Abeille, IV, p
6. Sur laction qu exercèrent ces articles d'Eckstein, xoir Carné, Souvenirs de ma jeuneise au temps de la Restauration , p. 162-167 (Paris, Didier, 187a).
faux pas. Dans les livres que pêle-mêle il consulte, ce savant de dix-sept ans trouve les éléments de quatre longs chapitres; il les intitule: « De l'histoire sacrée et des croyances historiques ; des dogmes religieux et des mystères ; la morale des diverses religions ; des pratiques religieuses ». Un cinquième chapitre, qui affecte l'allure d'une synthèse, se présente comme une « conclusion ». L'effort de pensée du jeune homme se résume en ces intéressantes formules :
Toutes les religions en général présentent deux éléments bien distincts : l'un unique, primitif, universel, dû à une seule et même cause, et c'est l'élément chrétien ; l'autre multiple, postérieur et spécial, dû à des causes diverses et individuelles, et c'est l'élément mythologique.
Ozanam insiste sur le caractère local et parliculariste des diverses mythologies, et puis il continue:
La religion chrétienne est réellement universelle, c'est-à-dire catholique; et en se proclamant telle, elle proclame sa vérité : car la vérité est essentiellement une pour tous les temps et pour tous les lieux. Il est donc non seulement téméraire, mais encore égaré, celui qui prétend que tout culte est également juste et bon ; elle est donc seule véritable, la croyance qui s'annonce catholique ; et comme, pour maintenir cette unité de doctrine, il faut une autorité, un tribunal, il reste hors de doute que la foi de l'Église romaine est la seule véritable '.
De telles études, si imparfaites et fragmentaires fussent-elles, étaient parfaitement appropriées à l'état d'esprit de la jeunesse d'alors. Si nous envisageons, par exemple, comme l'un des types représentatifs de cette jeunesse, le « libéral » Alphonse d'Herbelot, dont M. de Lanzac de Laborie publiait naguère la correspondance; si nous observons que, fort éloigné d'un voltairianisme vulgaire, il portait volontiers sa curiosité sur les diverses religions, et que, tout en trouvant le catholicisme bien malade2, il l'estimait beaucoup, mais en homme du dehors, nous devrons constater, finalement, que son con-
i. Abeille, X], p. 192.
2. Lettres d'Alphonse d'Herbelot à Charles de Montalembert et à Léon Cornudel (182S-1S30), p. 1-0, Paris, Picard, 1908.
tact avec la culture religieuse des diverses époques et des diverses latitudes avait brouillé d'Herbelot avec la notion même d'une vérité absolue et l'avait plutôt acheminé vers l'ignorance de l'au-delà que vers le sanctuaire.
Je crois, écrivait-il, que le christianisme est la foi la plus pure qui ait paru dans le monde, et la meilleure, par conséquent, mais qu'en général toutes les religions sont des dons et des inspirations de Dieu, proportionnées aux différents degrés de civilisation qui les reçoivent, et qu'ainsi chacune a sa vérité, sa convenance, puisqu'elle vient d'en haut. Je croirais assez que la plupart des dogmes ne sont que des symboles de certaines vérités qui se retrouvent dans tous les cultes avec plus ou moins de lumières et de clartés, selon l'état intellectuel des divers croyants '.
Confrontons avec cette conclusion sceptique les certitudes que glorifie Ozanam ; de leurs façons différentes d'interroger l'horizon religieux de l'humanité, Ozanam et d'Herbelot ont déduit des réponses différentes. Les conclusions d'Alphonse d'Herbelot demeuraient emprisonnées dans le secret de ses lettres ; celles d'Ozanam s'en furent trouver tous les lecteurs de X Abeille et retinrent peut-être quelques-uns d'entre eux sur la pente où glissaient les esprits comme d'Herbelot.
Ozanam concluait en ces termes :
Heureux d'être nés dans le sein de l'Eglise, d'avoir été nourris de ses enseignements, jeunes gens, soyons-lui fidèles, et, éclairés par le flambeau de la philosophie et de la religion, formons une belle génération de vrais Français, de vrais sages, de vrais chrétiens 2.
Il n'avait remué tant de vieux livres, frôlé par son érudition précoce le seuil de tant de sanctuaires, que pour recommander à ses jeunes lecteurs cette bonne résolution. Remarquez-y les deux mots, philosophie et religion, juxtaposés avec une sorte de ferveur; le culte d'Ozanam pour la philosophie était alors si profond, j'allais dire si dévot, qu'il écrivait dans un autre article de Y Abeille : « Ce n'est pas seulement dans l'étude de l'esprit humain que les philosophes se sont couverts de gloire.
i. D'Herbelot, op. cit., p. 169.
a. Abeille, VI, p. 29a.
La littérature, la religion, la morale, ont aussi eu leurs grands hommes, qui n'ont été grands que parce qu'ils avaient puisé leurs connaissances dans la philosophie1. » Phrase curieuse, phrase naïve, par la fougue d'intellectualisme dont elle estl'épanchement : il semblerait, àprendre ces deux lignes au pied de la lettre, que les grands hommes de la religion ne furent grands qu'en raison de leur éducation philosophique et dans la mesure de cette éducation.
La philosophie, en l'espèce, c'était, pour le jeune Ozanam, la doctrine de l'abbé Noirot. Lorsque, plusieurs mois durant, des raisons de santé forcèrent ce prêtre à se faire remplacer par un suppléant qui faisait apprendre par cœur des leçons de Laromiguière, Ozanam écrivait à son ami Fortoul : « Je ne trouverai jamais dans Laromiguière le transport, l'extase, le ravissement intellectuel que j'éprouvais en entendant M. Noirot2 ». Et courant chez l'abbé Noirot, Ozanam lui demandait un plan de lectures. Noirot traçait ce plan. La grande philosophie médiévale n'y tenait malheureusement aucune place; le jugement trop peu nuancé, trop sommaire, qu'Ozanam portera plus tard sur elle3, ne sera que l'écho de l'ignorance un peu dédaigneuse où l'avait, à cet égard, laissé l'abbé Noirot. L'abbé lui conseillait de commencer par le physiologiste Richerand, par Bacon, Locke, Bonnet, Condillac, puis de continuer par Platon, Descartes, Leibnitz. Ozanam tressaillait de joie : se mieux pénétrer, se mieux approfondir, à la lumière, changeante et diverse, que lui prêteraient ces divers penseurs, cela le rendait gravement heureux.
Philosophie, écrivait-il à Fortoul, c'est pour moi la source des plus doux plaisirs, et, dusses-tu m'accuser d'orgueil, ce n'est pas sans une sorte de pitié que je regarde ceux qui vont chercher le
i. Abeille, III, p. 2i5.