XLIII
dans l'histoire le beau récit de l'attentat dont Lucrèce fut victime , que j'ai vu sa douleur et ses larmes dans cette chambre où tristement assise elle attendait son mari -, quand j'ai entendu ces graves et simples paroles « : Les traces d'un bomme étranger, Collatin, sont danston lit- w puiscesautres si magnanimes : « Aucune femme impudique ne pourra s'autoriser pour vivre de l'exemple de Lucrèce ' , » si, tout pénétré de ce qu'il y a de terrible dans ce drame domestique si sobrement , si naturellement raconté , j'ouvre le poème d'Ovide , je ne trouve plus qu'une historiette a la façon de Boccace, terminée, sans qu'on sache trop pourquoi, par un coup de poignard.
Dans le genre tempéré, surtout quand il ne s'agit que de mythologie, Ovide est plus à son aise : il reprend ses avantages et traite en maître son sujet. Ainsi rien de plus gracieux, de mieux venu que le commencement du V^ livre. Ne sachant d'où dérive le nom de Mai donné au cinquième mois de l'année , le poète s'adresse aux Muses. Mais le sacré collège est partagé : il y a trois opinions différentes, que Polymnie, Uranie, Calliope soutiennent tour à tour.
S'il ne fallait consulter que le mérite poétique, bien qu'Ovide se déclare également touché et qu'il n'ose se prononcer, je donnerais la préférence 'a Polymnie. Son récit est bien composé, bien proportionné, ce qui est assez rare chez Ovide. Il a fort bien décrit cette espèce d'égalité sans confusion, dans laquelle vivaient les éléments , les astres et les dieux , lorsque l'étiquette n'avait point encore paru a la cour céleste. Le soleil et la lune se partageaient fraternellement le temps et l'espace. Le bon Saturne laissait volontiers le
* TiT. Liv., liv. I, LViii.
premier venu des dieux, fût-il plébéien , s'asseoir sur son trône. L'Océan ne s'offensait point du voisinage fortuit de quelque divinité étrangère, et Tethys se mettait sans façon à la dernière place. Ce n'est certainement pas sans dessein qu'Ovide termine par ce dernier trait, car il est le plus propre a montrer combien était cordiale l'égalité qui régnait dans l'univers. C'est alors.que parurent le dieu Honor et la déesse Reverentia , qui assignèrent a chacun sa place légitime. Ils eurent pour fille la déesse Majeslé. Ce fut un grand jour que celui de sa naissance : aussitôt elle s'assied au centre de rOlympe, étincelante d'or et de pourpre. A côté d'elle prennent place la Pudeur et la Crainte. C'est alors que l'idée du respect commence a pénétrer dans les âmes , et que chacun désormais s'estime a son juste prix.
Dans cette histoire qu'il raconte avec toute la simplicité dont il est capable, le bon Ovide sans doute ne voyait pas matière a la moindre allusion. Mais un lecteur moderne n'aurait certes pas beaucoup d'efforts a faire pour y retrouver l'histoire ingénieusement allégorique de l'égalité républicaine, se retirant peu à peu devant la déesse Majesté, je veux dire devant l'étiquette de la cour impériale. Ce Jupiter, que la nouvelle déesse entoure et protège en l'isolant, ressemble a s'y méprendre a Auguste lui-même, et rien n'empêcherait de voir dans ce sceptre redoutable sans violence une image du nouveau pouvoir maintenu, sinon fondé, assez pacifiquement. Mais ne prétons pas au poète ancien nos sous-entendus modernes-, contentons-nous de dire que dans ces tableaux moyens, où il ne faut que de l'esprit, de la grâce , Ovide se place sans peine au premier rang. Je l'aime beaucoup mieux la que dans l'histoire, où la
gravité de Tite-Live l'écrase, que dans la liturgie, où trop frivole, trop ingénieux, il rappelle Santeul et Coffm composant les hymnes du bréviaire parisien.
On s'étonnera peut-être que nous traitions si sévèrement un ouvrage qui de tout temps a trouvé des admirateurs passionnés. Vigneul de Marville < regarde ce poëme non-seulement comme l'œuvre la plus érudite que nous ait laissée l'antiquité , mais comme la plus parfaite même qui soit sortie de la main de l'auteur : c'est le chef-d'œuvre de ce poète, dit-il, et une espèce de dévotion païenne. Un critique italien, dans un livre assez estimé , exprime la même opinion en des termes aussi enthousiastes : « C'est dans ses Fastes seulement que le poète a évité cette plénitude de veine qui fait tache dans ses autres ouvrages, et qu'il s'est montré parfait d'exactitude et de pureté". « Nous reconnaissons volontiers tout ce que doit l'archéologie à cet ouvrage , où l'auteur a réuni tant de détails , de faits , de légendes , qui ne se retrouvent nulle part ailleurs. Nous comprenons parfaitement que dans sa reconnaissance un écrivain du XlIP siècle ait été jusqu'à l'appeler le martyrologe de l'antiquité ^. Mais ici nous parlons au nom de ia poésie , et non pas au nom de l'érudition, et sans nier qu'il y ait dans les Fastes un grand talent de conteur et de charmantes qualités de détails, il nous est impossible d'y retrouver ce qui fait un chef-d'œuvre , je veux
* Tom. II de ses Mélanges d'histoire et de littérature j, page 306.
* Vincent Gravina, Ra(j(jione poetica , lib. I : « Ovidio se non si fosse lasciato porlare dalla pienezza dalla sua vena , sfiiggilo avrebbe ogni emenda , siccome la sfugge nei Fasti, ove non manca nuUa di purita et di esatezza. »>
' Cité par Bern. de Montfaucon dans son Journal â! Italie , ch. xx, page 293.
dire un plan naturel, un sujet bien compris, un style en harmonie avec le fond des choses.
C'est à revoir ce poëme , à commencer ses Halieutiques si nous en croyons Pline l'Ancien ', qu'Ovide usait les derniers jours d'une vie que les rigueurs du climat, les ennuis de l'exil ont dû sans doute abréger. Il mourut l'an de Rome 770 , la huitième année de son exil , la soixantième de son âge. Dans une de ses élégies les plus désolées ^, le malheureux poète avait demandé qu'au moins ses os, rapportés dans une petite urne, pussent reposer a l'ombre des murs de Rome , et dans l'espérance que sa dernière prière serait exaucée, il avait rédigé lui-même l'épitaphe qu'on devait graver sur son marbre : « Ci-gît le chantre des tendres amours, Ovide, qui périt victime de son génie. Passant, si tu as jamais aimé, ne refuse pas de dire : Paix a la cendre d'Ovide. » Ce vœu fut-il accompli? L'exilé revint-il dormir son dernier sommeil sur les bords de ce Tibre qu'il avait tant regretté? N'eut-il au contraire pour reposer que celte terre de Scythie si souvent battue par les pieds des chevaux barbares? On ne sait.
L'imagination, nous l'avons vu plus haut, a quelquefois profité de cette incertitude pour trancher la question a son profit. Dans les Martyrs, Eudore racontant qu'il avait accompagné Mérovée dans une chasse à l'ours et a l'aurochs , qui les mena en quinze jours de la mer de Scandie
^ Hist nat.j xxxii, 12 : c His adjiciemusapud Ovidiiim posita noraina, qu3e apud neminem reperiiintur, sed forlassis in Ponto nascuutur, ubi id voluQien siipremis suis temporibus inchoavit. » — Sur l'authenlicité du fragment des Halieutiques que nous avons , voir ce que dit Wernsdorf , Poetœ. minoreSj\o\. I,édit. Lemaire, et M. Haupt : Ovid. Halieul. prœm.
* Trist., lib. I!I , eleg. m , v. 73.
aux grèves du Pont-Euxin , continue en ces termes : « Un jour, m'étant un peu écarté de la troupe des chasseurs, je me trouvai presque au bord de l'Ister, a la vue des flots du Pont-Euxin. Je découvris un tombeau de pierre sur lequel croissait un laurier. J'arrachai les herbes qui couvraient quelques lettres latines, et bientôt je parvins a lire ce premier vers des élégies d'un poëte infortuné : « Mon livre , )) vous irez a Rome, et vous irez a Rome sans moi. » — Je ne saurais vous peindre ce que j'épiouvai en retrouvant au fond de ce désert le tombeau d'Ovide. /' — Ce n'est la malheureusement qu'un de ces rapprochements un peu forcés, comme les aimait la splendide, mais capricieuse imagination de Chateaubriand ' : le tombeau d'Ovide n'a été retrouvé nulle part encore, pas plus sur les grèves du Pont- Euxin que le long de la voie Flaminia-.
^ Le critique Hoffmann a relevé plusieurs inexactilucles dans ce passage; io fait est que Chateaubriand n'y regardait pas de très-près. Emporté sur les ailes de sa puissante imagination, pouvait-il songer à prendre le modeste compas du géographe?
' Voir V Appendice II.