Thèse, p
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Mais Ozanam avait l'esprit beaucoup trop curieux et trop ouvert pour s'en tenir, sur Dante, à un seul point de vue.
De très bonne heure, un autre problème l'avait préoccupé, celui, sinon des modèles, du moins des sources de Dante. Ainsi qu'il l'a dit lui-même dans l'introduction de sa thèse latine ', « ce qui lui était apparu tout d'abord » en étudiant la Divine Comédie, « c'est que la doctrine multiple cachée pour ainsi dire dans les entrailles du poème était dérivée des écoles philosophiques les plus variées. Mais d'autre part il avait tout de suite soupçonné que dans la structure extérieure de l'œuvre, certaines parties conservaient comme le reflet de modèles plus anciens. »
Ici encore, si l'on songe à la date où il écrivait, il est impossible de ne pas reconnaître à Ozanam un sens historique fort méritoire. II n'y avait pas longtemps que cette préoccupation de la recherche des sources était entrée dans l'histoire littéraire, où elle tient aujourd'hui une place peut-être excessive. Dans la genèse de l'œuvre d'art, on donnait tout à l'inspiration ou au raisonnement, rien à la réminiscence; on ne concevait que la création pure, ou Pimitation consciente et réfléchie, comme celle d'Homère par Virgile ou d'Euripide par Racine. On n'était pas habitué encore à considérer un grand poème comme le produit à demi-inconscient d'une époque tout entière, dont l'auteur a collaboré avec une foule de prédécesseurs et de contemporains anonymes, et n'a fait que mettre en œuvre avec génie une matière commune. Dante, en particulier, était si grand et semblait si étrange, qu'on le prenait pour un isolé. Lorsque avait paru au commencement du siècle la Vision (TAlbéric du Mont- Cassin, la surprise et presque le scandale qui avaient accueilli cette publication, par laquelle on croyait sérieusement mise en question l'originalité de la Divine Comédie 2, montrent bien que tout le monde à peu près se
2. Ozanam, Des sources poétiques de la Divine Comédie (Œuvres, V, 400); Hauvette, Dante, 216.
faisait jusqu'alors une idée inexacte et trop matérielle de ce que pouvait être cette originalité. Mais désormais le problème était posé. Foscolo le premier l'aborda, « en une intéressante mais trop courte dissertation ' ». Ozanam eut l'instinct d'un beau sujet; il s'en empara et le fit sien.
Sa thèse latine ne fait encore qu'en déblayer pour ainsi dire les abords. Nous en avons déjà indiqué le sujet. Ozanam étudie les descentes aux Enfers de la littérature antique, d'une part comme thèmes littéraires, d'autre part comme mythes religieux; c'est sous le premier aspect surtout qu'on peut les considérer comme de lointains prototypes ayant influé sur la Divine Comédie. Pour apprécier avec équité ce travail, il faut se rappeler que les usages universitaires d'alors, et le légitime désir de conquérir vite un grade, lui imposaient des limites fort étroites. 11 y a quelque inexpérience juvénile dans le choix d'un si vaste sujet à traiter en quarante pages. Par la force des choses, toute la première partie se réduit à un catalogue, très complet d'ailleurs et qui fait le plus grand honneur à la culture classique d'Ozanam. Nous ne croyons pas que rien d'important lui ait échappé; il a même étendu son enquête aux littératures des peuples dits barbares, et emprunté, soit aux épopées indoues, soit aux Eddas, d'utiles termes de comparaison. Mais le plan suivi n'est peut-être pas le meilleur. L'ordre chronologique eût mieux valu sans doute que le classement par genres littéraires. En l'adoptant, Ozanam eût été conduit à insister avec plus de force sur la distinction qu'il a bien sentie, qu'il n'a pas suffisamment marquée, entre les légendes primitives nées spontanément dans des imaginations croyantes, les mythes philosophiques, et enfin les pures machines littéraires, les lieux communs développés sans conviction dans les œuvres artificielles de la poésie des âges récents. Et cette
1. Ozanam, Thèse française, p. 71. La dissertation de Foscolo a paru dans YEdinburgh Review, t. XXX.
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distinction mieux faite l'eût à son tour préservé de certaines erreurs. Lui, qui a si bien compris la question dantesque, n'a pas étudié de première main la question homérique ; il s'en tient à l'opinion conservatrice, et oppose aux novateurs une fin de non recevoir un peu sommaire ; il se refuse par suite à reconnaître, dans l'épisode célèbre de la descente d'Ulysse aux Enfers au XIe livre de Y Odyssée, des contradictions évidentes et des traces de remaniements, témoins de croyances successives et inconciliables. D'une façon générale, il a trop isolé le thème particulier qu'il étudiait de cette autre question plus vaste : quelle idée l'antiquité s'est-elle faite de l'immortalité de l'âme et des conditions de la vie d'outre-tombe ? Il lui reste d'avoir le premier jalonné un sillon que ses successeurs devaient creuser bien plus avant.
Dante a d'ailleurs fourni l'occasion beaucoup plus qu'il n'est le sujet de cette première étude. C'est ainsi qu'Ozanam ne se demande même pas ce que la Divine Comédie peut devoir au VIe livre de Y Enéide. Nous avons déjà vu qu'il a plutôt conçu son travail comme une contribution à l'histoire religieuse. C'est Dante, au contraire, qu'il a constamment présent à la pensée dans son célèbre mémoire sur les Sources poétiques de la Divine Comédie. Déjà dans la première édition de Dante et la philosophie catholique, il avait consacré, à l'indication des principales visions qui ont précédé celle de Dante, quelques pages suffisantes pour fixer l'attention de la critique1. Depuis, Labitte avait publié dans la Revue des Deux Mondes un article sur la Divine Comédie avant Dante2. Ozanam reprit la question3 et trouva moyen d'ajouter beaucoup au travail, d'ailleurs remarquable, de son émule.
Pour montrer dans le grand poète, au lieu d'un inventeur
1. V Allgemeine Literaturzeitung, dans l'article signalé plus haut, en axait relevé l'intérêt.