Foisset, op. cit., I, p
4. Ghocarne, Le P. Lacordaire, sa vie intime et religieuse, 9e édit., I, p. 171 (Paris, Poussielgue, 1905.)
émus du danger, l'Eglise a besoin d'un pauvre serviteur oublié à fond de cale et méconnu, il tâchera de rallumer dans son sein les restes étouffés de sa jeunesse, et, s'il ne le peut, il portera, aux pieds de Dieu qu'il n'aura pas servi, une excuse touchante peutêtre, son talent réprouvé et perdu sans qu'il s'en soit plaint1.
Mais l'archevêque le rassurait. Lacordaire reprenait la parole ; l'affluence était telle que le directeur du collège Stanislas avait dû faire construire des tribunes, et ceux qui s'y pressaient s'appelaient Chateaubriand, Berryer, Lamartine, Odilon-Barrot, Victor Hugo. On n'allait pas à Notre-Dame, vers les sept prédicateurs; on allait vers Lacordaire, avec Ozanam, avec les jeunes gens. La police de la monarchie de Juillet s'inquiéta de plus belle ; et Quélen, en avril, sans donner aucun ordre à Lacordaire, le conduisit à clore ce cycle de discours, dont le succès faisait peur. Deux visites de Lacordaire à Quélen, en octobre i834, ne purent obtenir que le prélat autorisât formellement la réouverture des conférences2. Ce prêtre avait été l'ami de Lamennais ; et bien qu'il se fût détaché du malheureux grand homme parla publication même des Considérations sur le système philosophique de Lamennais, quelques-uns voulaient, au nom du passé, qu'il se tût. C'étaient de ces hommes chez qui la passion de la vérité, perdant quelque chose de sa noblesse et de sa pureté, se ravale, insensiblement, au niveau des autres passions humaines, et tout d'un coup devient cruelle comme elles, et, comme elles, ouvrière de vengeances. Us obsédaient Quélen, visaient à l'intimider, réussissaient à le troubler. Au début de janvier 1 835, Ozanam écrivait à son ami Velay:
Nous n'entendons plus M. Lacordaire : c'est une grande douleur à nous qui avions besoin du pain de la parole, qui nous étions accoutumés à cette nourriture excellente et forte, d'en être privés tout à coup, sans que rien la remplace.
Ce nous est un chagrin plus grand encore de voir ceux de nos frères égarés, qui, à cette voix puissante, avaient repris le chemin de la vérité, s'en retourner à leurs erreurs, secouant la tête et levant
i. Foisset, Vie du P. Lacordaire, I, p. 566-568. a. Foisset, op. cit., I, p. 56g-575.
les épaules. Peut-être le Ciel veut-il ce silence, cette humiliation des catholiques comme un sacrifice de plus, peut-être avions-nous trop tôt levé le front. Nous mettions notre orgueil dans la parole d'un homme, et Dieu met la main sur la bouche de cet homme afin que nous apprenions à être chrétiens sans lui, afin que nous sachions nous passer de tout, hormis de la foi et de la vertu1.
Mais si Dieu avait mis la main sur la bouche de son serviteur Lacordaire, ce n'était point pour clore à jamais ses lèvres, mais bien plutôt pour achever de les consacrer. Avec une soudaineté qui ressemblait à une brusque surprise de la grâce, on vit Quélen, à la suite des démarches de l'abbé Affre et du jeune abbé Dupanloup2, appeler Lacordaire dans la chaire de Notre-Dame. La jeunesse avait vaincu : le 8 mars i835, Lacordaire fit son premier discours. L'abbé Migne avait chargé Ozanam d'en rendre compte dans l'Univers religieux. Lallier prit les notes, Ozanam rédigea l'article. C'était un cri de triomphe : il montrait la vieille cathédrale sortie de son veuvage, les flots du peuple revenant, comme en des temps meilleurs, battre les murailles, et près de cinq mille hommes remplissant la nef 3.
Deux personnages dominaient cette assemblée, continuait Ozanam. L'un jeune encore, mais déjà savant de la science de Dieu et de la science delà vie, ayant déjà l'expérience detoutes les douleurs et sachant se faire un langage à la hauteur de sa pensée : fils du siècle, qui en a abjuré les erreurs, et qui veut annoncer à ses frères, à ceux de son âge, la vérité que ses yeux ont reconnue. L'autre, pontife vénérable, aussi grand par ses vertus que par ses souffrances, couronné de toutes les auréoles que peuvent placer sur un front humain la religion, le talent, le malheur et la calomnie des méchants : pasteur qui vient lui-même conduire ses brebis au pâturage et qui se réjouit de leur pieuse avidité. Et lorsqu'à la fin du discours, l'auditoire qu'avait subjugué la voix du jeune prêtre tomba aux pieds du pontife pour recevoir sa bénédiction, lorsque les cloches de Notre-Dame s'ébranlèrent en même temps et que les portes s'ouvrirent pour répandre dans toute la capitale cette foule riche de l'aumône de la vérité, il nous semblait assister non pas à la résurrection
i. Lettres d'Ozanam, I, p. 126-127.
2. Foisset, Vie du P. Lacordaire, I, p. 323-326. Voir sur le rôle de l'abbé Dupanloup, Lagrange, op. cit., I, p. i3q.
du catholicisme, car le catholicisme ne meurt point, mais à la résurrection religieuse de la société actuelle1.
Aux dimanches suivants, on fut trois à prendre des notes, Ozanam, Lallier et la Perrière, en vue des analyses à publier dans V Univers. Ozanam signalait, à la seconde conférence, la présence de Chateaubriand, « heureux d'assister au triomphe de ce christianisme dont il avait confessé en des jours moins heureux le génie éternel » ; il notait, sur le parvis, l'affluence des voitures, annonçant que les heureux du monde étaient venus là pour recevoir cette vérité dont ils sont pauvres ; et cette « barrière vivante », cet« amphithéâtre animé », que formait la foule, debout autour des nefs, lui rappelait les arènes antiques, où la foi combattait, non pas seulement contre le doute et contre le vice, mais contre les bêtes féroces, et d'où certains spectateurs se retiraient convertis. Le frémissement général que produisait dans l'auditoire la parole de Lacordaire était interprété par le jeune auditeur comme un silencieux applaudissement. « La foule plus pressée que jamais; Lacordaire plus beau que jamais » : tel était le bilan du troisième dimanche, où sous les voûtes séculaires Ozanam avait aperçu, entre autres illustrations, Saint-Marc-Girardin, Ballanche, le pasteur Athanase Coquerel. La quatrième conférence, si l'on en juge par le compte rendu d'Ozanam, avait eu quelque chose de moins triomphant: le bruit que faisait, dans les bas côtés, l'immense affluence, avait peut-être troublé l'orateur ; et puis dix-huit siècles de l'Église à faire revivre étaient une matière un peu trop touffue. Mais d'autres dimanches succédaient, où s'exaltait de plus en plus l'enthousiasme d'Ozanam, et qui révélaient un Lacordaire « sublime de charité et de douceur lorsqu'il annonçait les bienfaits du catholicisme, sublime de grandeur et de majesté lorsqu'il en proclamait les saintes rigueurs ». « Voilà qui nous met