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2. Toutes les citations de ce paragraphe sont extraites des Mélanges, t. VIII des Œuvres complètes d'Ozanam. Notes d'un cours de droit commercial, p. 577 à 590.
temps que le devoir de travailler, — devoir consacré par l'exemple du divin ouvrier de Nazareth, — le droit corrélatif à ce devoir : celui de toucher le juste prix du travail.
Ozanam est ainsi amené à aborder.de front la question du salaire. Il le fait avec autant de force que de mesure.
L'idée maîtresse est celle-ci : ou bien l'ouvrier est regardé « comme un instrument dont il faut tirer le plus de service possible au moindre prix », ou bien il est considéré « comme un associé, comme un auxiliaire ».
Dans le premier cas, « c'est l'exploitation de l'homme par l'homme, c'est l'esclavage. L'ouvrier-machine n'est plus qu'une partie du capital, comme l'esclave des anciens ; le service devient servitude. » Les conséquences ? On est amené à faire pour l'ouvrier ce qui se faitpour la machine : à chercher l'entretien le plus économique. L'emploi des tout jeunes enfants dans les manufactures, celui des femmes mariées n'a pas d'autre cause. L'élimination des besoins moraux etintellectuelschezles travailleurs devient une nécessité pratique comme aussi la suppression de la liberté religieuse par le travail du dimanche. La vie de famille devient impossible et les prédicateurs du malthusianisme trouvent un champ d'action tout préparé. Mais, dans l'autre cas, si l'ouvrier est traité, non comme un instrument de travail, mais comme un collaborateur humain, tout autres sont les conséquences. Alors le salaire doit payer les trois éléments que l'ouvrier met au service de l'industrie : la bonne volonté courageuse, certaines connaissances, la force. Sa volonté courageuse lui donne droit aux frais d'existence, au nécessaire. Ses connaissances forment un capital — vrai capital humain — dont il mérite de toucher l'intérêt et l'amortissement; il faut donc qu'avec son salaire il puisse pourvoir aux frais d'éducation et d'instruction de ses enfants. Enfin sa force active est un capital qui doit tarir un jour. L'invalidité et la vieillesse viendront. L'ouvrier a donc droit à la retraite. Car, fait remarquer Ozanam, qui continue la comparaison entre la vie de l'ouvrier et un capital, si un travailleur
ne trouvait pas dans son salaire les éléments de sa retraite, « il aurait placé sa vie à fonds perdus ».
Tels sont les éléments essentiels de ce qu'Ozanam appelle « le salaire naturel » : ils correspondent aux frais d'existence, à l'éducation des enfants, à la retraite. A côté des conditions qu'il qualifie lui-même d' «absolues», existent les conditions « relatives » ; Ozanam ne manque pas de les noter. Car le travail peut nécessiter plus ou moins de bonne volonté, plus ou moins de connaissances techniques et de dextérité ; il comporte aussi plus ou moins de causes d'interruption : accident, chômage, crise industrielle, maladie ou invalidité du travailleur. Le travail exige-t-il un courage et un savoir-faire plus qu'ordinaires? Il est juste qu'il y ait augmentation sur le nécessaire comme aussi sur l'intérêt et l'amortissement du capital humain engagé dans l'entreprise, autrement dit sur les frais d'éducation. Enfin, si le travail comporte des risques particuliers de chômage, de maladie, d'accident, il est juste qu'il y ait augmentation du côté des caisses d'assurance.
Entre ces exigences diverses du droit naturel et la réalité, il y a souvent une marge assez sensible. « Le taux réel du salaire, dit Ozanam, n'est pas toujours égal au taux naturel. » De cette situation, il n'entend pas rendre les patrons seuls responsables, car il veut la justice pour eux comme pour les ouvriers : il arrive que la vente du produit ne paye pas tous les frais de production; mais il arrive aussi, dit Ozanam, « que le prix de la vente est mal distribué entre les services producteurs, soit qu'il y ait excès dans la rente de la terre, dans le loyer du capital ou dans l'impôt, soit, enfin, qu'il y ait excès dans le profit de l'entrepreneur. » Si complexes que puissent être les causes du mal, la situation n'en est pas moins dangereuse. Le péril, c'est « la position hostile des maîtres et des ouvriers » ou, comme on dirait aujourd'hui, la « lutte des classes» : d'une part, la force des richesses; de l'autre, « celle du nombre »; et, comme conséquences,
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des violences matérielles ou l'exode des travailleurs. Puisque le danger existe, il faut y parer sans retard. Certes, la charité doit intervenir dans les crises. Mais « la charité, c'est le Samaritain qui verse l'huile dans les plaies du voyageur attaqué. C'est à la justice de prévenir les attaques ».
Deux voies sont proposées, d'une part « l'intervention dictatoriale du gouvernement », de l'autre, « la liberté absolue ». Frédéric Ozanam ne veut ni de l'une ni de l'autre, ni de la première qui mènerait à la tyrannie politique et à la ruine de l'industrie, ni de la seconde qui met l'ouvrier à la merci de l'entrepreneur, car « l'ouvrier a moins d'épargne, moins de lumière, moins de liberté ». La solution est une via média, conciliant les deux principes « d'autorité et de liberté » ; Ozanam fait appel à ['intervention du gouvernement, quand elle est nécessaire, Lais il qualifie cette intervention d'officieuse; il voudrait surtout que, grâce aux modalités du salaire, les travailleurs fussent les quasi-associés de l'entreprise : c'est là une préoccupation sur laquelle Ozanam revient à diverses reprises. Il invoque tour à tour des raisons d'équité et d'utilité. « Le salaire, dit-il, doit être proportionnel au profit : règle de société. » Et il souscrit au jugement de Smith. « Une récompense libérale relèverait la classe laborieuse à ses propres yeux, augmenterait son activité, exciterait son industrie qui, semblable à toutes les qualités humaines, s'accroît parla valeur des encouragements qu'elle reçoit. Les ouvriers s'attacheraient à leur travail comme à leur propre chose. »
Les éditeurs d'Ozanam, qui commentent ces considérations si élevées et si généreuses, ont fait remarquer que « c'est un honneur pour la religion que ces paroles prévoyantes aient été, dès 1840, prononcées dans une chaire lyonnaise par un catholique, par un adversaire public du saint-simonisme ». Qu'Ozanam ait prévu les luttes douloureuses de l'avenir, qu'il ait décrit aussi quelques-uns des remèdes qui, aujourd'hui encore, sont proposés par les
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hommes de paix sociale et de bonne volonté, n'est-ce pas remarquable, surtout si l'on se reporte au temps où il parlait? Qui songeait alors au problème des retraites, à l'organisation de caisses d'assurance contre la maladie, l'invalidité, la vieillesse, le chômage? Aujourd'hui, on s'emploie partout à créer ces institutions. Qui songeait alors à la participation des ouvriers à la prospérité des industries par le moyen des actions de travail ? La question est à l'ordre du jour : n'est-ce pas un titre d'honneur d'avoir su la poser? Mais son principal mérite, dans l'ordre qui nous occupe, est d'avoir esquissé les solutions que les papes du temps présent, spécialement Léon XIII, dans l'Encyclique sur la condition des ouvriers, devaient préciser, mettre au point4. L'analyse pénétrante que fait Ozanam des éléments du juste salaire, son appel discret, mais ferme, à l'intervention des pouvoirs publics, quand celle-ci est indispensable, ce sont là comme des travaux préparatoires qui devaient attirer plus tard la pensée du magistère suprême de l'Eglise.
Précurseur, Frédéric Ozanam a su éviter, et c'est ce qui fait sa force, les entraînements de la pensée, les violences de langage, qui tentent quelquefois les penseurs d'avantgarde. 11 est modéré jusque dans ses hardiesses. Il se garde bien de généraliser mal à propos. Dans ses réquisitoires les plus énergiques, il fait les distinctions néces-
1. On rapprochera avec intérêt les vues d'Ozanam sur le salaire du passage suivant de l'Encyclique Rerum Novarum : « Que le patron et l'ouvrier fassent « donc tant et de telles conventions qu'il leur plaira, qu'ils tombent d'accord « notamment sur le chiffre de salaire, au-dessus de leur libre volonté il est « une loi de justice naturelle plus élevée et plus ancienne, à savoir que le sa- « laire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête. » Ces derniers mots signifient-ils qu'en justice le salaire doit couvrir les charges moyennes d'un chef de famille on seulement celles d'un individu? Le Saint Siège n'a pas tranché par voie d'autorité cette difficulté d'interprétation (voir ce que dit, au sujet de la consultation du cardinal Zigliara, Mgr ï'Serclaes, VU du pape Léon XIII, t. II, p. 107, note; voir aussi R. P. Vermersch S. J. dans le Mouvement social, 15 mai 1912, p. 447 et s.).
En affirmant que l'ouvrier a droit à un salaire suffisant pour élever sa famille, Ozanam a exprimé une manière devoir qui reste encore aujourd'hui, au regard de la plus stricte orthodoxie, irréprochable, et qui est soutenue par un grand nombre de théologiens.
saires. Ainsi, après avoir dépeint les conséquences désastreuses de l'exploitation de l'homme par l'homme, il ajoute :
« Mais la condition des ouvriers, nos concitoyens (à «. Lyon), ne se reconnaît pas dans ce tableau. C'est sous « d'autres cieux, en Angleterre, au nord de la France (en « 1840), que se rencontre cette industrie casernée qui a arrache le pauvre, sa femme, ses enfants, aux habitudes « de la famille, pour les parquer dans des entrepôts malce sains, dans de véritables prisons, où tous les âges, « tous les sexes sont condamnés à une dégradation sys- « tématique et progressive. Plus heureux, à Lyon, nous « jouissons des bienfaits de l'industrie domestique. Le « caractère moral de l'ouvrier se conserve dans la vie « conjugale et paternelle. Il a ces deux choses qui font « le citoyen : le feu et le lieu. Il conserve le culte des « traditions qu'il reçut de ses pères. Il connaît les joies « du cœur. Il est vrai que la solitude a ses dangers, que « les écrits incendiaires, les maximes obscènes montent « quelquefois de la rue aux laborieux greniers, que l'in- « digence a été exploitée au profit de la séduction et le « travail vendu au poids de la honte. Mais l'énergie des « gens de bien arrêtera la propagation de ces maux. »
Ozanam est un optimiste : il ne croit pas à l'impuissance des chrétiens vis-à-vis du mal social. 11 a foi dans l'inépuisable vertu du christianisme.
Ozanam, interprète savant et fidèle de toute la tradition catholique, se garde bien de ne faire appel qu'à la justice. L'aumône, a-t-il écrit, et par là il était loin d'entendre seulement l'aumône matérielle du bon de pain ou du secours en argent, « l'aumône rétribue des services qui n'ont pas de salaire1 «.Comment, en effet, acquitter, si l'on refuse le don de soi-même, les dettes innombra-