Ozajnam, Mélanges, II, p
à Letronne. « Nos réponses lues publiquement, écrivait Ozanam le 10 février i832, ont produit le meilleur effet, et sur le professeur, qui s'est presque rétracté, et sur les auditeurs, qui ont applaudi. » « Ce qu'il y a de plus utile dans cette œuvre, continuait- il, c'est de montrer à la jeunesse étudiante qu'on peut être catholique et avoir le sens commun, qu'on peut aimer la religion et la liberté; enfin c'est de la tirer de l'indifférence religieuse et de l'accoutumer à de graves et sérieuses discussions.1. » Les écarts de langage des professeurs hostiles secondaient ainsi les desseins d'Ozanam : il était là, debout, constatant le mal, pour créer le remède.
En cette année i83i-i832, le plus grand péril pour l'idée chrétienne était le cours de Jouffroy sur le problème de la destinée de l'homme. Non pas que le philosophe n'y fît l'éloge du catéchisme, « réponse sublime, disait-il, que l'enfant ne comprendra pas, mais qui n'en est pas moins admirable ». Mais cet éloge se déroulait comme une oraison funèbre; Jouffroy concédait que les religions étaient mieux appropriées que les systèmes philosophiques aux besoins des masses; mais toutes ses préférences étaient pour les hommes d'élite qui, tourmentés, comme les masses, des problèmes intéressant l'humanité, essayaient de les résoudre avec leur raison seule. Il s'étendait avec complaisance sur la grande guerre qui, depuis plusieurs siècles, avait éclaté en Europe, entre la raison humaine et les imperfections de la solution chrétienne; et comme il ne croyait pas à la possibilité d'une nouvelle solution religieuse, il conviait ses auditeurs à tenter avec lui un effort philosophique. Il avait des gestes courtois et condescendants pour ouvrir la tombe du christianisme en y laissant copieusement tomber des gerbes de fleurs.
L'œuvre du christianisme, déclarait-il, me semble avoir été d'achever l'éducation de l'humanité, et de la rendre capable de
connaître la vérité sans figures et de l'accepter sans autre titre que sa propre évidence. Dès que cette œuvre est terminée dans un esprit, il est nécessaire que le christianisme s'en retire : mais en se retirant, il emporte avec lui le germe de toute foi, et ce n'est jamais une religion nouvelle, c'est toujours la philosophie qui lui succède. Cette mission sublime du christianisme, elle est loin, bien loin d'être accomplie sur la terre. Elle ne l'est pas même entièrement dans ce pays, que sa civilisation place à la tête de l'humanité; elle est plus loin encore de l'être dans les autres parties de l'Europe; et elle est à peine commencée dans le reste du monde. Ceuxlà sont bien aveugles qui s'imaginent que le christianisme est fini, quand il lui reste tant de choses à faire. Le christianisme verra mourir bien des doctrines qui ont la prétention de lui succéder. Tout ce qui a été prédit de lui s'accomplira. La conquête du monde lui est réservée, et il sera la dernière des religions1.
Les catholiques éprouvaient quelque frémissement devant cette élégante façon d'honorer le christianisme et de l'inhumer. Une leçon suivit, dirigée contre la possibilité même de la révélation. C'en était trop : un jeune catholique, Gorse, plus tard avocat au barreau de Tulle, expédia quelques observations au professeur; quinze jours après, JoufFroy les analysa, tenta de les réfuter. Seconde lettre de l'étudiant, qui jugeait avoir été mal compris. JoufFroy cessa d'y prêter attention et, dans son prochain cours, affirma que le catholicisme répudiait la science et la liberté. La protestation, cette fois, devint plus solennelle; Ozanam la concerta, la fit revêtir de quinze signatures. Jouffroy se soumit, donna lecture du document, s'excusa, affirma qu'il n'avait pas voulu blesser les croyances, ni attaquer le christianisme, et constata que les esprits avaient curieusement changé : a II y a cinq ans, je ne recevais que des objections dictées par le matérialisme; les doctrines spiritualistes éprouvaient la plus
I. Cours d'histoire de la philosophie moderne : philosophie morale; cours fait à la Faculté des Lettres en i83i,p. 69. (Paris, Pichon et Didier, i83i). VoirPAUL Dubois, Cousin, Jouffroy, Damiron, p. i38-i5i, éd. Lair (Paris, Perrin, 1902), et Lair, Préface à la correspondance de Théodore Jouffroy, p. 76-78 (Paris, Perrin, 1901). La catholique Revue Européenne s'occupait fréquemment de la doctrine de Jouffroy ; au t. VII, p. 98-115, Duquesnel y critiquait ses Mélanges philosophiques ; au t. VIII, p. 693-700, Franqueville y défendait contre un cours de Jouffroy l'ascétisme des mystiques chrétiens. Sur l'incident entre Jouffroy et les jeunes amis d'Ozanam, voir Lettres d'Ozanam, I, p. 48-5o.
vive résistance; aujourd'hui l'opposition est toute catholique. » La remarque fut douce au cœur d'Ozanam : les détracteurs mêmes du catholicisme attestaient ainsi la vigueur de son réveil. Ozanam continua d'être assidu aux leçons de Jouffroy; et ces leçons lui faisaient peine : derrière les forfanteries des philosophes rationalistes, il sentait le désespoir.
Cependant, d'une escarmouche à l'autre, les jeunes militants de la pensée catholique demeuraient éparpillés, sans un lien qui les rattachât entre eux, sans un terrain commun qui les concentrât. Ils se rencontraient à certains cours hostiles comme à des revues d'appel; mais la fraternité des âmes, pour mûrir, a besoin d'un toit; Ozanam le cherchait toujours.
Le salon de Montalembert offrait aux jeunes catholiques un lieu de rassemblement fort aimé. Ils y rencontraient des hommes d'une autre école, venus là, écrivait Ozanam, comme des pèlerins d'un autre empire. Mickiewicz,Ballanche, Sainte-Beuve, Vigny, Mérode, d'Eckstein, Lerminier, Victor Considérant, Victor Hugo, traversaient l'hospitalière demeure. Tous ces passants intéressaient Ozanam; Montalembert surtout, avec sa fougue angélique, sa conversation très instructive, sa grâce merveilleuse, le fascinait; et les « dimanches » de Montalembert avaient pour Ozanam un parfum de catholicisme et de fraternité. Il lui plaisait, aussi, d'observer que les points de doctrine sur lesquels Rome avait demandé le silence n'étaient pas remis sur le tapis et qu'on se retranchait à cet égard derrière la plus sage discrétion; la causerie s'évadait vers l'histoire, vers la littérature, ver3 les
intérêts de la classe pauvre, vers les progrès de la civilisation1.
Voir Paris à travers le salon de Montalembert, c'était pour les jeunes catholiques une très bonne fortune; mais Ozanam aspirait, pour eux, à des rendez-vous plus fréquents et plus intimes encore. Où donc était l'œuvre, où donc le journal, qui pût ménager aux bonnes volontés éparses, inexpérimentées encore, un centre de ralliement? On n'était plus à l'époque où des jeunes gens pouvaient espérer trouver, dans l'affiliation à certains groupements religieux, quelque titre aux complaisances du pouvoir politique et quelques garanties pour l'éclat de leur carrière : depuis que des événements comme le procès de l'école libre avaient mis la ferveur catholique en conflit avec la loi, on ne pouvait plus soupçonner, derrière la publicité de l'acte de foi, la complicité des ambitions humaines. Des jeunes hommes comme Paul Lamache, qui, sous la Restauration, de crainte que la profession de chrétien ne fût interprétée comme un moyen de parvenir, s'étaient volontairement tenus à l'écart de tous les groupements religieux, se montraient tout prêts, désormais, à y porter leurs noms et leurs cœurs; mais de ces groupements jadis si puissants, que restait-il? Rien ou presque rien.
On avait vu s'effondrer tour à tour, dans la tourmente de i83o, Y Association des bonnes œuvres, fondée par le futur évêque Borderies pour la visite des prisons et des hôpitaux et pour l'instruction des petits Savoyards; la fameuse Congrégation, si calomniée, où s'était dépensé le zèle du P. Ronsin ; la Société des Bonnes Études, qu'avait installée rue de l'Estrapade un laïque d'initiative, Bailly. C'en était fait, aussi, de ces projets superbes qu'avait élaborés en 1827 et 1828 la Société catholique des bons livres2, fondée
1. Lettres d1 Ozanam, I, p. 6i-6a et 68-69. Cf. Lecanuet, Moniaicmberty I, p. 33i (Paris, Poussielgue, 1895).
a. Voir Laurentie, Rapport présenté au conseil général de la Société catholique des bons livres (Paris, Béthune, 1827). Cette Société, de 1824 à i83o,
dès 1824 par Mathieu de Montmorency; c'en était fait de cette organisation, mûrement étudiée, qui avait commencé à donner des prix pour récompenser « les ouvrages populaires et les ouvrages scientifiques les plus propres à faire bénir la religion », et qui avait su grouper, dans ses commissions d'examen, des philosophes comme Bonald et Gerbet, des philologues et des archéologues comme Quatremère de Quincy, Rémusat, Saint-Martin, des historiens comme Michaud, des savants comme Ampère, comme Beudant, comme Cassini, comme Cauchy. Tous ces beaux échafaudages étaient désormais en ruines; et d'autre part, en ce premier semestre de i832, le groupe d'énergies auquel Y Avenir avait servi de centre gardait une certaine réserve, bien qu'on y attendît avec espoir les paroles d'adhésion que Lamennais se flattait de trouver à Rome.
La Revue Européenne, fondée par Carné en septembre i83i sur les ruines du premier Correspondant, répondait aux aspirations intellectuelles des jeunes gens, par le souci qu'elle affectait d'étudier les traditions religieuses des anciens peuples et de ressaisir sous leurs diverses variantes quelques traces de la révélation primitive ; elle répondait, aussi, aux aspirations politiques de l'époque, par la façon cordiale dont Carné, dans le premier numéro, saluait l'émancipation de la Grèce et de la Pologne, et par l'ambition qu'il s'assignait d' « éclairer graduellement », dans le nouveau périodique, « les principales conditions de la société nouvelle » *.
La Tribune catholique, gazette du clergé, qui vit le jour
répandit près de i.5oo.ooo volumes dans les classes populaires. {La Quotidienne, 22 janvier i83o: cité dans Guichen, La France morale et religieuse à la fin de la Restauration, p. 34o-34i).
1. Carné, op. cit., p. 329-349. L'Ami de la Religion, 5 juillet i832, p. 45i- 452, disait de la Revue Européenne ; « Lea auteurs adoptent en général les idées de M. de Lamennais, sauf peut-être l'alliance de la religion avec le libéralisme. Ils disent quelque part que tous les bons esprits sont frappés de la nécessité d'une rénovation dans la théologie. Mais s'il y a quelque chose de systématique dans leurs opinions, ils professent partout un profond attachement à la religion. Ce recueil offre des articles remarquables par le talent. »