L'ORGANISATION DU TRAVAIL
I. La journée de travail, — Durée de la journée. — H. Chômages. III. Travail de nuit, — Raisons de son interdiction. — Dérof^alions à la règle. IV. Règlements d^ atelier, — Travail à râtelier. Travail en ville. Industrie d'État.
Chacun des chapitres de cette étude pourrait, si cette répétition, n'était fastidieuse, s'ouvrir par cette même phrase : Torganisation du travail au bon vieux temps, du moins celle du xv® et du xvi* siècle, ne ressemblait que de très loin à la conception idyllique offerte à notre admiration et & nos regrets par certains de nos contemporains.
Par exemple, on va répétant volontiers que les réclamations des ouvriers en faveur de la réduction de la journée de travail sont un fait nouveau, une conséquence fatale des principes individualistes de la Révolution française, une invention du socialisme naissant. Tout au contraire, on peut remonter très haut dans Thistoire du moyen âge et trouver la preuve que déjà les ouvriers prétendaient faire réduire le nombre des heures de travail, sans que cette réduction pût amener d'ailleurs une
diminution des salaires. A la veille du xv* siècle, en 1393, celle question s'était déjà posée et avait déjà été résolue en faveur des patrons parisiens par une ordonnance du prévôt*. Nous en citons l'essentiel, car elle fera loi pour les deux siècles que nous étudions :
« Pour ce qu'il est venu à notre connaisance que plusieurs, gens de métiers, comme tisserands de linge, de lange, foulons, paveurs, maçons, charpentiers et plusieurs autres ouvrants ^ et demeurants à Paris se sont voulu et veulent efforcer d'aller en besogne et de laisser œuvre à telles heures comme bon leur semble, jà soit que ils se fassent payer de leurs journées tout autant comme s'ils faisaient besogne tout au long dun jour^ qui est au grand grief, préjudice et dommage tant des maîtres ouvrants et tenants ouvroirs de leurs métiers comme aussi du bien de la chose publique...
« Que dorénavant toutes manières de gens desdits métiers gagnants et ouvrants ajournées aillent en besogne pour ouvrer d'iceux métiers dès heure de soleil levant jusques à heure de soleil couchant, en prenant leurs repas à heures raisonnables... »
La règle générale établie par cette ordonnance donnait donc à la journée de travail une durée variable suivant les saisons. Faut-il croire que réellement, cette durée variait tous les jours suivant l'heure perpétuellement changeante du lever du soleil et de son coucher^? Ou bien découpait-on Tannée en deux ou plusieurs sections,
(1) Lespinasse, t. I, p. 52.
(2) M. de Lespinasse lit : « ouvriers ».
(3) M. Martin Saint-Léon, Hist. des corporations de métiers, p. 117, dit : « Âu lever du soleil ou & Theure qui suit ce lever ». Il n'y a aucune raison pour traduire ainsi : «à heure de soleil levant. » Souvent c'est la cloche du guet qui fait connaître les heures auxquelles doit commencer et finir le travail de la journée.
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pour chacune desquelles on déterminait une durée moyenne du jour ouvrier ? D'après ce que nous savons de certaines communautés, il semble qu'on procédait généralement de cette dernière façon.
Nous trouvons des indications à ce sujet dans une ordonnance de 1567 relative aux ouvriers du bâtiment à Paris. Les compagnons avaient d'abord tenté « de ne point s'assujettir aux heures pour commencer et pour finir le travail de la journée ; ils se rendaient chez les maîtres et dans les ateliers quand il leur plaisait, ils en sortaient de môme ^ ». On décida qu'à l'avenir il y aurait deux journées, une d'été et une d'hiver, ainsi constituées :
Journée d'été : de 5 heures du matin à 7 heures du soir. Journée d'hiver: 6 — — 6 — —
En déduisant 1 heure et demie ou 2 heures pour la durée des repas, cela fait pour la journée d'été douze heures à douze et demie de travail, pour la journée d'hiver dix heures ou dix heures et demie.
Quand commençait l'hiver ? Quand commençait Tété ? Chez les gaîniers de Rouen, dont la journée de travail était d'ailleurs plus courte que celle des maçons, les deux dates de démarcation étaient le IS mars et le 13 septembre :
15 mars- 15 septembre = de 5 heures du matin à 6 heures soir. 15 septembre- 15 mars =7 — 5 —
Ailleurs c'était Pâques et la Saint-Michel.
Chez les drapiers de Rouen, on se contente de dire : « Tous ouvriers dessusdits entreront en besogne à heure due et accoutumée en ladite draperie et prendront leur heure (c'est-à-dire leur heure de repas) en la manière
(1) Traité de la police, t. IV, p. 121.
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accoutumée selon la grande draperie et laisseront tous lesdits ouvriers journéeurs à heure de compiles, » soit & 7 heures du soir. Il nous est naturellement impossible de déterminer la durée d'une journée de travail dont nous ne connaissons que l'heure de clôture. Il est probable que par « heure due et accoutumée », il faut entendre le lever du soleil*.
Mais dans beaucoup de métiers, la journée de travail était sensiblement plus longue. Elle allait souvent de 4 heures du matin à 9 heures, de 5 heures à 10 heures ^ En 1571, les imprimeurs de Lyon se plaignirent que leur journée commençait à 2 heures du matin pour durer jusqu'à 8 ou 9 heures du soir, hiver et été, soit au moins seize heures de travail ! On peut admettre que ces plaintes étaient un peu exagérées. Cependant les compagnons disaient strictement 'la vérité en affirmant que leur journée commençait à 2 heures, comme en fait foi un document d'ordre judiciaire de 1583 :
c Claude Cordier, natif de Champagne, à présent compagnon imprimeur habitant Lyon, dit et déclare que, un jour de lundi, il y a aujourdhui quinze jours, que lui allant travailler de son état d'imprimeur... environ les deux heures du matin, qu'est la même heure que les compagnons de Fart de timprimerie vont travailler^ » il a été blessé dans une rixe *.
Pour les travailleurs des champs, le soleil était naturellement le grand régulateur de la journée de travail. Le jurisconsulte Papon * nous dit : « Journée de vignerons : Vignerons mercenaires à la journée sont tenus de besogner
(1) Ouin-Lacroix, p. 22.
(2) Gainiers, gantiers et cartiers de Paris.
(3) Baudrier, op. cit, t. I, p. 104.
(4) Recueil d'arrêls, VI, 12, X.
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•dès le soleil levé jusques au soleil couché continuellement : autrement le salaire à eux promis ne doit être payé ». De même, dans le règlement général de 1601 sur le travail des gens des champs *, il est décidé que les journaliers devront travailler dès la pointe du jour jusqu'à la tombée du soir. Il est établi deux types de la journée de travail, le type hivernal qui va du 1" octobre au 31 mars, le type estival, du 1®*" avril au 30 septembre. Mais la journée d'hiver est moins payée que celle d'été-
Il est nécessaire d'ajouter que, si la journée de travail •est le plus souvent longue, les chômages sont fréquents. Le travail est, en principe, interdit « les dimanches et fêtes festables ^). Mais, il ne faut pas s'y tromper : l'ouvrier ne profitait souvent qu'à son corps défendant de ces repos forcés. Quand il était payé à la journée ou à la tâche et non au mois ou à l'année, les innombrables jours de fête célébrés par l'Église diminuaient considérablement le chiffre de son salaire annuel, et plus d'un, en grommelant, disait sans doute déjà la phrase du savetier de La Fontaine :
Oq nous ruine en fêtes, ...Et Monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône.
Parfois, au contraire, les compagnons obtenaient d'être payés durant le chômage. Par exemple en 1S72, le roi décide que les imprimeurs payés au mois auront un
(4) Règlement fait par le prévôt de Paris.., pour les gaiges... des -gens des champs... (Bibl. Nat. Mss fr. 21.800 (De la Marre), f»' 216-220), Paris, 1602, imprimé de 15 pages, chez Mettayer et l'Huillier. L'ordonnance est du 17 oct. 1601.
Hauser. — Ouv. du temps passé. - - - -^ g
certain nombre de jours « francs et exempts de labeur ».
Il y avait également chômage le jour où Ton rendait les honneurs funèbres à Tun des maîtres de la corporation. En outre, les samedis et aussi, le plus souvent, les « vigiles » de fêtes chômées, la journée de travail finissait, non plus à compiles, mais à vêpres (quatre heures) ou même (draperie de Rouen) à « heure de none » (une heure après midi) .
En dehors de ces chômages institués dans une pensée religieuse, il arrivait dans certains métiers que les nécessités mêmes de telle ou telle industrie amenait la suspension du travail pendant un temps plus ou moins long. L'installation défectueuse des ateliers ne permettait pas de considérer comme nulles les variations atmosphériques. Par exemple le travail des tisserands (à Saint-Omer) était complètement interrompu pendant la gelée, souvent aussi celui des louions ; celui des potiers de terre cessait le 2S novembre, pour reprendre le 2 février. Quand les ouvriers n'étaient pas payés à Tannée, on se demande ce qu'ils devenaient pendant ces longues semaines.
Le travail de nuit — ou, pour parler plus exactement, le travail à la lumière — était, d'une façon générale, assez rare. Quelques métiers même l'interdisaient absolument. A Rouen, par exemple « nul ne nulle du métier d'éperonnier ne pourront ouvrer d'icelui métier en la ville de Rouen, fors la cacheribaux* du jour jusqu'à la cacherîbaux
(1) C'est-à-dire sans cloute le guet qui a pour objet de faire la chasse aux rihauds. Statut de 1358 (Ouin-Lacroix, p. 641), encore en vigueur au XVI» siècle. — A Saint-Omer (Pagart, p. 282) le travail commence à la cloche du guet, s'arrête à la cloche du diner de midi, cesse à la cloche du guet du soir. Pas de travail à la lumière, sauf chez les bateliers, pour faire des chevilles, et chez les tisserands.