‹ OzanamChapitre 142 sur 171 · Lettre du 15 janvier · texte numérisé non relu

Lettre du 15 janvier

« Quant à moi, mon parti est pris; ma tâche est tracée pour la vie... Gomme vous, je sens que le passé tombe, que les bases du vieil édifice sont ébranlées et qu'une secousse terrible a changé la face de la terre. Mais que doit-il sortir de ces ruines? La société doit-elle rester ensevelie sous les décombres des trônes renversés, ou bien doit-elle reparaître plus brillante, plus jeune et plus belle? Verrons-nous novos cœlos et novam terrram ? Voilà la grande question. Moi qui crois à la Providence et qui ne désespère pas de mon pays comme Charles Nodier, je crois à une sorte de palingénésie. Mais, quelle en sera la forme, quelle sera la loi de la société nouvelle? Je n'entreprends pas de le décider. »

Avec l'enthousiame de sa pure jeunesse et une foi ardente dans les destinées de la France, Ozanam, en effet, ne saurait s'imaginer qu'il y a des décadences qui durent des siècles et qu'une société peut sortir de ses ruines sans être pour cela plus belle. Et pas davantage il n'admet que tout dans le passé, fussent les siècles de l'antiquité païenne, ait été marqué au sceau du mal.

« Ce que je crois pouvoir assurer, c'est qu'il y a une Providence et que cette Providence n'a point pu abandonner pendant six mille ans des créatures raisonnables, naturellement désireuses du vrai, du bien, du beau, au mauvais génie du mal et de Terreur; que par conséquent, toutes les créances du genre humain ne peuvent pas être des extravagances et qu'il y a eu des vérités de par le monde. Ces vérités, il s'agit de les retrouver, de les dégager de l'erreur qui les enveloppe; il faut chercher dans les ruines de l'ancien monde la pierre angulaire sur laquelle on reconstruira le nouveau. »

Cette pierre angulaire, c'est la religion qui n'est ellemême que le divin complément de la « religion primitive, antique d'origine, essentiellement divine et, parla même, essentiellement vraie ».

Le premier besoin de l'homme, le premier besoin de la société, ce sont les idées religieuses; le cœur a soif de

l'apologiste 399

l'infini ; d'ailleurs, s'il est un Dieu, s'il est des hommes, il faut entre eux et Lui des rapports, donc une religion, donc une révélation première ; telles sont les étapes du raisonnement d'Ozanam.

« G'estcet héritage, transrnisd'en hautaupremierhomme et du premier homme à ses descendants, que je suis pressé de rechercher. Je m'en vais donc à travers les régions et les siècles, remuant la poussière de tous les tombeaux, fouillant les débris de tous les temples, exhumant tous les mythes, depuis les sauvages de Kook, jusqu'à l'Egypte de Sésostris; depuis les Indiens de Vishnou jusqu'aux Scandinaves d'Odin. J'examine les traditions de chaque peuple, je m'en demande la raison, l'origine et, aidé des lumières de la géographie et de l'histoire, je reconnais dans toute religion deux éléments bien distincts : un élément variable, particulier, secondaire, qui a son origine dans les circonstances de temps et de lieu dans lesquelles chaque peuple s'est trouvé, et un élément immuable, universel, primitif, inexprimable à l'histoire et à la géographie. Et comme cet élément se retrouve dans toutes les croyances religieuses et apparaît d'autant plus entier, d'autant plus pur qu'on remonte à des temps plus antiques, j'en conclus que c'est lui seul qui régna dans les premiers jours, et qui constitue la religion primitive. J'en conclus, par conséquent, que la vérité religieuse est celle qui, répandue sur toute la terre, s'est retrouvée chez toutes les nations, transmise par le premier homme à sa postérité, puis corrompue, mêlée à toutes les fables et à toutes les erreurs. »

Le même besoin religieux qu'il découvre dans la société humaine, Frédéric Ozanam l'aperçoit encore au fond du cœur de chaque homme et le lit en particulier dans le sien; il lui faut quelque chose de solide, il ne le trouve que dans le christianisme, dans le catholicisme « avec toutes ses grandeurs, avec toutes ses délices », de telle sorte que sa conscience le mène précisément là où l'avaient conduit la réflexion et l'étude.

« Ebranlé quelque temps par le doute, je sentais un besoin invincible de m'attacher de toutes mes forces à la colonne du temple, dût-elle m'écraser dans sa chute ; et voilà qu'aujourd'hui je la retrouve, cette colonne, appuyée sur la science, lumineuse des rayons de la sagesse, de la gloire et de la beauté; je la retrouve, je l'embrasse avec enthousiasme, avec amour. Je demeurerai auprès d'elle, et de là, j'étendrai mon bras, je la montrerai comme un phare de délivrance à ceux qui flottent sur la mer de la vie, heureux si quelques amis viennent se grouper autour de moi ! Alors nous joindrions nos efforts..., et peut-être un jour la société se rassemblerait-elle tout entière sous cette ombre protectrice ; le catholicisme, plein de jeunesse et de force, s'élèverait tout à coup sur le monde, il se mettrait à la tête du siècle renaissant pour le conduire à la civilisation, au bonheur. » « Oh ! mes amis, s'écrie Ozanam dans un transport lyrique, je me sens ému en vous parlant, je suis tout plein de plaisir intellectuel ; car l'œuvre est magnifique et je suis jeune ; j'ai beaucoup d'espoir et je crois que le temps viendra où j'aurai nourri, fortifié ma pensée, où je pourrai l'exprimer dignement. »

Et alors il trace de ses travaux préliminaires un programme géant, comme on en pouvait faire jadis, qui aujourd'hui nous fait sourire : « Connaître une douzaine de langues pour consulter les sources et les documents, savoir assez passablement la géologie et l'astronomie pour pouvoir discuter les systèmes chronologiques et cosmologiques des peuples et des savants, étudier enfin l'histoire universelle dans toute son étendue, et l'histoire des croyances religieuses dans toute sa profondeur; voilà ce que j'ai à faire pour parvenir à l'expression de mon idée. »

Lui-même, au surplus, s'étonne de sa hardiesse :

« Mais qu'y faire ? Quand une idée s'est emparée de vous depuis deux ans et surabonde dans l'intelligence, impatiente qu'elle est de se répandre au dehors, est-on maître

l'apologiste 401

de la retenir? Quand une voix vous crie sans cesse : « Fais ceci, je le veux ! » peut-on lui dire de se taire ? » Ou je me trompe fort, ou voilà la vocation dans toute la force du terme : Ozanam sera l'homme d'une vocation. La forme de son dessein se modifiera sous l'influence de ses études et des circonstances de sa carrière. De l'histoire des religions, nuancée de quelques études philosophiques ', il inclinera vers la philosophie de l'histoire, pour aboutir à Phistoire proprement dite ; mais le fond de son dessein restera toujours le même; prouver par l'histoire de l'humanité, envisagée de tel ou tel point de vue, l'excellence et la vérité de la religion2 ; grâce à cette démonstration, préparer les futures reconstructions sociales sur une base chrétienne, conclusion qu'il formulera dès ses premiers écrits, et dont la crise de 1848 lui fournira, vers la fin de sa trop courte vie, l'occasion de réclamer l'application pratique.

Frédéric Ozanam a donc commencé par Y Histoire des religions, et ce fut le point de départ de sa grande œuvre apologétique.

Dès 1829, il conçoit la pensée d'un ouvrage intitulé : Démonstration de la religion catholique par V antiquité des croyances historiques, religieuses et morales.

Sans retard, il se met au travail : Y Abeille, petite revue fondée par l'abbé Noirot, reçoit son premier essai, cinq articles sur « la vérité de la religion chrétienne prouvée par la conformité de toutes les croyances », étude imparfaite, assurément, mais qui dénote d'étonnantes lectures chez un aussi jeune homme, et déjà une remarquable puissance de réflexion et de synthèse3.

1. \o\vY Abeille française de Lyon, 1829 et 1830. 1. Cf. Ampère, Préface aux œuvres complètes d'Ozanam, t. I. 3. Voir ci-dessus l'étude de M. Georges Goyau qui a donné la substance de ces Articles; jen'y reviens donc pas. Ces articles sont de 1830.

Quelques mois plus tard, dans une lettre du 4 septem bre 1831 à son cousin Falconnet, il précise les traits de l'œuvre rêvée et en distingue nettement les parties.

« Il s'agit de décrire toutes les religions des peuples de l'antiquité et des peuples sauvages (lesquels sont aussi à notre égard antiques, primitifs) ; il s'agit de réunir dans un vaste tableau toutes les croyances et leurs phases. J'appelle ce premier travail Hier o graphie»

« Nous avons acquis la connaissance des faits ; il faut en déterminer les rapports, il faut reconnaître la généalogie, la parenté des religions diverses, comment les croyances -mer es se sont divisées en sectes, en branches multipliées ; cette œuvre, je la nomme Symbolique.

« Enfin, il reste à rechercher les causes de cette innombrable variété, il faut exprimer chaque mythe pour en découvrir l'esprit et le sens, découvrir sous le voile de l'allégorie le fait ou le mystère qui s'y cache, et, mettant d'un côté tous les éléments secondaires, variables, relatifs aux temps, aux lieux, aux circonstances, recueillir, comme l'or au fond du creuset, l'élément primitif, universel, le christianisme; ceci est V Herméneutique .

« Et ces trois sciences, l'une de faits, la seconde de rapports, la troisième de causes, se confondent en une seule, que je nomme Mythologie.

« Elaborée ainsi, dans un ordre analytique et rationnel, cette science arrivée à son terme peut se présenter sous la forme de synthèse ou d'histoire.

« Alors s'offriraient aux regards : sur le premier plan, la création de l'homme et la révélation primitive; puis le péché et la corruption de la croyance ; enfin, les développements et les subdivisions de chacune de ces sources altérées et la permanence de la tradition mosaïque jusqu'au jour du Christ.

« Et là, si la mort ou la vieillesse ne nous ont point encore arrêtés, là s'élève la grande figure du christianisme dans toute sa splendeur : Le Christ, la philosophie de sa doctrine présentée comme la loi définitive de l'humanité;

l'apologiste 403

puis sa glorieuse application durant dix-huit siècles, et enfin, la détermination de l'avenir1.

« Magnifique trilogie, où viendraient se retracer l'origine du christianisme, sa doctrine, son établissement, ou le laborieux enfantement de l'humanité, l'exposition de la loi qui doit la régir et ses premiers pas dans cette loi divine. »

N'est-il pas vrai qu'une telle page révèle une singulière vigueur d'esprit? Et, dès cette époque, notre jeune étudiant possède des données positives assez étendues pour qu'on ne puisse lui reprocher de construire « en l'air». Ne cite-t-il pas, comme en ayant une certaine connaissance, le Mithridate d'Adelung, la Symbolique de Greuzer, les travaux de Champollion, d'Abel Rémusat, d'Eckstein, de Schlegel et de Goerres?

Et cependant, quoiqu'il ne Tait jamais perdue de vue à travers tous ses autres travaux, l'étude de Y Histoire des Religions n'était pas destinée à remplir la vie de Frédéric Ozanarn. Elle n'est représentée dans les œuvres de sa maturité que par deux mémoires de quelque étendue, l'un qui fait partie des Etudes germaniques et traite de la religion des anciens Germains; l'autre, un Essai sur le Bouddhisme^ publié en 1842.

Point de doute qu'on n'y retrouve très caractérisée la trace des théories auxquelles Ozanam, dans sa jeunesse, avait accordé sa pleine adhésion, mais avec de très heureux correctifs.

« Il faut savoir, écrit l'auteur des Germains avant le christianisme2, quelles idées de la création, de la vie future, éclairèrent tant de millions de créatures humaines qui vécurent comme nous, qui souffrirent comme nous et qui n'eurent pas moins d'intérêt que nous à connaître leurs destinées éternelles. En d'autres

1. Ozanam croit toujours, on effet, que l'avenir religieux de l'humanité doit et re déterminé par son passé; on lit dans la même lettre « Donc cette question de droit : Quel est l'avenir religieux de l'humanité ? se développe, s'éclai» cil et fuit place à cette question de fait : Quelle fut la religion primitive ? »

-. T. 1, c. il, p. 48.

termes, il s'agit d'apprendre s'il y eut chez les Germains une tradition religieuse perpétuée par l'enseignement, par le sacerdoce et le culte public, qui les rattache à la société des nations civilisées; ou bien, si Ton n'y trouve que les superstitions grossières où tous les peuples sauvages se jettent, pour satisfaire ce besoin de croire et de pratiquer qui tourmente tous les hommes. »

Une étude minutieuse de la mythologie des peuples de race germanique permet à l'historien de rattacher leurs traditions aux grands systèmes dualistes et panthéistes de la Perse et de l'Inde; mais, p.ar delà ces systèmes, il veut atteindre « le premier état de la tradition », « les dogmes primitifs » ; et il se fait fort d'y parvenir.

« C'est d'abord une divinité souveraine dont le nom désigne une nature spirituelle, qu'aucune image ne peut figurer, aucun temple contenir. C'est une trinité qui paraît dans les trois chefs des Ases : Odin, Vili et Ve ; dans les trois personnages divins adorés à Upsal : Thor, Odin et Freyr; dans les trois noms qu'invoquaient les Saxons et les Francs : Donar, Wodan et Saxnot. C'est un âge d'or où tout vivait en paix, jusqu'à ce que le crime dune femme introduisît le désordre et la mort. Ici, peut-être, se rattachent d'autres souvenirs : l'arbre symbolique planté au centre de la terre, le principe du mal prenant la figure du serpent, le déluge où la première génération des méchants fut détruite. Le destin du inonde roule sur l'immolation du dieu victime, qui ne subit la mort que pour la vaincre. Enfin, tout aboutit au jugement des âmes et à l'autre vie sanctionnant les devoirs de celle-ci. Ces peuples violents, qui ont horreur de toute dépendance, conservent, dans leurs chants, les préceptes d'une morale bienfaisante; ils se soumettent aux assujettissements, aux humiliations volontaires du culte, de la prière, du sacrifice. Cest le fond mystérieux sur lequel toutes les religions reposent. En ouvrant les livres, en comparant les monuments de toutes les nations qui ont laissé une trace dans l'histoire, on y verrait, dispersés mais reconnaissables, les mêmes dogmes

l'apologiste 405

de l'unité, de la trinité, de la déchéance, de l'expiation par un Dieu Sauveur, de la vie future. Les mêmes préceptes y seraient soutenus des mêmes institutions. Ces idées, partout corrompues et troublées, retrouvent leur pureté et leur enchaînement naturel dans les souvenirs de la Bible. C est là que je reconnais une tradition primitive, un enseignement divin, qui fit la première éducation de la raison humaine et sans lequel l'homme naissant, pressé par des besoins sans nombre, entouré de toutes les menaces du monde extérieur, ne se fut jamais élevé aux connaissances qui font la vie morale. Quand les peuples se séparent et s'en vont aux extrémités de la terre chercher le poste où ils doivent s'arêter, la tradition les accompagne; elle voyage sur leurs chariots avec leurs vieillards, leurs femmes, leurs enfants avec tous les gages sacrés de la société future. Quelque part qu'ils dressent leur hutte, au bord de la Baltique ou du Danube, elle demeure au milieu d'eux, elle vit au foyer de ces laboureurs et de ces pâtres; elle y entretient la pensée de Dieu, des ancêtres, du devoir, de l'autre vie, de toutes les choses invisibles qui enveloppent le monde visible, l'éclairent et le rendent habitable pour les âmes1. »

Telle est, exprimée avec plus de force et de netteté que nulle part ailleurs, la pensée définitive de Frédéric Ozanam sur la révélation primitive et la tradition. Après tout, si on la dégage de quelques termes excessifs et de certains rapprochements douteux ou forcés, elle ne diffère pas essentiellement de celle que Bossuet, au début du Discours sur V Histoire universelle, a livrée aux méditations de la postérité2.

Page 1