‹ OzanamChapitre 29 sur 171 · I. Univers, 14 mars i · texte numérisé non relu

I. Univers, 14 mars i

du baume dans le sang »*, confiait Ozanam à Velay. Et lorsque Lacordaire eut terminé sa station, Ozanam écrivit dans Y Univers :

Les fruits mûriront en silence. Bien des raisons superbes ont été ébranlées, bien des passions frappées comme d'un coup de foudre. Le monde sait maintenant que le christianisme est vivant, il l'a entenJu tonner sur sa tête, il a vu que nulle doctrine ne pouvait attirer plus nombreux autour d'elle les flots de la génération présente que la doctrine de Jésus- Christ. Le chemin de nos cathédrales n'est plus inconnu aux hommes de nos jours, l'herbe qui croissait sur le seuil sacré s'est usée sous leurs pas; ils ont appris ce que c'était qu'un prêtre, ce que c'était qu'un pontife ; ils ont appris à discerner la voix et les traits de leur pasteur; ils ont appris à l'aimer : il connaissait ses brebis, maintenant ses brebis le connaissent2.

Trois ans plus tôt, au moment du choléra, Lacordaire devait se déguiser en laïque pour pénétrer dans Tun des hôpitaux établis aux greniers d'abondance et pour chercher, timidement, s'il n'y aurait pas quelque âme qui appartînt au troupeau, et confesser, de ça de là, un ou deux mourants3. Le printemps de i835 voyait s'inaugurer une tribune du haut de laquelle ce prêtre entrait en contact avec Paris et dans laquelle, quelques années plus tard, il devait fièrement étaler l'habit du Frère Prêcheur : le jeune Ozanam était l'ouvrier de ces merveilles, non pas qu'il eût songé à faire grand, mais parce qu'il avait, tout simplement, voulu le bien.

Sa joie cependant n'était pas sans mélange ; il sentait qu\(àtoute réactionreligieuse correspondnécessairement une réaction contraire de l'impiété ». Il voyait la propagande rationaliste redoubler d'efforts auprès de la jeunesse ; il gémissait sur Lamennais, il tremblait pour la

a. Univers, ai mai i835.

3. Chocakise, Le P '. Lacordaire , sa vie intime et religieuse, g* édit., f, p. l5l.

« muse virginale » de ce Lamartine1, si bon, si généreux, qui lui avait fait tant plaisir, une fois, en venant lui rendre visite 2. Les louanges que le poète donnait au Coran dans son Voyage en Orient causaient à Ozanam quelque peine 3; la mise à l'index de Jocelyn, en i836, aggrava son amertume1.

Nous sommes punis, concluait-il, nous catholiques, d'avoir mis plus de confiance dans le génie de nos grands hommes que dans la puissance de notre Dieu. Nous sommes punis de nous être appuyés sur ces roseaux pensants, quelque mélodieux qu'ils fussent; ils se sont brisés sous notre main5.

Et une autre fois : « Nous ne pouvons pas, jeunes gens chrétiens, penser à remplacer ces hommes; mais ne pourrions-nous pas en faire la monnaie, et combler par le nombre et le travail la lacune qu'ils ont laissée dans nos rangs 6 ! »

Mais le nombre, c'était à lui de le recruter; le travail, c'était à lui de le diriger. Il se rendait compte, avec frayeur, avec un certain recul parfois, de ce que les jeunes attendaient de lui.

Il voyait très clairement, dès i834, qu'on voulait faire de lui, parce que Dieu et l'éducation l'avaient doué de quelque étendue d'idées, de quelque largeur de tolérance, un chef de la jeunesse catholique 7 ; qu'on le mettait à la tête de toutes les démarches ; qu'on le sollicitait pour les présidences de toute une série de réunions ; qu'une demidouzaine de journaux réclamaient sa prose, qu'une foule de circonstances, indépendantes de sa volonté, l'assié-

i. Lettres d'Ozanam, I, p. i5o.

a. Lettres d' Ozanam, I, p. 1 36.

H. Lettres d'Ozanam, I, p. 147.

5. Lettres a" Ozanam, I, p. i5o-i5i. Certains catholiques lyonnais, demeurèrent, de longues années encore, plus indulgents pour Lamartine (Roustàn, op. cit., p. 3a, 59, 68, 69); par exemple Falconnet dans son livre: Alphonse de

Lamartine, publié en 1840, et la poétesse Glara-Francia Mollard.

-. Lettres d'Ozanam, I, p. 80.

geaient et le poursuivaient. Il bénissait de telles circonstances qui prouvaient qu'on voulait autour de lui faire les affaires de Dieu, et d'autre part il les écartait, ne pouvant suffire à toutes.

Gomme en i835 son ami le jeune poète Gustave de La Noue lui proposait la vice-présidence d'une société dont le but était de glorifier la religion par les arts et de régénérer les arts par la religion, Ozanam, tout en s'exaltant pour ce rêve, déclinait, faute de temps et de forces, l'honneur d'y être directement associé, et invitait La Noue à réfléchir mûrement, de crainte que l'œuvre ne manquât1. Il paraissait en i835 avoir moins d'entrain pour toutes sortes de besognes qu'il n'en avait en i83a. C'est que les conférences de Saint- Vincent de Paul le captivaient avec un certain exclusivisme ; et puis Dieu greffait sur de sourdes souffrances, au fond de l'âme du jeune Ozanam, la fécondité de l'action.

Il y avait des heures où l'incertitude de son avenir lui pesait : ferait-il du droit, ferait-il de l'histoire? Il avait obtenu de son père, à l'automne de i834, d'être renvoyé à Paris pour deux ans, en vue de son doctorat. Mais ensuite, quelle serait sa tâche et quelle serait sa destinée? Il aurait « à gagner sa vie, à travailler pour de l'argent »2 : cette nécessité même accroissait sa perplexité. Son âme alors flottait entre toutes sortes de sentiments divers, qui tous confluaient vers le mécontentement de lui-même. Tantôt il se sentait insouciant, paresseux, tantôt il se disait que son devoir était de remplir une place, mais qu'il ne la voyait pas, et que, s'il la voyait, l'énergie lui manquerait pour la remplir. Mais raisonnant avec lui-même, il acheminait son raisonnement vers un bel acte d'abandon à Dieu. « Pauvres gens que nous sommes, s'écriait-il, nous ne savons pas si demain nous serons en vie, et nous voudrions savoir ce que nous ferons dans vingt ans d'ici. Pourvu que l'ouvrier sache à chaque heure du jour la

i. Lettres cTOzanam, J, p. 176-182.

a. Lettres a" Ozanam, I, p. 117.

tâche qui lui est imposée pour l'heure suivante, n'atteindra-t-il pas aussi sûrement au terme de l'œuvre que s'il avait sous les yeux le plan de l'architecte? Si nous savons ce que Dieu veut faire de nous demain, n'est-ce pas assez, et qn'avons-nous besoin de nous soucier de ce qu'il nous commandera dans dix ans? » C'est en ces termes qu'Ozanam, dans une lettre à Falconnet, essayait d'apaiser Tinsécurité d'âme que créaient chez son ami les soucis d'avenir et qu'à son tour il éprouvait pour lui-même. Il s'agissait bien, en vérité, de ce qu'on serait dans dix ou dans vingt ans. « Que seras-tu dans quatre-vingts ans d'ici, s'écriait-il, et pendant tous les siècles après? Voilà ce qu'il dépend de toi de déterminer. » Il se retranchait finalement derrière cette reposante observation : « Les plus grands hommes sont ceux qui n'ont jamais fait d'avance le plan de leur destinée, mais qui se sont laissés mener par la main1. »

Si des soucis de sa propre carrière, sa pensée s'élevait aux soucis de son apostolat, il se laissait aller à d'autres affaissements. C'étaient quelquefois des scrupules : le désir de faire le bien, pour lui, ne se confondait-il pas avec le désir d'acquérir la gloire ? Et, d'autres fois, c'étaient des dégoûts, en présence de l'immoralité, de l'égoïsme, de l'orgueil des savants, de la « fatuité des gens du monde », de la « crapule du peuple »2; des dégoûts, encore, en présence du manque de charité qu'il constatait dans les disputes religieuses, et des convoitises accapareuses dont il voyait les partis politiques entourer la jeunesse. Cela le rendait sombre et grave comme un homme de quarante ans, et il lui arrivait de dire que, s'il ne s'agissait que de son bien-être, il préférerait cent fois n'être jamais sorti de son trou. Mais il se secouait en songeant à l'Evangile, qui ordonne de se dévouer; en réfléchissant que « la Providence l'éprouvait; que si elle lui faisait connaître le monde, c'était pour qu'ensuite il s'y rendît plus

». Lettres d'Ozanam, I, p. 101.

utile1. » Son frère, l'abbé Ozanam, et un autre ecclésiastique, lui parlaient, d'une manière tout à fait rassurante, de l'apostolat des laïques2 : il reprenait courage. Mais pour éviter la langueur, ils avaient bien besoin, lui et ses amis, faibles Samaritains, d'avoir des frères qui priassent et qui méditassent pour eux, et de prier les uns pour les autres, comme chaque soir Lallier faisait pour Ozanam, nominalement3. Ainsi élevé au-dessus de terre et au-dessus de lui-même par ce flot montant des prières, il sentait se ranimer en lui la conscience de sa vocation, de tous les appels intérieurs qu'il avait sentis*, de tout ce qu'avait fait le Père de famille, dans sa vigne, pour ce cep qui s'appelait Ozanam5; une fois de plus, cette évocation même le faisait retomber sur lui-même, pleurer sur sa stérilité8, son dessèchement, sa lâcheté. Il se grondait, se boudait, jusqu'à ce qu'il finît par « faire la paix avec son vénérable individu, quoique ce fût un triste sire ». Il allait mal, surtout quand son confesseur l'abbé Marduel était absent; alors, abandonné à son humeur et aux caprices de son imagination, il plaignait les protestants qui, eux, n'avaient jamais de confesseur. « Sans un tel secours, disait-il, je serais, ou complètement gâté, ou consumé de mélancolie7. »

Cependant ce garçon qui s'accusait de paresse collaborait fréquemment à V Univers; il y donnait, en i834, une série d'articles sur le cours d'Ecriture sainte que professait en Sorbonne l'abbé Frère ; il y commentait certaines grandes fêtes : d'abord, à la fin de i833, dans un article d'une piété très pénétrante, les trois fêtes après Noël1, puis, en i834, la fête de l'Annonciation, par un article sur

i. Lettres d Ozanam, I, p. io3.

a. Lettres d' Ozanam, I, p. ifïg.

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