La Civilisation au V siècle, II, 284 et suiv
toutes ses sympathies vont à un Salvien, à un Paul Orose, qui, non sans d'involontaires révoltes de leur patriotisme romain, saluaient dans les envahisseurs de l'Empire les exécuteurs des desseins de la Providence, et les fondateurs d'empires nouveaux1. 11 est avec ces grands chrétiens qui passèrent aux barbares, comme lui-même, en des circonstances qu'il proclamait semblables, voulait qu'on passât au peuple. Cinq siècles d'efforts, du ve au ixe, propagèrent en effet la foi chrétienne dans l'Europe occidentale et centrale. Mais aucune monotonie dans cette longue histoire, ni dans le récit détaillé qu'en fait Ozanam. C'est qu'une tache unique fut accomplie par des ouvriers très divers. Les grands noms de saint Rémi, de saint Colomban, de saint Boniface, de Charlemagne, résument les quatre étapes de la conquête chrétienne. C'est d'abord la période gallo-romaine : la séduction de la civilisation supérieure que représentent, au milieu de la ruine générale, quelques grands évêques, constitue l'attrait humain, qui, s'ajoutant aux interventions providentielles et aux influences intimes, détermine la conversion des Francs. Mais absorbée par la tâche effrayante qui s'impose à elle parmi ses propres fidèles, envahie aussi, il faut bien le dire, par la barbarie, l'Eglise gallo-romaine devenue l'Eglise franque manquait peut-être de l'élan qui fait les missionnaires. Il fallut que les moines irlandais, ces grands aventuriers religieux, vinssent apporter sur le continent, avec des institutions monastiques plus fortes 2, l'esprit de prosélytisme; à eux revient en grande partie le mérite d'avoir achevé la conversion de l'Austrasie et de l'Allemagne du sud. Mais peut-être certains traits de leur race, l'idéalisme intransigeant, l'esprit d'indépendance fougueuse, les rendaient-ils incapables de créer des organisations définitives. C'est à l'Eglise anglo-saxonne, fille de Rome, qui puisait dans ses origines, avec le dévouement au Saint-Siège, le
1. La Civilisation chrétienne chez les Francs, p. 59 et suiv.
2. On sait que le succès, d'ailleurs éphémère, de la règle de saint Colomban, a devancé en Gaule celui de la règle bénédictine.
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sens du gouvernement, que devait appartenir la gloire, et de réformer l'Eglise franque, et de commencer l'organisation religieuse delà Germanie. Charlemagne enfin, par ses conquêtes, annexe à jamais la Germanie à la chrétienté ; avec lui, par la restauration de l'Empire, l'unité religieuse trouve un pendant et une garantie dans l'unité politique; et l'apostolat devient une forme d'impérialisme. Dans le détail même, Ozanam renouvelle à chaque instant l'intérêt, parla justesse discrète avec laquelle il fait revivre, dans toutes les nuances de leur physionomie, non seulement les protagonistes, mais les héros secondaires de la propagande chrétienne. Si tout n'était pas également nouveau dans son livre, — lui-même a tenu à rendre hommage à plusieurs reprises au célèbre mémoire de Mignet Sur Vin* troduction de la Germanie dans la société de V Europe civilisée, — jamais encore, croyons-nous, on n'avait présenté iiû tableau d'ensemble aussi attachant des origines chrétiennes des peuples modernes. Les progrès de la science en ont retouché ou accentué beaucoup de traits, sans en effacer les grandes lignes.
Après avoir raconté l'œuvre, restait à en marquer les résultats. C'est l'objet des deux chapitres sur VEglise et sur Y Etat, qui laissent, il faut bien le dire, une impression un peu incertaine. Avertissons d'abord qu'on n'y doit pas chercher de détails sur les institutions ecclésiastiques, politiques ou sociales. Ce que dit Ozanam sur la papauté, sur l'épiscopat, sur le monachisme, se réduit à quelques indications bien sommaires; il ne parle pas, ou à peine, de plusieurs des grands faits ou des grands problèmes du temps; par exemple, l'exercice et la nature du pouvoir ecclésiastique des rois, ou les controverses, — qui remplissent tout le ixe siècle, — au sujet des rapports respectifs des divers degrés de la hiérarchie ; ou la multiplication des paroisses rurales; ou les modifications à la discipline pénitentielle, ou l'adaptation de l'Eglise à la société féodale, et d'une façon plus générale les origines de la féodalité. Aussi bien a-t-il voulu faire autre chose : non pas
décrire la société, mais dégager les principes et les sentiments, d'ordre moral et religieux, sur lesquels elle reposait, en montrer l'origine dans le christianisme, en faire ressortir la nouveauté* féconde. La foi nouvelle, dit-il, a transformé, retourné, converti les barbares, dans toute la force originelle du terme ; elle a modifié leur conception de la vie, créé en eux le goût du travail, éveillé la curiosité de l'esprit, suscité le sens moral et le sentiment du péché, « relevé l'intelligence par la prédication, la volonté par la pénitence, et toute l'âme enfin par la prière' ». Et d'autre part la société religieuse a reconstitué la société politique; le christianisme a substitué l'harmonie d'une autorité limitée etd'une obéissance consentie au duel aveugle de la force et de l'anarchie. Assurément, l'adoption du christianisme a été la révolution morale la plus profonde que le monde ait connue. Assurément aussi l'étude en est du ressort de l'histoire. Mais il est extraordinairement difficile de s'imposer d'y procéder par la pure méthode historique. Cette méthode, ici, est tellement délicate et lente; il faudrait, avant de conclure, avoir rassemblé tant de faits, d'ordres si divers, et il faudrait apporter tant de prudence dans leur interprétation, que la tentation sera toujours bien grande de prendre la voie plus courte, mais bien dangereuse, du raisonnement a priori. On ne peut dire qu'Ozanam y ait tout à fait échappé. Il ne distingue pas assez entre ce que le christianisme a réellement fait, et ce qu'il aurait pu et dû faire, s'il avait toujours été pleinement compris et pratiqué. « Le christianisme, écrira-t-il par exemple2, avait achevé en Allemagne un grand dessein; il avait fondé une société spirituelle : car la foi et l'amour formaient le lien sacré auquel était suspendue toute l'économie des institutions ecclésiastiques. Rien n'était plus puissant qu'une telle société, puisqu'elle ne connaissait de limites ni dans l'espace ni dans le temps, et qu'elle prétendait régler les affaires de