CHAPITRE IL
Etat de la poésie à Rome : poésie héroïque et savante ; poésie courtisanesque ; poésie personnelle. — Succès d'Ovide dans les lectures publiques, et ce qu'étaient alors ces lectures. — Indécision du poète, sollicité d'abord par l'épopée, puis attiré définitivement par l'élégie. — L'homme et le poëte parfaitement d'accord dans Ovide. — Son caractère : influence fàclieuse de son libertinage sur son talent ; Ovide et Théocrite. — Corinne : opinions diverses sur son vrai nom ; quelle idée pout-on se faire de sa personne ? — Talent poétique d'Ovide : sa première pensée , généralement juste et nette, gâtée par des développements malheureux, par l'abus des détails tecliniques et de la mythologie. — Esprit d'Ovide. — Ovide peintre, comparé à André Chénier. — Ovide moraliste. — Ovide et Alfred de Musset, ou l'esprit et la passion. — Le moineau de Lesbie et le perroquet de Corinne. — Du sentiment dans Ovide ; l'élégie sur la mort de Tibulle ; Ovide et Horace. — Vanité littéraire d'Ovide en regard de la modestie de Virgile.
Lorsque parut Ovide , lorsqu'il commença a faire entendre dans les rc'eitations publiques les premiers essais de son talent , il y avait pour ainsi dire trois sources , trois courants plus ou moins purs d'inspiration poétique. Les uns, comme ce Licinius Macer dont nous parlions plus haut, reprenant avec une patience, une érudition inépuisables, toutes ces vieilles légendes retravaillées déjà tant de fois par des génies originaux ou des talents imitateurs, inondaient Rome de tragédies ou d'épopées, d'Amazonides, dePerséides, deTliébaïdes, d'Achilléides, d'Herculéides , d'Argonauliques, de Phéacides, d'Antéhomériques , de Posthomériques, etc. C'étaient les Priscus, les Lupus, les Largus, les Montanus, les Tuticanus, les Julius Antonius, les Camerinus et tant d'autres, dont les noms seuls nous ont été conservés par les contemporains, par Horace par exemple, par Ovide surtout , qui les louaient avec plus d'exagération sans doute que de justice, sinon de sincérité.
A côté de cette poésie héroïque , il y avait la littérature officielle, les fournisseurs brevetés de la cour impériale pour les odes, les éloges, les panégyriques, les consolations, versificateurs médiocres, mais bruyants, qui peuplaient les antichambres et lassaient de leurs importunités le pouvoir qui se croyait obligé de les protéger. C'étaient eux qu'on pensionnait, qu'on applaudissait dans les lectures d'apparat, qu'on voyait étalés pompeusement aux colonnes des libraires; c'étaient eux enfin que les maîtres dictaient dans leurs écoles pour former le cœur et l'esprit des futurs sujets de l'empire. Les vrais poètes, comme Horace, savaient que penser du talent de ces entrepreneurs de poésie gouvernementale ^ ils leur faisaient de profonds saints, comme à d'utiles instruments de règne, et s'écartaient, s'effaçaient pour les laisser courir aux largesses impériales. Si quelquefois un ami , courtisan plus zélé que juge délicat, venait officieusement les engager à payer aussi de leur personne et de leur muse , nous savons comme ils s'excusaient sur la faiblesse de leur génie, sur la grandeur du sujet. 11 arrivait bien quelquefois que le maître regimbât sous la main d'un flatteur maladroit ^ mais le métier en général était lucratif et la corporation des panégyristes se recrutait très-facilement.
N'y avait-il donc plus a Rome de place que pour la flatterie ou l'érudition? Le talent poétique était-il condamné à chanter laborieusement des héros surannés ou à louer platement un pouvoir despotique? On avait vu un grand poète, par une inspiration puissante, par l'effort d'une âme vivement patriotique , retrouver dans une œuvre monumentale cet intérêt de pensée, cette fraîcheur de style, cet a propos
' Horace , Sat., lib. II , i , 20.
de sentiments, que n'aura jamais le livre mort-né d'un froid versificateur, ou la pâle élucubration d'un flatteur salarié. Mais les annales d'une nation ne peuvent guère fournir qu'un seul sujet d'épopée , et cette fleur si rare , cette fleur unique , Virgile l'avait cueillie. Puis , toutes les épaules ne sont pas taillées à porter le poids d'une épopée. Il est des talents moins fiers , d'un souffle moins puissant , dont la verve n'est capable d'animer que des œuvres d'une étendue restreinte. Rome en vit plusieurs à cette époque, qui, doués d'un génie trop réel pour se fourvoyer dans une épopée alexandrine , ne trouvant d'ailleurs dans la vie publique rien pour les soutenir comme citoyens, ni pour les inspirer comme poètes , s'étaient, pour ainsi dire, retirés en eux-mêmes : ils avaient (ait de leurs sentiments intimes , de leurs plaisirs, de leurs chagrins amoureux la matière de leurs chants. L'élégie renaissait, non plus empreinte d'une gravité moralisante comme aux temps de Théognis et de Solon , non plus vibrante de la voix belliqueuse des Callinus et des Tyrtée, mais voluptueuse, ardente, ivre de jouissances plutôt qu'éprise d'un véritable amour. C'est ainsi que l'originalité, que la marque particulière de l'époque et de la société se retrouvait dans cette forme de poésie que Rome empruntait a la Grèce. De l'imitation étrangère et des loisirs que faisait la politique impériale, il était sorti un genre nouveau, bien romain : l'élégie de Tibulle, de Properce, d'Ovide, vivante image de ce monde spirituel , raffiné , pénétré jusqu'à la moelle de tous les vices de l'univers conquis par lui , et tenu par un despotisme habile en dehors de toute affaire publique'.
^ Voir Patin : Des écoles lUtéraires et des poètes dw siècle d'Auguste, discours prononcé en 1837-38 pour l'ouverture du cours de poésie latine.
Ovide porta dans ses premières poésies toute la fougue du tempéfaQient le plus libertin , mais aussi toutes les grâces de l'esprit le plus vif et le plus naturellement coquet. On dut applaudir a rompre les bancs quand on entendit cet adolescent, a la mise élégante, à l'œil vif, déclamer d'une voix sonore et fraîche comme ses vingt ans , ces vers si neufs , si légèrement lancés , aiguisés et tins comme les flèches mêmes du dieu qu'ils chantaient. Quand Ovide commença a lire ses vers en public , sa barbe , dit-il , n'était tombée sous le rasoir qu'une fois ou deux '. De très-graves commentateurs ont doctement disserté sur l'âge auquel les barbes romaines étaient livrées pour la première fois au rasoir. Juste Lipse, s'appuyant sur Macrobe, croit pouvoir affirmer que c'était à vingt-un ans". Dodwel partage cette opinion^. Mais Ant. Pagi soutient contre l'un et l'autre qu'on ne commençait a raser les mentons qu'âgés de vingt-deux ans ''. On comprendra sans peine que dans un pareil conflit nous n'ayons pas osé nous prononcer. Tout ce que nous pouvons dire sans nous compromettre , c'est que notre poète était
Jeune et dans l'âge heureux qui méconnaît la crainte.
quand il exposa pour la première fois au jugement du public ses juvéniles essais , juvenitia carmina.
On sait ce qu'étaient ces lectures, recilaliones , qu'avait imaginées un homme d'esprit, un instant fourvoyé dans la
' Trisl., lib. IV, eleg. x, 56-58.
* Excursus B in Tacit., Ann.j xiv.
* Annal. Quintil., p. 79.
* Critica historico-chronologica in annales ecclesiaslicos, C. Baronii ad ann. C. LVI , n. 2.
politique et la guerre. CetAsiniusPollion, loué par Horace ', et pour qui Virgile voulait rendre les forêls dignes d'un consul 2, avait quitté l'arène ensanglantée par les luttes fratricides d'Antoine et d'Octave, pour revenir composer paisiblement a Rome des tragédies et de petits vers légers. Se déliant sans doute de la postérité, qui , du reste , n'a pas conservé ses œuvres, Pollion voulut du moins les faire applaudir par ses contemporains. Mais comme alors les livres étaient rares et chers, il eut l'idée de convoquer des réunions publiques et d'y lire les productions de sa muse ^, C'était une manière rapide et peu coûteuse d'en tirer autant d'éditions que sa vanité pouvait en souliaiter. Comme tous les inventeurs, Asinius Pollion n'eut sans doute pas conscience de la révolution qu'allait produire sa découverte. ïl croyait servir les lettres et ceux qui les cultivent : on sait ce qui en arriva. Il acheva de perdre le peu qui restait à Rome d'éloquence et de poésie , et fit des littérateurs les complices innocents, mais réels, du pouvoir absolu. On déserta le Forum pour les salles de récitation, et ces mêmes hommes, qui peut-être avaient applaudi dans leur jeunesse les patriotiques accents de Cicéron, venaient battre des mains à de fades imitations des écoles alexandrines, ou aux panégyriques plus fades encore du souverain. On lutta d'érudition mythologique et de flatterie courtisanesque , et dans cette rivalité qu'encourageait le grand jour de la publicité, les bornes étroites du goût furent rapidement franchies : l'art
"^ Horace, Od.j lib. II, od. i.
* ViRG., Egl. 4.
^ SÉNÈQ., préf. (les CoiUrov. : « Primus omnium Romanoriim advoeatis hominibus scripta sua recitavit. »
vrai , l'art sérieux se perdait, et la poésie se mourait d'inanition au milieu même de cette effroyable quantité de vers qu'on récitait chaque jour. C'était en effet une véritable épidémie : Rome était pleine de ces Trissotins qui ,
De leurs vers fatigants , lecteurs infatigables ,
poursuivaient leurs malheureux auditeurs dans tous les recoins du Forum et jusque sous les voûtes sonores des salles de bain'. Yoila ce que, l'empire aidant, produisit l'idée malencontreuse d'Asinius Poliion, et pourtant il sera beaucoup pardonné a sa mémoire , nqn parce qu'il a beaucoup récité, mais parce qu'il songea ie premier a fonder une bibliothèque publique a Rome -. C'était un homme a idées que cet Asinius PoUion, et il faut avouer que, s'il en eut de mauvaises, il en eut une au moins d'excellente.
Horace ne voulait point entendre parler de ces récitations publiques^^il savait qu'il avait toute la postérité pour se faire lire. Mais Ovide, hier encore disciple assidu des rhéteurs, Ovide qui , plus pressé de jouir de son talent , voulait pour ainsi dire s'en faire payer argent comptant par l'admiration contemporaine, lisait très-volontiers les vers qu'il faisait chaque matin jaillir d'une veine intarissable. Ce poète, qui donnait si facilement dans les travers de son époque, avait d'abord failli manquer sa voie : son talent était si souple , il
^ Horace, Sat.j lib. I, iv, 73 :
In medio qui Scripta foro recitent, sunt miilti , quique lavantes : Suave iocus voci resonat conclusus.
* Asinius Pollio prinius bibliolhecam dicaritlo , ingénia hominum rem publicam fecit. — I^line, Hist. nat., lib. xxxv, cap. ii. ' Loc. cit.^ V. 72,
pouvait si aisément se plier a tous les genres, sa mémoire était d'ailleurs si richement meublée de toutes les traditions de la fable, qu'il s'était cru appelé d'abord a l'épopée : il commença une Gigantomachie * . On connaît cette charmante petite pièce qui ouvre le recueil d'Anacréon. Lui aussi , nous dit-il , il voulait chanter les Atrides 5 il voulait chanter Cadmus. Mais son luth ne lui renvoyait que le nom de l'amour. 11 change les cordes et renouvelle sa lyre , puis se met à chanter les combats d'Hercule-, la lyre ne renvoyait toujours que le nom des amours. Adieu donc, ô héros, s'écrie le poêle , puisque ma lyre ne peut chanter que les seuls amours. Il en fut de même pour Ovide : il devait attendre quelques années encore la saison plus sérieuse de l'épopée. Pour le moment , il sentit qu'il n'était propre qu'à chanter les plaisirs : il fut le poëte de son propre libertinage. Le mot est un peu fort, mais je traduis littéralement :
Ille ego nequitiœ Naso poota meœ -.
C'est dans cette pièce qu'il raconte avec beaucoup d'esprit comment il fut détourné de la haute poésie. Il avait toujours à la main les foudres de Jupiter : sa maîtresse, moins brave apparemment que Sémélé, prit peur et lui ferma la porte au nez. Il n'y eut que l'élégie, avec sa voix caressante et douce, qui put la lui faire rouvrir. Désormais, adieules sujets sérieux, adieu le théâtre qui ne convient pas aux modes légers. Ce qu'il veut, c'est que la vierge ardente le lise sous les yeux de son fiancé, c'est que l'adolescent, blessé du même Irait que lui , reconnaisse en lui-même la flamme dont brûlait le
' Amor.^ lib. II, eleg. 1.
* Amor., lib. II, eleg. i, v. 2.
poëte, et qu'étonné, il s'écrie : Qui donc lui a révélé ce que j'éprouve? Mais pourquoi rendre en prose ce qu'un poète, d'un talent plus naturel et d'un tempérament non moins ardent, a traduit en vers, avec une grâce inspirée par une identité parfaite de sentiments, plutôt que dictée par l'imitation. Ainsi, disait André Chénier :
Ainsi, que mes écrits, enfauts de ma jeunesse, Soient un code d'amour, d"^ plaisir, de tendresse : Que partout de Vénus ils dispersent les traits; Que ma voix , que mou âme y vivent à jamais ; Qu'une jeune beauté sur la plume et la soie , Attendant le mortel qui fait toute sa joie , S'amuse à mes chansons , y médite à loisir Les baisers dont bientôt elle veut l'accueillir.
Qu'un jeune homme agité d'une flamme inconuuc S'écrie aux doux tableaux de ma muse iugénue : Ce poëte amoureux, qui me connaît si bien , Quand il a peint son cœur, avait lu daus le mien^'
Voila donc Ovide guéri pour le moment de ses velléités épiques ou tragiques. Il eut encore un instant l'idée de s'enrôler parmi les flatteurs en titre d'Auguste; il avait même commencé : Âmiis eram , nous dit-il 2. Mais il reconnut bientôt que la faiblesse de son talent faisait tort a la grandeur du sujet, et il revint, sur les pas de Tibulle et de Properce , à celte poésie élégiaque où le conviaient son talent , sa jeunesse et son tempérament. Jamais homme, en effet, ne fut plus semblable à ses vers et ne put dire avec plus de raison :
Je suis né pour l'amour et connais ses travaux ^.
* Elég. vHi, à de Pan gc.
» Trist., lib. II , 337.
• André Chénieb , élég. xxxvm.
C'est du reste le cri de tous les élégiaques, depuis Mim nerme jusqu'à Chënier. Mais Ovide nous a fait sa confession de la manière la plus charmante. Je sais bien que Montaigne a dit dans le joli chapitre où il parle de ses goûts, de ses préférences littéraires : « Il faut bien juger leur suffisance, mais non pas leurs mœurs, ni eux, par cette montre de leurs écrits, qu'ils étalent au théâtre du monde '. » Cela est vrai généralement et l'était surtout du temps de Montaigne, alors que tant de poètes, qui grelottaient solitairement dans leurs greniers, peuplaient leurs élégies d'Iris en l'air. A lire leurs vers, on les prendrait pour des verts galants sans pareils; nous savons par leur biographie ce qu'il en faut rabattre, et que tout cela n'était que jeu pur d'imagination , frivole empire de la mode. Mais pour Ovide nous sommes en pleine réalité : tous ces billets doux, si ingénieusement tournés, ont joué leur rôle; ils ont tous, ou probablement tous, été lus par les beaux yeux qu'ils célèbrent.
Du reste , Ovide n'a pas de parti pris : il est poëte , il est chose légère , il vole a tout sujet. Il aime toutes les femmes, sérieuses ou enjouées, ignorantes ou savantes, blondes ou brunes, grandes ou petites, tout lui agrée-. Il refait a sa manière le joli passage de Lucrèce , si bien traduit par Molière, et son vers sémillant voltige de beautés en beautés , de fleurs en fleurs, non plus comme l'abeille studieuse d'Horace, mais comme le papillon de La Fontaine. Trop volage pour être passionné, il ne cherche que le plaisir, et sait le trouver partout. C'est un caractère heureux et facile, qui n'a jamais connu , jamais soupçonné môme cette mélan-
^ Essais j liv. II, chap. x.
* Amor., lib. II, eleg. iv.
colie si chère aux amoureux modernes. Sou amour a lui n'est point dans les profondeurs du cœur, ni surtout dans les hautes régions de l'esprit, comme on l'a vu pour quelques grandes âmes, pour Michel-Ange par exemple, si chastement épris de Vittoria Colonna-, il est tout entier dans les sens , il n'a rien de cette grâce idéale telle que la décrivait un auteur de mimes contemporain : « L'amour, comme les larmes , naît des yeux et tombe sur le cœur. » S'il fallait mettre une épigraphe aux élégies d'Ovide, ce n'est certes pas ce vers d'un charme tout virginal qu'on devrait choisir, mais plutôt celte réflexion si crûment réaliste de Chamfort : (( L'amour n'est que l'échange de deux fantaisies... « et le reste.
Il ne faudrait donc pas que la grâce de ses vers nous dérobât ce qu'un tel libertinage a de blâmable aux yeux d'une morale, non pas même sévère, mais commune. Le poêle a rarement été mieux inspiré que dans ce passage où il exhale ses vœux les plus chers, soit pour la vie, soit pour la mort :
Félix , quem Veneris certamina mutua perdant !
Di faciant , leti causa sit ista mei ! Induat adversis contraria pectora telis
Miles, et teternum sanguine nomen emat.
Qiuerat avariis opes et quœ lassarit arando
jEquora perjuro naufragiis ore bibat.
At mihi contingat Veneris languescere motu ,
Cum moriar, mcdiuin solvar et inter opus. Atque aliquis nostro lacrimaus in funere dicat :
Conveniens vitae mors fuit ista tuae ^
' Amor., lib. II, cleg. x, 29 ad finem. — André Chénier a laissé, dans ses fragments, la traduction de ce passage :
Mais qu'aurait dit Caton? Tout épicurien qu'il était, Vhoc erat in votis d'Horace a quelque chose de ce calme, de celte simplicité, de cette auréole douce et champêtre dont on aime à entourer le couchant d'une belle vieillesse. On y retrouve je ne sais quels restes de la vieille éducation romaine , et peut-être aussi quelque rellet du génie virgilien. Ovide n'a rien de semblable : c'est un esprit tout moderne , un vrai talent citadin. Passe encore de souhaiter au commerçant avide de boire dans un naufrage ces ondes qu'il a tant de fois fatiguées de sa rame ^ mais faire aussi bon marché de la gloire militaire, voila ce qu'un Romain de la vieille roche ne se fût jamais permis. Dans Properce au moins , a côté de l'amoureux, on trouve parfois le citoyen : il y a quelque trace d'inspiration patriotique. S'il a chanté Auguste et Mécène, il a fait des lieux où devait s'élever Rome une peinture assez ferme et qui ne pâlit pas trop a côté du beau
0 ! puisse le ciseau , qui doit trancher mes jours ,
Sur le sein d'une belle en arrêter le cours!
Qu'au milieu des langueurs, au milieu dts délices,
Achevant de Vénus les plus doux sacrifices ,
Mon âme sans efforts, sans douleurs, sans combats.
Se dégage et s'envole , et ne le sente pas !
Qu'attiré sur ma tombe, où la pierre luisante
Offrira de ma fin l'image séduisante,
Le voyageur ému dise avec un soupir :
Ainsi puissé-je vivre et puissé-je mourir 1 Sainte-Beuve, qui paraît avoir étudié d'assez près l'Ovide élégiaque, a dans ses poésies diverses une pièce intitulée : Imité d'Ovide. C'est l'élégie dont nous citons un passage, qui a servi ainsi de modèle à André Chénier et au poète contemporain. Il n'est pas sans intérêt de comparer : voici la première slance :
De tous les dons du ciel , de tout ce que la terre
A de biens vrais ou faux , qu'elle rend tour à tour.
Gloire, grandeur, puissance, ou même étude austère. Ou même amitié chère.
Je ne veux que l'amour.
tableau de Virgile. On sent que le poète ombrien se souvenait d'Ennius, et son vers robuste et sonore y fait songer. Mais avec Ovide, une ère nouvelle avait bien décidément commencé, ère d'indifférence politique et de voluptueux loisirs. Une des bonnes pièces du poète est la huitième du troisième livre, où il se plaint que la richesse soit mieux prisée que le talent. On comprend qu'Ovide mette l'esprit avant la bravoure, c'est son droit. Mais chez lui, ce n'est plus une simple préférence pour les études aimées , c'est un mépris, un dégoût profond pour tout ce qui , de près ou de loin, touche au métier de soldat.
« C'est un nouvel enrichi qu'on me préfère, un chevalier gorgé de sang et qui doit sa fortune à ses blessures. Peux-tu bien, insensée, l'entourer de tes beaux bras! Peuxtu bien , insensée, te jeter dans les siens? Si lu l'ignores , sa tête avait un casque pour coiffure; son corps qui t'appartient, était ceint d'une épée-, sa main gauche, à laquelle sied mal cet anneau d'or, a manié un bouclier. Touche sa main droite, elle s'est baignée dans le sang ; cette main homicide, peux-lu bien la toucher? Qu'as-tu fait de ce cœur si tendre? Regarde ces cicatrices, traces de ses anciens combats; tout ce qu'il possède, c'est son sang qui l'a payé 1 II te racontera peut-être combien de fois il est devenu meurtrier ^ et tu oses, maîtresse avare, toucher de pareilles mains! El moi, prêtre innocent des Muses et d'Apollon , j'adresse des vœux inutiles a ta porte insensible' ! »
Pour excuser un Romain, fût-il même poète, parlant
^ Vers 9-23. — Traduction de la collection D. Nisard , comme pour toutes les citations suivantes, sauf les corrections qui m'ont semblé quelquefois nécessaires.
ainsi , il faut songer a ce qu'était alors le soldat. Le soldat avait cessé d'être le défenseur de la patrie, pour en devenir l'oppresseur^ le service militaire n'était plus un devoir, mais un métier. En un mot, il n'y avait plus de citoyens armés momentanément pour chasser l'ennemi , et revenant après la victoire se remettre i\ la charrue^ il n'y avait qu'une vile soldatesque , enrichie par les proscriptions de César et d'Octave, et digne de tous les mépris, de tous les dégoûts qu'elle pouvait insjtirer.
Il faut le dire a la gloire des maîtresses d'Ovide : toutes ces faveurs , il les devait à son talent plutôt qu'aux avantages d'une belle figure ou aux appâts plus puissants encore de la fortune. Sa constitution, quoique grêle, était forte ^ ce qui n'est point a dédaigner^ mais sans dire expressément qu'il n'était pas beau , il le laisse entendre , quand il nous montre Corinne à son miroir, involontairement portée à mépriser son amant, par comparaison ^. Il n'était pas riche non plus, si l'on songea ces fortunes colossales que le pillage de l'univers avait mises entre les mains de plusieurs familles -, il n'avait donc que ses chants : c'était son seul patrimoine ^, son seul attrait , si l'on y joint pourtant encore des qualités morales, qu'il doit exagérer un peu. Il ne faut pas le croire tout a fait sur parole , quand il nous dit qu'il est d'une fidélité a nulle autre seconde :
Et nulli cessura fides ^.
' Amor., lib. II , eleg. x , 23-24.
* Amor., lib. II, eleg. xvit, 13.
' Loc. cit., 27.
* Amor., lib. I, eleg. m, 13.
Non, Ovide n'est point un Céladon : il se trompe, ou plutôt c'est sa maîtresse qu'il veut tromper.
Nous avons des goûts volages du poëte et de son peu de sincérité un témoignage flagrant \ si l'on avait besoin de quelque preuve encore après la confession rapportée plus haut. Un jour, Corinne le soupçonne d'avoir courtisé sa femme de chambre. Grande protestation d'Ovide. Comment l'accuser de goûts si bas! aimer une esclave! tenir dans ses bras un dos marqué par le fouet! fi donc ! Puis vous tournez la page, et vous lisez une petite pièce, qui a juste le même nombre de vers que la précédente, et qui dut être remise par le même porteur. Dans cette pièce , le poëte se demande qui a pu révéler le mystère de ses amours avec Cypassis. Cette Cypassis, qui devrait ne coiffer que des déesses , était sans doute comme la Suzon dont parle Voltaire,
Qui dès longtemps servait dans la maison , Fille entendue, active, nécessaire.
Coiffant, frisant , portant les billets doux , Savante en l'art de conduire une afCaire, Et ménageant souvent deux rendez-vous.
L'un pour sa dame et puis l'autre pour elle ^.
Ovide n'avait point cru déroger ni descendre en l'aimant. Peut-être même trouvait-il quelque chose de piquant a répéter dans l'antichambre, près de la suivante, le rôle qu'il devait jouer près de la maîtresse dans le boudoir. Mais, un beau jour, une imprudence de Cypassis avait trahi l'aparté. Car Ovide lui reproche d'avoir rougi sous les regards de sa
^ Amor.j lib. II , eleg. vu et viii.
» Pur XXI /Ifift
« Pue, XXI, 160.
maîtresse, tandis que lui', grâce à sa présence d'esprit, détournait tous les soupçons, en attestant la puissante divinité de Vénus. Pour un pareil service, le poëte veut être dignement payé. Le ton dont il réclame son salaire, les menaces qu'il fait à Cypassis, en cas de refus, nous prouvent de reste qu'Ovide se dédommageait sur la suivante des caprices et de l'humeur impérieuse de sa maîtresse.
Voilà donc notre amant fidèle pris en flagrant délit d'amour ancillaire. Cependant, malgré son libertinage, il était honnête homme, dans le sens un peu large de l'antiquité. Quand il dit de lui :
Siue crimine mores Niulaque simplicitas purpureusque pudor \
tout porte à croire qu'il dit vrai. Il était simple, naïf, et rougissait facilement , ce qui n'est point un mauvais signe. Il n'aimait que les plaisirs permis par la nature, sinon par la morale ^. On ne trouve point chez lui de ces pièces qui déshonorent les recueils de Tibulle ^ d'Horace ^ et même de Virgile^. Enfin, il détestait cette abominable coutume de l'avortement, si répandue même dans la haute société d'alors. Il a sur ce sujet une très-belle pièce *^, où il fait en termes fort dignes la leçon a Corinne , qui avait failli se tuer par un breuvage abortif. Tout cela , j'en conviens , n'est que de la sagesse négative ^ mais quand on songe à ce qu'était
* Amor.y lib. I , eleg. viu.
* Art d'aimer j, iiv. II, 684.
' Voir entre autres, Tibulle, lib. I, eleg. iv.
* Passim.
^ Eglog. n.
•^ Amor.j, lib. II, eleg. xiv.
la société , on sait gré au poète qui avait su conserver un pareil respect pour les lois naturelles.
Il faut avouer cependant qu'Ovide avait l'imagination bien libertine. A lire certaine pièce du premier livre des Amours, on voit qu'il a singulièrement abusé de la définition que donne Horace de la poésie élégiaque.
Querimonia primum , Post etiam iucliisa est voti sentenUa compas '.
Son malheur, même comme poète, est d'avoir aimé des femmes qui ne pouvaient lui inspirer aucun respect. Sa poésie eût gagné a des amours plus relevés , plus retenus. Il aurait ainsi évité quelques vers plus que légers, qui déparent certaines pièces, d'ailleurs assez jolies. Un jour, il envoie un anneau à sa maîtresse et s'adresse a cet anneau ^, comme autrefois Théocritea la quenouille d'ivoire qu'il oflrait à la femme de son ami Nicias 'K On sait la grâce et la délicatesse de l'idylle grecque -, on sait le mot de Louis XIV écrit sur la marge de son exemplaire : « C'est un modèle en galanterie. » Le sujet était a' peu près le même, et cependant quelledifférencelThéocriteest chaste, grave comme Homère parlant de Pénélope-, ses vers respirent l'ordre, la paix , le respect qui s'attache a une vie noblement passée dans les travaux simplesdu foyer. C'est que le poète saitqu'il s'adresse à la belle Theugénis, femme laborieuse , aimant tout ce qu'aiment les femmes sages. On eût permis a Ovide d'être plus léger , de s'égayer en souhaits gracieux et spirituellement galants, comme il le fait dans ces premiers vers :
' Artpoét.,1?,.
* Atnor., lib. II , eleg. xv.
' Idyli. xxn, édit. Ahrens-Teubner.
« Anneau qui vas entourer le doigl de ma belle maîtresse, toi qui n'as de prix que par l'amour de celui qui te donne, va et sois pour elle un présent agréable -, que te recevant avec joie, elle le place aussitôt à son doigt. Sois fait pour elle comme elle est faite pour moi , sois la juste mesure de son doigt sans le presser trop. Heureux anneau ! ma maîtresse va te toucher en tout sens. Hélas! j'envie le sort de mon présent. Ob ! que ne puis-je, par les enchantements de la magicienne d'Ea et du vieillard de Carpatlios, devenir tout à coup ce que je donne ! Alors je voudrais que ma maîtresse touchât à sa gorge et que sa main gauche se portât sous sa tunique j je glisserais de son doigt, si étroitement serré que j'y fusse . je m'élargirais par enchantement et j'irais tomber sur son sein. Moi aussi, quand elle voudrait sceller ses tablettes mystérieuses et empêcher la cire de s'atlacher a la pierre , je toucherais le. premier les lèvres humides de ma belle maltresse, pourvu seulement que je ne servisse jamais a sceller un écrit douloureux pour moi. Si elle me donnait pour qu'on me plaçât dans l'écrin , je refuserais de quitter son doigt et je me rétrécirais pour le serrer plus fortement. Que jamais , ô ma vie! je ne devienne pour toi un sujet de honte, ni un fardeau que refuse ton doigt délicat. »
Jusque-là , tout est bien , tout est dans le sujet. Mais arrivent certains détails d'un réalisme trop latin, et, pour un lecteur français du moins , \oiia une pièce gâtée. A qui la faute , sinon a la maîtresse qui devait recevoir l'anneau et lire les vers ?
Cette maîtresse , cette Corinne n'avait rien en effet d'une Béatrice ou d'une Laure, pas plus du reste qu'Ovide d'un Dante ou d'un Pétrarque. C'était probablement une de ces
Romaines de grande famille, comme la Lesbie de Catulle \ belle, galante, amie des choses del'espritet, partant, de ceux qui s'y distinguent. L'histoire des lettres , surtout aux époques de grande culture intellectuelle et de grand relâchement moral, nous offre beaucoup de ces liaisons brillantes où le talent remplace et prime la naissance et la fortune. Boccace, le Tasse, chez les Italiens, et chez nous Marot, La Fontaine, Rousseau , pour ne citer que les anciens , ont été aimés , quelques-uns choyés et soignés par de grandes dames que leurs ouvrages avaient passionnées-. Chez les Romains, il n'y'avait pas longtemps que l'esprit avait commencé ainsi à prendre son rang dans la société, et le premier exemple, je crois, qui s'en rencontre, est celui de Catulle : c'est qu'alors la vie du monde, cette vie de luxe et de plaisir, de civilisation raflinée et de conversation polie, ne faisait que commencer elle-même. Dans celte maison du mont Palatin, dans ces beaux jardins du Tibre que fréquentaient tant de brillants patriciens, le jeune provincial de Vérone était admis, distingué , préféré par Clodia, qu'il immortalisait sous le nom de Lesbie.
Ovide eut le même bonheur, la même fortune : sa Corinne fut une conquête de son talent. Quel était le nom véritable et le rang de cette femme que le poète n'osait célébrer ouvertement ^? Il n'y a sur ce chapitre malheureusement rien que
^ Cicér. et ses amis, par G. Boissier , p. 177.
* Sur ces passions inspirées par les poêles , voir quelques pages de Sainte-Beuve : Nouveaux lundis ^ t. ix , M""* de Verdelin.
' Celait à la fois prudence et mode littéraire, comme nous l'apprend un passage d'Apulée (Apolog.) : « Eadem opéra accusent C. CaluUum quod Lesbiam pro Clodià nominarit , et Ticidam simililer, qaod , quae Melella erat, Perillam scripserit; et Propertium , qui Cynthiam dicat, Horliam dissiraulet, et TibuUum , quia ei sit Plania in animo , Délia in versu. o — Cependant ce qui prouverait que, pour Ovide, ce fut plus qu'une formule poétique, c'est la discrétion constante avec laquelle il garda le mot de l'énigme.
des conjectures. Du temps même d'Ovide, il paraît que c'était un mystère difficile à pénétrer, bien qu'il piquât vivement la curiosité. Malgré la notoriété que le talent du poëte avait rapidement donnée a ce nom , la vraie Corinne, grâce à une rare discrétion réciproque , était si peu connue , qu'une femme galante de ses contemporaines essayait de se faire passer pour elle ' . On voit donc que Martial parlait en poëte vexé plutôt qu'en historien fidèle, quand il prétendait qu'Ovide ne fut connu que de sa Corinne ^. Au reste, bien que le poëte ait l'air de craindre que ses vers , en révélant la beauté de sa maîtresse, ne lui suscitent des rivaux^, il nous apprend luimême que, vingt ans après, lorsqu'il composait son Art d'aimer, on ignorait encore le vrai nom de Corinne^. On lui demandait dans le monde quelle était la beauté que cachait ce gracieux pseudonyme : curiosité bien naturelle et qui s'est plusieurs fois reproduite. On se souvient que Palru , dans sa jeunesse, allant en Italie, rencontra d'Urféa lacour de Turin , et que, dans son enthousiasme curieux, il pressa plus d'une fois le grand romancier de lui découvrir le vrai nom des personnages qu'il avait peints sous les noms fictifs de Céladon et d'Astrée. D'Urfé promit à son jeune admirateur de lui révéler ces grands mystères , ce fin du fin , à son retour d'Italie-, mais quand Patru revint, d'Urfé était mort, emportant son secret avec lui. Ainsi que d'Urfé, malgré les
^ Amor., lib. II, eleg. xvn, 29.
« Mart., Epig., lib. V, x, 10 :
Norat Nasonem sola Corinna suum.
' Amor., lib. III, eleg. xii.
* Art d'aimer, liv. III, 538 :
Et multi , qtiae sit nostra Corinna , rogant.
douces instances de beaucoup d'amis sans doute , Ovide est mort sans leur traduire en langue vulgaire le poétique nom de sa maîtresse, si bien que la postérité, comme au temps du poète , se demande encore quelle est cette Corinne,
D'après Sidoine Apollinaire ', ce serait Julie , tille d'Auguste. Le bon évêque paraît se tromper ^ du reste, permis à lui de n'avoir pas approfondi le cas. Cette Julie, dès l'an de Rome 729, avait été fiancée a Marcellus, si poétiquement pleuré par Virgile ^ puis celui-ci étant mort en 731 , on la remarie a M. Agrippa deux ans après , c'cst-a-dire en 733, lorsque Ovide n'avait guère que vingt-deux ans. Faut-il placer l'intrigue amoureuse entre les deux mariages , dans ce qu'on pourrait appeler l'interrègne? La chose est peu probable : Ovide était très-jeune. Je sais qu'aux âmes bien.nées, la valeur n attend pas le nombre des années • mais l'occasion d'ordinaire n'arrive pas aussi vite que la valeur, et l'on ne voit rien ni dans la fortune, ni dans le rang, ni dans les liaisons de famille qui ait pu rapprocher ce jeune chevalier, encore inconnu , d'une princesse de la famille impériale , delà fille même de l'empereur. La liaison n'a-t-elle commencé qu'avec l'épouse de M. Agrippa.^ Mais on sait ce que faisait Corinne pour éviter les suites de son libertinage : cela peut-il convenir a une femme qui doit donner des héritiers à un trône ?
Voila donc encore un mystère qu'il nous faut renoncer à éclaircir; mais, du moins, si nous ne pouvons connaître le
* Carm. xxm, vers 157 :
Et le carmina per libidinosa Notum, Naso tener, Tomosque missum , QuonJam Cœsarœ nimis puellae Faiso nomine subditum Corinnae.
nom , la famille , le rang de la femme si bien cachée sous le voile de Corinne, nous pouvons, grâce aux vers de son amant , nous faire une idée assez distincte de sa personne, de ses goûts , de son caractère. Il faut avouer que si l'extérieur était aimable et cliarmaut, le moral laissait beaucoup a désirer. A part son goût pour les choses de l'esprit, on ne voit pas trop ce qu'on pourrait louer chez elle. Et d'abord , elle était mariée , ce qui est une circonstance passablement aggravante ^ ; elle était avide, et demandait le prix de ses faveurs au poëte, qui lui répondait d'une manière charmante :
Et puer est et iiudus Amor : sine sordibus annos Et nullas vestes , ut sit apertus , habet -.
Puis Ovide appuie , il développe : une INinon de Lenclos ne se fût pas exposée a pareille leçon. Enfin, elle n'était point fidèle ^ elle se livrait même avec une facilité qui devait, pour un amant délicat, ôter beaucoup de prix a sa possession. Un jour, Ovide feint de s'endormir après un festin, et il voit sa maîtresse donner a un de ses voisins des baisers fort peu équivoques ^. Une autre fois, il est consigné toute une nuit comme un esclave au seuil de la porte, et le lendemain matin , ô douleur et honte ! il voit un rival heureux sortir de la chambre '. Faut-il ajouter qu'elle était fort coquette, puisqu'elle avait fait tomber ses cheveux pour avoir voulu les teindre^, et qu'elle avait failli se faire périr, tant elle redou-
^ Amor.j lib. Il, eleg. 3.
* Amor., lib. I, eleg. x, v. 1.^. — La l-'ontainc songeait sans doute à ce vers quaiifl il a dit :
L'Amour est nu, mais il n'est pas croUé. ' Amor., lib. II , eleg. v, 23-24.
* Amor., lib. 111 , eleg. xi , 10.
' Amor., lib. I , eleg. xiv.
tait pour sa taille les suites de l'enfantement ^ ? Faut-il dire encore qu'elle était impérieuse, (ière de sa rare beauté^? Mais après ce qu'on a vu plus haut , ce ne sont la que des ^ peccadilles, fort peu caractéristiques du reste, puisqu'il n'est poète amoureux depuis l'invention de l'élégie, qui n'ait soupiré de pareilles plaintes contre sa maîtresse.
Ou comprend de reste qu'avec une femme semblable les préliminaires d'amour se devaient réduire a leur plus simple expression : Vrai est, comme dit Marot, qii'tl n'était point besoin d'y songer longtemps. On peut d'ailleurs très-bien se faire une idée de la rapidité avec laquelle se menaient de pareilles conquêtes : on n'a qu'à supposer, et la chose est assez vraisemblable, que les pièces du premier livre des Amours sont placées dans l'ordre chronologique. Cela compose un petit drame auquel on ne reprochera certes pas de manquer de mouvement ni d'action.
Ovide, qui sur son lit solitaire commençait a trouver la nuit longue (élég. ii) , rencontre sur le Forum ou sous l'un de ses portiques, rendez-vousdu monde élégant , une femme à l'air provocateur. Le voilà pris, et comme il est poëte, il envoie sa déclaration en vers (m). On l'accueille , on veut le tâter^ c'est une grande dame qui ne se livre pas tout ainsi au premier venu. Elle fait en sorte qu'Ovide soit invité à un
' Amor.^ lib. II , eleg. xiv.
^ Cepenclaiit, comme il faut être juste, il est permis délever un doute. Il y a pour plusieurs des passages indiqués une question d'identité fort difficile à résoudre. Il se pourrait fort bien qu'au lieu d'une maîtresse, il y en eût plusieurs. Malgré le précepte d'Horace, Ovide n'a point mis dans son recueil d'élégies l'unité qu'il ne mettait point dans sa conduite, et vouloir tout attribuer à la seule Corinne, ce serait peut-être imiter les anciens qui , par amour pour la synthèse, rapportaient à un seul personnage les prouesses de plusieurs autres héros.
dîner où elle doit se trouver avec son mari. Ovide, excité par le bon vin , la présence de sa belle et celle du mari, se montre aussi spirituel , aussi pétillant qu'on jieut croire (iv). La victoire est gagnée, comme nous l'apprenons a la pièce suivante (v). Dans la fougue de son amour et de ses vingt ans , Ovide trouve qu'il est reçu trop rarement par sa maîtresse, et n'osant l'accuser elle-même, il s'en prend au concierge (vi). Pourtant, un jour, il se laisse emporter jusqu'à la frapper ' : il a beau exhaler en vers le repentir le plus poétique et le plus sincère (vu) , qu'arrive-t-il ? Une de ces Macettes, toujours à la recherche d'une proie, s'aperçoit que cette femme charmante se donne a un jeune homme sans fortune et qui de plus la bat^ elle veut lui faire mieux choisir l'objet de son amour. Ovide, qui l'apprend , fait une bonne pièce contre cette vieille infâme (viii) • puis songeant aux périls que court sa conpiéle, a toutes les ruses dont il a besoin pour la défendre, il en vient a trouver que l'amour et les armes réclament les mêmes aptitudes , les mêmes qualités (ix). Mais sa maîtresse aussi songeait de son côté : elle s'apercevait enfin, grâce aux leçons de Macelte, que son amant ne payait pas largement, qu'il ne faisait
^ Ovide a-t-il bien réellement battu sa maîtresse? N'est-ce pas un de ces lieux communs de l'amour romain qu'il a voulu traiter? Notre poêle était doux et débonnaire. 11 ne voulait pas qu'une femme maltraitât sa coiffeuse {Art d'aimer^, m, 239-40). Je croirais donc volontiers qu'Ovide se vante en s'accusant d'avoir été brutal , et qu'on pourrait dira de lui , comme de certain personnage de comédie :
Quand il fait le méchant , c'est un air qu'il se donne.
Ou enfin , car il faut faire toutes les suppositions, en était-il d'Ovide comme de Florian , à qui sa maîtresse reconnaissait le privilège de la battre, parce que cclui-làj, il ne payait pas, disait M'"« Gontier, dans sa langue du XVI1I« siècle. — (Voir Sainte-Beuve, Nouveaux lundis , t. XII, p. 147.)
point (le cadeau. Un beau jour elle s'en plaint, le poëte la gourmande (x). Ce n'était pas le moyen de raccommoder les choses -, aussi les rendez-vous deviennent plus rares. Le poëte est forcé de s'adresser a la suivante Napé, pour la prier de remettre un billet (xi) qui ne rapporte qu'un refus. On voit d'ici l'indignation du poëte (xii). Enfin Corinne vaincue lui accorde une nuit, malheureusement trop vite passée, malgré de poétiques plaintes adresséesà l'Aurore (xiii). C'est dans l'ivresse de ce nouveau triomphe sans doute que le poëte , si bien servi par son talent, se retourne contre ses détracteurs, et d'un ton de légitime orgueil entonne un hymne en l'honneur de la Muse.
Ainsi se filait un amour, une passion dans le grand monde de Rome; de cœur, d'imagination même , de cette imaginalion délicate qui se plaît à embellir un idéal rêvé, on voit qu'il n'en était point question. Mais des sens et de l'esprit, de la gaieté légère et des muscles robustes , voila ce qu'était l'amour au temps d'Ovide , l'amour d'Ovide lui-même -, même avec un poëte , nous sommes en pleine et vulgaire prose.
Nous connaissons Ovide, son caractère, sa manière d'aimer et la femme qu'il aimait. Il est temps d'étudier enfin son talent dans ces élégies qu'il avait d'abord publiées en cinq livres et que , plus tard , il réduisit a trois. C'est lui-même qui nous l'apprend dans une épigramme qu'il mit a la tête de son recueil définitif. Est-ce au goût, est-ce a la morale que ces deux livres ont été sacrifiés? le poëte n'en dit rien , et la lecture des livres survivants ne peut éclaircir les doutes , puisqu'il reste encore tant de passages, tant de pièces même qui blessent également la morale et le goût.
— bi —
Ovide a généralement la première pensée bonne , et l'expression de cette première pensée juste , nette et poétique. Malheureusement, il gâte tout cela par des développements spirituels, sans doute, mais inopportuns. Il ne sait pas se contenir. 11 n'a jamais connu cet embarras d'Horace arrêté court devant une bourgade qu'il ne peut nommer en vers. 11 dit tout, parce qu'il sait tout dire, parce que rien ne coûte a sa muse ingénieusement abondante. Nul ne l'égale pour trouver des similitudes , pour revêtir d'un corps, d'un esprit, d'un visage les êtres abstraits. 11 aime ces surprises où brille son talent , et , quelque usé que soit le thème , il sait le rajeunir par de piquantes variations. Mais, encore une fois, il manque de mesure et de goût, et il devient puéril à force d'esprit. Il serait facile d'en multiplier les preuves : veut-il personnifier l'élégie, il dira très-bien ;
Veuit odoratos Elegeiar nexa capillos ' .
Puis l'amour du détail, du technique, l'entraîne, et il ajoute ridiculement :
Et , puto , pes illi longior alter erat.
Il y revient même encore :
lu pedibus vitium causa decoris erat.
Ovide a beau dire que l'élégie se sert d'un mètre boiteux, il n'en est pas moins vrai que cette similitude, si loin poussée, entre l'élégie personnifiée et le rhythme élégiaque, fait très-mauvaise figure. On sent que le poète, au lieu de se contenter d'un trait, d'un détail expressif, s'est laissé entraîner par le plaisir de jouer sur des dilflcuUés et
^ Amor., lib. III, eleg, i.
qu'il s'amuse de son vers , comme l'hirondelle de Buffon s'amuse de son vol. Et pourtant Ovide avait du goût : tout raffiné qu'il était, il savait ce que vaut la nature, et la préférait aux mille caprices de la mode. N'est-ce pas lui qui reproche à sa maîtresse d'avoir soumis ses cheveux aux tortures du fer, qui devait les brûler? Il la préférait dans la simplicité de la toilette matinale, telles qu'étaient ces bacchantes de Thrace, dont il venait peut-ôtre , le matin même, d'admirer dans Euripide le poétique réveil '. Que n'a-t-il eu pour ses vers-le sentiment aussi vif du naturel ! Que ne s'est-il abstenu défriser sa muse ! A lui aussi on eût pu dire :
Scelus est istos , scelus urere crines , Sponte décent^.
Aussi qu'est-il arrivé? C'est que souvent son discours, au lieu de se dérouler, de faire succéder, par une gradation naturelle, les pensées aux pensées, ne se compose que de petites phrases ingénieusement variées pour la forme, mais invariablement semblables pour le fond. Ovide est l'homme des détails, des enjolivements -, il fait un sort a chaque vers et néglige la forlune du poëme, comme le disait Rivarol de l'abbé Delille, ce diminutif d'Ovide. Des deux qualités classiques d'un style de bon aloi , l'ordre et le mouvement , il n'a pas la première , il n'a guère que la deuxième -, encore son mouvement n'cst-il souvent qu'une sorte de trépidation bruyante et stationnaire, qui ne mène a rien.
Il arrive souvent qu'un rapprochement imprévu entre deux objets divers n'est juste et partant agréable qu'autant
* Les Bacchantes, vers 689 et suiv. (édit. Didot.) » Amor., lib. I , eleg. xiv, 27-28.
qu'il est rapidement exprimé. Appuyez- vous , le charme aussitôt disparaît, pour ne laisser voir qu'une reclierclie laborieuse et fatigante. On applaudit a Malherbe disant dans sa belle ode a Louis XllI parlant pour La Rochelle :
Mars est comme rx\mour ; ses travaux et ses peines Veulent des jeunes gens,
Qu'Ovide nous dise en passant :
Militât omuis amans , et habct sua castra Giipido ' ,
rien de mieux. Le rapprochement est naturel, ingénieux, et le vers, tourné d'une main légère, a cette coupe heureuse , amie delà mémoire, qui fait les proverbes. Mais si ce parallèle se prolonge symétriquement pendant trente vers, si l'on recherche curieusement, pour les opposer l'un à l'autre, les détails les plus minces, les plus insignifiants de la vie militaire et de l'amour, il se peut que le poète s'amuse a ce jeu , mais le lecteur, à coup sûr, en souffre. Cicéron , pour égayer un de ses plaidoyers, fit un jour un parallèle semblable^. Mais avec quel a-propos, quel goût, quel tact! Comme il sait choisir et se borner; comme il sait habilement mettre en contraste les laborieuses futilités de la jurisprudence avec les glorieux travaux de la carrière militaire. Puis ce n'est qu'un persiflage court et léger, qui n'a rien de sérieux ni pour lui ni pour ses auditeurs. Il veut dérider un instant la gravité des juges, et pourvu qu'il les fasse rire aux dépens de S. Sulpicius, c'est tout ce qu'il demande.
Ovide ne peut se contenir ni dans ce qu'il invente, ni dans ce qu'il se rappelle : pensées originales ou souvenirs ,
* Amor., lib. I, eleg. ix.
* ProMurenâ, ix, 22.
c'est toujours le même procédé qui consiste à tout donner, jusqu'à la satiété. On sait la grâce discrète avec laquelle La Fontaine usait de la mythologie. Quelques noms propres, encore les plus connus, les moins pédants, de ces noms que doit connaître même un homme du monde, quelques allusions , quelques images , le tout traité à la légère , voilà toute la mythologie du grand poëte. C'est un parfum délicat, un rayon doré dn miel de l'Hymette, servi sans prétention dans un vers simple et gracieux comme une coupe antique. Ovide n'a ni cette grâce , ni celte discrétion. Je sais qu'en le jugeant, il faut tenir compte des différences d'éducation. Les Romains étaient naturellement plus familiers que nous avec cette érudition mythologi(jue : ils en étaient nourris dès le bas âge j c'était pour eux comme l'histoire sainte dans nos écoles modernes. Néanmoins il me semble qu'on peut toujours trouver qu'Ovide en a trop mis dans ses vers : il les en a surchargés , parfois même écrasés.
Il y a dans les ateliers un jeu bien connu des jeunes artistes. On donne quatre points disposés au hasard , et il faut faire passer par ces quatre points les lignes d'une figure dont l'invention est laissée à l'imagination de larliste. On dirait qu'Ovide se soit quelquefois proposé un pareil exercice. En effet, quand on voit l'abondance des détails mythologiques dans certaines pièces , on pourrait croire qu'ils sont là comme les quatre points par lesquels le poëte s'est imposé de faire passer sa figure , je veux dire son élégie. Par exemple, ne semble-l-il pas qu'ayant lu dans quelque mythographe toute la chronique scandaleuse des lleuves et rivières du monde, il se soit dit : Comment faire pour retenir tout cela? et qu'alors il ait imaginé l'histoire de ce fleuve dont
les eaux débordées l'empêchent d'aller retrouver sa maîtresse '. Arrivé sur ces rives qu'il ne peut traverser, le poêle a l'air de s'emporter, de se tacher sérieusement. Est-ce possible, semble-t-il dire, qu'un fleuve soit si peu complaisant pour un amoureux ! Les fleuves ont pourtant senti eux-mêmes le pouvoir de l'Amour ! Et la-dessus, énumération d'une dizaine d'entre eux dont les galanteries ont un certain renom :
<» Le pâle Inachus fut , dit-on , épris des charmes de Mélie , nymphe de Bithynie , et brûla pour elle jusque dans son lit glacé. Troie n'avait pas encore succombé après deux lustres de combats , ù Xanthe 1 lorsque Hééra captiva tes regards. Qui fit parcourir à Alphée tant de contrées diverses, si ce n'est son violent amour pour une vierge d'Arcadie ? Et toi , Pénée , lorsque Creuse était promise a Xanthe , tu l'as , dit-on, cachée dans les champs de la Phthiotide. Parlerai-je d'Asope , que subjugua la fière Thébé , Thébé qui devait donner le jour a cinq filles. Si je te demande, Achéloiis , ce que sont devenues tes cornes, tu accuseras Hercule, dont la main furieuse les a brisées; ce qu'il n'eût point fait pour Calydon , pour l'Etolie entière , il le fit pour la seule Déjanire. Le Nil , ce fleuve fertile , qui , coulant par sept embouchures, sut toujours si bien cacher la source de ses eaux fécondes, ne put, dit-on, éteindre dans ses profonds abîmes le feu qui le brûlait pour Evadné , fille d'Asope. Pour pouvoir embrasser dans son lit desséché la fille de Salraonée , Enipée ordonna à ses eaux de se retirer, et, à son ordre, les eaux se retirèrent. Je ne t'oublierai pas non plus , toi qui , fuyant au milieu des rochers creusés par ton onde, arroses
^ Amor., lib. III, eleg. vi.
en frémissant la campagne de l'argienne Tibur^ ni toi a qui plut Elia , toute négligée que fût sa parure, et quoique ses ongles n'eussent épargné ni sa chevelure ni son visage. »
C'est tout ce que voulait le poëte : il finira bien comme il a commencé, par quelques imprécations contre ces eaux si sottement débordées-, mais, encore une fois, tout cela n'était qu'un prétexte. Le vrai sujet , c'est la mythologie : ce sont les quatre points donnés par lesquels le poëte avait à faire passer sa pièce.
Ailleurs ', Ovide se plaint que sa maîtresse soit trop connue, grâce a ses vers. Il veut montrer le crédit qu'aie talent poétique et prouver que c'est lui qui a fait toute la mythologie.
« C'est nous , dira-t-il , qui avons montré Scylla dérobant à son père le cheveu fatal , et condamnée pour ce crime à porter dans ses flancs une meute de chiens furieux. Aux pieds nous avons donné des ailes, et des serpents à la chevelure ^ le petit-fils d'Abas nous doit de fendre les airs en vainqueur sur un cheval ailé. C'est nous qui avons donné a Tityus sa grandeur prodigieuse, et ses trois gueules au chien dont la tête est armée de couleuvres. Encelade a reçu de nous mille bras pour lancer ses traits ; par nous des héros cèdent aux enchantements d'une jeune magicienne ; nous avons , dans les outres du roi d'Ithaque , renfermé les vents furieux d'Eolie ^ par nous l'indiscret Tantale souffre la soif au sein même des eaux-, nous avons changé Niobé en rocher, et en ourse une vierge. L'oiseau de Cécrops chante les malheurs de l'Odrysien Itys, Jupiter se transforme tantôt en oiseau, tantôt en or, ou bien, devenu taureau, il fend
* Amor.^ lib. III , eleg. xii.
les ondes, emportant sur son dos une jeune beauté. Parlerai-je de Protée, et de ces dents d'où naquirent des Thébains, et de ces bœufs dont la bouche vomissait des flammes , et des larmes d'ambre qui coulèrent des yeux de ta sœur , infortuné Phaéton , et de ces vaisseaux devenus des déesses maritimes, et du soleil qui recula d'horreur devant l'horrible festin d'Atrée, et des plus durs rochers s'ébranlant aux accords d'une lyre? »
On ne voit pas ce qui a pu arrêter le poète dans une énumération de ce genre. Il pouvait faire ici les dix a douze mille vers de ses Métamorphoses . Ovide a donc manqué sa pièce ; il ne l'a pas traitée, et pourtant le sujet était des plus heureux : la preuve , c'est le parti qu'André Chénier a tiré d'un thème analogue ^ .
Au reste, ce malheureux goût pour l'érudition , le fatras mythologique , se trahit encore dans l'emploi de tant de noms , d'épithètes tirées de la famille ou de la géographie. Depuis Lycophron , de si docte et si ténébreuse mémoire , il s'est rencontré plusieurs poètes , même de talent , qui , sans l'égaler toutefois , l'ont suivi de trop près ^ ainsi, chez les Latins , avec Ovide , nous voyons Properce , et , dans notre littérature même, le lyrique Lebrun ,
Fongueux comme Pindarc et plus mythologique.
On pourrait citer de ce poète certaine strophe ^ qui réclamerait presque, pour être comprise, l'érudition d'un nouveau
* Elégie XXXVIII :
Vous me devez un peu cette beauté nouvelle.
* Voir dans l'ode inlilulce : Triomphe de nos paysages, la strophe qui commence par ce vers :
La colline qui vers le pôle ....
Tzetzès, et que Ginguené , Andrieux même , tant il y a de bizarrerie dans les jugements , trouvaient d'une beauté bors de pair.
Nous n'aurons pas pour Ovide la même facilité d'admiration ^ mais , si nous blâmons le poëte . il est juste de restituer au savant le tribut d'éloges qu'il mérite. Un écrivain italien l'appelle le poëte le plus docte peut-être des Latins '^ la louange n'est point exagérée. Dans un grand nombre de noms propres, géographiques ou patronymiques, parmi toutes ces majuscules qui hérissent ses élégies , les érudits n'ont relevé aucune erreur • je mo trompe : Iluct lui a fait une petite chicane", il a cru trouver le poëte en défaut dans ce vers :
A'ictor Abantiades alite fertur cquo ^.
Il n'y a point d'Abas, dit le savant évêque, parmi les ancêtres de Bellérophon, mais seulement parmi ceux de Persée ; d'un autre côté, ce n'est pas a Persée, mais a Bellérophon qu'on donne Pégase pour monture. A cela Burmann répond que Pégase était né du sang de Méduse , lorsque Persée lui avait coupé la tête, qu'il n'y avait donc rien d'étonnant que le vainqueur fût revenu dans sa patrie monté sur ce coursier, monument de sa victoire , et que les dieux ensuite en eussent fait cadeau à Bellérophon. Cette explication sauvegarde l'honneur historique de notre poëte 5 aussi nous empressons-nous de l'accueillir.
* Il pofila forse più dolLo de' Lalini. — Ugo Foscolo, dans une dissertation sur la chevelure de Bérénice.
* In notis ad epigrammala (jrœca , lib. I , p. 3. ' Amor., lib. III, eleg. xu, 24.
Ce qu'on pourrait contester moins encore que l'érudition d'Ovide, c'est son esprit, quand il veut bien s'observer. Jamais homme n'eut plus que lui cette faculté charmante , qui, moins profonde que le génie , moins vaste que l'imagination, saisit avec promptitude, exprime avec bonheur. Les idées les plus simples, les plus communes, il les relève, les aiguise par un mot, une tournure, une comparaison. Il abonde en traits heureux , excelle dans les nuances. Veut-il exprimer le sentiment de confusion qu'il éprouve au souvenir de tant de choses qu'il n'avait pas eu honte de souffrir , il dira avec une délicatesse d'analyse qui rappelle Sénèque :
Et quœ non puduit ferre, tulisse pudet^
Voyez encore comme il fait spirituellement la leçon a ce mari trop débonnaire dont il aime la femme et dont la tranquille nature ne laisse ni saveur ni place même a l'intrigue 2. Comme ses observations sont fines et justes : « Ce qui est permis, dit-il, nous déplaît ^ ce qui est défendu, voila ce qui nous brûle de désirs. » Puis, développant, d'un air moitié sérieux, moitié badin, celte vérité malheureusement trop vraie : « Il faut , continue-t-il , il faut qu'un amoureux espère et tout a la fois craigne, et que de temps en temps un refus lui laisse le loisir de désirer. » C'est ce que savait fort bien l'adroite Corinne : comme elle s'entendait a vous tourmenter! mal de tête habilement prétexté, feintes trahisons, elle mettait tout en œuvre. PuiSj quand elle avait ainsi réchauffé la tiédeur de son amant, quelles caresses ! quelles
* Amor., lib. III, eleg. xi , 4.
* Amor., lib. II , eleg. xix.
douces paroles ! quels baisers! « Ne crains donc pas, dit-il, s'adressant cette fois a sa nouvelle amie, ne crains pas de me laisser geler de longues nuits d'hiver, couché devant ta porte : voila le régime qui convient a mon cœur. Un amour trop bien nourri (pinguis amor) et qui trouve toutes les portes ouvertes (jiimiumque patens) dégénère bientôt en dégoût et m'affadit le cœur. » Ici un peu de mythologie, car autrement ce ne serait plus Ovide, mais pas trop pourtant. « Sans la tour d'airain, Jupiter n'eût point songé a Danaé. Les cornes que Junon mit sur la tête d'Io la rendirent plus agréable a Jupiter. Quant aux amours faciles, quiconque en veut, qu'il s'en aille ramasser des feuilles à la forêt ou puiser de l'eau dans le courant du fleuve. »
A vaincre sans péril . on triomphe sam joie .
semble dire Ovide. Puis, revenant a ce mari si placide, il cherche a le réveiller : il le pique, il l'aiguillonne, car vraiment un homme qui se respecte ne peut aimer l'épouse d'un sot. Il termine enfin par une plaisante menace : « Si tu ne gardes mieux ta femme, je n'en veux plus. Voici trop longtemps que je souffre, attendant toujours que ta vigilance me fournisse l'occasion de te tromper. Non , c'en est fait, cherche qui s'accommode d'un mari si patient. Pour moi, si tu veux que je sois ton rival, eh bien ! défends-moi de l'être. »
Dans cette pièce, tout ne se trouve-t-il pas réuni? Esprit, finesse, ironie légère, connaissance du cœur, et ne pourraiton pas en dire ce qu'un personnage de Térence disait d'une femme charmante : Tota merum sal. Ovide , au reste , ne trouvait pas toujours des maris aussi débonnaires. Il rencontrait quelquefois des jaloux vigilants qui déjouaient
toutes les ruses. A ceux-là le poëte savait parler sur un autre ton, et c'est merveille de voir comme il est habile a se retourner, comme sa logique spirituelle prouvera péremptoirement que la contrainte ne fait pas la vertu '. Molière , dans V Ecole des Maris, a mis au théâtre la thèse soutenue par Ovide-. Sans vouloir comparer des choses si différentes, une comédie et une élégie, on peut dire que le poëte latin expose ses idées avec beaucoup d'esprit, de bon sens, et que Molière a pu se souvenir en plus d'un endroit des réflexions de son devancier.
C'est qu'Ovide avait réellement en lui l'étoffe d'un moraliste. J'ai hâte d'expliquer ce mot, qui scandalise un peu , joint au nom de notre poëte. Il y a deux sortes de moralistes : les uns conseillent ce qui est bon , juste, honnête ; ce sont les Nicole. Les autres se contentent d'observer les mœurs et de les peindre, comme les Montaigne, les La Bruyère, les Molière. Ils présentent le miroir, libre à vous de vous reconnaître et de vous corriger^ si vous trouvez l'image laide. C'est à cette classe , bien entendu , qu'appartient Ovide. 11 ne voit pas de haut ni très-loin, mais il voit juste. Ce n'est qu'un coup d'œil, mais net et vif. Quant à blâmer, il n'y songe pas : loin de fustiger ces vices dont il profite, il dirait plutôt avec Voltaire :
i\h ! le hou temps que ce siècle de fer !
Mais il n'est dupe de rien, croyez-le bien. Lisez l'épitre qu'il adresse à Bagoas^ gardien de sa maîtresse, et voyez
^ Amor., lib. III , eleg. iv.
* Acte I", scène ii; voir la conversation entre Ariste et Sganarelle.
' Amor.j lib. II, eleg. ii.
s'il est possible de mieux connaître son cœur humain. Manière de s'y prendre, bénéfices de la complaisance, châtiments de la sévérité, indifférence ou stupidité des maris , incrédules quand même, ou fouettant le maraud qui leur fait tomber les écailles , tout est parfaitement observé et rendu de main de maître. Lesage est la pour le dire ^ Mais pourquoi prendre Lesage a témoin quand nous avons Ovide lui-même, qui nous fait l'aveu le plus complet de sa faiblesse. N'est-ce pas lui qui permet a sa maîtresse de le tromper, [pourvu qu'il n'en sache rien, qui lui conseille de tout nier, quand même elle serait surprise en flagrant délit, et qui promet enfin de tout pardonner a ces seuls mots : non feci-.
Qui voudrait voir combien la même idée peut revêtir de formes diverses , selon qu'elle est traitée par l'esprit ou par la passion , n'aurait qu'à comparer une Soirée perdue, de Musset, et la deuxième élégie du troisième livre des Amours, d'Ovide. Dans ces deux pièces, le sujet est a peu près le même : c'est le poète rencontrant au théâtre , exprès ou par hasard , une femme dont il est ou devient amoureux. Mais que l'accent est différent 1 Dans les vers français , on sent une âme fatiguée, mécontente d'elle-même et des autres, au sein de laquelle le bonheur ne peut désormais briller que par éclair, comme ce refrain d'André Chénier, qui vient si gracieusement chanter au milieu de ses tristes pensées. Ovide, au contraire, c'est la jeunesse avec toutes
^ Voir Gîl-Blas, liv. IV, ch. vu, l'histoire de ce vieux gentilhomme, don Gonzale Pacheco , qui , averti par son valet des inlidélités de sa maîtresse , se fâche d'abord contre elle , puis se réconcilie et renvoie son valet.
* Amor>j lib. III , eleg. xiv.
ses ardeurs, tous ses désirs de vie et de jouissance ^ c'est l'empressement, la galanterie dans ce qu'elle a de plus sémillant et de plus spirituel. Notre poëte est assis la , près de cette femme qu'il aime ^ elle est venue pour voir les jeux, lui pour la voir; il profite de tout pour faire sa cour, on sent que son esprit est aux aguets. Voici la première course ; sa voisine a naturellement des préférences pour l'un des conducteurs : « Oh! s'écrie notre amoureux, bienheureux le cocher que tu favorises ! » Il voudrait^ lui aussi, prendre le fouet et la casaque. Comme il pousserait ses chevaux avec vigueur. « Tantôt, dit-il , je leur lâcherais les rênes , tantôt je marquerais leurs flancs avec mon fouet , tantôt j'effleurerais la borne de ma roue ] mais si, dans ma course, je venais a t'apercevoir, je m'arrêterais, et, de mes mains, je laisserais couler les rênes. » Cependant Ovide se rapproche, la voisine se retire : « Pourquoi fuir.? Au cirque, nous avons le droit d'être assis l'un près de l'autre. » Puis c'est le voisin de droite qui devient trop pressant ^ celui de derrière qui met son genou dans le dos de la belle voisine. Vientelle a laisser traîner à terre son manteau : « Relève-le, s'écrie le poêle empressé, ou je le fais moi-même. i^ Ce disant, il relève le manteau , dont il maudit la jalousie. Mais qu'importe ! il a pu apercevoir ces jambes , semblables à celles d'Atalante, à celles que les peintres donnent à Diane elle-même, quand elle poursuit les bêtes féroces. Avant de les avoir vues, il était amoureux; que sera-ce après.? Cependant, grâce au grand nombre de -spectateurs, a la vapeur qui se dégage de tous ces chevaux fumants, l'air devient épais , la chaleur intolérable. Notre amoureux veut rafraîchir sa belle voisine avec un éventail qu'il agile lui-même , et si
quelque grain de poussière vient souiller sa robe blanche , il s'empresse de le secouer. Enfin voici rinlermède : c'est le défilé des dieux portés en procession. C'est d'abord la Victoire, aux ailes déployées. Notre poète la salue et la prie de faire triompher son amour. Puis Neptune : « Que les commerçants l'applaudissent, moi, dit-il, je n'ai riendecommun avec la mer. Mars ! saluez, soldats, je déteste les armes. Phébus ! c'est le patron des augures. Phébé ! c'est la déesse des chasseurs. Minerve! regardez, artisans ! Cérès et Bacchus ! levez-vous, laboureurs. Enfin, voici Vénus! a toi, séduisante déesse, a tous ces petits amours armés de l'arc mes applaudissements ! favorise mes tentatives , inspire ma maîtresse, qu'elle se laisse aimer! Elle m'a dit oui , elle m'a fait un signe favorable. » Alors se tournant vers sa voisine : « Ce que la déesse a promis , promets-le toi-même, et, que Vénus me pardonne , tu seras une déesse plus grande qu'elle ! » Puis le préteur donne le signal et les jeux recommencent. Ovide fait une seconde fois des vœux pour le cocher que favorise sa voisine. Malheureux ! tous ces vœux sont inutiles ; sa belle voisine et lui n'ont favorisé qu'un maladroit. A la deuxième course , ils sont plus heureux, leur cocher remporte la victoire ^ a lui maintenant de remporter la sienne. La voisine sourit et promet d'un coup d'œil expressif. « Il suffît, dit le poète -, pour le reste , nous l'aurons ailleurs. «
Cette rapide analyse peut à peine donner une idée de la grâce, de l'esprit, du mouvement qu'Ovide a mis dans sa pièce. On le sent, on le voit, le sourire aux lèvres, le plaisir dans les yeux, papillonner autour de cette jeune femme. Il est heureux, et il le sera bientôt encore davantage. Ce
n'est pas de l'amour, non, mais c'est de la galanterie aimable et spirituelle, mêlée toutefois d'un petit grain de libertinage.
Bien qu'Ovide ait trop d'esprit pour être peintre, cependant on rencontre chez lui quelques tableaux charmants, d'une grâce un peu recherchée , mais naturelle , d'une grâce à la Boucher. A un dîner, il avait fait semblant de dormir , et avait vu, trop bien vu, malheureusement, sa maîtresse faire les signes les moins équivoques a un jeune rival ^ des signes, on était passé aux baisers ^ Ovide de se récrier , sa maîtresse de rougira
« Ainsi se colore et rougit le ciel devant l'épouse de Tithon ; telle parait une vierge a la vue de son fiancé 5 ainsi brillent les roses au milieu des lys qui les entourent; ainsi rougit la lune arrêtée dans sa course paf quelque enchantement 5 tel encore l'ivoire d'Assyrie que teint la main d'une Méonienne pour l'empêcher de jaunir avec le temps. Ainsi se colora son visage, ainsi je le vis changer tour a tour , et jamais peut-être elle ne me parut plus belle. Elle regardait la terre, et ce regard me parut ravissant. La tristesse était peinte sur son visage , et cette tristesse était pleine de grâce. Ses cheveux , ses beaux cheveux , je faillis les lui arracher -, ses joues délicates, je faillis les meurtrir. En contemplant sa beauté , mes bras nerveux tombèrent d'eux-mêmes , et ma maîtresse trouva la sûreté dans ses armes. Moi , tout à l'heure menaçant, je me jetai suppliant a ses pieds et la priai de ne pas me donner de moins doux baisers. Elle sourit, et m'accorda avec amour le baiser le plus tendre , un de ces baisers qui arracheraient a la main irritée de Jupiter la
* Amor., lib. II , eleg. v, 33, à la fin.
foudre étiucelaute. Ce qui me tourmente aujourd'hui , c'est la crainte que mon rival n'en ait reçu d'aussi délicieux. Je ne voudrais pas que les siens eussent été du même titre. Ce baiser cependant annonçait plus d'art qu'elle n'en doit k mes leçons ; il me sembla qu'elle avait appris quelque chose de nouveau. Le charme fut trop puissant, et c'est un triste
présage De telles leçons ne se donnent qu'au lit, et je
ne sais quel maître en a reçu l'inestimable prix. »
Il y a bien encore quelques comparaisons de trop , mais la fin est excellente. La peinture de l'embarras de cette femme, son désespoic, puis, tout à coup, a la vue de ces beaux cheveux qu'il allait arracher, le revirement qui se fait dans l'âme d'Ovide qui de juge devient suppliant, et demande pour toute satisfaction un baiser aussi bon que ceux qu'il a vu donner. Puis , le baiser donné , les soupçons de notre amant, qui retrouve sa maîtresse beaucoup plus habile qu'il ne l'avait laissée ^ tout cela, encore une fois, est parfait de grâce , de gentillesse et même d'un certain naturel. On en pourrait dire autant de ce passage où il se reporte au doux moment qui ramènera près de lui Corinne, partie aux eaux de Baies.
« Le premier , s'écrie-t-il , je découvrirai du rivage ton navire chéri , et je dirai : Voici le navire qui ramène mes dieux! Bientôt, te recevant dans mes bras, je te ravirai mille baisers précipités. Pour fêler ton retour, tombera la victime dévouée ; j'étendrai en forme de lit le sable mouvant du rivage j le premier tertre nous servira de table'. »
11 y a même un trait d'une ironie charmante et qui peint très-bien la bonhomie d'Ovide.
^ Amor.j lib. II, eleg. xt.
« La, dit-il , clans le doux bruit des coupes , lu commenceras tes longs récits ^ tu me peindras ton navire a demi englouti dans les flots ^ tu me diras qu'en revenant vers moi tu ne craignais ni la perfide fraîcheur de la nuit, ni les vents déchaînés. La fiction même deviendra pour moi la vérité : je croirai tout ^ » .
J'y joindrai encore cette petite scène où Ovide, pris d'un noble désir de travailler à quelque œuvre élevée , se représente donnant congé a sa maîtresse ^; les caresses de celle-ci , l'amour qui se moque de son manteau tragique , de ses cothurnes de pourpre , des sceptres que sa main de particulier voudrait porter , tout enfin est finement pris sur nature et touché du plus léger crayon. Cependant il faut convenir qu'Ovide en général a peu de tableaux : il ne sait ni les trouver ni les composer. Il a des traits d'esprit , mais non des coups de pinceau. C'est la sa grande infériorité , quand on le rapproche d'André Chénier. Ovide effleure et passe ; André s'arrête et dessine. Le premier a une imagination vive et mobile qui sait trouver les situations ; le deuxième possède une palette garnie des couleurs les plus voluptueuses, qui lui permet de tout peindre. C'est lui, pour employer son expression favorite, c'est lui seul qui sait faire un quadro.
11 est des circonstances où l'esprit, même le plus aimable, ne peut suppléer la sensibilité absente. C'est alors surtout que l'on sent tout ce que laisse a désirer le talent d'Ovide.
^ A ce tableau gracieux , quoique un peu superficiel, il n'est pas sans
intérêt d'opposer pareil sujet traité par André Cliénier, élég. xviii, à la
fin :
Qu'il est doux au retour de la froide saison
* Amor.j lib. II , eleg. xviii, 5-16.
11 ne sait pas, au milieu d'un sujet, même petit, même humble , jeter une de ces réflexions qui vous ouvrent tout un horizon nouveau , qui vous font songer vous-même ou vous attendrissent. Il n'a pas l'art, ou plutôt l'âme de Catulle, avec lequel il voulut pourtant lutter un jour. On connaît celte pièce ravissante sur la mort du passereau de Lesbie. Le poëte a su trouver pour louer ce petit oiseau des traits charmants, d'une délicatesse qui surprend toujours dans un poëte aussi impur. Puis ces traits sont jetés en passant , l'auteur glisse et laisse le lecteur achever. Pour peindre les mœurs apprivoisées de l'oiseau, sa tendresse affectueuse pour sa maîtresse , il vous dira seulement qu'il la connaissait comme une jeune fille connaît sa mère :
Suamqiie norat Ipsam tam beiie quampuella matrom.
Et quand il vous a bien fait admirer, aimer cet oiseau , il ajoute :
Qui nunc it per iter tenebricosum.
Et surtout sachant combien , dans les douleurs qu'on lui présente à plaindre, l'homme n'est sensible qu'a celles qui le peuvent frapper lui-même, il nous avertit que c'est ce chemin ténébreux d'où personne ne revient. Mais pas de déclamation , un simple trait en passant qui vous émeut parce qu'il reporte votre pensée sur vous-même et sur le poëte aussi , dans lequel on est heureux de trouver de pareils sentiments. C'est a peu près l'effet que produisent certaines réflexions jetées par Villon dans quelques-unes de ses poésies.
Puis vient une malédiction sur ces cruelles ténèbres qui
dévorent tout ce qu'il y a de beau et qui ont englouti ce passereau, ce passereau dont la perte a rougi et gonflé les charmants yeux de sa maîtresse.
Ainsi dans ces dix-huit petits vers, rien n'est oublié : appel aux funérailles , description de l'objet aimé, réflexion philosophique, douleur de la maîtresse qui couronne le tout parce qu'elle survivra longtemps encore , voila ce que le poète a su mettre dans un cadre aussi restreint.
Comme Lesbie, Corinne perdit un jour son oiseau favori-, c'était un perroquet. Ovide , à l'imitation de Catulle , voulut le célébrer et consacra trente et un distiques a l'oraison funèbre'. L'oiseau est plus gros, mais cette raison ne suffit pas pour expliquer la difl'érence. La vraie cause est qu'Ovide écrivait avec son esprit et Catulle avec son âme. Il délaye parce qu'il n'est point ému. Il passe en revue dans des vers ingénieux toutes les qualités du défunt , la couleur de ses ailes d'un vert a défier l'émeraude , son talent pour la parole , sa frugalité. Catulle avait dit aux ténèbres : Vous dévorez toutes les belles choses. Ovide ne peut se contenter de ce cri naturel et parti du cœur. Il développe en écolier jaloux d'allonger sa matière : « Longue est la vie du vautour avide , du milan qui décrit de grands cercles au milieu des airs, et du geai qui annonce la pluie. Longue aussi est la vie de la corneille, odieuse a la belliqueuse Minerve-, a peine doit-elle mourir au bout de neuf siècles. )^ Puis il ajoute des détails , je dirais presque des chevilles, qui distraient l'esprit et le déroutent : on ne songe plus a cette fatalité qui veut que les plus belles choses vivent si peu, tandis que les mauvaises ou les inutiles durent si longtemps.
* Amor.j, lib. Il , eleg. vi.
On a souvent observé qu'il suffit d'une idée heureusement rendue par un artiste bien inspiré pour créer comme un genre qu'exploitent a l'envi les esprits a la suite. On sait tout ce que l'élégie de Millevoye sur la chute des feuilles a produit chez nous de poésies funéraires. Je croirais volontiers qu'il en fut de même pour la petite pièce de Catulle, et qu'elle ouvrit à Rome une voie longtemps suivie par la mode. Nous venons de voir Ovide reprendre ce sujet et en tirer une seconde épreuve qui ne vaut certes pas la première. Stace fut plus malheureux encore '. Il n'y a guère a dire sur sa pièce , si ce n'est qu'il ne peut comprendre comment un perroquet, qui saluait les rois et prononçait le nom de César, a pu mourir. Stace est un courtisan de l'empereur-, c'est un parasite aussi , car il nous parle du festin qu'égayait le babil de l'oiseau ^ enfin, c'est un client râpé, naïvement en extase devant cette cage brillante d'écaillé, d'ivoire et d'argent. Tels sont à peu près les sentiments , les idées dont se compose sa pièce. On voit combien h la troisième génération le sujet avait déjà perdu.
Cependant, pour en revenir a notre poète, il ne faudrait pas croire que le sentiment lui a fait complètement défaut. Sans doute, c'est l'esprit qui chez lui domine ^ mais enfin l'on n'est pas homme impunément et l'on a beau vouloir raffiner, le vers se ressent quelquefois des pulsations du cœur. Ovide avait été contraint, probablement pour affaires de famille, de retourner dans son pays , et malgré la fraîcheur des ruisseaux , malgré la beauté de ces campagnes que Cérès, Bacchus et Pallas enrichissent a l'envi, il s'ennuie parce qu'il est séparé de sa maîtresse; il lui rappelle alors
^ Silv., lib. II , IV : Psittacus Atedii Melioris.
les serments qu'elle a faits de le rejoindre'. Dans cette épître, il est tendre, touchant. On sent que ses regrets sont sincères, qu'il n'écrit pas pour écrire, mais qu'il aime sa maîtresse et qu'il écrit pour le lui dire. Il maudit celui qui, le premier, eutl'idée de voyager, sans son amante du moins. Pour lui, il irait partout, mais avec elle : les Alpes, les Syrtes , le gouffre de Charybde , rien ne l'effrayerait , tandis qu'au contraire ces lieux ombragés et frais , ce beau pays qui pourtant est sa patrie, son patrimoine, lui semble aussi triste que la Scythie ou le rocher teint du sang de Prométhée. L'orme , dit-il , aime la vigne et la vigne n'abandonne jamais l'orme. Et moi . pourquoi suis-je séparé de ma maîtresse ? Puis il lui remet en mémoire ses serments. Mais les paroles des jeunes filles sont plus légères que la feuille , et vaines elles sont emportées au gré du vent et des ondes. Enfin il la presse devenir le retrouver , et, comme si déjà il la voyait accourir , il commande aux montagnes de s'abaisser sous ses pas , aux profondes vallées de ne lui présenter que des chemins faciles.
Ce ton simple , touchant , légèrement ému , voila ce que j'aime dans Ovide, ce qui m'attire de préférence. Pourquoi faut-il que cette veine soit si peu abondante et que ce poêle ail si rarement prêté l'oreille a ce que lui murmurait son cœur? On connaît le destin de Tibulle qui, jeune encore, s'était éteint, tué peut-être par les plaisirs qu'il avait chantés. Ovide a fait sur sa mort quelques vers attendris, les plus louchants peut-être qui soient partis de sa plume -. Ce n'est pas l'ami qu'il regrette , c'est le sort de l'homme de
' Amor.j lib. II , eleg. xvi.
» Amor.j, lib. III, eleg. ix.
talent, si prématurément enlevé. Il semble que , malgré la fougue qu'il portait aux plaisirs , le jeune et brillant poète ait été frappé de ce qu'il y avait d'imprévu et de cruel dans ce trépas, et qu'il ait fait un retour sur lui-même. H ne peut pardonner au destin d'enlever ainsi les poètes sacrés, les enfants chéris des dieux. Il se livre à d'amères réflexions sur cette fatalité qui ne respecte ni le talent ni la vertu. Il a même trouvé des accents d'une éloquence pénétrante : « Soyez donc pieux , s'écrie-t-il , vous mourrez ; honorez pieusement les dieux , la mort cruelle vous arrachera du temple pour vous traîner au bûcher. Comptez sur votre talent poétique; voici Tibulle qui meurt. Il reste à peine de lui pour remplir une urne chétive. » Puis il s'attendrit sur la mère du jeune poète , sur sa sœur , sur ses deux amantes qui viennent accompagner ses restes au bûcher. Enfin , il se console en songeant que son ombre ira dans les vallons Elyséens retrouver l'ombre de Calvus , de Catulle , de Gallus , tandis que sur cette terre ses os reposeront légèrement dans l'urne qui les protège.
Horace aussi a pleuré la mort d'un ami^ Il ne serait peut-être pas sans intérêt de comparer les deux poètes. Dans la pièce d'Horace, assez courte, du reste, on sent la main de l'homme de goût, de l'artiste consommé. C'est un petit lacrymatoire très-habilement ciselé. Ovide est moins parfait de forme- on pourrait reprendre chez lui quelques détails d'un goût douteux, quelques longueurs, un peu trop de mythologie-, mais enfin l'impression dernière est bonne et touchante. On est ému , parce qu'on sent que le poète l'était véritablement lui-même. Horace, l'avouerai-je, est loin de
' Lib. I, 0(1. 24 à Virgile.
produire sur moi le même effet. Encore une fois, il pleure avec grâce , avec trop de grâce même et pas assez d'abandon. Il me semble voir sa Muse coquettement drapée dans son manteau de deuil et prenant bien garde qu'une douleur un peu trop vive ne dérange les plis de sa toge ou les boucles de sa chevelure. Puis, s'il est beau d'être pliilosopbe, il est pourtant des moments, h la mort d'un tendre ami, par exemple, où il ne serait pas malséant d'oublier un peu sa philosophie : vellem in amicilià sic erraremm. Ce Irait de résignation épicurienne :
Durum ! sed levius fit sapientiâ Quidquid corrigere est nefas,
ne me semble pas à sa place. Je regrette qu'Horace se console si vite. Je crois voir dans une résignation si facile le sentiment de l'égoïsme qui se console du départ des autres, en se voyant soi-même de reste. Somme toute, je préférerais, même avec ses défauts, la pièce d'Ovide k celle d'Horace, irréprochable, mais froide.
Le vrai rival d'Ovide , son vainqueur même , c'est Alfred de Musset, qui, certainement, ne songeait guère à lui disputer la palme. Nous avons eu déjà l'occasion de rapprocher ces deux poètes, si complètement divers. L'élégie sur la mort de Tibulle nous fait songer aux stances sur la Malibran. L'inspiration est la même : c'est la douleur qu'éprouve le poète en voyant le talent impitoyablement frappé. Seulement, ici , il y a un accent plus pénétrant, plus déchirant. Tout ce qui passait par cette âme ravagée s'imprégnait de sa mélancolie et de ses ruines , comme le vent des tempêtes , qui siflle plus tristement dans les cimes dénudées par l'hiver que dans les rameaux feuilles par le printemps.
Voila donc ce qu'était le talent d'Ovide dans sa première jeunesse , dans son avril poétique : de la grâce un peu raffinée, de l'esprit jusqu'à l'abus, et quelquefois un grain de sentiment, un éclair d'éloquence. Mais, qualités et défauts, tout est bien d'un poète, d'un homme qui a mordu le laurier. Même en imitant, il est déjà lui-même, il a sa marque. Dans une pensée développée par Ovide, dans un distique, dans un vers de sa main , il y a , comme le disait Anacréon de l'âme des amoureux, un petit signe qui les fait aisément reconnaître. Il a beau emprunter de Properce, qui plus d'une fois l'a pris pour confident , des tournures , des formes de style', des sujets d'élégie-; il a beau savoir Tibulle presque par cœur 3, sa muse est comme Iris qui, dans sa course aérienne , se nuance des mille reflets de la lumière , sans cesser d'être belle et déesse.
^ Par exemple, Properce commence une de ses pièces, la 3^ du liv. I, par trois ccmparaisons. — Ovide de même , élég. x du liv. I. * Comparer entre autres :
Ovide, lib. Il, eleg. vu, avec Properce, lib. IV, eleg. v.
— lib. I , eleg. v, — lib. II , eleg. xi et xn.
— lib. III , eleg. 1, — lib. III , eleg. II.
' Quand Ovide écrivait à Auguste l'élégie qui forme le II« livre des Tristes y il est très-probable qu'il n'avait pas les œuvres deTdniUe, puisqu'il n'avait eu le temps de rien préparer pour son voyage, ni babils, ni argent (Tristes, lib. I, eleg. m). Cependant il arrange en les citant presque textuellement plusieurs vers de Tibulle. On peut s'en assurer du reste par la comparaison suivante :
Ovide, vers 447. Tibulle, lib. I, eleg. vi, vers 7.
id.
id.
id.
id.
id.
id.
id.
id.
id.
id.
Ovide avait confiance dans son talent, et il ne craignit pas de le marquer dans la petite pièce qui termine son recueil d'élégies. Il songeait sans doute aux Géorgiques de Virgile, aux vers dans lesquels le grand poëte revendique la propriété de son œuvre. Mais quelle différence ! Virgile avait composé déjà les Bucoliques , heureuse tentative d'un génie naissant ^ il mettait la dernière main aux Géorgiques , chef-d'œuvre du genre didactique. Et voyez cependant comme il parle avec modestie de sa personne et de ses travaux ! Comme il oppose humhlement les études d'un loisir sans gloire aux exploits éclatants de César sur l'Euphrate ! Comme on sent dans ses vers la fibre patriotique , l'orgueil du Romain qui sait bien que si Rome est grande, c'est par les armes et non par la poésie ! C'est le même poëte qui dira plus tard :
Tu regere imperio populos , Romane , mémento.
Dans Ovide au contraire , Ovide qui n'avait fait pourtant que ses élégies, quel ton de suffisance ! Oui, dit-il, mes petits vers sont assez bien vus :
Nec me deliciw dedecuere me».
Il fait bon marché de la noblesse militaire, et préfère ses vieux parchemins à un anneau gagné sur les champs de bataille. Il se met sans façon sur le même rang que Virgile et Catulle. L'un est la gloire de Mantoue ; l'autre de Vérone. Lui , il sera la gloire des Péligniens. Ces Péligniens, il est vrai, ne manquaient pas de courage ^ ils ont autrefois revendiqué leur liberté , les armes a la main. Mais qu'est-ce que cela pour les illustrer ? Heureusement , semble-t-il dire , ils ont un poëte. C'est le berceau de ce poëte que le voyageur admirera quelque jour, et non les trophées militaires rem-
portés par ce petit peuple. Puis, voyez quelle modestie ! Il égale déjà Catulle, déjà Virgile, et cependant ce qu'il a fait n'est rien encore. Bacchus, c'est-a-dire le dieu de la tragédie , l'a touché de son thyrse pour l'appeler a des œuvres plus relevées. Adieu les élégies! adieu la muse facile ! il va maintenant faire retentir l'arène sous les pas de coursiers puissants.
Voila ce qu'Ovide pensait de ses œuvres terminées et de ses productions futures. Cependant , il faut avouer que son orgueil ou plutôt sa fatuité ne déplaît pas. Il est des orgueils moroses et pédants comme celui de Properce ' j celui d'Ovide est facile et bon enfant. On sourit et l'on est désarmé^.
^ C'est Properce qui s'écrie , lib. IV, i , 63-4 : Ut nostris tumefacta superbiat Umbria libris , Umbria Romani patria Callimacbi.
* Qui voudrait faire une petite élude de vanité littéraire comparée n'aurait qu'à lire la note (Chateaubriand et son groupe littéraire) , où Saiute-Beuve raconte une visite de Lamartine chez M""^ Récamier, Chateaubriand présent : pages 389-90 du tome II.