Le 4 mai
2. M. Gabriel Monod a communiqué à Mme Laporte, fille d'Ozanam, cet extrait du journal de son père, dans une lettre du 27 mai 1887.
quand il le fallait, jusqu'aux heures les plus sacrées de son travail personnel, ce travail personnel où cependant il ne cessait pas de les avoir en vue. Il ne sacrifia jamais ni aux intérêts de famille, ni aux intérêts de parti, ni aux intérêts d'école, — en toutes choses honnête et droit. Homme de foi et d'enthousiasme, il demeura, dans l'exposé de ses idées, sage et modéré, n'outrant aucune doctrine, aucune conséquence. S'il reconnaît et signale les insuffisances de la philosophie spiritualiste, telle qu'on la concevait alors, il se garde de l'anathématiser ; il rend hommage aux luttes qu'elle soutient contre le matérialisme et cherche à s'en faire une alliée ; après la défaite des Saint-Simoniens, il veut que pour les meilleurs d'entre eux le Saint-Simonisme soit comme le porche de l'Eglise. Il n'absout pas l'erreur, mais il l'excuse chez ceux qui, de bonne foi, en sont les victimes ; sa lettre à Ernest Havet, du 22 mars 1849, nous montre jusqu'à quel point il poussait le respect même des plus incroyants. Beaucoup de ceux-ci en étaient touchés et subissaient, au moins en quelque mesure, son influence *.
Oui, l'homme tout entier passe dans l'apologiste.
Rien de plus intéressant à ce point de vue que cette admirable lettre du 16 juin 1852 adressée à un ami qu'il veut convertir et que l'on peut considérer comme son testament apologétique :
« Vous avez cherché, dans la sincérité de votre cœur, à résoudre vos difficultés, et vous n'êtes pas arrivé au bout. Mais, mon cher ami, les difficultés de la religion sont comme celles de la science : il y en a toujours... Que faire donc ? Faire en matière de religion ce qu'on fait en matière de science : s'assurer d'un certain nombre de vérités prouvées, et, ensuite abandonner les objections à l'étude des savants... Pour moi, j'ai assis ma foi sur un raisonnement qui peut se proposer au maçon et au
l.M. Laporte, g-endre d'Ozanam, a bien voulu nous communiquer, outre deux lettres de Gabriel Monod à Mme Laporte, quatre lettres d'Ernest Havet à Mme Ozanam qui confirment cette assertion.
l'apologiste 449
charbonnier. Je me dis que tous les peuples ayant une religion, bonne ou mauvaise, la religion est donc un besoin universel, perpétuel, par conséquent légitime de l'humanité. Dieu qui a donné ce besoin s'est donc engagé à le satisfaire ; il y a donc une religion véritable. Or, entre les religions qui se partagent le monde, sans qu'il faille ni longue étude ni discussion des faits, qui peut douter que le christianisme soit souverainement préférable et que seul il conduit l'homme à sa destinée morale ? Mais, dans le christianisme, il y a trois Eglises : la protestante, la grecque et l'Eglise catholique, c'est-à-dire l'anarchie, le despotisme et l'ordre. Le choix n'est pas difficile...
« Voilà, mon cher ami, le court raisonnement qui m'ouvre les portes de la foi. Mais, une fois entré, je suis tout éclairé d'une clarté nouvelle, et bien plus profondément convaincu par les preuves intérieures du christianisme. J'appelle ainsi cette expérience de chaque jour, qui me fait trouver dans la foi de mon enfance toute la force et toute la lumière de mon âge mûr, toute la sanctification de mes joies domestiques, toute la consolation de mes peines. Quand toute la terre aurait abjuré le Christ, il y a dans l'inexprimable douceur d'une communion, et dans les larmes qu'elle fait répandre, une puissance de conviction qui me ferait encore embrasser la croix et défier l'incrédulité de toute la terre. Mais je suis loin de cette épreuve; et au contraire combien cette foi du Christ, qu'on représente comme éteinte, agit fortement dans l'humanité!... Non le catholicisme n'est dénué ni d'héroïsme dans le temps de Mgr Affre, ni d'éloquence dans le temps du P. Lacordaire, ni de tous les genres de gloire et d'autorité dans le siècle qui a vu mourir chrétiens Napoléon, Royer-Collard et Chateaubriand.
« Indépendamment de cette évidence intérieure, depuis dix ans, j'étudie l'histoire du christianisme, et chaque pas que je fais dans cette étude affermit mes convictions. Je lis les Pères, et je suis ravi des beautés morales, des clar-
tés philosophiques dont ils m'éblouissent. Je m'enfonce dans les âges barbares, et j'y vois la sagesse de l'Eglise et sa magnanimité,.. Je suis passionné pour les conquêtes légitimes de l'esprit moderne; j'aime la liberté et je l'ai servie : mais je crois que nous devons à l'Evangile la liberté, l'égalité, la fraternité... ».
« Je crois à la vérité du christianisme ; donc, s'il y a des objections, je crois qu'elles se résoudront tôt ou tard ; je crois même que quelques-unes ne se résoudront jamais, parce que le christianisme traite des rapports du fini avec l'infini et que jamais nous ne comprendrons l'infini. Tout ce que ma raison peut exiger, c'est que je ne la force pas de croire à l'absurde. Or il ne peut pas y avoir d'absurdité philosophique dans une religion qui a satisfait l'intelligence de Descartes et de Bossuet, ni d'absurdité morale dans une croyance qui a sanctifié saint Vincent de Paul, ni d'absurdité philologique dans une interprétation des Ecritures qui contentait l'esprit rigoureux de Silvestre de Sacy*. »
N'est-il pas émouvant de retrouver, après vingt années écoulées, dans Y Avant-propos de la Civilisation chrétienne au Ve siècle, ou dans la leçon qui sert de conclusion à ce grand ouvrage, l'écho vibrant de toutes les pensées, de tous les sentiments, que nous avait révélés cette lettre de 1831, qui a servi de point de départ à notre étude, le même désintéressement, le même besoin de conscience qui lui met la plume à la main : « Dieu m'a fait la grâce de naître dans la foi... Plus tard les bruits d'un monde qui ne croyait point vinrent jusqu'à moi. Je connus toute l'horreur de ces doutes qui rongent le cœur pendant le jour, et qu'on retrouve la nuit sur un chevet mouillé de larmes. L'incertitude de ma destinée éternelle ne me laissait pas de repos. Je m'attachais avec désespoir aux dogmes sacrés et je croyais les sentir se briser sous ma main. C'est alors que l'enseignement d'un prêtre philosophe me sauva...