SAINT-OUEN . — TOURNEUR
§ I . — Le logement et le budget
La découverte d'une chambre meublée libre est chose fort malaisée. Après de longues démarches qui se prolongent pendant toute une matinée, je finis par trouver, pour dix francs par semaine, dans un immeuble vieux et malpropre, tout au haut d'un escalier en échelle, au troisième étage, une mansarde profonde de deux mètres, large de un mètre quatre-vingts centimètres, éclairée etaérée par une lucarne-tabattière pratiquée dans le toit au-dessus du plancher; enfin, meublée seulement d'une couchette de fer et d'une petite table pour la toilette. Son éloignement de l'usine où j'étais embauché m'ayant poussé à continuer mes recherches, je découvre enfin,
tout près de l'usin-e, pour le même prix et au premier étage, une chambre mesurant trois mètres sur cliaque côté, haute de deux mètres cinquante centimètres, éclairée par une large fenêtre, meublée d'un lit de bois à deux places, d'une table de toilette en bois blanc, d'un petit meuble garni de tablettes pour serrer les ustensiles de cuisine, avec un petit poêle, une petite glace et un porte- manteau à deux têtes. Derrière le débit de vins du logeur, dans une cour étroite et très profonde, s'allonge le bâtiment dont le rez-de-chaussée et l'unique étage comptent plus de quatrevingts chambres occupées, soit par descélibataires, soit par des ménages. Un balcon de bois dessert tout le premier étage. Le bâtiment, déjà ancien et mal entretenu, offre au dedans comme au dehors cet aspect gris et sale, triste et crasseux, qui sent la pauvreté ouvrière. Pour tous les habitants de cette petite cité, il n'existe qu'un unique cabinet d'aisances, d'installation tout à fait primitive et déplorablement malpropre. Les chambres, dès que les fenêtres cessent d'être ouvertes,
exhalent cette odeur forte et indéfinissable qui imprègne les vieilles hardes jamais lavées. Mon logis est cependant un des moins misérables parmi ceux qu'au cours de mes diverses enquêtes j'ai habités : il est spacieux et très éclairé, ouvert au couchant. Mais le plus modeste des petits bourgeois n'en voudrait pas pour lui-même ; le parquet, vieux, taché, imprégné de charbon, de crasse, de graisse, de poussière, résiste à toutes les tentatives de nettoyage ; la logeuse l'avait lavé, le jour de mon arrivée. Les murs et le plafond auraient depuis longtemps besoin d'être blanchis : un badigeonnage au lait de chaux serait aussi peu coûteux que suffisant pour cette remise en état. Ce logement d'ouvrier — comme tous les autres, du reste — manque de l'entretien qui fait que, rendu propre et avenant, il plaît et retient. Ce sombre abandon, l'atelier, le débit de vins — les trois cercles ouvriers — le plus petit boutiquier ou rentier qui entrevoit ou devine ou seulement pressent leurs perspectives, s'en détourne avec horreur, mais admet que dix millions —
dans notre seul pays — d'êtres humains, ses semblables cependant et ses concitoyens, subissent cette existence comme une condamnation. Les autres n'y songent qu'en frissonnant. Cette vie des ouvriers, nul apôtre ne l'adopte; l'observateur social la traverse; l'homme de lettres y trouve des éléments de description, d'émotion ou de pittoresque; le politicien l'exploite. Mais ceux qui y sont rivés à jamais? Ils s'adaptent? Sans doute. Nés dans ce milieu, ils sont même tout adaptés. Toutefois, cette adaptation n'empêche pas qu'apparaisse et se développe en eux le sentiment d'une déchéance imméritée; et ils s'y résignent passivement lorsqu'ils ne sont pas secoués par le grand frisson de colère ou la poussée de violence et de rage que déchaîne l'esprit de vengeance ou ce sens profond de la justice qui demeure au fond de toutes les âmes.
Comment obtenir même la simple propreté corporelle? Ma petite table est garnie d'une cuvette et d'un pot de ter blanc émaillé. La logeuse balaie la chambre chaque jour,
fait le lit et remplit d'eau le pot : c'est ma ration pour vingt-quatre heures. Je puis assurément aller puiser de l'eau dans la cour, par tous les temps, hiver comme été, et remplir à maintes reprises mon petit récipient : procédé pratique, simple et primitif, dont ne voudrait aucun bourgeois. D'ailleurs, lorsque je rentre après avoir, toute la journée, manié des pièces d'acier, dirigé le tour où se mélangent l'huile et le suif, ce n'est pas l'eau froide, mais l'eau chaude qui, seule, peut me nettoyer complètement les mains. Je possède, il est vrai, un petit poêle : mais je suis seul; il me faudrait chercher de l'eau, acheter une casserole, du charbon, allumer du feu, attendre que l'eau soit chaude ; et puis le charbon est cher et je ne possède pas d'autre local que ma chambre pour y serrer ma provision de combustible. Un bain complet serait souvent nécessaire : mais le temps qu'il exige et l'argent qu'il coûte en font un luxe généralement inabordable. La pratique usuelle du bain s'accompagne du changement de linge fréquent : mais le linge est coûteux; il
s'use beaucoup dans les lavoirs ; et le blanchissage est cher. Le travail salit ; la chambre est sale; et aussi le linge. L ouvrier reste sale. 11 désire cependant la propreté et, autant qu'il le peut, il prend les soins nécessaires : bien que la saison soit fort avancée et les journées déjà fraîches, un ou deux co-locataires, nus jusqu'à la ceinture, penchés sur un seau d'eau claire, se savonnent dans la cour; mais, pendant six mois au moins, il ne leur est pas possible de procéder à ces ablutions primitives en plein air. Enfin, quoi qu'on fasse, il reste que notre travail nous salit les mains. Comme on comprend l'orgueil de l'employé qui, dans les bureaux de l'usine, manie le porte-plume ! Lorsque l'ouvrier quitte l'atelier pour se présenter dans les bureaux à l'embauchage, à la paye, au débauchage, le spectacle qui s'offre à lui est celui de pièces où tout est clair et plaisant, où le travail se fait proprement, sans effort physique, sur une chaise, dans une atmosphère tiède ou fraîche, suivant la saison, avec des vêtements et du linge propre. 11 éprouve
alors la sensation qu'il existe deux catégories sociales tranchées, bien distinctes, et qui ne se rejoignent par hasard que pour mesurer la distance qui les sépare. Cette distance semble infranchissable. Elle ne l'est cependant que dans la mesure où les conditions objectives du travail enferment quelque irréductibilité. Mais elle peut disparaître en grande partie, pour peu que l'atelier réalise un certain confort et même un certain agrément auxquels par malheur n'ont pas encore aujourd'hui atteint les usines les mieux comprises. On pourrait rendre plaisants le travail manuel et le logis des travailleurs. Les Etats- Unis ont accompli en ce sens des efforts heureux qui devraient être imités.
Le blanchissage à Saint-Ouen coûte un peu moins cher qu'à Paris : je paie quatre-vingtdix centimes, au lieu de un franc, pour une chemise ou un caleçon. Voici ma note de blanchissage pour une semaine, la dépense étant réduite au plus strict minimum :
Î36 OUVRIERS PARISIENS d'aprÈS-GUERRE
Une chemise o fr. 90
Un caleçon o fr. 90
Un mouchoir o fr. 15
Une paire de chaussettes. ... o fr. 35
2 fr. 30
Dans cette partie de la banlieue parisienne, le tarif du coiffeur est le suivant :
Une taille de cheveux i fr. 50
Une taille de barbe i fr. 50
Raser la barbe o fr. 75
Un bain simple coûte un franc cinquante centimes ; le savon, trente centimes ; la serviette, quarante centimes. Soit deux francs vingt centimes, sans compter le pourboire.
Je puis me nourrir en dépensant, en moyenne, par repas, à la cantine de l'usine, trois francs soixante-quinze centimes, et, dans un débit-restaurant du quartier, quatre francs soixante-quinze centimes. Le matin, sur le comptoir de mon logeur, je prends un verre de café et un morceau de pain, qui me coûtent quarante centimes.
Les salaires des « manœuvres sur tour »
varient, suivant l'habileté de l'ouvrier — qui est assuré d'un prix minimum accru proportionnellement au nombre de pièces façonnées — entre un franc quarante-cinq centimes et deux francs soixante-quinze centimes par heure. Les tourneurs en pied et les régleurs gagnent de trois à quatre francs par heure. Une indemnité de vie chère de cinq à six francs est versée à tous ceux qui gagnent moins de vingt-cinq francs par jour. Des secours en argent sont accordés aux ouvrières à l'occasion de la naissance d'un enfant. La Compagnie donne, en outre, à chaque ouvrier ou ouvrière une indemnité pour chaque enfant (i). Mon gain s'est élevé à dix-neuf
I . Les patrons du Nord (Lille, Roubaix, Tourcoing) ajoutent au salaire individuel de l'ouvrier un sursalaire familial calculé d'après le nombre des enfants, à raison de trois francs par enfant. Ce sursalaire n'est pas payé par le patron, mais par une caisse conmiune alimentée par l'association des patrons. Et il n'est pas payé à l'ouvrier, mais à sa femme.
Les conséquences de cette organisation sont les suivantes:
— Sans abaisser le salaire, on pourra diminuer ie sursalaire lorsque le prix de la vie diminuera.
138 OUVRIERS PARISIENS DVpRÈS-GUERRE
francs cinquante centimes par jour, en moyenne, cette somme comprenant le prix de mon travail aux pièces accru d'une indemnité de vie chère de six francs.
Les deux repas et la collation me coulent huit francs quatre-vingt-dix centimes; la chambre, un franc cinquante centimes par jour. Ma dépense quotidienne s'élève donc, au minimum et pour l'essentiel de la vie, à dix francs quarante centimes. Mon salaire moyen de dix-neuf francs cinquante centimes me donne, pour sept jours, seize francs soixante-dix centimes par jour. 11 me reste donc six francs trente centimes par jour pour faire face à tous mes besoins autres que la nourriture et le logement.
— Les nombreuses familles sont secourues efficacement et encouragées.
— Le sursalaire ne dépend pas du patron, mais relève de la Caisse corporative chargée de ce service et qui est distincte des diverses entreprises.
— La femme, étant directement payée, peut garder cet argent et devient intéressée à ce que son mari ne se mette pas inconsidérément en grève ou ne chôme pas à son insu ou sans raison.
§ 2. — L'atelier
Je suis embauché, comme « manœuvre sur tour», à l'atelier de fabrication d'outils qui dépend d'une importante usine métallurgique.
L'atelier, de construction récente, est vaste, clair, parcouru au centre par une large allée qui permet aux manœuvres et à leurs petits chariots une circulation facile. Deux vestiaires très convenables, quoique un peu exigus, et munis de lavabos — l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes — sont disposés dans un angle du hall. 11 en est de même pour les water-closets.
Un tour m'est confié. Le régleur le dispose aussitôt pour recevoir les pièces de métal que je vais transformer. Deux cents hommes et femmes sont penchés chacun sur un tour, activant leur travail de leur mieux, car ils sont payés aux pièces. Notre journée est de neuf heures; de sept heures et demie à onze heures et demie et de une heure à six heures. La
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semaine anglaise n'est pas pratiquée. Le bruit sourd et continu des poulies et des courroies emplit de sa rumeur confuse le vaste hall.
Je fixe un bâton d'acier et mets le tour en mouvement; le métal brillant sort de sa gangue sous la morsure de la machine, semant sur le plateau inférieur les copeaux en vrille de son écorce ; sous le liquide laiteux qui arrose sa blessure, l'acier fume et gémit.
Le régleur vient vérifier la marche de l'appareil: «La journée de neuf heures ! soupire-tss il. — C'est que, sans doute, le travail presse ? <\ — Oh l...»Et il hoche la tête : «...On nous « achemine tout doucement, sous ce prétexte, r< vers la journée de dix heures !... n>
Un peu plus tard, le manœuvre chargé d'enleverlesdébrisd'aciers'arrêteprèsdemoi, mélancolique : « Dire que je gagnais vingt- « deux francs par jour dans la maison où j'étais « avant de venir ici ! Ah ! ce que je la re- «grette !... — Pourquoi l'avoir quittée ? — « Ah! j'avais un chef d'équipe qui cherchait
« à me pousser à bout. Il m'exaspérait pour « m'amener à un <coup de tête. Il avait be- <s soin de ma place pour la donner à un de « ses amis... »
Un matin, en prenant place devant son tour, un homme d'une trentaine d'années soupire : « Allons ! il faut reprendre le collier « de misère ! » Un autre matin, au vestiaire, mon voisin d'armoire, tout en enfilant son pantalon et sa veste de travail, s'écrie, avec un fort accent du Midi : « Ah ! on va encore « les engraisser, les patrons 1 Jusqu'à ce qu'ils ^< éclatent!... jusqu'à ce qu'ils crèvent!... <\ Oui 1 les engraisser comme on engraisse «les cochons !... Mais ça aura une fin !... « Un abcès, ça s'ouvre. . . et quelquefois tout « seul 1. . . » Cet ouvrier est un lecteur assidu du Petit Parisien.
Les ouvriers de l'usine lisent, quelques-uns le Journal, le Matin, V Œuvre \ plusieurs, l'Htimanité ; la plupart, Le Petit Parisien.
Rentrant à l'usine, à une heure, je vois, un jour, en face de la grille, des tentures noires disposées à la porte d'une maison pour un
enterrement. Un ouvrier regarde et dit : « Pourquoi qu'il a des tentures, celui-là ? » Deux autres ricanent : <s Encore un mort qui « n'ira pas au paradis ! »
Une autre fois, à la rentrée de l'atelier, un jeune tourneur — complètement rasé, suivant l'usage américain adopté par beaucoup de jeunes ouvriers — proteste contre la présence des ouvrières : « Dire qu'il y a encore « des femmes dans les ateliers ! Et quand il « y a si peu de boulot ! Est-ce qu'on ne de- «vrait pas toutes les renvoyer ? Ça n'est pas «leur place, ici !... »
Trois tourneuses âgées d une quarantaine d'années et deux tourneurs travaillent autour demoi. Leur assiduité, àtous, est la même. Une des femmes se plaint que« le régleur ne s'oc- « cupe jamais de son tour. C'est parce que je « ne lui paie pas à boire. » J'ai offert l'apéritif au régleur, n mon arrivée, et, le lendemain, il m'a rendu ma politesse. Un autre jour, à la sortie de l'atelier, un tourneur — le méridional qui est mon voisin de vestiaire — deux tourneuses et moi, nous entrons chez le bis-
tro voisin; mais c'est notre régleur qui paie l'addition, tenant à rendre les politesses précédemment reçues. Le Méridional s'exclame : « Ce que les ouvriers sont bêtes ! Ils n'ont « que ce qu'ils méritent 1 S'ils n'ont pas fait « la Révolution, c'est qu'ils craignaient de « perdre leur indemnité de démobilisation: les « capitalistes leur ont donné à chacun un bil- « let de mille francs pour les faire tenir tran- « quilles et ils sont restés tranquilles de peur « que la Révolution ne leur fasse perdre leurs « mille francs. Et où sont-ils, maintenant, leurs « mille francs ? Quatre-vingt dix pour cent «les ont dépensés. Les voilà bien avancés! « Tenez ! ils mériteraient qu'on ait mainte- « nant la guerre avec les Anglais ! Oui ! ils le « méritent !.., Vous les verriez partir à la « mobilisation ! La peur du gendarme suf- « firaitpour les faire marcher !.... Ah ! oui I « qu'ils méritent que la guerre éclate avec les « Anglais 1... »
Mais d'autres ouvriers expriment des idées différentes. Me dirigeant, après le déjeuner, vers le porche de l'usine, je rencontre un tour-
neur de mon atelier, un homme de trentecinq ans environ : « Eh bien ! lui dis-je, les « mineurs anglais ont commencé la grève ! <> — Oui, répond-il gravement. Pourvu que « cela n'arrête pas chez nous les usines 1 « Nous avons besoin de travailler, nous « autres ! »
Les tourneuses n'acceptent d'aller à l'usine que sous la pression de ce besoin. L'une d'elles, une demi-heure avant la reprise du travail de l'après-midi, est déjà assise dans le hall, près de son tour, tricotant activement des bas pour ses enfants. Ma voisine de gauche, qui est une femme d'environ quarante ans, me dit qu'entre onze heures et demie et une heure elle fait son marché et prépare la cuisine de sa famille : «Je mange en « dix minutes. >■> Elle a cinq enfants, dont aucun ne gagne encore quelque chose : «Mon « mari gagne bien sa vie... » ; mais cela ne suffit pas pour élever tous les enfants. Pour les soigner et pour faire le ménage, elle se couche à dix heures et se lève à cinq heures et demie : « Pendant la guerre, j'étais seule
« avec mes enfants. Alors, j'ai commencé à « travailler en usine. J'y ai ruiné ma santé. <\ Quand les enfants gagneront leur vie, je « resterai à la maison... Ah ! la femme à «l'usine! c'est épouvantable!... Je crois « que, si cela devait durer toute ma vie, j'ai- « merais mieux me suicider !.. . » Ma voisine de droite est veuve ; elle a une fillette à sa charge ; elle m assure qu'elle gagne juste assez pour vivre : « Si le travail presse, «comme c'est déjà arrivé cet été, il y aura, « me dit-elle, deux équipes par jour, l'une de « six heures du matin à deux heures du soir, f{ l'autre de deux heures du soir à dix heures. « Je n'accepterai pas de faire partie de la se- « conde, car je demeure à Paris et je ne me « risquerai pas à traverser, seule, surtout l'hi- « ver, après dix heures du soir, la zone des « fortifs. Il y a trop de rôdeurs. On nous tue- « rait bien pour cent sous. Ils savent quels « sont les jours de paye et ils attendent, de «préférence ces soirs-là, les ouvriers attar- « dés. » Beaucoup d'ouvriers de l'usine ne demeurent pas à Saint-Ouen, mais à Paris
même ou fort loin dans la banlieue, jusqu'à Argenteuil; une des tourneuses habite Saint- Denis, d'où elle vient à pied lorsqu'elle a manqué le tramway qui ne part que toutes les demi-heures.
Tourneurs et tourneuses de mon voisinage se montrent bons camarades, toujours prêts à me donner ou à se donner un renseignement, un conseil ou un coup de main. Une seule de ces femmes, une Bretonne, se mit, une fois, à chanter avec une visible satisfaction une chanson obscène et sacrilège qu'un tourneur, son voisin, venait de lui apprendre. Toutes les autres ont toujours fait preuve de la plus parfaite correction. Une vieille balayeuse de l'atelier ayant, un jour, interpellé le régleur, par manière de plaisanterie : « Eh ! ma poule ! » l'autre lui répliqua, sur le même ton : « Oui ! ma crotte ! »
Le régleur, tout en changeant les pièces de ma machine, me conte qu'étant apprenti il dut subir plus d'une plaisanterie de mauvais goût : « Une fois, au vestiaire, ils « avaient cousu les deux manches de ma veste.
« Une autre fois, un ancien me fit tirer sur « une corde, et un seau plein de suie se ren- « versa sur moi : j'étais noir comme un « nègre, ainsi que ma chemise et mes vête- « ments.»
Un tourneur de mes voisins, sachant que je déjeune à la cantine de l'usine, me demande si l'on y mange bien et pas cher. Je lui en donne l'assurance. II insiste ; « Ça n'est tou- « jours pas de \â frigo, la viande qu'ils don- « nent ? » Je le rassure. Monsieur ne veut pas manger de frigo ! je connais des étudiants, des commerçants chargés de famille, des bourgeois qui ne mangent pas d'autre viande.
Cette cantine étant une œuvre patronale, il y a tendance à la déprécier. Un ouvrier dit : « Bah ! ils achètent en gros, en grande « quantité ; ce qui leur permet de baisser les « prix. » Un autre est convaincu que les patrons réalisent des bénéfices sur la cantine. Un autre fait le dédaigneux : « Peuh ! ça n'est « pas toujours fameux ! 11 y a plus de graisse <\ que de beurre ! »J'ai cependant trouvé que la nourriture y était fort bonne, bien prépa-
rée, proprement servie, et à des prix tels que certainement les patrons n'y gagnaient rien et que très probablement même ils s'y trouvaient en déficit.
Ces menus propos s'échangent rapidement pendant que la machine tourne, dans le ronflement continu des poulies et des courroies. Les courroies descendent du plafond en longues stries sombres sur la masse noirâtre des tours. Le toit percé de vitrages dont les pentes sont tournées vers le Nord, nous livre toute la clarté désirable. Lorsque les brouillards d'automne prolongent l'obscurité du matin tardif ou hâtent la venue du crépuscule, un abondant éclairage électrique dissipe les ombres.
Ma tâche consiste à fabriquer des forets et des alésoirs. Il me faut, d'abord, centrer le rondin d'acier ; puis, faire le chariotage ; tnsmit, faire les cônes. Pour que la production de l'atelier devînt intense, il faudrait que les tours fussent alimentés, snns arrêt, de pièces de métal. L'intérêt de l'entreprise coïncide en cela avec l'intérêt particulier des tour-
nears qui sont payés aux pièces. Beaucoup d'ouvriers se plaignent de perdre du temps à aller chercher un lot de morceaux d'acier ou même à attendre de la matière à traiter ou bien la venue du régleur pour la mise au point de leur machine. Au guichet de « l'outillage », où nous allons chercher certains outils, un jeune tourneur me dit : « J'ai perdu, « hier soir, six heures à attendre des pièces v>. Un autre lui fait écho : « Et moi, tout l'après- « midi. Et puis on viendra m'eng... ! Ils « n'ont qu'à payer les pièces plus cher ! » A moi-même il arrive de perdre la plus grande partie d'une journée ; le métal que l'on m'a donné à tourner est trop dur pour que le tour puisse mordre ; il faudra faire recuire cet acier. Après deux heures d'attente dans le désoeuvrement, le contre- maître, ayant reçu une commande d'alésoirs, me confie les barres d'acier à transformer. Mais il se trouve que le monteur est occupé à préparer un autre tour pour la fabrication de fraises, et je perds une heure à l'attendre. Lorsqu'il commençait à monter mon tour, le sifflet s'est
fait entendre pour la sortie des ateliers. L'après-midi, le montage de mon tour me prend deux heures, le régleur étant sans cesse appelé auprès d'autres machines. Enfin, je puis la faire marcher. Mais bientôt il faut arrêter le travail pour le nettoyage hebdomadaire de toute la machine : car nous sommes un samedi. Un autre matin, un tourneur, qui attend au guichet de « l'outillage », s'impatiente : « Ah ! la barbe ! ça n'en finit pas ! « Avec tout ce temps perdu, il n'y a pas « moyen d'arriver à gagner suffisamment ! ... » Un autre jour, je perds une heure à attendre le régleur, occupé à monter d'autres tours. Chaque régleur doit surveiller une dizaine d'appareils : il se trouve, un autre jour, que trois d'entre eux — dont le mien — ayant reçu des pièces délicates qui exigent un réglage long, minutieux et répété, les ouvriers chargés de ces tours sont fréquemment obligés d'attendre que le régleur en ait fini avec l'un d'eux pour s'occuper d'un des deux autres ; cela m'a fait perdre trois heures,
Mes camarades constatent le préjudice qui résulte pour eux de ces arrêts dans la production et ils s'en plaignent. Mais ils ne s'élèvent ni à la considération du rendement collectif et de la nécessité, pour l'usine, de produire davantage dans le même temps de façon à accroître, sans élever ses frais généraux, sa production et ses bénéfices ; ni à la considération du rôle de l'intelligence organisatrice sous le commandement du chef.
Cependant, sans cette intelligence, les bras sont impuissants ; sans ce chef, l'intelligence ne peut réaliser ce qu'elle conçoit. En l'absence d'une autorité éclairée, il n'y a plus de liberté, mais servitude, stérilité et misère dans le chaos. 11 ne suffit pas que tournent les tours : ce qui importe, c'est qu'en tournant ils produisent assez pour assurer un bénéfice. Ce bénéfice, qui va permettre de rémunérer les ouvriers et les capitaux, payer l'outillage et inciter l'entrepreneur à continuer son entreprise, même à l'accroître, bref faire vivre cette usine et l'industrie à laquelle elle appartient et ajou-
ter à la richesse et à la puissance du pays où elle est établie, c'est de Tintelligence qui conçoit, coordonne, ordonne et fait agir, qu'il est le fruit. L'organisation de toute l'usine et, à un degré inférieur, de chacune de ses parties, comme l'atelier où je travaille, doit parvenir à ce point de perfection où aucun instant n'est jamais perdu par les ouvriers non plus que par les machines. L'atelier où je me trouve est précisément en voie de réorganisation ; lorsque sa réorganisation sera achevée, sa production décuplera ; ce décuplement résultera de six mois de travail de l'ingénieur qui le dirige. Lorsqu'il aura régularisé les commandes, mis de l'ordre dans le débit des fers à travailler, assuré l'écoulement constant, à travers l'atelier, des matières premières que les tourneurs transforment, et ainsi ajusté parfaitement les uns aux autres tous les éléments qui composent cet organisme, le rendement deviendra dix fois plus grand sans que la quantité d'heures de travail humain et d'énergie électrique et mécanique soit accrue. A cet homme qu'ils
entrevoient à peine et dont ils ne devinent pas le labeur, à ses réformes dont la nature et le sens leur échappent, les ouvriers devront de ne plus perdre de temps devant leur machine et d'accroître leur salaire;
A l'intérieur de la vaste usine, sont installés des réfectoires et une cantine. Les ouvriers qui apportent leur nourriture peuvent déjeuner dans un pavillon très proprement installé avec tables et bancs. Il y a un réfectoire pour les hommes et un autre pour les femmes. Les uns et les autres peuvent, non seulement y consommer à l'abri le repas froid qu'ils ont apporté, mais même le faire réchauffer ou faire cuire les aliments non préparés dont ils se sont munis et qui n'exigent qu'une préparation sommaire, comme un bifteck ou des œufs : un vaste fourneau et du charbon sont mis à leur disposition dans ce but.
Pour se rendre à la cantine qui occupe plus loin un beau bâtiment neuf, clair et avenant, on traverse de vastes cours que des jardins
maraîchers prolongent derrière les rangées de maisons des rues de Saint-Ouen, et, dans une lointaine perspective, une envolée de dômes blancs se dessine au milieu de buées gris perle, silhouette de la basilique qui dresse, sur la grand'ville et sa banlieue ravagée par les haines, le symbole de l'amour.
Les salles de la cantine suffisent à peine à contenir la foule des ouvriers qui s'y pressent. La cuisine y est très soignée, les portions copieuses et variées, et les prix tels qu'un repas qui me serait revenu à quatre francs soixante-quinze centimes ou quatre francs quatre-vingt-cinq centimes dans un débit-restaurant des alentours — c'est-à-dire deux plats de viande avec légumes (boulette de viande au riz et bifteck avec purée de pommes), un petit suisse, deux morceaux de pain et un demi-setier — ne me coûte pas plus de trois francs soixante-quinze centimes. Dans un restaurant de l'Union des Coopératives, il m'eût coûté quatre francs vingt-cinq centimes. Mes camarades de la cantine limitent ordinairement leur dépense à un prix
variant entre trois francs dix centimes et trois francs soixante centimes. Le service rendu aux ouvriers de l'usine par cette cantine est considérable.
Les conversations qui s'y échangent mettent en évidence le peu de sympathie que les idées bolchevistes rencontrent chez la plupart des ouvriers.
« L'Etat manque d'argent », disent mes voisins de table. « Ah ! il en aurait de l'argent, « s'il n'en avait pas tant dépensé en tanks, « canons, obus ! Sans la guerre, il serait « riche... »
Un ouvrier, lisant le journal pendant qu'il mange, raconte à ses voisins que l'on a arrêté, en gare de Lyon, à Paris, deux Russes (qui étaient des Juifs) dont les malles contenaient soixante quinze millions en billets de banque. Ils approuvent tous cette mesure et, le soir même, dans le restaurant de quartier où je dîne, des ouvriers s'entretenant de cette affaire, l'un d'eux s'écrie, d'un air hostile : « C'était de l'argent pour leur propagande « bolcheviste ! » Et tous manifestent leur sa-
tisfaction d'apprendre que ces deux individus ont été arrêtés et leur argent confisqué. Prenant place à une autre table de la cantine, je me trouve au voisinage d'un ouvrier, âgé de cinquante-cinq à soixante ans, en face de qui s'est assis un jeune apprenti, de treize à quatorze ans^ dont le visage respire l'intelligence et l'honnêteté. Le vieux proteste contre la défense de se baigner sans caleçon : « Qu'est-ce que ça fait, ça, que l'on se baigne « tout nu ? Pourquoi le défendre ? — Parce « que, répond l'adolescent, c'est indécent. — « Indécent! indécent! Pourquoi ça? Et qu'est- « ce qu'il y a de mal? Les sauvages sont tout « nus! — Mais, réplique fadolescent, parce « que ce sont des sauvages. Nous sommes « des civilisés. — Des civilisés! des civilisés! « enrage le bonhomme. Tu appelles civilisée <\ une société comme la nôtre, dans laquelle « il faut que je travaille pour faire vivre les « autres? — Mais, réplique froidement Lap- « prenti, si vous produisez du fer, vous « l'échangez contre d'autres produits, par « exemple du pain, que d'autres personnes
« fabriquent. — Et les personnes que l'entrées tiens par mon travail?» bougonne le vieil homme. Le jeune homme riposte en lui demandant, de son air le plus innocent : «, Vous entretenez d'autres personnes? — « Dame! ceux qui ne font rien! — Mais ils « vous donnent, contre le produit de votre xs travail, leur argent. » Le vieux garde définitivement le silence. Le bon sens et la claire raison de ce jeune garçon avaient vaincu la sottise et les préjugés de l'ancien. Celui-ci n'en avait pas moins tenté, mais avec moins de succès qu'autrefois, de faire, comme jadis, l'éducation intellectuelle et morale des jeunes, à l'usine.
A une autre table, mon voisin, un mécanicien bellâtre, d'une trentaine d'années tout au plus, cheminot révoqué lors de la grande agitation révolutionnaire de 1920 qui fut suivie de la suppression par les Compagnies de leurs ateliers de réparations, s'efforce d'endoctriner un employé, décoré de la croix de guerre : « Ah! oui, vous avez fait du bel «, ouvrage dans les tranchées ! — Certes,
« repart l'employé, c'est grâce à nous, les <> gens des tranchées, que vous autres, mobi- <s lises dans les usines, avez obtenu la journée <\ de huit heures. Nous vous l'avons gagnée ! . . . « Etes-vous allé hier à Saint-Denis, au mee- « ting révolutionnaire? — Non. Mais comme « je suis du Parti, je verse un franc cinquante « centimes par mois pour les frais de propa- « gande, conférence et le reste... Ah! tout « est pourri dans la société, tout!... — Le « Parlement, oui ! réplique l'employé. Il sut- « firait de cinquante députés et de cinquante « sénateurs pour le travail qu'ils ont à faire, \< et ça nous économiserait un grand nombre « de fois vingt sept mille francs. — Je vous « dis, répète le mécanicien, que tout est « pourri et à jeter à terre ! Les Anglais le « comprennent. Voilà les mineurs qui, chez « eux, recommencent la grève générale. Ils « vont tenter le coup, le grand coup!... »
Un autre jour, une vive discussion s'élève entre l'employé et l'ouvrier mécanicien : « Les « Compagnies de chemins de fer, s'écrie « celui-ci, ne travaillent pas pour le public,
« mais pour gagner de l'argent. — Si elles « gagnent de Targent, riposte l'employé, elles <\ accroissent la prospérité générale dont tout « le monde profite. — Avec des soviets, le « bénéfice de l'exploitation irait à la collecti- « vite. — A moins que l'exploitation ne « devienne déficitaire. — Je me chargerais «, bien d'administrer un magasin de chemin \< de fer soviétisé! — Mais, mon ami, il vous « faudra, ou laisser les ouvriers travailler « quand il leur plaît, et alors c'est la faillite « aussi bien dans le régime soviétiste que « dans le régime bourgeois; ou les obliger à « travailler en observant le règlement tout « comme maintenant, et alors rien ne sera «, changé. Comme représentant du soviet, « vous devrez laisser l'ouvrier libre, et, comme « représentant des intérêts du chemin de fer « en exploitation, vous devrez obliger l'ou- « vrier à travailler. Ce sont deux obligations <\ contradictoires. Vous ne vous tirerez pas « de cette difficulté. — Nous forcerons les « bourgeois à collaborer avec nous, car il est « évident que nous avons besoin d'eux, ingé-
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« nieurs et autres. — La difficulté que je vous <i signale reste la même. D'ailleurs, les soviets « de Russie sombrent dans les difficultés « qu'ils ont créées. Ils ont besoin de tout et « ne peuvent rien acheter en raison de l'état « effroyable de leur change. Loin d'améliorer « leur change, ils l'empirent en imprimant « sans arrêt du papier-monnaie qui ne vaut « plus rien du tout. La monnaie est une « nécessité pour les échanges : l'exemple de « la Russie le prouve plus que jamais. » Devant cette logique et devant ces faits, le mécanicien reste muet, absolument incapable dedonner la réplique. Aprèsquelques instants de silence, il tente de s'échapper par une diversion : « La grève des mineurs anglais « est commencée. C'est la Révolution qui « s'avance! C'est la Révolution qui com- « mence! » Ce cri d'enthousiasme ne trouve aucun écho parmi les convives, qui écoutent toujours ces discussions sans y intervenir. A un autre repus, le mécanicien soviétiste critique amèrement le traité de paix : « Il fal- « lait désarmer réelicment et définitivement
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« l'Allemagne, lui faire la guerre à fond et se « débarrasser d'elle une fois pour toutes ! » Ayant oui ce propos sensé que tout nationaliste eût tenu, l'employé s'écria : « Bien sûr ! « Mais pourquoi a-t-on arrêté notre armée « en pleine victoire au lieu de la laisser ache- « ver la déroute des Boches ? — C'est le parti <s militaire qui l'a voulu ! » s'exclame le mécanicien, redevenu révolutionnaire et stupide ; s< si Ion avait désarmé l'Allemagne, notre « armée devenait inutile. Alors, comment « les capitaines et les généraux auraient-ils « fait pour vivre ? Ce sont eux qui ont sauvé « l'Allemagne ! L'Allemagne conservant son <\ armée, il fallait bien que la France conser- « vât la sienne ! » Entendant ces billevesées, l'employé hausse les épaules : « La faute « remonte à nos gouvernants d'avant-guerre. « — Oui ! aux curés ! N>fait un ouvrier d'une trentaine d'années, jusqu'alors silencieux et absorbé dans la lecture de l'Humanité. « Ah I « tout de même ! » protesta l'employé ; « vous n'allez pas faire croire que les curés <s étaient les maîtres de notre gouvernement I
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« — Non, mais ils étaient d'accord avec ceux « qui nous gouvernaient », reprend, incorrigible, le lecteur de VHumanité. La sottise était par trop énorme. Ni l'employé ne crut devoir la réfuter; ni le mécanicien pouvoir la défendre.
Une autre fois, l'employé déclare que les femmes devaient rester chez elles à faire le ménage et raccommoder les bas, au lieu de travailler à l'usine. Le soviétiste proteste : « Et « qui leur donnera à manger? — Leurs maris ! «, Ce n'est pas le devoir des femmes de tra- « vailler pour nourrir les hommes. Et c'est « celui des patrons de donnera leurs ouvriers « les salaires dont ils ont besoin pour toute « leur famille I »
L'employé reçoit, un jour, le renfort d'un autre ouvrier mécanicien qui attaque vivement le soviétiste. Les exploits du boxeur Carpentier et du Barbe-bleue Landru avaient alimenté quelque peu la conversation, lorsque la nouvelle de la menace faite par les cheminots anglais de se joindre aux mineurs grévistes vint exalter l'enthousiasme de Ibu-
vrier révolutionnaire : « Enfin ! s'écrie-t-il, ils « s'y mettent ! Vous allez voir que ça va être « le grand coup ! >> Sur quoi, l'autre ouvrier mécanicien — un homme d'une quarantaine d'années, qui avait toujours gardé le silence jusque-là, l'interpelle: «Alors? la Révolution? « — Bien sûr ! Vous comprenez qu'au prix « où est la vie, ça ne peut plus continuer « comme ça ! — Eh bien ! riposte l'autre, « voilà pourquoi précisément je ne veux pas « de la Révolution ! Elle arrêterait net toute « activité économique. Comment donc pour- « rions-nous vivre ? >> Incapable de répondre à cet argument, le soviétiste se contente de déclarer que la France va nécessairement à la banqueroute ou à la Révolution. On lui fait observer qu'il se peut fort bien qu'elles ne se produisent ni Tune ni l'autre et qu'au surplus, si la Révolution entraînerait nécessairement la banqueroute, la banqueroute n'entraînerait pas nécessairement la Révolution. « D'ac- « cord ! » concède le mécanicien bolcheviste. « En définitive, je crois que c'est à la banque- « route que nous allons. — Pourquoi ? Nous
« produisons beaucoup et nous pourrons s< produire davantage. La puissance indus- « trielle du Nord est déjà plus qu'aux trois « quarts reconstituée. La défaite des Etats du <i centre de l'Europe et la ruine de la Russie « nous livrent de vastes marchés dont il ne <i tient qu'à nous de nous emparer. n> Le mécanicien révolutionnaire se tait, comme il fait chaque fois qu'on lui tient tête avec de fortes raisons ou des faits incontestables. Alors, il garde le silence et réfléchit. 11 est intelligent et sincère : un argument sérieux le touche. Mais son jugement est faussé par des principes faux qu'il a acceptés les yeux fermés et auxquels ils croit, ou par des utopies qui flattent en la trompant sa nature généreuse. Comme tous les ouvriers, il manque de cette instruction première qui, les familiarisant avec la connaissance des lois économiques essentielles et des faits économiques fondamentaux, leur fournirait le fil conducteur nécessaire pour apprécier les phénomènes sociaux, si complexes. Cette redoutable igno" rance des vrais principes, greffée sur leur
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misère ou leur gêne imméritée et entrant en contact avec leur instinct de la justice ou leur sens de l'idéal, les précipite dans un abîme de sophismes ou de sottises dont ils ne peuvent plus sortir avec leur seule bonne volonté.
Au cours d'un repas, le mécanicien soviétiste, lisant tout haut un passage d'article de journal, prononce le mot « jurisconsulte s>.- L'employé demande ce que cela veut dire. L'ouvrier le lui explique sans hésitation : « Un jurisconsulte, c'est un homme d'affaires « véreux. » Puis, lisant une rubrique du journal : « Le roi de Belgique décore le maréchal Foch », il s'exclame furieux : « Cela « me met hors de moi ! Je ne peux pas en <s lire davantage I Pourquoi le décore-t-il ? « Pourquoi ?... Parce qu'il a gagné la «guerre?... ^> On dirait qu'un tel résultat l'exaspère. «... Ah! reprend-il, ayant parcouru des yeux quelques lignes du journal ; « il le décore parce que Foch a collaboré au « traité militaire entre la France et la Bel- « gique... Le décorer pour ça ! Pour avoir « échangé des signatures dans des salons,
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« après de bons dîners '.... Ah ! là là !... Et « des décorations qui rapportent !...» (C'est faux.) «... Tandis que les pauvres poilus, « leur croix de guerre ne leur rapporte «. rien.., » Impossible de le calmer. Dès qu'il débite les sottises apprises de son « Parti », cet homme semble avoir perdu toute lucidité d'esprit et tout sang-froid : la passion obscurcit son jugement et il déraisonne avec fureur. Quelques instants après : « Qui dit « socialiste dit communiste, affirme-t-il. — «. Pardon ! tente de rectifier l'employé ; ce « sont deux choses différentes. — Erreur ! « crie l'autre. 11 est impossible d'être socia- « liste sans être communiste ! C'est la même « chose ! Je ne reproche à la Troisième Inter- « nationale que d'être actuellement inappli- « cable en France. — Pourquoi ? — Parce que « le peuple est trop gourde ! — Vous avez « beau dire et beau faire, reprend l'employé, « quoi que vous proposiez, vous trouverez « toujours des gens plus avancés et plus vio- « lents que vous, pour lesquels vous ne serez «, que des réactionnaires. » A cela, le méca-
nicien ne répond rien. Mais il se met à disserter sur le gouvernement issu des élections de 1919 et qu'il ne cesse de qualifier, avec un accent de dégoût, de « gouvernements de blocards ». Il déclare que « le nom de Millerand » le rend furieux et que « ce cochon là » mérite tous les mépris.
Je n"ai point rencontré d'autre énergumène que cet ouvrier-là et ses efforts de propagande restent vains : ils se heurtent à l'indifférence ou rencontrent une vive opposition. D'une façon générale, tous ces ouvriers et ouvrières paraissent fort calmes et désireux par-dessus tout d'obtenir du travail suffisamment rémunéré, de gagner leur vie et de produire. Ils se montrent courageux, actifs, appliqués et surtout désireux d'ordre et de paix. Cela est frappant, même dans la commune, réputée si révolutionnaire, de Saint- Ouen.
Lorsqu'à l'atelier j'annonce mon départ, ce sont les échanges de phrases coutumières :
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« Alors, vous nous quittez?... C'est vrai?... « Enfin ! si c'est votre avantage. . . Sûrement, « ici, il faudrait être mieux payé... Nous re- «grettons... »
Leur bonne camaraderie ne se dément pas, jusqu'au dernier moment.
Le calme actuel des ouvriers — auquel des chômages prolongés mettraient promptement fin — s'explique partiellement par l'échec des complots révolutionnaires au cours de 1919 et au début de 1920, et par la répression de l'agitation bolcheviste du printemps de 1920. Certainement, chez un grand nombre de travailleurs, continue de dominer, tout au fond d'eux-mêmes, l'idée générale, et d'ailleurs juste, de la transformation nécessaire d'une société qui ne leur fait qu'une si maigre part dans ses richesses. Et leurs esprits restent prompts à admettre qu'il est légitime et nécessaire de se porter à la violence. Les revirements brusques et les solutions extrêmes sont toujours susceptibles, les uns de se produire et les autres d'être appliquées, à la grande surprise des optimistes. Il y suffit de circons-
tances qui rendent plus difficile la vie de l'ouvrier, de faits politiques exploitables par les agitateurs de métier et d'un regain d'activité de propagandistes bien munis d'argent. Il n'en paraît pas moins évident qu'à l'heure actuelle la masse ouvrière reste réfractaire aux excitations révolutionnaires. La Confédération générale du Travail s'en rend bien compte; le nombre de ses syndiqués s'est considérablement réduit. A la cantine, le mécanicien soviétiste se plaint de l'inertie des salariés qui se désintéressent de la politique pour ne s'occuper que de gagner leur vie. L'Hiunanité déplore cette indifférence et cette passivité. Et sans doute aussi y a-t-il autre chose qu'indifférence et passivité : l'ouvrier français a pris conscience des difficultés de l'heure présente, des périls extérieurs qui menacent, de la nécessité de l'ordre et de la paix : son sens droit, ses qualités naturelles de jugement et de claire raison remportent sur la sottise intéressée, perfide et criminelle, la victoire.
§ 3. — La vie du quartier
Mon logis est toujours calme. Cette petite cité qui compte plus de cent habitants repose dans le silence ; ses hôtes très sages n'en troublent point la quiétude; je ne les connais, ni pour les entendre, ni pour les voir; ils passent, rapides, et s'enferment chez eux. Une seule fois, un samedi soir, une famille, qui occupe une des chambres, avait invité des parents; et ils sont restés attablés jusqu'à dix heures, chacun chantant sa chanson ou récitant un monologue ; puis, ils se sont séparés après avoir entonné Mnternationale.
Dans le débit de mon logeur, toujours très achalandé, fréquentent beaucoup d'ouvriers appartenant à des métiers inférieurs ou mal définis : terrassiers, charbonniers ou manœuvres travaillant aux abords des gares, chiffonniers ou habitants de la zone des fortifications. Un soir, je vois entrer un gamin de treize à quatorze ans, accompagné de deux filles de son âge, tous vêtus de loques ; il leur
offre un apéritif et solde la dépense, deux francs dix centimes; les visages sont barbouillés de crasse, la chevelure est en désordre, et tout cela sent à la fois le vice et la misère. Un matin, un ouvrier paie le café qu'il vient de prendre sur le comptoir; il allonge un billet, disant : « Voilà une République... boche. »
La plaine que j'habite offre aux regards de larges et interminables avenues bordées de maisons basses, avec, çà et là, de hauts bâtiments neufs; puis, des chantiers, des usines, des voies ferrées, des jardins maraîchers, des espaces vides et, tout à coup, des groupes de maisons à six étages serrées dans quelques rues. Sur les chaussées des boulevards, à certaines heures, défilent sans cesse des voitures de livraison, des camions, des autos poussiéreuses, destramways. Les boutiquesdes petits détaillants sont nombreuses, les débits innombrables, plus denses aux abords des usines et pompant sans relâche l'argent du proie-
taire. Partout, une population grise de journaliers, manœuvres, salariés de toute espèce, de femmes en cheveux, d'enfants — la multitude qui peine tous les jours qu'elle doit vivre; et partout, des horizons de banlieue, fades, monotones; sans relief, sans couleur et sans joie, avec l'animation laborieuse des matins, l'abandon des après-midi, la solitude du soir.
Les débits du quartier s'emplissent, le matin, un peu avant que ne commence le travail, le soir à la sortie des ateliers, et sont un peu fréquentés après le dîner jusque vers dix heures. Aux abords de l'usine, les cabarets débordent de monde, aux heures d'entrée et de sortie des ouvriers : par groupes, des camarades viennent rapidement consommer un apéritif, un verre de vin ou un café.
Beaucoup de débits sont en même temps des restaurants. La servante du débit-restaurant où j'ai coutume de me rendre est une jeune blonde aux yeux de pervenche et aux traits délicats; mais sa voix est rude, les gros mots sonnent dans sa bouche, et la voilà qui
« s'emporte, engueulant lescurésde Clichy et « de Saint-Ouen... et puis tous les curés... v> Elle interpelle les habitués : « La Bistrouille, « une soupe?... Mimi, une saucisse? ... Et « pour Poupouie ?... » Un jeune ouvrier lit Le Merle blanc, puis le passe à son voisin. Deux autres, à mines d'escarpes, boivent au comptoir et, à peine partis, sont remplacés par deux filles, très jeunes, échevelées et dépoitraillées, qui descendent de l'étage du garni etpromènentsur lesdîneursdes regards étincelants d'impudeur. Un dimanche, je lis au menu écrit à la craie sur une ardoise suspendue au-dessus du comptoir : « rôti de veau, un franc quatre-vingt-dix centimes ; canard aux petits pois, deux francs vingtcinq centimes ». Derrière moi, deux ouvriers demandent du canard. Devant moi, six autres les imitent. Trois jeunes employés — d'une vingtaine d'années — s'offrent le luxe d'un superbe poulet que le patron a fait rôtir pour eux seuls et qu'ils dévorent intégralement. A côté de moi, les mangeurs de canard se plaignent de la vie chère : « Et elle va le
« devenir plus encore ! » [glapit une vieille femme ; « pour ceux qui n'ont pas d'en- « fants, ça peut encore marcher ; mais ceux « qui ont des enfants ne peuvent plus vivre. )t^ Un lundi soir, une demi-douzaine de terrassiers viennent s'abreuver au comptoir; deux d'entre eux gardent mal leur équilibre et ont peine à tenir les yeux ouverts. Un autre soir, la salle est envahie par des maçons, terrassiers et manœuvres aux vieux habits de travail fatigués, élimés, salis ; le velours, drap ou coutil est fripé, boueux ou poussiéreux, les chaussures sont éculées, les casquettes crasseuses, les visages creusés par dix à trente ans de dur labeur sous la pluie, le vent, le soleil, salis parle travail du jour, les mains mal lavées, les ongles noirs. On n'entend dans la salle qu'un murmure de voix, avec, de-ci de-là, quelques gros éclats. Mon voisin, un jeune ouvrier, dit à un camarade : « L'autre soir, je suis allé chez le coiffeur, à « côté^ me faire couper les tifs, me faire « raser, recevoir un shampooing et une fric- « tion. J'en ai pour trois francs cinquante ».
La distraction offerte à cette population est, comme partout ailleurs, le cinéma. Parfois, ils franchissent la zone et la porte de Clichy pour se rendre, à son voisinage immédiat, à un ciné dont la nombreuse assistance fait contraste, par sa turbulence, avec la sagesse des spectateurs des cinés dans les Xllb et X1V« arrondissements. Et quels gens 1 Près de moi, une bande de sept à huit gamins, de douze à quinze ans, échappés des gourbisdes fortifs, accompagnent une gamine de leur âge dont ils s'amusent successivement lorsque l'obscurité règne ; la lumière se fait-elle, ils se montrent bruyants, insolents, se bousculent et se disputent, et les grands prennent plaisir à distribuer aux petits des taloches ; vêtus de loques, ils montrent des visages pâles et maigris, creusés par les privations et les vices, marqués de tares héréditaires.
Mais Saint-Ouen possède la vaste salle de l'Alhambra, qui compte dix-sept cents places, toutes occupées, ou à de rares exceptions près, le dimanche soir. L'assistance est
exclusivement ouvrière. Le spectacle cinématographique est honnête, comme il semble qu'il soit assez généralement dans la période que nous traversons. Ce qui domine parmi les spectateurs, ce sont les jeunes gens : on voit un multitude de casquettes sur des têtes de dix-huit à vingt-cinq ans ; puis, des enfants, des hommes, des familles. Les places des premières et des secondes sont toutes occupées bien avant le début du spectacle, alors qu'il en reste la moitié de vides aux troisièmes qui ne reçoivent de clients que fort tardivement, et elles coûtent déjà un franc cinquante centimes. Ainsi que dans les cinés déjà étudiés et contrairement à ce qui se passe au théâtre, le public, empoigné par les scènes qui se pressent, ne reste pas en retard sur la marche du film ; fouetté par la brutalité et la rapidité des images, il en accompagne la succession qu'il comprend aussitôt; son attention, toujours secouée et surexcitée, absorbe immédiatement le récit substantiel et concentré qui fait violence à sa rétine. Les programmes explicatifs ont à
peu près complètement disparu ; on n'en voit plus que trèsexceptionnellement, comme la dernière survivance d'une vieille habitude qui meurt.
A la paroisse, le dimanche, les messes matinales réunissent de cent cinquante à trois cents personnes. A la messe de onze heures, j'en ai compté de six à sept cents, dont un bon tiers d'hommes. Les différentes messes du dimanche peuvent grouper deux mille cinq cents fidèles.
L'automne s'avance : des pluies glaciales se succèdent, puis des journées sèches mais fraîches, avec des matinées et des soirées très froides, chargées de brumes pénétrantes. Alors apparaît plus lamentable la banlieue, plus triste cette vie d'usine, plus dure et plus pénible avec les logis mal clos, sans lumière et sans feu. Ma chambre ouvrant directement sur le balcon sans clôture, je sens davantage le froid extérieur y pénétrer, et elle m'est inhospitalière quand j'y rentre
à la nuit. Le lit s'offre comme un refuge et, dès qu'au matin je le quitte, frissonnant, j'ai hâte de regagner l'atelier bien clos et un peu chauffé déjà.
Les observations recueillies au cours de cette enquête sur les ouvriers de Paris nous permettent de discerner les traits caractéristiques de leur existence matérielle et morale : la rudesse et la grossièreté du cadre où se succèdent les épisodes et les détails de leur travail et de leur vie privée, les avantages que la journée de huit heures et les hauts salaires leur assurent, leur sobriété actuelle, leurs distractions, leurs sentiments, leurs idées et les sources où ils les puisent, les influences dont ils sont prisonniers, les abandons dont ils souffrent, les problèmes dont ils attendent encore les solutions.
Les lavabos et vestiaires de deux des usines étudiées et, d'une façon générale, l'habitation ouvrière de Paris et de la banlieue portent la marque du mépris profond professé par les
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capitalistes pour l'hygiène et le confortable élémentaires, indispensables au travailleur. Cette constatation, vieille comme notre régime de la grande industrie, demeure sa honte. Avec beaucoup plus d'exactitude et de justice que La Bruyère parlant du paysan de son temps, nous pourrions décrire les ouvriers modernes ainsi que des « animaux farouches. . . noirs... » qui « se retirent la nuit dans des tanières. » Dans la seconde usine, l'amélioration des conditions de travail est en voie de réalisation. Dans la dernière, elle est même réalisée. Mais il s'agit là d efforts individuels et isolés que, seule, la prospérité d'une entreprise particulière rend possible. Leur généralisation et la permanence de leurs efforts ne peuvent être dues qu'à l'activité de corps professionnels fortement organisés et se gouvernant eux-mêmes pour le bien de leurs membres.
La place des femmes mariées est au foyer domestique. On les trouve cependant encore travaillant à l'usine. Elles en souffrent. Mères de famille, laborieuses et dignes de tous les
CONCLUSION l8l
égards, elles subissent l'usine sous l'étreinte de la nécessité et elles en gémissent. Mais il leur faut vivre et faire vivre leurs enfants. Et les patrons les embauchent parce qu'ils ont besoin de bras et que la guerre a détruit beaucoup d'hommes.
La journée de huit heures et les salaires accrus sont un double bienfait qui permet à l'ouvrier, s'il le veut, de vivre d'une vie d'homme et non plus de brute. L'emploi utile de l'argent disponible et du temps libre dépend de l'organisation professionnelle et de l'influence prédominante de certains principes directeurs de l'activité morale. L'absence de toute organisation de métier et la méconnaissance de ces principes ne peuvent qu'amener le résultat que nous constatons généralement: le gaspillage de l'argent et du temps, l'argent dissipé dans l'instant qui passe, la vie pour le plaisir immédiat dans le présent fugitif. Il eût été, d'autre part, désirable que la production fût accrue au cours des années qui ont suivi immédiatement la paix. Mais cette question pratique d'oppor-
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tunité passagère laisse intacte celle de la nécessité de la réduction normale de la journée ouvrière à un maximum de huit heures. D'ailleurs, en fait, si nécessité il y a, des heures supplémentaires sont demandées à la bonne volonté des ouvriers qui s'y prêtent en général avec empressement. En outre, l'application des règles de l'organisation du travail industriel, étudiées et définies par M. J. Wilbois et ses collaborateurs de l'école de la Science sociale fondée par Le Play, l'abbé de Tourville et Demolins, permettrait d'obtenir avec la journée actuelle de huit heures un rendement supérieur à celui qui était autrefois fourni en dix heures.
L'augmentation du coût de la vie, dans la mesure où elle est produite par la journée réduite et le salaire accru, n'entraîne qu'une perturbation passagère dont souffre seule, à ce moment de transition, la fortune acquise, c'est-à-dire un très petit nombre de personnes par rapport à la multitude qui en retire un bénéfice considérable. 11 se reconstitue aussitôt de nouvelles fortunes en rapport
avec le nouvel état de choses et l'équilibre général est vite rétabli. Au surplus, ces changements dans la valeur relative des fortunes sont assez fréquents au cours de l'histoire et découlent de causes autres que Télévation des salaires et autrement perturbatrices : inventions industrielles, découvertes géographiques et mise en valeur des pays neufs, guerres et révolutions. Le grand bouleversement que nous constatons dans l'équilibre des fortunes dépend, comme l'élévation des salaires et la journée de huit heures, de la guerre européenne, et même intercontinentale, qui a duré près de cinq ans. Par contre, de ce changement dans la durée de son travail et le taux des salaires, l'ouvrier a parfois tiré quelque profit. Payant plus cher, mais parfois aussi payé proportionnellement plus cher, il lui est ainsi arrivé d'y trouver son avantage, car, s'û recevait plus d'argent pour le nécessaire, il en recevait également davantage pour le superflu. Le véritable problème, posé de façon permanente par l'accroissement des ressources de temps ou d'argent,
est celui de leur emploi raisonnable et moral. L'organisation professionnelle des ouvriers, le gouvernement et la vie du corps de métier, la formation d'une fortune collective ouvrière exerceraient à ce point de vue une influence extrêmement bienfaisante.
Les difficultés matérielles de la vie, dont beaucoup de bourgeois se plaignent avec raison, ne sont pas, d'ailleurs, sans se faire également sentir aux familles ouvrières. Ces difficultés ont rendu nécessaire une certaine économie dans les dépenses du cabaret et dans l'usage du vin aux repas: l'ouvrier met de l'eau dans son vin. Il s'impose certaines privations. Il est devenu sobre. Les seuls et très exceptionnels cas d'ébriété que j'ai constatés sont à peu près exclusivement le tait d'ouvriers du bâtiment qui ont continué de pratiquer le culte laïque du lundi. Le surcroît de ressources que l'élévation des salaires a procuré à l'ouvrier paraît avoir plutôt servi à améliorer son vêtement et augmenter la somme de ses distractions. L'ouvrier est généralement mieux vêtu qu'autrefois ; et c'est un
bien. Il s'offre davantnge de plaisirs : et ce n'est un mal que s'il ne sait pas les choisir. Ici, intervient le problème de l'éducation; et la société moderne l'a obscurci, loin de le résoudre. Si la famille ouvrière-peut faire difficilement face à ses charges, l'ouvrier isolé et le ménage sans enfants connaissent une certaine aisance.
Mon salaire de manoeuvre étant triplé, la marge d'argent de poche qu'il me laisse est également triplée; elle devient assez considérable pour l'ouvrier à gros salaire et, à plus forte raison, lorsqu'en l'absence de charges de famille sa femme travaille en usine ou exerce quelque emploi. De là, certaines dépenses somptuaires, si fréquentes au cours de la période 1916-1920 (i) que caractérisaient
1. Rue Lepic, on vendait aux éventaires des bas de soie à vingt francs. Avenue Saint-Oucn, à Paris, sous un porclie, se tenait un revendeur de fourrures dont la clientèle se composait d'ouvrières du quartier: ses fourrures coûtaient jusqu'à deux cent quarante francs. Dans la inêrne avenue, une hourgcoise demande à une marchande de volailles le prix d'un poulet. « Dix-neuf « francs soixante-quinze. — C'est trop cher pour Uioi ». Pendant qu'elle s'éloigne, une femme du peuple, s'adressant à la marchande, s'écrie : « Si c'est pas malheureux
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rintensité de la production industrielle et les prix exceptionnels payés à tous les collaborateurs de la production.
Enfin, nous avons constaté que les principaux inspirateurs de la conscience ouvrière étaient, moins qu'autrefois, le théâtre et le café-concert, autant qu'autrefois, les journaux, mais surtout, aujourd'hui, le cinématographe. En général, et dans la mesure où nous l'avons observé, ce spectacle à la mode ne semble pas positivement nocif; mais il peut toujours le devenir et quelques-unes de ses tendances (i) autorisent à redouter cet effet ; il
« de voir les demi-mondaines en chapeaux marchander « un poulet. Tenez ! je vous le prends, moi !... » A une autre boutique de volailles et gibier, une bourgeoise demande le prix d'un perdreau. La commerçante, habituée aux façons de sa clientèle populaire, réplique : « Ici, « on achète d'abord ; on demande le prix ensuite.» Dans un tramway qui parcourt l'avenue Saint-Ouen,à Paris, deux femmes d'ouvriers parlent a\'ec animation. L'une d'elles expose qu'elle gagne dix-neuf francs par jour et son mari trente-deux francs ; il entre cinquante et un francs par jour dans la maison, plus de quinze mille francs par an. « Tout cela passe a la gueule. Ah ! on « s'en met ! — Et vos enfants? — Je les ai envoyés en « nourrice, à la campagne, chez ma mère, pour trente « francs par mois. Comme ça, on est libre. »