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Génie du Christianisme, 4* partie, l.VI,c. vi

le chapitre d'Introduction, avait pourtant raison de dire : « Le christianisme sera-t-il moins vrai parce qu'il paraîtra plus beau? » Et encore raison d'ajouter : « Ce n'était pas les sophistes qu'il fallait réconcilier à la religion, c'était le inonde qu'ils égaraient. » Or, pour cela, il importait « d'appeler tous les enchantements de l'imagination et tous les intérêts du cœur au secours de cette même religion contre laquelle on les avait armés »; et de prouver non que le christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu, mais qu'il vient de Dieu parce qu'il est excellent*.

Voilà, suivant une juste remarque d'Ollé-Laprune, le dessein de V apologie nouvelle. Chateaubriand avait ouvert la voie et laissé un programme; ce programme, il savait que d'autres le rempliraient, chacun pour leur part; et, à cette fin, quoique triste, désabusé, lassé de ce qu'il regardait comme l'ingratitude de ceux qu'il avait servis, il invoquait les jeunes :

« Aurait-on bien fait de suivre le chemin que j'avais tracé pour rendre à la religion sa salutaire influence? Je le crois. En entrant dans l'esprit de nos institutions, en se pénétrant de la connaissance du siècle, en tempérant les vertus de la foi par celles de la charité, on serait arrivé sûrement au but. Nous vivons dans un temps où il faut beaucoup d'indulgence et de miséricorde. Une jeunesse généreuse est prête à se jeter dans les bras de quiconque lui prêchera les nobles sentiments qui s'allient si bien aux sublimes préceptes de l'Evangile; mais elle fuit la soumission servile et, dans son ardeur de s'instruire, elle a un goût pour la raison tout à fait au-dessus de son âge2. »

Au moment où Chateaubriand écrivait ces lignes, dont on dirait que plusieurs s'appliquent à lui, Frédéric Ozanam

'[.Génie du Christianisme, impartie, 1. I, c. i, Introduction. Œuvres complètes, éd. Fume, 1837, t. XI, 14-17.

2. Préface de 1828. M. Goyau, dans l'étude ci-dessus, cite le magnifique hommage rendu par Ozanam à Chateaubriand dans l'Univers du i*x mars 1834.

l'apologiste 385

avait quinze ans, et il se disposait à donner à Y Abeille ses premiers essais.

Que le Génie du Christianisme soit le livre générateur de l'apologétique d'Ozanam, on n'en saurait douter. Cette influence pourtant s'est-elle, dès l'origine, exercée sur le jeune homme d'une manière directe et sans mélange ? Nous ne le pensons pas. L'examen de ses premiers ouvrages, corroboré de quelques confidences, semble établir, en effet, que c'est à travers son compatriote Ballanche que Frédéric Ozanam a d'abord entrevu les idées de Chateaubriand. On sait, du reste, que Ballanche et Chateaubriand conçurent simultanément la même thèse, à tel point qu'on a pu disputer entre eux de la priorité. Ozanam lui-même ne craint pas de l'attribuera Ballanche : a L'inspiration religieuse de ses premières années éclata dans un Essai sur le sentiment où l'on s'étonne de trouver toute la pensée et comme la première ébauche du Génie du Christianisme, en 1801, et plusieurs mois avant que ce livre immortel vînt commencer l'éducation du xixe siècle1. »

Sans doute, Ozanam n'a vu Ballanche pour la première fois, comme d'ailleurs Chateaubriand et Lamennais, qu'au cours de son premier séjour à Paris, en 1830-1831. Sans doute, Ballanche avait quitté Lyon dès 1817, c'est-à-dire une année tout juste après que le jeune Ozanam, âgé de trois ans, y avait été amené de Milan par ses parents.

Mais, dans le monde religieux et éclairé au milieu duquel s'écoulèrent l'enfance puis l'adolescence de notre Ozanam, on n'avait nullement perdu le souvenir de cette petite société de catholiques lettrés qui, au lendemain de

i. Ozanam, M. Ballanche, Mélanges, t. II, p. 95. Victor de Laprade, à propos du premier voyage à Paris de Ballanche, âgé de 25 ans, dit : « Le Génie du Christianisme occupait tous les esprits ; c'étaient dans leur magnifique éclosi»n les idées dont les germes confus s'agittaient dans l'ame du penseur lyonnais. Ballanche vit M. de Chateaubriand, etc. ».

la Révolution, s'était groupée autour de Ballanche dans la maison de son père, non plus que de la Société chrétienne fondée par Ampère, si éphémère que celle-ci eût été '. « Là, dit avec émotion Victor de Laprade, de beaux talents se développèrentparallèlement à de belles amitiés que la tombe seule a vu finir. Là, commencèrent les Ampère, les Camille Jordan, les Dugas-Montbel, les de Gerando, toute une pléiade qui devait illustrer dans notre ville les commencements de ce siècle. Dans la diversité de leur vie et de leurs travaux, tous les hommes de cette époque conservèrent des tendances communes, trop frappantes chez chacun d'eux, et trop générales chez tous pour qu'il ne soit pas permis d'y voirun constant apanage de l'esprit lyonnais. Un spiritualisme élevé, un sentiment religieux à la fois indépendant et pur, une droiture naturelle, une conscience scrupuleuse dans la conduite et dans le travail, une simplicité, une bonté naïve, telle est la physionomie commune à ces nobles penseurs. Jamais, à Lyon, ne se sont perdues les habitudes d'un mysticisme tendre et rêveur, exalté même, non plus que celles d'une infatigable charité2. »

« Nous avons, écrit Ozanam lui-même, entendu parler de ces réunions amicales dans lesquelles chacun apportait son tribut intellectuel; nous savons des âmes qui lui durent alors les premières lueurs de la foi3. »

Faul-il quelque chose de plus ? Voici l'allusion la plus directe à l'événement d'âme qui ne s'est jamais effacé de la mémoire d'Ozanam, auquel il pensait encore avec émotion presque à la veille de sa mort, la crise de la foi qui avait torturé les nuits agitées de l'élève de rhétorique et de philosophie :

« On ne connaît pas, lisons-nous dans sa notice sur

1. 11 ne faut pas confondre la société lyonnaise Amicitlx et littcris avec la Société chrétienne, fondée par Ampère et qui se dispersa lorsque Ampère fut appelé à Paris, à la fin de 1804. Huit, Ballanche, p. 18.

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