Lettre inédite d'Ozanam à Fortoul, 22 janvier i83o
3 Ozaxam, Mélanges, I, p. 376-377; cf. p. 374, le plaisir que parait éprouver Ozanam à collectionner les citations des premiers Pères contre cet Aristote qu'il appelle ailleurs (p. 43 1) une autorité usurpatrice vieille de 2.000 ans.
plaisir dans le tumulte du monde, tandis qu'il est là au fond du cœur, dans le moi pensant. Christianisme et philosophie ! Je n'ai jamais rien vu, ni senti, qui s'associât si bien pour le bonheur de l'homme. C'est désormais ma devise. J'aime à tâcher de toutfaire rentrer dans ce cadre immense, dont le titre serait Philosophie.
Dans un coin de ce cadre, dont l'immensité même séduisait l'avide bonne volonté d'Ozanam, Noirot aménageaitune place pour l'économie politique et sociale1. C'était alors une idée neuve : elle devait réussir et plaire dans cette cité lyonnaise où dès 1 8 19 l'Académie locale s'intéressait au grand problème du paupérisme et de l'aumône et mettait en honneur la science philanthropique du baron de Gerando. L'abbé Noirot, dupe à certains égards du libéralisme économique et deses arrogants espoirs, s'évadait, cependant, de la tyrannie doctrinale qu'exerçaient alors les économistes d'outre-Manche. Car il partait de ce principe, que les sciences sociales devaient s'appuyer sur la connaissance de l'âme autant que sur les lois qui régissent la production, la consommation ou l'échange 2 ; et c'en était assez pour qu'il se refusât à considérer les nations comme de simplesateliers de production ; l'homme, comme une simple machine à consommer et à produire. Dès lors qu'on s'adonne à la connaissance de l'âme, on cesse de voir en l'homme un outil : Noirot planait, tout naturellement, au-dessus du matérialisme économique.
Le jeune Ozanam, dans Y Abeille, n'aborde pas encore ces problèmes délicats, vers lesquels en 1848 il devait se porter avec tant d'ardeur3, mais le futur apôtre de la cha-
1. Rougier, L'Économie politique à Lyon, 1750-1890, p. 491 (Société' d'Économie politique et d' Economie sociale de Lyon : compte rendu analytique des séances de l'année 1889-1890). Cf. Georges Michel, art. Noirot, dans Léon Say et Chailley, Dictionnaire d'Économie politique, II, p. 3g3-394; Aynard, Préface au livre de Joseph Bûche, L'abbé Rambaud, de Lyon, sa fie, ses œuvres sociales, p. x-xi. (Lyon, Gamin et Masson, 1907) ; et voir dans Tissandier, op. cit., p. 281-293, la leçon de Noirot sur le droit de propriété.
2. Rougier, op. cit., p. 5 19. En 1849, l'avocat Grandperret. disciple de Noirot, plus tard carde des sceaux et sénateur inamovible, signalera, dans un discours de réception à l'Académie de Lyon, la nécessité d'une réaction contre les économistes anglais (Rougier, op. cit., p. 520).
3. Falconnet, lui, élève aussi de Noirot, publiait dès 1 836 un ouvrage : De la moralisation des classes industrielles.
rite lançait déjà quelques cris d'appel dans un article qui s'intitulait « La générosité », et qui réclamait des secours pour les incendiés des Brotteaux. « Heureux serionsnous, terminait l'éloquent quêteur, si par ce peu de lignes nous ouvrions de nouvelles sources aux besoins de l'indigence, heureux, si, dociles à notre faible voix, la dédaigneuse opulence, le lâche et honteux égoïsme n'étaient plus sourds aux cris de l'infortune \ » Ozanam n'avaitque seize ans lorsqu'il émigrait un instant des hautes spéculations où l'attirait Noirot, pour se faire en quelques pages l'avocat des pauvres. Quelque attrait qu'il éprouvât pour la philosophie, il ne s'y cantonnait pas en jouisseur. L'exemple de son père et de sa mère visitant les malheureux ; l'exemple d'un de ses professeurs d'humanités, Idt, s'en allant porter au curé de Saint-Nizier, pour le tronc des pauvres, les 25 louis de gratification qu'il avait reçus comme censeur des journaux 2 ; l'exemple, enfin, de l'abbé Noirot lui-même, affermissaient dans cette jeune âme, si prématurément éprise du savoir, les intimations souveraines du christianisme, et lui défendaient de déserter, pour la volupté de la pensée pure, les souffrances des êtres humains, et de se rassasier d'une connaissance qui ne se tournât point à aimer.
Au collège de Lyon, quelque épais qu'ils fussent, les murs avaient des oreilles ; les rumeurs du pays, celles que tolérait la Restauration, celles surtout, peut-être, qu'elle étouffait, étaient guettées par la jeunesse écolière. Nous en avonslapreuvedans les rapports policiers de l'époque : nous y apprenons, par exemple, que le 28 février 1827, le bon abbé Rousseau dut mettre 17 élèves à la porte. Leur crime était une proclamation révolutionnaire, danslaquelle