‹ OzanamChapitre 128 sur 171 · Les Origines du socialisme · texte numérisé non relu

Les Origines du socialisme

Et Ozanam montre comment le régime juridique des biens ecclésiastiques favorisait puissamment l'accomplissement de la fonction sociale providentiellement attachée à la propriété.

« L'inaliénabilité de ces biens ne souffrait d'exception que pour le soulagement des pauvres au temps de famine, pour la rédemption des captifs et pour l'affranchissement des esclaves. Dans ces trois cas, la société chrétienne exerçait les droits de Dieu, suprême propriétaire... Et quoi de plus démocratique au fond que ces biens de main-morte, que ces bénéfices qui circulaient de titulaire en titulaire... passant ensuite sur une autre tête pour subvenir à d'autres besoins, seconder de nouvelles vocations et contribuer ainsi à l'élévation successive de ce tiers état, qui trouva souvent dans les rangs du clergé les économes de sa fortune en même temps que les défenseurs de ses droits? Il se peut que les canonistes n'aient pas aperçu cette conséquence de leurs principes. Les vues auxquelles ils s'attachaient avaient plus d'étendue et de hardiesse. Ils considéraient l'Eglise comme l'aumônière de la Providence, chargée, pour ainsi dire, des frais généraux de la civilisation, de tout ce qui faisait la douceur, la lumière et l'éclat de la société chrétienne. Elle avait la charge de l'hospitalité, et ce nom comprenait tous les devoirs de la bienfaisance publique, toutes les institutions que la charité conçut depuis les diaconies des apôtres jusqu'aux hôpitaux et aux léproseries du moyen âge. Elle avait le soin de l'enseignement et par conséquent l'entretien des écoles à tous les degrés, à commencer par les leçons du maître qui catéchisait les enfants de la dernière paroisse, et à finir par les universités qui appelaient jusqu'à quarante mille écoliers autour des chaires de leurs docteurs. Elle avait enfin le patronage des arts « et la conduite de ces travaux immenses qui couvrirent « l'Europe de monuments, qui firent en quelque sorte « l'éducation du génie moderne, en même temps qu'ils

« nourrissaient ces générations de tailleurs de pierre, de

« maçons, d'ouvriers de tout métier qui furent nos pères.

« Ainsi l'Eglise arrachait une partie des choses terrestres

« à l'égoïsme de la propriété individuelle, pour les met*

« tre au service du bien public *. »

La pensée d'Ozanam sur les devoirs de justice issus du travail salarié est traduite principalement dans les notes de la vingt-quatrième leçon du cours municipal de droit commercial, professé à Lyon en 1840. De cette leçon si remarquable, où le jeune maître devance Ketteler, le grand évêque sociologue, les éditeurs d'Ozanam ont eu la bonne inspiration de donner deux versions, retrouvées l'une et l'autre dans les papiers du professeur. La seconde version est un spécimen du remaniement qu'Ozanam faisait subir à sa pensée après l'avoir une première fois exposée à son auditoire. Le rapprochement des textes fait voir avec quelle prudence, quelle délicatesse scrupuleuse, mais aussi quel souci de vérité il abordait la question épineuse des relations entre patrons et ouvriers.

11 définit le travail « l'acte soutenu de la volonté de l'homme, appliquant ses facultés à la satisfaction de ses besoins2 ». C'est la loi primitive, universelle du monde, antérieure à l'arrêt qui lui imprime son caractère pénal. L'orgueil païen ne l'accepte pourtant pas et c'est l'impérissable honneur du christianisme d'avoir réhabilité le travail et les travailleurs, en faisant descendre parmi eux <c les dogmes consolateurs, les vertus civilisatrices, le sentiment de la dignité personnelle » ; en appelant l'esclave à devenir cohéritier du Christ, ce qui devait tôt ou tard faire de lui une personne dans la vie sociale.

Il appartenait au christianisme de proclamer en même

Page 1