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graphes. Il finit par être victime de l'attention même qu'il a mise à recueillir les moindres souvenirs de l'antiquité, les plus faibles traces de culture; réunis, tous ces faits forment masse et font illusion ; à la réflexion on s'aperçoit combien ils sont clairsemés dans les trois siècles qui vont de Glovis à Charlemagne. Et Ozanam n'a pas fait l'espèce de contre-épreuve qui l'aurait convaincu d'optimisme; je veux dire l'étude des diplômes mérovingiens, dont la langue ne peut laisser aucun doute sur la barbarie générale. Dans sa bienveillance, il récuse jusqu'au témoignage que portent contre elles-mêmes ces générations sacrifiées, sous prétexte « qu'il y a des juges sévères qu'il ne faut jamais prendre au mot lorsqu'ils parlent d'euxmêmes et de leur temps1 ».
Mais tout cela, en somme, ce ne sont encore que des remarques de détail ; parfois des questions de mots, — Ozanam est trahi par son éloquence généreuse2; parfois des questions de point de vue, — telle œuvre qui paraîtra détestable, si on la compare aux modèles antiques, sera jugée méritoire, si l'on songe à l'effort qu'elle représente3 ; parfois des questions de sentiment, — bon nombre des textes allégués sont tellement vagues ou obscurs que l'interprétation, si l'on veut à toute force en donner une, dépendra toujours de théories générales préconçues4. Jusqu'ici, surtout si on le corrige par lui-même et par les aveux qui lui échappent, Ozanam est peut-être moins éloigné qu'il ne semble de ses contradicteurs.
Mais la question essentielle estailleurs, et la vraie divergence est dans la manière de la poser. Le point est de
1 Ibid., p. 595.
2. Il ne dira pas que saint Colomban avait étudié, mais qu'il « avait pâli dans l'étude de la grammaire, de la rhétorique, de la géométrie ». (Ibid., p. 562.)
3. « Sans doute, dit éloquemment Ozanam (ibid., p. 652), nous ne trouverions pas la poésie dans les vers de Fortunat et d'Alcuin, mais elle est déjà tout entière dans cet effort des âmes pour atteindre un idéal meilleur que les tristes réalités de la vie. »
4. C'est ainsi qu'il parait à peu près impossible de déceler quelle mesure de réalité peut bien se cacher sous le symbolisme extravagant du faux Virgile.
savoir, non dans quelle mesure l'Eglise a pu, mais dans quelle mesure elle a voulu sauver la culture antique. Ozanam ne met pas en doute qu'elle n'y ait travaillé de toutes ses forces ' . C'est pour lui non pas tant la conclusion de ses recherches qu'un postulat évident. Pourtant rien n'est moins certain. Ce que l'Eglise s'est proposé, c'est de faire régner le dogme et la morale chrétienne. Mais la culture classique était-elle utile au christianisme, ou conciliable avec lui, ou dangereuse? Les réponses furent très diverses, selon les temps, les milieux et les tempéraments. Dans l'antiquité chrétienne 2 Ozanam distingue deux courants opposés, dont l'un aurait refoulé l'autre. Ceci est une vue de professeur ; l'enseignement impose ces simplifications. La vérité est peut-être qu'il circulait pour ou contre les études classiques un certain nombre d'arguments, dont chacun était plus ou moins frappé, mais auxquels personne ne pouvait se soustraire entièrement, en sorte qu'il existait non deux opinions tranchées, mais toute une gamme de nuances. Contre les études, on faisait valoir une raison de circonstance, la séduction des fables païennes, et une raison permanente, la vanité des sciences humaines au regard des sciences divines, et de toute science au regard de la piété. Mais par contre bon nombre des plus illustres parmi les Pères sont arrivés tard à la foi chrétienne ou à la profession d'un christianisme sévère. Ils ont reçu la culture de leur temps. Ceux mêmes qui la maudissent ne peuvent s'empêcher de la posséder et de la montrer. Et beaucoup ne veulent pas la maudire. En eux comme en saint Jérôme, le « cicéronien » lutte contre le « chrétien » et n'a pas de
!, Ibid.y p. 651. « Le christianisme vient, et s'il craignait, comme on l'assure, le réveil de la raison humaine, il n'aurait qu'à laisser dormir ces peuples. Il trouve en eux des hommes qui ne lisent point, n'écrivent point, qui l'aideront, s'il le veut, à brûler ce qui reste de l'antiquité païenne. Mais il en -sera bien autrement... il les pousse... dans des écoles, pour les faire pâlir pendant sept ans sur les neuf livres de Martianus Capella et sur les dix catégories d'Aristote... »
2. Voir dans la Civilisation au V* siècle, la neuvième leçon. Comment les lettres entrèrent dans le christianisme. Le même conflit aurait régné à l'époque mérovingienne. (Civilisation chrétienne chez les Francs, 557.)
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peine à trouver des arguments. Il est indispensable, pour en imposer aux païens instruits, soutenir avec eux la controverse et les convaincre, d'être leurs égaux par la science. L'instruction profane sert à l'intelligence des Ecritures; elle aiguise l'esprit et le rend plus propre aux spéculations théologiques. Tels sont les motifs utilitaires qui, venant à l'appui de l'instinct naturel à des gens eux-mêmes cultivés, décidèrent de l'attitude d'un saint iVugustin, d'un saint Jérôme ou d'un saint Basile. Avec les invasions, plusieurs de ces raisons opposées s'affaiblirent. L'attrait du paganisme n'était plus bien redoutable ; on n'en- parlait que par habitude. Mais, d'autre part, à mesure que l'ignorance gagne du terrain, on sent moins le besoin d'une instruction élevée, que le milieu n'impose et n'exige plus. On peut se laisser aller. La théologie elle-même cesse d'être originale ; elle se réduit à des compilations. On peut alors, sans que les dangers de cet exclusivisme apparaissent trop criants, poser en principe que la science sacrée convient seule au prêtre, et qu'il doit ignorer les auteurs profanes *.
Cependant il y eut toujours en pratique un niveau au-dessous duquel il était impossible de descendre sans réagir; et l'on avait beau proscrire en théorie toute étude profane, on n'y parvenait pas en fait. Le christianisme ne peut pas devenir une religion d'illettrés, étant fondé sur l'Ecriture et sur la tradition, c'est-à-dire sur des livres, et l'Eglise, société organisée, comportant par la force des choses une administration, un droit, une liturgie. Il y eut un temps où c'était sauver la civilisation que d'exiger d'une élite une instruction toute primaire. Or, la lecture et l'écriture, ces modestes « sciences auxiliaires », ne sont ni sacrées ni profanes ; elles sont communes. Puis il y avait le latin, nécessaire pour comprendre les textes. Le latin ecclésiastique,
1. C'est bien là, quoi qu'en dise Ozanam, la pensée de saint Isidore de Séville et do saint Grégoire le Grand (sans parler de bien d'autres), leur thèse (socs réserve de l'hypothèse qu'ils se résignent à admettre dans une certaine
mesure).
c'est-à-dire encore à demi classique, dont la langue vulgaire s'écartait de plus en plus, ne s'apprenait déjà plus par le seul usage ; il y fallait l'étude. Or on ne connaissait guère d'autre mode d'enseignement que la lecture commentée; les œuvres des grammairiens dont on se servait, et qu'on aurait été bien empêché de remplacer, étaient faites sur les textes classiques, en supposaient la connaissance et invitaient à les lire. Par ce biais, quelques auteurs profanes continuèrent d'être lus par quelques-uns, et par conséquent conservés et copiés; la tradition ne fut pas tout à fait interrompue. C'est précisément dans les pays où le latin était une langue entièrement étrangère que ceux qui l'apprenaient finirent par le savoir le mieux. En Irlande et en Angleterre, on n'était ni retenu par les scrupules, car le paganisme gréco-latin n'y avait jamais eu de racines *, ni gêné, bien plus qu'aidé, par l'usage habituel, comme langue courante, d'un latin corrompu. On sait, et Ozanam entre autres a fort bien exposé, comment les lettres se réfugièrent pour ainsi dire outre- Manche, à l'époque mérovingienne, et repassèrent de là sur le continent.
Si l'Eglise latine avait agi vis-à-vis des Germains comme elle le fit un instant et comme l'Eglise grecque dut le faire beaucoup plus largement vis-à-vis des Slaves, si elle avait laissé se constituer des liturgies germaniques, il est probable que la civilisation antique eût sombré sans retour. Aidée par le respect superstitieux que les barbares professèrent longtemps pour Rome, elle put maintenir le latin comme langue administrative et liturgique. Elle Ta fait, non en vertu d'un principe, mais surtout par des raisons de commodité pratique ; non par une préférence arrêtée pour les lettres antiques, mais tout au plus par un vague attachement à la Romanitas, et, disons le mot, par une routine
1. C'est ce qu'Ozanam a fort bien vu {Civilisation au V siècle, I, 401), et Civilisation chrétienne chez les Francs, p. 558 : « L'Eglise, qui n'ouvrait que d'une main timide ces pages séduisantes aux enfants des vieilles cités latines, les livrera sans scrupules à ces derniers venus des barbares. »
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providentielle. Les moines qui « pâlissaient» sur la copie des manuscrits antiques ne furent jamais qu'une infime minorité, et bien plus rares encore étaient ceux qui avaient la volonté raisonnéede « transmettre le flambeau ». Le service que l'Eglise a rendu au monde a été immense, mais indirect, en partie inconscient, et il lui est arrivé de s'en excuser, quand elle s'en est aperçue, comme d'une faiblesse ou d'une audace. Ici, après avoir critiqué Ozanam, il faut de nouveau rendre hommage au sentiment très juste qu'il a souvent des manières de raisonner du moyen âge. S'il a, dans son ardeur, dépassé la vérité, il l'avait aperçue. « Gassiodore, écrit-il, Bède, Alcuin, tous, par un phénomène intellectuel qu'il est bon de signaler, tous plus frappés des comparaisons que des liaisons, des images que des grands motifs, répéteront cette parole (de saint Augustin) que le christianisme a dû faire comme le peuple hébreu au sortir de l'Egypte, et emporter les vases d'or et d'argent de ses ennemis. Ce sera sur cette parole que les sciences, les arts, les traditions de l'antiquité passeront au moyen âge1. » Il est impossible de mieux dire.
Nous pouvons maintenant conclure, et essayer de définir Ozanam et de le classer à son rang. Le travail historique comprend bien des spécialités. Les uns excellent surtout dans la recherche des documents ; ils ont le flair particulier qui les fait découvrir, la compétence qui en fait reconnaître l'intérêt, la méthode qui enseigne à les publier avec soin. Ils se contentent volontiers des émotions de cette espèce de chasse et des joies de la trouvaille. D'autres auront la patience et l'exactitude qui font les auteurs de catalogues et de régestes. Ceux-ci réussiront dans « les travaux d'art de la critique de restitution ou de la critique de provenance2 ». Ceux-là épuiseront dans des monographies des sujets limités. D'autres enfin,