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Ovide

Uaissance d'Ovide. — Son pays. — Sa famille. — Ses premières études. — Ce qu'était alors la rhétorique. — Arellius Fuscus et Porcius Latro. — Succès d'Ovide dans les écoles. — Voyages en Grèce , en Asie-Mineure , en Sicile avec jlacer : quel était ce Macer? — Premiers pas d'Ovide dans la carrière des honneurs. — Ses trois mariages successifs. — Il renonce enfin définitivement à la politique pour ia poésie.

La meilleure ou plutôt l'unique biographie de plusieurs poètes anciens est celle dont ils ont consigné les traits épars dansleurs œuvres. Les mémoires, qui dans leurs confidences posthumes nous apprennent sur les hommes et les choses tant de particularités dédaignées ou ignorées par l'histoire , étaient rares et n'avaient pas dans les sociétés anciennes cet heureux développement queleuradonnéla curiosité moderne. Ni la Grèce, ni Rome n'avait, aussi puissante qu'aujourd'hui, cette voix du journalisme, qui, chaque matin, proclame aux quatre coins de l'univers le mot ou l'anecdote de la veille. Le poète vivait plus caché que de nos jours : autour de son existence tranquille ou ballottée , il se faisait moins de bruit ^ quand il mourait, ia gloire, s'il la méritait, recueillait son œuvre , son nom , quelques traits saillants de sa vie, et laissait peu a peu s'éteindre dans le commun oubii ce qui ne s'élevait point au-dessus de la vie ordinaire et commune.

Aujourd'hui , nous voulons tout connaître d'un homme célèbre : ses ouvrages, ses lettres, ses brouillons, ses amis, ses ennemis, nous interrogeons tout, même son valet de chambre. Il y a dans notre critique une curiosité, oa plutôt

une ardeur d'indiscrétion qui ne s'impose aucune limite et ne respecte aucun voile. Cet amour de la vérité, poussé jusqu'à l'idolâtrie, peut facilement se satisfaire (nous en avons d'illustres exemples) quand il s'agit d'un contemporain. Il suftit de saisir d'une oreille attentive et de noter sur un calepin fidèle les mille bruits que répète l'écho ; puis , la collecte une fois terminée , de choisir, d'arranger, de nouer enfin la gerbe ou le bouquet d'un fil délicat. Pour un ancien , le travail est bien autrement difficile : sans parler de cet intérêt de vive curiosité, qui ne s'attache guère qu'a des contemporains, que reste-t-il d'ordinaire a l'ouvrier qui veut relever sur sa base une de ces statues renversées par le temps? Quelques fragments qui lui révèlent à peine les lignes principales de l'œuvre primitive ^ souvent moins encore : quelques grains de poussière a peine suffisants pour lui apprendre de quelle matière était l'image brisée. Dans cette biographie d'Ovide, que nous essayons de tracer, nous n'en sommes pas heureusement réduit 'a cette pénurie de matériaux. Ovide, desaplume facile, a laissé tomber en maint endroit de ses œuvres, sur sa naissance, ses premières années, sur toute sa personne enfin, des détails qui, réunis, suffisent parfaitement a nous rendre dans son brillant et sa vérité la physionomie du grand poète. Nous recueillerons donc avec fidélité tous ces renseignements épars , membra disjecta poetœ , tous ces souvenirs d'un heureux passé qui , dans ses Tristes et ses Pontiques, reviennent si souvent, et dont il consolait ou plutôt ravivait les souffrances de l'exil, s'il est vrai , comme l'a dit le pOëte ,

Qu'il n'est pire misère Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur.

Comme la plupart des poètes dont Rome s'honore, Ovide ' naquit loin des murs de celte ville. Il nous a dit lui-même, en un vers bien connu, le lieu de sa naissance :

Sulmo mihi patria est -.

Cette cité de Sulmone, fondée par Solyme ^, un des compagnons d'Euée, était située dans le Samnium , sur le territoire des Péligniens ^ , qui se divisaient eux-mêmes en trois groupes ou cantons : les Corfinienses , les Superequani et \esSulmonenses. On a souvent remarqué l'influence que le spectacle des premiers lieux contemplés par l'œil de l'enfant, avait exercée sur Je caractère ou le talent de l'homme : un ciel pur, de beaux horizons, des sites harmonieux laissent d'eux-mêmes dans l'âme qui, de bonne heure, en a été frappée, une image que le temps ne peut jamais entièrement effacer ^. La sérénité du ciel natal semble souvent se

' Le nom complet du poêle est Publias Ovidius Naso. Publius ne se trouve que dans les manuscrits, probablement dans tous. Ovidius et JSaso sont employés indifféremment, soit par Ovide lui-même, soit par les autres écrivains.

* Trist., lib. IV, eleg. x, 3.

' Fastes^ lib. IV, 79 :

Hujus (Eneae) erat Solymus Phrygia cornes unus ab Ida , A quo Sulmonis maenia nomen habent.

Virgile ne parle pas de ce Solyme. Silius Italicus a repris cette tradition , Punie. j IX, 67. — Au reste, voir Herculis Ciofani dcscriptio Sulmonis.

*■ Amor.^ lib. II, eleg.'xvi , 1.

' Michel-Ange disait à son biographe Vasari : « Mon cher George, si j'ai quelque chose de bon dans l'esprit , je le dois à la légèreté de l'air de votre pays d'Arezzo , de même que je dois au lait que j'ai sucé les maillets et les ciseaux dont je me sers pour sculpter mes figures. » — Je crois pourtant que Michel-Ange allait un peu loin.

refléter dans les œuvres de ces poètes que leur bonne fortune a fait naître sur des rives heureuses, au sein d'une nature brillante ou pittoresque. Ovide eut cet avantage : sans être aussi riche en détails que certains poètes modernes, il nous a laissé de son pays natal une description parfaitement suffisante -, c'était un séjour charmant, un lieu fait à souhait pour le plaisir des yeux et les goûts d'un poète. Virgile n'eût pas demandé mieux, et je doute même qu'il eût aussi bien. Son horizon pouvait être plus vert , mais il était aussi plus monotone. Ecoutons le poète :

Arva pererrantur Peligna liquentibus undis

Et viret in tenero fertilis herba solo. Terra ferax Gereris , multoque feracior uvis ,

Dat qiioque bacciferam Pallada rarus ager. Perque résurgentes rivis labentibus herbas

Gramineus madidam cespes obumbrat humum '.

Salubrité de l'air, eaux fraîches et abondantes, dons de Cérès et de Bacchus, présents plus rares , mais d'autant plus chers de Pallas , sans oublier au bord du ruisseau le gazon pour le sommeil, Ovide a tout dit , tout peint , et, contre sa coutume , en quelques vers. Ce petit tableau d'un crayon si net, Ovide l'envoyait a sa maîtresse absente, h sa maîtresse qui avait juré dele rejoindre bientôt et qui semblaitoublier ses serments. N'était-ce pas lui insinuer d'une manière délicate qu'en tenant sa promesse, au mérite d'être fidèle, elle pourrait joindre encore les agréments d'une partie de campagne en un pays charmant.?

Au reste, cette ville de Sulmone, illustrée par la naissance d'Ovide et tant de fois nommée dans ses vers, sub-

* Amor.j lib. II, eleg. xvi, 5.

sistait encore au siècle dernier-, elle ne disparut qu'en 1706, par suite d'un tremblement de terre. De toutes les œuvres de l'homme, les plus fragiles en apparence sont encore les plus solides et les plus durables. Le temps ronge le marbre et l'airain -, il suffit d'une secousse du sol pour anéantir une cité. Seules, quelques feuilles de parchemin ou de papier, protégées par la pensée qu'une main délicate y a gravée, vivent et se transmettent de génération en génération , malgré les années, malgré les bouleversements du globe. Les œuvres d'Ovide seront lues encore lorsque l'antiquaire ne pourra plus distinguer aucune trace , aucun vestige de la ville qui le vit naître.

La date de la naissance d'Ovide est parfaitement connue. Cepoëte, qu'aucun détail n'embarrasse, nous a appris luimême l'année , le mois , le jour. C'était une triste époque : la République, un moment tranquille sous la main dictatoriale de Jules César, était déchirée de nouveau par les luttes d'Antoine etdeCésarOctavien. Ovide naquit pendant la guerre de Modène , l'année même qui vit périr les deux consuls Hirtius et Pansa de la même mort :

Quùm cecidit fato consul uterque pari '.

Un présage plus rassurant pour un poëte était de venir au mondepeudantlesfêtesde Minerve. Ovidenaquit le deuxième jour des Quinquatries. Ces fêtes duraient cinq jours , d'où leur nom. Le premier était consacré a des sacrifices, les quatre autres étaient ensanglantés par des combats , c'est-àdire des jeux de gladiateurs. C'est le premier de ces quatre

* Trist., lib. IV, x, 6. — 11 y a sur l'auteur de ce vers, qui se trouve mot pour mol dans TibuUe, lib. III, eleg. v, 18, de grandes contestations entre les érudits. — V. Tibulle , édit. Lemaire, p. 224, 421 et suiv.

jours qu'on célébrait, par l'offrande de deux gâteaux, la naissance d'Ovide et celle d'un frère aîné, venu au monde exactement douze mois avant lui.

Una celebrata est per duo liba dics.

Hœc est armiferœ festis de quinque Minervie Quœ fieri pugnâ prima cruenta solet ^ .

Ces fêtes de Minerve commençaient le 14 des calendes d'avril , ou le 19 de mars a notre calendrier. Ainsi , pour nous résumer, Ovide naquit le 20 mars de l'an 711 de la fondation de Rome , 43 ans avant notre ère. On ne saurait avoir un extrait de naissance plus complet et plus clair.

Notre poëte n'était ni le fils d'un paysan, (^omme Virgile, ni l'enfant d'un affranebi, comme Horace : il sortait d'une ancienne famille équestre. Sans avoir été pourtant d'un caractère bien vaniteux, c'est un détail qu'il a visiblement tenu à constater et sur lequel il est revenu à plusieurs reprises. L'aristocratie ancienne se recrutait à peu près comme la nôtre. Ainsi l'on distinguait trois sortes de chevaliers : ceux qui l'étaient de souche ancienne , ceux qui avaient gagné leurs éperons ou plutôt leur anneau sur le champ de bataille, enfin les plébéiens enrichis qui pouvaient justifier du cens exigé par la loi (400,000 sesterces). Ovide a bien soin de nous dire qu'il ne doit son titre ni aux dons de la fortune^, ni aux tourbillons des batailles ^ mais qu'il le tient d'une longue suite d'aïeux qui se perd dans la nuit des temps '.

> Trist.j lib. IV, x , 1 2. — 11 est parlé encore de ces fêtes , Fastes, III, . » Trist.^Wh. IV, eleg. x,8.

* Amor.j, lib. III, xv, 5-6.

* Pont.j lib. IV, eleg. VIII, 17-18.

On aimerait a connaître les parents d'un homme célèbre, surtout quand cet homme est un poëte, c'est-a-dire l'une de ces âmes sensibles sur qui les moindres impressions reçues pendant le premier âge ont dû laisser leur trace. On voudrait savoir ce que le sang, le sourire et toute cette influence mystérieuse de la mère ont mis de tendresse, ou de grâce, ou de charme dans les poésies du fils. Ces révélations intimes nous aident a mieux comprendre l'œuvre; elles guident notre critique-, elles la rendent plus fine, plus pénétrante. Eclairés par elles, certains détails nous frappent et s'expliquent, qui , sans cette lumière, auraient pu passer inaperçus ou rester énigmatiques. Dans tout penseur élevé, il y a une femme, a-t-on dit 5 dans tout poëte également, et cette femme, -OU , si l'on veut, cet élément féminin , qu'est-ce autre chose que l'influence secrète et persistante de la mère sur cet enfant qui, pendant neuf mois, a confondu son existence avec la sienne. Nous avons sur les poètes modernes, ou plutôt sur les poètes contemporains, tous les renseignements que peut souhaiter une critique qui s'interdit l'indiscrétion. Chacun d'eux s'est plu a reproduire aux yeux de ses lecteurs, sous les couleurs les plus vives et les plus charmantes , l'image de la mère qui a veillé sur son berceau. Qui n'a lu les Feuillantines, Milly ou la Terre natale, et tant d'autres pages où revit' dans toute sa grâce et son attendrissement la vie du foyer sous le regard maternel.

L'antiquité n'a rien de pareil. Le poëte, beaucoup plus djscret sur ses premières années , respectait dans ses vers le secret dont les mœurs entouraient l'appartement de la mère de famille ^ il se souvenait de cette maxime, souvent répétée, que la meilleure femme est celle dont on ne dit

rien^ il pouvait, comme Horace, faire l'éloge de son père, mais sur sa mère, il gardait le silence, et le plus tendre des poètes, qui fut excellent fils, nous le savons d'ailleurs, Virgile, ne trouvait a placer dans toute son œuvre ni un mot d'éloge , ni un souvenir pour celle qui l'avait nourri. Ce n'était pas ingratitude., c'était pudeur.

Ovide ne nous a donc rien dit sur sa mère. Quant a son père , les quelques traits qu'il nous rapporte nous apprennent de reste que ce n'est pas du côté paternel qu'il tenait sa veine et sa passion pour les vers. Ce père parait avoir été un homme de gros bon sens , positif, un vrai composé d'atomes bourgeois. Possesseur d'une honnête fortune, il voyait avec effroi l'instinct de la poésie se développer dans le plus jeune de ses fils. Il est des craintes permises a un père sensé et même lettré : les difficultés de l'art sont si grandes, les vrais talents poétiques si rares , si rares les courages assez forts pour la lutte, que l'on comprend très-bien certaines hésitations, certains conseils, certaines tentatives pour arrêter ce qui peut sembler une passion malheureuse plutôt qu'une vocation véritable. De tels scrupulesfont honneur à l'esprit comme au cœur d'un père : ils sont une preuve de la haute idée qu'il a conçue de l'art et de l'intérêt qu'il prend à l'avenir de son fils. Le père d'Ovide voyait les choses d'un point de vue bien moins élevé 5 il ne voulait pas que son fils fût poêle, parce que jamais la poésie n'a enrichi son homme. Pourquoi ces tentatives inutiles? disait-il au précoce versificateur. Vois Homère, il n'a rien laissé'. Comment! devait répondre en lui-même le jeune Ovide , et sa gloire , et ce nom que les hommes vénèrent depuis mille ans, n'est-ce donc rien?

^ Trist.j lib. IV, x, 21.

Cependant , tout prosaïque et tout positif qu'il fût , le père d'Ovide semble n'avoir rien épargné pour l'éducation de ses deux enfants : il les envoya de bonne heure à Rome, auprès de maîtres capables que sa campagne isolée ne pouvait lui fournir'. Il ne paraît pas que le futur poète et son frère aient beaucoup regretté la maison paternelle. Du moins Ovide n'en a rien laissé entrevoir dans cette x^ élégie du IV'' livre des Tristes. Dans ce coup d'œil jeté du fond de l'exil sur sa vie passée, le poète parle de ses premières années avec une brièveté, disons-le même , avec une sécheresse qui n'a rien d'un poète, à plus forte raison d'un fils. Nous sommes accoutumés a des accents plus vifs , à une sensibilité plus émue et plus communicative ^ aussi est-ce toujours avec une sorte de désappointement qu'on relit cette élégie exacte et froide comme un curriculum vitœ. On voudrait des détails , un tableau de cette première enfance , si tôt visitée par la muse , un mot sur le verger paternel , sur l'arbre au pied duquel il allait s'asseoir et rêver, un souvenir enfin pour ce beau site qu'il nous a rapidement décrit ailleurs, et qu'il aurait dû chérir a double titre , et comme enfant du pays et comme poète. Mais Ovide n'avait rien de l'âme d'un Virgile : spirituel et mondain , il n'a point ressenti pour la nature cette tendresse d'où l'auteur des Géorgiques a fait jaillir tant de vers émus. Enfant , son oreille n'a jamais écouté le bourdonnement de l'abeille dans la haie en fleurs j son âme ne s'est jamais enchantée de ce bruit vague et mystérieux qu'éveille le zéphyr dans la cime ébranlée des pins 5 son cœur ne s'est jamais apitoyé sur les souffrances de la génisse malade ou sur le sort des boutons pré-

^ Trist., lib. IV, eleg. x, 15-16.

maturément ravis par les dernières gelées d'avril. Aussi le seul sentiment que réveille en lui le souvenir des premières années est un regret , non pas sur leur fuite rapide , sur leurs joies douces et pures envolées sans retour , mais sur le malheur qu'il eut d'apprendre a lire ^ .

Les premiers maîtresd'Ovide sont complètement inconnus. Au reste, il n'est pas d'un grand intérêt de savoir qui lui a donné la férule. Le poëte a gardé sur ce détail un silence plus réservé qu'Horace. Le satirique s'était vengé des corrections brutales de son premier maître par une épithète qui est a elle seule presque toute la biographie connue d'Orbilius. Ovide n'a rien dit. Quant a ses études, elles furent ce qu'elles sont partout , ce qu'elles avaient été pour Horace : des leçons de grammaire , d'orthographe, des dictées empruntées aux vieux poètes , des extraits d'Ennius , de Livius Andronicus-, que les enfants devaient apprendre par cœur. Comme tous les jeunes Romains de bonne famille , Ovide y joignit l'étude de la langue grecque , qu'il dut avoir de bonne heure assez familière , si l'on en juge par sa facilité naturelle , qui était grande , et par l'ensemble de ses œuvres , où de toutes parts éclatent les souvenirs de la littérature grecque. Il y a dans les Tristes ^ une élégie charmante, adressée a une dame ou demoiselle romaine nommée Perilla. Le poëte y rappelle l'iiitimité studieuse et chaste qui les unissait. Perilla composait des vers grecs, et Ovide possédait assez cette langue pour lui servir , dit-il , de juge et de maître. Il est probable qu'Ovide lui-même, quoiqu'il

1 TrisL, lib. II, 343.

* Horace, EpisL, lib. II, ep. i , 69.

» Lib. III, eleg. vu.

n'en dise rien , avait dû s'exercer à la poésie dans l'idiome d'Homère et d'Anacréon , comme Cicéron s'était habitue a déclamer dans la langue de Démosthène. Le grec, chez les Romains, servait aux exercices scolastiques : c'était le latin de nos universités modernes.

Cependant, comme tous les jeunes gens destinés parleur famille aux carrières publiques, Ovide prenait a quinze ou seize ans le laticlave ', et, malgré son goût persistant pour les] vers, il se formait à l'éloquence, c'est-a-dire a la déclamation , sous les maîtres les plus renommés. Mais que pouvaient enseigner ces maîtres sous le despotisme habile d'un homme qui remplaçait les débats passionnés du Forum par les causeries toutes pacifiques d'un conseil intime. L'éloquence s'en était donc allée avec tant d'autres choses plus regrettables encore, et, comme de toutes les institutions républicaines, il ne restait plus d'elle qu'un ridicule et vain simulacre.

Au reste, même avant Auguste, et, comme pour lui préparer les voies , il s'était fait dans l'éducation de la jeunesse des changements malheureux. Qui n'a lu cette belle page, où Tacite, par la bouche de Messala, dans le dialogue des orateurs , nous décrit cette éducation pudique et forte que recevait la jeunesse romaine au sortir des foyers paternels. « Anciennement, dit-il, le jeune homme qui se destinait aux travaux du Forum et à l'art oratoire, formé déjà par l'éducation domestique et nourri des plus belles études, était conduit par son père ou ses proches à l'orateur qui tenait alors le rang le plus distingué. Il fréquentait sa mai-

> Trist.j lib. IV, ep. x. —Voir sur cet usage Suéto.ne, Vie d'Auguste ^ ch, xxxviii.

son , accompagnait sa personne , assistait à tous ses discours , soit devant les juges , soit a la tribune aux harangues , également témoin de l'attaque et de la réplique, présent aux luttes animées de la parole et apprenant, pour ainsi dire, la guerre sur le champ de bataille \ » Cet usage, que regrette Messala , était déjà tombé en désuétude au temps de Cicéron. De tous les jeunes Romains qui auraient pu se former à l'école du grand orateur, Cœlius est peut-être le seul qui lui ait été présenté par la main paternelle ". D'autres en petit nombre, comme Dolabella, Pansa, Hirtius, étaient des hommes faits qui, séduits par sa gloire, étaient venus se ranger autour de lui pour recueillir ses confidences et s'instruire a la fois par ses leçons et par ses exemples. Au reste , il ne faut pas se faire une idée trop sévère de ce haut patronage que Cicéron se plaisait à exercer sur quelques jeunes amis. Il nous apprend lui-même quelle aimable familiarité présidait a leurs rapports et quel échange de leçons il se faisait des disciples au maître^

Cependant, comme si la jeunesse eût redouté encore une autorité qui savait se rendre si légère et si facile, elle avait fini par déserter complètement le foyer des vrais orateurs pour les bancs plus attrayants des maîtres de rhétorique. Longtemps inquiétés par le pouvoir ou méprisés par l'opinion, comme étrangers et comme affranchis, ces rhéteurs étaient devenus d'importants personnages vers le milieu du

^ Chap. XXXIV, irad. de Burnouf.

' Cic. pro M. CœliOj cap. iv. — Quintil., lib. XII, cap. xi, 6.

' Cic. ad diversoSj lib. IX, ep. xvi : « Hirlium ego et Dolabellara dicendi discipulos habeo, cœnandi magistros. Puto enim te audisse, si forte ad vos orania perferuntur, illos apud me declamitare, me apud eos cœnitare. » — Voir encore Quintil., lib. VIII , cap. m, 54.

règne d'Auguste' ^ c'est à peu près a cette époque qu'Ovide fréquenta leurs écoles. Il nous reste, sur les maîtres du jeune poëte et sur leur enseignement, des documents dont l'étude, loin d'être un hors-d'œuvre, nous semble rentrer naturellement dans notre sujet. 11 est rare, en effet, qu'un maître, pour peu qu'il ait de talent, n'imprime pas sa marque sur l'esprit souple encore et docile de ses élèves. Il y a dans l'autorité de cette parole qui pénètre tous les jours le cœur et l'intelligence d'un jeune homme, quelque chose de puissant et d'ineffaçable, et, prosateur ou poëte, les qualités, comme les défauts d'un écrivain, sont souvent un souvenir, un pli conservé de l'école, autant qu'une inspiration, un penchant de la nature.

Ovide eut précisément pour maîtres les deux meilleurs rhéteurs de l'époque: M. ArelliusFuscus et M. Porcins Latro. Le premier, si l'on en croit Sénèque le Rhéteur-, avait une élocution brillante, mais laborieuse et embarrassée , trop de recherche dans la parure de son style et trop de mollesse dans l'arrangement de ses mots. Sa diction , souvent inégale , était tantôt grêle, tantôt d'une abondance, d'une diffusion excessive. Aride dans l'exorde , l'argumentation , la narration , il dépassait toutes les bornes dans la description ^ il accueillait toutes les expressions, pourvu qu'elles eussent de l'éclat. Chez lui, rien de mordant, rien de solide , rien d'austère ; mais un style brillant et plutôt affété que riche. Nous retrouverons plus tard dans l'œuvre du disciple cette sécheresse à côté d'une prolixité devenue proverbiale , cet amour de la description poussé quelquefoisjusqu'à l'absurde,

^ SÉNÈQUE, Controv., II.

* SÉNÈQUE , Controv. f préface.

cette absence de sérieux , enfin tout ce qui fait qu'Ovide est un versificateur habile plutôt qu'un grand poëte, comme Arellius est un rhéteur plutôt qu'un orateur. Sans doute Ovide tenait tous ces défauts de la nature ; mais si l'on eût fait passer par un creuset sévère cet or si mêlé , qui nous dit qu'il n'en fût pas sorti plus net et plus pur? Qui nous dit que l'élève n'a pas abondé avec plus de complaisance encore dans des défauts réhabilités à ses yeux , s'ils en avaient eu besoin, par l'autorité du maître?

Mais le directeur préféré d'Ovide , celui dont il emprunta quelquefois les pensées , lés expressions même -pour les reporter plus tard dans sa poésie, c'est Porcins Latro. Le rhéteur Sénèque, qui avait été son ami intime et qui professait la plus grande admiration pour son talent, nous a transmis de lui un portrait fort détaillé', comme d'un homme supérieur , d'un orateur de génie. C'eût été Cicéron lui-même que le peintre n'eût mis a son œuvre ni plus de soin ni plus de complaisance. Au reste, ce Sénèque le Rhétheur était lui-même un homme des plus singuliers. Venu jeune eucore de l'Espagne, sa patrie, il s'était établi à Rome sous Auguste , avait ouvert une école de rhétorique fort bien achalandée grâce a l'érudition, a l'esprit , au talent réel du professeur. Puis, quand il eut gagné une fortune honnête, il était retourné dans son pays natal, s'était marié, et, pour l'instruction de ses trois fils, Novatus, Mêla, Sénèque, qui fut plus tard le philosophe , il s'était mis à coucher par écrit tous les discours qu'il avait entendus autrefois dans les écoles. Il faut savoir que ce rhéteur émérite était doué d'une mémoiremerveilleuse-, il nous apprend lui-même^ qu'il pou-

* I«'" liv. des Conlrov., préface.

* I^"" liv. des Conlrov., préface.

— lovait retenir deux mille mots dans le même ordre qu'il les avait entendu prononcer, et que, chose surprenante, se rappelant parfaitement tout ce qu'il avait appris dans son jeune âge, il oubliait tout ce qu'il essayait de confier a sa mémoire dans ses dernières années. C'est à cette heureuse particularité que nous sommes redevables de son livre, écho fidèle de l'éloquence ou plutôt de la rhétorique contemporaine. 11 avait , dit-il , entendu tous les hommes qui s'étaient fait un nom par la parole, à l'exception pourtant de Cicéron, c'està-dire du seul homme éloquent de cette époque. C'étaient les guerres civiles qui ne lui avaient pas permis d'être son auditeur^ autrement il eût pu, lui aussi, fréquenter ce petit atrium où Cicéron faisait déclamer sous ses yeux les jeunes gens que nous savons. Mais il avait vu, il avait écouté Porcins Latro, et tel est le ton d'affectueuse admiration dont il en parle, qu'il semble regarder la faveur d'une pareille amitié comme une compensation bien suffisante'.

Qn'élait-ce donc que ce P. Latro? Quand on a lu toutce qu'en dit Sénèque et quelques-unes des déclamations qu'il rapporte de lui , il est facile de s'en faire une idée. On voit que ce rhéteur, loué par Pline et par Quintilien-, était certainement un homme de talent 5 qu'il y avait chez lui une sorte de véhémence, une impétuosité qui frappait quelquefois ses auditeurs d'étonnement^, des traits vifs, sentencieux, des pensées heureusement rendues. Mais, a côté de cela , des jeux de mots , de froides antithèses. Son éloquence

* !«■• liv. (les Conlrov.j, préface.

* Pline, Hist. nnt., XX, cap. lvii : « Clarus inter diiendi magislros. » — Qlint., X, cap. V : « Priraus clari nominis professer, » — mais rapporte une légère mésaventure qui lui arriva.

' Controv., lib. I , vu.

était toute en jet, en verve, en improvisation. C'était une fougue, une furie. Il n'est plus question ici de travail intérieur , de méditation solitaire : tout est au dehors et pour la montre. Porcins préparait des morceaux séparés, sans s'occuper de l'ensemble. Il ne visait qu'au détail , la seule chose que sache applaudir un auditoire frivole , et se souciait fort peu du plan, qui veut des juges attentifs et sérieux. On conviendra que ce n'est pas à pareille école qu'Ovide pouvait apprendre le goût.

A l'influence malsaine de pareils maîtres, joignez encore les sujets de déclamation sur lesquels devait travailler la jeunesse. Autrefois, du temps de Cicéron , on composait pour s'exercer, dedamandi causa, des discours sur des sujets réels. Ainsi, M. Calidius et Brutus , reprenant chacun une matière traitée par le grand orateur, avaient composé, le premier, un discours pour la maison de Cicéron -, le second, un plaidoyer pour MilonV La harangue qu'avait encore écrite Brutus, sur la dictature de Pompée-, n'était qu'un exercice du même genre , sans aucune prétention k la publicité. D'autres fois on se contentait de traduire un orateur grec : c'est ainsi que Messala avait mis en latin le plaidoyer d'Hypéride pour Phryné^, et Cicéron lui-même le discours de Démosthène pour la couronne. Il en est quelques-uns , comme Servius Sulpicius , qui traduisaient des poèmes en simple prose ^ Enfin , il y avait ce qu'on appelait les thèses , en grec ôsaeiç , en latin argumenta. Ce sont nos

^ Qui.NT., X, cap. I, 23.

* Quint., IX, cap. m, 95.

' Quint., X, cap. v, 2.

* QuLNT., X, cap. v, 4.

lieux communs, genre d'exercice inventé peut-être , mais, à coup sûr, grandement recommandé et pratiqué par les péripatéticiens^ Tous ces exercices, et quelques autres encore d'une nature analogue, n'avaient certes rien que de raisonnable. L'on n'est donc point étonné de voir Cicéron soumettre son génie naissant a cette gymnastique et continuer jusqu'à la fin de sa carrière à réparer, a raviver ses forces par un pareil régime. Mais les choses avaient rapidement changé % et du temps d'Arellius Fnscus et de Porcius Latro , que dis-je ? a leur école , les matières les plus singulières, les plus bizarres, les plus absurdes étaient données aux élèves, comme pour fausser a plaisir leur goût et leur intelligence. Les titres seuls en disent assez : ainsi, il y avait la cause des jumeaux languissants, il y avait celle des cadavres mangés , celle des sépulcres enchantés. Ce serait a croire a quelque mystification d'un faussaire des temps les plus scolastiquement barbares, si les livres qui nous ont transmis ces exercices oratoires n'étaient d'une authenticité parfaitement indiscutable. Quand on parcourt ces tristes pages, on ne peut s'empêcher de déplorer le sort de tant de beaux talents, dévoyés peut-être de leur route par une éducation systématiquement aussi fausse. On éprouve un sentiment de peine et de regret , comme si l'on parcourait un de ces jardins 011 l'art chinois s'ingénie a rapetisser, a torturer, a contourner en tous sens des arbres qui ne demanderaient qu"a développer librement la belle et riche parure de leur feuillage.

On pourrait croire qu'Ovide, secrètement averti par les

' Quint., XII, cap. ii , 4.

* Suétone , De claris rhetorib.j cap. i.

scrupules d'un goût naturellement inséparable d'un pareil talent, ne fréquentait de telles écoles qu'a son corps défendant. Hélas! non. L'esprit souple et facile du jeune poëte donnait dans ces vices du lemps et s'en accommodait a merveille. Auditeur assidu , il portait à ces cours sa verve toujours éveillée et toute la politesse du caractère le plus aimable'. C'est en ces termes qu'en parle Sénèque , ajoutant que déjà même son style n'était guère autre cbose que de la poésie libre. Au reste , nous pouvons nous faire une idée du talent déclamatoire du jeune Ovide, grâce au fragment d'une de ses controverses , que Sénèque nous a conservé. Voici le titre : Serment de deux époux. La matière était ainsi donnée : Un bonime et sa femme s'étaient promis par serment que, s'il arrivait malbeur a l'un, l'autre mourrait aussi. Le mari, parti en pays étranger, envoie à sa femme un message pour lui annoncer son décès. La femme se précipite. Ramenée à la vie, elle reçoit de son père l'ordre d'abandonner son mari ^ elle refuse -, le père la répudie. Il s'agissait de faire revenir le père de sa détermination, et c'est Ovide qui s'en était cbargé. Il s'en acquitta avec esprit, avec beaucoup trop d'esprit, nous dit-on, si ce n'est que dans ses arguments il ne suivait pas un ordre bien arrêté. Sénèque a raison j dans ce fragment, il y a des idées , du mouvement, du trait ^ mais, quoique assez court, on a le temps de sentir qu'effectivement l'ordre y manque. Même sous la férule du maître, Ovide ne pouvait s'astreindre à suivre un plan sévère et raisonné. Toute argumentation lui était ennuyeuse ^ aussi n'était-ce que par hasard qu'il

* SÉNÈQUE , Conlrov., lib. II , x : « Habebat euim llle constans et decens et amabile insenium. >»

déclamait des controverses^ .il préférait de beaucoup les suasoriœ , oii réussissait son talent d'une abondance inépuisable et d'une chaleur a jouer presque au naturel le pathétique.

Mais , heureusement pour notre poëte, il ne fit que passer dans ces écoles-, la Muse qui veillait sur son talent ne permit pas qu'il s'y gâtât. C'est a peu près vers cette époque qu'il alla respirer l'air pur et poétique de la Grèce. Un voyage dans ces belles contrées, un séjour studieux de quelques mois dans cette Athènes si pleine de monuments et de souvenirs, semblait aux Romains le complément nécessaire de toute éducation libérale. Les plus pauvres même, pour peu qu'ils eussent la foi littéraire, s'empressaient d'accomplir ce pèlerinage, comme Horace, par exemple, qui n'avait guère pour provisions de voyage qu'un grand fonds de gaieté naturelle et quelques petites économies généreusement sacrifiées par son père. Ovide avait mieux, pécuniairement parlant du moins. Sa famille était riche, et il devait voyager à son aise , en vrai fils de bonne maison qu'il était. Nous avons eu déjà l'occasion de remarquer combien ce poêle, si abondant d'ailleurs, est sec et terne dans les renseignements qu'il nous donne sur son enfance et sur sa première jeunesse. Ce n'est qu'en passant, dans cette deuxième élégie du premier livre des Tristes où il décrit toutes les péripéties de son voyage pour l'exil, qu'il nomme Athènes :

Necpoto, qiias qiiondam pptii stiidiosus, Athenas.

Il semble que le nom d'une pareille ville , le contraste entre les réalités de sa condition présente et les jeunes espé-

rances qui de toutes parts lui souriaient alors , auraient dû lui inspirer quelque chose de naieux que l'épithète un peu banale de studiosus.

Il visita aussi , mais dans un deuxième voyage, les villes les plus célèbres de l'Asie-Mineure, et la Sicile * . Il avait pour guide un certain Macer, son ami, dont il parle plusieurs fois^, et sur l'identité duquel les biographes d'Ovide sont loin d'êlre d'accord. Il me semble pourtant qu'on pourrait éclaircir et trancher cette querelle de grammairien. Masson ^ incline pour Pompéius Macer, fils du Mylilénien Théophane, qui avait été l'ami et l'historiographe du grand Pompée. Ce Théophane était un homme assez considérable, puisqu'il avait pu obtenir du général romain la grâce des Lesbiens , privés de leur liberté pour avoir embrassé le parti de Mithridate. Les Lesbiens , en reconnaissance de ce bienfait, lui avaient décerné les honneurs divins''. Selon Masson , ce serait donc le fils de ce Théophane qu'Ovide aurait eu pour compagnon dans son voyage en Asie, et plus tard pour correspondant dans son exil. Mais ce Pompéius Macer était un homme politique. On voit, par un passage de Suétone, qu'il avait la haute direction des bibliothèques sous le régime impérial "^ Strabon nous apprend qu'il fut nommé procurateur d'Asie par César Auguste'"', et nous lisons dans Tacite qu'il était préteur sous Tibère. Or, rien dans les

^ Trist.^ lib. I , eleg. ii ,78. '

* Amor.j, lib. II, eleg. xviii , et Pont.j, lib. II, ep. x. ' Vita Ovidiij anno ante C. XXVII, § lu.

* Voir Tacite, Annal., lib. I, 72, et lib. VI, 18.

* Vie de Jules César, cap. lvi.

« Lib. XIII , 2.

vers d'Ovide ne s'applique a un personnage aussi relevé. Son ami n'était qu'un poëte ; c'est donc un poëte qu'il nous faut chercher.

Mais, au lieu d'un , nous en trouvons deux qui portent ce nom et qui tous deux sont cités et caractérisés très-clairement par Ovide. Le premier est iEaiilius Macer, de Vérone', plus âgé que notre poëte , et qui lui avait lu souvent des passages de ses poëmes sur les oiseaux, les serpents et les vertus des plantes. C'est ce Macer que Quintilien met, par inad- Terlance sans doute, à côté de Lucrèce^. Il ne reste rien de ses ouvrages 5 les vers que l'on possède aujourd'hui sous son nom sont d'un autre Macer, hien postérieur et qui ne valait certes pas son homonyme du siècle d'Auguste. Car, malgré les réserves que l'on est bien obligé de faire sur l'éloge de Quintilien, il faut toujours admettre que Macer était un bon versificateur, qualité qu'on ne peut reconnaître a l'auteur des vers que nous avons. Mais quel que soit son talent, cet iEmilius n'est point le correspondant d'Ovide, les dates s'y opposent formellement , puisque , selon la chronique d'Eusèbe, il mourut en Asie la première année de la 191^ olympiade, ou l'an 737-38 de la fondation de Rome, tandis qu'Ovide écrivait vers l'an 766 son épître a Macer, du deuxième livre des Pontiques.

Le troisième personnage qui portait à cette époque le nom de Macer paraît avoir appartenu a cette famille Licinia, dont un des n^embres , Licinius Macer , est si maltraité par Cicéron , dans son éloquence et môme dans sa vie privée^.

» TrisL, lib. IV, X, 43.

» Lib. X.

' BrutuSj cap. lxvii , 238 , et De legg., cap. i , 2.

C'était un poëte ou plutôt un de ces nombreux versificateurs qui prenaient à tâche de donner a Rome un Homère , ou tout au moins la monnaie d'un Homère. Dans les premiers temps de la littérature latine, on se contentait de traduire l'œuvre originale ; cela suffisait pour des lecteurs, curieux de poésie, mais non blasés. Livius Andronicus, malgré son talent, n'avait pas osé davantage et avait mis en vers latins VOdyssée. Cicéron lui-même avait souvent occupé ses loisirs à de semblables exercices, et, dans son livre De la divination, il en rapporte, comme échantillon, un assez long fragment ^ . Mais au temps d'Ovide , les esprits, si timides en politique, s'étaient singulièrement émancipés en poésie, et l'on ne visait a rien moins qu'a compléter Homère. Seulement, au lieu de venir de la Méonie , l'inspiration soufflait des rives alexandrines. On fabriquait a grand renfort d'érudition des œuvres que les scholiastes ont nommées un peu barbarement, comme ii convient du reste, poèmes antéhomériques et poèmes posthomériques. Notre Macer , ou plutôt celui d'Ovide, appartenait à cette école. Comme si Y Iliade avait eu besoin d'un portique, il chanta tout ce qui précède la colère d'Achille , et , sans remonter tout a fait ab ovo, il reprit au moins jusqu'à l'enlèvement d'Hélène-. Puis, car ces érudits ne doutaient de rien , il mit la dernière main aux guerres de Troie, en partant du point où Homère s'était arrêté^.

On comprend maintenant quel intérêt ce futur homériste avait a visiter la Sicile et surtout les beaux sites de l'Asie.

* De divinat., lib. II , cap. xxx.

* Amor., lib. II , eleg. xviii.

' Pont., lib. II, epit. x, 13.

11 songeait à ses poèmes et prenait ses notes. J'aime a croire cependant que le voyage , pour avoir un but d'érudition , n'en fut pas plus sévère. Ovide était jeune, gai, et, sans sans doute , portait dans son commerce la facilité , la grâce aimable qu'il devait bientôt mettre dans ses vers. On visita par bienséance l'antique llion et le temple de Minerve ' , mais ce n'est pas au milieu de ces ruines, si poétiques qu'elles fussent , que nos deux touristes firent leur plus long séjour. Ovide paraît, du reste , avoir été médiocrement touché de ces grands souvenirs dont Virgile mourant voulait aller ranimer et colorer son Enéide. Ce qu'il se rappelle surtout, c'est la vie agréable que Macer et lui menèrent durant quelques mois en Sicile. Visite a toutes les curiosités naturelles que cette belle île offre de toutes parts , promenades en bateau , en voiture, causeries surtout, causeries à remplir les plus longs jours d'été-, voila les charmantes impressionsqu'Ovide avait conservées de son voyage avec son ami. Ce que j'aime dans les quelques vers où il se plaît a les rappeler , c'est qu'il n'y a ni faux enthousiasme pour des sites qui le touchaient peu, ni peinture juvénile des plaisirs qu'il goûtait beaucoupmieux. On ne saurait avoir plus de tact, d'urbanité. C'est sans doute ce voyage en Asie qui aura fait croire a l'auteur anonyme d'une petite biographie , donnée par quelques manuscrits, qu'Ovide y avait porté les armes sous Varron. Ovide rend positivement témoignage du contraire : Ma jeunesse a toujours évité, dit-il , les rudes labeurs de la milice 3. Il n'avait pas même eu besoin, comme Horace,

' Fast., lib. VI, 23-24.

* Pont., lib. II, ep. x, 706-23.

• Trist., lib. IV, eleg. i, 71.

d'une bonne déroute pour se guérir de la maladie qu'on appelle bravoure , selon l'expression de l'abbé Galiani.

Ovide était de retour a Rome , quand il perdit son frère, âgé de vingt ans'; lui-même en avait dix-neuf. 11 ne paraît pas qu'il y ait eu entre les deux frères grande amitié , grande sympathie. C'est avec un étranger qu'Ovide était allé visiter l'Asie et la Sicile , et chaque fois qu'il parle des plaisirs, des amusements de sa jeunesse , c'est avec des étrangers et non pas avec son frère qu'il les a partagés. Aussi, l'oraison funèbre qu'il lui consacre est-elle assez courte, puisqu'elle se réduit a ce demi-vers , bien spirituel pour partir d'une âme profondément touchée : Etcœpiparle careremei. Horace pleurait avec plus d'attendrissement la perte de ses amis.

Ovide touchait à ses vingt ans : c'était le moment de faire les premiers pas dans la carrière des honneurs. Il est rare qu'un jeune poète entre franchement et de plein pied dans la poésie. En ces jeunes années, la Muse parle bien ; mais il y a la famille, l'incertitude de l'avenir, la nécessité de se faire une position. On commence donc par être quelque chose-, on achète une charge de greffier, comme Horace, ou de maître es eaux et forêts, comme La Fontaine ; quelquefois même , comme Racine , on se fait apprenti chanoine. Mais bientôt la vocation l'emporte ; laissant alors de côté le greffe ou la prébende, on va résolument où la Muse appelle, et'l'on s'installe au Parnasse.

Ovide, avant d'être poète , fut donc triumvir : ici encore hésitation , incertitude des biographes. Il y avait trois sortes de triumvirs: les triumviri nocturni, sorte de magistrats subalternes , chargés d'assurer le repos public pendant la

' Trist., lib. IV, eleg. x, 31-32.

nuit* et de donner l'éveil en cas d'incendie -^ pnis les (riumviri monetales , espèce de directeurs de la monnaie^ enfin les triumviri capitales : c'élaient eux qui jugeaient les esclaves et les individus de la dernière classe^, surveillaient les prisons '*, faisaient exécuter les sentences au criminel''. De ces trois classes, toutes nommées par le peuple aux comices par Iribus, les deux dernières seules conduisaient aux honneurs et convenaient aux jeunes gens qui , dans l'espérance d'entrer un jour au sénat , avaient, comme Ovide, revêtu le laticlave. Il n'y a, dans les passages où notre poëte rappelle ces premières fonctions, aucun détail assez précis pour que l'on puisse savoir exactement s'il fut triumvir monetalis ou triumvir capitalis : libre à chacun de faire ses conjectuFes.

C'est à peu près h cette époque qu'il faut placer le premier des trois mariages d'Ovide : il avait alors vingt ans. Sa famille avait hâte d'en faire un homme sérieux et rangé. Ovide , et cela prouve en sa faveur, n'avait pas sur le mariage lespréjugéslibertinsde Properce*'. Toutefois, il peut paraître singulier qu'on apprenne cette union , comme par hasard, dans une pièce du reste étrangère à l'amour, mais qui se trouve pourtant parmi les élégies'. Cette révélation, faite

' Plaut., Amph., I, i, 3.

* TiT. Liv., IX, 4.6.

' Plaut., Aul.j, III, ii, 2.

* TiT. Liv., xxxu, 26.

' Sallust., Cat.j cap. lv.

* Voir dans Properce , liv. II , l'élég. 7, où le poëte et sa maîtresse se réjouissent ensemble de la suppression de la loi Julia : De viaritandis ordinibus.

' Amor., lib. III , eleg. xiii , 1 .

en pareil lieu, produit un fâcheux effet. Quoi, dit-on, Ovide, ce poëte au talent si facile, si gracieux , n'a rien trouvé a dire a sa fiancée'. Pas un mot pour cette jeune fille qu'il devait épouser! On voudrait , pour l'honneur de l'homme, retrouver une pièce , tant courte soit-elle , qui lui fût adressée. Car on ne peut croire qu'il ait été insensible a ses charmes, si elle était jolie. Elle était donc laide? Il aurait fait alors un mariage d'argent. Cela nous gâte un peu notre Ovide. Ou faut-il croire que son talent se sentait trop léger, trop peu chaste pour oser aborder un sujet conjugal?

Quoi qu'il en soit, cette première union, qui ne fut ni heureuse ni longue', fut bientôt suivie d'une deuxième, également rompue par le divorce. Ovide se remaria une troisième fois, sans qu'on sache précisément a quelle époque. Cette dernière épouse, qui avait eu d'un premier mari une fille mariée plus tard à Suillius, compagnon de Germanicus -, appartenait à la famille de Fabius Maximus ^. Cette fois , Ovide ne changea plus. J'en suis fâché pour notre poëte, mais malgré toutes les protestations d'amour qu'il enverra plus lard à sa femme du fond de l'exil, il me semble qu'il fit la un mariage de politique plutôt que d'inclination. Jeune encore, riche et tout brillant d'une réputation chaque jour croissante , Ovide paraît avoir voulu pénétrer par un mariage illustre dans cette cour impériale , au seuil de laquelle l'avait déjà conduit son talent. C'était moins par ambition que par

' Trist.^ IV, X, 69.

* Pont.j lib. IV, ep. viii, 9-12. — Sur ce Suillius , personnage assez peu respectable, voir Tacite , Annal., lib. IV, cap. xxxi , et lib. XIII , cap. xLii.

» Pont., lib. m, ep. i, 75.

vanité sans doute. Il voulait remplacer Horace et Virgile dans l'amitié du maître, comme il les remplaçait dans la faveur du public. H s'allia donc a l'une des premières familles de Rome , a l'une des mieux en cour. Car Fabius Maximus , devenu son parent, avait pour femme Marcia , fille ou petitefille, on ne sait pas au juste, de ce Marcius Philippus, connu par ses démêlés avec Crassus', et par l'historiette qu'Horace nous a si bien contée^. M. Philippus avait épousé non pas la mère, comme le prétendent à tort quelques savants, mais la tante de l'empereur-, le témoignage d'Ovide est formel ^. Cette auguste parenté, bien que assez éloignée, devait beaucoup flatter la vanité de notre poète. Aussi pour la rappeler, dans les éloges qu'il donne a sa femme \ a-t-il soin de dire qu'elle est chère à Marcia , comme elle l'avait été auparavant a la tante de César, puisque Marcia avait pour mère ou tout au moins pour aïeule la tante d'Auguste. On comprend maintenant qu'Ovide n'ait plus convolé. Pour compléter tous ces détails domestiques, ajoutons qu'Ovide, sans qu'on sache de laquelle de ces trois femmes, eut une fille qui , dit-il , le rendit deux fois grand-père, mais de deux maris différents^. Le divorce était de tradition dans la maison de notre poète.

Cependant Ovide continuait la carrière publique : il devint décemvir. On ne sait pas bien quels étaient les devoirs de sa nouvelle charge, mais il nous a lui-même appris quelles en

^ CicER., De orat., lib. III.

* HoRAc, Epit.j, lib. I , VII , 46.

» Fast., lib. VI, 809.

* Pont.j lib. I , ep, ii.

' Trht., lib. IV, ep. x,76,

étaient. les prérogatives * : c'était de pouvoir s'asseoir dans les représentations théâtrales , à l'orchestre , parmi les sénateurs ou les trihuns militaires en retraite. Enfin , il fut centumvir^ : là s'arrêtent toutes ses velléités d'ambition politique. Il avait vingt-un ou vingt-deux ans. Il allait dès lors se livrer pleinement à cette Muse qui le sollicitait depuis son enfance.

' Fast., lib. IV, 377.

* Trist., lib. II , 93.

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