GIRARDIN
{Note de Ch. Baudelaire.)
JOURNAUX INTIMES
La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable.
Aussi est-elle toujours vulgaire, c'est-à-dire le contraire du dandy.
Relativement à la Légion d'Honneur. — Celui qui demande la croix a Tair de dire : Si l'on ne me décore pas pour avoirfait mon devoir, jene recommencerai plus.
Si un homme adu mérite, à quoi bon le décorer? S'il n'en a pas, on peut le décorer, parce que [cela] lui donnera un lustre.
Consentir à être décoré, c'est reconnaître à l'Etat et au prince le droit de vous juger, de vous illustrer, et cœtera.
D'ailleurs, si ce n'est l'orgueil, l'humilité chrétienne défend la croix.
Calcul en faveur de Dieu. — Rien n'existe sans but. Donc mon existence a un but. Quel but? Je l'ignore. Ce n'est donc pas moi qui l'ai marqué. C'est donc quelqu'un plus savant que moi. Il faut donc prier ce quelqu'un de m'éclairer. C'est le parti le plus sage.
Le dandy doit aspirer à être sublime, sans interruption. Il doit vivre et dormir devant un miroir.
Analyse des contre-religions; exemple : la prostitution sacrée.
Qu'est-ce que la prostitution sacrée? Excitation nerveuse. — Mysticité du paganisme. Le mysti-
cisme, trait d'union entre le paganisme et le christianisme. Le paganisme et le christianisme se prouvent réciproquement.
La révolution et le culte de la Raison prouvent l'idée du sacrifice.
La superstition est le réservoir de toutes les vérités.
Il y a dans tout changement quelque chose d'infâme et d'agréable à la fois, quelque chose qui tient de l'infidéHté et du déménagement. Gela suffit à expliquer la Révolution française.
Mon ivresse en 1 848. De quelle nature était cette ivresse? Goût de la vengeance. Plaisir naturel de la démolition. Ivresse littéraire; souvenir des lectures.
Le i5 Mai. Toujours le goût de la destruction. Goût légitime, si tout ce qui est naturel est légitime.
Les horreurs de Juin. Folie du peuple et folie de la bourgeoisie. Amour naturel du crime.
Ma fureur au coup d'Etat. Combien j'ai essuyé de coups de fusil ! Encore un Bonaparte ! Quelle honte !
Et cependant tout s'est pacifié. Le Président n'at-il pas un droit à invoquer?
Ce qu'est l'Empereur Napoléon III. Ce qu'il vaut.
Trouver l'explication de sa nature, et sa providentialité.
JOURNAUX INTIMES Io3
Etre un homme utile m'a paru toujours quelque chose de bien hideux.
1848 ne fut amusant que parce que chacun y faisait des utopies comme des châteaux en Espag^ne.
1848 ne fut charmant que par l'excès même du ridicule.
Robespierre n'est estimable que parce qu'il a fait quelques belles phrases.
La Révolution, parle sacrifice, confirme la superstition.
Politique. — Je n'ai pas de convictions, comme l'entendent les gens de mon siècle, parce que je n'ai pas d'ambition.
Il n'y a pas en moi de base pour une conviction.
Il y a une certaine lâcheté, ou plutôt une certaine mollesse chez les honnêtes gens.
Les brigands seuls sont convaincus, — de quoi? — Qu'il leur faut réussir. Aussi, ils réussissent.
Pourquoi réussirais-je, puisque je n'ai même pas envie d'essayer?
On peut fonder des empires glorieux sur le crime, et de nobles religions sur l'imposture.
Cependant j'ai quelques convictions, dans un sens plus élevé, et qui ne peut pas être compris par les gens de mon temps.
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Sentiment de solitude^ dès mon enfance. Malgré la famille, et au milieu des camarades, surtout, — sentiment de destinée éternellement solitaire.
Cependant, goût très vif de la vie et du plaisir.
Presque toute notre vie est employée à des curiosités niaises. En revanche, il y a des choses qui devraient exciter la curiosité des hommes au plus haut degré, et qui, à en jug-er par leur train de vie ordinaire, ne leur en inspirent aucune.
Où sont nos amis morts? Pourquoi sommesnous ici? Venons-nous de quelque part? Qu'est-ce que la liberté? Peut-elle s'accorder avec la loi providentielle ? Le nombre des âmes est-il fini ou infini? Et le nombre des terres habitables? etc., etc..
Les nations n'i nt de grands hommes que malgré elles. Donc, le grand homme est vainqueur de toute sa nation.
Les religions modernes ridicules : Molière, Béranger, Garibaldi.
La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, une doctrine de Belges. C'est l'individu qui compte sur ses voisins pour faire sa besogne. Il ne peut y avoir de progrès (vrai, c'est-à-dire moral) que dans l'individu et par l'individu lui-même. Mais le monde est fait de gens qui ne peuvent penser qu'en commun, en bandes. Ainsi les Sociétés belges. Il y a aussi des gens qui ne peuvent s'amu-
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ser qu'en troupe. Le vrai héros s'amuse tout seul.
Éternelle supériorité du dandy. Qu'est-ce que le dandy ?
Mes opinions sur le théâtre. Ce que j'ai toujours trouvé de plus beau dans un théâtre, dans mon enfance, et encore maintenant, c'est le lustre, — un bel objet lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique.
Cependant je ne nie pas absolument la valeur de la littérature dramatique. Seulement, je voudrais que les comédiens fussent montés sur des patins très hauts, portassent des masques plus expressifs que le visage humain, et parlassent à travers des porte-voix; enfin que les rôles de femmes fussent joués par des hommes.
Après tout, le lustre m'a toujours paru l'acteur principal, vu à travers le gros bout ou le petit bout de la lorgnette.
Il faut travailler, sinon par goût, au moins par désespoir, puisque, tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que s'amuser.
H y a dans tout homme^à toute heure, deux postulations simultanées, l'une vers Dieu, l'autre vers Satan.
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ŒUVKES POSTHUMES
L'invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade: celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre. C'est à cette dernière que doivent être rapportées les amours pour les femmes et les conversations intimes avec les animaux, chiens, chats, etc..
Les joies qui dérivent de ces deux amours sont adaptées à la nature de ces deux amours.
Ivresse d'humanité; grand tableau à faire, dans le sens de la charité, dans le sens du libertinage, dans le sens littéraire ou du comédien.
La question (torture) est, comme art de découvrir la vérité, une niaiserie barbare; c'est l'application d'un moyen matériel à un but spirituel .
La peine de mort est le résultat d'une idée mystique, totalement incomprise aujourd'hui. La peine de mort n'a pas pour but de sauver la société, matériellement du moins. Elle a pour but de sauver (spirituellement) la société et le coupable. Pour que le sacrifice soit parfait, il faut qu'il y ait assentiment et joie, de la part de la victime. Donner du chloroforme à un condamné à mort serait une impiété, car ce serait lui enlever la conscience de sa g-randeur comme victime et lui supprimer les chances de g'ag'ner le paradis (i).
(i) Sur une feuille volante :
« Dandies.
««L'envers de Claude Gueux. Théorie du sacrifice. Léffitimation de
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Quant à la torture, elle est née de la partie infâme du cœur de l'homme, assoiffé de voluptés. Cruauté et volupté, sensations identiques, comme l'extrême chaud et l'extrême froid.
Ce que je pense du vote et du droit d'élection. Des droits de l'homme.
Ce qu'il y a de vil dans une fonction quelconque.
Un dandy ne fait rien. Vous figurez-vous un dandy parlant au peuple, excepté pour le bafouer?
Il n'y a de gouvernement raisonnable et assuré que l'aristocratique.
Monarchie ou république, basées sur la démocratie, sont également absurdes et faibles.
Immense nausée des affiches.
Il n'existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer.
Les autres hommes sont taillables ou corvéables, faits pour l'écurie, c'est-à-dire pour exercer ce qu'on appelle des professions.
Observons que les abolisseurs de la peine de mort doivent être plus ou moins intéressés à l'abolir. Souvent, ce sont des guillotineurs. Cela peut
la peine de mort. Le sacrifice n'est complet que par le sponte sua de la victime.
« Un condamné à mort qui, raté par le bourreau, délivré par le peuple, retournerait au bourreau. Nouvelle justification de la peine de mort. » [Collection Crépet.)
se résumer ainsi : « Je veux pouvoir couper ta tête, mais tu ne toucheras pas à la mienne. »
Lesabolisseurs d'âmes (matérialistes) sontnécessairementdes abolisseurs à' enfer; ils y sont, à coup sûr, intéressés.
Tout au moins, ce sont des gens qui ont peur de revivre, des paresseux.
M"""^ de Metternich, quoique princesse, a oublié de me répondre, à propos de ce que j'ai dit d'elle et de Wagner (i). Mœurs du xix*' siècle.
Histoire de ma traduction d'Edgar Poe. Histoire des Fleurs du Mal. Humiliation par lemalentendu, et mon procès.
Histoire de mes rapports avec tous les hommes célèbres de ce temps. Jolis portraits de quelques imbéciles. Clément de Ris, Gastagnary. Portraits de magistrats, de fonctionnaires, de directeurs de journaux. Portrait de l'artiste, en général.
Du rédacteur en chef et de la pionnerie. Immense goût de tout le peuple français pour la pionnerie et pour la dictature. C'est le Si fêtais roi!
Portraits et anecdotes.
François Buloz, Houssaye, le fameux Rouy, de Galonné. Charpentier qui corrige ses auteurs, en vertu de l'égalité donnée à tous les hommes par les immortels principes de 89. — Chevalier, véritable rédacteur en chef selon l'Empire.
(i) V. Œuvres complètes, t. III, pp. 356-57:
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JOURNAUX INTIMES
Sur George Sand. — La femme Sand est le Prudhomme de l'immoralité. Elle a toujours été moraliste. Seulement elle faisait autrefois de la contre-morale. Aussi elle n'a jamais été artiste. Elle a le fameux style coulant, cher aux bourgeois. Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde. Elle a, dans les idées morales, la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiment que les concierges et les filles entretenues. Ce qu'elle a dit de sa mère; ce qu'elle dit de la poésie. Son amour pour les ouvriers.
Que quelques hommes aient pu s'amouracher de
cstte 1 , c'est bien la preuve de l'abaissement
des hommes de ce siècle.
George Sand est une de ces vieilles ingénues qui ne veulent jamais quitter les planches.
Voir la préface de Mademoiselle La Ouintlnie, où elle prétend que les vrais chrétiens ne croient pas à l'enfer. La Sand est pour le Dieu des bonnes gens, le dieu des concierges et des domestiques filous.
Elle a de bonnes raisons pour vouloir supprimer l'enfer.
Le diable et George Sand.
Il ne faut pas croire que le diable ne tente que les hommes de génie. Il méprise sans doute les imbéciles, mais il ne dédaigne pas leur concours. Bien au contraire, il fonde ses grands espoirs sur ceux-là.
ŒUVRES POSTFIUJÎES
Voyez Georg-e Sancl. Elle est surtout, et plus que toute" autre chose, uue r/rosse bête; mais elle est possédée. C'est le diable qui lui a persuadé de se fier à son bon cœur et à son boa sens, afin qu'elle persuadât toutes les autres grosses bètes de se fier à leur bon cœur et à leur bon sens.
Je ne puis penser à cette stupide créature, sans un certain frémissement d'horreur. Si je la rencontrais, je ne pourrais m'empêcher de lui jeter un bénitier à la tète.
Je m'ennuie en France, surtout parce que tout le monde y ressemble à Voltaire.
Emerson a oublié Voltaire dans ses Représentants de l'humanité. Il aurait pu faire un joli chapitre intitulé Voltaire ou Vantipoète, le roi des badauds, le prince des superficiels, l'antiartiste, le prédicateur des concierges, le père Gigogne des rédacteurs du Siècle.
Dans les Oreilles du Comte de Chesterfield, Voltaire plaisante sur cette âme immortelle qui a résidé, pendant neuf mois, entre des excréments et des urines. Voltaire, comme tous les paresseux, haïssait le mystère. ^^
Ne pouvant pas supprimer l'amour, l'Eglise a voulu au moins le désinfecter, et elle a fait le
mariage.
[En marge.] Au moins aurait-il pu deviner dans cette localisation une malice ou une satire de la
JOURNAUX INTl.MKS
Proy,de„c3 conire laniour, el, dans le mode de I. g:enerat,o„, ua si=;„e d. p<ich« o,igi„el. De fai "ous ne pouvons faire l'amour qu'avee des or J /es
Porlraitde la canaille liuéraire. Doctor Eslamî netus Crapulosus Pedan.issi,„us. Son portrai ?àu a la „,an,ère de Praxitèle. Sa pipe, sesopwl ' o„ hege ,an,sme, sa crasse, ses idées en ar, sô^'fel sa ja,ous.e. Un joli tableau de la jeunesse Cde.™:
La Ihéolosie Qu'est-ce que la chute? Si c'est l'u - .le devenue dualité, ce.t Dieu qui a hu é En
irreSr'^'""-^"'"'' "--'•-*"-'"
Dandysme. Ou'esl-rp n.,« v; C'Mi'psf n"«]> ' , ^ laorame supérieur? L 1 est p .s Je spécialiste. C'est l'homme de loisir
d éducation .générale. Etre riche et aimer le'"^
Pourquoi l'homme dosprit aime les hll^^ , ] que les femmes du monde mal -e nn' H ^ "' é.-alementbctes ? A trouver' " ^ '" '°^'"*
(i) Pt'i^it-cHrc convient-il de
r...e : . Po».-;,»;.n7p„.y'„* 3TI:" ""i= t''"' ^ P«".-
ŒUVRES FOSTHUMKS
îl y a de certaines femmes qui ressemblent au ruban de la Légion d'honneur. On n'en veut plus parce qu'elles se sont salies à de certains hommes. C'est par la même raison que je ne chausserais pas les culottes d'un galeux.
Ce qu'il y a d'ennuyeux dans l'amour, c est que c'est un crime où l'on ne peut pas se passer d'un complice.
Elude de la grande maladie de l'horreur du domicile. Raisons de la maladie. Accroissement progressif do la maladie. .
Indignation causée par la fatuité universelle de toutes les classes, de tous les êtres, dans les deux sexes, dans tous les âges.
L'homme aime tant l'homme que, quand il tint la ville c'est encore pour chercher la foule, c esl-adire pour refaire la ville à la campagne.
Discours de Duraadeau sur les Japonais. {Moi, je SUIS Français avant ^of/^) Les Japonais sont des singes, c'est Darjon qui me l'a dit.
Discours du médecin, l'ami deMatnieu, sur 1 art de ne pas faire d'enfants, sur Moïse, et sur 1 immortalité de l'âme.
L'art est un agent civilisateur (Castagnary).
Physionomie d'un sage et de sa famille au cinquième étage, buvant le café au hut.
Le sieur Macquart père et le sieur Macquart
fils.
JOURNAUX INTIMES
Comment le Macquart fils est devenu conseiller en Cour d'appel.
De Tamour, de la prédilection des Français pour les métaphores militaires. Toute métaphore ici porte des moustaches.
Littérature militante. — Rester sur la brèche. — Porter haut le drapeau. — Tenir le drapeau haut et ferme. — Se jeter dans la mêlée. — Un des vétérans. — Toutes ces g-lorieuses phraséolog-ies' s'appliquent généralement à des cuistres et à des fainéants d'estaminet.
Métaphore française.
Soldat de la presse judiciaire (Bertin).
La presse militante.
A ajouter aux métaphores militaires :
Soldat de la presse judiciaire (Bertin). Les poètes de combat. Les littérateurs d'avant-çarde. Ces habitudes de métaphores militaires dénotent des esprits non pas militants, mais faits pour la discipline, c'est-à-dire pour la conformité, des esprits nés domestiques, des esprits belges, qui ne peuvent penser qu'en société.
Le coût du plaisir nous attache au présent. Le soin de notre salut nous suspend à l'avenir.
Celui qui s'attache au plaisir, cest-à-dire au pré-
I r/j œUVUES POSTHUMES
sent, me fait l'effet d'un homme roulant sur une pente, et qui, voulant se raccrocher aux arbustes, les arracherait et les emporterait dans sa chute.
Avant tout, être un grand homme et un saint pour soi-même.
De la haine da peuple contre la beauté. Des exemples : Jeanne (i) etM^^MulIer.
En somme, devant l'histoire et devant le peuple français, la grande gloire de Napoléon III aura été de prouver que le premier venu peut, en s'emparant du télégraphe et de l'Imprimerie nationale, gouverner une grande nation.
Imbéciles sont ceux qui croient que de pareilles choses peuvent s'accomplir sans la permission du peuple, — et ceux qui croient que la gloire ne peut être appuyée que sur la vertu !
Les dictateurs sont les domestiques du peuple, — rien de plus, un foutu rôle d'ailleurs, et la gloire et le résultat de l'adaptation d'un esprit avec la sottise nationale.
Qu'est-ce que l'amour? Le besoin de sortir de soi.
L'homme est un animal adorateur. Adorer, c'est se sacrifier et se prostituer.
(i) Jeanne Duval, qui tiut une si grande place dans la vie et les affections du poète.
JOLllNAUX INTIMES
Aussi tout amour est-il prostitution.
L'être le plus prostitué, c'est l'êlre par excellence, c'est Dieu, puisqu'il est, l'amisuprême pour chaque individu, puisqu'il est le réservoir commun, inépuisable de l'amour.
PîlliîXE
Ne me châtiez pas dans ma mère et ne châtiez pas ma mère à cause de moi. — Je vous recommande les âmes de mon père et de IMariette. — Donnezmoi la force de faire immédiatement mon devoir, tous les jours et de devenir ainsi un héros et un saint.
Un chapitre sur l'indestructible, éternelle, universelle et ing^énieuse férocité humaine. De l'amour du sang-, de l'ivresse du sang-, de l'ivresse des foules. De l'ivresse du supplicié (Damiens).
Il n'y a de g-rand parmi les hommes que le poète, le prêtre et le soldat; l'homme qui chante, l'homme qui bénit, l'homme qui sacrifie et se sacrifie. Le reste est fait pour le fouet.
Défions-nous du peuple, du bon sens, du cœur, de l'inspiration et de l'évidence.
J'ai toujours été étonné qu'on laissât les femmes
Il6 ŒUVRES POSTHUMES
entrer dans les églises. Quelle conversation peuvent-elles avoir avec Dieu?
L'éternelle Vénus (caprice, hystérie, fantaisie) est une des formes séduisantes du diable.
Le jour où le jeune écrivain cQrrige sa première épreuve, il est fier comme un écolier qui vient de j^^agner sa première vérole.
Ne pas oublier un grand chapitre sur l'art de la divination par l'eau, les cartes, l'inspection de la main, etc..
La femme ne sait pas séparer l'âme du corps. Elle est simpliste, comme les animaux. — Un satirique dirait que c'est parce qu'elle n'a que le corps.
Un chapitre sur la toilette. — Moralité de la toilette, les bonheurs de la toilette.
De la cuistrerie. Des professeurs, des juges, des prêtres et des ministres.
Les jolis grands hommes du jour, Renan, Feydeau. Octave Feuillet, Scholl.
Les directeurs de journaux, François Buloz , Houssaye, Rouy, Girardin, Texier^ de Galonné, Solar, Turgan, Dalloz.
Liste de canailles, Solar en tête.
Etre un grand homme et un saint pour soi-même voilà l'unique chose importante.
Nadar, c'est la plus étonnante expression de vitalité. Adrien me disait que son frère Félix avait tous les viscères en double. J'ai été jaloux de lui à
JOURNAUX INTIMES
tl-J
le voir si bien réussir dans tout ce qui n'est pas l'abstrait.
Veuillot est si grossier et si ennemi des arts qu'on dirait que toute la démocratie du monde s'est réfugiée dans son sein.
Développement du portrait. Suprématie de l'idée pure chez le chrétien comme chez le communiste bahouviste.
Fanatisme de l'humilité. Ne pas même aspirer à comprendre la religion.
Musique. De l'esclavage. — Des femmes du monde. — Des filles. — Des magistrats. — Des sacrements. — L'homme de lettres est l'ennemi du monde. — Des bureaucrates.
Dans l'amour, comme dans presque toutes les affaires humaines, l'entente cordiale est le résultat d un malentendu. Ce malentendu, c'est le plaisir. L'homme crie : 0 mon ange! La femme loucoule ': Maman! maman ! Et ces deux imbéciles sont persuadés qu'ils pensent de concert. — Le gouffre infranchissable, qui fait l'incommunicabilité, reste infranchi.
Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable?
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Parce que la mer offre à la fois l'idée de l'immensité et du raouvemenl. Six ou sept lieues représentent pour l'homme le rayon de l'infini. Voilà un infini diminutif. Qu'importe, s'il suffît à sug-gérer l'idée de l'infini total? Douze ou quatorze lieues de liquide en mouvement suffisent pour donner la plus haute idée de beauté qui soit offerte à l'homme sur son habitacle transitoire.
Il n'y a d'intéressant sur la terre que les religions.
Il y a une religion universelle faite pour les alchimistes delà pensée, une religion qui se dégage de l'homme, considéré comme mémento divin.
ir
Saint-Marc Girardin a dit un mot qui restera : « Soyons médiocres ! » Rapprochons ce mot de celui de Robespierre : « Ceux qui ne croient pas à l'immortalité de leur être se rendent justice. » Le mot de Saint-Marc Girardin implique une immense haine contre le sublime.
Oui a vu Saint-Marc Girardin marcher dans la rue a conçu tout de suite l'idée d'une g-rande oie infatuée d'elle-même, mais effarée et courant sur la grande route, devant la diligence.
Théorie de la vraie civilisation. Elle n'est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes. Elle est dans la diminution des traces du péché originel.
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Peuples nomades, pasteurs, chasseurs, agricoles et même aiithropophages, tous peuvent être supérieurs par l'énerg^ie, par la dignité personnelle, à nos races d'Occident. Celles-ci peut-être seront détruites. Théocratie et communisme.
C'est par le loisir que j'ai, en partie, grandi, — à mon grand détriment; car le loisir, sans fortune, augmente les dettes, les avanies résultant des dettes; mais, à mon grand profit, relativement à la sensibilité, à la méditation et à la faculté du dandysme et du dilettantisme.
Les autres hommes de lettres sont, pour la plupart, de vils piocheurs très ignorants.
La jeune fille des éditeurs. La jeune fille des rédacteurs en chef. La jeune fille épouvantail, monstre, assassin de l'art.
La jeune fille, ce qu'elle est en réalité. Une petite sotte et une petite salope; la plus grande imbécilhté unie à la plus grande dépravation.
Il y a dans la jeune fille toute l'abjection du voyou et du collégien.
Avis aux non-communistes : tout est commun, même Dieu.
• Le Français est un animal de basse-cour si biei^
domestiqué qu'il n'ose franchir aucune palissade. Voir ses goûts en art et en littérature.
C'est un animal de race latine; l'ordure ne lui déplaît pas, dans son domicile, et, en littérature, il est scatophag-e. Il raffole des exxréments. Les littérateurs d'estaminet appellent cela le sel gaulois.
Bel exemple de bassesse française, de la nation qui se prétend indépendante avant toutes les autres.
[Ici est collé sur le manuscrit cet entrefilet découpé dans un journal :]
(( L'extrait suivant du beau livre de M. de Vaulabelle suffira pour donner une idée de l'impression que fit l'évasion de Lavalette sur la portion la moins éclairée du parti royaliste :
(f L'emportement royaliste, à ce moment de la seconde Restauration, allait, pour ainsi dire, jusqu'à la folie. La jeune Joséphine de Lavalette faisait son éducation dans l'un des principaux couvents de Paris (l'Abbaye-au- Bois);el[e ne l'avait quitté que pour venir embrasser son père. Lorsqu'elle y rentra après l'évasion et que l'on connut la part bien modeste qu'elle y avait prise, une immense clameur s'éleva contre cette enfant; les relig-ieuses et ses compag-nes la fuyaient, et bon nombre de parents déclarèrent qu'ils retireraient leurs filles si on la gardait. Ils ne voulaient pas, disaient-ils, laisser leurs enfants en contact avec une jeune personne qui avait tenu une pareille conduite et donné un pareil exemple. Quand M'"^ de Lavalette, six semaines après, recouvra la liberté, elle fut obligée de reprendre sa fille, w
Princes et générations. — Il y a une ég^ale injustice à attribuer aux princes régnants les méri-
JOURNAUX INTIMES
tes et les vices du peuple actuel qu'ils gouvernent.
Ces mérites et ces vices sont presque toujours, comme la statistique et la logique le pourraient démontrer, attribuables à l'atmosphère du gouvernement précédent.
Louis XIV hérite des hommes de Louis XIII, gloire. Napoléon P'" hérite des hommes de la République, gloire. Louis-Philippe hérite des hommes de Charles X, gloire. Napoléon III hérite des hommes de Louis-Philippe, déshonneur.
C'est toujours le gouvernement précédent qui est responsable des mœurs du suivant, en tant qu'un gouvernement puisse être responsable de quoi que ce soit.
Les coupures brusques que les circonstances font dans les règnes ne permettentpas que cette loi soit absolument exacte, relativement au temps. On ne peut pas marquer exactement où finit une influence, mais cette influence subsistera dans toute la génération qui l'a subie dans sa jeunesse.
De la haine de la jeunesse contre les citateurs. Le citateur est pour eux un ennemi.
« Je mettrais l'orthographe m.ème sous la main du bourreau. »