CHAPITRE VII
Ce que Virgile avait fait du vers hexamètre. — Sa versiflcation variée en regard de la monotonie d'Ovide. — Ovide abuse des procédés tectiniaues. — Sa langue saine et claire, malgré une certaine surcliarge. — Ce qu'il faut penser des retouches que l'exil ne lui a pas permises : anecdote à ce sujet. — Formes affectées par Ovide. — Langue moins savante que celle d'Horace. — Sa réputation chez les anciens : Velleius Paterculus, Sénèque, ûuintilien. — Au moyen âge, Ovide se partage les lecteurs avec Virgile. — Imitation d'Ovide dans une pièce latine du XII« siècle. — Ovide chez les Italiens : Pierre des Vignes le cite comme autorité dans un discours politique. — Brunetto Latini ; Dante ; l'Arioste ; Pétrarque ; Machiavel. — Un délicat. — Principales traductions italiennes. — Ovide chez les Anglais : Pope. — Ovide chez les Français : Marot s'essaye à le traduire. — Montaigne. — Les deux Corneilles. — Ovide en vers burlesques , en rondeaux , vengé par l'abbé de Chaulieu. — La Fontaine ; Racine; Boileau. — Fénelon; Fléchier; Bossuet. — Voltaire et les élégiaques du XVUl' siècle. — Goethe et Herder. — Conclusion.
Arrivé au terme de cette longue revue des ouvrages qu'a produits la muse infatigable d'Ovide , il nous a semblé utile de jeter un dernier coup d'œil sur sa langue, sur sa versification et sur les vicissitudes de sa renommée jusqu'à nos jours.
Ovide recevait des mains de Virgile le plus parfait des instruments poétiques. En effet, ce vers hexamètre, emprunté par Ennius a la Grèce, et dans lequel le vieux poète emboîtait tant bien que mal le rude idiome du Latium, ce vers lentement façonné par plusieurs générarations de poètes , par Lucrèce , par Varron d'Atace , par Catulle, avait reçu de l'auteur des Géorgiques et du chantre d'Enée sa forme définitive, ou mieux sa plus haute perfection. Virgile l'avait épuré, assoupli j il l'avait réduit à des règles certaines sans être absolues , rigoureuses sans être despotiques , a des règles dont le génie devait s'aider plutôt
que s'enchainer. Toutes ces irrégularités de coupe, de césure, ces élisions multipliées, ces terminaisons bizarrement monosyllabiques , que ses prédécesseurs admettaient dans leurs vers , sans autre loi que le caprice du hasard , Virgile les pesa, se rendit un compte exact de l'effet qu'on en pouvait tirer , puis les mit en réserve pour s'en servir au besoin. Appuyé d'ordinaire sur la règle, il se ménageait habilement les ressources de l'exception, et c'est ainsi que le vers hexamètre acquérait sous sa maio cette régularité mêlée d'imprévu qui en fait le miroir le plus parfait de la pensée du poète et des choses qu'il veut peindre.
Pour manœuvrer avec autant de succès entre une prosodie méticuleuse et une périlleuse indépendance, il avait fallu tout le génie et tout le goût de Virgile. Mais Ovide n'avait ni l'un ni l'autre. Comme il n'osait prendre une liberté qu'il se reconnaissait incapable de régler, et que, d'ailleurs, il sentait en lui-même assez de souplesse pour se plier sans fatigue aux plus minutieuses prescriptions de l'école , ce fut de ce côté qu'il inclina : Ovide devint le type accompli du versificateur régulier, cher aux métriciens\ mais monotone. En effet, son vers est rarement peintre. Bien fait, correct, tiré, comme on dit vulgairement, a quatre épingles, il n'a jamais de ces hardiesses, de ces irrégularités de coupe qui font faire a l'esprit comme un soubresaut, et vous mettent, bon gré, mal gré, la chose sous les yeux. Prenons un exemple : au livre VIÏI des Mèlamorphoses^, Ovide décrit bien le labyrinthe^ les vers sont gentils, élégants , bien rhylhmés^ il y a même une compa-
* Voir Luc. Miller : De re metricâj p. 91 , 100 et 282. » Vers 160.
raison gracieuse avec le Méandre, qui tantôt va, tantôt revient , sans bien savoir où il veut définitive ment faire cheminer ses eaux. Mais rien ne vous donne la sensation de ce vaste dédale, rien ne vient avertir votre esprit qui glisse, sans se douter de la chose, sur ces dactyles et ces spondées harmonieusement cadencés. Au contraire, Virgile décrivant ce même labyrinthe , vous dira :
Quà signa sequendi Falleret indeprensus et irremeabilis errer '.
Vous avez ce grand mot indeprensus , qui rend le vers irrégulier, qui l'arrête et le fait tâtonner, pour ainsi dire, comme le voyageur égaré. Voila le peintre, voila le poëte. Ovide n'est qu'un très-habile homme faisant très-facilement des vers faciles. Il avait pourtant sous les yeux et le passage de Virgile et celui de Catulle, dont l'auteur de VÊneide s'était certainement inspiré-.
Ce qu'il y a de plus malheureux, c'est que si, par hasard , notre poète déroge à la règle , s'il risque une coupe pittoresque, ce n'est pas au profit de la pensée, ni du sentiment : il agit par caprice , comme pour montrer a ses lecteurs qu'il saurait faire, s'il le voulait, même des vers irréguliers. On connaît ces vers que Virgile a rendus si expressifs par le monosyllabe qu'il place au dernier pied :
Sternitur, cxanimisque tremens procumbit hunii bos^. Vertitur interea cœluni, ruit Oceano nox''.
1 Enéide, \, 591.
* Cflrm.^ LXIV, 114:
Ne labyrintheis e flexibus egredienlem Tecti fruslraretur inobservabilis error, ' Enéide, Y.. 481.
* Enéide, II, 250.
L'arrivée soudaine de la nuit, la lourde chute de l'animal sur le sol , voila ce que Virgile a voulu peindre, et qu'il a peint, en effet, par celte coupe insolite. Ovide un beau jour songe a ces vers, et pour montrer qu'il n'était pas difficile d'en composer de semblables, il en fait deux coup sur coup :
r.andidus Oceano nitidum caput abdiderat sol Et caput extulerat densissima sidereum nox ^ .
Mais qu'arrive-t-il? Le lecteur, brusquement secoué par ce double cahot, relève la tête et cherche l'effet qu'on a voulu produire. Puis, s'apercevant qu'au lieu d'une intention poétique, ces deux vers ne présentent qu'un exercice fait par le versificateur pour s'entretenir la main , il passe plus désappointé que charmé par ce petit tour de force.
La répétition est certainement un moyen dont les grands poètes ont su tirer de beaux effets. Ovide le connaissait, mais comme un enfant prodigue qui s'amuserait à jeter par la fenêtre ses joyaux les plus précieux, Ovide sème à chaque pas les répétitions : il en pare, il en embarrasse toutes ses pages. Tantôt, c'est un vers tout entier qu'il répète :
Et superesse virum de tôt modo millibus unum , Et superesse videt de tôt modo millibus unam^;
tantôt, c'est la moitié seulement :
Deseruere sui nympbse vineta Tymoli , Deseruere suas nymphae Pactolides undas ^,
1 Métam., XV, 30.
» Mélam., 1 , 325.
• Mélam., IV, 15,
La plume d'Ovide se laisse aller a ses ébats, comme un jeune poulain qui gambade au printemps sur l'herbe tendre. Donner une libre issue h cette verve luxuriante qui bouillonnait en lui , voila tout ce que voulait le poëte. 11 ne visait ni plus haut ni plus loin. Ce n'est pas ainsi que l'ont entendu les maîtres. Je trouve dans Horace une répétition semblable, mais quelle différence pour l'effet! Je reviens a moi, dit le satirique, a moi, fils d'un père affranchi, — fils d'un père affranchi 1 — Car voila ce qu'on va toujours répétant, lorsqu'on me voit le commensal.de Mécène :
Nunc ad me redeo libertine pâtre natum , Quem roduut omnes libertine pâtre natum ' .
N'entendez-vous pas la comme un écho pittoresque des bruits jaloux, qui venaient k l'oreille de l'heureux poëte et qui l'importunaient? Si l'on voulait chercher dans Virgile, c'est là surtout qu'on trouverait des modèles exquis et touchants de répétition-. Mais au lieu d'être un de ces cris du cœur, la répétition chez Ovide n'est qu'un jeu d'esprit. — Régularité prosodique en général, emploi facile, mais peu sérieux, de tous les procédés de l'école, voilà donc , il me semble, en quoi consiste le système de versification suivi par notre poëte.
Quant à la langue d'Ovide , elle est saine et claire. On y pourrait cependant noter une certaine surcharge de mots, et cà et là des phrases comme celle-ci :
Fama mali populique dolor lacrimœque suorum Tam subitce matrem certam fecere ruinae Mirantem potuisse, irascentemque quod ausi Hoc essent superi , quod tantum juris haberent ^.
1 Satir., liv. I , vi , 45.
» Voir Nouveaux lundis , t. XI , Virgile.
• Métam., VI , 267.
On serait en droit d'exiger plus de concision, je ne dis pas d'un poëte, mais seulement d'un bon rhétoricien. Au reste , on aurait tort peut-être de se montrer trop difficile dans ces critiques de détail. Ovide nous avertit lui-même qu'il n'a pu revoir son œuvre principale et qu'il est maintes taches qu'il eût fait disparaître , si le sort lui en eût laissé le temps '. Cependant, j'ai peine a croire qu'Ovide ne se fasse pas illusion sur les retouches dont il était capable. Scnèque le Rhéteur nous rapporte a ce sujet une anecdote charmanie, qui peut nous édifier : « Ovide, dit-il, n'ignorait pas ses défauts , mais il les aimait; la preuve, c'est qu'un jour, prié par ses amis de retrancher trois vers de ses ouvrages, il y consentit, a condition qu'on lui laisserait choisir à son tour trois vers sur lesquels la critique de ses amis n'aurait aucun droit. La condition fut acceptée, et, les trois vers , écrits de part et d'autre , il se trouva qu'Ovide avait précisément voulu conserver ceux que ses amis voulaient retrancher. L'un des acteurs de cette petite scène , Albinovanus Pedo , nous a conservé deux de ces vers, que voici :
Semibovemque vù'um, semivirumque bovcm, Egelidum Borean egeliduraque Notum.
» On voit par la, ajoute Sénèque , que c'était la volonté plutôt que le goût qui manquait à ce grand poëte pour réprimer les excès de sa verve. Au reste , il disait lui-même qu'une petite tache sur un visage le rendait plus joli^. w
Avec ce faible pour les grains de beauté, je ne crois pas
^ Trist.j I, eleg. vu , à la lin ; — V, eleg. xiv, ^9. * SÉNÈQ., Controv., liv. II , in.
qu'Ovide, même tranquille, même heureux a Rome, se fût montré bien sévère dans la révision de ses Métamorphoses. Les critiques ont signalé certaines formes affectées par Ovide, comme l'emploi du participe après le verbe S l'usage fréquent des dilogies^, la réunion du démonstratif zpse au pronom possessifs- c'est qu'Ovide a des habitudes, des procédés pour la langue, comme pour la versification. Son style n'est pas faux , mais il est un peu factice. Seulement tout cela coule avec tant de facilité qu'on ne s'en aperçoit qu'au bout d'un certain temps, lorsqu'on voit périodiquement revenir les mêmes tournures. 11 en est du style d'Ovide comme de ces revues militaires , où des manœuvres habiles pourraient tromper un spectateur naïf sur le nombre des soldats , mais où un œil clairvoyant ne tarde pas a reconnaître sous les mêmes armures les mêmes visages. Notre poëte n'a pas la variété riche et colorée de Virgile : son expression juste, mais sans profondeur, ne va jamais jusqu'au fond des choses. Elle ne serre pas l'objet, elle n'en reproduit ni la forme, ni la nuance précise, mais sur toute la phrase, il y a comme un certain brillant qui, venant de l'auteur plutôt que du sujet , fait miroiter tous les vers d'une manière uniforme.
' Métam., liv. 1 , 33 :
Congeriem secuit sectamqw in membra redegit. » Mélam., liv. II, 312 :
Pariterque animâque rotisque Expulit....
dit-il de Jupiter foudroyant Phaéton.
• Métam., liv. XIV, 58 :
Et ipsa suis deplangitur ardea pennis.
— Voir les éditions de I.oers, qui donnent la liste complète de toutes ces formes.
11 est singulier qu'Ovide, nourri comme il était des poètes de la Grèce , n'ait pas cherché a leur ravir quelque tournure , quelque hardiesse grammaticale. 11 avait dû pourtant lire ces vers dans lesquels Horace convie les jeunes talents à puiser dans cette langue pour enrichir l'idiome national ' ^ il avait dû lire surtout ces charmantes pièces où, sujet et langue, le savant lyrique empruntait presque tout aux Grecs. Ovide composait avec trop de rapidité pour suivre le conseil ou profiter de l'exemple. 11 faut du temps , de minutieuses précautions pour introduire sans violence un tour de phrase d'une langue dans une autre, pour transporter d'Athènes h Rome une bouture d'olivier. Ovide avait plutôt fait d'inventer que d'emprunter. Aussi trouve-t-on dans ses œuvres un grand nombre de mots qui paraissent avoir été frappés par lui ^ mais je ne sache pas y avoir rencontré un seul hellénisme. — Ainsi , plus de facilité que de science, plus de brillant que de couleur, plus de clarté que de relief, telles sont les qualités que présente la langue d'Ovide.
Ce grand poète , mourant dans l'exil , et dont la cojère impériale avait voulu proscrire les œuvres, comme la personne, continua de vivre dans la mémoire des gens dégoût. Sans avoir eu la même autorité que Virgile, qui devint aussitôt le poète au nom répété par toutes les bouches , aux vers cités sans cesse , Ovide , lui aussi , dut entrer aussitôt dans cette alimentation commune des jeunes intelligences et contribuer pour sa part a l'enseignement qui se donnait dans les écoles. La postérité commençait pour lui , et la bienveillance, l'admiration, qui dès ses premiers vers
^ Artpoét., 52.
l'avaient accueilli , se continuaient après sa mort, et, malgré certaines oppositions, certaines restrictions, s'attachaient a son nom, a l'ensemble de ses œuvres. Velleius Paterculus, qui, par inadvertance sans doute, oubliait Horace dans l'énumération des quatre ou cinq noms d'auteurs qu'il choisissait pour résumer le grand siècle, nommait Ovide et le reconnaissait, avec Tibulle, comme le plus parfait des poètes élégiaques ' .
Sénèque , soit dans ses lettres , soit dans ses Questions naturelles , le cite comme un de ses auteurs familiers , et tantôt le loue pour sa description des vents ^, tantôt le blâme pour son palais du Soleil , sous prétexte que cet or qui reluit de toutes parts ne peut manquer d'exciter dans les lecteurs la soif des richesses^. Quelquefois, car on n'est jamais plus sévère que pour les défauts qu'on sent en soimême lorsqu'on les trouve dans les autres, il le reprend et le tance assez vertement pour quelques traits de mauvais goût rencontrés dans son déluge\ On voit que Sénèque avait son Ovide très-présent a la mémoire , et que , sans en faire son livre de chevet, comme Virgile dont les vers reviennent si souvent dans la prose du philosophe , il aimait a le parcourir et dut plus d'une fois s'y oublier.
Quintilien, j'en suis fâché pour ce critique, ne me paraît pas avoir senti tout le talent de notre poète. « Ovide, dit-il assez sèchement, est folâtre même dans ses poésies héroïques
' Liv. II , chap. 36 : « TibuUus et Naso perfectissimi in forma operis sui. »
* OviD., Métim.j liv. I, 55-60; — Sénèq., Quœst. nul., V, ch. 16.
* OviD., Métam.j liv. II; — Sénèq., ep. cxv.
* Quœst. natur., III, 27.
et trop amoureux de son génie : cependant on trouverait a louer chez lui '. « Voila Ovide mis au rang de ces poètes qui n'ont que de bons passages ^ on croirait entendre Horace jugeant Lucilius. Ailleurs, il le compare aTibulle et a Properce, et le met au-dessous de ces deux poètes comme trop peu sérieux. Ici je n'ai rien a dire, préférant, moi aussi , a l'esprit d'Ovide , la tendresse passionnée de TibuUe et la savante énergie de Properce. Quant au jugement qu'il porte sur la Médèe , quelque élogieux qu'il soit , il est trop vague et l'on voit fort bien que ce n'est la qu'une concession faite a l'admiration toujours persistante des contemporains pour l'œuvre du poète. Quintilien ne goûtait pas beaucoup Ovide. Il retrouvait chez lui ces vices charmants, dulcia vilia, qu'il ne pouvait pardonner a Sénèque , et son goût sain , mais intolérant comme un goût d'école, s'en laissait trop facilement scandaliser. Il me semble pourtant que, cherchant partout dans la littérature grecque , comme dans la littérature latine, des auteurs qui pussent donner a ses élèves l'abondance des expressions et des tours , ce rhéteur avait sous la main l'écrivain le plus riche, le plus apte a former déjeunes avocats. A cet égard, Ovide vaut presque Euripide, dont Quintilien , toujours préoccupé de son but oratoire , conseillait la lecture , de préférence a Sophocle.
Si de Martial , qui paraît jalouser notre poète ^, de Stace, qui le rapproche de Lucrèce et d'Ennius, mais pour les mettre tous trois aux pieds de Lucain^, nous arrivons au moyen âge 5 nous trouvons un double courant d'opinions.
' Liv. X.
* Epig.j liv. V, x; — lîv. VIII, lxui.
' Silv.;, liv. II, ch. vu : Genethliacon Lucanij IL
Ovide partageait avec Virgile la popularité que l'auteur de VÊnèide avait à peu près exclusivement possédée aux premiers siècles. Un contemporain de Charlemagne , ïhéodulplie, évêque d'Orléans, mettait les deux poètes sur le même rang : il les lisait avec le même amour , la même passion, disant, pour s'excuser, qu'il trouvait une leçon dans chacune de leurs pages ' .
Si la tendresse et la mélancolie de Virgile, si les pressentiments d'un monde nouveau qu'on aimait à voir dans quelques-unes de ses œuvres , avaient entouré le nom du poêle d'une sorte d'auréole religieuse et de respect superstitieux^ Ovide avait pour lui ces vices brillants, si chers aux époques de décadence , cette amplification intarissable , ce luxe de sentences et d'antithèses, sans parler du sujet lui-même , si propre a chatouiller les sens ou l'imagination. Tandis que les savants commentaient la descente d'Enée aux enfers, et que Bernard de Chartres en expliquait le sens philosophique par la descente de l'âme dans le corps où les passions la tourmentent^, les esprits moins sérieux, plus purement littéraires, s'attachaient à Ovide et s'appliquaient a l'imiter. On a trouvé dans un manuscrit du XIP siècle une pièce de vers latins intitulée : De Dœdalo et Icaro , dont l'auteur avait
' Carm., lib. IV, i :
Et modo Pompeium, moJo te, Donale, legebam,
Et modo Virgilium, te modo, Naso loquax. In quorum dictis quamqaam sint frivola mtilla , Plurima sub falso legmine vera latent.
* Voir la curieuse anecdote rapportée par l'abbé Bertinelli dans son ouvrage intitulé : Discours sur l'état des lettres et des arts à Mantoue , in-4°, 1775.
' Voir Frag. de Bernard de Chartres^ publié par M. Cousin, à la suite à'Abailard.
certainement sous les yeux les deux récits qu'Ovide a faits de cette aventure , l'un au IP livre de VArt d'aimer, l'autre au VIU^ des Métamorphoses^. Mais ce qu'il y a de plus curieux, outre les imitations, les plagiais même qui sont flagrants , c'est que la première moitié du vers rime avec la seconde, quelquefois, il est vrai, aux dépens de l'orthographe, comme on le voit par ces deux distiques du commencement :
Fert maie damna more (pour morœj, patrie revocatus «more,
Excitât ad reditus nunc amor ingeaitus.
Daedalus indusits patrie raptos dolet usus :
Claiisus in arce latet., cui via nulla pàtet.
Cette singularité de versification , qui devait avec le temps devenir la règle des poésies modernes, n'était qu'une imitation maladroite, une servile copie d'une habitude d'Ovide lui-même. Le poète en effet se plaît à des jeux semblables, et souvent les deux hémistiches de son pentamètre se répondent par une consonnance plus puérile qu'ingénieuse.
Au reste, les hommes mêmes les plus sérieux pratiquaient alors Ovide, concurremment avec les plus grands poètes de l'antiquité latine. C'est ainsi qu'on a constaté dans les écrits d'Alfano , archevêque de Salerne au XI* siècle, de nombreuses imitations de Virgile, d'Horace, d'Ovide, de Juvénal ^. A la même époque , Didier, abbé du Mont-Cassin, l'ami de Grégoire VU , son auxiliaire et son successeur, faisait copier, avec le De natura deorum de Cicéron et les
' Voir OzANAM : Documents inédits pour servir à l'histoire littéraire de l'Italie j p. 21 etsuiv.
* GiESEBRECHT : De litterarum studiis apud Halos primis medii œvi seculis. — Berlin, 1845.
livres sauvés de Tacite, les Métamorphoses d'Ovide'. Ces HilétamorpUoses étaient lues et commentées dans les principales chaires d'Italie. Ainsi l'on a le nom d'un des professeurs de l'université de Bologne , maître Vital , docteur en grammaire , qui au XIV^ siècle recevait cent livres par an pour les expliqueravec les œuvres de Cicéron. Enfin, Ovide était, avec Lucain, le seul poëte que Charles V possédât parmi les 950 volumes dont se composait sa librairie du Louvre ^.
Il ne faut donc pas s'étonner si dès le Xlll^ siècle nous voyons un orateur politique faire publiquement des citations d'un auteur si connu. Le chancelier de Frédéric II , Pierre des Vignes, qui, selon l'expression de Dante, tenait les deux clefs du cœur de son maître pour le fermer et l'ouvrir, voulant combattre a Padoue , devant le peuple et l'empereur,
^ TosTi , Storia délia hadia ëi Monte-Cassino.
* On trouve dans les Origines de l' imprimerie de Paris „ par Chevillier, in-4°, Paris, 1694, un petit tableau comparatif qui peut donner une idée assez exacte du degré d'estime qu'on avait pour chacun des auteurs qui s'y trouvent nommés. Dans une supplique que Jean-André de'Bussi , évéque d'Aléria en Corse , adressa au pape Sixte IV au mois de mars 1472, afin d'attirer les secours du pape sur deux Allemands, Conrad SNveinheimet Arnold Pannartz, qui étaient venus établir l'iraprimerie à Rome, l'évèque, protecteur et correcteur même de ces imprimeurs , donne la liste des livres et le nombre d'exemplaires imprimés par eux : Douât, 300 exemplaires. — Lactance, 823. — Epît. fam. , de Cicéron , -ooO. — Fpît. à Alticus, 275. — Roderic de Zamora, 300. — La Cité de Dieu, de Saint- Augustin, 825. — Les épîLres de Saint-Jérôme, 1,100. — Cicéron, de l'Orateur, 550; les ouvrages philosophiques du même, 530. — Apulée, 275. — Aulu-Gelle , 275. — Jules César, 275. — La Défense de Platon , 300. — Virgile , 550. — Tite-Live , 275. — Strabon , 275. — Lucain , 275. — Pline l'Ancien, 300. — Suétone, 275. — Sermons de saint Léon, 275. — Quintilicn , 273. — La Chaîne d'or, de saint Thomas, 350. — Epître de saint Cyprien. 273. — La Sainte-Bible, 573. — Silius Italiens, 275. — Oraisons de Cicéron, 275. — Ovide, 350. — Nicolas de Lira ou la Glose ordinaire, 1,100. — Ovide n'est pas négligé.
rinjusle excommunication lancée par le pape , prenait pour texte de son discours le distique suivant emprunté des Héroldes :
Leuiter, ex mérite quidquid patiare, ferendum : Quae venit indigne pœua, dolenda venit^
Mais ce n'est pas seulement a quelques vers cités par hasard , que l'on sent le letiré nourri de la lecture d'Ovide, on le retrouve encore aux allusions mythologiques d'une de ses Cansom qui nous a été conservée. Par un souvenir évident de notre poëte, l'auteur dit a sa belle qu'il voudrait la voir pour lui parler a loisir et lui dire comme il l'aime depuis longtemps, plus tendrement que Pyrame n'aimait Thisbé 2.
Le souvenir d'Ovide fut du reste toujours très-présent , ainsi que ses œuvres, aux poètes italiens , même aux plus grands. Le maître de Dante, Brunetto Latini , dans son Tesoretto , éonl le sujet est une espèce de voyage en un autre monde, arrive au séjour changeant et mobile qu'habite l'Amour. La il rencontre Ovide qui rassemblait les lois de ce dieu et les mettait en vers^ Il s'entretient quelques moments avec lui et veut ensuite quitter ce lieu , mais il s'y sent comme attaché, englué, pour traduire littéralement, et il n'aurait pu en sortir , si Ovide ne lui eût fait retrouver son
^ Héroule, v, 7-8.
* E direi corne v'amai lungamente ,
Piu che Pirarao Tisbe dolcemenle.
E v'ameraggio, in fin ch'io vivo, ancora. » Vidi Ovidio maggiore
Che gli alti dell'amore Che son cosi divers!
Rassembra e mette in versi.
chemin '. Ovide est le guide de Brunetto Lalini , comme Virgile devait l'êlre de Dante.
Ce Dante lui-même , qui connaît si bien toutes les histoires mythologiques , les connaît moins par Virgile peut-être que par notre poëte : on sent qu'il l'a lu et pratiqué a maints traits, maints souvenirs qui lui reviennent sous la plume. Ovide n'est que le troisième des grands poètes dans le cercle des Enfers ', il vient après Homère , après Horace -, mais dans l'imagination de Dante, il est certainement le premier, car c'estde lui surtout, plutôtqued'Horace, qu'il citerarement', plutôt que d'Homère, qu'il connaissait b peine ^ qu'il se souvient et qu'il s'inspire. Tantôt il parle de Phyllis trompée par Démophoon, d'Iole aimée par Hercule ^^ tantôt il fait allusion aux métamorphoses racontées par Ovide, de Cadmusen serpent, d'Aréthuse en fontaine® -, tantôt il explique ce qu'a voulu dire notre poëte quand il nous montre les bêtes , les arbres, les pierres, entraînés par la lyre d'Orphée ^5 tantôt il s'appuie sur un passage du V* livre des Métamorphoses
* Ch'io v'era si invescato Che gia (la nuUo lalo Potea mover passo.
Cosi fui giunlo lasso
E raesso in mala parle :
Ma Ovidio pcr arte Mi diede maestria Si ch'io trovai la via.
* Enf., IV.
' Il ne le cite que deux fois dans le Convilo.
* Dante nous apprend lui-même qu'Homère n'était pas encore traduit en latin , Convit. trat.j I , vu.
' Parad., IX.
" Enf., XXV.
' Convit. trat.j II , i.
pour prouver que l'Amour est fils de Vénus '. Ailleurs il croit que certaine opinion des Pythagoriciens sur la voie lactée vient de la fable de Phaéton que raconte Ovide ^ 11 afûrme, sur l'autorité d'Ovide, qu'il n'y eut d'abord qu'un seul homme ^, et s'il veut exposer les qualités qui sont le partage de la vieillesse , il prend Eaque avec le caractère que lui donne Ovide^ Vient-il a parler du Phénix^, d'Alcméon ^, de Clitie ^, ce sont les expressions mêmes d'Ovide qu'il emploie^. Ovide évidemment est l'un des anciens qui habitent la pensée de ce grand poëte aussi savant qu'inspiré.
Chose singulière! dans cet Arioste, dont la physionomie offre tant de traits généraux de ressemblance avec celle d'Ovide, on ne rencontre presque rien qui rappelle directement le souvenir de notre poëte. A part l'épisode d'Olympe délivrée d'un monstre marin par Roland, comme Andromède
* Convit. trat.j II, vi.
' Convit. Iral.f II, xv.
' Convit. irai., IV, xv.
* Convit. trat.j IV, xxvii,
' Enf.^ XXIV. — OviD., Mélam., XV, 392-400.
* Parad., IV. — Ovjd., Métam., IX, 407-8.
' Opère minorij sonn. xliii. — Ovid., Métam., IV, 270. ' Dante, à la 17*= slrophe du xxiiP ch. du Purgatoire^ par souvenir d'Ovide, a dit :
Ma toslo fien li fatti le Najade
Che solveranno questo enigma forte.
Cette imitation est d'autant plus curieuse qu'elle constate une ancienne le(;on inintelligible, corrigée heureusement depuis, mais qui se retrouve encore dans l'édition de N. Heinsius , 1701 :
Carmina Naiades non intellecta priorum
Soiverat ingeniis.
{Métam., VU , 759.) — C'est Laiades, le fils de Laius, Œdipe, qu'il faut lire.
le fut par Persée ', ce que l'Arioste a surtout imité d'Ovide , ou , pour parler plus exactement , ce qu'il tenait comme lui de la nature, c'est le talent de créer des êtres métaphysiques et d'en faire des personnages bien vivants , bien vraisemblables soit par les attributs et les passions, soit par le séjour qu'il leur donne ^.
Le Tasse imitait davantage et de plus près Ovide. Ce poëte si docte , dans les explications qu'a la manière de Dante il a données lui-même de ses rime, parmi tant de passages empruntés d'Homère, d'Anacréon , de Pindare, cite assez fréquemment notre auteur. On voit qu'il le possédait a fond. Tantôt c'est un vers qu'il traduit , tantôt c'est une comparaison dont il s'inspire, un fait mythologique dont il s'autorise, quelquefois même c'est une élégie qu'il imite presque entièrement. Il a soin alors de prévenir le lecteur que sa pièce n'est point aussi lascive que le modèle , mais que , enjouée et tendre sans libertinage, elle place la fin de l'amour dans le visage de la dame et la sérénité de son beau front^. C'estderOvidebienmitigésansdoute,maisenfîn c'est Ovide, et l'on n'est point surpris que l'imagination légère ,
' Orlando furio&o, cant. xi. — Ovid., Mékim:, IV. — Quaad l'Arioste dit du monstre sortant des ondes :
Ed ecco il mostro appare Che sotto il petto ha quasi ascoso il mare,
il avait certainement sous les yeux la peinture d'Ovide :
Unda Insonuit : veniensque immenso bellua ponto Eaiinet, et latum sub peclore possidet aequor.
* Comparer la grotte du Sommeil, Ovid., Mélam., liv. XI ; Abioste, Roi. fur.j chani xiv.
' Voir Expositioni dell'autore, à la canzone xi, vol. IV des œuvres complètes du Tasse, édit. de Pise, 4832.
gracieuse , un peu recherchée même du poëte italien, se soit reconnue dans un auteur qui est la légèreté, la grâce et l'esprit en personne.
On pourrait croire que Pétrarque, grand amateur de l'antiquité , s'est inspiré pour ses vers de ces élégiaques qu'il range autour de Virgile, dans son Capitolo du Triomphe d'Amour; mais telle était la différence entre la passion chantée par ces poètes et celle qu'il ressentait lui-même, qu'il semble s'être interdit comme une profanation de placer dans ses vers un souvenir direct de la muse latine. A part les allusions mythologiques , je ne vois que deux sonnets pleins d'imprécationscontrelemiroirdeLaure, qui rappellent une pensée semblable exprimée par Ovide <. Encore est-il probable que Pétrarque imitait un troubadour plutôt que le poëte latin -. Quand il écrivait en langue vulgaire , c'était sur la Provence qu'il avait les yeux fixés, et non sur Rome. Catulle, Properce, Tibulle, Ovide étaient trop matériels pour que le poëte élhéré , le platonique adorateur de la chaste Laure pût songer a tremper ses pinceaux dans les couleurs de leur palette.
Machiavel n'avait point de ces scrupules : on comprend de reste que l'auteur de la Mandragore n'était pas homme a se scandaliser d'une expression ou d'une image licencieuse. Dans une lettre souvent citée, où il rend compte a son ami Francesco Vettori de la manière dont il passe son temps a son modeste héritage de la Strada, on lit ces mots : «Sorti du bois (où il allait causer avec des bûcherons qui avaient toujours quelque nouvellequerelleaujeu}, je m'en vais à une
^ Sonn. XXX et xxxi , édit. Leopardi. — Ovid., Amor.j, II , eleg. xvii. * Voir GiDEL : Les Troubadours et Pétrarque , page 1 36.
fontaine -, je repasse à mes pièges (il chassait aux gluaux ) un livre sous le bras, Dante, Pétrarque, ou d'autres inférieurs, Tibulle, Ovide par exemple. Je lis leurs amours et leurs tendresses passionnées, je me rappelle les miennes et je m'enchante longtemps avec ces souvenirs' . » Allons, Machiavel, quoi que vous en disiez, un homme qui sait occuper ses loisirs par de pareilles lectures n'est pas encore bien malheureux. Vous avez la fleur des beaux diseurs d'amour, car c'est le Canzoniere de Dante, et non sa Divine Comédie, que vous feuilletez alternativement avec Pétrarque, Tibulle, Ovide. L'antique et le moderne également pratiqués; Béatrice, Laure et Corinne occupant tour a tour votre pensée, sans parler de quelque figure aimable que vos souvenirs devaient joindre sans doute et comparer a ces beautés, que vous faut-il davantage et qu'avez-vous encore besoin de la faveur des Médicis?
Cependant, a côté de ces lecteurs si grands par le génie, il se trouvait des délicats qui renouvelaient et exagéraient même jusqu'au ridicule les reproches de Quintilien. « Une opinion s'est répandue parmi le vulgaire : on s'en va répétant qu'Ovide est peu instruit, que son style est bas, redondant a l'excès , et n'a ni éclat ni élégance. C'est ainsi qu'un Italien , qui s'est rendu célèbre par là, voulant instruire son fils unique dans les belles-lettres , traduisit dans sa langue nationale ce poëme des Métamorphoses , vrai chef-d'œuvre de l'art. Notre homme craignait que, lisant l'ouvrage en latin , la veine heureuse de son fils ne contractât quelque souillure et ne s'entachât de barbarie. Car ce fils, tout enfant encore , courait déjà sur les traces de Virgile,
^ 10 octobre -1513.
selon l'habitude d'un grand nombre d'Italiens, qui dès le berceau sont à leurs propres yeux des Virgiles tout purs. 0 raffinement de délicatesse ! Je ne sais ce qu'ont dit les compatriotes , mais a coup sûr les Muses , toutes tristes qu'elles sont aujourd'hui, n'ont pu s'empêcher de rire d'un sybaritisme littéraire si dédaigneux. « Voila ce que disait Passerat dans un latin clair, spirituel et facile comme du français'. Le docte professeur du Collège de France revendiquait la gloire de cet Ovide qu'il avait tant de plaisir à expliquer, et il ne pouvait souffrir qu'un pédant vînt contester a son poëte ses lettres de bourgeoisie latine ^.
Ces singularités de goût ne tiraient pas d'ailleurs a conséquence. La réputation d'Ovide se soutenait en Italie-, c'est dans ce pays qu'au WV siècle, il fut le plus souvent et le mieux traduit. On le traduisait, non plus alors pour empêcher les futurs émules de Virgile de gâter leur veine au contact d'un style barbare, mais pour mettre à portée de tous un trésor si riche, et peut-être aussi pour s'illustrer soi-même dans cette espèce de tournoi poétique. C'est ainsi que nous voyons Vincenzio Cartari traduire les Fastes en vers scioUi ^ ^ Angelo Ingegneri , le Remède d'amour en octave 7ima\ Le dominicain Remiggio Fiorentino, après s'être longtemps exercé a la prédication , après avoir mis en
' Pr?efaliuncula in Ovidii consola tioneni ad Liviam. — Voir aussi H. CioFANO : Ovidii defensio.
* Voir sur Passerai quatre à cinq pages charmantes où Sainte-Beuve a fait revivre la physionomie de cet honnête savant , dans le discours prononcé à l'ouverture du cours de poésie latine au Collège de France , le 9 mars i85o.
' Venise, 1551.
* Avignon, 1574.
vers les épîlres et les évangiles des messes, les quatre livres âeV Tmilation de Jésus-Christ et ]es Psaumes de David, traduisait les Héroides en vers sciolti * . Il paraît que ce sujet des Héro'ides a de l'attrait pour les gens d'Eglise, puisque, quelques années auparavant , un évêque , Octavien de Saint- Gelais, et deux siècles plus tard, un très-estimable archevêque , Boisgelin de Cucé , les mettaient en vers français.
Mais ce qui surtout sollicitait la veine des traducteurs poétiques, ce sont les Métamorphoses. Sans parler de la traduction deNicolo degli Agostini en octave rima , de celle de Luigi Dolce en vers sciolti , Andréa dell'Anguillara en composait une excellente qui nous intéresse, nous autres Français, a d'autres titres encore; car elle fut dédiée successivement à deux rois de France , Henri II , qui mourut pendant l'impression, et Charles IX, trop occupé d'ailleurs pour y donner l'attention qu'elle méritait. Mais cette traduction, si malheureuse dans ses dédicaces , fut en retour bien accueillie des contemporains, et le Varchi félicitait les Toscans d'avoir un Ovide plus parfait que le latin ^. En etfet, l'Anguillara avait su faire passer dans sa traduction la vivacité, le coloris de l'original -, mais il en avait aussi reproduit, quelquefois même exagéré les défauts , ce qui fit dire, moitié par éloge , moitié par ironie , qu'il était Ovidio Ovidior. Au reste, l'italien, ce doux bâtard du latin, comme l'appelait Byron , se prête admirablement a ces traductions poétiques des auteurs de l'ancienne Rome. Du latin à l'italien, il n'y a que la main, et l'on comprend qu'un poète attrayant comme Ovide, et pour la forme et pour le fond ,
^ Venise , 1555.
* Ercol. quesit.j VIII.
ait tenté la veine ingénieuse d'un aussi grand nombre de versiticateurs.
Si nous passons en Angleterre, nous trouvons Ovide étudié , traduit par les talents les plus célèbres : Marlowe , Dryden, Congrève, Addison. Pope s'était également exercé dans sa jeunesse a rendre en vers quelques passages d'Ovide, comme l'épîlre de Sapho à Phaon , la fable de Dryope, et l'épisode de Vertumne et de Pomone : il faisait grand cas de notre poëte, qui charme, dit il, sans être fort correct , précisément comme une maîtresse dont nous voyons les défauts , mais que nous aimons pourtant telle qu'elle est * . Pope, en délicat, avait ses morceaux de choix : il aimait particulièrement dans l'œuvre d'Ovide l'élégie xi* du livre II, adressée a Corinne pour la détourner d'aller a Baies-, la viii^ et la xi^ du IIP livre , l'une où le poëte gourmande une jeune fille qui préférait l'argent a la poésie , et l'autre où, dégoûté des infidélités de sa maîtresse, il déclare qu'il renonce désormais a l'amour. Ce sont , dit Pope , mes élégies favorites, particulièrement la dernière. L'auteur de y Essai sur la critique s'entendait a placer ses afTections.
En France , Ovide ne pouvait manquer de plaire , et les rimeurs les plus connus du XVi* siècle , Octavien de Saint- Gelais, Lazare de Baïf, Joachim du Bellay, Scévole de Sainte-Marthe, du Bartas, s'exercèrent a traduire des fragments de notre poëte. Mais il suffit de voir les titres bizarres dont ils affublaient leurs traductions, pour juger aussitôt que le goût , le talent , la langue, tout à la fois trahissait leurs efforts. Marot, laissant les allégories du Roman de la Rose et ces tours d'adresse où s'escrimaient les versificateurs
] Lettre à M. Cromwell , du 20 juillet 1710.
du XV^ siècle , se mettait lui aussi a traduire les 3fétamoi'phoses. Dans une curieuse préface qu'il adresse a François V'\ il nous apprend quel effet produisirent sur lui ces livres latins qui renaissaient de toutes parts pleins de fraîcheur et d'éclat. « Mais entre toutes ces antiquités , dit-il , celle de la Métamorphose d'Ovide lui semble la plus belle, tant pour la grande doulceur du style que pour le grand nombre des propos tombans de l'un en l'autre par liaisons si artificielles , qu'il semble que tout ne soit qu'un. » 11 songe donc à faire passer en notre langue cette œuvre qui serait « très-proulitable aux poètes vulgaires et aux painctres; « seulement pour « transmuer ce transmueur, il faudrait être Maro et non pas Marot. » Ces pointes , dont le poëte n'avait pu se guérir a l'école des anciens , ne promettent pas une version d'un goût bien sain, ni d'une élégance bien poétique. On peut en juger, du reste, par ce passage où le traducteur a rendu la description gracieuse qu'Ovide au 11^ livre fait des quatre saisons dans le palais du Soleil.
Là est debout Printemps de nouveau-ué , Qui d'un chapeau de fleurs est couronné ; Là est sur pieds l'Eté niid sans chemise , D'épiz de bled la couronne au chef misf: Automne aussi , qui les membres tachez Avait partout de raisins escachéz, Avec Yver qui tremble et qui frissonne , Et dont le poil tout chenu hérissoiinf.
Et la encore Marot est moins malheureux que dans certains endroits où il faut de l'élévation et du sérieux , comme par exemple en ce beau passage : Os Jiomini sublime dédit... qu'il défigure ainsi :
Et néantmoins que tout autre animal Jecte toujours sou regard principal Encontre bas , Dieu à l'homme a donné La face haulte , et luy a ordonné De regarder l'excellence des cieux , Et d'eslever aux estoilles ses yeulx.
Au lieu de s'attaquer aux Métamorphoses , Marot aurait mieux fait de s'en tenir a VÀrt d'aimer : entre l'esprit d'Ovide et le badinage de maître Clément, la différence eût été moins sensible ^ .
Un esprit plus grand, de plus haute portée, Montaigne, devait rendre hommage a notre poëte, non par une traduction, mais par quelques lignes où il rappelle le plaisir qu'il avait eu dans son jeufie âge a lire ses merveilleux récits. Dans ce beau chapitre de VInstitution des Enfants qu'il adressait à M""" Diane de Foix , racontant sa propre enfance et la manière facile dont il apprit le latin , il disait : « Le premier goût que j'eus aux livres, il me veint du plaisir des fablesdela Métamorphose d'Ovide. Car environ l'aage de sept ou huict ans, je me desrohais de tout autre plaisir pour le lire ^ d'autant que ceste langue était la mienne maternelle, et que c'estait le plus aisé livre que je cogneusse et le plus accomodé a la faiblesse de mon aage, k cause de la matière. » Il est vrai que, plus tard, « sa vieille âme poisante ne se laissait plus chatouiller non-seulement a l'Arioste , mais encore au bon Ovide : sa facilité et ses inventions, qui l'avaient ravi autrefois, k peine l'entrelenaient-elles a cette heure ^. « Mais n'importe , le goût avait été ressenti , et bien que le
* Voir D. NisARD : Histoire de la littér. franc., liv. II, chap. ii. ' Liv. II, chap. x.
souvenir n'en fût plus rafraîchi par de nouvelles lectures , il restait du poëte dans la mémoire du philosophe, bien des traits qui revenaient sous sa plume égayer ses capricieux raisonnements. Après Horace, Virgile et Lucrèce, le poëte que Montaigne cite le plus souvent, c'est Ovide.
Au XVIP siècle, notre auteur ne fut point négligé. Des deux Corneilles , Pierre s'en servit pour sa Médée ; Thomas traduisit les quatre premiers livres des 3Iélamorphoses , une partie des épîtres et quelques élégies. Enfin , ce qui indique un succès de vogue , dont certes il ne faut pas le féliciter, Ovide fut mis en vers burlesques par d'Assouci et d'autres; puis , ce qui ne valait guère mieux , découpé en rondeaux par Benserade. Un poëte aimable, l'abbé de Chaulieu, qui pour bréviaire avait pris l'Art d'aimer, ne put supporter une telle profanation et vengea son maître par un charmant rondeau , qu'on nous permettra de rapporter :
Pour des rondeaux" . chant royal et ballade . Le temps n'est plus; avec la vertugade On a perdu la veine de Clément :
C'était un maître; il rimait aisément; Point ne donnait à ses vers l'estrapade : Il ne faut point de brillante tirade, De jeux de mots, ni d'équivoque fade , Mais un facile et simple arrangement Pour des rondeaux.
Cela posé , notre ami Benserade N'eiit-il pas fait beaucoup plus sagement De s'en tenir à la pantalonnade Que de donner au public hardiment Maint quolibet , mainte turlupinade Pour des rondeaux.
Ce bon abbé pratiquait beaucoup Ovide, l'Ovide des élégies et de VArt d'aimer. Non content d'en suivre les maximes, il le faisait lire à ses maîtresses \ et en tirait pour peindre ses plaisirs des couleurs un peu vives, sous le pinceau d'un homme d'Eglise '.
Quant a La Fontaine , tout libertin qu'il était , il paraît avoir préféré les Métamorphoses. C'est de ce poëme qu'il prenait son récit des filles de Minée et cette idylle de Philémon et Baucis , dont il imprégnait les vers d'une bonhomie charmante et d'une simplicité toute patriarcale. Pour le licencieux , il se fournissait ailleurs : n'avait-il pas Boccace et l'Arioste, sans parler de l'eau qu'il trouvait dans son propre puits ?
A peine échappé de Port-Boyal , nous voyons le jeune Bacine songeant a donner au théâtre une pièce intitulée : les Amours d'Ovide. « J'ai fait, refait, dit-il, et mis dans sa dernière perfection tout mon dessin. J'y ai fait entrer tout ce que m'avait marqué M"" de Beauchâteau , que j'appelle la seconde Julie d'Ovide , et quand vous verrez ce dessin , il vous sera mal aisé de le reconnaître. Avec cela, j'ai lu et marqué tous les ouvrages de mon héros et j'ai commencé même quelques vers^. w Bacine, on le voit, tenait pour la tradition qui fait d'Ovide l'amant de la petite-fille d'Auguste. C'est tout ce qu'on sait de sa pièce-, mais ce commerce qu'il avait eu avec le poète pour la préparer, l'avait mis a même d'en faire d'ingénieuses citations ou d'heureuses imitations.
^ Voir la pièce : A Mademoiselle D. R, en lui envoyant VArt d'aimer, d'Ovide.
* Voir la pièce intitulée : Jouissance.
' Fragment d'une lettre adressée probablement à l'abbé Le Vasseur,
Se plaint-il du mauvais français qu'il entend a Uzès, il se compare aussitôt à Ovide chez les Scythes , craignant de désapprendre le latin pour legète et le sarmate '. Enfin l'on pourrait voir, en parcourant attentivement les Héroides, quels beaux vers le souvenir du poëte latin a plus d'une fois inspirés au tragique français- .
^ Lettre à l'abbé Le Vasseur, 28 décembre 1661. ' Ainsi, héroide ii, Phyllis, au vers 125, dit :
Et quaecumque procul venientia lintea vidi , Protinus illa meos augurer esse deos.
et héroïde m , Briséis , vers 53 :
Tu dominus, tu vir, tu mihi frater eras. Racine, réunissant les deux vers, dira, Iphig., acte III, scène v : Son père, son époux, son asile, ses dieux.
— Héroïde m , nous trouvons ce beau vers :
Quum sine me Phthiis canescant œquora remis. Racine, Iphig., acte I^"", scène v :
Voyez tout l'Hellespont blanchissant sous nos rames. Même héroido, un peu plus haut, n'y aurait-il pas dans ce que dit Briséis du spectacle sanglant de la prise de Lyrnèse le germe du beau récit d'Eriphyle, Iphig., acte II, scène i? Seulement Ovide n'a fait qu'effleurer la situation ; Racine l'a développée.
— Héroïde v, (Enone dit à Paris :
Sunt mihi , quas possint sceplra decere menus. C'est peut-être là que Racine, tenté d'ailleurs par le plaisir d'une allusion flatteuse, a trouvé ces deux vers si connus :
Et de si belles mains Semblent vous demander l'empire des humains. {Bérénice, acte II, scène ii.)
— Enfin , héroide xii, Médée, dans les menaces qu'elle fait à Jason , s'écrie (209) :
Quo feret ira , sequar : facti fortasse pigebit. Racine fait dire à son Mithridate :
Qu'elle ( Monime ) ne pousse point cette même tendress , Que sais-je ? à des fureurs dont mon cœur outragé Ne se repentirait qu'après s'être vengé.
{Mithridate, acte II , scène v. )
C'est la même pensée , avec l'accent tragique en plus.
Boileau a parlé quelque part du tendre Ovide'. L'austère Boileau n'en parlait que par oui-dire, si l'on en juge au peu de justesse de l'épithète. Il lisait peu ces auteurs : son goût, du reste, comme sa morale, s'en fût scandalisé, lui qui pouvait a peine pardonner au Tasse son clinquant, comme ses contes à La Fontaine. Quant a Molière, il était bien occupé comme auteur et comme directeur de troupe ; puis c'est dans Lucrèce qu'eu vrai disciple de Gassendi il avait placé ses plus chères affections.
Les grands prosateurs, cela va presque sans dire , n'avaient que faire d'Ovide. « Il me serait facile, dit Fénelon , de nommer beaucoup d'anciens, comme Aristophane, Plaute, Sénèque le Tragique, Lucain, Ovide même, dont on se passe volontiers ^. « Voila un jugement bien sévère f;t, je dois le dire, un peu confus : passe encore pour Lucain , mais je n'aime pas voir Sénèque le Tragique rangé, ne fût-ce que pour une exclusion commune , avec Aristophane , Plaute et Ovide. Il fallait, même en congédiant, respecter les distances.
J'aime beaucoup mieux le goût tolérant de Fléchier. Le futur panégyriste de Turenne (honni soit qui mal y pense), lorsqu'il n'était encore que le rédacteur de la Relation des Grands-Jours , lisait volontiers VÀrt d'aimer traduit par le président Nicole , oncle a la mode de Bourgogne du janséniste ^ il le prêtait même a des dames de Clermont, qui trouvaient le livre sur sa table. Cela peut nous paraître un peu singulier, mais tout est pur aux purs, et ni les dames ni le livre n'empêchaient cet abbé spirituel et fin de com-
* An poét.j II , 00.
* Lettre à l'Académie.
poser dévotement le sermon qu'on venait lui demander précisément ce jour-la.
Dans l'une de ses premières élégies, Ovide compare sa femme à la poutre qui soutient un édifice en ruine :
Te mea , supposità veluti trabe, fulta ruina est '.
N'y aurait-il pas dans ce vers le germe presque imperceptible, mais réel pourtant, de cette comparaison si connue de Bossuet : « Comme une colonne dont la masse solide parait le plus ferme appui d'un temple ruineux, lorsque ce grand édifice qu'elle soutenait fond sur elle sans l'abattre : ainsi la reine se montre le ferme soutien de l'Etat , lorsqu'après en avoir longtemps porté le faix , elle n'est pas même courbée sous sa chute ^ » De l'hexamètre latin à cette belle et majestueuse période , il y a loin sans doute. Mais ne suffit-il pas quelquefois d'un léger coup pour faire vibrer et résonner harmonieusementune grande imagination. Bossuet, nommé précepteur du Dauphin, avait voulu recommencer ses études et relire ses auteurs, même les poètes, bien qu'il trouvât un grand creux dans la poésie. Il avait donc probablement parcouru les Tristes , et rien n'empêche qu'au fond de sa puissante mémoire, il n'ait retrouvé, sans peut-être savoir où il l'avait prise, cette image à peine esquissée dont il fit un splendide tableau.
Si nous passons au XVIIP siècle, nous rencontrons Voltaire, qui pratique volontiers notre poëte. C'est La Harpe qui nous l'apprend ^5 mais Voltaire nous le prouve lui-
' Trist., iib. I, eleg. vi. — Telle est la leçon des anciennes éditions. Merkel corrige et écrit :
Te mea supposità veluti trabe , fulta carina est. * Oraison funèbre de la reine d'Angleterre , avant la péroraison. ' Cours de littérature ^ liv. I, chap, iv, sect. 3.
même parle plaisir qu'il prend à traduire plusieurs passages d'Ovide , soit dans son Dictionnaire philosophique \ soit dans ses Mélanges-. Il peut même au besoin faire de quelques vers des Fastes une application spirituellement irréligieuse à l'une des cérémonies du christianisme ^ Enfin, il met Ovide fort au-dessus de l'Arioste^ ; il est vrai que, vingt ans plus tard, il intervertissait les rangs ^ Mais, môme après l'Arioste , la place est encore assez belle. Pour trouver un poêle qui lise et comprenne aussi bien Ovide, il faut traverser tout le XVIII^ siècle , et, sans s'arrêter aux menus élégiaques qui n'imitaient que la licence latine S à Lemierre, à Pioucher, qui reprenaient sans talent l'idée ou le titre des Fastes , il faut pousser tout droit jusqu'à André Chénier. Celui-là seul, nourri de la moelle de l'antiquité, savait faire [tasser dans ses vers la grâce, l'élégance du modèle, et souvent, nous l'avons vu, le surpasser pour la chaleur et le coloris.
A peu près a cette époque vivait à Strasbourg un jeune Allemand , venu de Francfort pour compléter ses études. C'était Goethe. Lui aussi, il avait lu et chéri dès l'enfance
* A l'article Figure.
^ Partie 3, chap. ix.
' Dans son Diction, phïlon., il applique au baptême ces deux vers : Ah ! nimium faciles , qui Iristia crimina caedis Fiumineà tolll posse putelis aquâ.
liv. 11, 45-46.
* Essai sur lu poésie épique ^ ch. vu , édit. 1742.
' « Arioste est mon Dieu ; lous les poèmes m'ennuient, hormis le sien : je ne l'aimais pas assez dans ma jeunesse. Je ne savais pas assez l'italien. » Lettre à M"'^ du Deffand , 15 janvier 1761.
' Dans ses Veillées du Parnasse ^ Lebrun choisissait justement, pour l'iniitcr, l'épisode le plus graveleux des Fastes, un épisode qu'on ne peut lire qu'on latin : voir liv. II, 30S-358.
les Métamorphoses ; sa jeune tête s'en était remplie d'une foule d'images et d'aventures, de figures et d'événements considérables et merveilleux'. Le goût pour le charmant poëte avait persévéré. Malheureusement pour Ovide, Gœthe fit, à Strasbourg, la connaissance de Herder , plus âgé, plus mûr que lui, qui l'attaqua sans relâche sur celte admiration qu'il trouvait mal placée. « J'eus beau prendre, raconte Goethe , mon favori sous ma protection , dire qu'il n'y avait rien de plus récréatif pour une jeune imagination que de vivre dans ces riantes et magnifiques contrées avec les dieux et les demi-dieux, et d'être témoin de leurs actes et de leurs passions , tout cela était sans valeur; il ne se trouvait dans ces poésies aucune vérité propre, immédiate -, ce n'était ni la Grèce ni l'Italie, ni le monde primitif ni un monde civilisé : tout n'était qu'imitation de choses connues et une exposition maniérée , comme on peut l'attendre d'un esprit raffiné ; et lorsqu'enfin je voulais soutenir que les productions d'un homme éminent sont encore nature , et que , en définitive, chez tous les peuples anciens et modernes, le poëte seul avait été poëte, cela ne m'était nullement accordé, et j'avais a soutenir la-dessus bien des assauts ; j'en avais pris , ou peu s'en faut, mon Ovide en dégoût 2. » Le livre put tomber des mains de Gœthe, mais les souvenirs restaient dans son âme , et quelques impressions peutêtre sur son talent^. Cette haute et calme sérénité, cette
^ Mémoires^ preraière partie, liv. I, ' Mémoires j deuxième partie , liv. X. (Trad. Porchat.) ' Je ne sais si je me trompe, mais il m'a toujours semblé reconnaître quelque chose à'ovidien dans la charmante pièce intitulée : L'Amour peintre de paysage , que Gœthe envoyait de Rome à ses amis. — Voyage en Italie : Rome , 22 février 4788.
belle lumière dont le grand Allemand éclaire et fait rayonner son vers, comme un marbre de Paros, qui sait s'il ne la devait pas un peu a la secrète influence d'un poêle si brillant lui-même , si clair , si candide ? Plus tard , lorsqu'il lui fallut quitter celte Rome , où son talent , son âme et son cœur avaient trouvé tant de si douces jouissances , pour essayer de rendre la douleur particulière qu'il ressentait et qu'il ne pouvait, dit-il , ni exprimer ni communiquer, il ne cessait de se répéter l'élégie qu'Ovide composa lorsqu'il dut abandonner, sans espoir de retour, cette capitale du monde. Les distiques latins lui revenaient toujours au milieu de ses impressions, et il en faisait une application toute particulière a sa situation, a sa personne'. Je ne sais rien de plus glorieux pour Ovide que cet bommage a lui rendu par le plus grand poète de l'Allemagne : c'est la plus belle réponse a qui lui voudrait contester son talent.
Ce n'est pas que notre poète rencontre aujourd'bui des ennemis déclarés. Il ne se livre autour de son nom aucune de ces batailles qu'on engageait autrefois autour des noms illustres de l'antiquité ; mais il est délaissé , oublié ou quelquefois jugé, pour ne pas dire exécuté, biensommairement^. Le vent qui souflle de nos jours est donc mauvais pour lui. L'antiquité usée, rebattue par trois siècles d'admiration,
^ Second séjour à Rome , à la lin.
' « Il suffît de nommer Ovide , Tibulle , Properce , écrivains faciles , élégants, mais dépourvus de la puissance qui crée. » Lamennais : De l'art et du, beau, cliap. viii; Poésie. — Cela toutefois est plus poli et moins philosophique que le jugement suivant de Kant : « Les Métamorphoses d'Ovide sont des sottises. » — Voyez : Du, sentiment du beau et du sublime, traduit par M. J. Barni. — Voir aussi Beulé : Auguste et sa famille , p. 335.
d'imitations, de redites, s'est retirée devant une poésie plus neuve , plus appropriée aux goûts modernes. C'est à peine si les plus grands, comme Homère, comme Virgile ou Horace, peuvent conserver autour de leurs autels quelques rares adorateurs. L'esprit, la grâce, l'élégance sont des mérites insensibles pour des lecteurs emportés par le tourbillon des affaires ou distraits par les soucis absorbants de la vie politique. Dans les rapides instants qu'on peut donner a la littérature, c'est le moderne qu'on feuillette. Les esprits cultivés, les jeunes poètes eux-mêmes, épris d'amour pour la force , le coloris, le pensé , se sont fait un autre idéal et vont chercher ailleurs d'autres modèles. Philosophique ou descriptive , la poésie moderne ne veut ni des fables brillantes des anciens, ni des sobres esquisses où excella leur génie. De splendides paysages minutieusement décrits ^ de hautes questions posées avec audace , traitées avec grandeur 5 de vagues et mélancoliques passions reproduites dans une langue pleine de caresses et de mystérieuse harmonie, voilà ce que le poëte doit offrir aux générations contemporaines. Ovide ne peut répondre à de pareilles exigences, et l'on ne saurait l'en blâmer. Faut-il même sérieusemejit l'en plaindre? Malgré de grands défauts que nous n'avons pas cachés , et sur lesquels Herder mettait le doigt , tout en l'appuyant un peu fort , il y a dans ce poëte d'éminentes qualités que la mode peut laisser quelque temps dans une disgrâce imméritée, mais auxquelles la faveur ne saurait manquer de revenir. Son talent immense , quoique frivole ', sa grâce légère et pourtant durable , son esprit où se mêlent tant de bon sens et de flnes observations , cette
^ M. Benl(«w : Essai sur l'esprit des littératures, ch. m, de l'Epopée^.
vie enfin dont il sut animer toutes ces légendes , inépuisable mine pour le peintre et le statuaire , voila des mérites qui résisteront a toutes les transformations de la mode. C'est la certainement ce qui doit ramener a la lecture d'Ovide , parce qu'il suffit pour s'y plaire d'avoir un goût sain, naturel et spontané, tel que l'avait la jeunesse de Montaigne ou celle de Gœthe.