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Ozakam, Mélanges, I, p. 5i2-5i

en janvier i832 sous la direction de Bailly, et qui, moins de deux ans plus tard, devait fusionner avecT 'Univers religieux de l'abbé Migne, affichait un programme auquel un espritcomme celui d'Ozanam ne pouvait refuser de prendre intérêt. Tout dans cette gazette devait lui plaire : les indifférences qu'elle étalait et les enthousiasmes qu'elle proclamait, les insistances qu'elle affectait et les silences dont elle se faisait une loi, le genre d'informations auquel elle aspirait, et le genre de ton qu'elle s'imposait. « On ne nous verra point, écrivait Bailly dans le numéro-programme, nous passionner pour des formes politiques, passagères et variables, après tout, quelles qu'elles soient. » Ozanam, tout le premier, refusait de se passionner pour ces contingences, aussi bien pour les partis de gauche que pour le vieux royalisme, « glorieux invalide, disait-il, qui ne saurait, avec sa jambe de bois, marcher au pas des générations nouvelles » ; il détestait les pouvoirs qui, « pareils aux prétendants de Pénélope, voyant l'Eglise seule en ce monde, pensaient la séduire et régner sous son nom »2, et ce n'est pas lui, assurément, qui eût songé à chicaner Bailly sur l'exacte nuance de son drapeau politique. « Je ne nie, je ne repousse aucune combinaison gouvernementale, écrivait-il un jour à Falconnet, mais je ne les accepte que comme instruments pour rendre les hommes plus heureux et meilleurs *. » Mais Ozanam, tout comme Bailly, aimait à tourner ses regards vers l'Amérique, vers l'Allemagne, vers l'Angleterre, pour y chercher des consolations. « L'Angleterre, écrivait Bailly, semble revenir, comme par enchantement, à la foi de ses pères, les conversions sont nombreuses en Amérique, et le mouvement scientifique de l'Allemagne est tout entier en faveur des doctrines catholiques. Nous ne négligerons aucune occasion de constater ces heureux progrès qui se font sous la double protection de la science et d'une libre discussion. » Ozanam, avec sa large curiosité d'esprit, devait savoir gré à Bailly de cette autre déclaration : « Nous tâcherons de

i. Lettres d'Ozanam, I, p. 108.

ne laisser passer aucune production importante sans la faire connaître à nos lecteurs. C'est le seul moyen de les initier au mouvement intellectuel du monde, et de les mettre à même d'apprécier la part qu'ils y doivent pren dre. » Un dernier trait, enfin, devait séduire Ozanam, c'était la bonne résolution prise par Bailly de châtier sérieusement, dans sa feuille, l'exubérance des polémiques. « Notre langage, écrivait ce bon chrétien, sera celui de la modération, qui est aussi une sorte de puissance. Nous n'oublierons pas que nous sommes les disciples de Celui qui a recommandé de ne pas éteindre la mèche qui fume encore ; nous n'oublierons pas que la charité est la première de toutes les vertus ; nous n'oublierons pas enfin que nous nous adressons surtout à des hommes dont la mission sainte est de calmer et non d'irriter les passions. »

C'était là, vraiment, l'organe dans lequel Ozanam et ses amis pouvaient trouver un écho de leurs âmes. La feuille, déjà fort ancienne, que dirigeait Picot sous le nom d'Ami de la religion, risquait parfois, au contraire, de les déconcerter et de les refroidir. Assurément, au cours des années, Y Ami de la religion avait rendu à l'Eglise d'indéniables services; mais, au lendemain de i83o, cette feuille écartait les jeunes catholiques par son esprit soupçonneux; elle les effrayait par sa prétention de régner sur la pensée7' religieuse et de s'imposer, feuille laïque, comme l'oracle de l'Eglise de France. Toutes les initiatives un peu neuves déplaisaient à Picot : lorsqu'en i833 dom Guéranger fondera la communauté de Solesmes, il se heurtera aux suspicions de ce journaliste1 et sera légitimement surpris de voir Picot, qui, en tant que gallican, refusait au pape le droit d'être le juge de la foi, s'en considérer, lui laïque, comme le gardien authentique.

i. Ami de la religion, 3o juillet i833. Voir le portrait que trace de Picot réminent bénédictin (dom Dela.tte) auteur du livre : Dom Guéranger, abbé de Solesmes^ly-p. 120-121 (Paris, Pion, 1909); et la monographie de M. Leterrier sur Picot (collection des Contemporains, 1912. Paris, maison de la Bonne Presse).

C'était une feuille perpétuellement gémissante que celle de Picot. Les mots : progrès de l'Eglise, conquêtes de l'Église, inquiétaient, au lieu de le réjouir, ce timide vieillard ; se pouvait-il faire que l'Eglise fût en joie? De longues années durant, il avait prétendu la marier avec les pouvoirs absolutistes, qui partout chancelaient; portant lui-même le deuil des trônes, le morose Ami de la religion semblait éprouver quelque gêne, involontaire assurément, lorsqu'il sentait chez cette auguste veuve, l'Eglise, une certaine allégresse de vie.

Rien n'est plus frappant, à cet égard, que l'accès de mécontentement auquel s'abandonna Picot, lorsque Alexandre Dumas père, dans le livre Gaule et France, écrivit fort judicieusement : « Dsns cette immense marche des peuples, les catholiques sont partout en progrès. » Picot tressautait; il cherchait le progrès, et ne le voyait pas; et le pauvre Dumas était sérieusement tancé pour n'avoir pas dit, comme les journalistes libéraux dont se plaignait également Picot (car de qui ne se plaignait-il pas?), que l'Eglise fût à l'agonie.

La révolution marche et s'étend partout, protestait le mélancolique vieillard, la corruption gagne, la religion perd chaque jour de son influence ; et au milieu de ce mouvement déplorable, les esprits confiants croient voir des signes d'un progrès vers le bien. Que les partisans de l'incrédulité découvrissent dans tout ce qui se passe un progrès dans leur sens, on le concevrait ; mais que des hommes religieux aperçoivent quelque trace de progrès au milieu de ces secousses qui agitent les Etats, de cette confusion d'idées qui augmente de jour en jour, de cette licence de la presse pour laquelle rien n'est sacré, de cette direction funeste donnée à l'éducation, de cet orgueil, de cet amour d'indépendance qui ne peut supporter aucun frein, c'est ce qui confond. Toutefois nous entendons parler assez souvent d'une restauration morale qui se prépare, d'un retour sensible à la religion, d'une amélioration manifeste dans les idées. On cite quelques faits isolés et on en tire des conclusions générales.On ne veut pas voir que la masse s'égare de plus en plus, grâce aux efforts continus d'une impiété audacieuse. Il y a sans doute de grands exemples de religion et de vertu; mais à côté, combien d'exemples contraires! Toutefois quelques journaux suivent ce système d'illusion qui leur fait entrevoir une tendance vers le bien ; ils recueillent soigneusement tout ce qui peut accréditer leur idée favorite... Où est donc le progrès des Irlandais catholiques ? Est-ce

depuis l'émancipation ? Mais ce bienfait, ils le doivent aux Anglais protestants, et par conséquent il ne leur donne aucun avantage sur eux. Quel est le progrès de la Belgique sur la Hollande? Serait-ce d'avoir fait une révolution ? Et pour savoir si c'est un progrès, il faut attendre comment elle tournera.

Il y aurait d'autres remarques à faire sur ce passage où M. Dumas a affecté d'associer le catholicisme à ses. idées révolutionnaires. Nous ne voyons pas que l'on puisse se prévaloir beaucoup d'un témoignage fort suspect et d'un système qui ne repose que sur des rapprochements arbitraires et sur des conjectures de l'esprit de parti ' .

Ainsi Picot s'insurgeait-il, s'il entendait parler d'un progrès du christianisme : il n'était pas possible, à ses yeux, que des années de révolution comme celles que traversait l'Europe fussent propices à l'Eglise. Ozanam croyait bien, à certaine^ heures, à l'imminence d'une guerre civile, dont l'Europe entière serait le théâtre ; mais, même à ces heures, il pressentait avec allégresse qu'ensuite une nouvelle Europe s'élèverait, et que le catholicisme porterait la civilisation dans le vieil Orient; et les noms de la Belgique, de l'Irlande, enthousiasmaient Ozanam comme des promesses de renouveau catholique2. Ces noms-là, tout au contraire, faisaient grimacer le légitimiste Picot; c'étaient les noms de pays où l'on se révoltait ! Libre aux jeunes de fredonner des Alléluias sur les développements du règne de Dieu ; l'ancien Ami de la religion et du roi, qui en i83o était devenu Y Ami de la religion, tout court, éprouvait, pour cette amputation de son titre, je ne sais quel malaise intérieur qui lui faisait détester comme une insolence toute exubérance de vie.

Il était naturel qu'Ozanam et ses jeunes amis, sans beaucoup s'occuper de Picot, s'attachassent à Bailly; et des liens qui se nouèrent entre eux et cet excellent chrétien sortit enfin, au cours de i832, ce groupement de jeunes qu'Ozanam voulait.

i. VAmi de la religion, 3 septembre i833. a. Lettre» d'Ozanam, I, p. 54-55.

Il restait encore, de l'ancienne Société des Bonnes études, une réunion littéraire, très peu nombreuse. Bailly y fit entrer Ozanam et quelques autres jeunes gens, « amis de l'étude et de la vérité ». Elle fut d'abord assez pâle, assez vide; et puis les rangs s'ouvrirent, la vie pénétra. Une conférence d'histoire fut fondée.

Elle commença ses travaux le ier décembre i832 *. Bailly en fut président. L'une des vice-présidences fut, toute l'année, occupée par Ozanam. Le nombre des membres était illimité ; et « toutes les opinions trouvaient les portes ouvertes ». Ozanam aimait cette émulation; il ne craignait pas, pour les catholiques, les surprises de la lutte. « Gomme ils sont égaux en nombre à ceux qui ne le sont pas, écrivait-il, et que d'un autre côté ils apportent plus d'ardeur, de zèle et d'assiduité, c'est toujours en leur faveur que la victoire intellectuelle se décide2. »

La Conférence adopta en principe « la liberté de discussion ». Elle voulut « ne rien devoir qu'au zèle spontané de ses membres, et son règlement n'imposa d'autre frein que celui des convenances et de la raison. Ainsi chaque membre put aborder les sujets qu'il lui convint de choisir, et les développer suivant sa pensée. Chaque travail dut être soumis à une commission chargée d'en faire le rapport et d'en discuter les opinions, de les attaquer ou de les approuver ». « Rien n'échappe, ajoute une lettre d'Ozanam, à la sécurité de cette censure; il s'y fait des recherches sérieuses, un contrôle quelquefois très malin3. » Au-dessus de cette commission fonctionnait

i. Nous nous servons, pour cette histoire, du rapport qui fut publié en juin i833 (Paris, impr. Thuau), sur la première année de la conférence et que nous avons, en collaboration avec M. Victor Bucaille, reproduit à peu près intégralement dans la Revue Montalembert du 25 mai 1912, p. 321-328.

un comité supérieur, composé du bureau et de trois membres de la réunion, et chargé de « donner à toute la conférence une vaste impulsion, d'indiquer les moyens de perfectionnement, de faire des rapports généraux et de constater les résultats du travail commun ».

A partir de février i833, des conditions assez sévères furent mises pour l'admission des candidats ; ils restèrent nombreux, pourtant, et plusieurs, au jugement d'Ozanam, étaient d'un talent supérieur. « Les uns, voyageurs précoces, avaient visité plusieurs parties de l'Europe; et l'un même avait fait le tour du monde ; d'autres avaient approfondi les théories de l'art, d'autres avaient sondé les problèmes d'économie politique. Le plus grand nombre se livraient à l'étude de l'histoire; quelques-uns à la philosophie1. » Une brochure, publiée à la fin de i833, donne ia liste, longue et variée, de tous les sujets traités dans la conférence au cours de l'année universitaire. Ozanam parla de la mythologie de l'Inde, de la poésie et de son influence, de la littérature orientale, de l'action du clergé et des laïques, de la philosophie et du christianisme, et lut des vers sur le jour de l'an. Lallier traita du mahométisme, des richesses morales et matérielles, du saintsimonisme, de la théorie des époques critiques et organiques ; deux autres futurs « confrères » de Saint-Vincent de Paul, Lamache et Le Taillandier étudièrent, le premier, la peinture sur verre, l'architecture du moyen âge, la statuaire du moyen âge ; le second, l'histoire des ordres religieux, les croyances fondamentales de l'antiquité, la constitution du peuple juif. Nous voyons Danton, le futur inspecteur général de l'université, consacrer un travail à l'histoire de l'insurrection espagnole sous Charles-Quint; Ghéruel, le futur historien, parler des principes de la richesse, de l'état actuel de la religion et de la philosophie, et dire une autrefois quelques mots qu'il intitulait : Coup dC œil sur l'avenir. « Différents sentiments se sont

i. Lettres d'Ozanam, I, p. 66-67.

manifestés à la tribune, lisons-nous dans le compte rendu de ces petites joutes; l'amour de la vérité présidait seul à ces débats ; quoique séparés quelquefois d'opinion, les membres de la Conférence sont toujours restés unis de cœur. »

En cet été de i833, Ozanam connut de superbes heures d'espoir : les destinées communes de la science et de la foi illuminaient son regard et le ravissaient. A l'occasion d'un livre qni venait de paraître sur ïsaïe, il écrivait dans la Tribune catholique du 12 juin i833 :

Plus la science a grandi, plus elle a recueilli de découvertes nouvelles, et plus elle s'est rapprochée de la révélation. C'est comme un fleuve : plus vous le voyez large, plus il est voisin de la mer. A chacun des âges qu'elle a parcourus, à chacun de ses pas, la science a fait en quelque sorte une magnifique récapitulation d'ellemême en expliquant les livres saints. On dirait qu'en venant se confondre de la sorte avec la parole de Dieu, la pensée de l'homme veut éprouver ses forces et vérifier ses progrès; on dirait qu'elle veut mesurer sa hauteur et savoir de combien sa sœur aînée la dépasse encore. Quand donc la science mûrie au soleil des siècles aura porté ses fruits, et que la raison aura ramassé sa dernière moisson, toutes ses recherches, tous ses labeurs, toutes ses conquêtes viendront se résoudre dans une vaste interprétation des croyances révélées. Toute vérité rationnelle aboutira à la vérité religieuse, et alors l'Eglise verra toutes les connaissances humaines se précipiter dans son sein, et lui présenter leurs offrandes.

Ce jour glorieux ne luira pas sur nous : une tâche plus humble nous est imposée. Les vérités scientifiques sont trop éparses et trop confuses pour qu'un homme se lève et les rassemble comme un troupeau dispersé, et, les poussant devant lui, les ramène au bercail. On aura fait beaucoup si l'on saisit une branche isolée de nos connaissances, et qu'on lui imprime une direction chrétienne l.

Ce programme d'apostolat intellectuel, dont on devine que l'auteur s'enchante, coïncidait avec le plein dévelop-

1. L'article n'est pas signé; mais dans le précieux volume où Lallier fit relier tous les numéros de la Tribune et de YLnivers intéressant l'histoire des premiers confrères de Saint-Vincent de Paul, Lallier a marqué cet article comme étant d'Ozanam.

pement des conférences d'histoire ; et les conférences lui apparaissaient, sans doute, comme une première ébauche de cette direction chrétienne à laquelle, dans les siècles futurs, la science tout entière se soumettrait. Les divergences même qui s'y laissaient voir accentuaient, bien loin de le ralentir, cette sorte d'entraînement catholique que propageaient autour d'eux, grâce à l'institution des conférences, Ozanam et ses jeunes amis. Avec leurs clans d'incroyants ou de sceptiques, où des conquêtes pouvaient faire brèche, ces petits aréopages de jeunes gens n'étaient-ils pas comme l'image du futur royaume de la science, dans lequel la foi, d'ores et déjà installée, trouverait à la longue, pour toute son escorte de généreuses richesses, un droit de cité de plus en plus incontesté? En principe, ces conférences étaient de très libres parades; en fait, Ozanam, héraut de la foi, y était le maître.

Et lorsqu'il se reportait à deux années en arrière, à l'époque où, simple étudiant lyonnais, les assauts inouïs du saint-simonisme l'avaient, pour la première fois, poussé dans la mêlée, il pouvait constater, promenant son regard sur les jeunes gens qui se pressaient aux conférences, combien rapidement s'était transformé l'horizon.

Le Christ faisait sa rentrée, sous les regards d'Ozanam, dans certaines consciences qui naguère s'étaient données, passives, à l'influence posthume de Saint-Simon. L'on assistait brusquement à l'effondrement du saintsimonisme : devant ce christianisme que les saint-simoniens avaient considéré comme mort, c'était leur doctrine à eux qui, d'un trépas prématuré, succombait sous le ridicule. Spectateur toujours généreux, et toujours plus soucieux de la gloire du Christ que de la sienne propre, Ozanam se garda de piétiner l'ennemi vaincu, il fit au contraire le geste de le relever, et d'honorer tout ce qu'il y avait de généreux dans ses aspirations désormais découragées, et d'en faire hommage au Christ, seul capable de les satisfaire. Un article du Conseiller des familles, que

reproduisit le 28 juillet 1 833 la Tribune, nous permet d'admirer Ozanam dans ce rôle toujours délicat — et délicat surtout pour une âme fougueuse et juvénile — qui consiste à enregistrer une victoire, et à la commenter1.

Il redisait, dans cet article, les premières illusions des saint-simoniens, et puis il disait leurs mésaventures, sans s'y acharner. Gela fait, Ozanam ajoutait : « Maintenant donc que le saint-simonisme a cessé de vivre, ou que du moins il touche à son agonie, jugeons-le d'un œil impartial : ne parlons pas de ses doctrines, le bon sens les a déjà jugées; parlons de son influence. » Alors, avec un mélange de finesse et de charité, il savait, au lieu de rire de ces vaincus dont alors il était à la mode de rire, leur rendre justice et leur dire quelque merci. Justice et merci, parce qu'ils avaient osé « fouler aux pieds l'indifférence en matière religieuse, en rejetant loin d'eux le manteau des philosophes »; par:e que, « ridicules en voulant s'imposer le pontificat à eux-mêmes », ils n'en avaient pas moins « proclamé la nécessité et la dignité du sacerdoce »; parce qu'ils avaient « fait renaître au xixe siècle l'intérêt des discussionsthéologiques»; parce qu'ils avaient « réhabilité l'histoire de l'Église », par des éloges qui avaient « trouvé plus de croyance que tous les livres des apologistes chrétiens »; parce que, grâce à eux, « un certain nombre d'esprits » avaient commencé à « comprendre ce que l'Evangile a su faire pour le bien de l'humanité » ; parce que « en transportant dans leurs théories une portion considérable des institutions catholiques, ils en avaient démontré l'excellence et la profondeur ».

« Une tendance toute chrétienne qui se retrouve encore parmi les disciples de Saint-Simon, continuait Ozanam, c'est cet ardent prosélytisme qui les conduit à travers les huées et le ridicule, et qui les mène jusque

I. Nous avons, en collaboration avec M. Victor Bucaille, publié la partie la plus importante de cet article dans la Revue Montalembert du a5 juin 191*, p. 420-422.

dans de lointaines contrées pour la réalisation de leurs utopies. » Ozanam s'attendrissait sur les jeunes gens « qui ne savaient presque pas qu'il y eût encore au monde une religion catholique, et qui, sentant en eux le besoin de croire et d'aimer, s'étaient jetés à corps perdu dans cette doctrine fausse qui leur présentait quelques lointains reflets de la révélation ». Mais déjà certains, revenant au catholicisme, lui « promettaient de puissants défenseurs » ; et les bras d'Ozanam et de l'Église demeuraient ouverts pour tous les autres.

Le saint-simonisnie, insistait-il avec une confiance joyeuse, n'est point une déviation immédiate du christianisme, c'est au contraire un mouvement qui s'opère au sein de l'incrédulité pour revenir à la foi. Les saint-simoniens, ce sont des hommes qui, égarés dans les ténèbres, ont voulu se créer une lumière à eux-mêmes, une lueur fausse, vacillante, mais qui vaut déjà mieux que les ténèbres, et qui peut les conduire auprès de la véritable voie. Peu de chrétiens se sont faits saint-simoniens pour devenir incrédules; plusieurs incrédules se sont faits saint-simoniens pour devenir chrétiens. Leur doctrine fut fausse, leur tendance incomplète, mais l'une et l'autre sont un progrès sur l'impiété philosophique de notre siècle. C'est une fièvre, c'est un délire; mais il est des occasions où la fièvre et le délire sont les signes d'une prochaine convalescence.

La place de Saint-Simon et de son école dans l'histoire philosophique et religieuse du xixe siècle était ainsi fixée par ce jeune homme, par le même jeune homme qui, aux heures de péril, avait crié halte au saint-simonisme; elle était fixée avec une perspicacité, une précision d'analyse, une hauteur de vues, une façon naturelle de planer, qui font de cet article une des meilleures pages d'Ozanam étudiant. Il y a là mieux qu'un chef-d'œuvre d'intelligence, il y a là un chef-d'œuvre de cœur. C'est avec tout ce que son cœur renfermait d'amour pour le Christ, et d'amour pour les jeunes gens ignorants du Christ, qu'il s'était courbé sur ces âmes saint-simoniennes, déjà proches de l'Eglise ou retenues encore loin d'elle, et qu'il les avait comprises, et qu'il survenait, lui, leur adversaire, pour

les soustraire à l'injuste et accablant ridicule auquel les eût volontiers condamnées la frivolité du siècle.

Oh! n'insultez pas, s'écriait-il en terminant, ceux qui se trouvent encore rangés sous la bannière de Saint-Simon. Ne menacez point leur vie, car vous les feriez s'endurcir dans leurs erreurs en se croyant martyrs. S'ils veulent vous prêcher leur doctrine, montrezleur l'Evangile et ces paroles de saint Paul : « Si quelqu'un, fût-ce un ange, vous enseigne un autre Evangile que le mien, ne le croyez pas. » S'ils vous disent que le christianisme n'est plus, montrez-leur la croix de votre clocher, et vos sœurs de charité, et vos frères des écoles chrétiennes. S'ils vous promettent le bonheur pour cette vie, montrez-leur le ciel, et dites- leur : Jésus-Christ nous Ta promis pour l'éternité.

Les jeunes catholiques qui lisaient ces lignes y trouvaient, pour les conférences d'histoire, une méthode de discussion et des leçons de conduite : ils savaient, désormais, comment il convenait de traiter un camarade saintsimonien. Peut-être, dans leurs familles, quelque aïeul voltairien, non moins ennemi du saint-simonisme que de l'Église, aurait-il pu leur donner à croire, par des sarcasmes faciles, que le saint-simonisme, gisant à terre, ne méritait rien de plus que d'être souffleté d'un dernier éclat de rire; l'intelligence et la charité d'Ozanam enseignaient d'autres habitudes d'esprit, et un plus hospitalier respect. Sans péril pour les catholiques, les conférences d'histoire pouvaient se montrer accueillantes pour les saint-simoniens; elles s'ouvraient à leur grande disgrâce, comme un porche discret dont l'église est l'issue.

Il y eut, un soir, une séance très agitée. Broet, qui était saint-simonien, avait entrepris de prouver la dissolution du catholicisme par l'histoire des révolutions et par l'anarchie actuelle de ses doctrines. Ozanam riposta, accumula les arguments bien étudiés, et puis, dans une péroraison superbe où l'éloquence semblait faire fi de l'éloquence et rêver, au delà des parlottes, l'action immédiate sur le monde et la conquête effective du monde, le jeune apôtre demandait :

Que sert de venir au milieu des nations, et de dire d'une grande

voix : le catholicisme est mort! Que sert cette oraison funèbre, que depuis dix-huit siècles on répète à satiété à nos oreilles ? Depuis dix-huit siècles, car, ne vous y trompez pas, cette objection est vieille comme la vérité ; elle date du temps des Apôtres ; eux aussi, on les traitait d'agonisants, quasi morientes, et eux, ils n'ont pas répondu, ils ont conquis le monde1.

Ozanam ensuite se tut. L'éclat de sa réponse eût pu l'enorgueillir, mais il semblait, bien plutôt, que les apôtres lui fissent envie, eux qui, au lieu de tant répondre, savaient faire chanceler les idoles dans les temples et d'autres, plus tenaces, au fond des âmes.

Le succès même de cette œuvre de conférences paraît avoir, peu à peu, inquiété V Ami de la Religion. On apprenait qu'à Rouen les jeunes catholiques essayaient une initiative du même genre2. Picot, plus prompt à éteindre les ardeurs juvénile» qu'à les encourager, jugea bon de se mettre aux aguets. Le i5 mars i834, il accusa un camarade d'Ozanam d'avoir lu un plaidoyer pour la république, d'avoir avec admiration cité « saint Hildebrand » (Grégoire VII), qui appelait, dit-on, les rois les membres du démon ; et d'avoir regretté amèrement que Grégoire XVI n'eût pas accordé la liberté à ses sujets, h* Ami de la Religion demandait comment des hommes graves et religieux avaient laissé des jeunes gens discourir sur ce ton, et insinuait que ce membre de la conférence d'histoire avait des rapports intimes avec Lamennais. On ajoutait d'ailleurs qu'à la conférence suivante une réponse « ferme, spirituelle et satisfaisante » avait été faite à l'apologiste

I. Ozanam, Vie de Frédérie Ozanam, p. ia6-i3o. a. Ami de la religion, i3 mars i834.

de la république ~. L'étudiant visé par cet article était Élie de Kertangui, secrétaire de Lamennais, et qui devait bientôt épouser sa nièce ; il protesta qu'il n'avait rien dit contre Grégoire XVI, et que ses paroles n'engageaient que lui-même2.

Il est vraisemblable que Y Ami prit soin d'épier Kertangui ; car peu de temps après, les polémiques recommencèrent et, cette fois, découvrirent Ozanam. Dans un de ses cours du Collège de France, Lerminier, faisant allusion à l'attitude de Lamennais, avait dit :

La Papauté a-t-elle un souffle de vie ? Dans notre pays, le génie la dédaigne, il se tait... Mais s'il m'était donné de vous montrer la secrète indignation qui oppresse cette âme fière, vous apercevriez les montagnes de mépris qui s'y entassent 3.

En présence de cette boutade de Lerminier et de l'impression produite par les Paroles d'un croyant, qui venaient de paraître, Ozanam, sans aucune vaine agression contre Lamennais, jugea bon de développer, devant la conférence d'histoire, le rôle séculaire de l'Eglise. Il la montra distribuant à tous, et surtout aux faibles, trois nourritures, physique, intellectuelle et morale. On reprochait à l'Église de favoriser le pouvoir absolu ; Ozanam protestait ; il commentait les deux paroles par lesquelles le Christ avait renversé l'ancien despotisme : d'une part : « L'homme ne vit pas seulement de pain » ; d'autre part : « Ne craignez pas celui qui peut tuer le corps, mais celui qui peut perdre l'âme. » Il faisait assister ses auditeurs à la naissance de la liberté dans les catacombes ; il célébrait la Légion thébaine, donnant le double exemple de la liberté et de la résignation chrétienne ; il glo-

i. Ami de la religion, i5 mars 1 834, p. 33o.

2. Ami de la religion, 20 mars i834, p. 367. Voir sur Elie de Kertangui, Charles Sainte-Foi, Souvenirs de jeunesse, éd. Latreille, p. 78-81 (Paris, Perrin, 191 1).

3. Cité dans YAmi de la religion, 10 mai i834, p. 67. L'Univers religieux du 7 mai i834 publia un résumé et une réfutation de la leçon de Lerminier contre la théocratie catholique : les deux plumes d'Ozanam et de Lallier avaient collaboré pour ce travail.

rifîait saint Ambroise devant Théodose; il faisait comprendre la portée du sacre, contrat établi par l'Eglise, « au pied des autels, entre deux parties libres, le peuple et le roi ». Se tournant vers l'autre confession chrétienne, il saluait, en elle, l'alliée véritable des rois absolus, Wasa, Henri VIII, Elisabeth; et passant en revue les Bourbons, il constatait que le peuple catholique de Paris s'était défié de la conversion d'Henri IV, que Louis XV avait eu Voltaire pour gentilhomme, que Louis XVI avait signé la Constitution civile du clergé, document schismatique. Puis il montrait l'Eglise favorisant le génie dans la science, dans l'art et dans l'action. «Que l'on ne se prévale pas des découvertes de l'intelligence, concluait-il en substance, et que l'on n'espère pas dépasser le christianisme. Jésus-Christ, comme Colomb, a découvert un nouveau monde intellectuel, les découvertes que l'on pourrait faire n'aboutiraient qu'à décrire quelques petites îles, circonvoisines du monde révélé.» Puis lorsque Ozanam eut parlé, Kertangui, cherchant à Lamennais des excuses, vint lire une lettre où celui-ci se déclarait fort tranquille sur les suites que pourrait avoir, relativement à Rome, la publication des Paroles a" un croyant, et se proclamait « soumis en religion, et libre sur tout le reste » !.

Il y avait, parmi les assistants, un jeune légitimiste passionné, et sans doute extrêmement chatouilleux, qui s'appelait Cartier. D'après des souvenirs qu'il avouait déjà n'être plus récents, il envoya à Y Ami de la religion un résumé critique du discours d'Ozanam, résumé qu'il présentait lui-même comme incomplet. Un des collaborateurs ecclésiastiques de Y Ami trouva dans cette communication la matière d'un long article. Ozanam y était accusé d'avoir émis des « assertions hasardées, bizarres, fausses », d'avoir calomnié la monarchie, injurié Louis XVI, affirmé que « l'appui du royalisme était sali » ; on lui imputait, aussi, d'avoir qualifié Lamennais de génie-démon.

I. La lettre fut publiée dans Y Ami de la religion, 7 juin i834, p. 271.

Puis l'article relatait, d'une façon incomplète, l'intervention de Kertangui, et concluait : « Tous ces détails nous ont paru assez piquants dans les conjonctures présentes ; ils montreront à quel point de jeunes esprits se laissent prévenir en faveur de théories et de systèmes dont il faut espérer que la réflexion et l'expérience les détacheront peu à peu 1. »

Lorsque parut le numéro de YAmi, le plus ennuyé fut Cartier. Jamais il n'avait pensé que ses indiscrétions pussent susciter contre Ozanam trois pages aussi agressives; il écrivit à celui-ci pour se confesser et s'excuser. La réponse d'Ozanam fut un modèle de cordialité et de généreuse dignité. Il la faut citer toute entière.

Monsieur,

Je vous remercie de la loyale conduite que vous avez tenue à mon égard, en me prévenant de l'article inséré contre moi dans Y Ami de la religion. L'imprudence que vous pouviez avoir commise est plus que réparée par l'aveu amical que vous m'en faites.

Nous sommes jeunes, Monsieur, et comme tels nous sommes tous capables de pareilles fautes, mais nous sommes chrétiens aussi, et si comme tels nous nous devons le pardon des injures, à plus forte raison nous devons-nous l'oubli d'un manquement involontaire.

Ainsi je vous promets de ne point parler à la conférence de cette affaire qui me peine vivement, ou si, par quelque motif je me vois obligé d'en parler, je vous promets de le faire de manière à ce que rien ne puisse blesser votre délicatesse. Votre démarche envers moi mérite de ma part reconnaissauce, elle vous assure mon estime, elle me fait désirer votre amitié.

Je suis fâché de ne pouvoir pas donner communication de votre lettre à M. de Kertanguy avec qui je n'ai d'autres rapports que ceux de la conférence; je me ferai d'ailleurs un plaisir de lui expliquer tout à votre honneur samedi prochain.

Je comprends enfin que des motifs sacrés puissent vous empêcher de témoigner votre mécontentement à M. l'ecclésiastique, auteur de l'article en question. Je vous prie en retour de lui transmettre la lettre ci-incluse, dans laquelle il ne trouvera rien d'offensant, mais un appel à sa bienveillance et à sa justice. J'espère que vous voudrez bien lui faire parvenir cette lettre, j'y tiens expressément.

Il pourra se faire, Monsieur, que nous ne partagions point les mêmes doctrines politiques; toujours nous serons d'accord sur les

i. Ami de la religion, 5 juin i834, p. 253-256.

maximes inébranlables de Religion et de Charité. Puissent ces relations que vient d'établir entre nous une affaire assez désagréable de sa nature, resserrer pour nous les liens de la fraternité catholique et nous assurer dans l'esprit l'un de l'autre un amical souvenir!

Je suis, Monsieur, avec la considération la plus distinguée, votre dévoué serviteur et affectionné collègue.

Signé : A. -F. Ozanam1.

C'est ainsi qu'Ozanam savait pardonner. Quant à Y Ami de la religion, Ozanam jugeait nécessaire de lui donner un avertissement; et la lettre qu'il expédiait à cette feuille par l'entremise de Cartier, témoignait d'une légitime tristesse. Les violences dont Ozanam était victime n'étaient que le symptôme de l'esprit coutumier qu'apportaient Picot et ses amis dans certaines polémiques. Ce qu'il y avait au fond de leur pensée , le récent biographe de dom Guérangernous l'explique de lumineuse açon. « Picot, écrit le R. P. dom Delatte, suivait avec une rare avidité toutes les étapes de la chute de Lamennais, chute qu'il semblait savourer comme un triomphe. Il considérait comme suspect quiconque, ayant appartenu de près ou de loin à l'école de Y Avenir, n'avait pas consenti depuis l'encyclique Mirari vos à se faire une créance immaculée en abjurant entre les mains de Picot. »

Voilà, mis à nu, l'intime motif de la malveillance que Picot témoignait à la conférence d'histoire ; et l'alerte défense d'Ozanam était dès lors amplement justifiée.

Monsieur, riposta-t-il, dans votre avant-dernier numéro, vous m'avez fait l'honneur déparier de raoi,jeune homme inconnu, et d'analyser un discours quej'aurais prononcé dans uneréunionlittéraire. Je pourrais me plaindre, au nom de mes collègues, de cette publicité donnée à une réunion familière où l'on n'a d'autre ambition que d'apprendre un peu à parler et à écrire, où l'on a coutume d'apporter à la fois son esprit et son cœur, et de ne rien se taire, où on désire par-dessus tout l'intimité, la discrétion et la paix»

i. Bibliothèque d'Avignon. Autographes delà collection Requien,n. 7378. Nous devons à M. Decq-Ozanam l'obligeante communication de cette lettre, qui doit être reproduite, avec un certain nombre d'inédits, dans les Mélanges du centenaire Ozanam, de A.-J. Gorbierre. (Paris, Lethielleux).

Mais, puisque vous avez attaché assez de prix à nos conversations amicales pour en entretenir vos respectables lecteurs, au moins une scrupuleuse fidélité devait présider -à ce rendement de compte. Jeunes gens que nous sommes, la première fois que vous traduisiez notre nom et nos discours sur la scène publique, ce ne devait pas être pour les flétrir d'accusations injustes.

Cependant l'analyse que vous avez donnée de mes paroles est inexacte, elle tronque ma pensée, elle me prête des expressions odieuses et ridicules dont je ne me suis pas servi, elle est accompagnée de réflexions sévères où l'on m'attribue des idées et des intentions que je repousse.

Il est vrai, monsieur, que j'ai parlé dans une conférence littéraire au sujet du dernier livre de M. de La Mennais ; mais ce n'était point un système historique ou politique que moi, jeune homme de vingt-et-un ans, je venais exposer ; c'étaient seulement quelques réflexions simples et improvisées que je soumettais de vive voix à mes collègues, pensant ainsi provoquer les leurs.

Passant au détail, Ozanam rectifiait, d'abord, certains des propos que le correspondant de YAml lui avait prêtés; et, chemin faisant, il donnait une jolie leçon de charité à ceux qui, suivant l'expression de dom Delatte, savouraient comme un triomphe personnel la chute de Lamennais. « Je n'ai point nommé M. de Lamennais un génie-démon, protestait-il; car, je me souviens qu'il est écrit : ne jugez pas, afin que vous ne soyez point jugé. » Il n'avait jamais dit, non plus, que l'appui du royalisme fût sali. « Le royalisme, insistait-il, se personnifie pour moi sur des tètes si vénérables et si chères, qu'une semblable expression ne saurait s'échapper de mes lèvres sans me laisser un remords au cœur. » Mais YAmi, non content de mettre sur les lèvres d'Ozanam des paroles qu'Ozanam n'avait pas dites, avait fait au jeune homme un procès de tendance. Ozanam le constatait, et sa lettre se terminait en ces termes :

Voilà pour ce que Ton m'a fait dire; voici pour ce dont on m'accuse.

On m'accuse de calomnier la monarchie. Jeune, je n'ai encore aucun intérêt à calomnier qui que ce soit, et quand j'y aurais intérêt, j'espère avoir assez d'honneur et de charité pour m'en abstenir. J'étudie l'histoire selon mes forces; je ne sais si je me trompe, mais à coup sûr je ne calomnie pas.

Enfin, on me fait sortir d'une école hostile aux rois. Chrétien, je me fais gloire de, n'appartenir à aucune autre école qu'à celle de la vérité, qui est l'Eglise. Mais si jamais, dans la lutte des opinions qui divisent la France, mes sympathies m'ont fait pencher quelque part, si jamais on m'a attribué des croyances politiques, c'était plutôt dans une école opposée, dans une école amie de la royauté sage, que je les aurais puisées.

Ce n'est point une déclaration de principes que je suis venu faire ici; ce serait une présomption malséante à mon âge. Un temps viendra où l'étude et l'expérience me donneront peut-être le droit d'avoir des doctrines sociales; en attendant, j'ai deux choses auxquelles je tiens, parce que l'une me vient de Dieu et l'autre de mes parents : la foi et l'honneur. Ces deux choses, nul n'a le droit de les attaquer.

D'ailleurs, la personne qui s'est permis de publier et d'interpréter mes paroles n'était point présente à la séance où je les ai prononcées; elle n'a eu entre les mains que des notes éparses, incertaines, recueillies tandis que je parlais sans note, sans préparation : n'était-ce pas imprudent de sa part d'en faire matière à journal? Et l'imprudence, quand elle peut compromettre le nom d'un jeune homme, n'est-elle pas manque de charité?

Charité! Voilà le mot qui demeurait toujours au bout de la plume d'Ozanam, lors même que les circonstances la forçaient d'être véhémente. Picot inséra la lettre avec quelques ergotages; il observa qu'Ozanam, ayant improvisé, pouvait ne pas se rappeler tout ce qu'il avait dit, et se déclara surpris de trouver chez le jeune homme « tant d'horreur pour la publicité, puisque son nom figurait dans trois ou quatre recueils, dans la France Catholique, dans Y Univers, dans la Jeune France^ ». h1 Ami de la Religion n'aimait peut-être pas que dans la presse la religion trou vât d'autres amitiés que la sienne2.

Lequel des deux était le plus à plaindre : Ozanam ou Picot? Le publiciste chagrin, auquel ses partis pris interdisaient maintes raisons d'espérer, ou bien le manieur de jeunes âmes, jeune lui-même, qui savait faire, d'elles toutes, des ouvrières et des messagères d'espoir? Dans une de ses lettres, Ozanam racontait à Falconnet la sortie d'une conférence d'histoire :

i. Ami de la religion, 10 juin i834, p. a85.

2. Voir à ce sujet, sur Picot, les pages de Charles Sainte-Foi, Souvenirs de jeunesse, éd. Latreille, p. aoi-2o5 (Paris, Perrin, 191 1).

Nous sommes surtout une dizaine, lui disait-il, unis plus étroitement par les liens de l'esprit et du cœur, espèce de chevalerie littéraire.

Quelquefois, lorsque l'air était plus pur et la brise plus douce, aux rayons de la lune qui glissaient sur le dôme majestueux du Panthéon, en présence de cet édifice qui semble s'élancer au ciel et auquel on a ôté sa croix comme pour briser son élan, le sergent de ville, l'œil inquiet, a pu voir six ou huit jeunes hommes, les bras entrelacés, se promener de longues heures sur la place solitaire; leur front était serein, leur démarche paisible, leurs paroles pleines d'enthousiasme, de sensibilité, de consolation; ils se disaient bien des choses de la terre et du ciel, ils se racontaient bien des pensées généreuses, bien des souvenirs pieux; ils parlaient de Dieu, puis de leurs pères, puis aussi de leurs amis restés au foyer domestique, puis de leur patrie, puis de l'humanité. Le Parisien stupide qui les coudoyait en courant à ses plaisirs ne comprenait point leur langage : c'était une langue morte, que. peu de gens connaissent ici. Mais moi, je les comprenais, car j'étais avec eux, et en les entendant, je pensais et je parlais comme eux, je sentais se développer mon cœur, il me semblait que je devenais homme, et j'y puisais, moi si faible et si pusillanime, quelques instants d'énergie pour les travaux du lendemain1.

C'est en vérité grand dommage, s'il plaisait au correspondant de Picot de se tenir aux écoutes, qu'il n'ait pas surpris, sur la place du Panthéon, quelques-uns de ces entretiens tardifs dans lesquels Ozanam était comme le maître du chœur et qui devaient ressembler, parfois, à des prières communes. Une fois au moins, les « espions de certains journaux soi-disant religieux »2, pour reprendre l'expression d'Ozanam dans une lettre du 16 mai 1 834, eussent pu servir à l'édification des âmes.

Dans quelle mesure le ralentissement des conférences d'histoire, qui se dessina dans l'été de i834 et devint très notoire en i835, fut-il dû aux chicanes, aux ennuis dont Ozanam se sentait peut-être guetté? C'est ce qu'il est malaisé de discerner, pas plus qu'on ne peut préciser si l'abbé Marduel, confesseur d'Ozanam3, fut appelé à dire son mot. L'opinion de l'abbé Marduel était d'avance con-

i. Lettres d Ozanam, I, p. 68.

3. Sur l'abbé Marduel, voir Msr Ozanam, op. cit., p. 63g-644.

nue, puisque, dans ses deux gros volumes sur V Autorité Paternelle, il écrivait : « Plaignons ceux qui ne pensent pas bien; évitons de discuter avec eux, car dans les moments d'effervescence on est peu disposé à entendre la vérité. Souvent nos efforts pour la faire connaître attachent plus fortement à l'erreur. Dieu seul peut éclairer les esprits, changer les cœurs et retirer l'homme de l'aveuglement qui l'empêche de comprendre les vérités les plus simples1. »

Ces réflexions , évidemment , n'interposèrent aucun voile entre la conscience catholique d'Ozanam et son ferme dessein d'un long apostolat intellectuel; le grand élan d'Ozanam apôtre, de l'Ozanam qu'aujourd'hui tous les catholiques sont d'accord pour glorifier, ne se laissa pas amortir; mais peut-être persuadèrent-elles Ozanam que, dans le cadre d'une parlotte telle qu'étaient les conférences d'histoire, des discussions sur les grands problèmes religieux servaient de peu, et les « pauvrettes », comme Ozanam qualifiait ces conférences, furent peu à peu « mourantes », et ne l'intéressèrent plus que « comme moyen de recruter la conférence de charité ». Car les catholiques prédestinés à de grandes œuvres — et tel était Ozanam — savent faire bon usage des inimitiés qu'ils rencontrent; et si Picot, sans le vouloir ni le prévoir, fit s'orienter vers la conférence de Saint-Vincent de Paul, vers une œuvre de bien qui leur survit magnifiquement, les énergies que sa vigilance suspectait, Y Ami de la Religion, par ce manque même de charité que lui reprochait si justement le jeune Ozanam, fit beaucoup, sans le savoir, pour la charité.

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