‹ OzanamChapitre 44 sur 171 · Lallier à Théophile Foisset, 23 novembre · texte numérisé non relu

Lallier à Théophile Foisset, 23 novembre

de motif plausible pour tenir la porte fermée aux étudiants sérieux et chrétiens, qui manifestaient le désir de s'adjoindre à lajeune phalange. Dans le cours de l'été, celle-ci grossit jusqu'au nombre de quinze. Ozanam présenta notamment son cousin Pessonneaux, ses compatriotes Chaurand et Gignoux.

En dehors de la visite des pauvres, la conférence accomplit, en 1833, sa première manifestation de piété extérieure, manifestation spontanée, discrète et par là même d'autant plus significative, comme la plupart de celles auxquelles devait se livrer la Société de Saint-Vincent de Paul. A la suite de la Révolution de 1830, les processions de la Fête-Dieu avaient cessé de se dérouler dans les rues de Paris. Les membres de la conférence et quelques autres adolescents chrétiens résolurent de prendre part à une procession dans une paroisse de la banlieue : leur choix se porta sur Nanterre, la patrie de sainte Geneviève, alors encore un village perdu au milieu des champs. Dans une lettre exquise à sa mère, Ozanam a rendu compte de ce pieux et joyeux pèlerinage, terminé en partie de campagne, car les étudiants, séduits par la beauté de la journée, décidèrent d'aller à pied diner à Saint-Germain, revinrent de même et ne regagnèrent le pays latin que tard dans la nuit. « Nous avions rempli nos devoirs envers Dieu en lui rendant l'hommage qui lui était dû, envers nos frères en leur donnant un bon exemple, envers nousmêmes en nous procurant un plaisir pur, en nous donnant un témoignage de réciproque amitié. » Dans ce récit débordant d'un juvénile enthousiasme, Ozanam signale incidemment une règle pratique qui fut adoptée comme d'instinct et qui n'a cessé de sauvegarder l'humilité de ses disciples comme d'assurer leur influence pour le bien : « Nous nous mêlons parmi les paysans qui suivent le dais : c'est plaisir pour nous de coudoyer ces braves gens, de chanter avec eux. » Fidèles à ce précédent, les conférences de Saint-Vincent de Paul éviteront toujours, quand elles participeront à une cérémonie religieuse, d'y paraître

en corps, avec insignes, bannière ou même en groupe distinct : elles se contenteront de grossir les rangs des simples fidèles, qui se sentent par là même encouragés et fortifiés. C'est ainsi que sans démonstrations tapageuses et ostentatoires, par la seule et persistante efficacité de l'exemple, elles extirperont de la jeunesse des écoles le fléau du respect humain.

Sur ce point essentiel, la vaillante initiative des fondateurs n'attendit point longtemps sa récompense. Le souvenir en revenait, avec un soupçon de légitime fierté, sur les lèvres d'Ozanam mourant : « Ces jeunes gens n'eurent aucun souci de ce qu'on pourrait dire d'eux, sûrs qu'ils étaient de voir se lever le jour de la vérité et de la justice... A peine les premiers membres de la Société eurent franchi l'escalier du pauvre, distribué le pain à des familles en pleurs, envoyé aux écoles les enfants jusque-là négligés; à peine eut-on reconnu à ces signes que le peuple avait en eux de vrais amis, qu'ils trouvèrent aussitôt autour d'eux non seulement tolérance, mais faveur et respect. » Dans l'été même de 1833, un homme d'une trentaine d'années, un lettré, qui avait fréquenté le cénacle romantique, écrivait, après une conversation oùM.Bailly l'avait mis au courant des débuts de la conférence de charité : « Il y a, en ce moment, ici, un grand mouvement de charité et de foi, mais tout cela, dans la sphère voilée de l'humilité, échappe au monde indifférent. Je me trompe bien, ou de ces catacombes nouvelles sortira une lumière pour le monde { . »

L'auteur de cette lettre, Léon Le Prévost, futur fondateur de la congrégation des Frères de Saint-Vincent de Paul, se fit admettre à la conférence quand elle reprit ses séances, après les vacances scolaires de 1833. C'était la première recrue en dehors du monde des écoles : son âge était exactement intermédiaire entre ceux de M. Baillyet d'Ozanam; il ne tarda point à acquérir parmi ses jeunes confrères un crédit très justifié.

1. Le Prévost à Victor Pavie, 20 août 1833. Vie de M. Le Prévost, p. 35.

De son côté, Ozanam avait fructueusement travaillé pour la conférence pendant les vacances, passées dans sa famille. A la rentrée, la réunion comptait vingt-cinq membres, sur lesquels dix-huit, originaires de Lyon ou de la région environnante, représentaient le contingent personnel d'Ozanam.

Le bureau de rédaction de la rue du Petit-Bourbon- Saint-Sulpice commençait à être trop peu spacieux; d'ailleurs la Tribune catholique venait de se réunir à un autre journal, à la direction duquel M. Bailly était étranger. On se décida donc à émigrer vers la place de l'Estrapade, où l'on pouvait disposer d'un vaste local : quant aux souvenirs compromettants, il parut que la jeune conférence avait en quelques mois assez fortement marqué son originalité pour n'avoir plus de confusion à craindre.

Vers cette époque, un témoignage bien inattendu de confiance fut donné à l'œuvre naissante. Le personnel des bureaux de bienfaisance des divers arrondissements de Paris avait été renouvelé en 1830, sous une inspiration peu sympathique aux idées religieuses. Un administrateur du bureau du XIIe arrondissement, qui comprenait alors la Montagne-Sainte-Geneviève, entendant parler du dévouement spontané des jeunes visiteurs, eut Pidée de leur proposer d'assurer une part des enquêtes et des distributions officielles : transmise par M. Bailly, l'ouverture fut accueillie avec faveur, car elle permettait à la conférence d'étendre son action morale ; Ozanam fut de ceux qui s'offrirent pour les fonctions de commissaire du bureau de bienfaisance. Mais jamais, pas plus à ce moment qu'à un autre, les confrères n'eurent la tentation de se cantonner dans le rôle de distributeurs de secours matériels.

Dès sa première séance de mai 1833, la conférence de charité s'était placée sous le patronage de saint Vincent de Paul, mais en termes généraux et un peu vagues, sans prendre le nom de ce saint ni lui adresser des prières spéciales. C'est le 4 février 1834 que Le Prévost, se faisant l'interprète de plusieurs de ses confrères, demanda

que ce patronage devînt effectif, par la célébration solennelle de la fête de saint Vincent de Paul, par la récitation d'invocations au commencement et à la fin des séances. Ozanam, obéissant à l'une des plus chères traditions de la piété lyonnaise, fit décider que la Société se mettrait également sous la protection de la Vierge Marie et célébrerait une de ses fêtes (l'Immaculée-Conception).

Il n'avait pas pris l'initiative de donner pour patron aux modernesvisiteursdes pauvres l'apôtre de la charité chrétienne dans la France du xvne siècle; mais il saisit d'emblée la convenance de cette tutelle, dont nul n'a parlé en termes plus pénétrants : « Un saint patron n'est pas une enseigne banale pour une société, comme un saint Denis ou un saint Nicolas pour un cabaret. Ce n'est même pas un nom honorable sous lequel on puisse faire bonne contenance dans le monde religieux. C'est un type qu'il faut s'efforcer de réaliser, comme lui-même a réalisé le type divin qui est Jésus-Christ. C'est une vie qu'il faut continuer, un cœur auquel il faut réchauffer son cœur, une intelligence où l'on doit chercher des lumières; c'est un modèle sur la terre et un protecteur au ciel; un double culte lui est dû, d'imitation et d'invocation... Saint Vincent de Paul, l'un des plus récents entre les canonisés, a un avantage immense par la proximité du temps où il vécut, parla variété infinie des bienfaits qu'il répandit, par l'universalité de l'admiration qu'il inspira. Les grandes âmes qui approchent Dieu de plus près y prennent quelque chose de prophétique. Ne doutons pas que saint Vincent de Paul n'ait eu une vision anticipée des maux et des besoins de notre époque. Il n'était pas homme à fonder sur le sable, ni à bâtir pour deux jours. La bénédiction du quatrième commandement est sur la tête des saints : ils honorèrent ici-bas leur Père céleste, ils vivront longuement ; une immortalité terrestre leur est décernée dans les œuvres. »

Une occasion ne tarda pas à se présenter, de fêter ce grand et saint patron dont la popularité devait aider à la

diffusion des conférences et en emprunter en retour comme un renouveau d'éclat. Les reliques de saint Vincent de Paul, providentiellement sauvées pendant la Terreur, avaient été au printemps de 1830 portées en procession solennelle à la nouvelle maison-mère des Lazaristes, rue de Sèvres*, et déposées dans la sacristie en attendant l'achèvement d'une nouvelle châsse. Cette châsse allait être inaugurée le 13 avril 1834 : le 12, les membres de la conférence, réunis rue de Sèvres, obtinrent la faveur de vénérer de près les restes mortels du patron qu'ils s'étaient donné. Après quelques instants consacrés à une prière intime et recueillie, chacun s'agenouillant devant le corps « vint à son tour baiser les pieds de celui qui, pareil à son divin maître, avait passé sur la terre en faisant le bien2 ». Le lendemain, jour de la fête delà Translation, plusieurs membres se rendirent à Clichy, ou « Monsieur Vincent » avait été le modèle des curés de village ; ils insistèrent pour prendre sur leurs épaules et porter pendant la procession la châsse qui contient un fragment de ses reliques.

Cependant l'abbé Olivier, transféré à la cure de Saint- R och, avait été remplacé à Saint-Etienne-du-Mont par l'abbé Faudet. Posant dès l'origine une règle qui devait pour elle être fondamentale, la conférence avait voulu que l'autorité ecclésiastique, représentée en l'espèce par le curé de la paroisse, fût tenue au courant de ses modestes travaux : tous les huit ou quinze jours, depuis le début de Tannée 1834, le secrétaire Chaurand allait donc exposer à M. Faudet ce qui avait été fait et s'informer de ses désirs au sujet des pauvres à secourir. Quand vint l'été, il parut convenable d'inviter M. le curé à assister à une séance, qui sur sa demande fut fixée au vendredi 27 juin, alors qu'on se réunissait habituellement le mardi soir. Comme son

1. C est cet événement que rappelle la fête de la Translation des reliques de saint Vincent de Paul, célébrée ou commémorée à Paris le second dimanche après Pâques, et devenue une des quatre fêtes annuelles de la Société de Saint- Vincent de Paul.

prédécesseur, M. Faudet était peu porté vers les nouveautés et défiant des courants qui dominaient parmi la jeunesse; ses conversations hebdomadaires avec Chaurand, où il était simplement et uniquement question d'infortunes à secourir, n'avaient point totalement déraciné de son esprit certaines préventions. Aussi, quand il prit place au bureau, son visage était-il manifestement soucieux. Le rapport où de La Noue récapitulait ce qui s'était fait depuis la fondation eut le don de le captiver : quand ensuite la délibération ou plutôt la causerie s'engagea sur les divers protégés de la conférence, la physionomie du curé s'éclaira tout à fait, et ce fut sur un ton de très franche cordialité, avec une nuance d'émotion, qu'il félicita et encouragea les jeunes gens. C'était la première en date des allocutions ecclésiastiques qui terminent toutes les assemblées extraordinaires des conférences de Saint-Vincent de Paul : le ton n'en varie que d'un degré à l'autre de la sympathie, et quant aux auditeurs, depuis longtemps la joyeuse surprise a fait place chez eux à la confiante et respectueuse gratitude.

L'été de 1834 vit encore l'inauguration des œuvres accessoires, appelées à se greffer sur la visite des indigents et à foisonner presque indéfiniment, à mesure que se révèle une détresse morale ou matérielle. Il s'agissait d'aller instruire et moraliser les enfants détenus par mesure de correction dans une prison du quartier des Ecoles, rue des Grès, et privés de tout secours religieux. L'œuvre put être entreprise grâce à la bienveillance du président de Belleyme, qui avait été préfet de police avant d'être mis à la tête du tribunal de la Seine, et qui, sans être lui-même un très fervent chrétien, s'était rendu compte que les influences religieuses sont seules susceptibles d'amender l'enfance coupable. Les visites rue des Grès se succédèrent avec régularité et non sans fruit pendant deux ans, jusqu'au jour où les jeunes détenus furent transférés à l'autre extrémité de Paris. On les remplaça alorspar le patronage des apprentis, qui est demeuré une des œuvres favo-

118 OZAXAM

rites de la Société de Saint-Vincent de Paul. Quant à la très méritoire visite des prisonniers adolescents ou adultes, le mauvais vouloir des gouvernements successifs a toujours empêché qu'elle fût en France pratiquée avec suite : mais elle a pris un développement considérable dans les conférences de plusieurs pays de l'Europe et du Nouveau Monde.

Quand vinrent les vacances scolaires de Tannée 1834, la conférence ne suspenditpoint ses séances : plusieurs membres qui ne quittaient pas Paris, Le Prévost entre autres, redoublèrent de zèle pour suppléer leurs confrères. Ceux-ci de leur côté s'employèrent comme l'année précédente à racoler des recrues : « Nous vous amènerons, » écrivaitOzanam, « une bande de bons Lyonnais qui grossiront toutes nos réunions. » A la rentrée de novembre 1834, le nombre des membres ne tarda pas à dépasser la centaine1. Les séances s'en trouvaient notablement allongées, et Tordre matériel devenait même malaisé à maintenir, malgré le bon esprit dont faisaient preuve tous les jeunes gens.

Ces quelques semaines furent décisives dans Thistoire de la Société de Saint-Vincent de Paul. En ouvrant leurs rangs à des camarades chrétiens et charitables comme eux, les premiers fondateurs avaient déjà assuré l'extension de leur œuvre au delà de toute prévision : si la conférence demeurait unique et isolée, elle sauvegarderait la persévérance religieuse d'une centaine d'étudiants parisiens. C'était un résultat fort appréciable sans doute, mais singulièrement limité encore. D'autre part, à se scinder en plusieurs sections, à essaimer au dehors, ne risquait-on point d'altérer ce caractère d'intimité qui avait fait non seulement l'attrait, mais le lien des réunions durant la première année écoulée?

1. Parmi ces recrues de l'automne de 1834, il convient de signaler Henri Wallon, mort doyen d'âge du Sénat et secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions, et Théodore-Henri Martin, plus tard doyen de la Faculté des Lettres de Rennes.

Ozanam eut le mérite, doublement appréciable à l'âge de vingt et un ans, de prévoir avant tous les autres que ces graves questions se poseraient nécessairement, et de préconiser, contre les résistances passionnées de certains de ses plus chers amis, la solution d'avenir, celle qui devait entraîner une large expansion de la charité catholique dans le monde. Dès le 29 avril 1834, au sortir d'une séance trop bruyante à son gré, il arpentait longuement la place du Panthéon avec Devaux etLallier, les entretenant pendant une grande heure de l'opportunité prochaine d'un dédoublement, de façon à restituer à chaque section ce cachet de familiarité que la conférence unique était en train de perdre. Cette préoccupation le suivit au cours des vacances : « Gomme il est probable qu'au renouvellement de l'année scolaire notre nombre augmentera et s'élèvera à une centaine, nous serons obligés de nous diviser et de former plusieurs sections, qui auront périodiquement une assemblée commune. »

C'était donc un projet très mûri qu'Ozanam déposait à la séance du 16 décembre 1834 : la conférence devait se diviser en trois sections, dont chacune aurait ses séances distinctes; une fois par mois se tiendrait une assemblée générale, qui aurait seule le droit d'allouer des secours extraordinaires et d'admettre de nouveaux membres. La proposition soulevades débats très vifs, et presque orageux; tandis qu'elle était chaudement soutenue par Lallier et Arthaud, d'autres membres, comme Le Taillandier et surtout Brac de la Perrière, un Lyonnais', protestaient qu'il serait désastreux, sinon criminel, de briser l'unité qui avait cimenté de si douces et précieuses amitiés : sans sortir de son rôle d'impartial arbitre, M. Bailly laissait

1. Cinquante-cinq ans plus tard (9 février 1890), Brac de La Perrière écrirait à Mme Ozanam : « Je tiens, une fois pour toutes, à rectifier ce qui a été dit de mon opposition. Elle fut dès le premier moment très nette, mais elle consistait à faire non pas rejeter mais ajourner la division. » Cette distinction a son importance : on reconnaîtra toutefois qu'il est malaisé, surtout à qui est animé d'une fougue juvénile, de combattre vivement l'opportunité d'une mesure sans aborder peu ou prou la critique du fond.

comprendre que la motionne lui agréait guère. Une commission fut nommée, qui à la séance suivante (23 décembre) conclut à un ajournement indéfini. Mais les partisans de la division ne se tinrent point pour battus ; un appui inattendu leur vint de l'impétueux et alors très influent abbé Combalot : à l'issue de la messe de minuit, célébrée dans l'église des Carmes, le célèbre missionnaire, tout en partageant le modeste et amical réveillon des confrères, employa sa chaude éloquence à leur démontrer les avantages du sectionnement '. Aussi, le 30 décembre, Arthaud reprenait-il la proposition d'Ozanam. Le président nomma une nouvelle commission, qui se réunit dès le lendemain 31, en présence de plusieurs autres membres, que la question passionnait: le débat se rouvrit, ardent, pathétique, entretenu par la bonne foi même dont on était animé de part et d'autre; il menaçait de s'éterniser, quand sonnèrent les douze coups de minuit. Alors M. Bailly intervint sur un ton d'affectueuse autorité : « Depuis quelque temps, ces discussions et ces incertitudes ébranlent ma santé; je me sens incapable de les prolonger. Une nouvelle année commence; embrassons-nous et laissez-moi le soin de prendre des dispositions convenables pour donner satisfaction à tous les vœux. » On se sépara en effet sur une joyeuse et générale accolade ; un peu plus tard, Ozanam éloigné de Paris se plaisait à évoquer le souvenir de « cette fameuse séance du dernier décembre 1834, où l'on discuta la division, où Le Taillandier pleurait, où La Perrière et moi nous nous traitâmes d'une dure façon, où l'on finit par un embrassement plus amical que jamais en se souhaitant la bonne année du lendemain ».

Fidèle à sa promesse, M. Bailly reprit le 6 janvier 1835 Pexamen de la question : il eut la singulière idée de nommer cette fois deux commissions, composées l'une de partisans et l'autre d'adversaires de la proposition Ozanam-Arthaud. Les nouveaux pourparlers aboutirent à un

1. J'emprunte ce détail à un récit inédit de Brac de la Perrière.

compromis, que le président sanctionna dans les séances des 17 et 24 février : deux sections ou divisions devaient tenir séance à la même heure dans deux salles distinctes de la maison de la place de l'Estrapade, puis se réunir pour le vote des secours extraordinaires, l'admission des nouveaux membres et la quête; Ozanam était nommé viceprésident de la première section, celle qui visitait des pauvres dans le XIIe arrondissement et l'île de la Cité. Au bout de quelques semaines, la nécessité s'imposa de renoncer aux réunions plénières hebdomadaires, qui présentaient les mêmes inconvénients pratiques que l'ancienne conférence unique. D'ailleurs, des sections se fondaient dans des quartiers éloignés, au Roule et sur la paroisse Bonne-Nouvelle. Les assemblées générales furent dès lors réservées pour les quatre fêtes annuelles, où on entendait la messe en commun, où on s'entretenait de la marche et des intérêts de la jeune Société. Cette distinction fut consacrée par le règlement écrit, dont le besoin commençait à se faire sentir, et qui fut promulgué à l'assemblée générale du 8 décembre 1835. Le préambule était l'œuvre de M. Bailly, qui s'était inspiré d'un opuscule peu connu de saint Vincent de Paul; Lallier avait rédigé les articles. Le conseil de direction ou conseil général fut constitué à cette occasion, avec quatre membres seulement : M. Bailly, qui devenait président général, nomma vice-président Le Prévost (en raison notamment de son âge), secrétaire général Brac de La Perrière, trésorier Devaux. Ozanam fut confirmé dans la présidence de la conférence Saint-Etienne-du-Mont.

Les idées qu'il avait préconisées passaient dans le nouveau règlement, et recevaient en outre la consécration du succès : mais il n'était point homme à goûter les jouissances de l'amour-propre personnel. Ce qui l'exaltait dans le cours de cette année 1835, c'était la vision de plus en plus nette du rôle réservé à la charité dans le monde contemporain. Il insistait soigneusement sur l'humilité, l'abnégation, qui devaient toujours la distinguer de la

philanthropie purement humaine : « La philanthropie est une orgueilleuse pour qui les bonnes actions sont une espèce de parure et qui aime à se regarder au miroir. La charité est une tendre mère qui tient les yeux fixés sur l'enfant qu'elle porte à la mamelle, qui ne songe plus à elle-même et qui oublie sa beauté pour son amour. » 11 indiquait surtout, en termes d'une admirable éloquence, comment les chrétiens laïques pouvaient et devaient se conformer à la parabole évangélique en portant remède aux blessures de leurs frères : « L'humanité de nos jours me semble comparable au voyageur dont parle l'Evangile. Elle aussi, tandis qu'elle poursuit sa route dans les chemins que le Christ lui a tracés, elle a été assaillie par des ravisseurs, par des larrons de la pensée, par des hommes méchants qui lui ont ravi ce qu'elle possédait : le trésor de la foi et de l'amour; et ils l'ont laissée nue et gémissante, couchée au bord du sentier. Les prêtres et les lévites ont passé, et cette fois, comme ils étaient des prêtres et des lévites véritables, ils se sont approchés de cet être souffrant at ils ont voulu le guérir. Mais, dans son délire, il les a méconnus et repoussés. A notre tour, faibles Samaritains, profanes et gens de peu de foi que nous sommes, osons cependant aborder ce grand malade. Peut-être ne s'effraiera-t-il point de nous; essayons de sonder ses plaies et d'y verser de l'huile ; faisons retentir à son oreille des paroles de consolation et de paix; et puis, quand ses yeux se seront dessillés, nous le remettrons entre les mains de ceux que Dieu a constitués les gardiens et les médecins des âmes, qui sont aussi, en quelque sorte, nos hôteliers dans le pèlerinage d'ici-bas, puisqu'ils donnent à nos esprits errants et affamés la parole sainte pour nourriture et l'espérance d'un inonde meilleur pour abri. »

Cette exhortation était adressée par l'étudiant de vingtdeux ans à l'un de ses contemporains, fondateur de la première conférence qui eût été créée hors de Paris. La réunion parisienne comptait à peine une année d'existence,

qu'Ozanam rêvait déjà de foyers analogues vivifiant et réchauffant l'ensemble du territoire français : « Je voudrais que tous les jeunes gens de tête et de cœur s'unissent pour quelque œuvre charitable, et qu'il se formât par tout le pays une vaste association généreuse pour le soulagement des classes populaires. » Durant les vacances de 1834, il s'ouvrit de cet espoir à un jeune Nîmois, de passage à Lyon ou dans les environs. Léonce Curnier n'était jamais venu à Paris, mais Ozanam lui fit de la conférence de charité une description si fidèle et en même temps si engageante que, de retour à Nîmes, il se mit résolument au travail : « Notre association, » pouvait-il écrire le 24 octobre 1834, « commence comme a commencé la vôtre : elle n'est encore composée que de sept membres, mais, comme vous, nous prierons le Ciel de bénir notre œuvre, et Dieu, qui lit au fond de nos cœurs, ne rejettera pas notre prière. » Ozanam lui répliqua par un cantique d'actions de grâces : « Le champ est devant vous, la misère y a tracé de larges sillons; vous y sèmerez des bienfaits à pleines mains, vous les verrez grandir et fructifier. Dieu et les pauvres vous béniront; et nous, que vous aurez surpassés, nous serons fiers et joyeux de compter de tels frères. Le vœu que nous formions est donc accompli : vous êtes le premier écho qui ait répondu à notre faible voix; d'autres s'élèveront bientôt peut-être ; alors le plus grand mérite de notre petite société parisienne sera d'avoir donné l'idée d'en former de pareilles. Il suffit d'un fil pour commencer une toile ; souvent une pierre jetée dans les eaux devient la base d'une grande île. » Mais en même temps, avec une surprenante sûreté de coup d'oeil, le jeune homme établissait la distinction entre la première conférence parisienne, qui groupait et protégeait des étudiants arrachés au foyer paternel, déracinés, comme nous dirions à présent, et les futures conférences de province, où le soulagement matériel et moral des indigents serait un but plus immédiat : « La terre ne chancelle pas sous vos pieds; vous n'avez pas besoin

de nouveaux efforts pour vous affermir; votre foi et votre vertu n'ont pas besoin de Y association pour se maintenir, mais seulement pour se développer; ce n'est point une nécessité pour vous, c'est l'action libre, spontanée, d'une volonté libre et solide. Vous agirez directement pour les pauvres. » A quatre-vingts ans de distance, on peut estimer que le provincial Ozanam jugeait avec quelque optimisme les mœurs et les caractères de la province; qu'à Nîmes et dans la plupart des autres villes de France, la lutte contre le respect humain, l'indifférence, la sensualité, s'imposait comme à Paris. Il n'en demeure pas moins qu'il eut le mérite et la sagacité, tout en travaillant à l'expansion de la Société de Saint-Vincent de Paul, de discerner les conditions de cette expansion : l'esprit de simplicité, de foi, de dévouement aux pauvres, de cordialité fraternelle devrait subsister comme aux premiers jours, mais un groupement d'étudiants ferait place à une Société d'hommes qui pourraient différer entre eux par l'âge, par la carrière, par la condition sociale, et qui seraient unis par le seul lien de la charité chrétienne.

Ozanam souhaitait cette expansion, non seulement comme un moyen d'accomplir plus de bien, mais comme une condition indispensable de vitalité pour l'œuvre existante : «Tâchons, » écrivait-il en novembre 1834 à son cousin Pessonneaux, « tâchons de ne pas nous refroidir, mais souvenons-nous que dans les choses humaines il n'y a de succès possible que par un développement continuel, et que c'est tomber que de ne pas marcher. » L'événement fit mieux que confirmer ces espérances : il les dépassa largement et rapidement. Dès 1836, Ozanam avait la joie de constater l'existence de huit conférences, dont une à Rome. En 1838 et 1839, ses ambitions s'étendaient et se précisaient à la fois : « Nous verrons peut-être un jour les enfants de notre vieillesse trouver un large abri sous cette institution dont nous avons vu les frêles commencements... Il m'est évident que la Société de Saint-Vincent de Paul grandit sans cesse en importance, qu'une

mission magnifique lui est donnée, qu'elle seule, par la multitude et la condition de ses adhérents, par son existence sur tant de points divers, par l'abnégation de tout intérêt philosophique ou politique, peut rallier la jeunesse dans des voies droites, porter peu à peu dans les plus hautes classes et dans les fonctions les plus influentes un esprit nouveau, tenir tête aux associations secrètes qui menacent la civilisation de notre pays, et peut-être enfin sauver la France. » Mais pour Ozanam, cette action sociale et nationale ne devait être que la conséquence et la résultante de l'application aux humbles travaux de la charité quotidienne : « Avant de régénérer la France, nous pouvons soulager quelques-uns de ses pauvres. » Cependant les progrès étaient de plus en plus merveilleux : en 1845, rappelant à Lallier combien au début on avait fait de façons et formulé d'objections avant d'admettre un huitième adhérent, Ozanam constatait que la Société comptait à présent neuf mille membres '.

Le 16 août 1836, une conférence s'était fondée à Lyon, toute composée de jeunes gens qui avaient pratiqué l'œuvre à Paris : quand il s'agit d'élire un président, les suffrages se portèrent unanimement sur Ozanam, qui était absent, mais dont on escomptait le prochain retour dans sa famille. C'était lui d'ailleurs dont les encouragements avaient déterminé la fondation de la première conférence lyonnaise 2.

Frédéric Ozanam s'installa en effet à Lyon au mois d'octobre 1836. Heureux de se retrouver dans le milieu où il avait grandi, sa pensée se reportait pourtant avec un certain attendrissement vers la période désormais close de ses années d'étudiant à Paris ; mais les souvenirs qu'il

1. Aujourd'hui un dénombrement exact est à peu près impossible, mais l'on peut affirmer que le chiffre de cent mille membres actifs est de beaucoup dépassé.

2. Note ajoutée plus tard par Brac de La Perrière à une lettre de Ghaurandà Ozanam, en date du 20 septembre 1836.

évoquait à peu près exclusivement, ceux en tout cas où il se complaisait avec prédilection, c'étaient ceux qui se rapportaient à la conférence de charité et aux amitiés chrétiennes dont elle avait été le lien : « ... Les réveillons de Noël, les processions de la Fête-Dieu, les églantines qui fleurissaient si jolies sur le chemin de Nanterre, les reliques de saint Vincent de Paul portées sur nos épaules à Glichy, et puis tant de bons offices échangés, tant de fois le trop plein du cœur épanché en des conversations que la complaisance de l'un permettait à l'autre de rendre longues ; les conseils, les exemples, les pleurs secrets versés au pied des autels quand on s'y trouvait ensemble ; enfin jusqu'aux promenades autour des lilas du Luxembourg, ou sur la place Saint-Etienne-du-Mont, quand le clair de la lune en dessinait si bien les trois grands édifices. »

Si l'âme d'Ozanam se répandait naturellement en effusions poétiques ou éloquentes, il n'était point de la famille morale de ces chrétiens qui s'absorbent dans des rêveries ou des réminiscences. « Les idées religieuses, » avait-il écrit à l'âge de vingt et un ans, « ne sauraient avoir aucune valeur si elles n'ont une valeur pratique et positive. La religion sert moins à penser qu'à agir, et si elle enseigne à vivre, c'est afin d'enseigner à mourir. » Le devoir actuel pour lui, au point de vue chrétien, c'était la direction de la jeune conférence de Lyon : il s'y appliqua de son mieux.

Des difficultés se présentèrent, auxquelles son expérience parisienne ne l'avait pas préparé. À Paris, à part le scepticisme éphémère de l'abbé Olivier, ou les préventions plus éphémères encore de l'abbé Faudet, la conférence n'avait rencontré que bienveillance dans les milieux catholiques : bénie et encouragée par Mgr de Quélen, elle avait obtenu l'approbation ou même l'adhésion active des laïques en vue comme Montalembert. A Lyon, les dispositions se manifestaient très différentes : le clergé semblait favorable, ou plus exactement ne témoignait aucune

hostilité ; les laïques au contraire, plus fervents en général que les Parisiens, mais aussi plus exclusifs, plus attachés à la routine sous le nom vénérable de tradition, plus défiants des innovations, se montraient disposés à dénoncer, comme de néfastes brouillons, cette poignée de jeunes gens qui obéissaient à des influences suspectes et menaçaient de compromettre la prospérité des œuvres existantes1. En racontant à un parent, à un confrère, les débuts de la conférence lyonnaise, Ozanam peignait sur le vif l'étroitesse d'esprit à laquelle se heurtait sa largeur de cœur, et il rendait compte aussi de sa méthode pour faire chrétiennement face à l'orage : « Nous nous réunissons le mardi soir à huit heures. Nous avons, comme à Paris, la table, le tapis vert, les deux chandelles, les bons, les vieux habits, etc. Mais la salle est encore peu remplie, la bourse aussi. Nous avons éprouvé les petites contrariétés que nous avions prévues. Des personnes pieuses, et même des personnes graves, se sont effrayées ; elles ont cru, elles ont dit qu'une cabale déjeunes gens Lamenaisiens2, qui avaient réussi à imposer M. Lacordaire à l'archevêque de Paris3, voulaient s'établir en maîtres à Lyon ; qu'ils avaient sollicité toutes les Sœurs de charité de la ville pour obtenir des listes de pauvres, qu'ils étaient au moins trente, qu'il y en avait parmi eux qui n'étaient pas même chrétiens, qu'ils allaient discréditer toutes les autres œuvres de charité par la mauvaise

1. Dans une communication au conseil général, récemment retrouvée et publiée, Ozanam indiquait avec autant de discrétion que de finesse les lacunes du tempérament lyonnais : « Dans une ville comme la nôtre, justement fière de son passé, et non moins attachée à ses institutions et à ses habitudes qu'à ses croyances et à ses mœurs antiques, il ne faut point s'étonner de la défaveur qui accueille les choses nouvelles. D'un autre côté, les occupations multipliées de la vie commerciale ne laissent guère à la piété des laïques le loisir de s'éclairer : il est naturel qu'elle soit souvent ombrageuse dans ses soupçons, inconsidérée dans son zèle. » (Décembre 1837.)

2. C'est le mot qu'emploie Ozanam ; l'usage s'est introduit de dire Menaisiens.

3. M. Goyau a entretenu nos lecteurs de la fondation des conférences de Notre-Dame, qui se rattachait plutôt à l'action apologétique d'Ozanam étudiant; on a vu qu'en effet ses confrèresde la toute jeune Société de Saint-Vincent de Paul s'associèrent à ses démarches auprès de Mgr de Quélen.

manière dont ils conduiraient la leur, etc., etc. Suivant les avis de notre règlement, nous nous sommes faits bien petits, bien humbles, nous avons protesté de nos intentions inoffensives, de notre respect pour les autres œuvres, et présentement on ne dit plus rien contre nous, sinon que nous ne réussirons pas... J'espère que, malgré les sinistres prophéties, nous réussirons, non par le secret, mais par l'humilité ; non par le nombre, mais par l'amour ; non par les protections, mais par la grâce de Dieu. »

Le succès ne tarda pas en effet à récompenser tant de vaillance charitable, d'humilité chrétienne, de prudente discrétion. Le prélat qui administrait le diocèse de Lyon pendant l'exil indéfini du cardinal Fesch, Mgr de Pins, se déclara nettement sympathique aux .nouveaux disciples de saint Vincent de Paul. Certaines défiances laïques furent plus obstinées; elles inspiraient au président en 1838 une boutade fameuse, qui n'a pas perdu tout à-propos, et qui prouve qu'Ozanam eût été un maître ironiste si la charité ne l'avait pas presque toujours retenu sur cette pente : x< ...Gros bonnets de l'orthodoxie; pères de conciles en frac et en pantalons à sous-pieds; docteurs qui prononcent entre la lecture du journal et les discussions du comptoir, entre la poire et le fromage; gens pour qui les nouveaux venus sont toujours les mal venus, pour qui tout ce qui arrive de Paris est présumé pervers, qui font de leur opinion politique un treizième article du symbole, qui s'approprient les œuvres de charité comme leur chose, et disent, en se mettant modestement à la place de Notre-Seigneur : « Quiconque n'est pas avec nous est « contre nous. » Vous ne sauriez croire les mesquineries, les vilenies, les arguties, les minuties, les avanies dont ces gens-là, avec la meilleure foi du monde, ont usé contre nous. Les plus estimables ont été entraînés par la foule, et nous avons dû beaucoup souffrir de ceux mêmes qui nous aimaient. Au reste, nous n'avons pas à nous plaindre quand nous avons affaire à un monde où M. La-

cordaire est anathématisé, M. de Ravignan déclaré inintelligible et l'abbé Cœur1 suspect. »

La prudence chez Ozanam ne confinait jamais au manque de courage : il ignorait ou il méprisait cette habileté qui fait qu'on désavoue ou qu'on tient à distance un ami compromettant. Quand Lacordaire, en mars 1839, s'achemina vers Rome pour y revêtir la blanche robe du Frère Prêcheur, une séance exceptionnelle de la conférence de Lyon fut convoquée en son honneur. Il improvisa, sur la charité laïque, sur l'apostolat religieux que lui-même méditait de développer en restaurant en France l'ordre de saint Dominique, sur le sacrifice indispensable à quelque degré dans toute vie chrétienne, une allocution familière qui laissa aux assistants un ineffaçable souvenir.

Les confrères de Lyon en furent affermis dans leur zèle charitable. A la visite des pauvres, à l'instruction religieuse des enfants, ils avaient joint l'évangélisation des militaires, particulièrement opportune dans une ville de nombreuse garnison, à une époque où le service de sept ans soustrayait le soldat pour toute sa jeunesse à l'influence familiale et le séquestrait même très à part de la population civile. Aussi était-ce dans une certaine mesure une exploration en pays inconnu qu'entreprenait la conférence de Lyon : « Dans ces communications fréquentes avec le soldat, » écrivait Ozanam au conseil général, « nous avons beaucoup appris. Jamais nous n'aurions pu croire combien d'excellents cœurs battaient sous l'uniforme, gardaient encore un tendre attachement à la foi de leur mère, aux impressions de leur première communion, aux bons avis de leur bon vieux curé, aux exemples des vertus de leurs sœurs. Mais combien aussi ils sentaient ces heu-

1. L'abbé Cœur, prédicateur renommé, d'origine lyonnaise, fut par la suite professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne, puis évêque de Troyes, et mourut en 1860 au moment où il était question de le nommer précepteur du prince impérial. On peut s'étonner de le voir mis ici sur le même pied que les deux illustrations de la prédication française au xixe siècle, mais le manque de recul entraine souvent les contemporains à de telles erreurs de perspective aux yeux de beaucoup de sujets de Louis XIV, Mascaron égalait Fléchier et même Bossuet.

reuses dispositions refoulées par le respect humain! Quelles souffrances accompagnaient cette crainte des hommes plus puissante que la crainte de Dieu! Quelles apostasies extérieures intérieurement désavouées, quels remords, et quelles résolutions pour un meilleur avenir! Et souvent ces terreurs sont réciproques, et celui qui se perd à cause de l'impiété présumée de son frère d'armes le perd à son tour... Nous leur offrons donc un rendez-vous; nous aimons à les voir s'étonner de se rencontrer là. »

Fidèle aux prescriptions du règlement nouvellement édicté, Ozanam ne manquait point, trois ou quatre fois par an, d'adresser au conseil général le compte rendu des travaux de la conférence de Lyon ; il sollicitait en échange des avis, des observations auxquelles il s'engageait à se conformer. Mais cette humilité très sincère ? ne saurait nous donner le change sur la vraie marche des choses. En réalité, c'est Ozanam qui de Lyon continuait à guider la Société fondée par lui, à prodiguer les exhortations, à suggérer des solutions pour les cas embarrassants. Les preuves en abondent dans sa correspondance avec son ami Lallier, devenu secrétaire général. Un jour, il lui résumait en quelques lignes l'abrégé des devoirs de sa charge : « Soyez souvent présent aux assemblées particulières ; voyez de temps à autre les présidents ; tenez la main aux réunions du conseil de direction; stimulez quelquefois le calme trop grand du président général; ne négligez pas la correspondance avec les conférences de province. » Une autre fois il lui adressait, sur la convenance de concilier l'humilité avec le dévouement, des réflexions qui, lues par Lallier à une assemblée générale des conférences de Paris, enthousiasmaient tous les assistants et entraînaient l'adhésion jusque là hésitante de l'abbé Dupanloup 2. Quand Lallier, le dernier des fon-

1. «Isolés comme nousle sommes, nous sentonsplus que jamais notre faiblesse et le besoin de conserver d'étroits rapports avec le centre de la Société. »

2. Lallier à Ozanam, 10 mai 1838. Voici le passage dont la lecture produisit tant d'effet : « Prenons garde que l'humilité ne soit pas chez les gens de bien le

dateurs demeuré à Paris, fut à son tour mandé en province par les exigences de sa carrière, c'est à Ozanam que le nouveau secrétaire général adressait un cri d'appel et presque de détresse. « Il (Lallier) était pour nous le dernier représentant du noyau fondateur de notre Société, qui en était pour ainsi dire l'âme et la vie. Voilà donc tous nos aines dispersés et nous autres, vos frères cadets, restés seuls à la maison paternelle : il nous faut garder le foyer de la charité que vous aviez su y allumer... Pourquoi faut-il que de telles distances nous séparent que vous ne puissiez nous venir en aide et consolider vous-même l'œuvre de vos mains ?Oh! si nous pouvions encore réunir ici quelques amis comme vous, au cœur chaud et à l'âme ardente, que nous nous trouverions forts, et combien nous entreprendrions avec courage ! Mais au moins donnez-nous l'appui de vos conseils : ce sera encore beaucoup pour nous*. »

En fait, dans bien des lettres écrites pendant ce séjour à Lyon, Ozanam, alors âgé de vingt-trois à vingt-huit ans, a marqué avec autant de sûreté dans le jugement que de force et même d'éloquence dans l'expression les traits distinctifs, le but et ce qu'on peut bien appeler « l'esprit» permanent de la Société de Saint-Vincent de Paul, esprit qui veut, aujourd'hui comme alors, « que la Société ne soit ni un parti, ni une école, ni une confrérie, qu'elle soit profondément catholique sans cesser d'être laïque ». Il insistait notamment, en esquissant pour Lallier le thème d'une circulaire, sur la nécessité de concilier l'humilité avec l'absence, avec l'horreur de la clandestinité : « Il faudrait insister sur les caractères de l'humilité et montrer comme elle doit exclure cet orgueil collectif qui se cache souvent sous le nom d'amour de corps, et ces manifestations imprudentes à l'égard des étrangers sous

prétexte commode de l'indolence. Quand le Sauveur mourut sur le Calvaire, il pouvait avoir à ses ordres plus de douze légions d'anges, et il n'en voulut pas; il voulut bien cependant que Simonie Cyrénéen, un homme obscur, portât sh croix et contribuât ainsi à la grande merveille de la rédemption universelle. » 1. Louis de Baudicour à Ozanam, 30 mai 1839.

prétexte d'édification et de prosélytisme. D'une autre part, on remarquerait que le secret n'est point la forme nécessaire de l'humilité véritable, que souvent même il lui est contraire, car on ne tait guère que ce que l'on croit important, et l'on se dédommage entre soi de l'admiration que l'on ne peut pas chercher au dehors. » Gomment cette humilité, qualité primordiale du confrère de Saint- Vincent de Paul, doit l'escorter et l'inspirer surtout au foyer du pauvre, comment il lui faut bannir tout soupçon de charité altière ou pharisaïque, c'est ce qu'Ozanam indiquait en termes inoubliables : « Gomment prêcher aux malheureux une résignation, un courage dont on se sent dépourvu ? Gomment leur adresser des reproches dont on se sent digne ? Voilà, messieurs, la difficulté principale de notre position ; voilà ce qui fait qu'au milieu des familles que nous visitons, souvent le silence se fait sur nos lèvres et la confusion dans notre cœur, parce que nous nous voyons égaux en infirmités et souvent inférieurs en vertus à ceux qui nous entourent ; et nous reconnaissons avec saint Vincent de Paul « que ces pauvres de « Jésus-Christ sont nos seigneurs et nos maîtres, et que « nous ne méritons pas de leur rendre nos petits services. » Ozanam avait encore le mérite, en un temps où l'individualisme était à peu près exclusivement en honneur, de vanter les bienfaits de la solidarité chrétienne, de la communion des saints, pour lui donner son vrai nom : « On a besoin en nos jours courts et mauvais de mettre en commun le peu de bien que chacun réalise. Les sociétés de charité où les mérites s'accumulent ainsi et se confondent pour rapporter une usure immense au jour de la rémunération, ne peut-on pas dire qu'elles sont les caisses d'épargne de l'éternité?» Avec une érudite compréhension, du passé, il fallait une intuition quasi-géniale de l'avenir pour discerner et définir, dès 1836, le rôle pacificateur de la charité dans les luttes sociales qui déchireraient bientôt le monde moderne : « Hélas ! si au moyen âge la société malade ne put être guérie que par l'immense

effusion d'amour qui se fît surtout par saint François d'Assise; si plus tard de nouvelles douleurs appelèrent les mains secourables de saint Philippe deNéri, de saint Jean de Dieu et de saint Vincent de Paul : combien ne faudrait-il pas à présent de charité, de dévouement, de patience, pour guérir les souffrances de ces pauvres peuples, plus indigents encore que jamais, parce qu'ils ont refusé la nourriture de l'âme en même temps que le pain du corps venait à leur manquer ! La question qui divise les hommes de nos jours n'est plus une question de formes politiques, c'est une question sociale, c'est de savoir qui remportera de l'esprit d'égoïsme ou de l'esprit de sacrifice : sî la société ne sera qu'une grande exploitation au profit des plus forts, ou une consécration de chacun pour le bien de tous et surtout pour la protection des faibles. Il y a beaucoup d'hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore ; il y en a beaucoup plus d'autres qui n'ont pas assez, qui n'ont rien, et cette lutte menace d'être terrible : d'un côté, la puissance de l'or; de l'autre, la puissance du désespoir. Entre ces armées ennemies, il faudrait nous précipiter, sinon pour empêcher, au moins pour amortir le choc. »

La Société de Saint-Vincent de Paul ne comptait pas encore cinq années d'existence, qu'Ozanam lui remontrait l'utilité « des inspirations nouvelles, qui, sans nuire à son esprit ancien, préviennent les dangers d'une trop monotone uniformité ». Dans une allocution prononcée en 1840 au cours d'un voyage à Paris, il rappelait « les traditions primitives d'une œuvre fondée il y a huit ans et qui déjà réunit tant d'hommes de bonne foi de tous drapeaux, parce qu'elle n'en a qu'un, la croix, qui étend ses bras sur tout l'univers. Que cette œuvre ne devienne pas une pédagogie, une institution philosophique, une bureaucratie chrétienne, où les papiers sont tout et les cœurs peu de chose ! » Il insistait plus fortement encore en 1841 sur les dangers de l'ostentation et de la paperasserie : « Une seule chose pourrait nous arrêter etnous perdre : ce serait l'altération de

notre premier esprit; ce serait le pharisaïsme qui fait sonner la trompette devant lui : ce serait l'estime exclusive de soi-même qui méconnaît la vertu en dehors des rangs de la corporation préférée; ce serait un excès de pratiques et de rigueur, d'où résulteraient la lassitude et le relâchement; ou bien une philanthropie vertueuse plus empressée de parler que d'agir, ou encore des habitudes bureaucratiques qui entraveraient notre marche, en multipliant nos rouages. Mais ce serait surtout d'oublier l'humble simplicité qui présida d'abord à nos rendez-vous, nous fit aimer l'obscurité sans chercher le secret, et nous valut peut-être nos accroissements ultérieurs. Car Dieu se plaît surtout à bénir ce qui est petit et imperceptible, l'arbre dans sa semence, l'homme dans son berceau, et les bonnes œuvres dans la timidité de leurs débuts4. »

Ces dernières lignes, si touchantes et si fortes, sont extraites d'une lettre d'amour, qu'Ozanam adressait à sa fiancée. Dès que le mutuel engagement avait été échangé, Mlle Soulacroix avait témoigné le désir d'être mise et tenue au courant de tout ce qui occupait et intéressait celui dont elle devait partager la vie : comment, dans ces graves et affectueuses confidences, Ozanam n'aurait-il pas fait une place de choix à la Société de Saint- Vincent de Paul? « Vous saurez un jour, » écrivait-il encore en exagérant sans doute sa fragilité d'antan, « combien je dois à cette Société, qui fut l'appui et le charme des plus périlleuses années de ma jeunesse. »

A l'inverse, la jeune Société devait beaucoup à son principal fondateur. C'est pour acquitter cette dette sans cesse grossissante, c'est aussi pour faire montre de leur cordial attachement au président qu'ils allaient perdre, que les confrères de Lyon se pressaient au grand complet à la cérémonie nuptiale du 23 juin 1841. Ozanam, qui a si éloquemment parlé de l'amitié chrétienne, devait ainsi, à toutes les étapes de sa trop courte vie, se sentir escorté

des sympathies de ceux qu'il avait plus que personne

contribué à grouper.

Le mariage d'Ozanam coïncida presque avec son établissement définitif à Paris, comme suppléant,puis comme titulaire d'une chaire à la Sorbonne. Le brillant et bientôt célèbre professeur n'était pas homme à se désintéresser de l'œuvre qu'avait créée huit ans auparavant le jeune étudiant. Dans cette existence si absorbée, on peut dire si surmenée, une part, et une part importante, fut réservée comme par le passé à la Société de Saint-Vincentde Paul. A travers les réticences de la correspondance d'Ozanam, réticences inspirées par sa coutumière humilité, on peut discerner qu'il travailla efficacement à l'organisation et à la mise en fonctionnement du conseil général, qui jusqu'alors n'avait guère existé que pour la forme. Il fut Pâme de ce conseil, et ne tarda point à devenir vice-président général. Par deux fois, en 1844 et 1847, il déclina la présidence devenue vacante : en dehors des prétextes qu'alléguait sa modestie, il lui semblait à plus juste titre qu'en raison du développement déjà pris par les conférences, la direction delà Société réclamait désormais une vie libre d'occupations professionnelles ; c'est ainsi qu'il fit choisir une première fois un ancien magistrat, Jules Gossin, qui résuma les principes essentiels delà Société dans quelques circulaires remarquables par la hauteur des vues et la distinction du style, et ensuite un très jeune confrère, Adolphe Baudon, homme de zèle et de loisir, appelé à guider la Société pendant près de quarante ans au milieu de circonstances souvent difficiles. Lieutenant discret, fidèle et docile, Ozanam, tout en demeurant soigneusement à la seconde place, n'en exerça pas moins une action considérable, et souvent prépondérante. De même qu'il avait fait entendre aux confrères de Lyon la parole de Lacordaire,il convia les membres des conférences de Paris à venir écouter une allocution à eux spécialement destinée

par le P. de Ravignan; il devait mettre plus que personne en pratique l'émouvante péroraison où le saint religieux, conviant ses auditeurs à se dépenser sans compter au service de Dieu et des pauvres, s'écriait en montrant le ciel : « Nous nous reposerons 1^-haut! » Quand l'avènement de Pie IX fit tressaillir d'espoir le monde chrétien, c'est Ozanam que le conseil chargea d'exprimer dans une lettre latine ses hommages et ses vœux. Appelé par ses recherches érudites à voyager souvent à l'étranger, il prenait plaisir à assister partout aux réunions de ses confrères, à les encourager, à entretenir cet esprit d'union pour le bien qui avait été dès l'origine le caractère distinctif de la Société.

Gomme aux premiers temps de la première conférence, le progrès, le développement lui semblaient la marque la plus désirable de la vitalité. Dans les grandes villes, et à Paris notamment, il rêvait de fédérer les conférences par quartier ou par arrondissement, projet qu'il était réservé au xxe siècle de réaliser. Une autre vue d'avenir lui faisait souhaiter la multiplication des conférences rurales, si différentes en apparence de l'entreprise ébauchée par les étudiants de 1833 : « Rien, » disait-il aux confrères de Paris, « rien n'est plus honorable et plus encourageant pour l'œuvre de Saint-Vincent de Paul que de pénétrer ainsi au delà des villes, au delà des professions libérales où elle a d'abord cherché son recrutement, et de s'établir au milieu de ces populations laborieuses qui sont la force de la nation comme de l'Eglise, et plus rapprochées de Dieu par la simplicité de leur foi, et plus rapprochées des pauvres par la simplicité de leur vie. » •

Prompt à recueillir et même à rechercher toutes les innovations utiles, Ozanam n'en mettait ni moins d'ardeur ni moins d'énergie à défendre les principes traditionnels de la Société, notamment la tolérance religieuse et l'absence de toute inquisition à l'égard des pauvres. Son jeune ami l'abbé Perreyve a raconté une scène qui avait laissé un profond souvenir chez tous les assistants. Un pasteur

protestant, chargé de destiner une somme d'argent à quelque œuvre de bienfaisance, en avait confié la distribution à Ozanam, sur sa réputation de chrétienne philanthropie. Ozanam porta l'argent à sa conférence, et en expliqua l'origine; un membre crut faire preuve de largeur d'esprit en exprimant le vœu qu'après avoir prélevé la plus grosse part pour les familles catholiques indigentes, les plus nombreuses, on distribuât le reste entre des pauvres protestants. « Pendant qu'il parlait, raconte l'abbé Perreyve, je voyais le visage d'Ozanam se contracter par l'impatience et je devinais, au frémissement de sa main qu'il passait et repassait dans ses longs cheveux, l'approche d'une de ces explosionsdontil pouvait rarementcomprimer lesflammes. « Messieurs, s'écria-t-il tout a coup, si cet avis a le mal- « heur de prévaloir, s'il n'est pas bien entendu que nous « secourons les pauvres sans distinction de culte, je vais « de ce pas reporter aux protestants les secours qu'ils m'ont « remis, et je leur dirai : Reprenez-les; nous n'étions pas « dignes de votre confiance. » — La chose ne fut pas même mise aux voix.

Prodigue de conseils et d'encouragements en matière de charité, Ozanam prêchait surtout d'exemple. Le professeur applaudi, l'érudit dont l'opinion comptait dans les controverses historiques, le gracieux et éloquent écrivain se délassait de ses travaux en grimpant dans des mansardes. Par les impressions de quelques" jeunes confrères qu'il initiait à la pratique fondamentale de la Société de Saint-Vincent de Paul, par le récit de certains de ses protégés, on entrevoit qu'il fut un visiteur modèle. Au seuil du logis des pauvres, comme en accueillant les étudiants dans son cabinet, il dépouillait cette physionomie austère, presque rébarbative, qui lui faisait du tort auprès des indifférents et des mondains. Le chapeau à la main et le sourire aux lèvres, il pénétrait dans l'humble logis, prenait le siège qu'on lui offrait, et sans familiarité comme sans affectation de protection ou de prédication, se mettait à causer gaiement, simplement, des menus incidents de

la vie quotidienne de ses protégés : les confidences arrivaient d'elles-mêmes, sans qu'il eût l'air de les provoquer et tout naturellement aussi les conseils, les encouragements, les remontrances au besoin intervenaient dans sa conversation. Tout en se montrant prodigue de son temps et de son cœur, trésors également précieux, il trouvait moyen, malgré l'exiguïté de ses revenus, malgré ses obligations professionnelles et familiales, de pratiquer l'aumône la plus méritoire devant Dieu, celle qu'on dispense au prix d'une privation. Sa charité avait de ces délicatesses dont l'assistance officielle est incapable : à côté du bon réglementaire, il s'ingéniait de temps à autre à placer une gâterie, une attention, une surprise, un de ces procédés qui partent du cœur et qui vont au cœur, pour le réconforter, pour le relever, pour le convertir. Nul n'a plus profondément senti ni décrit en termes plus pénétrants le gain spirituel qui résulte pour le visiteur du contact avec le pauvre, les grâces de résignation, de détachement, de conformité à la volonté divine. Dans une prière admirable, où quelques mois avant sa mort il énuméraitles bienfaits reçus d'en haut, il n'avait garde d'omettre « une inspiration qui me pousse à voir mes pauvres un jour de mauvaise humeur, et qui me fait descendre de chez eux tout humilié de mes misères d'imagination devant l'effroyable réalité de leurs maux ». Il invoquait une expérience intime et prolongée le jour où, réfutant les sophistes qui représentaient l'aumône comme onéreuse et offensante pour la dignité du pauvre, il rispostait éloquemment : « Quand vous redoutez si fort & obliger celui qui reçoit l'aumône, je crains que vous n'ayez jamais éprouvé qu'elle oblige aussi celui qui la donne. Ceux qui savent le chemin de la maison du pauvre, ceux qui ont balayé la poussière de son escalier, ceux-là ne frappent jamais à sa porte sans un sentiment de respect. »

* * Les événements de 1848 stimulèrent davantage en-

core l'activité charitable d'Ozanam. D'une part, le conflit social éclatait, qu'il avait depuis longtemps prévu et auquel il avait assigné comme remède l'observation de la fraternité évangélique. De l'autre, au cours de la formidable insurrection parisienne de juin 1848, le président général Baudon, qui défendait la cause de l'ordre dans les rangs de la garde nationale, fut très grièvement blessé, et condamné à garder le lit pendant de longs mois. Le soin de le suppléer incombait à Ozanam, alors en pleine maturité d'intelligence et de talent : il prononça à cette époque quelques allocutions qui sontde vrais chefs-d'œuvre d'éloquence, d'émotion et d'amour des pauvres.

C'étaient lui et Gornudet, son collègue à la vice-présidence, qui avaient pris la liberté de suggérer à l'archevêque de Paris, Mgr Affre, la démarche de pacification que le prélat accomplit avec une héroïque simplicité et qui lui coûta la vie. Lors de la première assemblée des conférences parisiennes tenue après l'insurrection, Ozanam, sans parler bien entendu de son initiative, célébra la mort du pasteur donnant sa vie pour ses brebis: « Dieu a permis qu'en ce moment suprême l'humble Société de Saint-Vincent de Paul fût représentée auprès de l'archevêque de Paris par un de ses membres, qui porta le drapeau de parlementaire; nous ne rappelons sa présence que pour ajouter, pour ainsi dire, un témoignage domestique et une tradition de famille au récit de cette mort que l'histoire célébrera. Beaucoup d'entre nous se souviennent du jour où un prédicateur que nous aimons tous, portant la parole à Notre-Dame devant Mgr AfFre, alors vicaire général du diocèse, s'écriait avec une pieuse liberté : « Donnez-nous des saints, mon Dieu, il y a si longtemps « que nous n'en avons vu. » Dieu est généreux, messieurs: vous lui demandiez des saints, il vous donne des martyrs ! »

Dans le tumulte d'idées consécutif à la Révolution de 1848, nombre de sophistes démagogues s'étaient déchaînés contre l'aumône, qu'ils prétendaient avilissante pour

l'assisté. Ozanam fit appel à toute son éloquence, à sa plus pénétrante dialectique, pour réhabiliter et venger la charité chrétienne : il s'y employa dans sa campagne de presse de Y Ere nouvelle comme dans ses allocutions aux conférences de Paris, dont les membres avaient besoin d'être prémunis contre cette entreprise de dénigrement : « Quand vous dogmatiserez contre la charité, fermez du moins la porte aux mauvais cœurs, qui sont heureux de s'armer de vos paroles contre vos importunités. Mais surtout fermez la porte aux pauvres, ne cherchez pas à leur rendre amer le verre d'eau que l'Evangile veut que nous leur portions. Nous versons le peu que nous avons d'huile dans leurs blessures : n'y mettez pas le vinaigre et le fiel. Non, il n'y a pas de plus grand crime contre le peuple que de lui apprendre à détester l'aumône et que d'ôter au malheureux la reconnaissance, la dernière richesse qui lui reste, mais la plus grande de toutes, puisqu'il n'est rien qu'elle ne puisse payer... Surtout ne croyez pas ceux qui réprouvent l'aumône comme un des plus déplorables abus de la société catholique, comme une consécration de l'inégalité, comme un moyen de constituer le patriciat de celui qui donne, l'ilotisme de celui qui reçoit. Oui, sans doute, l'aumône oblige le pauvre, et quelques esprits poursuivent en effet l'idéal d'un état où nul ne serait l'obligé d'autrui, où chacun aurait l'orgueilleux plaisir de se sentir quitte envers tous : où tous les droits et les devoirs sociaux se balanceraient comme les recettes et les dépenses d'un livre de commerce. C'est ce qu'ils appellent l'avènement de la justice substituée à la charité : comme si toute l'économie de la Providence ne consistait pas dans une réciprocité d'obligations qui ne s'acquittent jamais; comme si un fils n'était pas l'éternel débiteur de son père; un père, de ses enfants; un citoyen, de son pays, et comme s'il y avait un seul homme assez malheureux, assez abandonné, assez isolé sur la terre pour pouvoir se dire en se couchant le soir qu'il n'est l'obligé de personne! »

En haranguant ses confrères, Ozanam pulvérisait l'objection déjà courante alors, qui opposait aux œuvres de la Société de Saint-Vincent de Paul les écoles de régénération sociale. Sa décision en matière de réformes sociales, son zèle pour améliorer la condition légale du petit et du pauvre, lui donnaient le droit, sans manquer à l'humilité chrétienne, de le prendre de haut avec ceux qui tenaient de tels propos : « On dira souvent aux plus nouveaux venus parmi vous, déjà on leur dit chaque jour : « Jusques « à quand irez-vous dans les associations catholiques pra- « tiquer la charité du verre d'eau? Qu'allez-vous faire « parmi des hommes qui ne savent que soulager la misère « sans en tarir les sources? Que ne venez-vous plutôt « vous asseoir dans ces réunions plus hardies où l'on tra- « vaille à déraciner le mal d'un seul coup, à régénérer le « monde, à réhabiliter les déshérités?» Ce langage n'est pas nouveau pour nous. C'est celui que nous tenaient, il y a quinze ans, les écoles saint-simoniennes et phalanstériennes, lorsqu'en si petit nombre nous fondions la Société de Saint-Vincent de Paul. Assurément nous ne sommes pas contents de nous-mêmes, et le ciel nous préserve de nous louer de nos œuvres ! Mais quand nous comparons ce que nous aurions fait dans les rangs de ceux qui nous pressaient de leurs reproches, et les besoins que nous avons secourus, les larmes que nous avons essuyées, les unions légitimées, les enfants élevés, peut-être les crimes prévenus, les colères adoucies, ah! nous n'avons pas de regret du choix que Dieu nous inspira de faire. Choisissez de même, messieurs, et dans quinze ans vous ne vous en repentirez pas... Oui, sans doute, c'est trop peu de soulager l'indigent au jour le jour : il faut mettre la main à la racine du mal, et par de sages réformes diminuer les causes de la misère publique. Mais nous faisons profession de croire que la science des réformes bienfaisantes s'apprend moins dans les livres et aux tribunes des assemblées qu'en montant les étages de la maison du pauvre, qu'en s'asseyant à son chevet, qu'en souffrant du même

froid que lui, qu'en lui arrachant dans l'effusion d'un entretien amical le secret d'un cœur désolé. Quand on s'est acquitté de ce ministère, non pendant quelques mois, mais de longues années; quand on a ainsi étudié le pauvre chez lui, à l'école, à l'hôpital, non dans une ville seulement, mais dans plusieurs, mais dans les campagnes, mais dans toutes les conditions où Dieu l'a mis, alors on commence à connaître les éléments de ce formidable problème de la misère; alors on a le droit de proposer des mesures sérieuses, et au lieu de faire l'effroi de la société, on en fait la consolation et l'espoir. »

Mais après avoir nettement et éloquemment rétabli la dignité de l'aumône, Ozanam exhortait ses confrères à la pratiquer de façon à désarmer les défiances : « En des temps moins orageux, nous n'aurions qu'à faire la charité, aujourd'hui nous avons à la réhabiliter. Oui, la confusion s'est faite à ce point dans les idées et dans le langage des hommes, qu'au moment où la fraternité est inscrite sur la façade de tous nos monuments, la charité, c'est-à-dire l'expression la plus tendre de la fraternité chrétienne, est devenue suspecte aux oreilles du peuple, et que, pour lui en parler, il faut des détours et des périphrases. Ah! c'est que la charité fut compromise par ceux qui la pratiquèrent mal, par la philanthropie plus prodigue de discours que de sacrifices, par la bienfaisance dédaigneuse,par le zèle indiscret. C'est à nous de retrancher les vices qui rendent l'aumône humiliante au pauvre et stérile devant Dieu; c'est à nous de supprimer les froideurs qui gâtent un bienfait, les vivacités et les imprudences qui le compromettent, et de ramener la charité, telle que l'Evangile la veut, parmi ce peuple qui n'attend que de la voir sous ses traits véritables pour la reconnaître et la bénir. »

Pour commencer, Ozanam demandait aux membres des conférences de Paris, un mois à peine après la défaite de l'insurrection de juin, de jouer ce rôle pacificateur qu'il avait depuis longtemps rêvé pour la Société de Saint-Vincent de Paul; il les engageait à s'offrir en grand nombre

pour distribuer les secours de chômage alloués par les pouvoirs publics, et à opérer cette distribution avec autant d'impartialité que de discrétion : « A l'heure où nous sommes, et quand nous avons la charge de fermer les blessures des derniers combats, comment laisserions-nous échapper un mot qui pût les rouvrir? Ne demandons point aux ouvriers s'ils ont fréquenté les clubs, mais si leurs enfants vont aux écoles; entretenons-les d'abord de leurs intérêts, puis de leurs affections et leurs devoirs. Trouvons dans notre expérience un conseil pour assainir le logement insalubre, pour rappeler dans le ménage le travail qui manque, pour ramener à l'ordre le fils qui se dérange. N'introduisons la religion dans nos entretiens qu'au moment où elle y sera naturellement amenée, où elle viendra comme d'elle-même pour consoler une douleur qui n'aurait pas de consolation terrestre, ou pour expliquer aux esprits aigris l'apparente injustice des desseins de la Providence. Sachons attendre à cet égard les questions et les ouvertures qui ne manqueront pas de la part de ceux que nous visitons, s'ils nous trouvent bons et affables. Craignons qu'un zèle impatient de faire des chrétiens ne fasse que des hypocrites. »

Ardent à encourager ses confrères, Ozanam n'hésitait point non plus à les reprendre avec une cordiale liberté. Quand les craintes de bouleversement social s'éloignaient, il leur reprochait vivement, presque durement, leur médiocre générosité : « Je sais la gène dont toutes les fortunes se sont ressenties ; mais je sais aussi, et je puis le dire dans la familiarité de cet eutretien, qu'il y a un an, si Dieu nous eût demandé le quart de ce que nous possédions en nous garantissant le reste, nous aurions souscrit des deux mains un engagement si avantageux. Un peu plus tard, la tranquillité renaissant, nous aurions traité pour un huitième ; mais pour peu que la sécurité publique se rétablisse tout à fait, nous ne voudrons plus entendre parler de sacrifices. Voilà ce qui nous accuse devant Dieu et devant nos consciences. »

Il regrettait encore, et il regrettait tout haut, que certains chrétiens, au lieu de trouver dans les troubles révolutionnaires un rappel au devoir de fraternité évangélique, en eussent été incités à se cantonner dans lapolitique, une politique étroite, acerbe et vindicative : « Beaucoup d'esprits, même chétiens, ont le tort de pousser la passion de la justicejusqu'àl'oubli de la charité, et de s'occuper d'affaires et de périls plutôt que d'œuvres et de sacrifices. Lapolitique ne tient compte que de la justice, et comme l'épée qui en est le symbole, elle frappe, elle retranche, elle divise. La charité, au contraire, tient compte des faiblesses; elle cicatrise, elle réconcilie, elle unit. Sans doute la politique a sa place et son temps dans la société chrétienne, mais la charité est de tous les lieux et de tous les temps : et cette chose éternelle est en même temps souverainement progressive, puisqu'elle a ceci de propre de ne se contenter d'aucun progrès, de ne pas trouver de repos tant qu'il reste un mal sans remède... Quand les temps sont si difficiles, les problèmes si graves, les desseins de Dieu si cachés, comment les meilleurs citoyens ne se diviseraient-ils pas et ne porteraient-ils pas dans leurs opinions opposées toute la chaleur de leur patriotisme? Le cœur cependant a besoin de repos, et la charité d'un asile où ne pénètre pas le bruit des disputes. La Société de Saint- Vincent de Paul vous offre ce refuge. En entrant dans nos paisibles conférences, on laisse les passions politiques à la porte ; on se trouve une fois rassemblés, non pour se combattre, non pour se déchirer, mais pour s'entendre, pour se voir, en quelque sorte, parles bons côtés, pour y traiter de questions charitables, capables, par conséquent, de calmer pour un moment toutes les irritations, de faire oublier tous les froissements du cœur. Quand chaque matin vingt journaux s'occupent d'attiser nos colères, il est bon qu'au moins une fois par semaine nous allions les apaiser en parlant des pauvres. »

La crise économique et politique, en restreignant l'activité industrielle, en tarissant même certains revenus, avait

multiplié le nombre de ceux qu'on désigne du nom expressif de pauses honteux. Ozanam y voyait une occasion providentielle, non seulement d'étendre la secourable activité des conférences, mais même d'en retremper, d'en épurer l'esprit : « Nous trouverons quelque instruction, messieurs, et quelque utilité à visiter des hommes autrefois nos égaux; nous apprendrons par là quel fond il faut faire sur les espérances du monde. Nous apprendrons surtout à porter dans le bienfait cette délicatesse qui fait oublier à l'assisté son infériorité apparente. Nous nous déferons de ces habitudes d'ascendant, de patronage, de domination peut-être, que nous contractons dans le commerce ordinaire des indigents, qui s'excusent parla différence d'éducation et de lumières, mais qui n'en coulent pas moins d'un secret amour-propre, principe corrupteur de toutes les bonnes œuvres. » 11 fut déçu à cet égard, et les conférences de Paris s'adonnèrent peu à une forme d'assistance trop différente sans doute de celle dont elles avaient Phabitude. En revanche, le choléra de 1849 provoqua un magnifique élan de dévouement. Moins terrifiante que celle de 1832, l'épidémie était encore très meurtrière, surtout dans certains quartiers populeux : « Dans le XIIe arrondissement, » constatait Ozanam, « les ravages de l'épidémie égalèrent pendant quinze jours tout ce qu'on raconte du mal des ardents et de la peste noire. » Cent douze membres de la Société de Saint- Vincent de Paul se présentèrent pour visiter et soigner les victimes de la contagion : répartis en neuf sections, se concertant avec les médecins et les Sœurs de charité, ils remplirent l'office d'infirmiers volontaires auprès de plus de deux mille malades, dont un quart environ succomba; ces derniers furent ensevelis et conduits à la dernière demeure par les confrères. L'assistance matérielle se doubla, cela va sans dire, d'enseignements, d'exhortations morales et religieuses : presque tous les mourants et beaucoup de convalescents furent réconciliés avec le Dieu de leur enfance.

Ozanam, en relatant les faits, ne prononçait naturelle-

ment aucun nom (sauf celui de l'unique confrère à qui sa courageuse charité avait coûté la vie) ; mais il en profitait pour montrer comment, sans manquer à Phumilité traditionnelle, il convenait de stimuler par des récits analogues le zèle et l'entrain des membres de la Société de Saint-Vincent de Paul : « Ranimons l'intérêt des conférences, et rompons la monotonie d'une distribution de bons de pain par de fréquents rapports sur les œuvres communes, par des récits qui, en montrant quelquefois les fruits de la persévérance, raffermiraient les faibles et consoleraient les découragés. Car la charité n'a pas de tentations plus dangereuses que l'apparente stérilité de ses œuvres, et le ministère de l'aumône devient bien ingrat si de temps à autre un exemple éclatant ne montre comment Dieu se réserve de faire fructifier à la fin, et quelquefois à l'heure de la mort, une semence qui semblait perdue. »

Lorsque Ozanam, épuisé avant quarante ans par un surmenage sans trêve, dut interrompre son enseignement et ses travaux littéraires pour aller demander au ciel de l'Italie un trompeur espoir de guérison, il continua, dans les diverses étapes de ce voyage funèbre, à s'occuper avec sollicitude de la Société de Saint-Vincent de Paul. Dans sa prière inspirée du cantique d'Ezéchias, sans doute un des plus sublimes cris de douleur et de résignation qu'un chrétien ait jetés en face de sa tombe entr'ouverte, il envisageait la perspective de renoncer à la science et à la littérature pour vouer à la charité tout ce qui lui demeurerait de loisirs et de forces : « Si je vendais la moitié de mes livres pour en donner le prix aux pauvres, et, me bornant à remplir les devoirs de mon emploi, je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents, à instruire les apprentis et les soldats, Seigneur, seriez-vous satisfait, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès de ma femme et d'achever l'éducation de mon enfant ? Peut-

être, mon Dieu, ne le voulez-vous point. Vous n'acceptez pas ces offrandes intéressées : vous rejetez mes holocaustes et mes sacrifices. C'est moi que vous demandez. Il est écrit, au commencement du livre, que je dois faire votre volonté. Et j'ai dit : «.Je viens, Seigneur. »

C'est donc sans arrière-pensée, c'est avec le désintéressement et le détachement le plus parfait, qu'il visita les conférences le long de sa route, comme il avait accoutumé de faire dans ses déplacements d'études. « Notre petite Société de Saint-Vincent de Paul, » écrivait-il à son ami Cornudet, « tient une grande place dans les préoccupations et les consolations de mon voyage. » A Toulouse, à Marseille, à Nice, à Gênes, il s'émerveilla des progrès réalisés et exhorta les confrères à persévérer. Il fit davantage en Toscane, où il était appelé à passer le premier semestre de l'année 1853. Lors d'un précédent voyage, en 1847, ses appels étaient demeurés sans écho : on lui avait donné à entendre qu'une œuvre nouvelle serait superflue dans un pays si prospère et d'ailleurs si richement doté d'institutions de bienfaisance. Depuis lors était survenue la leçon de 1848, qui là aussi avait révélé bien des lacunes et mis à nubien des plaies. Un vif enthousiasme s'était manifesté pour la fondation des conférences ; mais les obstacles venaient maintenant du gouvernement grand-ducal, hanté de l'obsession des complots révolutionnaires, et redoutant dans les conférences autant d'« ateliers » de carbonari. Ozanam, en proie à une crise des plus graves, fit l'héroïque effort de se lever pour aller trouver la grandeduchesse douairière, de passage à Pise : séduite par la réputation littéraire du commentateur de Dante, touchée de la chaleur pathétique, presque fiévreuse, mise par Ozanam à défendre son œuvre de prédilection, la princesse promit de s'employer à faire lever le veto, et elle tint parole.

La conférence de Florence réclama, pour sa séance d'ouverture, la présence et la parole de celui à qui elle devait d'exister. Ozanam ne se sentit pas le courage de refuser :

« Les larmes de joie me viennent aux yeux, » écrivait-il à Foisset, « quand je trouve à ces distances notre petite famille, toujours petite par l'obscurité de ses œuvres, mais grande par la bénédiction de Dieu. » Usant de la langue italienne qui lui était familière, il évoqua, comme s'il eût éprouvé le pressentiment de sa fin prochaine, le souvenir des humbles débuts de 1833; puis il montra, avec plus de dialectique et plus d'onction que jamais, les grâces de réconfort attachées à la pratique de la charité. Il ne craignit point, lui qui d'habitude avait horreur de parler de lui, d'entrer dans la voie des confidences personnelles : « Oh ! combien de fois moi-même, accablé de quelque peine intérieure, inquiet de ma santé mal affermie, je suis entré plein de tristesse dans la demeure du pauvre confié à mes soins, et là, à la vue de tant d'infortunés plus à plaindre que moi, je me suis reproché mon découragement, je me suis senti plus fort contre la douleur, et j'ai rendu grâces à ce malheureux qui m'avait consolé et fortifié par* l'aspect de ses propres misères ! Et comment dès lors ne l'aurais-je pas d'autant plus aimé ! » — Le 1er mai 1853, alors qu'il se savait perdu, qu'il avait rédigé ses dernières dispositions et fait le sacrifice de sa vie, il haranguait les membres de la conférence deLivourne. — Plus tard encore, le 19 juillet, jour de la fête de saint Vincent de Paul, il écrivait une longue, éloquente et persuasive lettre à un religieux qu'il voulait décidera fonder une conférence dans la jeunesse universitaire de Sienne : « Vous avez des enfants riches. O mon Père, l'utile leçon pour fortifier les cœurs amollis, le bienfaisant spectacle de leur montrer des pauvres, de leur montrer Notre-Seigneur Jésus-Christ non seulement dans des images peintes par les plus grands maîtres, ou sur des autels éclatants d'or et de lumière, mais de leur montrer Jésus-Christ et ses plaies dans la personne des pauvres ! »

Les nouveaux confrères d'Italie, pour lesquels il dépensait ses dernières forces, le payaient d'une touchante gratitude. C'est un trait digne de cette légende franciscaine

qu'Ozanam aimait tant, que la délicate attention de deux membres de la conférence de Livourne, cheminant une partie de la nuit pour apporter au petit jour une provision de glace dans le village de pêcheurs où le malade était brûlé par la fièvre.

La vigilance avec laquelle Ozanam continuait à se tenir au courant des intérêts de la Société faisait illusion à ses confrères parisiens. Le 8 août, un mois juste avant la fin de ses souffrances, le président Baudon le remerciait d'une lettre écrite pour la fête de saint Vincent de Paul ; il le renseignait copieusement, minutieusement sur le détail des affaires, comme si Ozanam avait dû en étudier la suite à son prochain retour *.

C'était au contraire le grand départ qui se préparait. On en sait les vicissitudes, les adieux à Antignano, la traversée paisible, le débarquement du mourant à Marseille. Pendant la soirée du 8 septembre 1853, la chambre voisine de celle où agonisait Frédéric Ozanam était remplie des membres des conférences de Marseille, priant et pleurant en silence. Il jeta le dernier cri du Sauveur sur la Croix : «Mon Dieu ! Mon Dieu ! Ayez pitié de moi ! » et alla retrouver ceux dont il avait écrit quelques semaines auparavant : « Nous avons assurément une conférence au Paradis, car plus de mille des nôtres, depuis vingt ans que nous existons, ont pris le chemin d'une meilleure vie. »

Sans se départir de la discrétion et de l'humilité que la Société de Saint-Vincent de Paul doit observer jusque dans ses regrets, Adolphe Baudon marqua par une circulaire la perte irréparable qu'elle venait de faire. Quant aux amis et aux compagnons de jeunesse, leur douleur ne se cicatrisa point, leur attachement à la chère mémoire ne faiblit point avec les années. « Cette mort et celle de mon père, » écrivait Lallier, « ont changé, en quelque sorte, le cours de mes idées. Je fais souvent les mêmes choses qu'au-

Page 1