nous serons convenus de nos faits, il faudra que je vous raconte mon histoire.

— Qu'entendez-vous par convenir de nos faits, monsieur?

— Le voici : vous avez besoin tout au moins de mou silence; j'ai besoin de votre crédit: faisons un pacte. Je nie tairai, c'est-à-dire je ne dirai point au prince: Vous êtes dupe d'une comédie habilement jouée; vous ne devez à celte femme ni les égards que lui vaut son titre usuij)é de mère, ni la reconnaissance qu'un noble cœur garde à une tendresse qu'il croit avoir été sincère : tout au contraire, vous la devez détester et bannir, car elle vous a trompé, comme amant, dans les bras d'un beau goujat de province, et elle vous a trom|)é comme prince, en vous imposant les devoirs d'une paternité supposée.

— Jlonsieur !

— Ne vous irritez pas, madame la duchesse, je ne dirai rien de tout cela, je serai muet, car, à partir de ce jour, je me fais votre complice; mais comprenez bien que c'est pour partager les bénéfices du crime.

— Et à combien les fixez-vous? dit M™= d'Avareune avec une fureur mal contrainte.

— Je vous le disais, madame, c'est selon ce que vaudra votre secret.

En ce moment un laquais entra et remit un billet à la duchesse. Elle parut fort surprise et très-alarmée.

— Voyez, dit-elle, cette affaire de Bonaparte est donc sérieuse? Le prince part pour Lyon.

— Mais, dit Prémitz, je crains que cela ne soit plus grave que vous ne prnsez...

— Mais que deviendront alors nos projets?

— L'avenir seul en peut décider. C'est pour cela que je vous ai dit que j'attendrais pour vous dire ce que j'exige de vous.

Prémitz se retira, et la duchesse ne s'occupa plus que de la grande nouvelle politique qui remuait alors la France.

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