‹ Ouvres posthumesChapitre 31 sur 95 · THÉOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

THÉOPHILE GAUTIER

Beau tableau à faire : la canaille littéraire. Ne pas oublier un portrait de F^orgues, le pirate, l'écumeur de lettres.

Goût inamovible de la prostitution dans le cœur

ŒUVIIES POSTHUMES

de l'homme, d'oîi naît son horreur de la solitude. — Il veut être c?(?mx. L'homme de génie veut être «71, donc solitaire. La gloire, c'est rester un, et se prostituer d'une manière particulière.

C'est cette horreur de la solitude, le besoin d'oublier son moi àdiXis la chair extérieure, que l'homme appelle noblement besoin d'aimer.

Deux belles religions, immortelles sur les murs, éternelles obsessions du peuple: le phallus antique, et « Vive Barbes ! » ou « A bas Philippe ! » ou « Vive la République ! »

Etudier dans tous ses modes, dans les œuvres de la nature et dans les œuvres de l'homme, l'universelle et éternelle loi de la gradation, des peu à peu, du petit à petit, avec les forces progressivement croissantes, comme les intérêts composés, en matière de finances.

Il en est de même dans l'habileté artistique et littéraire ; il en est de même dans le trésor variable de la volonté.

La cohue des petits littérateurs, qu'on voit aux enterrements, dislribuant des poignées de mains et se recommandant à la mémoire du faiseur de courriers. De l'enterrement des hommes célèbres.

Molière. — Mon opinion sur Tartuffe est que ce n'est pas une comédie, mais un pamphlet. Un athée, s'il est simplement un homme bien élevé, pensera, à propos de cette pièce, qu'il ne faut jamais livrer certaines questions graves à la canaille.

JOURNAUX INTIMES 123

Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion).

Glorifier le vag-abondage et ce qu'on peut appeler le bohémianisme. Culte de la sensation multipliée et s'exprimant par la musique. En référer à Liszt.

De la nécessité de battre les femmes.

On peut châtier ce que l'on aime. Ainsi les enfants. Mais cela implique la douleur de mépriser ce que l'on aime.

Du cocuag-e et des cocus. La douleur du cocu. Elle naît de son org-ueuil, d'un raisonnement faux sur l'honneur et sur le bonheur, et d'un amour niaisement détourné de Dieu pour être attribué aux créatures. C'est toujours l'animal adorateur se trompant d'idole.

Analyse de l'imbécillilé insolente. Clémentde Ris et Paul Pérignon.

Plus l'homme cultive les arts, moins il b.de.

Il se fait un divorce de plus en plus sensible entre l'esprit et la brute.

La brute seule b..de bien et la fouterie est le lyrisme du peuple.

F , c'est aspirer à entrer dans un autre, et

l'artiste ne sort jamais de lui-même.

J'ai oublié le nom de cette salope... Ah! bah I je le retrouverai au jugement dernier.

La musique donne l'idée de l'espace.

Tous les arts, plus ou moins; puisqu'ils sont

nombre et que le nombre est une traduction de l'espace.

Vouloir tous les jours être le plus grand des hommes !

Etant enfant, je voulais être tantôt pape, mais pape militaire, tantôt comédien. Jouissances que je tirais de ces deux hallucinations.

Tout enfant, j'ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires ; l'horreur de la vie et l'extase de la vie. C'est bien le fait d'un paresseux nerveux.

Les nations n'ont de grands hommes que malgré elles.

A propos du comédien et de mes rêves d'enfance, un chapitre sur ce qui constitue^ dans l'âme humaine, la vocation du comédien^ la gloire du comédien, l'art du comédien et sa situation dans le monde.

La théorie de Legouvé. Legouvé est-il un farceur froid, un Swift, qui a essayé si la France pouvait avaler une nouvelle absurdité? Son choix. Bon en ce sens que Samson n'est pas un comédien.

De la vraie grandeur des parias. Peut-être même, la vertu nuit-elle aux talents des parias.

JOLRXAUX INTIMES

Le commerce est, par son essence, sataniqiie. Le commerce c'est le prêté-rendu, c'est le prêt avec le sous-entendu : Rends-moi plus que je ne te donne.

— L'esprit de tout commerçant est complètement vicié.

— Le commerce est naturel, donc il est infâme.

— Le moins infâme de tous les commerçants, c'est celui qui dit : « Soyons vertueux pourg-agner beaucoup plus d'arg-ent que les sots qui sont vicieux. » Pour le commerçant, l'honnêteté elle-même est une spéculation de lucre. Le commerce est satanique, parce qu'il est une des formes de l'égoïsme, et la plus basse, et la plus vile.

Quand Jésus-Christ dit : « Heureux ceux qui sont affamés, car ils seront rassasiés I » Jésus- Christ fait un calcul de probabilités.

Le monde ne marche que par le malentendu. C'est par le malentendu universel que tout le monde s'accorde. Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jam.ais s'accorder.

L'homme d'esprit, celui qui ne s'accordera jamais avec personne, doit s'appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront larg'ement sa fatigue.

ŒIJVHICS l-nSTIIU-MiZS

Un fonctionnaire quelconque, un minisire, i directeur de théâtre ou de journal, peuvent et? quelquefois des êtres estimables; mais ils ne sot jamais divins. Ce sont des personnes sans persosonnalité, des êtres sans originalité, nés pour fonction, c'est-à-dire pour la domesticité publiqu

Dieu et sa profondeur. On peut ne pas manque d'esprit et chercher dans Dieu le complice et l'am qui manquent toujours. Dieu est l'éternel confideni j dans cette tragédie dont chacun est le héros. Il y i|l peut-être des usuriers et des assassins qui disen à Dieu : « Seigneur, faites que ma prochaine opél ration réussisse ! » Mais la prière de ces vilaines gens ne gâtepas l'honneur et le plaisir delà mienne.!

Toute idée est, par elle-même, douée d'une vie immortelle, comme une personne.

Toute forme créée, même par l'homme, est immortelle. Car la forme est indépendante de la ma- * tière, et ce ne sont pas les molécules qui constituent la forme.

Anecdotes relatives à Emile Douay et à Constantin Guys détruisant ou plutôt croyant détruire leurs oeuvres.

Il est impossible de parcourir une gazette quel-

JOURNAUX INTIMES

conque, de n'importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations lesplus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation.

Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle.

Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sur le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme.

Je ne comprends pas qu'une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.

La force de l'amulette démontrée par la philosophie. Les sols percés, les talismans, les souvenirs de chacun.

Traité de dynamique morale. De la vertu des sacrements.

Dès mon enfance, tendance à la mysticité. Mes conversations avec Dieu.

De l'Obsession, de la Possession, de la Prière et de la Foi.

Dynamique morale de Jésus.

128 ŒUVAES POSTHUMES

Renan trouve ridicule que Jésus croie à la toutepuissance, même matérielle, de la Prière et de la Foi.

Les sacrements sont des moyens^ de cette dynamique.

De l'infamie de l'imprimerie, grand obstacle au développement du Beau.

Belle conspiration à organiser pour l'extermination de la race juive.

Les juifs bibliothécaires ettémoinsde la Rédemption.

Tous les imbéciles de la Bourgeoisie qui prononcent sans cesse les mots : immoral, immoralité, moralité dans l'art et autres bêtises me font penser à Louise Villedieu, putain à cinq francs, qui, m'accompagnant une fois au Louvre, où elle n'était jamais allée, se mita rougir, à se couvrir le visage, et, me tirant à chaque instant par la manche, me demandait devant les statues et les tableaux immortels comment on pouvait étaler publiquement de pareilles indécences.

Les feuilles de vigne du sieur Nieuwerkerke.

Pour que la loi du progrès existât, il faudrait que chacun voulût la créer; c'est-à-dire que, quand tous les individus s'appliqueront à progresser, alors, et seulement alors, l'humanité sera en progrès.

Cette hypothèse peut servir à expliquer l'identité des deux idées contradictoires, liberté et fatalité. — Non seulement il yaura, dans le cas de progrès,

JOLRNAUX INTIMES I 2(J

identité entre la liberté et la fatalité, mais cette identité a toujours existé. Cette identité c'est l'histoire, histoire des nations et des individus.

Sonnet à citer dans Mon cœur mis à nu. Citer éijalement la pièce sur Roland (i).

Je song'eais cette nuit que Philis revenue, Belle comme elle était à la clarté du jour, Voulait que son fantôme encore fît l'amour, Et que, comme Ixion, j'embrassasse une nue.

Son ombre daus mon lit se g-lisse toute nue. Et me dit : « Cher Damon, me voici de retour ; Je n'ai fait qu'embellir en ce triste séjour Où depuis mon départ le sort m'a retenue.

« Je viens pour rebaiser le plus beau des amants; Je viens pour remourir daus tes embrassements. » Alors, quand celte idole eut abu.sé ma flamme,

Elle me dit : « Adieu ! Je m'en vais chez les morts. Comme tu t'es vanté d'avoir f... mon corps, Tu pourras te vanter d'avoir f. . . mon âme. » Parnasse satyriqae.

Je crois que ce sonnet est de Maynard. Malassis prélend qu'il est de Théophile (2). *

Hygiène. Projets. — Plus on veut, mieux on veut.

Plus on travaille, mieux on travaille et plus on

(i) S'a^it-il du poème de Napoléon Peyral ?

(a) V. les Lettres, billet ù Saiutc-Beuve, fia de i863. — L'origine de ce sûQuel u'a pas clé étaJjlie.

l3o ŒUVRES POSTUUMtS

veut travailler. Plus on produit, plus on devient

fécond.

Après une débauche, on se sent toujours plus seul, plus abandonné.

Au moral comme au physique, j'ai toujours eu la sensation du gouffre, non seulement du gouffre du sommeil, mais du gouffre de l'action, du rêve, du souvenir, du désir, du regret, du remords, du beau, du nombre, etc..

J'ai cultivé mon h3^stérie avec jouissance et terreur. Maintenant, j'ai toujours le vertige, et aujourd'hui, 23 Janvier 1862, j'ai subi un singulier avertissement, j'ai senti passer sur moi le vent de l'aile de l'imbécillité.

Hygiène. Morale. — A Honfleurî le plus lut possible, avant de tomber plus bas.

Que de pressentiments et de signes envoyés déjà par Dieu, qu'il est grandement temps d'agir, de considérer la minute présente comme la plus importante des minutes, et défaire ma perpétuelle vpliipté de mon tourment ordinaire, c'est-à-dire du Travail !

Hygiène. Conduite. Morale. — A chaque minute nous sommes écrasés par l'idée et la sensation du temps. Et il n'y a que deux moyens pour échapper à ce cauchemar, pour l'oublier : le plaisir et le travail. Le plaisir nous use. Le travail nous fortifie. Choisissons.

JOURNAUX INTIMES

Plus nous nous servons d'un de ces moyens, plus l'autre nous inspire de répug'nance.

On ne peut oublier le temps qu'en s'en servant.

Tout ne se fait que peu à peu.

De Maislre et Edgar Poe m'ont appris à raisonner.

Il n'y a de ionq- ouvrag-e que celui qu'on n'ose pas commencer. Il devient cauchemar.

Hygiène. — En renvoyant ce qu'on a à faire, on court le danger de ne jamais pouvoir le faire. En ne se convertissant pas tout de suite, on risque d'être damné.

Pour guérir de tout, de la misère, de la maladie et de la mélancolie, il ne manque absolument que le goût du Travail.

Notes précieuses. — Fais, tous les jours, ce que veulent le devoir et la prudence. Si tu travaillais tous les jours, la vie te serait plus supportable. Travaille six jours sans relâche. Pour trouver des sujets, vvuOt cixj-o-i. (Liste de mes goûts.) Sois toujours poète, même en prose. Grand style (rien de plus beau que le lieu commun). Commence d'abord, et puis sers-toi de la logique et de l'analyse. N'importe quelle hypothèse veut sa conclusion. Trouver la frénésie journalière.

Hygiène. Conduite. Morale. — Dettes. Deux

parts. Ancelle(i), Amis (ma mère, amis, moi). Ainsi, i.ooo francs doivent être divisés en deux parts de 5oo francs chacune, et la deuxième divisée en trois parties.

A Ilonjîeiir. — Faire une revue et un classement de toutes mes lettres {2 jours) et de toutes mes dettes (2 jours). (Quatre catégories, billets, grosses dettes, petites dettes, amis.) Classement de gravures (2 jours). Classement de notes (2 jours).

Hygiène. Morale. Conduite. — Trop tard peutêtre! — Ma mère et Jeanne. — Ma santé par charité, par devoir! — Maladies de Jeanne. Infirmités, solitude de ma mère.

— Faire son devoir tous les jours et se fier à Dieu, pour le lendemain.

— La seule manière de yaguer de l'arg-ent est de travailler d'une manière désintéressée.

— Une sagesse abrégée. Toilette, prière, travail.

— Prière : charité, sagesse et force.

— Sans la charité, je ne suis qu'une cymbale retentissante.

— Mes liumilialions ont été deso-ràces de Dieu.

— Ma phase d'égoïsme est-elle finie?

— La faculté de répondre à la nécessité de chaque minute, l'exactitude, en un mot, doit trouver infailliblement sa récompense.

Le malheur qui se perpétue produit sur rame l'effet de la vieillesse sur le corps, on ne peut plus remuer; on se couche...

(i) Le consftil judiciaire de Baudelaire, et mieux : son ami et sou coûiident dévoue jusqu'au dernier jour.

JOCn.VAUX INTIMES I 33

D'un autre côté, oa tire de l'extrême jeunesse des raisons d'attermoiement ; fjuand on a beaucoup de temps à dépenser, on se persuade qu'on peut attendre des années à jouer devant les événements.

Page 1