Thèse, p
3. La thèse d'Ozanam, ou plutôt la première réédition qu'il en donna, immédiatement traduite en allemand en même temps qu'en italien, a été l'objet d'un compte rendu très détaillé et très élogieux dans Y Allgemeine Literaturzeitung de Halle (1844, nos 271-273). Il est d'autant plus digne de remarque qu'écrit du point de vue protestant il ne saurait être suspect de complaisance. Nous le traduisons ou le résumons, en faisant observer que les boutades antifrançaises qui s'y rencontrent, tout à fait injustes pour l'érudition française en général, sont un peu mieux fondées en ce qui concerne les études dantesques. L'auteur constate que le travail d'Ozanam est d'autant plus le bienvenu qu'en Allemagne comme en France la scolastique est injustement dédaignée. « L'ouvrage, écrit- il, appartient au petit nombre des livres qui fournissent la preuve qu'en France, au milieu des frivolités et des extravagances, des intrigues et du charlatanisme, au milieu des querelles de la nouvelle littérature, où la passion foule aux pieds toute vérité, il y a des hommes qui d'un esprit sérieux et honnête poursuivent des études approfondies, et se détournant de l'agitation du présent, s'occupent des plus dignes sujets. Ce livre inspire la plus haute estime pour l'auteur, que l'on envisage la grandeur et l'importance du sujet ou la manière dont il est traité. Tout est bien ordonné, clair, approfondi, sans
De cette brillante et pénétrante analyse, deux conclusions se dégageaient. Elles s'imposaient à l'esprit avec une telle force et une telle évidence qu'Ozanam a pu se borner à les indiquer sans insister. D'abord le seul exposé didactique de la philosophie de Dante se trouve éclairer quantité de points de détails et l'ensemble même de son grand poème. Après la lecture attentive du livre d'Ozanam, si on aborde la Divine Comédie, on se sent muni d'un fil conducteur quiempêchede s'égarer; la plupart des difficultés et des obscurités s'évanouissent. Une explication si satisfaisante, et qui, une fois donnée, paraît si simple, ne peut pas n'être pas vraie. Ozanam, selon l'expression de Kraus, s'est trouvé devenir « un des appuis principaux de l'interprétation morale et religieuse* » de la Divine Comédie. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne puisse légitimement soutenir encore l'interprétation politique. Mais il est devenu impossible de la présenter de façon exclusive. Il faut admettre cette superposition d'allégories à laquelle recourt de plus en plus l'érudition dantesque2.
L'autre conclusion a dû être singulièrement agréable à l'âme si catholique d'Ozanam, en lui permettant de mettre pleinement d'accord sa foi et ses admirations littéraires. Mais il faut se garder de dire qu'elle lui ait été suggérée par un inconscient parti pris, et de parler de prévention. Le parti pris était tout entier de l'autre côté. Il se manifestait par une application absurde de l'interprétation poliphrases, écrit avec simplicité et sérieux. » Sur la vie, sur les études de Dante, rien qui soit nouveau pour l'Allemagne; « mais il faut signaler avec éloges, comme caractéristique de l'esprit de l'auteur, que tout à fait à l'opposé de la manière ordinaire des Français, il voit dans la vérité et la moralité les éléments essentiels de la poésie de Dante » . La troisième partie, la comparaison de la philosophie de Dante avec les autres systèmes médiévaux, est la plus intéressante « et témoigne avec éclat des vastes études de l'auteur. En revanche, les rapprochements avec l'Inde sont arbitraires. Le chapitre sur Béatrix, le chapitre sur les sources de Dante sont excellents. Le catholicisme de l'auteur l'égaré parfois et l'empêche d'apercevoir les assertions hétérodoxes que contient la Divine Comédie. Tout compte fait « cet ouvrage est et reste un des plus remarquables dans la littérature récente de nos voisins ».
1. Kraus, Dante, p. 384. Kraus ajoute que l'ouvrage d'Ozanam « est encore précieux aujourd'hui » .
2. Voir le résumé de la question dans Hauvette, op. cit., 3» partie, chap. m.
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tique. Frappés de l'extrême liberté avec laquelle Dante juge quelques-uns des papes et des prélats de son temps1, de la vigueur avec laquelle il dénonce dans l'Eglise la corruption, la simonie, la richesse excessive, l'immixtion trop fréquente dans les affaires politiques, et enfin de son antipathie pour le principe même du pouvoir temporel, quelques érudits, plus romantiques peut-être qu'érudits, qui n'avaient pas le sens et ignoraient tout de l'esprit du Moyen Age, qui n'avaient, sans doute, jamais lu saint Bernard ni regardé un Jugement dernier, ne pouvaient se persuader qu'un homme d'un jugement si hardi conciliât la liberté de ses appréciations avec la soumission la plus complète au dogme chrétien le plus orthodoxe. D'ailleurs, l'intérêt de parti s'en mêlait. La Réforme avait cherché dès ses débuts 2 et n'avait pas tout à fait renoncé3 à trouver en Dante un précurseur. Surtout, comme on l'a vu, les hommes du Risorgimento essayaient de tirer à eux cette grande mémoire. Or, par l'effet des circonstances, leur patriotisme s'unissait souvent au plus violent anticléricalisme; et beaucoup d'entre eux avaient contracté dans le carbonarisme l'habitude des « loges » et des « ventes », avec leur langage de convention. De là les théories, soutenues par Foscolo d'une manière à peu près raisonnable, portées par Rossetti aux plus fantaisistes exagérations. Dante se serait proposé de travailler à la réforme de l'Eglise. A en croire Rossetti, il aurait été le chef et le porte-parole d'une mystérieuse association,
1. On sait qu'il place en enfer Nicolas III, Boniface VIII, Clément V, et même, très probablement, saint Gélestin V.
2. Ozanam (Thèse, 257-259) a rappelé les controverses engagées à ce sujet, et notamment l'interprétation par laquelle on appliquait à Luther la prédiction d'un envoyé du ciel qui châtiera la prostituée assise sur la Bête aux sept tètes et aux six cornes, c'est-à-dire l'Eglise corrompue.
3. Dans l'article de YAllgemeine Literaturzeitang cité plus haut, une des rares critiques adressées à Ozanam est d'avoir méconnu les nombreuses assertions hétérodoxes contenues dans la Divine Comédie. Nous croyons qu'on serait bien embarrassé pour en trouver, à moins qu'on ne compte comme telle la condamnation du pouvoir temporel, qui était assurément une institution très respectable par son antiquité et les services rendus à l'indépendance du Saint-Siège, mais dont la nécessité n'est cependant pas un dogme. La doctrine de la iuonarchie ne serait peut-être pas aussi sûre.
d'une franc-maçonnerie de gibelins, l'inventeur d'une langue symbolique dont la secte aurait usé pour se dissimuler, et dont se seraient servis après lui Pétrarque et Boccace. Non seulement la Divine Comédie, mais toute la poésie du temps serait à traduire, pour ainsi dire, au moyen d'un chiffre, où amour, par exemple, signifierait attachement à l'Empire, et dame, la puissance impériale, tandis que les inspiratrices chantées par les poètes, la Béatrix de Dante, la Laure de Pétrarque et la Fiammetta de Boccace seraient autant de figures de la liberté civile et ecclésiastique1. Piêveries qui pouvaient trouver quelque créance alors, parce qu'elles n'étaient pas isolées2. C'était le temps où se fabriquait la légende des Templiers3, et où Victor Hugo, et plus tard Viollet-le-Duc, interprétant tout à fait à faux le symbolisme de l'art médiéval, s'imaginaient découvrir, sur les façades des cathédrales, une protestation de l'esprit « laïque» comprimé par l'Eglise. En ce qui concerne Dante, Schlegel avait déjà vertement repoussé les élucubrations de Rossetti4. Mais la thèse d'Ozanam en apporte une réfutation indirecte, mais la plus péremptoire et la plus définitive qu'on puisse demander, en démontrant, non seulement la vivacité des sentiments religieux de Dante, mais la parfaite conformité de sa doctrine avec la théologie scolastique. « L'orthodoxie de Dante, pouvait-il écrire,... est la vérité culminante où viennent aboutir toutes nos inductions etnos recherches5. »
1. Cf. Ozanam, Thèse, 259-260, et pour plus de détails Kraus, op. cit., p. 372 et suiv.