‹ OzanamChapitre 163 sur 171 · Ibid.t p · texte numérisé non relu

Ibid.t p

444 OZAXAM

l'Eglise, ne se gênent guère en général pour présenter les faits, même quand ils s'abstiennentde les commenter, de tell-e sorte qu'ils militent en faveur de quelque autre thèse, ou de quelque pensée de derrière la tête : de telles protestations ne sont le plus souvent que pure hypocrisie.

Ozanam a parfaitement prévu l'objection qu'on lui opposerait et il y a fait la réponse qu'y doit faire tout homme de sens et de bonne foi.

« Ceux qui ne veulent pas de croyance religieuse dans un travail scientifique m'accuseront de manquer d'indépendance, mais je ne sais rien de plus honorable qu'un tel reproche. Je ne connais pas d'homme de cœur qui veuille mettre la main à ce dur métier d'écrire sans une conviction qui le domine, dont il dépende par conséquent. Je n'aspire point à cette triste indépendance dont le propre serait de ne rien croire et de ne rien aimer. Sans doute il ne convient pas de prodiguer les professions de foi : mais qui donc aurait le courage de toucher aux points les plus mystérieux de Thistoire, de remontera l'origine des peuples, de se donner le spectacle de leurs religions, sans prendre un parti sur les questions éternelles qu'elles agitent? Et qui peut prendre un tel parti, surtout dans un siècle de doute et de controverse, sans que sa pensée en reste pleine et sa parole émue? On ne peut demander à l'écrivain que deux choses : premièrement, que sa conviction soit libre et intelligente, et le christianisme n'en veut pas d'autres : c'est l'adhésion raisonnable que réclamait saint Paul. Secondement, que le désir de justifier une croyance n'entraîne pas à dénaturer les faits, à se payer de témoignages douteux et de conséquences prématurées. »

Que l'adhésion d'Ozanam à la pensée chrétienne fût libre et raisonnable, je suppose qu'aucun lecteur des pages qui précèdent n'en saurait douter; qu'il fût admirablement sincère, sa vie entière le démontre, et nous y reviendrons tout à l'heure; qu'il connût les exigences de la critique et de la méthode historique, que ses lectures fussent très étendues, qu'il eût l'habitude de remonter aux sources,

l'apologiste 445

M. Edouard Jordan, après d'autres mais mieux que qui ce soit, n'a laissé subsister aucun doute sur ce point. Que reste-t-il alors? Que de très bonne foi Ozanam aurait pu sy autosuggestionner et tirer du rapprochement de certains faits des conséquences qu'ils ne comportaient pas?

« Exact et plein d'illusions charmantes », dit Villemain dans son rapport, lorsque l'Académie française, après la mort d' Ozanam, décerna le prix Bordin à son Histoire de la civilisation chrétienne au Ve siècle. Qu'Ozanam n'ait pas été quelquefois la dupe d'illusions charmantes, qu'il n'ait en aucune occasion poussé trop loin l'esprit de système, qu'il ne se soit jamais trompé, certes je ne voudrais pas l'affirmer. Ce serait, au surplus, faire de lui une exception unique parmi les historiens. Il est certain qu'il lit trop clairement dans les décrets de la Providence. N'a- t-on pas été frappé, à la simple vue des citations que nous avons données, du fréquent, de l'excessif usage qu'il fait de cette expression « il fallait » ? C'est chez lui un procédé presque fatigant; il commence par énumérer toutes les circonstances qui devaient concourir pour que tel résultat se produisît, et infailliblement toutes les circonstances arrivent en bataillon serré et se rencontrent au point voulu. Sans la foi très profonde d'Ozanam en la Providence, ce serait presque du fatalisme historique. Et ne voit-on pas qu'à l'aide des mêmes « il fallait » un protestant convaincu, ou un révolutionnaire croyant démontreraient plus que la permission, l'expresse volonté de la Providence, dans l'explosion de la Réforme ou delà Révolution française? Tout homme intelligent et capable de synthèse qui a sous les yeux les faits accomplis peut en faire sortir un système, un concours nécessaire, ou voulu, de circonstances déterminantes. De même Ozanam donne trop aisément à des idées plus ou moins implicites, ou à des résolutions qu'il a fallu prendre au jour le jour, le caractère de projets conscients et suivis à travers plusieurs siècles. Enfin, quand ïldit Y Eglise, il la prend — non pas toujours, mais souvent — abstractivement et dans son

ensemble, non dans les individus ou dans les corporations qui la représentent à tel moment ou en tel cas particulier, comme si l'Eglise, en tant qu'Eglise, avait, dès le début, adopté, soit à l'égard des lettres antiques, soit à l'égard des barbares et de leurs chefs, une ligne de conduite absolue qu'elle ait imposée du haut en bas à tousses représentants.

Allons-nous donc conclure que le superbe édifice que nous venons d'admirer repose sur des bases ruineuses et que la valeur apologétique des arguments si laborieusement cherchés et si amoureusement mis en œuvre par ce grand travailleur et ce grand croyant est nulle, ou seulement douteuse?

Loin de nous une telle pensée ! Les arguments d'Ozanam sont bons; les faits qu'il a invoqués sont vrais; et c'est ce qui importe; car, dès lors, le rôle de l'Eglise a été bienfaisant, le christianisme a été civilisateur, et cest tout ce qu'ils* agissait de démontrer.

Qu'Ozanam ait été trop exclusivement l'homme d'un point de vue, cela peut importer à l'historien, encore qu'à côté d'Ozanam d'autres travailleurs aient présenté d'autres points de vue qu'on pourra rapprocher du sien et qui le compléteront. Chacun n'est pas obligé de tout faire. Mais, ici, ce qui importe dans une certaine mesure à l'historien n'importe pas à l'apologiste; tout apologiste est l'homme d'un point de vue, c'est entendu d'avance; si ce point de vue sert réellement à sa cause et s'il est juste, cela suffit. Or, le point de vue choisi par Ozanam était réellement utile à la cause chrétienne; il méritait donc d'être mis en évidence; était-il juste ? Ozanam l'a prouvé. Donc il a fait son œuvre. Tout ce qui se peut dire en faveur des bienfaits apportés au monde parle christianisme dans l'ordre de la civilisation, il l'a dit et nul ne le dira jamais avec plus d'autorité et de talent.

Autorité scientifique, mais aussi autorité morale, celle

l'apologiste 447

qu'assure le spectacle d'une vie tout entière réglée par les convictions que l'on proclame, convictions assez fortes pour surmonter les plus rudes épreuves, y compris celle de la souffrance continuelle et du sacrifice prématuré de tout ce que l'on a aimé. Si le témoignage des martyrs est une preuve, se refuserait-on à en voir une dans la très sainte vie et dans la mort, sublime par les renoncements acceptés, d'un Frédéric Ozanam ? Et comment de tels sentiments n'eussent-ils pas donné à sa parole et à ses écrits une force pénétrante?

« Avant de vous entendre, lui écrivait un de ses auditeurs de Sorbonne *, je ne croyais pas ; ce que n'avaient pu faire bon nombre de sermons, vous l'avez fait en un jour; vous m'avez fait chrétien ;... il est impossible de ne pas croire ce que l'on exprime si bien et avec tant de cœur. »

Il y avait, en effet, quelque chose de très sympathique et de très personnel dans son apologie de la religion. Sympathique, le mot ne paraîtra-t-il pas étrange, appliqué à un enseignement et à une œuvre ? Cependant, si toujours on aime à sentir l'homme derrière l'auteur, à plus forte raison le cherche-t-on derrière celui qui traite les questions les plus vitales, derrière l'apologiste, de qui la puissance de persuasion, on le pressent, ne peut pas être faite uniquement de savoir. Or, cette épithète, qui l'a mieux méritée qu'Ozanam ? Il eut jusqu'au dernier jour, en dépit de toutes les contradictions, de toutes les polémiques, cette candeur de l'âme, cette absolue sincérité qui, après avoir engendré la conviction intime, force le respect des adversaires, même quand elle ne les convertit pas : « En le lisant, écrit dans son journal intime un protestant fervent, on ne devient pas son disciple, mais son ami ; on voudrait sentir comme lui2. » Il aima les âmes, n'hésitant pas à leur abandonner,

Page 1