‹ OzanamChapitre 125 sur 171 · Mélanges (Œuvres complète», t. VII, p · texte numérisé non relu

Mélanges (Œuvres complète», t. VII, p

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son évolution. Mais Ozanam pressent l'avenir. « Les questions qui vont occuper les esprits, écrit-il à son ami Foisset, sont les questions de travail, de salaire, d'industrie, d'économie. » Il sait aussi ce qui manque le plus à la société de son temps pour résoudre ces questions selon la justice et dans la paix. Ce qui manque? Ce n'est ni l'intelligence, ni le savoir technique, ni même une certaine bonne volonté. C'est une diffusion suffisante de la charité, de l'amour de Dieu et du prochain, ce qui est tout un. Nombreux sont ceux qui ont perdu de vue la préoccupation du prochain, le souci de ses droits et de ses intérêts. La charité, si elle n'est pas éteinte, s'est refroidie dans l'âme des dirigeants.

Et pourquoi cette tiédeur ou cette indifférence?

D'abord le jansénisme avait glacé beaucoup d'âmes en interceptant la communication qui relie les cœurs humains par les sacrements au foyer de toute charité. S'éloigner de Celui qui a dit : « Je suis venu allumer le feu sur la terre », n'est-ce pas se détacher aussi, par une conséquence logique, du prochain?

Plus tard, presque toute la France cultivée du dix-huitième siècle est attirée par le faux mirage d'une philosophie séparée de l'Evangile. Dans les salons où fréquentent les beaux esprits, les littérateurs, les encyclopédistes, une certaine sensibilité est à la mode. Mais comme elle est éloignée de la vraie charité! Un cœur sensible est ému par le spectacle de la douleur physique, il compatit à la souffrance du prochain comme il compatirait à celle d'un animal : un cœur charitable s'élève bien plus haut, jusqu'à la compréhension et l'intelligence d'un devoir, celui d'épargner au prochain toute souffrance évitable et de consoler toute misère qui prend au dépourvu la prévoyance fraternelle.

Les philosophes exaltent « l'état de nature », l'état de liberté absolue. La Révolution française leur fait écho en proclamant et en essayant d'organiser juridiquement l'autonomie de la personne humaine. Dès lors, l'amour du

prochain perd sa signification et son fondement ; il devient un vague humanitarisme. Gomme l'a fort bien dit un illustre orateur, « pour être uni il faut une souche commune : les branches s'unissent dans le tronc, les grains dans la grappe, les hommes s'unissent par le sentiment d'une origine commune, d'une loi commune de vie, d'une destinée commune ' ». Ainsi la fraternité humaine n'estelle plus qu'un vain mot quand la paternité divine est méconnue. Peuvent-ils se traiter en frères ceux qui ne disent plus : Notre Père ?

Exaltation de l'individu, affirmation de son autonomie prétendue, progrès de l'incrédulité, tout cela devait forcément affaiblir dans le monde la précieuse réserve de charité que dix-huit siècles de christianisme avaient constituée. Mais ce trésor subsiste encore dans l'âme des vrais chrétiens. Ceux-ci disent « Notre Père » avec toute leur âme : ils sont logiquement conduits à traiter les autres hommes en frères. Ils veulent aimer Dieu : l'amour de Dieu ne se réalise-t-il pas pratiquement par l'amour du prochain ? Toute la tradition catholique redit après saint Jean :

« Si quelqu'un possède les biens de ce monde et que, « voyant son frère dans la nécessité, il lui ferme ses « entrailles, comment l'amour de Dieu demeure-t-il en lui ? « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure « en nous et son amour est parfait en nous... Comment « celui qui n'aime pas son frère qu'il voit peut-il aimer « Dieu qu'il ne voit pas 2 ? »

Nourri de cette tradition qui prend sa source dans le Christ, qui passe par le moyen âge, qui s'incarne au dixseptième siècle en saint Vincent de Paul, Frédéric Ozanam va consacrer sa vie à donner aux hommes de son temps la préoccupation constante, active, sanctifiante du prochain.

« Oh ! oui, mon ami, écrit-il dans une lettre datée de 1835,

1. Sertillanges, Semaine sociale de Saint' Etienne. La justice chrétienne, p. 91.

2. Saint Jean, lr» épître, ch. in, v. 17 et 2i; cli. iv, v. 20.

« la foi, la charité des premiers siècles! Ce n'est pas trop « pour notre âge. Ne sommes-nous pas, comme les chré- « tiens des premiers temps, jetés au milieu d'une civilisa- « tion corrompue et d'une société croulante ? Jetons les « yeux sur le monde qui nous environne. Les riches et les « heureux valent-ils beaucoup mieux que ceux qui répon- « daient à saint Paul : « Nous vous entendrons une autre « fois. » Et les pauvres et le peuple sont-ils beaucoup plus « éclairés et jouissent-ils de plus de bien-être que ceux « auxquels prêchaient les apôtres ? Donc, à des maux égaux « il faut un égal remède ; la terre s'est refroidie, c'est « à nous, catholiques, de ranimer la chaleur vitale qui « s'éteint1. »

L'idée inspiratrice des Conférences de Saint-Vincent de Paul est là tout entière. On aurait pu objecter à Ozanam et à ses amis : « Vous êtes huit pauvres jeunes gens et vous avez la prétention de secourir les misères qui pullullent dans une ville comme Paris ! » Ils auraient répondu, comme le faisait Ozanam dans l'intimité d'une lettre à un ami :

« Nous autres, nous sommes trop jeunes pour intervenir « dans la lutte sociale. Resterons-nous donc inertes au « milieu du monde qui souffre et qui gémit ? Non ; il nous « est ouvert une voie préparatoire : avant de faire le bien « public, nous pouvons essayer de faire le bien de quelce ques-uns; avant de régénérer la France, nous pouvons « soulager quelques-uns de ses pauvres. Aussi je voudrais « que tous les jeunes gens de tête et de cœur s'unissent « pour quelque œuvre charitable et qu'il se formât par tout « le pays une vaste association généreuse pour le soula- « gement des classes populaires2. »

Mais par quelle méthode la Société naissante, dont Ozanam et ses amis ont pris l'initiative, va-t-elle éveiller dans les âmes le souci du prochain et la préoccupation constante de ses besoins? Par la visite du pauvre à domi-

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