‹ Ouvrés illustréesChapitre 72 sur 157 · IV · texte numérisé non relu

IV

Un soir du mois de mars ists, trois personnes étaient assises au coin du feu, dans un assez bel appartement de la rueSaint-Honoré; un silence complet régnait dans la chambre, sans doute parce qu'il s'y trouvait aussi un malade: une femme était au lit et dormait d'un profond sommeil. Cependant, à bien observer l'attitude des personnes qui entouraient la cheminée, ce silence venait de ce que cjiacnne d'elles semblait préférer s'entretenir plutôt avec sa pensée, qu'engager une conversation avec les autres. Ces trois personnes étaient le lieutenantgénéral comte d'Aspert, le chirnrgieu-major d'armée baron Lussay, et Henriette Lussay, sa fille; la femme malade était madame Lussay, cette Louise que d'Aspert avait aimée, et dont Honorine avait raconté autrefois la singulière histoire ù M""" d'Avarenne.

Le général d'Aspert était sombre, soucieux comme un homme tombé d'un passé magnifique dans un présent inquiétant, et auquel l'avenir n'ouvre aucune espérance. Lussay tisonnait en souriant, en s'adressant à la flamme, comme un homme qui se voit disserter devant le public, qui pérore, démontre, entraine, finit par convaincre et s'ap plaudit de sa victoire et du talent qu'il lui a fallu pour la rem|}orter Henriette était rêveuse, inquiète ; une pensée particulière la dominait. Mais il semblait qu'elle eût peur de cette pensée, car, à plusieurs fois, elle secoua la tête comme pour l'en chasser ; à plusieurs fois elle se leva pour arranger sur la cheminée les porcelaines et les flacons qui étaient à leur place; à plusieurs fois elle alla jusqu'au lit de sa mère et la regarda dormir. Cependant, à peine avait-elle attaché ses yeux sur ce visage souffrant et immobile, que son regard redevenait fixe, arrêté, perdu, et comme scellé à un fantôme qui se dressait devant elle partout et à propos de tout. Alors elle s'arrachait encore à cette fascination de sa propre pensée par un nouveau mouve-

LE MAGNÉTISEUR

ment brusque et comme plein d'effroi. Enfin elle se résolut a chercher dans une occupation qui ne lui laissât pas la liherte de renedur un Se contre celte elra^.ge persécution. Elle s'approcha d'une Inhho- ?hèque fermée qui occupait un des angles de la chambre ; elle parcourunTnsc il tion dorée au dos des volumes, mit le doigtsur quelquesuns P s abandonna. Elle toucha Clarisse Harlowe Faul e Vrèinie Estelle et Némoiin, et les repoussa l'un après l autre. Elle fin f îm s a ter à un volume de Uacine. Elle l'ouvrit au hasard c' tait Phéd?e. c'était le premier acte, c'était la scène de Phèdre t d'Snone, où la fille de Minos. obsédée de la div.mle qu. la consum ïade au hasard de tout ce qui aima fatalement dans sa famille; de sa nrà c- d sa sœur, victimes comme elle plutôt d'une desimee .mp acàwe'que d'un amour humain. Henriette parcourut celle scène et r eu le livre presque avec colère. Enfin, elle trouva dans un coin leTvova-es de LevaiUant. Elle s'en empara avec empressement. Des détails de navigation, de marches, de combats avec les sauvages et les bêtes féroces, aucune des pensées pour ainsi dire du monde c.v iLé c'est ce qui convenait sans doute à Henrietle. Elle prit sa place près du feu, et se mit à lire au premier endroit où le livre s ouu . Elle n'y prenait pas assurément grand intérêt, mais enfin elle sais.ss le sens des mots, et se formait à être attentive, lout à coup son œil se tendit sur la page; elle dévora un passage assez long la bouche a demi ouverte; et, quand elle eut fini de lire, sa main cl son Se tombèrent ensemble sur son genou ; elle laissa échapper ces

mots :

— C'est donc vrai !

Ft se replongea dans sa profonde méditation. Cependant, si vous aviez pu lire ce passage par-dessiis 1 epau e de la Se fille comme nos peintres s'amusent à peindre Meph.stophe s assistant aux rêveries de Marguerite, cl les épiant, vous auriez cheihé a nemenl pourquoi cette attention pourquoi ce mot, pourquoi c ue préoccupation. Le passage de LevaiUant était celui o" " -i^"! ^^ IZ Mirons nar des cris plaintifs ei désespérés, il s approcha d un

L's n'èia erouï une sLris qui se débattait sous le re^^^^^^^^^ serpent, tournant, reculant, s'agitant, mais ramenée comme pai un lien de fer à tomber dans la gueule béante du reptile.

Dans et endroit, LevaiUant rapporte encore qu'une fois, longeant une c pèce de marais, il se sentit attirer hors de sa roule comme pa .:: aUrTelion aimantée; que, surpris de cet état qu 1 pn pour un etourdissement, il regarda .X l'endroit vers lequel 1 se 1 s aile et vil un énorme serpent qui tenait ses yeux ronds et ou ei ts fixes sur lui LevaiUant, averti de cette puissance par le sort de la malheureuse souris, ne détruisit le charme qu'en liranl sur le serpent les deux coups du fusil double qu'il portait. ,

'VndanTie nous rapportons ces faits, le silence ^jai continue et la rénexion d'Henriette, réagissant sur elle-même, aN ait sans dou t lié ses pensées à un haut degré; car, à un léger coup de sonn e nui se fit entendre, elle tressaillit de tous ses membres et ne put s'empêcher de laisser échapper ce mol sourd et comme désespère :

Ô'n^amton"çà bientôt M. le baron de Prémilz, et un homme de trente ans à peu près se présenta. Ce baron de Prémilz elait un Allemand venu à. la suite des armées étrangères; .1 se disait nali de Prague et descendant de ce grand comte Premilz, fondatcui de a ville et dont on garde précieusement un soulier dans le musée ilu vieux château royal. Il était d'une taille élevée, forte Pl"'"'!'.^"' '»,,;': cueur de sa structure que par l'embonpoint ; ses cheveux etaienl d un blond charmant; ses traits, purement dessinés, avaient dans leur ensemble un caractère de douceur, lorsqu'il tenait les veux baisses; mais lorsqu'il les relevait, la lumière fauve qui s'échappait de sa large prunelle grise semblait éclairer ce visage d'un nouveau jour, le montrer sous un autre aspect; et il prenait alors cette expression inqiu- . sitoriale et dominatrice qui épouvante les faibles, et qui va jusqu a importuner les hommes les plus décides, qui s'en débarrassent souvent par une querelle. Henrietle, en voyant entrer M. Uhodon de 1 remilz, devint glacée, et n'eut pas la force de se lever.

— Eh! bonjour, ou plutôt bonsoir, dit Lussay. Vmla deja neul heures ; je ne complais plus sur vous.

Rhodon salua le général et Henriette, el répondit :

— J'éiais chez ma protégée, et je n'ai pas voulu la quitter avant que je ne fusse assuré qu'elle passerait une bonne nuit.

— Plus bas, plus bas, dit le général ; M""" Lussay repose et vous allez la réveiller.

— Réveiller une femme endormie de ma main ! du le baron en riant lout haut, non pas, mon cher général, non pas ; je lui ai ordonne

,1e dormir trois heures : elle en a encore pour Irenle-cinq minutes, et tous les canons de Buonaparle, fût-ce même ceux de la .Moscowa, ne l'éveilleraient pas, soyez-en assuré. , . x o

— A luopos dit M. de Prémilz, comment va madame de Lussay? Mais cora'me je veux, dit Lussay; entre moi et ma femme, ce

n'est plus une affaire chanceuse. J'exerce sur elle le i.ouvoir magnefuiue dans toute sa puissance; elle est somnambule au plus haut degré de clairvoyance, el je sais sa maladie comme si je la voyais.

— Elle ne s'en porte pas mieux pour ça, dit d'Aspert.

— Ah 1 dit Lussay, voici notre incrédule. Je vous préviens, mon cher Prémilz que notre cher général n'est pas de ceux qui croient sans voir iî est plutôt de ceux qui voient sans croire : c'est une belle disposition pour se marier. Imaginez-vous qu'autrefois, il y a bien vingtcinq ans il y a, ma foi, vingt-huit ans de ça ; c'était en 87, il s'elait ima"iné que j'étais sorcier el que Louise était possédée du démon. Vu "lait il y avait bien de quoi s'y laisser prendre ; a celte époque nous étions encore très-peu avancés ; nous nous servions de baquets nous faisions la chaîne , nous avions encore la baguette d acier. Tout cet appareil magnétique ressemblait assez à un sabbat, d autant que h réunion de dix ou douze personnes, loin de diminuer l'inlluence magnétique en la divisant, ne faisait que l'exagérer en la multipliant : mafs des études mieux dirigées, et surtout vos excellents conseils, mon cher Prémilz, m'ont ramené dans les bonnes voies.

— Oui répondit celui-ci en appuyant son regard sur le front d Henriette oui l'influence directe, personnelle, est à la fois plus puissante et mo'ins désordonnée; on arrive ainsi à des résultats qui épouvanteraient l'imagination, s'ils n'avaient une explication facile el précise dans la présence du fiuide magnétique, non moins puissant que 1 électricité Puisque monsieur se refuse à croire â cette puissance, :1 devrait nous faire le plaisir d'assister à la séance que je donnerai demaiiuiez une bonne femme attaquée depuis plus de vingt ans d une sorte d aliénation mentale qui lui fait toujours croire qu'elle est en présence de l'echafaud H y aura plusieurs docteurs de l'académie de médecine el des gens de la plus haute distinction : la duchesse d'Avarenne sera un de nos spectateurs.

— La duchesse d'Avarenne I s'écria le gênerai.

— Vous la connaissez? dit Prémilz.

— Oui et non répondil le général; elle a des propriétés dans notre département, et voilà seize ou dix-sept ans que je l'ai rencontrée a

^'^—'a Rome, dit Prémilz, où son père fut assassiné par les républicains, ainsi qu'un enfant qu'elle élevait, et où elle-même n'échappa que par miracle à la fureur des soldats. Dc quels soldais et de quels républicains parlez-vous? dit le

général avec colère. , ,. . ^ . . .„„„

— Mais reprit Prémilz, des soldats républicains français; et, sans un ancien 'domestique de sa maison qui la tira de leurs griffes pour quelque argent, elle aurait probablement été tuée comme son pcre et

cet enfant. . .

— El vous répétez celte histoire, monsieur 1 dit le gênerai.

— Ma foi, dit Prémilz, j'ai grand tort de la rèpcier, car elle la raconte assez souvent pour que tout le monde la sache !

— Eh bien I dit d'Aspert à Lussay, voilà les gens a qui vous vous êtes donné corps el âme; qu'en dites-vous?

— Que voulez-vous, mon cher général! la duche.sse a eu tant a souffrir de la révolution 1 elle a bien quelques droits à être injuste el

à se plaindre. . ,.. i • ■ i

— Qu'elle se plaigne, mais qu'elle ne calomnie pas, dit le gênerai ; nuis il reprit avec une sorte de tristesse: Ne parlons pas de cela; nous ne nous entendrons jamais sur ce chapitre, pas plus que sur celui du magnétisme. ,

— Si riiicredulilé de M. le comte ne tient qua un manque de preuves, qu'il vienne demain à deux heures, el il pourra ^e onvamcie

1)1V SOS VCVïX.

— Je vous remercie, dit le général ; j'ai demain, à celle heure, une audience du ministre de la guerre, et je ne saurais y manquer.

— \vez-vous encore quelque espoir? dit Lussay au gênerai, profitant 'de celte réponse pour tourner bride à leur premier sujet de conversation et en suivre un aulre.

Je ne sais : on a annoncé pour demain le dernier eint des ofticiers nvi^onniers en Russie, el, si le nom du pauvre Charles ne s'y trouve pas, je crains bien qu'il n'ait succombe dans cette terrible retraite

dô 1812.

— Et" après cela, vous regrettez encore ce misérable Ruonaparte!

— Alil Lussay I dil violemment le général. Puis il reprit: Vous

LE MAGNETISEUR.

avez raison, c'est moi qui ai commencé... Pauvre Charles! clief de bataillon de la garde à vingt-cinq ans, il eût gagné ses épauleltes de colonel en i8i j, si...

— C'était votre (ils, monsieur le comte? dit Prémitz. D'Aspert tressaillil.

— Je ne suis pas marié, monsieur le baron, dit sèchement le général, que ce litre de monsieur le comte importunait comme une épigramme.

— C'est au moins son fils adoptif, dit Lussay ; il le recueillit en Italie, où son père, le brave capitaine Uumont, fut tué. Mais j'ai toujours été surpris de l'arrivée de cet enfant, qu'on disait avoir été enlevé ou tué après la mort de son père et pendant qu'il venait à Rome rédamer votre appui.

— 11 s'échappa des mains de quelques Autrichiens, et arriva le jour même où nous fûmes obligés de quitter Rome pour celle afl'aire de madame d'Avarenne; c'est ce qui m'empêcha de vous en parler alors.

— Ah I voilà maman qui s'éveille, s'écria Henriette.

— Qu'avais-je dit '? s'écria Lussay avec transport : dix heures cinq minutes ; irois heures de sommeil ; pas une minute de plus ni de moins. Il faut être prévenu à un point inoui pour ne pas se rendre à ces choses-là.

D'Aspert s'approcha du lit de madame Lussay et lui dit doucement :

— Eh J)ieu ! comment vous trouvez-vous ?

— Ah I ce sommeil m'a épuisée; j'ai les jambes rompues ! la tète lourde !

— Ce n'est rien, rien du tout, dit Lussay ; nous allons dégager ça. Et, présentant ses mains au front de sa femme, il les en écarta

plusieurs fois de suite en secouant ses doigis ; ensuite il les promena depuis le haut du corps jusqu'aux pieds, à un pouce de la couverture, en les secouant de même lorsqu'il avait dépassé l'extrémité des pieds, et finit par dire : •

— La voilà soulagée, je pense.

— Oui, vraiment, dit madame de Lussay ; j'éprouve un grand bienêtre maintenant : c'est comme un courant d'air tiède qui a emmené avec lui toute celte lourdeur. Je suis bien, très-bien.

Lussay regarda d'Aspert d'un air de I riomphe, et celui-ci se détourna avec cette résolution invincible d'un esprit qui ne veut pas croire. 11 dit tout bas à Henriette :

— Il Unira par tuer votre mère.

— Hélas ! dit Henriette en emmenant le général dans un coin , ma mère dépérit chaque jour; mais, comme elle éprouve toujours quelques heures de soulagement après les secours que mon père lui donne, elle croit que c'est là qu'est son salut. Avouez, au fait, que c'est une puissance bien extraordinaire.

— Henriette, dit le général, n'oubliez pas que vous m'avez promis de ne pas vous prêter aux folies de votre père. Avec votre constitution délicate, il vous rendrait folle en quelques jours.

— Folle ! dit Henriette avec un regard inquiet et presque épouvanté. Vous avez raison ; quelquefois je ne sais que penser.

— Eh bien ! Henriette, dit madame Lussay, tu ne viens pas m'embrasser? Ah ! général, vous faites la cour à mon Henrielle, j'en suis sure, et je ne veux pas le permettre.

— Cinquante-deux ans, vingt-sept ans de service, dix-neuf campagnes, dix blessures et des cheveux gris, ce n'est pas avec cela qu'on plait, dit le général d'Aspert en souriant à Henriette.

— Ce n'est pas non plus avec cela qu'on déplaît, dit Henriette, avec cette conliance d'une jeune fille qui joue avec une plaisanterie de cœur.

— Et puis, dit Lussay en riant, quand on a été le plus bel homme de l'armée, il en reste toujours quelque chose.

— Comme de la calomnie, à ce que dit Figaro, reprit Prémitz.

Le général fit seul attention à cette réponse, qui l'étonna et le blessa, sans qu'il pût cependant y attacher aucun sens précis ; car, à vrai dire, la citation venait assez mal à point ; il allait en demander l'explication , lorsqu'on sonna vivement à la porte de l'appartement.

— Une visite à cette heure I dit madame Lussay ; je ne veux recevoir personne. Vois, Henriette, et fais dire que je ne suis pas visible.

Henriette sortit; mais bientôt après on entendit de la chambre plusieurs voix qui discutaient vivement.

— Non ! non 1 ma chère enfant, disait une voix de femme claireet fringante; non, il n'y a pas de consigne pour moi ; je sais que M. de Prémitz est ici, et je veux lui parler ; c'est une mission trop importante que celle dont je suis chargée pour vouloir la remettre à un autre qu'à moi-même.

El là-dessus, madame Bizot entra dans la chambre : c'était une

femme de trente ans pleins, brune, rebondie, la bouche rose, les dents étincelanles, l'œil joyeux, de jolies mains, de jolis pieds, très-riche dans toutes les parties saillantes de son corps, petite, affriandant le désir par un tour d'allure leste et souple ; de ces femmes avenantes que l'œil cherche volontiers sous leur robe. Elle ne salua personne en entrant, s'avança vers M. de Prémitz et lui dit :

— Je suis bien indiscrète, bien importune, n'esl-ce pas? mais, entre personnes qui poursuivent le même but, il y a une sorte de connaissance toute faite. Demain vous donnez une séance de magnétisme dont on parle comme d'une chose qui sera miraculeuse; il faut que j'y assiste, car cela m'intéresse plus vivement que vous ne pensez.

— Madame s'occupe du magnétisme? dit Prémitz en la regardant sérieusement.

— D'être magnétisée, monsieur, dit madame Bizot avec un sourire accort et ouvert.

— Oui, dit M. Bizot, qui était entré derrière sa femme (M. Bizot était un de ces maris qui entrent derrière leurs femmes, qui se proûiènent derrière leurs femmes, et qui, en fiacre, se mettent sur le devant de la voiture) ; ma femme avait des migraines terribles, et elle s'est soumise à un traitement qui lui fait le plus grand bien. Elle n'est pas reconnaissable depuis un mois que ça dure ; elle n'a plus ces douleurs furieuses qui quelquefois la rendaient maussade.

— Comment ! maussade, s'écria madame Bizot.

— Oui, chère amie ; maintenant on peut te dire ça, tu devenais insuppoitable. Puis il alla vers Lussay et sa femme : Bonjour, monsieur Lussay; bonjour, madame; comment va? bien, très-bien, j'en suis ravi. Il revint ensuite vers madame Bizot : Insupportable, c'est le mot, et je bénis ce bon M. Drisson d'avoir entrepris de te guérir ; c'est un excellent jeune homme. Bonjour, belle Henriette, bonjour.

— Quel est ce M. Drisson ? dit Prémitz tout bas à M. Lussay.

— Mais c'est le maitre-clerc du notaire qui demeure en face. Puis il ajouta, en parlant d'un air mystérieux au général : Eh bien, voyez comme M"" Bizot est grasse et fraîche; nierez-vous encore les bons elTels du magnétisme ?

Le général ne put s'empêcher de lui rire au nez, et Prémitz luimême se détourna pour paraître demeurer sérieux; mais, voulant rompre celte confidence de sourires, il s'empressa de dire à M"" Bizot qu'il la verrait avec plaisir.

— Et moi aussi, n'est-ce pas? dit M. Bizot en aspirant une large prise de tabac, car je n'ai jamais vu magnéliser, tel que vous me voyez; non, le diable m'emporte, c'est vrai. M. Drisson n'est pas encore assez fort pour exercer en public, ça le trouble; et quand je suis là, ça ne va que cahin-caha, la migraine redouble et je suis obligé de partir. Une fois j'ai voulu regarder par le trou de la serrure.

— Comment I s'écria M"" Bizot en quittant le lit de M"" de Lussay, avec laquelleelle causait, vous avez regardé par le trou de la serrure I et qu'avez-vous vu ?

— J'ai vu l'adresse du chapelier de M. Drisson, car il avait pendu son chapeau à la clef de la porte.

— Oh I dit le général en regardant M. Bizot dans 1» blanc des yeux, c'est que le magnétisme veut de grandes précautions pour arriver à de bons résultats. Tenez, voyez madame de Lussay, elle est bien loin d'en éprouver un aussi bon effet que madame Bizot, parce que son mari n'emploie pas toutes les précautions de M. Drisson.

M. Bizot regarda Lussay et Prémitz pour savoir ce que cela voulait dire; mais madame Bizot coupa court à la réflexion de son mari en disant :

— M. de Prémitz sait bien que je ne puis aller seule dans une assemblée si nombreuse sans quelqu'un qui m'accompagne, et il consentira à vous recevoir.

— Et puis, ajouta le général, il est bon que M. Bizot s'assure que le magnétisme est une chose très-respectable.

Mais la plaisanterie de d'Aspert était inutile; M. Bizot avait déjà perdu l'envie de comprendre. Celait un homme devenu riche, grâce à une aclivilé commerciale très-distinguée. Il s'était mis à l'œuvre à quinze ans, et s'était dit qu'à quarante il se donnerait du repos. A quarante ans, il s'était trouvé possesseur de Irois cent mille francs, et, quoiqu'il fût en passe d'augmenter très-rapidement sa fortune, il s'était arrêté, nonoljstant toutes les réclamations de sa femme, qui voyait déjà venir l'équipage et le château. Il s'était voué au repos depuis cette époque ; il se reposait obstinément, ne permettant même à aucune idée de lui entrer dans l'esprit, non qu'il en manquât, mais parce qu'il ne voulait pas en avoir. Il n'avait pas d'enfants et ne s'en affligeait point. Il s'était cependant abonné à un journal politique qui, n'ayant plus aucune idée, entrait 4)arfaitement dans ses goûts. Dix heures et

demie venaient de sonner, elle repos du li't approchait: M. Bizot dit à sa femme qu'il était urgent de s'aller coucher, et ils rei;as;nèrent leur second. Madame Bizot "((ui avait senti, sans en deviner la cause, que d'Aspert l'avait presque trahie par ses plaisanteries, lui dit tout bas avec un doux reproche :

— General, M. de T.ussay m'a pourtant dit que vous n'aviez pas toujours été l'ennemi des i'emmes !

D'Asprrt s'aperçut ([ue, par haine du magnétisme, il avait été sur le point d'être désaiiré.ihle à une femme qui ne lui avait jamais fait qu'un aimahle accueil : il lui prit la main et lui répondit pour elle seule :

— 11 y a des magnétiseurs qui me font pitié, comme Lussay; il y en a que je méprise, comme M. de Prémitz, et il- y en a que j'envie, et M. Urisson est du nombre.

— Eh! qui sait, général ? dit M"" Bizot en riant à montrer, jusqu'à leurs gencives roses, ses dénis d'émail, et faisant vibrer l'éclat de ses yeux, dont elle caressait le visage de d'Aspert, qui sait?

Un moment après, le général sortit, Henriette se retira, et Lussay et l'rémitz se mirent à causer. Celui-ci amena la conversation sur les rapports de d'Aspert et de .M""" d'Avarenne, et Lussay lui coula ce qui en avait été dit jadis dans le pays: que la duchesse aurait trouvé d'Aspert de son goat; mais il n'en savait pas davantage. Il lui dit aussi l'aventure de Rome, c'est-à-dire ce qui avait eu lieu dans l'émeute ; les scènes dont il avait été témoin et qui aimonçaient qu'il existait un secret entre la duchesse et d'Aspert, secret que toutefois il igioriil. Prémitz eut Pair de l'écouter à peine, et se retirade bonne heure ; mais, au lieu de rentrer chez lui, comme il l'avait annoncé, il s'arrêta dans une maison de la rue Saint-Honoré, et monta jusqu'au cinquième étage. H frappa à une porte qui fut longtemps avant de s'ouvrir, quoiqu'il répétât ses appels à coups jsressés et qu'il parût craindre d'être surpris, à cette heure, dans la maison, à l'étage et à la porte où il se trouvait. On ouvrit à la fin, et Prémitz entra.

'V. — VKE SOJINAMBULE.

L'endroit où entra Prémitz était une espèce d'antichambre. Une servante, (l'une ligure qui touchait à l'idiotisme, lui avait ouvert la porte. L'Allemand s'àrréia dans cette première pièce, et demanda à cette fille si sa maîtresse, M"" Divou, dormait. Au moment où elle allait lui répondre, une voix cassée lui cria de la pièce voisine :

— I^nirez, entrez, monsieur Prémitz; je vous ai vu. L'Allemand demeura surpris, car la porte était fermée, et, malgré

les étranges phénomènes dont il était témoin tous les jours, il y en avait qui surprenaient tellement sa raison, que quelquefois il lui prenait peur des effets qu'il avait obtenus. Il pénétra dans la chambre d'où on l'avait appelé, et dit à une vieille femme qui était dans son lit:

— Ali ! vous m'avez vu?

— Sans doute, dit cette femme, et vous êtes passé devant la loge rapidement, comme si vous' y aviez vu le bourreau. — Elle prononça ces mots avec un bégaiement ou plutôt une lourdeur qui avait quelque chose d'hébété.

C'était vrai, et la surprise de Prémitz fut si profonde qu'il demeura un instant sans parler. Enfin, après un assez long silence, il dit à cette fimme: — Eh bieni vous croyez-vous suffisamment forte pour paraître demain devant une nombreuse assemblée?

— Oh ! dit la vieille femme, ils me guillotineront; bien, bien ! dansons la carmagnole ; parlant toujours comme un crétin dont la langue épaisse n'a pas d'espace pour articuler librement.

— Ecoutez-moi, reprit l'Allemand qui l'observait: demain il viendra beaucoup de gens; les reconnaîtrez- vous d'après le portrait que je vous eu ai fait ?

La folle se mil à se balancer vivement en marquant la mesure avec ta léle, et à chanter tout bas :

.M;ul:iiiié V(!'li) avait [iroinis De l'aiie ù^orgiT loul Paris; Mais son coup a manqué.

Grâce J nos canonniers.

— Assez, dit Prémitz ; regardez-moi.

Aussitôt il se mil lui-même à regarder la folle en face, et. par la

puissance de ce regard, attacha à ses yeux les yeux égarés de la malade, puis il lui dit:

— ■\'oidez-vous dormir?

— Je le veux bien, répondit-elle.

LE MAGNETISEUR.

— Eh bienI dormez, lui dit -il en lui présentant les cinq doigts unis à la hauteur du front.

Les yeux de la vieille se fermèrent, et M. Prémitz lui parla ainsi:

— Vous souvenez-vous des noms de ceux qui assisteront demain à notre séance ?

Ce sommeil du corps fut comme le réveil de la raison. La somnambule répéta une vingtaine de lUims avec une netteté rem;irquable de prononciation.

— 'Vous savez quelles sont ces personnes?

M"»» Divon raconta des particularités assez intimes, et qui s'appliquaient à chacune des personnes qu'elles concernaient, avec une précision dont Prémitz lui-même était sans doute incapable, car il suivait sur un papier ce que lui disait la somnambule, pour voir si elle ne mettait pas quelque confusion dans ses rapports. Lorsqu'elle eut Uni, Prémitz ajouta :

— Nous aurons encore quelques personnes : M. et madame Bizot ; puis il apprit à la somnambule ce qu'il savait sur leur compte, et enfin il lui dit : N'oubliez pas surtout ceci : M""" la duchesse d'.Vvarenne et sa fille assisteront à la séance.

A ce nom de M"' d'Avarenne, la folle tressaillit et s'écria vivement:

— Comment avezvous dit ? .M"" d'Avarenne? ah! M""^ d'Avarenne. — Puis elle devint inquiète, triste, épouvantée, et Prémitz lui demanda avec autorité :

— La connaissez-vous?

— Ne me demandez rien, ne me le demandez pas, dit la somnambule en se débattant sous le charme terrible qui l'encbainait.

Prémitz répéta sa question avec un accent solennel; el, plaçant ses mains sur le sommet de la tête de la folle, celle-ci devint soudainement calme et soumise, et répondit lentement et à voix basse :

— Oh ! M""' d'Avarenne ! M"" d'Avarenne ! elle viendra avec sa tille, dites-vous? et son fils, ne viendra-t-il pas?

— Quel fils? dit Prémitz qui, depuis quelques mois qu'il avait rencontré la duclief^se. n'avait jamais entendu parler d'un fils.

— Eh bien ! dit la somnambule, son fils est celui de Jean, de Jean d'Aspert, le meunier de l'Etang ; son fils, qu'elle nommait Charles, du nom de son prétendu père qui ne l'était pas, du nom du comte d'A....s.

— Silence ! cria vivement Prémitz. La somnambule se tut, et Rhodon demeura plongé dans de longues

réllexioiis ; il coordonna ce qu'il avait appris de Lussay, ce qu'il savait déjà et ce que celte femme vciniit de lui dire, et une pensée vague, indéfinissable, mal arrêtée, jaillit du fotid de ce chaos d'événements, comme un point lumineux de fortune et d'avenir. Mais d'autres projets avaient été formés par Prémitz, et. avant de les abandonner pour se livrer comme un insensé à ceux qui s'étaient soudainement offerts à lui, il s'imposa une plus longue réflexion et un délai pour les mener à maturité. Cependant il voulut savoir tout de suite par quels moyens cette femme élail instruite d'autre chose que de ce qu'il lui apprenait. Dans cet être perdu, dégradé, il y avait deux existences bien distinctes, celle de la vieille, abrutie, folle, éteinte, et celle du somnambulisme, lucide et forte. Dès iiue cette femme était sous l'empire du maguêliseur, l'intelligence revenait; elles facultés de l'esprit, exallées à un degré extraordinaire, acquéraient même une finesse de perception, une étendue de comparaisons prodigieuses. Prémitz le savait; mais ce qu'il n'avait pas encore consulté, c'était la puissance du souvenir lorsqu'il s'exaltait ainsi. II avait souvent éprouvé que la somnambule retenait ses piiroles el les répétait à sa volonté avec une grande justesse; mais il ne s'était pas assuré d'être aussi bien le maître de souvenirs anciens el qui ne venaient pas de luL 11 se fit donc conter comment elle savait les secrets de la duchesse, et, une fois instruit, il se réserva de la faire taire ou parler à volonté. .Mais comment cette femme savait-elle tout cela? nos lecteurs le comprendront aisément. Cette femme était Honorine, Honorine devfnue folle, el qui n'avait plus d'existence intelligente que dans le paroxysme du magnétisme; esprit endormi qui ue s'éveillait qu'à la voix d'un seul homme, el qui par conséquent lui appartenait; effiayant esclavage de l'esprit, dû à la puissance d'un agent inconnu, ou à l'erélhisme du système nerveux, et dont les elTets, quelle qu'en soit la cause, épouvantent la raison. Ce que Prémitz venait d'apprendre le laissa plongé dans des réncxions encore plus profondes. Il se vil maître d'un secret que celle (jui venait de le lui apprendre ne possédait pas à vrai dire; secret qui pouvait être de peu d'inierél comme il pouvait être d'une haute importance. Il y avait d'ailleurs des circonstances que Prémitz n'avait pu savoir, puisque Honorine les ignorait. Qu'était devenu cet enfant? vivail-il? etait-il encore un lien entre d'Aspert et madame d'Avarenne?

LE IMAGNETISELIR.

Prémilz se résolut à attendre, ù oglr avec prudence, à s'infonner ; puis, un moment après, il dit ;1 Honorine •

— Allons ! réveil lez- vous!

11 lui lit quelques passes sur le front, et la vieille fille ouvrit les yeux. Prémitz, toujours alarme siir sa puissance, marchant à tâtons dans cette fascination qu'il excrvait sans se rendre compte du secret de cette fascination, craignant que les souvenirs du passé ne devinssent possibles à cette malheureuse, dans la veille comme dans le sommeil, Prémitz lui dit, dés qu'elle fut éveillée :

— Vous connaissez donc mad..rrie d'Avareune et Jean d'Aspertî Mais l'esprit s'était envolé, et Honorine se repritàmarntoter tout bas :

— Bonjour, monsieur Sanison ; c'est mon tour aujourd'hui, guillotinez-moi d'un coup... Dansons la carmagnole.

Prémitz, rassuré, s'éloigna ei sortit de la maison. Nous avons dit quelque clio.ie du baron Rliodoii de Prémitz; mais c'est de sa personne que nous avons parlé, et nous n'avons encore rien dit ni de son esprit, ni de .son histoire, ni de sa fortune. Si un romancier n'était obligé de tout savoir, nous garderions le silence sur tons ces sujets; car, à" vrai dire, l'esprit du baron de Prémilz, son caractère, ses mœurs, étaient quelque chose d'assez indéfinissable. Le plus souvent sérieux, il avait des moments de gaieîé folle et bruyante, qui surprenaient tous ceux qui h; connaissaiettl. Il avait dans la plupari des choses de la vie un laisser-aller qui semblait faire croire qu'il ne mettait intérêt à rien ou n'avait pas de volonté ; et il montrait pour d'autres une obstination qui ne céiiait rien, et ne cédait à personne; il n'avaitdonné aucune raison pour l'aire douter de sa loyauté et de sou courage, mais il ne portait pas en lui-même cet air de franchise et de i-éso|ution qui font supposer ces qualités. Sa conversation était hardie sur les choses et réservée sur les personnes; il faisait volontiers l'athée, et n'aimait ni les histoires de morts, ni celles de revenants. Quant à son histoire, elle était complotemciit ignorée, et ses moyens d'existence ne mûrissaient pas au soleil; autrement dit, on ne lui connaissait point de propriétés et il ne. se disait pas eu posséder; il ne parlait pas non plus de renies sur l'Etat ou de pensions du gouvernement : cependant il avait un Irain convenable. Il vivaU dans louies sortes de sociétés, depuis les plus élevées jusqu'aux plus médiocres. Ce qui aurait pu le faire passer pour un homme de bon gdùt, c'est qu'il ne se cachait pas à droite de voir la pauelie, et ne se vantail pas à gauche d'être bien avec la droite. Du reste, grand partisan de magnétisme, dont il faisait profession ; fanatiip'n à ce sujet, au point que, si quelqu'un avait pu lui voir donner à Honorine la leçon que nous venons de dire, il aurait pu penser qu'il trompait sincèrement, pour le triomphe d'une chose qu'il cioyait excellente; comme autrefois quelques prêtres de bonne foi arrangeaient de petits miracles pour gagner au ciel des âmes qui, sans cela, n'auraient p:'.s suivi la bonne voie : le tout à bonne imenlion.

La journée du lendemain était consacl'éea la séance de magnétisme où devaient assister la plupart des personnages de celte histoire. Il était uiidi sonné lorsque les premiers spectateurs arrivèrenl dans la mansarde de madame Divon. Prémitz y était déjà : on prenait place sur des fauteuils et des chaises qui étaient disi)0sé3 autour du salon ; quelques-uns de ceux qui étaient admis à la séance portaient en eux un air de sérieux moqueur, de mystère joué qui promettait des ennemis à Prémilz. Mais il s'inquiétait peu de ceux-là. Il avait en son pouvoir de quoi les étonner et imposer silence au persiflage le plus obstiné. Ileùlbien plutôt tremblé de rencontrer quelque observateur froid et résolu, un de ces gens qui ne repoussent ni n'admettent rien sans examen. Bientôt arrivèrent M. et madame Bizot, puis Lussay et Henriette, puis enfin la duchesse d'Avareone et sa ûUe Julie. M. de Lussay salua la duchesse çn homme qui sait l'imporiance de la personne à qui il s'adresse. Madame d'Avarenne lui rendit sou salut avec cette bonté familière qui accueillait les gens de l'empire qui s'étaient faits du parti des Bourbons. Henriette et Julie se placèrent près l'une de l'autre. Elevées toutes deux dans le mémo pensionnat, elles étaient liées d'une amitié qui était de cœur plutôt que d'intimité de JKunes filles; elles n'étaient pas confidentes l'une de l'autre. Les espérances, les rêves de cœur qui les avaient agitées séparément, n'avaient presque jamais été le sujet de leurs conversations; cependant elles s'aimaient : elles se fussent demandé appui l'une à l'autre avec confiance, mais peut-être sans se confier leurs chagrins, peut-être .sans les comprendre, car elles ne sentaient pas de même, elles ne regardaient pas la vie du même côté.

Enfin M. Prémitz aunon(;a qu'il allait ouvrir la séance. 11 sortit un moment, et rentra accompagne de madame Divon. En commençant ce livre, nous n'avons rien dit d'Honorine, fille au visage frais cl char-

mant; madame Divon n'avait plus rien d'Tfonorine. Le nom qu'elle portail lui avait été dimné dans ta prison où elfe avait demeure en 93 : ce nom était celui du concierge de la prison, nii.séTable (lui l'avait sauvée de l'echafaud en en faisant ce qu'il appelait iin|)udemment sa femme. Et, comme il était aussi hideux de sou corps que de son âme, il n'avait obtenu le prix qu'il avait mis au salut, qu'en faisaut résonner sans cesse aux oreilles de la malheureuse les noms de bourreau et de guillotine. Il la faisait descendre dans les cours quand les condamnés montaient sur la charrette mortuaire; il la faisait assister aux apprêts de leur dernière tûiletie; il demanda un jour à un des valets du bourreau de jouer avec Honorine et de louer la blancheur de son cou : puis il venait s'otTrir en échange de ces dangers et de celte mort. Il fit si bien qu'elle accepta et qu'elle devint folle. Ce fut alors que les prisonniers lui donnèrent le nom de madame Divon ; enfin, un jour qu'il fut fatigué 4'i;!e, il tint toutes ses promesses, et, après lui avoir sauve la vie, il lui iFiidit la liberté, il la jeta à la porte. Alors elle alla mendiant par les ; ues, d'abord rec-jcillie par queUpios prêtres cachés, par queUiues i: yalisles qui, ayant appris sou histoire, se la transmettaient comme un dépôt sacré des misères de leur parti. Puis vint l'empire , où le repos el l'ordre donnant ouverture à l'exercice des intérêts particuliers, chacun pensa à soi : la poésie des malheurs disparut : dès qu'on put faire fortune on ne voulut plus se faire martyr, et Honorine alla pourrir dans un dépôt de mendicité. C'était en "province, vers la fionliêre du Rhin. L'invasion de 1814 ouvrit les portes de celte maison, et la folle se trouva de nouveau chargée du soin de sa misère, sans en avoir connaissance, avec le seul instinct du besoin qui lui faisait demander pour sa faim el sa soif, et qui lui avait garde ce souvenir, vivant dans presque toutes ces folies où se mêle la pauvreté, qu'on a un morceau de pain pour un morceau de cuivre. Demandez à certains fous ce que c'est que l'argent, quelle est sa valeur, son usage, ils ne sauront vous comprendre el ne vous répondront pas; donnez-leur un sou, ils iront sur-le-champ en acheter du tabac ou du. pain. Honorine était ainsi arrivée à Paris. Soumise par un .>imple hasard aux soins de M. Prémitz, il avait obtenu d'elle des effets si prodigieux, qu'il l'avait retirée de l'hôpital où elle était, et l'avaii logée dans Paris. Voilù toute son histoire. Elle entra donc dans la salle où elle était attendue el où se trouvaient des personnes pour qui son existence était d'un si grand inlérêt. Méconnaissable à leurs y"iix par la vieillesse, par la misère, par les maladies; maigre, jaune, l'œil altéré, le corps convulsif, les lèvres affaissées, les membres pendants, les muscles elles nerfs détendus, sans force ni raison, son aspect surprit tout ie monde; les incrédules crurent à une folie jouée, d'autres se sentirent le cœur sevré. Elle promena un regai^ indiU'ereut sur lOTs ceux qui l'entouraient, el sembla ne rien trouver où les ar- "réter. D'après l'ordre de Prémitz, elle s'assit dans un fauteuil, et, sur rinvitalion du baron, quelques i)eisonnes l'interrogèrent. A peine murmurait-elle quelques mots sans suite en levant sur ceux qui lui parlaient des yeux si déserts de toute idée, que sa folie parut presque véritable aux plus moqueurs. Ils comptaient bien d'ailleurs se rattraper sur les expériences de magnétisme. Enfin la séance commença.

.\u point où Prémitz eu était venu, toute la mimique du somnambulisme avec ses passes à grands courants, ses frictions du pouce, l'application des mains sur la tête ou sur l'estomac, tous ces préiiaratil's enfin étaient inutiles. Il se contenta de dire à la malade eu se posant devant elle :

— Voulez-vous dormir? — Je veux bien.

— Eh bien ! dormez.

H dirigea sa main vers son front; elle ferma les yeux; el, sans changer de place, il s'adressa à ses auditeurs el leur fit le petit discours préparatoire suivanl :

— Celle femme esMe sujet le plus merveilleux de ceux sur lesquels le magnétisme a exercé sa puissance. L'état de somnambulisme pro duit chez elle une révolution morale et physique telle que d'une part elle lui enlève l'excessive sensibilité physique qui lui rend insupportable le moindre bruit ou la plus légère odeur, tandis qu'elle rétablit la pensée perdue et rallume la raison éteinte. La cause de ce retour à l'état normal vient du rétablissement de l'équilibre du fluide magnétique accumulé dans l'état de veille aux extrémités e» aux organes extérieurs, d'où naissent à la fois l'irritabilité de ces organes et I insensibilité de la perception morale. Ainsi le loucher d'une pèche lui fait perdre connaissance, et l'odeur d'une rose lui est insupportable, tandis que nulle intelligence ne vil en elle ni du passé ni du présent. Assez des personnes qui sont ici ont été témoins de cet étal d'irritabilité physique pour que nous n'ayons pas cru devoir renouveler des expériences qui l'aliguenl cruellemeul la malade.

— C'est vrai, dit M. de Liissay.

— C'est vrai, ajoutèrent quelques personnes ; nous l'avons tous vu.

— C'est un élat assez commun dans les liùpilaux, ajouia une voix ; nous tenons l'assertion pour vraie.

— Puisqu'il ne s'élève pas d'objection à ce sujet, dit M. de Fremiiz, je vous prie de vouloir bien suivre l'explication que je crois d.'vuir vous donner des phénomènes dont vous allez èlrc témoins. Ce di'placement, ce désordre dn fluide magnétique qui a envahi les orpaiies et a porté leur irritation à un point extrême, n'a pu avoir lieu ipiaux dépens de la sensibilité du cerveau, qui, perdant en nécessaire ce que les autres organes gagnent en suiierflu, demeure inerte et insensil)le dans ce corps dont les sens sont si actifs et si aiguisés. Un premier résultat du somnambulisme nia-

gnelitjue sera de rétablir l'équilibre , de dégager les extrémités de ce superflu de fluide pour le rendre au cerveau , et alors vous verrez à la fois la raison et l'intelligence revenir , la malade comprendre ce qu'on lui dira, y répondre clairement et simplement comme une jjersonne éveillée.

— Mais, avec votre système, dit quelqu'un, oïl est l'àme iuimalérielle et immortelle?

c'est donc le fluide magnétique qui est l'âme ?

l'rémitz rougit, quelques personnes nuirniurèrent, et .lulie dit tout bas à Henriette :

— Ce monsieur a raison : comment un homme peut-il se flatter de disposer à son gre de cet attribut divin?

Abl mon oncle m'avait l)ien dit que toutes ces histoires n'étaient qu'une ricljcule manière d'attaquer la religion. Mais ma mère a voulu venir.

— Ecoutez ce que va répondre M. de Préniilz, dit Henrielle.

— Oh ! reprit Julie, il y a des choses (pi'oii nepeul même pas discuter sans crime. Je suis bien fâchée d'être

Le murmure s'élail calmé, et Prémitzs'étail remis. 11 reprit à haute voix :

— Je répondrai à la question qu'on vient de me faire par la question elle-même :

Où est l'âme immortelle de celte femme lorsqu'elle est dans son état habituel ? où est i'àme d'un fou, quel qu'il .'-oit? Si la question qu'on m'a faite était une objection contre l'existence de l'àme, ce ne serait pas à moi à y répondre.

— Il a raison, dit tout bas Henriette à Julie.

— Il n'est pas bon de toucher à de pareilles maiières, répondit celle-ci. .

— D'ailleurs, dit Lussay en se levant, il y a une réponse toute simple à faire à monsieur. L'âme existe dans tous les cas : l'âme élant l'agent supérieur de la vie et de toutes ses opérations, produit .ses eSl'èts en raison des organes qu'elle rencontre, comme un moteur fait marcher une machine en raison des rouages qui la composent. Si les rouages sont bons et corrcsponcknt bien, la marche sera facile et produira de bons résultats; si la machine est dérangée, rien n'arrivera à bien, sans ipiepour cela le moteur en soit moins puissant, moins existant, moins entier. L'âme, c'est le moteur : si les organes sont dans

un excellent état, les opérations de l'entendement seront faciles; si un accident les a ou paralyses, ou desorganisés, l'âme n'en existera pas moins; mais, agissant sur des organes incomplets, elle ne produira que désordre et folie.

— .Monsieur a raison, dirent queUiues personnes.

— fiès-bien, ré|iliqua l'inierloculeur. .Mais alors ce n'est donc pas l'âme qui est inlelligenle, raisonnable, souveraine; par conséquent, adieu à la moralilé des aclions humaines, par conséquent, à leur mérite ou à leur démérite; par conséquent encore, adieu a tout droit de récompense ou de châtiment en ce monde et dans l'autre; adieu à toute religion.

— 0 ma mère ! ma mère ! dit Julie, tous ces gens sont des impies.

Est-ce que ça re-

EbI'iii cl'Aspert la saisil à bras-le-corps, l'enlève, et le gouverneur ue relire du feu que quelques bribes de papiers. — Page 15.

garde la religion dont vous êtes? dit la duchesse ; est-ce qu'ils ont dit un mol des prêtres ou de Jésus- Christ ?

Julie se tut, et Prémitz, qui était visiblement contrarié de ce qui arrivait, répondit aigrement :

— Nous ne sommes pas ici pour faire de la métaphysique, mais des expériences. Je vais donc continuer.

— Oui ! oui I dit madame Bizol ; c'est bien plus amusant.

— Un dernier mot, repiit Prémilz avant de commencer. Le système que je vous ai explique est tellement vrai, qu'une fois arrivé, par le somnambulisme , à rétablir cet équilibre perdu, à ôter aux organes leur sensibilité superflue et à rendre au cerveau son activité éteinte , je puis , en chargeant le cerveau d'une masse de fluide surabondante, y transporter cette sensibilité et cette perception prodigieuses , et rendre les membres complètement insensibles. L'expérience vous montrera mieux que je ne puis vous l'expliquer ce résultat inoui.

Après cette digression, il s'approcha de la malade, et, ayant posé la main gauche sur sa tête, il fll de la droite quelques passes sur son front, et, s'adressant à l'assemblée, il dit :

— .Maintenant, dès que je le voudrai, elle entendra, elle comprendra, elle sera capable de répondre aux choses qu'on lui demandera; l'équililire est rétabli.

— Oh ! dit le premier interlocuteur en ricanant, c'est très-bien ; mais cef.c femme est-elle réellement folle? voilà d'abord ce qu'il faU lait prouver.

— Ceci, monsieur, dit Prémilz, est une chose qui n'est ignorée d'aucun des habitants de cette maison. Cette femme sort de la Salpétriére ; voici le certificat des administrateurs de cette maison, avec son signalementassez exaciement dessiné pour qu'on ne puisse s'y méprendre. Que monsieur le lise, puisqu'il parait se connaître aux termes de médecine, et qu'il examine la malade.

L'inconnu s'approcha, jirit le papier que lui remit le baron de l'rémitz, et le lut à haute voix:

« Nous soussignés, attestons que la nommée Honorine Radon, dite femme Uivon... »

— Honorine Radon ! s'écria la duchesse vivement. Honorine RadonI

ahl Puis elle ajouta après un moment de silence en s'adressant ù Piémilz : Elle est folle ? elle n'a souvenu' de rien ?

— Puis son état accoutumé, sans doule, dit Tremilz en appuyant sur clKicune de ses paroles ; mais, lorsqu'elle est arrivée à ce degré de somnambulisme lucide, tout lui revient, intelligence et mémoire.

— Mémoire! dit la duchesse: voyons, puis-je l'interroger?

— En me confiant vos questions, c'est facile ; car, dans ce moment, elle est en rapport avec moi seulement et n'entendrait que ma

^°1^' F.h bien! dit la duchesse en hésitant, demandez-lui où elle

Le baron fit la question. Honorine demeura dans son immobilité et répondit à voix haute et intelligible :

— Je suis née au village de l'Etang, en Auvergne.

— Jusqu'à quelle époque l'a-t-elle habité? dit la duchesse.

Prémitz répéta encore.

— Jusqu'en 1788 , dit Honorine.

— Que faisiez-vous alors? dit Prémitz sans attendre la question de la duchesse.

— J'étais au service de M""' d'Avarenne.

— C'est vrai, dit vivement la duchesse ; je me rappelle cette fille, je la reconnais maintenant. Il est inutile de l'interroger davantage, ajouta-t-elle tout bas ; je ne veux servir de spectacle à personne.

— Ainsi, dit l'interlocuteur obstiné qui avait élevé toutes les objections, cette femme est bien Honorine Radon?

— En doutez-vous?

dit la duchesse avec hauteur.

— Je voudrais en douter, répliqua l'inconnu ; car, si cette femme est bien celle qu'on désigne dans ce certificat, cette femme est ou a été véritablement folle : à l'époque où elle habitait la Salpêtrière, elle n'avait souvenir de rien, et maintenant voilà qu'elle se souvient très-bien. De deux choses l'une : ou elle est guérie de sa folie, ce qu'on n'avoue pas : ou le magnétisme liroduit les effets dont parle M. de Prémitz, ce que je ne puis admettre.

— Et pourquoi ne pouvez-vous ladmettre? — Parce que cest

absurde. ^. . , , ,

— Et pourquoi est-ce absurde ? — Eh ! parbleu ! parce que c est absurde ; je soutiens que cette femme a été médicalement guérie de sa folle, et qu'elle joue la comédie.

— Oh ' pour folle ! et folle jusqu'à l'imbecillite, je le puis certifier, dit Lussay en s'adressant à l'entêté; vous avez beau vous débattre, cher docteur, il faut le reconnaître.

— \h ! c'est vousl Lussay, dit l'inconnu ; parbleu ! je veux le croire, puisque vous tne le certifiez. N'interrompons plus monsieur.

Puis, tandis que chacun se rasseyait, la duchesse se pencha vers Henriette et lui dit: , . n

— Votre père, mademoiselle, dit-il vrai, et cette femme est-elle véritablement folle? . ,

— Ahl madame, dit Henriette, je pourrai encore mieux vous le certifier que mon père, car je suis venue souvent lui apporter des

LE MAGNÉTISEUR. 25

secours ; à quelque heure que je sois entrée, bien que je l'aie surprise quelquefois de manière à ce qu'elle ne put être prête à jouer la comédie, toujours je l'ai trouvée dans l'état d'imbenllilé ou elle était tout à l'heure. D'un autre côté, Lussay disait à l'inconnu :

— Comment se fait-il que vous, qui êtes un homme en qui les idées nouvelles ont toujours trouvé un ardent prosélyte, comment se ftiitil que vous mettiez tant d'obstination à nier les phénomènes du magnétisme?

— Oh ! dit l'étranger, ce n'est iias du magnétisme, c'est du magnétiseur que je me défie ; celui-ci est un intrigant de première espèce qui ne se doule pas que je le connais.

Enfin Prémitz crut devoir commencer ce qu'il appelait ses expériences, et prouver jusqu'à quel point la puissance magnétique avait agi sur cette femme.

Pendant les premiers moments, rien d'extraordinaire, magnétiquement parlant, ne se passa. Plusieurs personnes consultèrent la somnambule, qui leur répondit assez lucidement sur leur caractère et les afl'ections dont elles étaient menacées.

Un incident assez peu prévu rendit quelque intérêt à cette séance.

M. Bizot, ravi de tout ce qu'il entendait, dit tout bas à Lussay :

— Eh bien I nous allons savoir ce qui eu est du magnétisme ; je connais la maladie de madame Bizot; ce sont des migraines et des palpitations de cœur; je verrai bien si la somnambule y comprend quelque chose.

Puis , s'adressant à Prémitz, il lui dit :

— Monsieur, voulezvous avoir la honte de soumettre ma femme à l'examen de votre somnambule ?

— Avec plaisir I dit le baron.

Madame Bizot se défendit un moment ; mais , voyant qu'elle avait mauvaise grâce à refuser, elle se rendit.

Alors , ayant fait approcher madame Bizot, Rhodon mit sa main dans celle d'Honorine, et, ayant par ce moyen mis la somnambule en rapport avec madame Bizot, il lui dit :

— Voyez-vous madame?

— Je la vois trèsbien répondit Honorine, qui avait toujours les yeux fermés.

— 'Pourriez-vous nous dire ce que madame éprouve ? ■

— Madame éprouve des nausées, des maux de cœur, des défaillances. , , . , . . j • ■

— Oh ! s'écria M. Bizot d'un air de dédain, ce sont des migraines et des palpitations ! . . ■ ,

— Oui, assurément ! dit madame Bizot avec un rire force ; la somnambule se trompe.

Prémitz parut déconcerté ; cependant il continua.

— Dites-nous la cause du malaise de madame.

— C'est bien facile, dit Honorine : madame est enceinte.

— Enceinte ! s'écria Bizot en bondissant, enceinte ! repeta-t-il avec stupéfaction, enceinte!! Et il se mit presque a pleuivr de joie.^

Madame Bizot devint pâle comme la mort; Prémitz ne put sempecliGr d6 sourire 11 y a un admirable instinct d'intelligence dans les hommes assem-

II regarda à lenJroit vers lequel il se laissait aller, et vit un énorme serpent qui tenait ses yeux ronds et ouverts lixés sur lui. — Page 20.

LE MAGNETISEUR.

blés. Personne ne savait l'histoire de M. et M""' Bizol ; à peine si la pâleur de la femme avait été aperçue de Prémilz ; mais tout le momie se mit à rire aux éclals, el on répéta d'un ton moqueur de tous les coins et sur tous les Ions : Enceinte ! enceinte 1

— Et pourquoi pas? dit M. Bizot en se dessinant comme homme. Les rires redoublèrent, et lui, ravi, s'approcha de sa femme sans

prendre garde à personne, ivre de cette nouvelle.

— Est-ce... est-ce vrai? Charlotte, est-ce vrai? après dix ans de mariage !

— llèlas I dit M"" Bizot en balbutiant , je m'en doutais, mais je voulais attendre d'en être plus assurée....

— Eh bien I s'écria Bizot, c'est depuis qu'elle se fait magnétiser I Les rires éclatèrent.

Bizol ramena sa femme en triomphe, tandis qu'elle, confuse, devinait, avec son tact de femme, toute l'impertinence de celte gaieté. (Juaul à Bizol, il levait la léte comme un athlète vainqueur. Cependant le docteur inconnu ne put s'empêcher de lui dire :

— Est-ce M. de Prémilz qui magnétise madame?

Prémilz se hàla de repondre pour prévenir quelque grosse sottise de mari, qui n'eût pas manqué d'échapper à M. Bizol.

— Non, monsieur, ce n'est pas moi qui ai ce bonheur!

Le mot bonheur parut agréablement impertinent à toute l'assemblée : Bizot remercia M. de Prémilz par un sourire. Ceci nous fait penser à dire à nos lecteurs que Jl. Drisson, le clerc de notaire que vous savez, n'était point venu à la séance.

Après cet incident, la séance reprit un caractère plus sérieux ; et M. de Prémilz, ayant ramené l'atleiilion de l'assemblée sur la somnambule, s'assit en face d'elle, prit ses genoux entre les siens, ses mains entre les siennes, et recommença ses gestes magnétiques en passant ses mains sur le visage de la somnambule el en les mettant soit sur sa lêle, soit sur son estomac. Un air de satisfaction et de joie se répandit alors sur le visage de la malheureuse, et bienlôt cette expression, s'exallant insensiblement, arriva à un état d'extase qui prétait à celle vieille et pâle ligure un intérêt surnaturel; c'est sons cet aspect qu'on pourrait s'imaginer le martyr lorsqu'il marchait au cirque ou au bûcher. Le premier moment de cet état produisit un effet d'élonnement et presque d'admiration ; puis bientôt les traits de celte femme, fixés pour ainsi dire à cet étal de délire d'expression, repandirenl sur l'assemblée une sorte d'effroi et de gêne : c'était comme itn visage près d'éclater en louanges sublimes du Seigneur , en cris de joie," en exclamations fanatiques. Une attente fatigante tenait tous les esprils, comme celle qui occuperait le cœur d'ouvriers qui ont allumé la mèche d'une mine, qui la voient brûler el qui attendent li; moment où elle atteindra la poudre comprimée dans le rocher, pour le briser el le faire voler en éclats. Mais rien ne sortait de cette extrême exaltation. Eiinn Prémilz donna cours à celle tension des esprits en leur annonçant de nouveaux phénomènes.

— Maintenant, dit-il, la position de cette femme est renversée ; nonseulement elle a recouvré son intelligence et perdu cette fébrilité des organes, qui lui rendait insupportable toute émotion physique, mais encore elle est arrivée à ce point de percevoir, sans l'inlerniediaire des organes, les objets les plus subtils et les plus éloignés, tandis que ces organes mêmes sont plongés dans une insensibilité parfaite.

Cette explication avait quelque chose d'assez obscur pour qu'il lût difficile de comprendre ce que voulait précisément dire Prémilz; mais ce qui se passa bieniùl montra plus clairement que des paroles cette inconcevable faculté de l'instinct magnétique qui ne laisse aux savants que'la ressource de nier ce qu'ils n'ont point vu ou ne veulent pas voir. L'esclavage du somnambule est alors à son comble ; il veut selon la volonté du magnétiseur, el sent au delà de son intelligence réelle. Enfin, voici quelle fut la première épreuve qui fui tentée. Un verre d'eau pure ayant été apporté, M. de Prémilz demanda à la somnambule si elle ne désirait poinl boire; celle-ci ayant répondu affirmativement, il lui dit de désigner quelle boisson elle préférait. Honorine demanda un verre de limonade. Prémilz prit le verre d'eau, el, ayant soufflé dessus, il le présenta à la malade, qui le but et déclara cette limonade excellente. Cet essai fit sourire quelques personnes; mais le docteur inconnu devint plus attentif. Honorine dit qu'elle avait faim et qu'elle souliailait manger un fruit, une péclie : Prémilz lui présenta un morceau de suif : la somnambule le prit et le dévora avec un air de salisfaclion parfaite. Il se mêla du degoùl à rétnnn--.:e;il de l'assemblée. Soit que cette femme eût vaincu les répugnances de la nature pour arriver à cette comédie, soit que le magnétisme eûl la puissance de produire une pareille illusion des sens, toujours est-il que ce fait était bien extraordinaire. Une expérience plus curieuse encore atten-

dait les si)ectaleurs de cette scène. Prémilz ayant prié d'écrire quelques mois, le médecin étranger se chargea de ce soin. Pendant qu'il traçait deux ou trois lignes en gros caractères, Prémilz chargea quelqu'un de bander soigneusement les yeux de la malade. Lorsqu'on fui bien assuré ([u'elle ne pouvait voir d'aucune façon, Prémilz prit le papier, et, le plaçant sous le coude d'Honorine, elle lui avec celte partie du corps comme si le papier eûl été placé devant ses yeux.

Chacune de ces expériences agissait diversement sur les personnes présentes. Les plus sols, bien décidés à ne rien croire, regardaient pour découvrir le moyen d'escamotage par lequel on arrivait à celte comédie ; quelques autres s'étonnaient sans s'occuper de leur étonnement, prévoyant qu'une fois hors de celle chambre, ils auraient tout autre chose a faire qu'à penser au magnétisme, et ne voulant pas s'engager avec eux-mêmes dans un examen de phénomènes qu'ils ne pouvaient poursuivre jusqu'au bout. Mais, de toutes les personnes présentes, celles qui avaient été le plus frappées de ces expériences étaient trois femmes, la duchesse d'Avarenne, sa fille et Henriette. La duchesse était peut-être moins occupée des merveilles de cette science que de sa rencontre avec Honorine, que de ce souvenir mort et rallumé à la volonté d'un homme. Julie, les yeux baissés, n'osait regarder M. de Prémilz, et, dans son âme, elle se décidait à aller se confesser le plus tôt possible de ce qu'elle avait vu. Quant à Henriette, elle était arrivée à un degré de terreur qui la rendait comme insensible à toute autre chose qu'à ce spectacle bizarre. Elle ne quittait pas Piémitz des yeux, et nul doute qu'à ce moment il n'eût opéré sur elle les plus terribles effets, s'il n'eût soigneusement évité de la regarder.

Bientùt Prémilz montra aux curieux qui l'entouraient des choses non moins étonnantes ; l'in.sensibilité physique de la somnambule était si complète, qu'elle demeurait immobile aux plus vives douleurs : on lui perça le bras avec un poinçon, quelques personnes la pincèrent jusqu'au sang, il ne parut pas qu'elle sentit rien de ce qui lui arrivait. Enfin le docteur inconnu s'approiha de la somnambule en annonçant qu'il saurait bien exciter quelques mouvements, en lui passant des barbes de plumes sur les lèvres. Il se plaça derrière elle, et au moment où, armé d'une plume, il en approcliail rcxtrémilé de la bouche d'Honorine, il tira furlivement un pistolet de sa poche el le fit partir aux oreilles de la somnambule. Tout le monde poussa un cri d'élonnement el d'effroi; mais la somnambule demeura immobile et son visage n'éprouva pas le plus léger ébranlement. Le docteur parut confondu.

— Allons, s'écria-t-il, c'est de la catalepsie (i).

— Mais, dil Prémilz, si c'est de la catalepsie, comment se fait-il que celle femme reste sensible pour moi, tandis (|u'elle ne l'est plus pour vous? Vous pouvez à votre gré la torturer, elle ne sentira rien; vous pouvez pousser les cris les plus aigus, elle n'entendra rien ; mais si c'est moi qui la touche ou qui lui parle, elle sentira la plus légère pression de ma main, entendra ma voix, si bas que je in'cxpHme. Il en sera de même pour vous, si vous voulez que je vous mette en rapport avec elle.

— Eh bien ! soit, dit le docteur; j'en veux faire l'exiiêrience.

Prémilz, sans se servir de passes, établit le rapport entre la somnambule el le docteur, cl dil à celui-ci qu'il pouvait s'adresser à \\ malade. L'incrédule médecin lui fil quehpu's questions, auxquelles Honorine repondit avec un choix de termes qui l'étonna beaucuup. Mais cet étonneinent deviul une sorte de stupéfaction, lorsipie Prémilz lui annonça qu'il pouvait faire des (piestions à la somnambule, dans toutes les langues qu'il savait. Le docteur accepta, et posa d'abiiid une question eu latin à Honorine; celle-ci y répondit sans hésiter, mais en français. Honorine jiouvait savoir le latin ; il lui fil une nouvelle question en italien ; la question fut comprise, et il y fut clairement répondu. Une femme I une femme du peuple ! une femme réduite à un tel état de jonglerie, si ce qu'il voyait était une jonglerie, une pareille femme qui savait le latin et l'italien, c'était déjà extraordinaire. Cependant le docteur alla plus loin, el, rassemblant toute sa science en fait de langues étrangères, il fit à la somnambule une nouvelle question en anglais; la question l'ut également comprise, el la réponse ne se fil pas attendre. A ce moment, il arriva que le docteur fut soupçonné du crime dont il soupçonnait Preiiiitz; uir, en le voyant ainsi parler à la somnandiule, qui lui répondait si tacidement, on sini;igiua qu'il servait de compère à Premitz. que sou scepticisme était un jeu joue ; (luc le coup de iiislulet était une affaire arrangée,

(1) Maladie où l'iasensibililé physique cl le déiilaccmcol des organe; ont ili* souvenl observés.

LE MAGNËTlSEtiR.

et quoiqu'un s'étant levé, tendit un papier an docteiir en lui disant :

— Vonlez'.vous bien faire celte question à la somnambule? Lisez sur-Ie-ebamp sans vous arrêter, lisez comme ^ous le pourrez.

Le rincleur lut en effet une demi-douzaine de mots, et la somnambule demeura muette.

— Ne me comprenez-vous pas ? dit le docteur.

— Non, dit Honorine, car vous ne comprenez pas vous-même. Lorsque vous me parlez autrement que français, ce n'est pas votre parole (pie j'entends, c'est votre pensée que je lis, et il n'y a pas de pensée pour vous dans les mots que vous venez de prononcer, car vous ne savez pas la langue dont vous venez de vous servir.

Cette réponse accabla le docteur, car la somnambule avait raison ; mais elle ne fit qu'irriter l'incrédulité des autres personnes, qui s'imaginèrent qu'il était de connivence avec Préniiîz. Le questionneur qui avait passé le papier s'écria :

— C'était pourtant d'aussi bon allemand que l'anglais de monsieur; il me semble qu'elle eût pu comprendre.

— Mais pour cela, dit Prémilz, il faut que celui qui interroge saclie ce qu'il dit. Je prends ce papier et je lis.

Premitz n'eut pas achevé la phrase allemande, qu'Honorine répondit aussitôt :

— Vous me demandez si le régne des Bourbons sera long; dans un mois, il n'y aura plus de Bourbons en France.

L'audace de la question et de la réponse jeta un tel trouble dans l'assemblée, qu'on perdit de vue le point scientifique, pour ne s'occuper que de ce qui venait de se dire. Prémitz protesta qu'il ne connaissait pas la personne qui avait fait cette question, et que la réponse de la somnambule était une folie. La duchesse d'Avarenne se leva et se retira d'un air fort courroucé ; tout le monde s'éloigna, et la séance fut levée avant qu'on eût approfondi la question immense de savoir s'il pouvait y avoir entre un somnambule et une personne qui est en rapport avec lui, communication de la pensée sans l'intermédiaire des organes.

Quant à tout ce que nous venons de rapporter, nous déclarons en avoir été témoin. Nous ne faisons ici ni un livre de théorie, ni un cours de magnétisme; mais nous avons vu les résultats que nous venons de décrire; et si toutes les personnes qui nous les ont présentés n'étaient point vivantes et dans une position à ne pas rechercher une publicité déplaisante, nous iiourrions toutes les nommer. Etait-ce chailatanisme, vérité, présence d'un fluide réel, d'un agent invisible qui cause toutes ces perturbations de l'ordre normal? est-ce, comme le prélendenl quelques-uns, délire de l'imagination, exi:itation extravagante de la pensée? Nous ne saurions en dire notre avis. Mais voilà ce que nous avons vu et ce que le temps expliquera sans doute.

Dans la soirée qui suivit cette séance, Lussay était chez lui, assis au coin de son feu; sa femme malade dans son lit, Henriette à côté do lui, brodant avec une attemion qui prouvait qu'elle ne pensait que par contrainte à ce qu'elle faisait 11 était encore de bonne heure. Cependant le moderne baron paraissait impatient, lorsqu'on entendit sonner.

— Ah ! sans doute, voici le général, s'écria-t-il ; je crains qu'il n'ait pas de bonnes nouvelles, car sans cela il sei'ait venu nous les apporter plus tôt.

il se leva pour aller au-devant de lui, mais sa surprise fut grande lorsqu'on annonça la ducliesse d'Avarenne ; elle entra rapidement, saliui avec une bonne grâce de protection M™«de Lus-say et Henriette, et prit la parole sur-le-champ:

— Vous êtes tout étonné de ma visite, monsieur de Lussay ; je ne vous ferai point d'excusss de mon indiscrétion, et vous n'en voudriez pas, j'en suis assurée, si vous saviez que je viens vous demander un service.

— A moi, madame? dit Lussay : c'est un bonheur que vous me procurez et une grande nouvelle que vous m'apprenez, car j'étais loin de m'imaginer que le pauvre baron de Lussay pût rendre un service à la duchesse d'Avarenne.

— Je ne sais, reprit la duchesse en souriant, si je dois prendre ceci pour une épigramme ou un compliment; je sais bien qu'on me suppose quelque crédit, mais on fait remonter si haut et si loin la source de ce crédit, que je n'ai guère envie d'en user, à moins que je n'y sois véritablement poussée de cœur, connue cela serait pour vous, si vous me le demandiez.

Lussay s'inclina.

— Mais, reprit la duchesse, j'ai l'air de marchander les services que j'attends de vous en vous offrant les miens ; lalss€z-miii commencer par vous devoir quelque chose, et plus tard j'acquitterai ma dette, si l'on veut bien comprendre enfin qu'il faut savoir nous rendre, à nous autres pauvres émigrés, de (|uoi ne pas rester les débiteurs de tout le monde.

— 11 est vrai, dit Lussay, qu'on n'a encore rien fait pour les vrais amis des Bourbons; quelques grades dans l'armée, voilà tout, et encore les hommes de l'empire occupent-ils presque seuls tous les emplois.

— Abl nous venons, dit la duchesse, nous verrons.... Mais revenons à l'objet de ma visite. Connaissez-vous celte femme que nous avons vue ensemble ce matin?

— Je l'avais vu magnétiser plusieurs fois, mais ce n'est que ce matin que j'ai appris qui elle était.

— C'est une fille qui m'a appartenu quelque temps ; c'est son dévouement pour moi qui l'a mise dans l'etal où elle est, et je désirerais en faii'e prendre soin.

— Je comprends votre bienfaisance, dit Lussay ; mais si quelque chose peut la rendre à la raison, ce sont les soins de ^[. de Prémitz, et ce serait une vraie perte pour la science que de lui enlever un sujet si précieux.

— Allons, allons, dit la duchesse en souriant, mais en creusant de l'œil dans la physionomie du docteur pour y deviner sa pensée ; allons, voulez-vous me faire croire que tout ce que j'ai vu soit autre chose qu'une comédie assez adroitement jouée? *

— En êtes-vous là? dit le docteur presque indigné; croyez-vouS M. de Prémilz capable d'une pareille imposture?

— M. de Prémitz, reprit la duchesse avec impatience, est un homme dont l'existence n'a rien d'assez établi pour qu'un soupçon sur son compte puisse passer pour une injustice... et quant à Honorine...

— Honorine! dit M"" de Lussay; comment 1 celte somnambule est Honorine? l'ancienne femme de chambre de madame la duchesse?

— Oui, oui, dit Lussay avec quelque embarras; vous devez en avoir entendu parler.

— Mais, dit M""" de Lussay, c'était mon amie, ma plus chère amie.

— Oui, dit Lussay, je sais que vous la protégiez... autrefois... 'SI"" d'.Vvarenne cligna des yeux en regardant Lussay et lui dit :

— Oui, viaiment, madame la baronne de Lussay a raison ; Honorine m'a raconté, il y a bien longtemps, une histoire qui s'est passée avec Jean d'Aspert au village de l'Etang.

— Il y a beaucoup d'histoires qui se sont passées avec Jean d'Aspert à l'Étang, dit Lussay d'un air sec.

— H y a d'abord la vôtre avec mademoiselle Louise, reprit la duchesse; je n'en ai jamais su que le commencement. On m'a parlé d'un jour où M. d'Aspert vous surprit dans les caveaux de votre maison.

— Oui, vraiment, dit Lussay, et il faillit arriver de grands malheurs, qui se sont changés pour moi en véritable bonheur.

— Comment cela ? dit ia duchesse.

— Il m'interrompit au milieu de mes opérations, A cette époque, nous nous servions du ibaquet de Mesmer, qui, au moyen de baguettes d'acier qui partaient d'un centre commun, nous permettait d'agir sur un grand nombre de personnes à la fois. La venue de Jean et la discussion violente que j'eus avec lui ne me permirent pas de modérer l'action du fluide magnétique; il en résulta des désordres terribles : quelques-uns de mes somnambules tombèrent dans d'épouvantables convulsions, et Louise, qui était la plus sensible de toutes, faillit presque en mourir. Honorine, qui avait suivi Jean, fut tellement épouvantée, qu'elle s'évanouit, et il fallut la reporter chez elle. Le lendemain, d'Aspert vint me voir; il voulait me tuer.

— Vous tuer I et pour quel motif?

— Mais, reprit Lussay, d'.\spert, ne croyant pas aux diables et croyant encore moins au magnétisme, s'imagina que je me servais de mon influence sur Louise...

— Pour quoi? dit la duchesse à Lussay, qui s'arrêta.

— .Mais... répondit celui-ci en jetant un coup d'œil de côté sur sa fille, pour montrer à la duchesse qu'Henriette était de trop pour qu'il put s'expliquer, mais... mais... 11 s'arrêta de nouveau.

La duchesse comprit probablement, car elle ajouta :

— Est-ce que c'est possible?...

— Très-possible ! dit Lussay.

— Quand on y consent, probablement?

LE MAGNETISEUR.

— Sans qu'on y consente, sans qu'on s'en doute, sans en avoir ni souvenir ni conscience.

— 1,'avez-vous éprouvé? reprit la duchesse.

— Henriette, dit M""" Lussay à sa liile, va me cliercher un peu d'eau, j'ai une soif liorrilile.

La jeune fille sortit. M"' Lussay reprit :

— Monsieur Lussay, vous oubliez que votre lille est là; vous oubliez peut-être aussi que j'y suis.

— Bon 1 bon ! ma chère amie, dit Lussay, bsItCB que Henriette y comprend quelque chose ? Allons ! ça te fâche, n'en parlons plus. Eh bien I madame la ducliesse, d'Aspert, qui ne comprenait rien au magnétisme, me fit voir des soupçons outrageants pour Louise et plus encore pour moi ; il les laissa percer et on en parla. J'avais compromis Louise, je l'épousai ; voilà tout.

Henriette rentra. La duchesse reprit:

— Ainsi, ce pouvoir de M. de l'rémitz n'est pas un vain charlatanisme?... vous me le jurez sur l'honneur?

— Je vous le jure, et puis vous en donner des preuves encore plus irrécusables que ma parole.

— C'est un terrible pouvoir!... La duchesse parut réfléchir et reprit : Non, c'est impossible; vous êtes trompé vous-même.

— Trcimpél dit Lussay en souriant, puis il ajouta tout b:is: Vous allez voir. J'ai l'habitude d'endormir ma femme tous les soirs ù la même heure; il s'en faut de plus de cinquante minutes que cette heure soit arrivée; eh bien ! il va me suffire de dire tout haut que cette heure sonne, pour que le pouvoir que j'ai sur Louise se manifeste à rin.stant. Aussitôt il ajouta en élevant la voix et d'un air tout à fait ii)difl"érent : Comment I il est déjà huit heures ?

— Huit heures I murmura M"" Lussay.

Le baron fit approcher la duchesse du lit de sa femme ; elle dormait d'un sommeil profond. M"' d'Avarenne demeura immobileetcoufondue.

— N'importe, reprit-elle vivement; il faut que M. de Prémitz me rende Honorine. Eh bien 1 il viendra la soigner chez moi; je serai témoin de ses piogrès.

— Oh I si c'est ainsi, il y consentira volontiers... On sonna violemment.

— C'est sans doute lui, dit Lussay, car je l'attends ce soir. D'Aspert entra sans se faire annoncer ; il était agité.

— Eh bien! Lussay, vous êtes là tranquillement, quand tout Paris est en rumeur !

— Qu'est-il donc arrivé ? dit Lussay.

— L'empereur a débarqué à Cannes et marche sur Paris.

— Ce bourreau? s'écria la duchesse.

D'Aspert se retourna. Depuis plus de vingt ans il n'avait pas vu madame d'Avarenne; mais il la reconnut sur-le-champ, et, sans répondre, il dit tout bas à Lussay :

— Que fait ici la duchesse ?

— Oh ! dit le baron, c'est une aventure singulière... je vous conterai cela. Mais étes-vous sûr de votre nouvelle?

— Ce matin, dit le général, je me suis douté de quelque chose à l'audience du ministre, car il avait l'air fort embarrassé...

— A propos, qu'avez-vous ai)pris louchant le jeune Charles Dumont?

— Je ne puis guère plus douter qu'il ne soit mort...

— Qui mort? dit la duchesse.

— Un enfant que j'ai adopté à Rome, voilà dix-sept ans, quelques jours après que j'eus l'honneur d'y rencontrer madame la duchesse d'Avarenne.

— Ah !... dit laduchesse d'un ajr étonné... pardon, monsieur; vous êtes le général d'Aspert...

D'Aspert s'inclina, et la duchesse reprit :

— Et Charles... votre fils adoptif... est mort?...

— Mort!... dit le général; il n'est sur aucune des listes des prisonniers ramenés de Russie, quoique plusieurs officiers de son régiment s'y trouvent.

La duchesse se tut, et se levant après un moment de silence, elle dit d'un air dégagé à Lussay :

— Vous n'oublierez pas ma commission auprès de M. de Prémitz. Je vous quitte, je vais au château voir jusqu'à quel point ces bruits sur Bonaparte sont fondés... Je ne puis croire à l'audace de ce misérable !

— Madame, dit d'Aspert, l'honime qui a gouverné la France, le héros de l'Italie, mérite un autre nom !

— Cartouche en epaulettes, voilà tout ! dit la duchesse... Brigand qu'il aurait fallu fusiller au pied d'un arbre. Adieu, messieurs !

Elle sorlit, et d'Aspert se prépara à en faire autant.

— Où allez-vous ? lui dit Lussay.

— Mais je ne sais... jiartout... Il faut voir, s'informer... Ah ! Lussay I... Lussay, tout n'est pas perdu. Et ces canailles de l'ancien régime, cette insolente noblesse !...

— Ah ! d'Aspert ! dit Lussay, vous ne dites pas cela pour madame d'Avarenne.

— .Madame d'Avarenne ! reprit le général ; cette femme est un monstre ! vous n'avez pas vu sa tranquillité quand je lui ai dit..

— Quoi ? dit Lussay...

— Rien !... rien !... dit d'Aspert en s'arrêtant... je suis si agité... je ne pensais pas â elle... Je sors; je vous rapporterai des nouvelles.

— Pardieu ! dit Lussay, je vais en chercher avec vous.

— N'attendez-vous pas .M. de Prémitz? dit Henriette.

— Oh ! il ne viendra sans doute pas ce soir ; il fera comme nous, il ira s'informer... .\dieu; ne t'alarme pas si je rentre tard... Veille sur ta mère, et, quand elle s'éveillera, donne-lui la potion qu'elle s'est ordonnée avant-hier, et informe-la du motif de ma sortie. Ah ! s'écria-t-il soudainement comme frap|)e dune idée, te souviens-tu, Henriette, qu'Honorine a dit ce matin que dans un mois il n'y aurait plus de Bourbons en France?

— Oui, mon père.

— C'est prodigieux !...

— Que parlez-vous d'Honorine? dit le général...

— Oui... reprit .M. »le Lussay en réfléchissant, oui, c'est possible... Bonaparte triomphera... elle l'a annoncé... C'est effrayant, c'est sublime... l'avenir! deviner l'avenir!

— Mais vous devenez fou...

— Venez, venez, je vais vous apprendre quelque chose qui vous étonnera bien.

Ils sortirent; l'émotion que la nouvelle du débarquement de Napoléon axait produite dans Paiis avait si vivement pénétré partout, qu'en traversant son appartement, Lussay n'y trouva personne ; les domestiques étaient tous descendus chez le concierge et s'y entretenaient du grand événement. Henriette demeura seule; la pauvre fille était dans un état d'agitation-qui avait une cause assez étrangère aux réflexions habituelles des jeunes lillcs. Née d'une mère dnnt le système nerveux avait été violemment attaqué par les expériences ignorantes de Lussay, elle était d'une complexion grêle, maladive et vivement imiuessionnable. Entourée depuis son enfance de ces idées de magnétisme ((ui lui montraient incessamment sa mère comme un être soumis à un pouvoir surnaturel auquel elle ne pouvait échapper, Henriette avait accoutumé son esprit à croire qu'une volonté puissante pouvait causer sur elle les mêmes effets. Cependant jamais son père ne l'avait essayé, et même il avait souvent dit qu'il ne pensait pas être celui qui obtiendrait des résultats magnétiques de sa fille. Henriette avait donc échappé au danger de trop préoccuper son imagination de pareilles choses, lorsque Prémitz fut présente chez M. de Lussay. L'impression singulière que Ithodon fit, à la première vue, ^ur la jeune fille, s'expliqua d'abord dans son cœur par la crainte d'aimer ce nouveau-venu. En effet, Henriette, qui ne pouvait le voir sans être troublée, Henriette demeura assez tranquille sur le sentiment qu'elle éprouvait, croyant avoir rencontré l'homme qu'elle devait aimer et ne s'etonnanl ni ne s'affligeant, à dire vrai, d'être prise d'amour à l'âge qui, dans tous les romans, est annoncé pour être celui oii l'on aime. .Mais un jour qu'il fut question devant elle de magnétisme, et que son père dit que Prémitz était un des hommes les plus avancés dans cette science et qu'il produisait des c.lléls merveilleux, elle se consulta avec effroi sur l'impression que lui produisait Prémitz, et, comme il s'y mêlait un sentiment de crainte, elle se refusa à croire que ce fût de l'amour dès que son imagination put y voir autre chose. A partir de ce moment, Prémitz devint pour elle l'homme qui devait agir sur sa volonté, comme elle avait vu son père agir sur celle de sa mère; ce fut le maître qui devait la rendre esclave, la fatalité qui devait dominer sa vie. Souvent, et dans l'exaltation de ses recherches magnétiques, Lussay avait demande à Prémitz de magnétiser sa fille; celle-ci s'en était défendue avec une énergie désespérée; Prémitz lui-même avait refusé ; mais l'imagination d'Henriette n'en était pas moins frappée. Prémitz était devenu pour elle un objet d'épouvante indicible; elle détournait les yeux devant son regard , tremblait de rencontrer sa main, frémissait au son de sa voix ; un mot impératif, un signe de commandement lui paraissaient devoir la jeter à genoux, malgré ce qu'elle eût pu tenter pour sa défense. La machine de torture la plus puissante qui eût saisi ses membres pour les tordre ou les enchaîner ne lui semblait pas plus irrésistible que la voix ou la main de cet homme, et elle était arrivée à ce point que.

LE MAGNETISEUR.

s'il lui OUI posé le doigt sur le front en la dominant de son regard fauve, et qu'il lui eiH dit de mourir, elle serait morte.

Heîirietle était donc seule avec sa mère, qui dormait du sommeil ma'-neliiiue que lui avait laissé son mari. La jeune fdle la contempla longtemps et s'abîma peu à peu dans cette noutemplation'; les idées les ''plus extravagantes se levèrent et tournèrent dans sa tête comme une fantasmagorie de l'âme. Ce pouvoir de l'homme sur l'homme, de la volonté sur la volonté, était il véritablement un effet physique, une substance invisible et ténue qui enivre lame et la raison comme les vapeurs du vin 7 n'était-ce pas plutôt quelque chose de surnaturel, quelques-unes de ces volontés divines et déchues, errantes parmi les hommes, mais appartenant aune autre nature? En effet, pourquoi toutes les histoires passées sont-elles peuplées de sorciers, de vampires, de fées, de dcmons?L'ironiedudix-neuvièmesièclenie ces influences s'uriiaturelles, mais ne prouve pas leur fausseté. Que faisaient de plus les esprits familiers de nos vieilles histoires; qu'avaient de plus esclave les âmes vendues aux puissances infernales?

A toutes ces pensées qui allaient, venaient, fuyaient et revenaient dans sa tète, Henriette était devenue froide; puis, lorsqu'elle attei- " enil ce doute d'une âme vendue à l'enfer, elle s'épouvanta tellement qu'elle poussa un cri ; ce cri la fit revenir ;■! la réalité. Elle reconnut qu'elle était dans la chambre de sa mère; elle vit sa mère ; elle comprit que son cerveau battaitde fièvre et sedésordonnait; elle eut peur d'elle-même, elle ne voulut pas rester seule... Elle appela sa mère... mais le sommeil imposé qui la tenait ne cessait qu'à un mot donné, qu'aune heure voulue; sa mère ne répondit pas... Henriette se sentit le cœur serré, la gorge prise, un voile froid l'enveloppa au from, et, comme un suaire de mort, descendit jusqu'à ses pieds. Elle prononça, comme malgré elle, ces mots sans but : — .Ah I non... non... j'ai froid... je .suis folle... Mon Dieu ! Elle se traîna à une sonnette, elle l'agila et attendit : personne ne vint car tous les domestiques étaient descendus et s'occupaient de la srande nouvelle. Henriette n'était plus assez maîtresse de sa raison pour expliquer ainsi leur absence. Ellevoulut reprendre le cordon, elle l'a-'ita convulsivement, et, dans le silence de l'appartement, le bruit delà sonnette lui sembla répondre comme un rire infernal : elle poussa un cri et tomba sur un fauteuil. Une crise de nerfs la saisit; ses bras délicats se tendirent à se briser; elle haletait en gémissant, ses dents grinçaient, ses yeux ouverts et vitrés ne voyaient plus; elle tomba par terre et s'y roula en suffoquant; ses cheveux détressés traînaient sur le parquet, s'accrochaient aux pieds des fauteuils et s'arrachaient dans les mouvements convulsifs qui l'agitaient; elle brisait ses ongles à saisir le parquet; elle se heurtait aux coins des meubles, se blessait le visage, se déchirait le front. Entin la nature succomba dans cette lutte Hes spasmes se calmèrent, et une sorte de repos du corps suivit cette effroyable convulsion. Henriette demeuia étendue sur le sol, mais immobile et brisée, pleine d'un ressentiment de douleurs confuses- elle avait repris la conscience de son être, mais incertaine, troublée, multiple ; il semblait que chacun de ses membres fût une existence à part qui la gênait et qui lui pesait. Ni dans le corps ni dans l'esprit, ce n'était plus ce torrent de convulsions et d'idées qui l'avait entraînée; c'était le trouble d'une eau furieuse arrivée à i'abime où elle doit s'arrêter et où la vague, repoussée par les rives, se replie sur elle-même, se relève, se dresse, dansant çà et là en balançant sa crête écumeuse. Voilà comment était son corps; comment était son esprit. Après ces torsions extrêmes, de légers tressaillements, quelques plaintes inarticulées, quelques efforts douloureux, et, dans son esprit, des souvenirs réels, mais sans suite : Honorine folle, Honorine devinant l'avenir; puis étendue sur le lit de.^^a mère, qui était aussi Honorine et qui devenait folle... Prémitz, la duchesse d'Avarenne, Napoléon, tout cela tournait, s'éveillait, disparaissait, revenait; enfin c'était un horrible cauchemar, un sommeil lourd, mais agité, conti'e lequel elle combattait ; puis il lui paraissait qu'on parlait à côté d'elle, qu'on l'enlevait, qu'on l'emportait. Elle fil un effort, elle ouvrit les yeux- une lampe de nuit brûlait seule dans sa tour de porcelaine ; mais à sapâlelueur elle crut voir un homme devantelle, un homme debout, qui, lui posant une main sur le front et l'autre sur le cœur, lui dit d'une voix sombre, mais irrésistible : — Dormez.

Henriette retomba sur son fauteuil et dormit. Il était minuit quand Lussay rentra. Henriette dormait encore. M""' de Lussay, éveillée depuis quelque temps, l'avait en vain appelée. Lussay éveilla sa fille; mais le sommeil résista longtemps avant de la quitter. Son père, en voyant le désordre de ses vêtements, I interrogea. Elle chercha ses souvenirs et se rappela tout ce qui lui était ar-

rivé jusqu'à l'instant où elle avait sonné. Lussay crut avoir trouvé la cause de cet état. 11 jugea que sa fille épouvantée .avait eu une attaque de nerfs; il lui ordonna le repos, lui prescrivit quelques calmants, la renvoya dans sa chambre, et lui-même s'endormit tranquille, après avoir juré à sa femme qu'il ne parlerait plus devant sa fille de magnétisme, et qu'il ne la rendrait plus témoin d'expériences qui la troublaient si vivement.

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