PREFACE IX
ble et concourt à une même démonstration. Dans la Civilisation au cinquième siècle, Ozanam, prenant le contrepied de la théorie des philosophes du xvin8 siècle, établit que le christianisme, bien loin d'avoir été V ennemi de la civilisation antique, Va empêchée de périr, et qu'il a ainsi sauvé du naufrage la science, les institutions sociales, les arts. « Vhistorien Gibbon avait vu sortir des portes de la basilique aTAra Gœli une procession de franciscains. Il forma le dessein de venger V antiquité outragée par la barbarie chrétienne : il conçut /'Histoire de la Décadence de l'Empire romain. Et moi aussi, f ai vu les religieux d'Ara. Cœli fouler les vieux pavés de Jupiter Capitolin; je m'en suis réjoui comme de la victoire de V amour sur la force, et fai résolu d'écrire l'histoire du progrès à cette époque où le philosophe anglais n aperçut que décadence... » Voilà l'idée du livre, considéré comme livre d'histoire générale. « Je ne sais rien, ajoute Ozanam, de plus surnaturel, ni qui prouve mieux la divinité du christianisme que d'avoir sauvé l'esprit humain. » Cette méthode était déjà celle des Etudes germaniques. L'auteur y établit que le génie romain n' avait pas suffi pour faire V éducation des peuples du Nord, que la barbarie allait triompher, si un principe nouveau n'était intervenu. Mais à mesure que l'ancienne Rome perddu terrain et des batailles, à mesure qu'elle vit et quelle épuise contre les barbares ses trésors, ses armées, tout ce qu'elle avait de pouvoir, une autre Rome, toute spirituelle, sans autre puissance que la pensée et la parole, recommence la conquête. C'est la conquête de la barbarie gagnée à la civilisation par le christianisme. L'art, la philosophie, la littérature du moyen âge en seront les fruits. A travers la longue période d'obscure élaboration, Ozanam s'achemine vers les splendeurs religieuses du treizième siècle où il trouvera, comme il dit, son paradis : ce sera la matière de ses livres sur les Poètes franciscains et sur Dante. L'œuvre ainsi restituée dans son ordre logique, sinon dans sa chronologie, — les deux volumes sur la Civilisation au cinquième siècle ne parurent qu'après la mort de leur
PHEFACE
auteur, — présente un ensemble aussi solide que brillant.
On voit tout de suite d'où elle procède. C'est la continuation du mouvement créé par Chateaubriand. C'est l'application de Vidée même qu avait développée et illustrée de tout l'éclat de son imagination, celui qu'on exalte aujourd'hui comme un grand enchanteur, merveilleux ouvrier de mots et assembleur d'images, mais afin de lui enlever V honneur d'avoir été un apologiste du christianisme, et l'un de ceux dont l'action fut le plus efficace. Avec une parfaite sûreté de coup d'œil, l'auteur du Génie du Christianisme avait su choisir le terrain sur lequel, à cette date, devait être portée la discussion. Déjà, au xvne siècle, le Jansénisme, en répandant une conception religieuse d'une austérité admirable mais étroite et dangereuse, avait commencé d'isoler l'idée chrétienne du sentiment artistique. Le xvme siècle fit plus : il les opposa. Le christianisme fut présenté comme une religion de barbarie, d'ignorance et de laideur. On donnait comme preuves : l'organisation de la société au moyen âge et V architecture de nos cathédrales. C'est contre ce lieu commun de la polémique antireligieuse qu'il fallait réagir : il est difficile de contester que Chateaubriand y ait réussi. Le christianisme a été source d'inspiration littéraire et artistique; la beauté des œuvres qu'il a suscitées sert à prouver la vérité des dogmes sur lesquels il repose : telle est l'idée dont Chateaubriand, une fois pour toutes, a fait sa propriété. On lui en a voulu d'avoir mis trop souvent à une pensée grave une parure frivole; on a incriminé son épicurisme d imagination; même on n'a pas craint de suspecter la sincérité de son christianisme. Il est clair que de tels reproches ne sauraient s'appliquer à Ozanam. « Toutes les littératures, sacrées et profanes, que sont-elles autre chose, se demande-t-il, que les caractères avec lesquels Dieu écrit son nom dans V esprit humain, comme il l'écrit dans le ciel avec les étoiles? » Voilà la doctrine dans toute sa profondeur, et l'idée dans sa radieuse pureté.
Formé à l'école de Chateaubriand, Ozanam est prof on-