‹ Ouvriers parisiens d'après-guerreChapitre 9 sur 12 · DÉCAPEUR SUR MÉTAUX II · texte numérisé non relu

DÉCAPEUR SUR MÉTAUX II

« au ciné ?. . . » Elle continue de désempiler les pièces que j'ai séchées dans la sciure de bois et que je lui passe : «. Voilà huit jours, mur- « mure-t-elle, que j'ai du rhume et de la « fièvre... c'est delà grippe. ... Je suis lasse... « Mais il faut gagner sa vie... Et l'âge vient... «Si j'étais seulement plus jeune de vingt « ans ! . . . »

Un autre jour, elle me dit, tout en travaillant : « Dimanche, il faudra que je passe la <\ moitié de ma journée à faire la lessive, au « lieu de me reposer... »

Un autre jour, elle se tourmente au sujet de son jeune garçon qui se plaignait, le matin même, d'une vive douleur à l'aîne : « Et « il n'a pas reçu de coup ! s'écrie-t-el!e. « Qu'est-ce que ça peut être ? — Il faudrait « voir le médecin. — Aller à la consultation ? « }e n'ai personne pour l'y conduire... J'irai « lundi matin... Je perdrai une demi-jour- « née... » Après quelques instants où, tout en travaillant, elle a pu réfléchir : « 11 y a un « moyen d'éviter cela : à midi, je ferai deman- <s der le médecin de la mairie... Ah ! » fait-

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elle avec un accent de découragement, « il y « a toujours quelque chose qui ne va pas et « qui vous inquiète... »

Au milieu de ces préoccupations, elle accomplit consciencieusement sa tâche d'atelier ; elle subit avec patience les agressions verbales des hommes. Un vieil ouvrier entre à l'atelier, l'aperçoit : « Bonjour, vieille noix ! <\ — Oh ! tout de même... — Bonjour coco ! « — Allons ! fait-elle, conciliante ; c'est « mieux. » Mais un autre lui parle brutalement, grossièrement, par manière de plaisanterie. Et la plaisanterie comporte, d'autres fois, non point des rudoiements, mais des allusions équivoques, des sous-entendus honteux. Elle subit cela, comme le reste, avec une inaltérable patience. « 11 faut bien gagner son pain » et celui de « ses microbes ». Elle a touché cent quatre-vingt-cinq francs pour sa quinzaine, ce qui lui donne environ treize francs par jour pour vivre et élever ses enfants. C'est de ses enfants qu'elle parle presque toujours, dans les propos décousus qui s'échangent au cours du travail. 11 lui

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arrive de calculer à haute voix les dépenses dont ils vont être l'occasion : « 11 va falloir « que j'achète une casquette de dix francs « à mon gosse ; des bretelles, quatre francs « soixante-quinze ; et un compas, trois francs, « pour l'école... Quelle charge, les enfants ! « Les ouvriers ne devraient pas avoir plus « de un ou deux enfants... » Dans sa situation difficile, elle s'imagine volontiers que les enfants de bourgeois ne coûtent rien à leurs parents.

Le chef d'équipe ne porte pas plus de vingtcinq ans ; grand, maigre, l'air bougon, il affecte des manières brusques, donne de grands coups de voix de loin en loin ; au demeurant, un brave type. Son aide principal, un homme d'une trentaine d'années, au visage jovial, parle peu, mais aime, de temps à autre, lancer une plaisanterie. Un jeune homme de dix-huit ans accomplit sa tâche sans jamais souffler mot. Le vieil ouvrier, chargé de l'étamage des pièces, reste généralement silencieux dans son coin. Le manutentionnaire, malade, peu intelligent, suscep-

tible et rouspéteur, s'entend mal avec le vieux. Celui-ci, le voyant un jour charger sur le diable deux caisses de pièces dérochées, lui recommande fort doucement de rapporter les caisses après les avoir vidées. L'autre, interprétant comme un ordre ce conseil bienveillant, se fâche : <s D'abord, vous n'avez pas « d'ordre à me donner ! « — Mais je ne t'en « donne pas... Et puis, va donc comme il te « plaira ! » Le manutentionnaire, furieux, l'injurie. L'autre riposte. C'est une double bordée de grossièretés qui s'achève par une menace d'échange de coups , et l'on a quelque peine à séparer les deux belligérants.

Une seule fois, le chef d'atelier est venu au décapage pour faire une observation au sujet d'une pièce. Son reproche n'était pas justifié. Il se retire après avoir lui même convenu de son erreur. A peine à-t-il tourné les talons que les décapeurs se groupent vivement près de la porte et, regardant dans sa direction pendant qu'il s'éloigne, rient et gouaillent : « Oh ! « là là ! t'y entends rien, mon vieux ! Eh ! va « donc ! On va te décaper le cl 1... »

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Notre travail se fait par poussées successives, suivant l'arrivage des pièces (soit à dérocher, soit simplement à blanchir) et suivant l'urgence de leur livraison. Lorsque le travail est abondant ou pressé, les ouvriers déploient aussitôt une extrême activité, faite de cette souplesse nerveuse et de cette adresse auxquelles semblent se plaire les ouvriers parisiens ; ils mettent leur coquetterie à abattre la besogne à toute vitesse, tout en la faisant très bien.

Au décapage ou dans les autres ateliers, à l'entrée ou à la sortie de l'usine, je n'entends jamais de conversations politiques, je ne surprends pas d'allusions aux problèmes sociaux ou religieux, je ne vois même pas de journaux en main. Les centaines d'ouvriers employés entrent à l'heure, travaillent, sortent et aussitôt s'égaillent dans Paris. Je n'ai jamais entendu un seul ouvrier manifester le moindre mécontentement. Ils gagnent de deux à quatre francs l'heure et font ordinairement et très volontiers neuf et dix heures par jour. La semaine anglaise n'est pas observée. 11 n'y a

pas de chômage au cours de l'année. Les ouvriers qui, pendant leur quinzaine, ont fourni le nombre d'heures normal touchent une prime. La vie harmonieuse de l'usine s'explique par l'état très florissant de ses affaires. Mais le problème général de l'organisation industrielle et de l'organisation ouvrière reste intact.

Lorsque j'annonce mon départ à mes compagnons, ils paraissent surpris de cette décision. « Allons ! me disent-ils, si vous gagnez « davantage ailleurs, tant mieux 1 Mais ici, on « gagne bien sans être bousculé et on est as- « sure d'avoir du travail toute l'année... En « restant toute l'année, on peut gagner de « l'argent... Enfin! chacun son intérêt... Je « vous souhaite que ça marche bien, comme « vous le désirez... »

§ 3- — Budget

Mon salaire de simple manoeuvre varie entre dix-sept francs cinquante centimes (au lieu de seize francs quarante-quatre centimes,

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dans la précédente usine) et vingt-trois francs cinquante centimes par jour, suivant que je travaille huit ou dix heures.

Mon loyer s'élève à quatorze francs (au lieu de dix francs, dans la première enquête) par semaine.

J'ai fréquenté deux restaurants de la rue de Vouillé et deux autres situés près du Boulevard de Vaugirard.

Dans l'un des deux premiers, deux portions de viande à un franc cinquante centimes, un demi-setier à soixante centimes et deux morceaux de pain à quarante centimes me composent un frugal mais assez substantiel repas qui coûte quatre francs. Avant même qu'arrivent les clients, les tables sont garnies de carafes. Les clients ne boivent qu'une chopine ou un demi-setier. Ce ne sont que des ouvriers, parmi lesquels plusieurs mécaniciens, tourneurs ou ajusteurs. L'un d'eux commande : NN Un maquereau!... avec beau- « coup de cervelle ! » Et cette recommandation fait rire. En écrasant des haricots, un pensionnaire brise sa fourchette. Nouveaux

rires. « Je me demandais ce qui faisait explo- « sion dans son assiette! —Ce qu'ils doivent « être durs, les haricots ! » remarque son voisin.

Un autre restaurant delà rue de Vouilléest fréquenté par de nombreux ouvriers du bâtiment. Ils commandent, tous, une chopine:

ils boivent plus de vin que les mécaniciens. Chaque table est d'ailleurs munie — comme il est de règle aujourd'hui — de sa carafe d'eau fraîche. Les prix sont plus élevés que dans le restaurant des mécaniciens; la portion de viande ou de poisson coûte de un franc quatre-vingt centimes à deux (rancs, et non plus de un franc cinquante centimes à un franc quatre-vingt centimes. Je remplace le second plat de viande par un plat de légumes et du fromage, et ma dépense monte à peu près au même prix: un bifteck au cresson, un franc quatre-vingt centimes ; une purée de pois, soixante centimes ; un suisse, cinquante centimes ; un demi-setier, soixante centimes ; deux morceaux de pain, quarante centimes ; au total,troisfrancs quatre-vingt-dix centimes.

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Dans l'un et l'autre restaurant, les servantes attendent un pourboire, qui majore de dix à vingt centimes l'addition.

Ces prix élevés des repas intéressent assez souvent les ouvriers mariés que leur travail, loin du logis, contraint à prendre au restaurant au moins le repas de midi. La femme mariée qui travaille à l'usine subit parfois la mêm.e nécessité. Rue de Vouillé et ailleurs.il mest arrivé de voir le mari et la femme prendre ensemble leur repas.

Près du Boulevard de Vaugirard, je paie un franc quatre-vingt-dix centimes un bifteck aux pommes et un franc quarante centimes une portion de bœuf au riz, ce qui, avec la chopine et deux morceaux de pain, donne un total de quatre francs vingt-cinq centimes. A côté de moi, un ouvrier de cinquante à soixante ans dîne entre sa chopine et une carafe, tout en lisant V Information finan-^ cière. Au comptoir, deux ouvriers parlent de la cherté de vie. L'un d'eux, un ouvrier boulanger, dit qu' « avant la guerre, un ouvrier « gagnant dix francs était bien payé ; et

« c'était un spécialiste ;aujourd'hui, un ouvrier « ordinaire gagne vingt francs au lieu de cinq, « c'est-à-dire quatre fois plus, et le prix de la « vie a seulement triplé ». Mais son camarade lui fait remarquer que, si cet ouvrier a charge d'enfants, c'est la misère ; et il énumère avec tristesse les bas prix des vivres avant 1914. Non loin de là, s'ouvre un « Restaurant des Coopératives réunies ». On y peut faire, pourtrois francs cinquante centimes, un repas qui revient ailleurs à quatre francs; les portions de viande ou de charcuterie coûtent de un franc à un franc quatre-vingt centimes. A côté de moi, prennent place deux ouvriers paraissant âgés de cinquante à soixante ans. « Le patron », raconte l'un d'eux d'un air maussade, « nous dit bonjour, nous demande « comment on va, et patati et patata... J'aime « pas ses pelotages. Sa considération ne me « rapporte rien. Qu'il paie bien, c'est tout ce « que je lui demande ! — Sa considération 1 « grogne l'autre. Sois malade et puis tu verras « s'il te paie tes jours de maladie ! Son fils... « — Oh ! il esthète. C'est une sauterelle... »

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A la table voisine, mangent un jeune ouvrier et sa femme ; celle-ci tient un bébé sur ses genoux. L'enfant se met à crier. Les deux hommes reprennent, bougons : « Les enfants ! « Ah! ça se fait sur commande, aujourd'hui 1 « C'est le progrès ! On est plus dégourdi qu'au- « trefois 1... Faire des enfants pour qu'on vous « les tue à la guerre, c'est pas la peine!... » lis n'ont pas encore compris que le peuple sans enfants provoque à lui faire la guerre le peuple qui a des enfants nombreux.

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