Ibid., VU, p
« droit à l'assistance qu'ils n'aient besoin de secours, de « conseils et de consolations. Le temps est venu d'aller « chercher ceux qui ne vous appellent pas, qui, relégués « dans les quartiers mal famés, n'ont peut-être jamais « connu ni l'Eglise, ni le prêtre, ni le doux nom du « Christ. »
Hardie peut-être pour le temps où écrivait Ozanam, cette méthode d'apostolat n'est-elle pas celle quia, de nos jours, toutes les faveurs du clergé de France ?
C'est à une sorte de croisade charitable qu'Ozanam convie les prêtres, les riches, les représentants du peuple; à une croisade qui ne tende pas seulement au soulagement des misères individuelles, mais au progrès social. Nul n'a cru plus fermement que lui au progrès, comme à une suite logique, nécessaire du christianisme, « qui contient, dit-il, toutes les vérités des réformateurs modernes et rien de leurs illusions, seul capable de réaliser l'idéal de fraternité sans immoler la liberté2 ». C'est par le don généreux d'eux-mêmes que les chrétiens peuvent être les meilleurs artisans du progrès social.
« Ne demandons pas à Dieu de mauvais gouvernements, (.< mais ne cherchons pas à nous en donner un qui nous « décharge de nos devoirs, en se chargeant d'une mis- « sion que Dieu ne lui a pas donnée auprès des âmes « de nos frères. »
La valeur des âmes est la condition essentielle de tous les progrès auxquels peuvent concourir les pouvoirs publics; or elle dépend surtout du prosélytisme personnel. Si les individus n'ont point d'initiative ni de bonne volonté, point de vertu ni de désintéressement, comment la loi pourrait-elle toute seule faire progresser la cité ? Aussi Ozanam réclame-t il des institutions intermédiaires entre l'individu et l'Etat; n'est-ce pas le meilleur moyen de dégager des élites et de susciter, dans tous les domaines de l'activité sociale, l'effort des gens de bien. Il observe à ce sujet que « les plus chrétiens se sont trom- « pés en se croyant quittes envers le prochain quand ils
« avaient pris soin des indigents ; comme s'il n'y avait « pas une classe immense non pas indigente, mais pau- « vre qui ne veut pas d'aumône, mais des institutions i ! » Agitation charitable, progrès social, Ozanam relie ces deux anneaux à un troisième : la paix entre les classes. Rapprocher malgré les inégalités de fortune, de situation, d'intelligence, malgré la distinction et même parfois l'opposition des intérêts, les membres du corps social, tel fut l'idéal constant d'Ozanam, que de fois évoqué dans sa correspondance ! Utopie, diront certains. Oui, utopie, dans une société qui ne serait pas chrétienne. Programme qu'il est possible de suivre avec succès, sinon de réaliser entièrement, dans une société qui garde en elle, malgré les apparences contraires, comme un ferment de christianisme. Ozanam a cru toute sa vieque labarricade nesaurait être, dans une nation formée en majorité de baptisés, le signe extérieur des rapports entre les classes. La barricade ! Il l'avait vue se dresser dans les rues de Paris lors des sanglantes journées de 1848; mais il avait vu aussi l'Eglise, en la personne de l'Archevêque de Paris, aller courageusement vers ce rempart de guerre civile et montrer la Croix à ceux qui luttaient des deux côtés, comme gage de réconciliation et de paix. C'est à prévenir ces luttes fratricides qu'Ozanam voulut consacrer ce qui lui restait de vie.
Au-dessus de la tombe d'Ozanam on a eu la touchante pensée de graver ces mots : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? » C'est la destinée des précurseurs de se suivre ici-bas. Na-t-il pas connu les préoccupations sociales qui nous tourmentent encore, nous que deux ou trois générations séparent de lui ? Nos ambitions apostoliques, qui en fut plus que lui pénétré? 11 est actuel. Le secret de son actualité, c'est sa fidélité à
1. Texte inédit cité par Mgr Baudrillart dans sa pénétrante étude biographique sur Ozanam. Voir aussi V Ozanam de M. le chanoine Gh. Calippe, dans la collection La Pensée chrétienne, 1 vol., 1913.
l'Eglise catholique, immortelle recommenceuse, présente à chaque tournant d'histoire, toujours prête, aux lendemains des Révolutions, à faire renaître, sur le vieux tronc de la civilisation, les fleurs et les fruits de la fraternité chrétienne.
Grand serviteur de l'Eglise, Ozanam ne s'est pas contenté de magnifier son rôle dans le passé, — il l'a fait avec les ressources d'une science très informée et d'un talent qui s'élevait à la hauteur du sujet, — il a voulu lui apporter dans le présent tout le concours de son activité personnelle. Nul ne fut plus qualifié pour inaugurer dans l'histoire religieuse du dix-neuvième siècle le rôle actif des laïques : ajoutons qu'il le fit dans des conditions acceptables pour la hiérarchie ecclésiastique et toujours agréées par elle.
L'apôtre complète admirablement l'apologiste, le sociologue : Frédéric Ozanam ouvre une lignée, celle des membres agissants de l'Eglise enseignée. A lui et à sa descendance spirituelle ne peut-on pas appliquer ce mot que Louis Yeuillot a dit de Montalembert : « Il n'est que l'enfant de l'Eglise, mais c'est sur ce fils que la mère s'appuie ! »
Eugène Duthoit,
Professeur à l'Université catholique de Lille.
L'apologiste
L'apologiste
Les distingués auteurs, dont les articles forment ce recueil, ont recherché avec un soin si minutieux les sources de la pensée de Frédéric Ozanam et mis si complètement en lumière les divers aspects de son œuvre et de son taleut qu'il semble fort difficile à qui vient après eux d'apporter encore à la gerbe quelque nouvel épi. L'étude de M. Goyau sur l'apostolat intellectuel du jeune Ozanam et celle de M. Jordan sur Ozanam historien n'ont-elles pas d'avance épuisé cet autre sujet : Ozanam apologiste? Car enfin l'apostolat intellectuel de l'illustre maître et ses grands travaux historiques, c'est toute son œuvre apologétique. Puisqu'il a mis l'histoire au service d'une démonstration de la religion, la valeur de son apologétique est celle même de son histoire. Et je n'aurais donc qu'à souscrire aux conclusions dont tous ceux qui ont lu MM. Goyau et Jordan ont pu apprécier la justesse.
Aussi bien, pour éviter de repasser sur leurs traces, ai-je fait choix d'un point de vue différent du leur et me bornerai-je à rechercher la place qu'occupe notre grand Ozanam parmi les apologistes du christianisme.
Qu'est-ce que l'apologétique? Une défense et une justification de la religion, tendant à établir sa divine origine et sa divine autorité. Elle suppose, sinon toujours une
attaque formelle, du moins une nécessité « de faire la preuve » ; et en ce sens, même quand elle revêt la forme d'un simple exposé, elle est encore une « réponse » à une question implicitement posée; prit-elle l'offensive, elle demeure en son fond une défense contre des agresseurs présents ou à venir. Par un côté, elle est immuable ainsi que la vérité qu'elle sert à établir; elle est constituée par tout un ensemble d'arguments d'une valeur impérissable qui fournissent à tout penseur à la recherche ou en possession de la vérité ses raisons de croire ou, comme l'on dit en termes plus techniques, les « motifs de crédibilité » de la doctrine à laquelle il adhère ; et c'est le fond de l'apologétique traditionnelle qui s'est formulée dès les tout premiers siècles du christianisme. Mais, par un autre côté, l'apologétique est mobile et changeante, car elle doit faire front à des erreurs qui, elle-mêmes, varient sans cesse : « Il faut, a écrit Lacordaire, dans la préface des Conférences de Notre-Dame, que la prédication d'enseignement et de controverse, souple autant que l'ignorance, subtile autant que l'erreur, imite leur puissante versatilité et les pousse, avec des armes sans cesse renouvelées, dans les bras de l'immuable vérité. »
Et ce n'est pas tout encore ; chaque génération a sa tournure d'esprit, ses aspirations, ses tendances, ses goûts, comme ses difficultés et ses périls. Ce qui a saisi et frappé les pères ne saisit et ne frappe pas toujours les fils. Tel aspect de la vérité paraît aux uns irrésistible et séduit médiocrement les autres. De là, pourl'apologiste, une certaine nécessité de « prendre le vent », si j'ose dire, et de s'adapter. S'il entreprend d'écrire une apologie du christianisme, il ne devra, certes, négliger aucun des points acquis, nulle preuve solide. Mais, s'il se propose uniquement de défendre la religion contre telle attaque déterminée, ou de s'efforcer d'y ramener ses contemporains égarés, qui donc lui ferait légitimement le reproche de s'arrêter de préférence ou même uniquement au point de vue le plus capable de fixer leur attention et de gagner leur sympathie?
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Peut-être lui-même serait-il tenté de s'en exagérer l'importance et de s'y tenir trop absolument. Et cela encore lui sera pardonné, pourvu qu'il n'affiche pas la présomptueuse prétention de déclarer sans force les raisons qui, naguère, convertissaient ou gardaient les âmes. Il fait œuvre partielle et ne parle que pour les hommes de son temps : c'est son excuse.
Si plus tard on le juge incomplet, si même on ne doit plus le lire, il n'en a cure ; sa tâche est accomplie : « La goutte d'eau qui aborde à la mer, écrit encore Lacordaire, n'en a pas moins contribué à faire le fleuve et le fleuve ne meurt pas. Celui qui a été de son temps, dit Schiller, a été de tous les temps. Il a fait sa besogne, il a eu sa part dans la création des choses qui sont éternelles. Que de livres, perdus aujourd'hui dans les bibliothèques, ont fait, il y a trois siècles, la Révolution que nous voyons de nos yeux! Nos pères nous sont inconnus à nous-mêmes, mais nous vivons par eux. »
Aux Juifs, les premiers apologistes ont présenté les prophéties et leur accomplissement dans la personne du Sauveur; aux païens, les miracles du Christ et l'excellence de sa doctrine, bientôt la conversion d'une si grande partie du monde, l'héroïsme de s martyrs, les effets supérieurs de sainteté manifestés parmi les chrétiens ; aux maîtres de l'Empire romaiu, aux juristes, aux philosophes prompts à accueillir toutes les calomnies contre la secte redoutée, des plaidoyers directs et précis, sous forme juridique ou sous forme littéraire, qui réduisent à néant les imputations mensongères et proclament le droit des chrétiens à la liberté de leur foi1.
Le paganisme vaincu, c'est vers la défense des dogmes fondamentaux menacés par les grandes hérésies, un peu plus tard par le mahométisme, que se tourne l'effort des apologistes; de nouveaux coups de ciseau ne sont-ils pas
1. Sur l'apologétique à travers les âges, on consultera avec fruit le très intéressant article du R. P. LeBachelet, dans l'excellent Dictionnaire apologétique de la foi catholique, publié chez Beauchesne.
nécessaires pour faire saillir dans le bloc de marbre tel ou tel trait jusque-là peu apparent de la véritable doctrine? Le monument de la philosophie et de la théologie scolastique, tel qu'il se dresse au xme siècle, est, par lui-même, une œuvre apologétique dont l'ensemble s'impose avec une incomparable majesté. Pendant deux siècles, il semble que tout ait été dit, que toutes les preuves de la vérité chrétienne et catholique soient à jamais réunies dans un indestructible faisceau.
Mais voici venir la Renaissance et la Réforme. Aux humanistes férus de l'antiquité, tout pénétrés des lettres grecques et du divin Platon, orientés vers la métaphysique du bon et du beau, épris d'harmonie et d'eurythmie, les apologistes chanteront les beautés internes et les admirables convenances des mystères chrétiens; avec une amoureuse fierté, ils constateront et multiplieront même plus que de raison les points de contact entre le platonisme et la doctrine du Rédempteur. Contre les protestants s'engageront de retentissantes controverses, principalement sur l'Eglise, sa nature et son rôle à travers les siècles, controverses, il est vrai, toutes théologiques et qui supposent entre les antagonistes nombre de principes et même de dogmes communs.
La seconde moitié du xvne siècle voit naître le déisme anglais avec sa conception d'un Dieu créateur qui n'entretient aucune relation positive avec l'homme ; tout l'ordre surnaturel, tout l'édifice chrétien est battu en brèche, plus rien ne subsiste qu'une vague religion naturelle, fille de la raison ; et de ce déisme sort tout armé le rationalisme du xvine siècle qui s'oppose radicalement au christianisme ; l'attaque porte sur tous les fondements de la foi et revêt toutes les formes : critique, historique, scientifique, philosophique ; comme aux premiers jours où elle s'était présentée au monde, la religion chrétienne est entourée d'ennemis et est réduite, universelle accusée, à faire valoir ses titres dont aucun n'échappe à la plusâpre contestation.
S'est-elle alors défendue comme elle en avait le devoir?
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Ou, pour la première fois, les apologistes lui auraient-ils fait défaut? On l'a beaucoup dit et souvent encore on le répète : c'est se tromper. Mais à ses défenseurs, aux Legrand , aux Duhamel, aux Bullet, aux Lefranc de Pompignan, même aux Guénée, aux Bergier, le plus complet de tous, il a manqué l'éclair du génie, cette verve redoutable, cet éclat du verbe qui prêtait aux idées fausses de ses adversaires, avec la séduction de la nouveauté, celle de la supériorité du talent. Quel arsenal de bonnes raisons que l' Apologie de la religion chrétienne, ou que le Traité historique et dogmatique de la vraie religion, avec la réfutation des erreurs qui lui ont été opposées dans les différents siècles, de Nicolas Silvestre Bergier! Quel trésor d'observations, de réflexions justes; quelle clarté, quelle précision dans la forme ! Oui, mais jamais, hélas ! et moins que partout ailleurs dans notre pays, il n'a suffi d'avoir raison, d'être sage et de s'exprimer clairement. Qu'il est facile d'ailleurs d'attaquer; comme un dard empoisonné, un seul mot jette le doute dans un organisme intellectuel et le corrompt; pour répondre à ce mot, que de dissertations ; pour guérir ce mal, que de longs efforts !
Peut-être eût-il mieux valu prendre l'offensive sur quelques points. L'armée de l'Eglise compta de solides hoplites ; de hardis voltigeurs eussent peut-être mieux fait l'affaire.
Dans son duel avec \e philo sophisme, l'Eglise catholique fut vaincue ; elle se vit exilée du monde delà pensée; les dernières années du siècle furent consacrées à l'expulser — et par quels atroces procédés ! — de la société ellemême, de cette société qu'elle avait, plus qu'aucune autre force, contribué à constituer.
Les conséquences de la défaite de l'Eglise se manifestèrent effroyables et ce fut, avec l'expresse volonté de Dieu et la fécondité du sang des martyrs, la cause principale de la rentrée dans la vie intellectuelle, sociale et politique, de cette Eglise qu'on avait cru morte.
La Révolution française ! jamais, en effet, plus effroyable leçon de choses n'avait été donnée à l'humanité. Œuvre
de la raison raisonnante abandonnée à elle-même, elle avait démontré que la raison ne suffit pas à réfréner les passions de l'homme et que, dirigée par la seule raison, la « bête humaine » devient aisément la plus féroce des bêtes. Une réaction naturelle devait conduire les penseurs à l'idée que la tradition est l'organe par lequel se révèlent le mieux les vérités essentielles à l'homme. La crainte de nouveaux bouleversements et d'un réveil de la hideuse et sanglante anarchie de 1793 ne pouvait que les incliner à considérer surtout, dans les doctrines, leur côté civilisateur et social, à juger de leur vérité par leur utilité et leur efficacité pratique. Mais, d'autre part, des hommes témoins des événements gigantesques qui s'étaient succédé pendant vingt-cinq ans n'étaient-ils pas, en très grand nombre, fatalement amenés à se demander comment la Providence aurait permis, dans la partie du monde qui donne le branle à tout le reste, d'aussi profondes perturbations, si rien de nouveau n'en devait sortir, si le le monde chrétien n'était pas, de par la volonté divine elle-même, appelé à une sorte de renaissance, de palingénésie ?
Dans tous les camps, la même question se posait: tous ou presque tous croyaient à une instauratio magna de l'esprit humain et de la société régénérée1.
C'est par ces vues qui s'imposaient à quiconque pensait que pouvait être revivifiée l'apologétique chrétienne.
Les orateurs et les écrivains ecclésiastiques ne furent pas sans s'en apercevoir; leurs discours et leurs œuvres tendirent, en général, à remettre sous les veux d'une génération qui s'en souvenait les conséquences de l'impiété.
Mais le clergé ne se composait guère que des débris de l'ancien régime ; dans la moisson sacerdotale, près de trente récoltes avaient manqué ; clergé trop peu nombreux,
1. E. Caro, Revue des Deux Mondes, 15 mars 1865. Article intitulé « De 1820 à 1830 ».
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trop occupé de l'essentiel du ministère, clergé trop vieux formé à l'école des apologistes d'antan.
L'abbé Receveur reprend presque textuellement leur œuvre dans Y Accord de la foi et de la raison. L'abbé Emery se borne à tenter de confondre ses adversaires par l'argument d'autorité ; il oppose la foi religieuse des penseurs les plus illustres des siècles passés aux négations et aux railleries hautaines des impies qui prétendent parler au nom de la raison et de la science. Mgr de La Luzerne traite honorablement de la liberté, de la loi naturelle, de la spiritualité de l'âme, de l'existence de Dieu. Mgr Frayssinous, qui les dépasse tous, aborde toutes les grandes questions et présente avec une admirable clarté tous les arguments traditionnels. Mais ce qui n'avait pas suffi à prévenir la Révolution ne suffit pas davantage à ramener les esprits à la foi.
C'est à des laïques que Dieu réservait la gloire d'être les rénovateurs de la pensée chrétienne, à ces grands éveilleurs d'idées, imparfaits théologiens au demeurant, qui constituèrent le glorieux triumvirat: Chateaubriand, de Maistre, G. Bonald, en attendant qu'avec Lamennais l'apologétique rajeunie fit sa rentrée triomphale dans le corps ecclésiastique.
A la lignée des grands apologistes laïques, mais en passant par l'influence de Lamennais, se rattache Frédéric Ozanam.
Cherchons d'abord ce qu'il dut à ses maîtres, et puis, du mieux que nouspourrons, nous délimiterons sa part à lui.
Ozanam a dit du Génie du Christianisme que « ce livre immortel avait commencé l'éducation du xixe siècle ». C'est ce même livre qui fit la sienne et lui fournit la pensée maîtresse de son œuvre apologétique.
Que se propose Chateaubriand? A cette génération qu'une secrète aspiration, un instinct puissant, d'inéluc-
tables nécessités sociales attirent vers la religion, mais qu'en éloignent les préjugés les plus invétérés, le rationalisme hautain des maîtres de la pensée, le dédain des politiques et des hommes d'armes, tout ce qui représente la force, il proclame que « le* christianisme est beau et qu'il est excellent; que les fruits qu'il porte sont exquis; que cette civilisation dont ses modernes contemporains sont si fiers, n'est ce qu'elle est que par lui; que l'aflinité est profonde entre lui et l'âme humaine, etque celleci trouve en lui de quoi être plus et mieux elle-même1. »
Démontrer la vérité delà religion par sa beauté et son génie civilisateur, illustrer pour ainsi dire par d'innombrables faits cette pensée de Montesquieu: « Chose admirable: la religion chrétienne qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie fait encore notre bonheur dans celle-ci » ; réagir par conséquent contre la philosophie de l'histoire telle que Voltaire l'avait conçue et prouver que cette philosophie est le contraire de la vérité, réintégrer dans ses droits le sentiment religieux, en reconnaître l'efficacité et les bienfaits, retrouver dans toute religion et jusqu'au fond de la nature de l'homme des traces de christianisme, religion universelle, sommaire et quintessence de tout ce qui est beau, moral et vrai, telle estla noble et féconde idée lancée comme une semence, à l'aube du siècle nouveau, par le génie précurseur de Chateaubriand.
Et au service de cette idée, avec la magie du style, mille aspects nouveaux, mille perspectives qui, suivant l'expression de Sainte-Beuve, étaient destinées à devenir rapidement de grandes routes battues et même rebattues2. *
Est-ce tout? Pas encore. Le passé, par l'histoire, est
1. Olle-La.pru.ne, La Vie intellectuelle du catholicisme en France, dans La France chrétienne dans l'histoire, p. 508.
2. Sainte-Beuve. Causeries du lundi, 17 avril 1854. — Brunetière, Manuel d'histoire de la littérature française, p. 391. B. De la valeur apologétique du « Génie du Christianisme ».
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une apologie de l'Eglise catholique; le présent, par ses révolutions, en est une autre; l'avenir complétera la démonstration. L'idée chrétienne n'a rien perdu de sa fécondité ; comme elle a civilisé les barbares, ces farouches héritiers du monde romain, elle civilisera le Nouveau- Monde, elle raffermira le monde moderne ébranlé jusque dans ses fondements, elle le renouvellera. « Le monde dégénéré appelle une seconde prédication de l'Evangile. Le christianisme se renouvelle et sort victorieux du plus terrible des assauts que l'enfer lui ait encore livrés. Qui sait si ce que nous avons pris pour la chute de l'Eglise n'est pas sa réédification 1 ? »
« Si les critiques du temps, écrit encore Chateaubriand, dans sa célèbre préface de 1828, les journaux, les pamphlets, les livres, n'attestaient l'effet du Génie du Christianisme, il ne me conviendrait pas d'en parler... La littérature se teignit en partie des couleurs du Génie du Christianisme ; des écrivains me firent l'honneur d'imiter les phrases de René etd'Atala, de même que la chaire emprunta et emprunte encore tous les jours ce que j'ai dit des cérémonies, des missions et des bienfaits du christianisme. Les fidèles se crurent sauvés par l'apparition d'un livre qui répondait si bien à leurs dispositions intérieures. »
C'est l'exacte vérité. Chateaubriand était devenu l'un des maîtres de la pensée chrétienne. Et sans doute la théologie de ce livre était superficielle et parfois inexacte, l'ordre surnaturel etcelui de la nature ne s'y distinguaient qu'imparfaitement, le vague des passions, la langueur et la mélancolie s'y confondaient presque avec de vertueuses aspirations vers l'infini du beau et du bien; on courait quelques risques d'énerver le christianisme à trop vouloir le faire agréer; et que devenait sa transcendance, si on le retrouvait partout ?
Mais Chateaubriand, présentant l'objet de sonœuvredans