SonEm. le cardinal Vincent Vannutelli
L'historien
L'historien
« Tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas, a dit Pascal, le moindre mouvement de charité. » Personne n'en a été plus convaincu qu'Ozanam ; et si, au terme d'une trop courte vie, son humilité lui avait permis d'en repasser lui-même les mérites et d'en apprécier les résultats, ses livres, sa réputation d'éloquence et de science, lui auraient paru bien peu de chose au prix de ses œuvres de foi, de charité et de piété. Mais ceux qui ont entrepris d'honorer aujourd'hui son souvenir n'ont pas le droit, même pour tout ramener à Dieu, de faire aussi bon marché de ce qui reste aux yeux des hommes une part notable de sa gloire ; ne fût-ce que pour cette seule raison, que les vertus et la foi d'Ozanam, unies à de si beaux dons de l'intelligence, en prennent une valeur plus grande d'affirmation et d'exemple. Essayons donc de montrer ce qu'il a été dans cette carrière d'historien qu'il avait choisie.
Rien dans les circonstances extérieures ne semblait d'abord le diriger vers cette voie : ni les exemples paternels, ni l'influence de ses maîtres, ni les premiers projets d'avenir que Ton formait pour lui. Son père était un ancien officier de l'armée d'Italie, devenu un médecin fort distingué. De tous les professeurs de sa jeunesse, celui qui a exercé la plus profonde action sur son esprit était un phi-
losophe, l'abbé Noirot. Sa famille le destinait au barreau, et à sa sortie du collège il débuta par un stage dans une étude d'avoué. Mais une vocation spontanée et profonde le tenait, et une seule preuve en suffira. A la grande question qui s'impose à tout homme qui pense, et dont la solution peut seule donner un sens à la vie, quelques-uns demandent la réponse à la philosophie, d'autres à la science, à l'expérience morale ou sociale; Ozanam la cherchait instinctivement dans l'histoire; et l'ayant trouvée pour luimême, et brûlant de la communiquer aux autres, le premier projet qu'il conçoit est celui d'un grand travail d'histoire religieuse qui devait s'intituler : Démonstration de la vérité de la religion catholique par V antiquité des croyances historiques, religieuses et morales. Des traditions de chaque peuple, examinées à la lumière de la géographie et de l'histoire, il entend dégager « un élément immuable, universel, primitif », qui doit être la vérité, puisqu' « il y a une Providence, et que cette Providence n'a point pu abandonner pendant six mille ans des créatures raisonnables, naturellement désireuses du vrai, du bien et du beau, au mauvais génie du mal et de l'erreur1 ». On a reconnu le postulat fondamental et la méthode de l'école traditionnaliste. Veut-on une esquisse un peu plus précise de l'immense entreprise projetée, il suffit d'ouvrir un écrit de jeunesse d'Ozanam, son début littéraire, les Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon2. Amené à comparer cette doctrine avec le christianisme, le point de vue auquel il se place est caractéristique de sa tournure d'esprit. « Sans doute de profondes réflexions philosophiques pourraient décider entre ces deux grands systèmes;... mais ici c'est l'histoire qui est appelée à trancher le nœud3. » Et elle le tranche enfaveur du christianisme; celui-ci, tandis que son adversaire « n'existe encore qu'à l'état de conception idéale4 », a un passé sur lequel on peut