‹ OzanamChapitre 126 sur 171 · Ibid., t. I" p · texte numérisé non relu

Ibid., t. I" p

cile, qui devient l'œuvre essentielle, la pratique fondamentale des conférences de Saint-Vincent de Paul. La visite, c'est-à-dire la conversation confiante et intime avec les pauvres, voilà ce qui importe, voilà l'œuvre qui fait ressembler les jeunes confrères au bon Samaritain de l'Evangile. C'est le modèle que leur propose Ozanam :

« Nous sommes comme le Samaritain de l'Evangile : « nous avons vu la société gisante hors de son chemin, « dépouillée et meurtrie qu'elle avait été par les larrons « de l'intelligence. Et le prêtre et le lévite qui passaient « près d'elle n'ont point passé outre ; ils se sont appro- « chés avec amour, mais elle les a repoussés dans son « délire, elle en a eu peur. Nous donc qu'elle ne connaît « point, nous voudrions à notre tour nous approcher « d'elle, nous incliner sur ses blessures et y verser, s'il « se pouvait, l'huile et le baume ; nous voudrions la relever « de la fange et la reconduire calme et soulagée entre les « mains de l'Eglise, cette divine hôtelière qui lui donnera « le pain et lui montrera la route pour achever son pèle- « rinage vers l'immortalité1. »

Ainsi comprise, la visite à domicile doit être tout autre chose qu'une simple distribution de secours : ne perdelle pas, si elle ne tend qu'à la remise d'une aumône matérielle, une grande part de son utilité? Ce qui en fait le prix, c'est sa valeur éducative, surtout envisagée du côté du visiteur : elle forme l'intelligence de celui-ci, qu'elle renseigne sur les causes de la misère, à qui elle apprend que dans la destinée de l'ouvrier tout dépend, vie morale, familiale, religieuse même, de l'organisation du travail; elle forme surtout le cœur du visiteur, en y éveillant le sentiment de la compassion, qui est, en quelque sorte, l'excitant de la charité; insensiblement elle l'amène à se donner, ce qui est le propre d'un véritable amour fraternel. Et ainsi le visiteur, instruit et sanctifié tout à la fois par la fréquentation du pauvre, se gardera bien de se

1. Du progrès par le christianisme . Mélanges. (Œuvres complètes, t. VII, p. 145.)

considérer comme un bienfaiteur. C'est lui l'obligé. Nul n'en était plus convaincu qu'Ozanam :

« Nous apprendrons, disait-il vers la fin de sa vie aux « confrères de Florence, en visitant le pauvre, que nous y « gagnons plus que lui, puisque le spectacle de sa misère « servira à nous rendre meilleurs. Nous éprouverons alors « pour ces infortunés un tel sentiment de reconnaissance « que nous ne pourrons nous empêcher de les aimer. Oh! « combien de fois moi-même, accablé de quelque peine « intérieure, inquiet de ma santé mal raffermie, je suis « entré plein de tristesse dans la demeure du pauvre con- « fié à mes soins, et là, à la vue de tant d'infortunés plus « à praindre que moi, je me suis reproché mon découra- « gement, je me suis senti plus fort contre la douleur, et « j'ai rendu grâces à ce malheureux qui m'avait consolé « et fortifié par l'aspect de ses propres misères! Et com- « ment, dès lors, ne Paurais-je pas d'autant plus aimé1? »

L'effet de la visite c'est ainsi l'accroissement de la charité qui, peu à peu, illumine l'âme et la réchauffe. Mais quand la charité a pris possession de l'âme, celle-ci est bien mieux disposée à comprendre et à pratiquer les devoirs multiples envers le prochain : devoirs de justice d'une part, devoirs de bienfaisance ou de libéralité de l'autre. Elle rend à chacun ce qui lui est dû. Elle fait profiter les autres de ce qu'elle a. Nettement distincts quant à l'étendue des obligations et à la nature dessanctions qu'ils entraînent, ces deux devoirs découlent cependant de la même source : de l'amour de Dieu et du prochain, de la charité, racine et mère de toutes les vertus, précepte universel et synthétique qui commande et oriente tous les autres. N'est-ce pas la charité qui règle et qui modère cet attachement désordonné aux richesses, lequel empêcherait la bienfaisance et même parfois la justice de s'exercer?

Quelle notion donne, des devoirs de justice et des devoirs de bienfaisance, l'œuvre de Frédéric Ozanam?

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