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Causeries du Lundi, XI

2. Sainte-Beuve ajoute-même : « Et a comme dit son dernier mot. » Ceci était un peu exagéré. La biographie de Dante et l'étude des circonstances politiques au milieu desquelles il a vécu ont été renouvelées depuis.

3. Le titre complet est: Documents inédits pour servir à l'histoire littéraire de l'Italie depuis le VIII* siècle jusqu'au XIII*, avec des recherches sur le moyen âge italien. Paru en 1850, et non compris dans les Œuvres complètes, l'ouvrage a été depuis reproduit par le procédé unastatique.

de donner à tout le monde une idée de l'importance, de la nouveauté et parfois du piquant de ces découvertes qui lui font tant d'honneur auprès des gens du métier.

Son volume est un iter, comme disaient les savants d'autrefois, une excursion à travers archives et bibliothèques ; il appartient à un type de livres dont il y a de nombreux exemples et qui a rendu de grands services, avant que la multiplication des catalogues et des inventaires lui enlevât une partie de sa raison d'être. L'objet des voyages de ce genre a toujours été se précisant. Les premiers chercheurs, opérant en terre presque inconnue, notent pêle-mêle tout ce qui leur tombe sous la main d'intéressant, de même que des premiers explorateurs d'un pays vierge on réclame une compétence superficielle, mais universelle ; au fur et à mesure que les connaissances se précisent, on voyage à un point de vue plus spécial. C'est la différence des anciens itinera et des rapports de nos missionnaires actuels ou de ceux de la Société des Monumenta Germaniœ. Le recueil d'Ozanam est quelque chose d'intermédiaire. Il comprend en somme des textes variés, mais qui se rattachent tous à un même ordre d'idées, celui qui devait occuper la fin de la vie de l'auteur : l'histoire littéraire du haut moyen âge.

En tête se trouve un mémoire sur Les écoles et l'instruction publique en Italie aux temps barbares. Le sujet venait d'être traité par Giesebrecht' qui avait établi notamment le fait capital par lequel l'Italie se distinguait alors du reste de l'Europe latine. L'enseignement n'y est pas donné exclusivement dans les écoles monastiques ou épiscopales; de nombreux maîtres laïques en font une carrière parfois lucrative ; et l'étude la plus cultivée n'est pas comme ailleurs la théologie, c'est la grammaire, ce seront bientôt le droit et la médecine; en un mot, comme me on pouvait s'y attendre, les traditions antiques avaient été mieux conservées. Ozanam n'a guère pu que confir-

1. De litterarum studiis apud ftalos primia medil œvi téeculis, 1845.

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mer cette thèse '. Il l'a fait par la découverte de quelques petits poèmes mythologiques, barbares de forme, antiques d'inspiration, curieux monuments d'un paganisme littéraire dont on peut, il est vrai, se demander s'il est bien spécifiquement italien. Il l'a fait aussi par les renseignements que lui ont permis de recueillir un dépouillement plus complet des recueils de Muratori et de Brunetti et des recherches dans les archives de Lucques et de Florence. Sa liste de maîtres et d'écoles est bien plus complète que celle de Giesebrecht. Ce sont là des détails dont chacun peut paraître insignifiant, dont la réunion forme preuve et précise le tableau. Sa publication de larges extraits de la vie de saintDonat, Irlandais d'origine devenu évêque de Fiesole, rappelle le souvenir d'un de ces moines celtes que les instincts aventureux de leur race entraînaient loin de leur pays, et qui se firent les propagateurs infatigables de cette culture classique dont l'Irlande, par des raisons particulières, était devenue le refuge. Ozanam enfin a contribué à mettre en lumière un fait social considérable : la formation de cette classe de juristes dont la prépondérance est une des particularités de l'Italie du Moyen Age, de l'Italie des communes.

Le corps même du recueil se compose de deux parties, latine et italienne.

La première s'ouvre par la Graphia aureœ Urbis Romœ, « Description de Rome la ville d'or ».

On parle souvent des trois Romes, la Rome antique, la Rome des papes, et celle que le patriotisme de l'Italie moderne rêve d'égaler aux deux autres. On pourrait en compter une quatrième : celle qui a vécu dans l'imagination et la mémoire des hommes du Moyen Age . Maintenant que la ville éternelle a presque réussi à se donner l'apparence de la plus banale des capitales modernes, et qu'il faut

1. Il a bien entendu très loyalement reconnu tout ce qu'il devait à Giesebrecht.

2. C'est le titre même du livre célèbre de Graf, Ro?na nella memoria e nelle immaginazioni del Medio Evo.

déjà un effort pour se la représenter telle que l'ont vue les plus âgés de nos contemporains, on n'évoque pas sans peine les sentiments que pouvait faire naître, chez le « sénateur » ou le « consul » d'il y a huit ou dix siècles, qui en parcourait les rues désertes, en rêvant, comme un peu plus tard Rienzi, aux grandeurs disparues, ou chez le pèlerin d'outre-monts qui la découvrait pour la première fois des hauteurs du Monte Mario, cette ville de ruines, immense et vide d'habitants, où les monuments antiques bien délabrés et dépouillés déjà, bien plus considérables qu'aujourd'hui, se dressaient au milieu des décombres accumulés, et ramenaient de force l'esprit vers un passé devenu mystérieux. L'histoire étant oubliée, jamais sollicitation plus puissante n'a été adressée à la faculté créatrice des légendes. Chaque ruine, chaque pierre eut la sienne, née de l'imagination populaire, ou élaborée par l'ignorance pédantesque des soi-disant savants ; comme il arrive souvent au Moyen Age, ce sont des histoires symboliques, niaises dans la forme, poétiques dans le fond; des idées parfois grandioses s'y cachent sous des fictions puériles. L' «aiguille », l'obélisque, qui orne aujourd'hui la place Saint-Pierre, et qui se dressait encore à son ancienne place, sur les ruines du cirque de Néron, passait pour le tombeau de César; ses cendres reposaient dans une boule d'or placée au sommet, avec l'inscription : « César, tu étais aussi grand que le monde; te voilà enfermé dans un petitréduit. » Et ainsi était à la fois rappelée la grandeur du fondateur de l'Empire, et affirmé le néant de toute grandeur humaine. L'empereur * Octavien» avait fait bâtir un temple pour la sépulture des empereurs romains; il ordonna que de chacune des provinces du monde on apportât, pour le sol de ce temple, un gant plein de terre ; ainsi Rome était la patrie universelle, et chacun y foulait du pied son sol natal. On avait conservé vaguement le souvenir de la « paix romaine ». Un Montesquieu, un Bossuet, analyseront les ressorts de la politique habile et persévérante qui a abouti à cette réussite de

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l'histoire. Les Bossuet et les Montesquieu du moyen âge avaient une explication plus simple ; c'est par la magie qu'il rendaient compte de ce chef-d'œuvre de la sagesse et de la fortune; et voici le conte qui circulait. Au Capitole, chaque nation était représentée par une statue ayant une clochette au cou; si l'une d'entre elles méditait quelque révolte, la clochette se mettait à sonner, et le prêtre de semaine en informait les sénateurs. Pour convertir une ville si orgueilleuse et si protégée par ses faux dieux, il n'avait pas fallu moins que des miracles. Les sénateurs voyant Auguste si beau que personne ne pouvait soutenir son regard, et si puissant, qu'il s'était rendu le monde entier tributaire, lui déclarent qu'ils veulent l'adorer. 11 se dérobe, il demande un délai, et convoque la Sibylle de Tibur. Celle-ci débite à l'empereur un oracle anonçant la naissance miraculeuse d'un Dieu nouveau ; Auguste voit le ciel s'ouvrir et laisser échapper une lumière éblouissante ; une vierge lui apparaît, d'une beauté admirable, debout sur un autel, tenant un enfant dans ses bras ; et il entend une voix s'écrier : « Cette vierge concevra le salut du monde ; voici l'autel du Fils de Dieu. » Ainsi la sagesse inspirée du paganisme lui-même rendait d'avance hommage au Christ, ainsi était expliquée l'origine et le nom mystérieux de l'église de l'Ara Caeli.

Il ne faut pas trop sourire de ces légendes. Elles n'offrent pas seulement, dans leur bizarrerie, un certain charme; elles ont exercé plus d'influence qu'onne pourrait croire. Pour des générations à peu près incapables d'énoncer une idée abstraite, elles équivalaient à l'affirmation, sous une forme gauche, mais concrète, de la mission historique et providentielle de Rome , elles formaient comme les titres à la domination universelle de cette capitale de la Sainte Eglise et du Saint Empire dont se réclamaient à la fois les deux autorités suprêmes de la chrétienté '.

Or, c'est à cette histoire légendaire de Rome qu'une

1. Fabre, Etude sur le Liber Censuum de l'Eglise Romaine, p. 9.

trouvaille d'Ozanam est venue apporter une importante contribution.

On connaissait de longue date un recueil intitulé les Mirabllia Urbis Romœ, où sont rapportés, selon un plan topographique, avec beaucoup d'autres fables non moins étranges, la plupart des traits que nous venons de citer. Mais Ozanam découvrit à la Laurentienne, à Florence, un manuscrit contenant sous le titre commun de G raphia aureœ Urbis Romœ trois éléments distincts. D'une part une histoire des origines de Rome. Le premier trait, et le plus curieux, qui suffît pour faire juger de la valeur des autres, est que Noé, après que ses fils eurent élevé la tour de Babel, s'embarqua pour l'Italie, et vint fonder une ville qui porta son nom, près de remplacement futur de Rome, dont les origines, on le voit, se trouvaient reportées bien des siècles avant Romulus ou Evandre, et dont r « éternité » apparaissait bien plus merveilleuse encore. Exemple caractéristique aussi de ce besoin de relier ensemble toutes leurs connaissances, qui a inspiré aux hommes du Moyen Age tant de combinaisons artificielles et légendaires. Venait ensuite, dans le manuscrit de Florence, un recueil de Merveilles de Rome, très apparenté, malgré de fortes variantes, aux Mirabilia h. En troisième lieu, une espèce de traité du cérémonial impérial, du costume de l'empereur, du cortège qui l'accompagne, des formules par lesquelles il crée les magistrats romains. Ozanam reconnut du premier coup qu'il avait mis la main sur cette Graphia aureœ Urbis Romse qu'un chroniqueur milanais du xive siècle, Galvagno Fiamma, cite avec éloges comme un livre « très authentique» (il n'était pas difficile!). Mais quelle date lui assigner? Fallait-il y voir un écrit composé d'un seul jet, ou une juxtaposition factice de trois textes d'origine différente? Et quels étaient les rapports de la nouvelle récension avec la récension antérieurement connue des Mirabilia : source, ou au con-

1. Il contient avec plus de détails que les Mirabilia les récits résumés plus haut.

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traire remaniement? On a beaucoup discuté sur tous ces points; et si le dernier mot a été dit1, c'est tout récemment. On a été très vite d'accord qu'Ozanam avait trop vieilli le cérémonial. Très justement frappé de son caractère tout byzantin, il en avait conclu qu'il devait remonter à l'époque où Rome relevait politiquement de Byzance, au moins en théorie, c'est-à-dire qu'il était antérieur au milieu du vin6 siècle. Il oubliait qu'à une autre époque Rome n'avait guère été moins byzantine d'aspect ; à la fin du xe siècle, au temps où Pempereur Otton III, l'élève de sa mère, la Grecque Théophano, tenait sa cour au Palatin et affectait une pompe tout orientale. Mais replacé à la fin de l'époque ottonienne, le cérémonial soulève une autre question. Est-il un tableau authentique de la cour d'Otton III, ainsi qu'on l'a pensé longtemps 2 ; ou bien, comme on l'a soutenu récemment par de très bonnes raisons, « une fantaisie d'érudit, le rêve de quelque songe creux», « l'incohérente compilation » d'un auteur « qui s'amuse à brouiller tous les temps et tous les usages3 » ? Même dans ce dernier cas, il resterait un curieux vestige de la mode byzantinophile qui prit un instant le dessus. Quant à la seconde partie de la Graphia, de Rossi la rajeunissait au point d'y voir une des rédactions les plus récentes des Mirabiliak ; Ferrai la date aussi de l'époque d'Otton III, et y voit la source de la Descriptio situs et urbis Mediolanensis, qui remonte au commencement du xie siècle, et d'autres écrits analogues à la gloire de villes italiennes5; cela se rapproche beaucoup de l'opinion d'Ozanam, pour

1. On ne pourra en être tout à fait sûr que le jour où l'on aura une édition critique, faite sur l'ensemble des manuscrits, des Mirabilia et de leurs diverses recensions.

2. Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom im Mittelalter ; Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit ; plus récemment Keller, Untersuchungen iiber die Judices sacri palatii Lateranensis, dans Deutsche Zeitschrift fur Kirchenrecht, 3* série, X.

3. Halphen, La cour d'Otton III à Rome, dans Mélanges d1 archéologie et d'histoire publiés par V Ecole française de Rome, 1905.

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