‹ Ouvres posthumesChapitre 70 sur 95 · LÀ DIGRESSION SUR LES RAJEUNISSEMENTS LITTERAIRES · texte numérisé non relu

LÀ DIGRESSION SUR LES RAJEUNISSEMENTS LITTERAIRES

Le chapitre 3 de la Tribune moderne s'ouvrepar onze pages de digression sur les diverses époques et les renouvellements des lettres. Voilà, certesi un beau thème philosophique, de quoi exciter la curiosité. J'y fus pris, comme un crédule, mais la boutique ne répond pas à l'enseigne et Villemain n'est pas un philosophe. H n'est pas même un vra rhéteur^ comme il se vante de l'être. Il commence par déclarer que « la puissance des lieux sur l'imagination du poète n'est pas douteuse ».

V^oir, dit-il, Homère et Hérodote.

« La Grèce, des Thermopyles à Marathon, les vertes collines du Péloponèse et les vallées de la

Thessalie, l'île de Crète et l'île de Lemnos (énumération interminable), quel théâtre multiple et pittoresque! »

Donc les Grecs ont eu du génie parce qu'ils possédaient de beaux paysages.

Accepté. Pensée trop claire.

La poésie romaine reproduit les paysages latins. « L'empire devenu barbare d'un côté et oriental de l'autre eut sous les yeux une diversité sans fin de climats, de races, de mœurs, etc., etc.. »

Inde : « Le chaos des imaginations et les descriptions surchargées de couleurs.»

Belle conclusion. Il avait sans doute trop de paysages pour rester classique.

Les chrétiens étudient maintenant l'homme intérieur; cependant a le spectacle de la création resplendit dans leurs âmes et dans leurs paroles )).

« Christianisme grec revêtu des feux d'une brûlante nature, du Nil jusqu'à l'Oronte, de Jérusalem jusqu'à Cyrène. »

«Dante, le premier génie de poète qui se leva sur le moyen-âge( est-ce bien sûr?), fut un admirable peintre de la nature.»

Tasse chante les exploits et les erreurs des hommes. La nature, pour Tasse, Arioste, comme pour La Fontaine, devient un accessoire.

Gamoëus, Ercilla témoignent « de ce que la nature agrandie peut oiîrir à la pensée de l'homme, et l'esprit de découverte ajouté à l'esprit d'inspiration ».

« Corneille, Piacine, Milton, Voltaire, trêve de lassitude à l'action de la nature. »

Cependant, petite digression forcée sur Shakespeare, qui a jeté le décor dans le drame; le fait es!^

que Shakespeare est embarrassant dans cette genèse artificielle de l'art.

Retour à la nature. Ce retour s'exprime par la prose : Buffon, Rousseau, Bernardin de Saint- Pierre. Delille, talent mondain et factice. Accepté. Quelques paroles fort dures contre le pauvre Delille. M. Villemain n'a pas le droit de le traiter ainsi.

Caractère oriental de Byron, « le sceptique voyageur ».

Et puis, tout d'un coup, Villemain nous dit : rt Un rare et brillant génie allait paraître, se frayer sa route dans l'ébranlement du monde, amasser des trésors d'imagination dans les ruines d'une société mourante, exagérer tout ce qu'il devait bientôt combattre, et, par l'excès même de l'imagination, revenir de l'erreur à la vérité et des rêves d'un idéal à venir au culte du passé, »

Et voilà ce qui explique pourquoi votre fille est muette, c'est-à-dire pourquoi, si Chateaubriand n'était pas allé en Amérique, il n'eût pas été Chateaubriand.

LETTRES D'UN ATRABILAIRE (r)

[Projets.]

L'Académie.

Les Impies et les dévots.

Les Engouements.

Les Femmes.

Le Rédacteur en chef.

(i) Collectioa Grêpet. — Titre d'ua ouvrage projeté, où l'auteur fût recueilli ses articles de polémique.

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Le Monde des artistes.

Viliemain.

Siècle.

Jeunesse.

Goût des Français.

CHOIX DE MAXIMES CONSOLANTES SUR L'AMOUR (i)

Quiconque écrit des maximes aime charg-er son caractère; — les jeunes se griment, — les vieux s'adonisent.

Le monde, ce vaste système de contradictions,

— ayant toute caducité en grande estime, — vite, charbonnons-nous des rides ; — le sentiment étant g-énéralement bien pox'-té, enrubannons notre cœur comme un frontispice.

A quoi bon? — Si vous n'êtes des homme vrais, soyez de vrais animaux. Soyez naïfs, et vous serez nécessairement utiles ou agréables à quelques-uns.

— Mon cœur, — fût-il à droite, — trouvera bien mille co-parias parmi les trois milliards d'êtres qui broutent les orties du sentiment!

Si je commence par l'amour, c'est que l'amour est pour tous, — ils ont beau le nier, — la grande chose de la vie !

(i) Le Corsaire Satan, 3 mars i846, article signé Baudelaire- Dufays.

Les notes auxquelles nous renvoyons par un astérisque sont de Baudelaire.

Vous tous qui nourrissez quelque vaulour insatiable, — TOUS poètes hoffmaniques que l'harmonica fait danser dans les rég-ions du cristal, et que leviolon déchire comme une lame qui cherche le cœur, — contemplateurs âpres et goulus à qui le spectacle de la nature elle-même donne des extases dangereuses, — que l'amour vous soit un calmant.

Poètes tranquilles, — poètes objectifs, — nobles partisans de la mélhode, — architectes du style, — politiques qui avez une tâche journalière à accomplir,— que l'amour vous soit un excitant, un breuvage fortifiant et tonique, et la g-ymnastique du plaisir un perpétuel encouragement vers l'action !

A ceux-ci les potions assoupissantes, à ceux-là les alcools.

Vous pour qui la nature est cruelle et le temps précieux, quel'amour vous soit un cordial animique et brûlant.

Il faut donc choisir ses amours.

Sans nier les coups de foudre, ce qui est impossible,— voyez Stendhal, de U Amour, livre > I, ; chapitre xxiii, — il faut croire que la fatalité jouit d'une certaine élasticité qui s'appelle liberté humaine.

De même que pour les théologiens la liberté consiste à fuir les occasions de tentations plutôt qu'à y résister, de même, en amour, la liberté consiste à éviter les catégories de femmes dangereuses, c'està-dire dangereuses pour vous.

Votre maîtresse, la femme de votre ciel, vous sera suffisamment indiquée par vos sympathies

naturelles, vérifiées par Lavater, parla peinture et la statuaire.

Les sig-nes physiog^nomoniques seraient infaillibles, si on les connaissait tous, et bien. Je ne puis pas ici donner tous les signes physioçnomoniques des femmes qui conviennent éternellement à'tel ou tel homme. Peut-èire un jour accomplirai-je cette énorme tâche dans un livre qui aura pour titre le Catéchisme de la femme aimée; mais je tiens pour certain que chacun, aidé par ses impérieuses et vag-ues sympathies, et guidé par l'obsi^rvation, pouttrouver dans un temps donné la femme nécessaire.

D'ailleurs, nos sympathies ne sont g;cnéralement pas dangereuses ; la nature, en cuisine comme en amour, nous donne rarement le goût de ce qui nous est mauvais.

Comme j'entends le m.ot amour dans le sens le plus complet, je suis obligé d'exprimer quelques maximes particulières sur des questions délicates.

Homme du Nord, ardent naviu^ateur perdu dans les brouillards, chercheur d'aurores boréales plus belles que le soleil, infatigable soifier d'idéal, aimez les femmes froides. — Aimez-les bien, car le labeur est plus grand et plus âpre, et vous trouverez un jour plusd'honneurau Irihunal de l'Amour, qui siège par-delà le bleu de l'infini !

Homme du Midi, à qui la nature claire no peut pas donner le goût des secrets et des mystères, — homme frivole, — de Bordeaux, de Marseille ou d'Italie, — que les femmes ardentes vous suffisent ; ce mouvement et cette animation sont votre empire naturel ; — empire amusant.

Jeune homme, qui voulez être un grand poète,

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ŒUVUES POSTHUMES

gardez-vous du paradoxe en amour ; laissez les écoliers ivres de leur première pipe ciianter à tuetête les louanges de la femme grasse ; abandonnsz ces mensonges aux néophytes de l'école pseudo-romantique. Si la femme grasse est parfois un charmant caprice, la femme maigre est un puits de voluptés ténébreuses!

Ne médisez jamais de la grande nature, et si elle vous a adjugé une maîtresse sans gorge, dites : « Je possède un ami — avec des hanches ! » et allez au temple rendre grâces aux dieux.

Sachez tirer parti de la laideur elle-même ; de la vôtre, cela est trop facile ; tout le monde sait que Trenk, la Gueule brûlée, était adoré des femmes ' ; de la sienne! Voilà qui est plus rare et plus beau, mais que l'association des idées rendra facile et naturel. — Je suppose votre idole malade. Sa beauté a disparu sous l'affreuse croule de la petite vérole, comme la verdure sous les lourdes glaces de l'hiver. Encore ému par les longues angoisses et les alternatives de la maladie, vous contemplez avec tristesse le stigmate ineffaçable sur le corps de la chère convalescente ; vous entendez subitement résonner à vos oreilles un air mourant exécuté par l'archet délirant de Paganini, et cet air sympathique vous parle de vous-même, et semble vous raconter tout votre poème intérieur d'espérances perdues. — Dès lors, les traces de petite vérole feront partie de votre bonheur et chanteront toujours à votre regard attendri l'air mystérieux de Paganini. Elles seront désormais non seulement

* Nous aurions pu citer Mirabeau, mais cela est très commun, et d'ailleurs, nous soupçonnons qu'il était d'une laideur sanguine, ce qui nous est particulièrement antipathique.

un objet de douce sympathie, mais encore de volupté physique, si toutefois vous êtes un de ces esprits sensibles pour qui la beauté est surtout la promesse du bonheur. C'est donc surtout l'association des idées qui fait aimer les laides ; car vous risquez fort, si votre maîtresse grêlée vous trahit, de ne pouvoir vous consoler qu'avec une femme grêlée.

Pour certains esprits plus curieux et plus blasés, la jouissance de la laideur provient d'un sentiment encore plus mystérieux, qui est la soif de l'inconnu, et le goût de l'horrible. C'est ce sentiment, dont chacun porte en soi le germe plus ou moins développé, qui précipite certains poètes dans les amphithéâtres et les cliniques, et les femmes aux exécutions publiques. Je plaindrais vivement qui ne comprendrait pas ; — une harpe à qui manquerait une corde grave 1

Quant à la faute d'orthographe qui, pour certains nigauds, fait partie de la laideur morale, n'est-il pas superflu de vous expliquer comment elle peut être tout un poème naïf de souvenirs et de jouissances ! Le charmant Alcibiade bégayait si bien, et l'enfance a de si divins baragouinages! Gardezvous donc, jeune adepte de la volupté, d'enseigner le français à votre amie, — à moins qu'il ne faille être son maître de français pour devenir son amant.

Il y a des gens qui rougissent d'avoir aimé une femme, le jour qu'ils s'aperçoivent qu'elle esthète. Ceux-là sont des aliborons vaniteux, faits pour brouter les chardons les plus impurs de la création, ou les faveurs d'un bas-bleu. La bêtise est souvent l'ornement de la beauté; c'est elle qui donne aux yeux cette limpidité morne des étangs noirâtres,

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et ce calme huileux des mers tropicales. La bêlise est toujours la conservation de la beauté ; elle éloigne les rides; c'est un cosmétique divin qui préserve nos idoles des morsures que la pensée carde pour nous, vilains savants que nous sommes !

Il y en a qui en veulent à leurs maîtresses d'être prodig'ues. Ce sont des Fesse-mathieu, ou des républicains qui ignorent les premiers principes d'économie politique. Les vices d'une grande nation sont sa plus grande richesse.

D'autres, gens posés, déistes raisonnables et modérés, les juste-milieu du dogme, qui enragent devoir leurs femmes se jeter dans la dévotion. — Oh! les maladroits, qui ne sauront jamais jouer d'aucun instrument! Oh! les triples sots qui ne voient pas que la forme la plus adorable que la religion puisse prendre, — est leur femme! — L'n mari à convertir, quelle pomme délicieuse ! Le beau fruit défendu qu'une large impiété, — dans une tumultueuse nuit d'hiver, au coin du feu, du vin et des truffes, — cantique muet du bonheur domestique, victoire remportée sur la nature rigoureuse, qui semble elle-même blasphémer les Dieux I

Je n'aurais pas fini de sitôt, si je voulais énumérer tous les beaux et bons côtés de ce qu'on appelle vice et laideur morale; mais il se présente souvent, pour les gens de cœur et d'intelligence, un cas difficile et angoisseux comme une tragédie ; c'est quand ils sont pris entre le goût héréditaire et paternel de la moralité et le goût tyrannique d'une femme qu'il faut mépriser. De nombreuses et is:nobles infidélités, des habitudes de bas lieu, de honteux secrets découverts mal à propos vous inspirent de l'horreur pour l'idole, et il arrive parfois

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que votre joie vous donne le frisson. Vous voilà fort empêché dans vos raisonnements platoniques. La vertu et l'orgueil vous crient : Fuis-la. La nature vous dit à l'oreille : Où la fuir? Alternatives terribles où les âmes les plus fortes montrent toute l'insuffisance de noire éducation philosophique. Les plus habiles, se voyant contraints par la nature de jouer l'éternel roman de Manon Lescaut et de Leone Leoni, se sont tirés d'affaire en disant que le mépris allait très bien avec l'amour. — Je vais vous donner une recette bien simple qui non seulement vous dispensera de ces honteuses justifications, mais encore vous permettra de ne pas écorner votre idole, et de ne pas endommager votre cristallisation *.

Je suppose que l'héroïne de votre cœur, ayant abusé du/as et du nef as, est arrivée aux limites de la perdition, après avoir — dernière infidélité, torture suprême! — essayé le pouvoir de ses charmes sur ses geôliers et ses exécuteurs **. Irez-vous abjurer si facilement l'idéal, ou, si la nature vous précipite, fidèle et pleurant, dans les bras de cette pâle guillotinée, direz-vous avec l'accent mortifié de la résignation : Le mépris et l'amour sont cousins germains! — Non point; car ce sont là les paradoxes d'une âme timorée et d'une intelligence obscure. — Dites hardiment, et avec la candeur du vrai philosophe : « Moins scélérat, mon idéal n'eut pas été complet. Je le contemple, et me soumets; d'une si puissante coquine la grande Nature seule sait ce qu'elle veut faire. Bonheur et raison supré-

• Nous savons que tous nos lecteurs ont lu le Stendhal. *' Ainsi que l'Ane Mort.

mes! absolu! résultante des contraires! Ormuz et Arimane, vous êtes le même ! »

Et c'est ainsi, i^ràce à une vue plus synthétique des choses, que l'admiration vous ramènera tout naturellement vers l'amour pur, ce soleil dont l'intensité absorbe toutes les taches.

Rappelez-vous ceci, c'est surtout du paradoxe en amour qu'il faut se garder. C'est la naïveté qui sauve, c'est la naïveté qui rend heureux, votre maîtresse fût-elle laide comme la vieille Mab, la reine des épouvantements ! En g'énéral, pour les gens du monde, — un habile moraliste l'a dit, — l'amour n'est que l'amour du jeu, l'amour des combats. C'est un grand tort; il faut que l'amour soit l'amour ; le combat et le Jeu ne sont permis que comme politique en cas d'amour.

Le tort le plus grave de la jeunesse moderne est de se monter des coups. Bon nombre d'amoureux sont des malades imaginaires qui dépensent beaucoup en pharmacopées, et payent grassement M. Fleurant et M. Purgon, sans avoir les plaisirs et les privilèges d'une maladie sincère. Notez bien qu'ils impatientent leur estomac par des drogues absurdes, et usent en eux la faculté digeslive d'amour.

Bien qu'il faille être de son siècle, gardez-vous bien de singer l'illustre don Juan qui ne fut d'abord, selon Molière, qu'un rude coquin, bien stylé et affilié à l'amour, au crime et aux arguties ; — puis est devenu, grâce à MM. Alfred de Musset et Théophile Gautier, un flâneur artistique, courant après la perfection à travers les mauvais lieux, et finalement n'est plus qu'un vieux dandy éreinté de tous ses voyages, et le plus sot du monde

auprès d'une honnête femme bien éprise de son mari.

Règle sommaire et g-énérale : en amour, g-ardezvous de la liine et des étoiles^ g-ardez-vous de la Vénus de Milo, des lacs, des guitares, des échelles de corde et de tous romans, — du plus beau du monde, — fùt-il écrit par Apollon lui-même!

Mais aimez bien, vigoureusement, crânement, orientalement, férocement, celle que vous aimez ; que votre amour, — l'harmonie étant bien comprise,— ne tourmente point l'amour d'un autre ; que votre choix ne trouble point l'état. Chez les Incas l'on aimait sa sœur ; contentez-vous de votre cousine. N'escaladez jamais les balcons, n'insultez jamais la force publique ; n'enlevez point à vptre maîtresse la douceur de croire aux Dieux, et quand vous l'accompag-nerez au temple, sachez tremper convenablement vos doigts dans l'eau pure et fraîche du bénitier.

Toute morale témoignant de la bonne volonté des législateurs, — toute religion étant une suprême consolation pour tous les affligés, — toute femme étant un morceau de la femme essentielle, l'amour étant la seule chose qui vaille la peine de tourner un sonnet et de mettre du linge fin, je révère toutes ces choses plus que qui que ce soit, et je dénonce comme calomniateur quiconque ferait de ce lambeau de morale un motif à signes de croix et une pâture à scandale. — ^Morale chatoyante, n'est- 3e pas? Verres de couleur colorant trop peut-être l'éternelle lampe de vérité qui brille au-dedans ?

Non pas, non pas. — Si j'avais voulu prouver qui tout est pour le mieux dans le meilleur des monde? possibles, le lecteur aurait le droit de me dire comme au singe de génie : tu es un méchant ! Mai^ j'ai voulu prouver que tout est pour le mieux dani le plus mauvais des mondes possibles. Il me sert donc beaucoup pardonné, parce que j'ai beaucoup aimé... mon lecteur... ou ma lectrice.

BIOGRAPHIE DES EXCENTRIQUES (i)

Nous allons essayer d'esquisser les Irails de quelques uns de ces originaux dont l'Ang-leterre a cru nécessaire de conserver l'histoire . Si nous tenions à donner une galerie complète, il nous faudrait user dix plumes de fer. Contentons-nous de crayonner rapidement quelques figures.

Il serait injuste de refuser à lord Byron un brevet d'excentricité; sa vie est trop connue pour que nous insistions à cet égard ; nous signalerons seulement un de ses amusements favoris. Lorsqu'il était jeune, lorsqu'avant ses voyages il résidait à sa terre de Newstad, amateur passionné de chiens, il avait pour compagnons inséparables deux énormes dogues de Terre-Neuve. Se plaçant dans un bateau avec ses deux amis, le futur auteur de C/îi/c?- Haro/dse rendaitau milieu d'une vaste pièce d'eau qui faisait l'ornement de son parc et tout d'un coup û se jetait dans l'onde. Aussitôt les deux chiens de le saisir à belles dents par le bras, par la jambe, ou à la gorge et de le ramener à terre en nageant. Il aurait d ailleurs pu se sauver sans leur aide, car il était un des plus intrépides nageurs de son époque. Emule de Léandre, il traversa l'Hellespont , sans qu'une nouvelle Héro l'appelât

il] La République da Peuple, almanach démocratique (Paris, chez Prost, i85o). Article anonyme. (V. la Fizelière et Decaux,

op. cit., I 20.)

sur la rive opposée du bras de mer. Il était encore plus vain de son adresse à tirer le pistolet et de ses hauts faits aquatiques que de sa renommée littéraire. L'originalité était, dans sa famille, disposition héréditaire, mais son grand-père avait abusé de la permission. Le vieux lord Bjron se rendit illustre par ses folies et ses emportements. Un jour, son cocher se laisse couper par un autre équipag-c;le lord furieux saisit un des pistolets chargés qu'il portait toujours auprès de lui (manie qu'eut aussi le poète), il brûle la cervelle au serviteur mal appris, jette le cadavre dans la voiture aux pieds de lady Byron, monte sur le siège et conduit les chevaux. Une dispute s'élève une fois entre ses gardes-chasse et ceux de son voisin, sir John Chaworth ; ce misérable incident occasionne entre le lord et le baronet une dispute à l'issue d'un dîner de corps; ils veulent se battre à la minute et à bout portant; un ami officieux fournit des pistolets; les combattants étaient si acharnés que, si on les eût laissés faire, les extrémités des canons de leurs armes se serait touchées; on eut bien de la peine à obtenir d'eux qu'ils se missent aux deux angles du salon. Ils s'y placent, le signal est donné, les deux coups partent; Chaworth tombe atteint au cœur; sa balle s'était enfoncée dans le mur. Lord Byron fut jugé par la Chambre des pairs comme accusé de meurtre; il invoqua pour sa défense quelques vieux privilèges de la pairie : il en fut quitte pour une amende ; mais elle ne fut pas considérable. De retour chez lui, il se confina dans la retraite; il ut tout ce qu'il put pour ruiner son fils, coupable de s'être marié sans sa permission; il ne pouvait le priver d'un

domaine substitué, mais il laissa les bâtiments s'écrouler; il ne voulut pas qu'on cultivât les champs; il coupa les bois; il vendit les bestiaux au plus vil prix. Grâce à ces rancuneuses folies, le grand poète se trouva impliqué dans ces continuels embarras financiers qui influèrent plus tard sur son lionneur et sur son existence.

Parmi les originaux illustres, on doit mentionner Edouard Montagne, le fils de la célèbre voyag'euse dont les lettres sont si connues. Tel était le goût de cet enfant pour une vie aventureuse qu'à l'âge de quinze ans il avait trois fois déserté la maison de son père. Ambassadeur, allié aux premières familles britanniques, il avait été se mettre aux gages d'un vigneron d'Oporto; il s'était embarqué comme simple matelot. Sa mère ne lui légua qu'une guinée. Il voyagea beaucoup; il apprit l'arabe, l'hébreu, le persan; il se maria, dit-on, en cinq ou six endroits différents; il alla mourir à Venise, où il paraissait avoir embrassé le culte de Mahomet, se conformant à toutes les pratiques que recommande le Coran. Il portait, chose alors sans exemple, une barbe qui lui venait à la ceinture; un os de perdrix l'étrangla, en 1767, au moment où il se préparait à aller en pèlerinage à la Mecque.

Lord Baltimore ne professa pas les dogmes de l'islamisme, mais il adopta sur un point bien délicat les idées des Orientaux; il se fit construire un harem en tout point semblable à l'un des plus somptueux que renferme Constantinople; il le remplit de beautés qu'il n'envoya point acheter en Gircassie, et qu'il soumit à la clôture la plus sévère. La chose fit grand bruit ; elle parut dépasser les limites de l'excentricité. Contraint de congédier son

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sérail, lord Baltimore quitta l'Angleterre et se mit en route pour la Turquie, espérant y vivre comme il l'entendrait. Il jouissait de plus d'un million de revenu, et c'est un avantage prisé en tous pays. Malheureusement pour lui, il mourut eu route; à peine âgé de trente ans, il rendit le dernier soupir à Naples .

Le goût passionné pour la chasse, les courses, le sport, est une des faces de l'excentricité. Il se complique d'ordinaire de paris hasardeux proposés , tenus avec empressement. Ici, les exemples fourmillent.

Un amateur s'engage à faire à cheval 5o miles en deux heures (le mile anglais est égal à 1609 mètres); un autre à franchir 28 miles en une heure; un troisième à parcourir 100 miles par jour, et cela durant vingt-neuf jours de suite. On cite avec admiration un cavalier qui se rendit en deux heures vingt-cinq minutes de Gantorberry à Londres (il y a 55 miles et demi) ; on parle d'un autre qui, en 1824, ne mit que cinq heures pour parcourir 90 miles ; il monta cinq chevaux différents.

A côté de ces nouveaux centaures, il est d'infatigables marcheurs dont les jarrets d'acier se plient a d'autres prouesses. Ils sont bien connus sous la dénomination de pédestriaiis. On en mentionne un qui promit de faire 1000 miles en dix jours, et il les fit. Moins heureux, un de ses émules voulut, en 1818, parcourir 600 miles en dix jours; à la fin du huitième jour, à l'expiration du 456'^ mile, il fut dans la nécessité de s'arrêter; l'année suivante un nouvel athlète se présenta, résolu à tenter pareil exploit ; il en vint à bout, mais il était mou-

ranl; ce qu'il avait accompli est au-dessus des forces d'un cheval.

En 1824, 100 miles furent, pour la première fois, franchis en dix-huit heures, tour de force souvent entrepris et jusqu'alors toujours sans succès. Deux ans après, un pédestrian célèbre offrit de faire 7 miles en une heure, il y réussit; les paris eng-agés à cette occasion dépassaient i.5oo livres sterling'. D'autrefois, ce n'est plus de la long-ueur de l'espace à dévorer qu'il est question, mais de la rapidité avec laquelle une distance peu étendue doit être enjambée. Tom Bulford s'est rendu célèen 1827 pour avoir parcouru un mile en quatre minutes quarante-six secondes. Il n'y a pas jusqu'ici un seul exemple d'une vélocité supérieure.

Renchérissant sur tout cela, nn pédestrian promet de faire [\o miles en dix heures en marchant à reculons ; il g'agne ; sa témérité s'accroît ; il ne s'effraie pas de 100 miles à parcourir en vingt-huit heures de la même façon. Il tomba évanoui, sans pouls, ni voix, après avoir mis dix-huit heures à franchir 61 miles.

On cite une course faite sur la Tamise dans deux batelets attelés chacun de six oies.

On mentionne un pari qui consistait à avaler dix-huit huîtres pendant l'espace de temps nécessaire pour en ouvrir vingt-quatre ; ce fut le mangeur qui perdit; il resta de cinq huîtres en arrière.

Tous ces faits, que nous abrégeons beaucoup et que nous glanons parmi des milliers d'autres, sont consignés dans les ouvrages anglais les plus graves.

Le pédestrian se soumet à la vie d'un cheval de course; il se purge, il s'exerce matin et soir, il est

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au régime le plus rig-oureux. Le plus illustre de tous, c'est le capitaine Barclay, dont l'histoire a été écrite maintes fois, dont le portrait a été reproduit à profusion. Citons rapidement quelques-unes des prouesses de cet incomparable marcheur.

70 miles faits en quatorze heures.

i5o miles en deux jours.

no miles en dix-neuf heures, en dépit d'une pluie battante. On ne connaît rien de plus merveilleux.

2 miles franchis à la course en douze minutes.

Le capitaine était riche, et ses exploits l'ont conduit à une haute opulence. En i8o3, il gagea 5oo guinées qu'il ferait 90 miles en vingt et une heures; il gagna. Il renouvela en i8o5 la même épreuve avec le même succès, pour un enjeu de 2 .000 guinées. En 1807, il paria 5. 000 guinées (près de i35.ooo fr.) qu'il parcourrait 96 miles en vingt-trois heures ; il gagna d'une heure trente-sept minutes.

En 1808, il accomplit sa célèbre gageure des 2.000 miles en mille heures. Plus de 100.000 livres sterling étaient engagées sur ce tour de force ; il fut accompli, et il occupa dans les journaux du temps plus de place que les événements si graves dont l'Espagne était alors le théâtre.

Pour se tenir en haleine, pour conserver le jeu de ses articulations, le capitaine faisait régulièrement chaque jour, avant son déjeuner, 20 ou 3o miles. Pluie, soleil, neige ou vent, rien ne l'arrêtait. Il se préparait à des prouesses inouïes dans l'histoire du pédestrîanisme^ lorsque la mort le frappa dans la force de l'âge.

Sa perle fut regardée d'un bout à l'autre de la Grande-Bretagne comme une calamité publique; la

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nation était fîère de lui ; il avait reculé les bornes du possible dans l'art de la marche; il promettait d'aller de plus fort en plus fort. Nul ne s'est encore élevé à sa hauteur.

La France est loin d'être aussi riche en excentriques que l'Ani^leterre, et l'on ne parviendrait pas à remplir deux ou trois volumes de l'histoire de nos oiiginaux notables. Il en a pourtant existé quelques-uns dignes d'être connus: bornons-nous à en rappeler deux ou trois.

II s'ag-ira d'abord du marquis de Briqueville, personnage fort riche, qui passa pour fou, et qui l'était peut-être un peu : du moins, fit-il tout ce qu'il fallait pour justifier l'idée qu'on avait de lui. Un jour, il brûlait le pavé sous les roues de son brillant équipage; un de ses chevaux s'abat, la voiture verse, le marquis reçoit une violente contusion. On le rapporte à son hôtel; il s'emporte, il veut chasser son cocher. Le cocher se justifie; l'accident ne provient en rien de sa faute ; tout le mal vient d'un des chevaux. — « Puisqu'il en est ainsi, dit le marquis, le cheval sera châtié ; tout délit vaut une peine. » Il fait venir tous les gens de sa maison, intendant, maître d'hôtel, valets de chambre, marmitons, palefreniers; c'est une véritable cour de justice. Chacun prend place. Le marquis préside. Le coupable est amené; il conserve, dans son noble maintien, le calme de l'innocence. Le cocher formule l'accusation; le secrétaire du marquis, remplissant d'office les fonctions d'avocat, présente la défense du quadrupède. II est long, lourd, sec, plat, tout comme s'il pérorait au parlement; il cite le Digeste, il crache du latin ; il conclut par demander que son client soit renvoyé à

l'écurie dont il est le plus bel ornement. La cause était entendue. Le marquis opina le premier; il reg-arda l'accusation comme prouvée; il vota pour la peine de mort. Tous ses valets se hâtèrent de se ralliera son avis; la chose leur paraissait d'ailleurs une plaisanterie : ils se trompaient. Le marquis fit dresser dans sa cour une potence; il adressa au condamné un prolixe discours, dans lequel il lui faisait fort bien sentir l'énormité de sa faute. Pendant ce morceau oratoire, le malheureux regardait l'instrument du supplice d'un œil ferme. Point d'affectation de courag-e, point d'abattement.

Dès que le marquis eut fini, un palefrenier passa avec dextérité une corde au cou du patient, et, quelques secondes après, la pauvre bête était suspendue en l'air, le cocher lui tirait les pieds, un laquais lui piétinait sur les épaules ; pendaison aussi en règle que celles dont la place de Grève offrait alors le spectacle presque journalier. Les assistants étaient frappés de stupeur.

Plus tard, le marquis de Briqueville s'engoua d'un charlatan qui lui promit de lui donner le moyen de voler. Le marquis n'y tenait plus; il se voyait transformé en oiseau ; il planait déjà audessus des maisons de campagne; il s'abattait où il voulait, il repartait à tire d'ailes; les idées les plus couleur de rose lui bouleversaient la cervelle. On lui fabrique des ailes de carton, de toile, de fil de fer, appareil compliqué qui devait le porter au-dessus des nues. Dans son enthousiasme, il dédaigne des précautions trop terre à terre; il s'affuble de son attirail et se lance aventureusement par sa croisée. Au lieu de monter avec la rapidité de l'aigle, il descend avec la vélocité d'un

bloc de plomb ; la force de sa chute est éçale au produit de la masse multiplié par le carré de la vitesse ; c'est une des lois les plus simples de la mécanique ; il aurait dû se briser en mille morceaux ; il en fut quitte pour se concasser les deux jambes.

Le comte de Laurag-uais fut moins imprudent ; il eut aussi la manie des expériences, mais il se borna à chercher les moyens d'opérer la combustion du diamant. Pair de France, il se fit recevoir avocat à Londres. Frondeur impitoyable, il se fit exiler et emprisonner maintes fois; il s'amusa, dans un mémoire lu à l'Académie sur l'inoculation, à cribler d'épig-rammes la faculté et la magistra-' ture; il en fut puni par un séjour à la Bastille. Il soutint un procès contre son secrétaire qui l'accusait d'avoir porté le trouble dans son ménag-e, et il se défendit par un factumsous ce titre bizarre : Mémoire pour moi, par moi. Quoi qu'il pût faire, il n'atteig-nit pas à la célébrité du marquis de Brunoy.

Possesseur d'une fortune énorme, celui-ci la dépensa dans les extravag-ances les plus étranges; il donnait aux paysans de ses terres les repas les plus splendides. La femme d'un bourrelier mourut; il lui fît faire un enterrement tel qu'une princesse en aurait été vaine : 5o.ooo livres y passèrent. Il épousa Mi'^ d'Escars, l'un des plus beaux noms de la noblesse française; il donna à sa fiancée pour 700.000 livres de bijoux, de parures, et, le jour des noces, il disparut, s'enfuit dans un de ses châteaux. Il ne voulut jamais revoir sa femme. L'église de Brunoy tombait en ruines, le marquis la rebâtit, la dore, l'embellit, la fait plus riche que la

cathédrale de Paris. La manie des cérémonies du culte devient chez lui une fureur; il se fait le parrain de tous les enfants, le fossoyeur de tous les morts; il paie So.ooo livres un dais, un chefd'œuvre que le roi avait voulu voir, qu'il avait trouvé trop cher pour l'acheter. Le 17 Juillet 1772, il organise une procession d'une magnificence inouïe; il avait réuni plus de trois cents prêtres ; il avait acheté plus de dix mille pots de fleurs. La cour et la ville ne parlèrent d'autre chose durant quinze jours. Il s'avise ensuite d'annoncer qu'une croisade nouvelle va avoir lieu ; il s'agit de conquérir la Terre-Sainte ; le marquis invite tous les gens de cœur à se réunir chez lui afin de partir sous ses ordres ; il promet 4oo livres de rente à tous ces volontaires. La police s'opposa à la formation de cette armée. Le marquis avait déjà dépensé 20 millions en pareilles folies; sa famille A'eut le faire interdire, le parlement ne le trouve pas fou; une lettre de cachet le fait enfermer dans un monastère; il y mourut d'ennui à trente-trois ans.

Le château de Brunoy, où il avait englouti tant de trésors, devint la propriété d'un frère du roi, devenu plus tard roi lui-même; lorsqu'il n'appartint plus au comte de Provence, il eut pour maître un roi de théâtre, Talma. Un charcutier dont le nom est bien connu, M. Véro, en est devenu le suzerain après la mort d'Orosmane.

PAUL DE iMOLÈXES (i)

M. Paul de Molènes, un de nos plus charmants et délicats romanciers, vient de mourir d'une chute de cheval, dans un manèg-e. M. Paul de Molènes était entré dans l'armée après le licenciement de la garde mobile; il était de ceux que ne pouvaient même pas rebuter la perte de son grade et la dure condition de simple soldat, tant était vif et irrésistible en lui le goût de la vie militaire, goût qui datait de son enfance, et qui profita, pour se satisfaire, d'une révolution imprévue. Certes, voilà un vigoureux trait d'originalité chez un littérateur. Qu'un ancien militaire devienne littérateur dans l'oisiveté d'une vieillesse songeuse, cela n'a rien d'absolument surprenant; mais qu'un jeune écrivain, ayant déjà savouré l'excitation des succès, se jette dans un corps révolutionnaire par pur amour de l'épée et de la guerre, voilà quelque chose qui est plus vif, plus singulier, et, disons-le, plus suggestif.

Jamais auteur ne se dévoila plus candidement dans ses ouvrages que M. de Molènes. Il a eu le grand mérite, dans un temps où la philosophie se met uniquement au service de régoïsme,de décrire, souvent même de démontrer l'utilité, la beauté,

(i) Revue anecdotique, n" 2 de mars 1862. — Anonyme.

moralité delà guerre. La guerre pour la guerre 1 eûl-il dit volontiers, comme d'autres disent : Vart pour rartl convaincu qu'il était que toutes les vertus se retrouvent dans la discipline, dans le sacrifice et dans le goût divin de la mort !

M. de Molènes appartenait, dans l'ordre de la littérature, à la classe des raffinés et des dandys \ il en avait toutes les grandeurs natives, et quant aux légers travers, aux tics amusants que cette grandeur implique souvent, il les portait légèrement et avec plus de franchise qu'aucun autre. Tout en lui, même le défaut, devenait grâce et ornement.

Certainement, il n'avait pas une réputation égale à son mérite. L'Histoire de la garde mobile, r Etude sur le colonel La Tour du Pin, les Commentaires d'un soldat sur le siège de Sébastopol, sont des morceaux dignes de vivre dans la mémoire des poètes. Mais on lui rendra justice plus tard, car il faut que toute justice se fasse.

Celui qui avait échappé heureusement à tous les dangers de la Crimée et de la Lombardie, et qui est mort victime d'une brute stupide et indocile, dans l'enceinte banale d'un manège, avait été promu récemment au grade de chef d'escadron. Peu de temps auparavant, il avait épousé une femme charmante, près de laquelle il se sentait si heureux que, lorsqu'on lui demandait où il allait habiter, en quelle garnison il allait être confiné, il répondait, faisant allusion aux présentes voluptés de son âme : « En quel lieu de la terre je suis ou je vais, je ne saurais vous le dire, puisque je suis en paradis ! »

L'auteur qui écrit ces lignes a longtemps connu M. de Molènes; il l'a beaucoup aimé autant qu'admiré, et il se flatte d'avoir su lui inspirer quelque

affection. Il serait heureux que ce témoig-nag^e de sympathie et d'admiration pût distraire pendant quelques secondes les yeux de sa malheureuse veuve.

Nous rassemblons ici les titres de ses principaux ouvrag-es :

Mémoires (Tiin gentilhomme du siècle dernier (primitivement : Mémoires du Baron de Valpéri).

La Folie de l'épée (titre caractéristique).

Histoires sentimentales et militaires (titre représentant bien le double tempérament de l'auteur, aussi amoureux de la vie qu'insouciant de la mort).

Histoires intimes.

Commentaires d'un soldat (Sébastopol et la g-uerre d'Italie).

Chroniques contemporaines .

Caractères et récits du temps.

Aventures du temps passé.

L'Enfant et l'Amant.

LE COMEDIEN ROUVIERE (i)

J'ai connu longtemps Rouvière. . . — Philibert Rouvière ne m'a jamais donné de notes détaillées sur sa naissance, son éducation, etc.. C'est moi qui ai écrit, dans un recueil illustré sur les principaux comédiens de Paris, l'article le concernant(2). Mais dans cet article, on ne trouvera autre chose qu'une appréciation raisonnée de son talent, talent bizarre jusqu'à l'excès, fait de raisonnement et d'exagération nerveuse, ce dernier élément l'emportant généralement.

Principaux rôles de Rouvière : Mordaunt, dans les Mousquetaires, type de haine concentrée, serviteur de Gromwell, ne poursuivant à travers les guerres civiles que la satisfaction de ses vengeances personnelles et légitimes.

Dans ce rôle, Rouvière faisait peur et horreur. Il était tout enfer.

Charles IX, dans une autre pièce d'Alexandre Dumas(3).Tout le monde a été émerveillé de cette ressuscitation. Du reste, Rouvière ayant èiè peintre, ces tours de force lui étaient plus faciles qu'à un autre.

[i] La Petite Revue, 28 octobre i865. Article sig-né Ch.B.

(2) Ce premier article avait paru dans les colonnes de la Galerie des Artistes dramatiques vivants, en i855, puis avait été repris avec quelques variantes dans l'Artiste à\xi" décembre 1869.

(3) La Reine Margot.

L'abbé Faria, dans Monte-Cristo. Rouvière n'a joué le rôle qu'une fois. — Hostein, le directeur (i), et Alexandre Dumas n'ont jamais bien compris la manière de jouer de Rouvière.

Hamlet (par Meurice et Dumas). Grand succès de Rouvière. — Mais joué en Hamlet méridional ; Hamlet furibond, nerveux et pétulant. Gœthe, qui prétend que Hamlet était blond et lourd, n'aurait pas été content.

Méphistophélès, dans le détestable Faust, refait par Dennery. Rouvière a été mauvais. Il avait beaucoup d'esprit, et cherchait des finesses qui tranchaient baroquement sur sa nature méridionale.

Maître Fauilla, de George Sand. Extraordinaire succès! Rouvière, qui n'avait jamais Joué que des natures amères, féroces, ironiques, atroces, a joué admirablement un rôle paternel, doux, aimable, idyllique. Cela tient, selon moi, à un côté peu connu de sa nature : amour de l'utopie, des idylles révolutionnaires; — culte de Jean- Jacques, Florian et Berquin.

Le rôle du Médecin^ dans le Comte Hermann, d'Alexandre Dumas. — Dumas a été obligé de confesser que Rouvière avait des instants sublimes.

Othello, — dans VOthello d'Alfred de Vigny.— Rouvière a très bien su exprimer la politesse raffinée, emphatique, non inséparable de la rage d'un cocu oriental.

Et bien d'autres rôles dont je ne me souviens pas actuellement.

Physiquement, Rouvière était un petit moricaud nerveux, ayant gardé jusqu'à la fin l'accent du

(i) Le Directeur du Théâtre de la Gailé.

Midi, el montrant dans la conversation des finesses inattendues... — pas cabotin et fuyant les cabotins. — Cependant, très épris d'aventures, il avait suivi des saltimbanques pour étudier leurs mœurs. — Très homme du monde,quoique comédien, très éloquent.

Moralement, élève de Jean-Jacques Rousseau. Je me souviens d'une querelle bizarre qu'il me fit un jour qu'il me trouva arrêté devant une boutique de bijoutier.

Une cabane, disait-il, un foyer, une chaise, et une planche pour y mettre mon divin Jean-Jacques, cela me suffit. — Aimer le luxe, c'est d'un malhonnête homme.

Peintre, il était élève de Gros .

Il y a quelques mois, Rouvière étant tombé malade, et étant très pauvre, des amis imaginèrent de faire une vente de ses tableaux; elle n'eut aucun succès.

Gomme peintre, il était, à quelques égards, ce qu'il était comme comédien. — Bizarre, ingénieux et incomplet.

Je me souviens cependant d'un charmant tableau représentant Hamlet contraignant sa mère à contempler le portrait du roi défunt. ■ — Peinture ultra-romantique, achetée, m'a-t-on dit, par M. de Goncourt.

M. Théophile Silvestre a de jolis dessins de Rouvière. Pendant longtemps, M. Luquet (associé de Cadart) a offert, comme étant de Géricault, un tableau {les Girondins en prison) que j'ai reconnu tout de suite pour un Rouvière... grande composition, sauvage et maladroite, enfantine même, mais d'un grand feu.

Comme comédien, Roiivière était très admiré d'Ei!gène Delacroix.

M. Champfleury a fait de lui une curieuse étude sous forme de nouvelle : le Comédien Trianon.

Nous aurions voulu g^rossir ce chapitre de quelques Causeries du Tintamarre que la bibliographie La Fizelière et Decaux attribue à Baudelaire (années 1846-47), en collaboration avec Auç. Vitu et Th. de Banville. Mais la place nous manquait et d'ailleurs il eût été bien aventureux d'oser un départ formel entre les proses de « Francis Lambert, Marc Aurèle et Joseph d'Estienne ».

LE SALUT PUBLIC (i)

/er NUMÉRO VIVE LA RÉPUBLIQUE !

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